Superstitieux, moi ! par Jean-Marc Ouellet…

27 septembre 2016

Billet de Québec

 Croyez-vous aux présages, aux signes prémonitoires ? Vendredi prochain, le treize, vous encabanerez-vous ? Évitez-vous de passer sous une échelle, ou portez-vous votre petit lapin en peluche le jour d’une entrevue, d’un examen ? Moi ? Pas du tout.

Les superstitions sont des désuétudes du passé, tracées par les mythes et les légendes. Dans l’Antiquité, le nombre 13 représentait une rupture dans l’univers. Déjà, àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec cette époque, il présageait le néfaste. Dans les mythologies païennes et religieuses, l’intérieur du triangle formait un espace maudit. Pensez au triangle des Bermudes. L’échelle ouverte forme un triangle, de quoi vous projetez dans une autre dimension si vous en violez l’espace ?

Le sel est précieux, sacré chez certains peuples. Il conserve les aliments, il est présent dans l’eau de la mer et le liquide amniotique, nid de l’homme. Le sel ferait fuir les mauvais esprits. Il devrait être déposé le premier sur la table, et retiré le dernier. Renverser la salière signerait le malheur. Judas, le 13e apôtre, aurait, il paraît, commis cette gaucherie lors de La Cène. Vous savez où la maladresse nous a conduits.

Dans Jack Tier, l’écrivain américain de la fin du 18e siècle, James Fenimore Cooper, écrivait : « L’ignorance et la superstition ont toujours un rapport étroit et même mathématique entre elles. » Or, la superstition n’est pas l’apanage de l’ignorant. « Tous ceux qui se moquent des augures n’ont pas toujours plus d’esprit que ceux qui y croient. », répliquait Luc de Clapiers, marquis de Vaunenargues, soldat, écrivain et essayiste français, lui aussi du 18e siècle.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt entre vous et moi, êtres raisonnables, pourquoi le trèfle à quatre feuilles et l’étoile filante seraient des porte-bonheur alors que croiser un chat noir ou ouvrir un parapluie sous un toit apporterait le malheur ? Honnêtement !?

Pourtant, chacun a sa modeste superstition personnelle, bénigne, parfois un fétiche qu’on bécote aux bons moments, qu’on serre aux difficiles, un don d’un être cher, ou obtenu dans des circonstances particulières. Tantôt, il s’agit de hasards qui se répètent, qu’on attribue à un signe. « La superstition est l’art de se mettre en règle avec les coïncidences. », disait Jean Cocteau. Moi, j’aime le nombre onze. Souvent, dans ma carrière, après m’être reposé après une nuit de garde, je me suis réveillé en fin d’avant-midi et, consultant mon réveille-matin, 11 h 11 était affichée. Ça vaut bien un café pour se réveiller. Sans doute que je n’ai pas porté attention aux autres fois, lorsqu’il était 9 h 53, 10 h 45, 12 h 37… Évidemment, le fait que ma mère soit née un 11 décembre et que moi-même, je sois né un 11 septembre, contribue à ma propension à y voir un signe du destin. Mais je ne suis pas superstitieux.

L’homme désire, et imagine. Les signes et les présages réconfortent les désirs. Et comme nous sommes anxieux par nature, ou par omission, ils nous rassurent, nous chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecportent chance. Avouons aussi que la vérité est compliquée et demande de l’effort. Pas les superstitions. Pourquoi s’arrêter à une théorie compliquée quand l’horoscope offre les réponses ?

Et les superstitions ne portent pas à conséquence, à moins qu’elles nous empêchent de donner le meilleur de nous-mêmes. Dans Jets d’encre, Paul Carvel écrit : « La superstition porte malheur. » Les superstitions maladives altèrent l’objectivité, portent à la paranoïa envers les faits passés et à venir, produisent de l’angoisse, ou de la panique, des symptômes de la psychose. Alors, si vous connaissez quelqu’un qui pleure, hurle, houspille, étend du sel partout et se cache sous le matelas pour un miroir brisé, contactez-moi. Je connais des psys.

Et pour mon cas, ne craignez rien. Je ne suis pas superstitieux. Mais je croise les doigts.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


En librairie… À lire !

26 septembre 2016

Une publication de Claude-Andrée L’Espérance

Il y a quelques années, un samedi de septembre ou d’octobre, je flânais au Salon duchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Livre dans l’attente d’une activité quelconque. Je suis entré par hasard dans une salle où on vendait un peu de tout. Dans un coin, sur une table, des livres, dont un petit, blanc, que j’ai ouvert. Carnet d’hiver, par Claude-Andrée L’Espérance. Je suis tombé sous le charme dès les premières lignes. Poésie pure et profond ressenti : Nous sommes si légers, si légers, même quand nos regards se portent à hauteur d’homme.

Magie du sens et de la forme.
Si on peut tomber amoureux d’un texte, ce fut le cas. Je me mis à la recherche de l’auteure, et son texte fut repris aux Éditions du Chat qui Louche, puis elle devint chroniqueuse au blogue du même nom.
Aujourd’hui, elle publie L’âme des bêtes… Et autres histoires. Je vous promets le même ensorcellement. (Alain Gagnon)

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Page 4 couverture :
« L’âme des bêtes » et autres histoires…
Assemblées dans un petit musée, des bêtes sans âme. Saisies dans leur tout dernier souffle. Et pourtant, il suffirait de peu de chose pour les voir à nouveau s’animer. Et au milieu du petit salon, sous le couvert des épinettes, les pieds enfoncés dans la mousse voir soudain se pointer le loup, le lièvre, le lynx, le carcajou et l’Orignal le Magnifique. Ou tout au bord de la rivière croiser, balourd et solitaire, le pas de l’ours. Ou dans la neige fraîche tombée, l’empreinte des ailes d’une perdrix, tout juste avant son envolée.
Bêtes souveraines, bêtes à l’affût, bêtes en fuite ou bêtes humaines.
Suivre leurs traces jusqu’où elles se rejoignent, jusqu’où elles se perdent.
Quelque part, là où la neige tombe, tombe et tombe jusqu’à plus d’horizon, jusqu’à plus de traces, jusqu’à plus d’histoire…
La magnifique page couverture est de l’artiste Ann Saint-Gelais.


Quignard et Heidegger… Phrases qui ont des pieds et des mains, par Alain Gagnon…

25 septembre 2016

Dires et redires…

Une lectrice, présente à un de mes exposés, m’écrit : « Vous employez souvent l’expression phraseschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec qui ont des pieds et des mains.  Ça signifie quoi pour vous ? » La question arrive à point, j’ai sous les yeux deux exemples de textes illustrant la portée que je donne à l’expression.

D’abord, un extrait de Terrasse à Rome de Pascal Quignard : Meaune répondit : « Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps.  On cesse de voir la vie vivre.  On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue.  Alors le cœur se serre.  On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d’un bout à l’autre du monde et pour ne pas y tomber. »

Et cette phrase dans Essais et conférences de Martin Heidegger : La nostalgie est la douleur que nous cause la proximité du lointain.

Ce sont là des phrases qui n’abandonnent pas le lecteur allège.  On en ressort chargé de sens, d’une intuition acerbe, d’une compréhension nouvelle de soi-même et du monde.  Ce sont des phrases utiles, qui ne sont pas là pour remplir du blanc ou fabriquer des joliesses, mais qui préparent à la réflexion ou à l’action.  Mon grand-père avait l’habitude de dire des intermédiaires – de ceux qui ne sont pas rattachés directement à la production de biens ou de services – que c’étaient là gens sans pieds ni mains. C’est de lui que je tiens l’expression et la notion.  On en trouve peu, de ces phrases, même chez les meilleurs auteurs.  Comme l’alcool ? On ne le boit jamais à l’état pur.  Un texte de deux cents ou trois cents pages de phrases avec pieds et mains serait par trop indigeste, rendrait malade, rendrait toute lecture impossible ? (Cioran ?) À moins que tous les textes ne contiennent potentiellement que des phrases avec des pieds et des mains ? (Auteurs et lecteurs ne les percevant qu’en de rares occasions ?) La phrase qui offre pieds et mains résulterait de cette rencontre entre un bon auteur et un bon lecteur, dans un moment privilégié du texte ? Dans un moment privilégié de la lecture-écriture ?

(Le chien de Dieu)


Natacha et les deux Ivan, par Alain Gagnon…

24 septembre 2016

Nouvelle de gare…

 La geste quotidienne, l’ensemble des actions de tous les hommes et de toutes les femmes entr’aperçues dans la journée, vient mourir au soir, comme une houle, sur l’écran blafard de l’écrivain.  Il ne lui faut qu’un peu d’énergie, un talent moyen et beaucoup d’intérêt pour s’en saisir et répéter ces histoires que murmurent les jours.

L’histoire ci-dessous est toute simple.  Si simple qu’elle ne mérite même pas son nom prétentieux de fable.  Je l’ai cueillie toute chaude dans l’attente d’un train, dans cette salle des pas perdus où défilent et s’ignorent des milliers de destins.  Elle date pour nous, car elle nous parle d’une guerre qui est terminée pour presque tout le monde – sauf pour ceux qui en ont été marqués dans la chair et l’esprit.  Être témoin de cette anecdote fut pour moi un privilège, un cadeau très cher de la geste quotidienne.  Avec toutes mes incapacités, je la partage.

*

 Vendredi après-midi.  La Gare Centrale est bondée de solitudes qui s’entrecroisent.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Le vieil homme flotte dans un manteau sans couleur et sans coupe.  De sous sa casquette, ses yeux cherchent l’horloge blanche.  Il la trouve enfin et l’observe plusieurs minutes, comme s’il voulait retenir le temps ou comme s’il était ébahi que les aiguilles aient navigué si vite.

Il se dirige vers un comptoir, achète un hamburger avec frites, puis s’installe à une table basse et circulaire, à un mètre du flot humain.  Avec soin, il trie les frites fumantes et les dispose en rangs serrés, par ordre de grandeur, tout autour de l’assiette, tout autour du pain gonflé par la viande et les sauces.

J’ai faim.  Et, de mon banc appuyé contre le muret qui encercle un des escaliers menant aux rails souterrains, j’ai envie de lui crier : « Mange, bonhomme !  Dépêche-toi !  Tes frites vont figer. »  Il continue son interminable inspection.

Survient une jeune dame.  Ma foi, bien tournée et couverte de bijoux or et topaze.  Jolie brune.  Trente ans au maximum.  Elle s’arrête et regarde le manège.  Aussi étonnée que moi ?

– Pourquoi tu fais toujours comme ça avec la nourriture ? demande-t-elle.

– Je fais comme je veux, rétorque-t-il avec un fort accent d’Europe centrale.

– Une vieille habitude ramenée des camps.  T’as eu trop faim là-bas, dit-elle avec tendresse.

 Et elle s’assoit.

– Mais ce n’est plus nécessaire maintenant.   On a toute la nourriture qu’on souhaite.

– Parle pour toi, Natacha.  Moi, je suis pauvre.  Vous autres, vous êtes riches.  C’est pour ça que je m’en vais.  Je suis votre honte.

– Nous ne sommes pas riches, fait-elle, excédée.  On mange à notre faim.  Tu ne vas pas nous le reprocher ?

– Moi, je dis : vous êtes riches et vous n’avez plus de cœur !  Voilà ce que je dis.

De mon banc, il me semble voir des larmes dans les yeux de la jeune femme.  Elle se lève et se dirige vers le comptoir.  Maintenant que le siège est vide devant lui, le vieux se met à manger.  De bon appétit.

Natacha revient, un café à la main.

– Ivan n’est pas avec toi ? demande le vieil homme.

– Edward, papa.  Si tu appelais son fils par son vrai nom, déjà les choses iraient mieux avec Jim.

– C’est ton fils aussi, hein ?  Il aurait donc dû s’appeler Ivan, comme mon père et comme moi.  Ton mari n’aime pas les Juifs.  Il ne m’aime pas.  T’as vu comme il était furieux hier ?  Il ne veut pas qu’Ivan m’écoute parler.  Il ne veut pas que je parle avec mon propre petit-fils !  Il est dénaturé, et je le lui ai bien dit.

La femme retire son manteau et s’installe, résignée.

– Jim ne te déteste pas, mais il ne veut pas que tu effraies Edward, c’est tout.  Tu n’es plus en Prusse Orientale et il n’y a plus de camps.  Nous ne sommes plus en 1945, papa !

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec– Il y a toujours des camps !  (Et il se frappe le cœur :) Les camps sont toujours là !  Et il y en a encore, partout.  Écoutes-tu les nouvelles, des fois ?  Et il y en aura à l’avenir.  Toujours, et de plus en plus.  C’est pour ça que j’en parle à Ivan.  Pour qu’il puisse reconnaître à l’avance ceux qui les construisent et les remplissent d’humains, comme nous.

Elle sourit avec tristesse, se penche et avance la main pour lui caresser la joue.  Mais le vieil homme se recule, évite le contact.

– Ça lui donne des cauchemars, papa.  Le psychologue de l’école en a parlé à Jim.  C’est pas bon pour lui.

– La vérité est toujours bonne.  Le psychologue, il est fou !  Les psychologues sont tous fous, c’est bien connu.  C’est pour ça qu’ils choisissent ce métier-là, pour se rassurer.

Le vieillard dispose maintenant les restes avec soin dans un sac brun, près de sa valise cartonnée.  La jeune femme regarde dans toutes les directions, elle cherche de l’aide peut-être.  Les passants l’ignorent, ne la voient pas, fantôme parmi les fantômes.  Quant à moi, j’évite aussi son regard ; je ne saurais que dire devant de tels désarrois, et j’en ai déjà suffisamment sur le dos.  Du moins, c’est ce que je crois.

– À son âge, moi j’étais… commence-t-il.

– Dans les camps, je sais, interrompt-elle.

 Elle fouille dans son sac et en sort un paquet de cigarettes.

– C’est mauvais pour les poumons.

– J’avais presque arrêté.  C’est quand je suis tendue…

– Et moi, je te stresse.  Tu vois, c’est beaucoup mieux que je retourne à Toronto.

Deux géants bardés de cuir s’approchent, entraînés par le flot.  Ils sont chaussés de Doc Marten et portent des croix gammées et des croix de Malte à leur blouson.  Le vieux a un mouvement de recul.  La fille pose sa main sur la sienne.  Cette fois, il ne refuse pas le contact.

– Calme-toi, chuchote-t-elle.  Ils portent ces insignes comme ils porteraient la photo de leur rocker favori ou l’écusson de leur collège.  Ça n’a pas de signification pour eux.  Ils ne savent pas ce qu’ils font.

– Les jeunes S.S. avaient le même âge.  C’est ce qu’on a dit après la guerre, à Nuremberg, qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.  Ça ne les a pas empêchés de tuer des millions de gens.  Ceux de l’Est, les Rouges, ils portaient un marteau sur une faucille…  Ils ne devaient pas savoir ce qu’ils faisaient, eux non plus.  C’est pour ça qu’ils nous ont libérés des camps nazis pour nous fourrer dans d’autres.  C’est dangereux des gens qui ne savent pas ce qu’ils font.

Natacha soupire et approche sa chaise.  Elle se colle tout contre lui.  Le vieux est devenu plus conciliant.

– Tu dois demeurer avec nous.  C’est pas bon pour toi de vivre seul à Toronto.  Tu ne fréquentes que d’anciens déportés, comme toi, et vous ne parlez que de ça.

– À Toronto, il y a moins de nazis.

– Il y en a tout autant.  Tu le saurais si tu sortais de ton quartier et de ton cercle.

– Je te demande pardon !  Mordecaï a dit…

– Mordecaï est un malade ou un filou.  C’est un sans-talent qui s’est fait un nom en tablant sur la peur de gens qui ont souffert mille morts, comme toi, ou sur la peur de leurs enfants.

Le vieil homme baisse la tête et soupire.

– Pourquoi le monde nous déteste-t-il ?  Partout et toujours, comme ça ?  Elle rougit et baisse la tête à son tour.

– Tu ne crois pas que Mordecaï ait raison ? continue-t-il.  Il est né ici.  Il sait de quoi il parle.  L’as-tu déjà seulement rencontré ?  L’as-tu déjà seulement écouté ?

– Oui.  Une fois.  Et je l’ai écouté.

– Tu ne crois pas qu’il ait raison ?

– Si les gens d’ici ont de la haine envers nous, je l’ignore.  Ce que Mordecaï m’a surtout montré, ce qu’il m’a fait découvrir, c’est le mépris que je porte aux autres, c’est la peur que m’inspirent les gens d’ici…  Ça, je l’ignorais jusqu’à ce que j’aille entendre Mordecaï, et je me suis détestée pour ça.  Et je déteste Mordecaï de m’avoir révélé ces vilaines choses en moi.  Tu me comprends ?

Le vieux la serre contre lui.  Elle pose sa tête sur son épaule et il se met à chantonner.  Sans doute une berceuse qui provient du fond des steppes et que des milliers d’enfants juifs ont entendue.  Pendant quelques minutes, elle et lui sont seuls au monde.  Les deux nazis bardés de cuir s’éloignent, et se perdent dans le flot des figures anonymes.

Soudain, elle relève la tête :

– Si seulement tu ne t’étais pas sauvé par la porte d’en arrière, comme un voleur, je serais venue te conduire.  Ç’aurait été un départ moins triste, tu ne trouves pas ?

Il la regarde soudain avec le visage calme et réjoui de ceux qui viennent de trouver une solution acceptable à un problème difficile.

– Si seulement, toi, tu avais emmené le petit Ivan, peut-être que je me serais laissé convaincre de retourner vivre chez toi.

– Tu es sérieux ?

Et les yeux de Natacha brillent.  De joie cette fois.

– Je n’ai pas d’autres filles que toi, tu sais.  Ni de garçons.  Quand je ne serai plus là et que tu ne seras plus là, il n’y aura qu’Ivan pour se souvenir de moi et de tous ceux de notre famille.

– C’est beaucoup de responsabilités pour les épaules d’un enfant.  Tu ne trouves pas ?

– Mais si je ne lui en parle pas, qui va lui en parler ?  Pas toi, certainement.  Jim ?  Encore moins !  Ici, en Amérique, les gens vivent comme s’ils étaient le commencement et la fin de toutes choses.  Comme s’il n’y avait eu personne avant eux et qu’il n’allait y avoir personne après eux.

Natacha a posé ses coudes sur la table et a enfoui sa figure entre ses mains.  Ce genre de discussions a dû se reproduire des dizaines et des dizaines de fois.  Elle en connaît l’inutilité.

Une vieille femme pousse un chariot de supermarché où s’entassent vêtements et nourriture, ainsi qu’une couverte râpée, pour dormir n’importe où.  Ivan lui sourit, se soulève de son siège et enlève sa casquette.  La femme s’arrête un instant, montre des dents étonnamment blanches et saines pour son âge et agite la main en guise de salutations.

Natacha observe la scène, interloquée.

– Tu ne trouves pas qu’elle ressemble à Alietva ?   La femme de ce pauvre Loubiakine, chez qui j’ai habité avant de me rendre au Canada ?  Je t’ai souvent montré sa photo…

Elle soupire.

– Si c’est l’Alietva dont tu m’as souvent parlé, tu sais quel âge elle aurait aujourd’hui ?

– Non.  Je n’ai jamais fait le calcul, bredouille-t-il comme un gamin pris en défaut.

– Cent douze ans ! avance Natacha triomphante.

– C’est peut-être sa sœur plus jeune ou une de ses filles alors ?…

– Tu ne démords jamais !  C’est de toi que les mules ont appris, lance la fille dans un rire.

De l’autre côté du vaste hall, deux policiers sortent un vagabond qui proteste.   Il a dû demeurer plusieurs heures sur le même banc.  Moi aussi et plusieurs autres occupons le même siège depuis plus d’une heure, mais nous portons cravate et souliers vernis, et nous avons un livre ou un magazine à la main.  Aucun propriétaire de boutique ne songera même à porter plainte contre nous et nous n’aurons jamais besoin de vociférer notre indignation ; nous ne serons jamais accusés d’avoir troublé l’ordre public.  Rassurant…

Le vieil homme désigne la scène à la jeune femme et hoche la tête.  Il a l’air de dire : « Tu vois, les camps… »

Puis il la prend par les épaules et la regarde droit dans les yeux.

– Si tu revenais avec Ivan, le jeune Ivan, je crois bien que je retournerais chez toi.  Faudrait que Jim me fasse des excuses, bien sûr…

– Tu es sérieux ! reprend Natacha, rieuse.  Mais ton train ?…  Il est dans dix minutes.

– Tu penses !  Mais non.  Je me suis informé.  Pas avant dix-sept heures quarante-cinq, au plus tôt.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

– Ça serait pas plus simple de venir tout de suite ?  Plutôt que de retourner chercher Ivan et revenir…  Et repartir ?…

Le vieil homme se renfrogne.

– Question de dignité.

Elle passe son manteau et empoigne son sac, avant de l’embrasser et de partir précipitamment.  Presque en fuite.

À peine a-t-elle franchi la porte tournante que les haut-parleurs grésillent l’appel :     « Rapido, Montréal, Kingston, Toronto… »

Ivan se lève et se dirige vers l’escalier où le voyage l’attend.  Avant de descendre, il regarde une dernière fois par-dessus son épaule.

*

Je me suis souvent demandé s’il savait qu’elle savait…  Et si elle savait qu’il savait qu’elle savait…  Si toute cette histoire de départ furtif n’était pas autre chose qu’un rite convenu, qu’une façon de rendre les séparations moins douloureuses.  Il m’aurait fallu revenir, jour après jour, et attendre la répétition de cette scène pour savoir réellement…  Des années peut-être.  Et encore.  On ne traque pas plus la vie que le vent.

Que les dieux s’arrangent avec ce fatras karmique et en sortent le souverain bien.

(Cette nouvelle a paru antérieurement aux Éditions Trait d’Union et Chat Qui Louche — éd. numérique.)

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livrechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche  : https://maykan2.wordpress.com/)


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

22 septembre 2016

Sur les planches à Val-Jalbert

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La foule applaudit.  Le jeu des comédiens est captivant.  Le français local se distingue par un accent « québécois du  Lac » où les voyelles sont étirées et mâchouillées.  Les personnages font revivre les habitants d’autrefois.  Leurs vêtements couleur terre et l’odeur des planches de cèdre vieilli m’imprègnent de l’air du temps : les années vingt.

Val-Jalbert est un attrait touristique majeur dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean.  Son histoire, marquée par l’exploitation d’une pulperie sur un site d’exception, a rendu ce village unique au Québec.  Nous trouvons là une initiative avant-gardiste d’urbanisation.

Dans ces lieux invitants, la rivière Ouiatchouan sillonne la forêt de conifères.  Un escarpement soudain du Bouclier canadien forme le lit de la renommée chute de Val-Jalbert.

Au petit matin, dès que la rosée s’évapore et que le brouillard se lève devant l’éloquente dame blanche, elle offre un spectacle saisissant : une scène où les acteurs sont l’eau, le roc, les arbres et les végétaux.  Leur rôle est d’émerveiller les visiteurs.  C’est avec puissance et cohérence que dévale une imposante quantité d’eau.  Quel romantisme !  En la contemplant, j‘ai envie de raconter des événements du passé.

Depuis la nuit des temps, ce paysage pittoresque est admiré et l’activité humaine y est présente.  Des pièces archéologiques amérindiennes en témoignent.

Les ressources naturelles offraient le potentiel nécessaire pour l’implantation d’une pulperie en 1901.  En fait, c’est un village industriel qui vit le jour avec des commodités et des services de rêve !  Le grand patron, Monsieur Damase Jalbert, assurait à ses employés le confort et le luxe pour l’époque, c’est-à-dire l’eau et l’électricité.  Il savait que plus ses travailleurs seraient heureux, plus ils seraient productifs.  C’est alors qu’il fit ériger plusieurs maisons modernes pour les y loger avec leur famille.

En 1927, l’usine allait fermer définitivement ses portes.  La concurrence des compagnies américaines et la baisse de la demande pour la pâte à papier allaient avoir raison de l’entreprise.  Les habitants, le cœur plein de nostalgie, quittèrent les lieux.

Abandonné, le village fantôme s’endormit pour renaître dans les années soixante et ouvrir un nouveau chapitre dans l’ère du tourisme régional.

Virginie Tanguay

Notice biographique de Virginie Tanguay

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.


Lovecraft, Baudelaire et Guillemin, par Alain Gagnon…

21 septembre 2016

Dires et redires…

En préface à La couleur tombée du ciel de H. P. Lovecraft, Jacques Berger présente la vision pessimiste, sulfureuse du fantastique lovecraftien et conclut : « Des historiens alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératurede la littérature arriveront sans doute à montrer pourquoi Lovecraft a choisi cette voie. La misère dans laquelle il a vécu toute sa vie, une mauvaise santé, un mariage malheureux y sont certainement pour quelque chose. Pourtant, il n’y a eu qu’un Lovecraft dans la littérature de tous les pays… Et c’est pourquoi toutes les explications données seront toujours nécessaires, mais jamais  « suffisantes ». Le « biographisme » est le nom que je donne à cette maladie de la critique qui consiste à réduire l’œuvre d’un artiste à ce qui, dans sa vie, peut être appréhendé et étiqueté comme faits – ce réductionnisme n’évalue, ne dévalue ou n’explique le contenu d’une œuvre qu’en fonction de l’histoire personnelle de son auteur. Proust a fort bien dénoncé ce mal, et de façon élaborée ; d’autres aussi. Henri Guillemin en a été atteint à un point à peine concevable et en a fait subir, entre autres, les effets pervers à Vigny.

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Coleridge

L’artiste – littérateur, musicien, peintre, grand politique… – est toujours indigne de ce qu’il produit. Certes, des thèmes, des obsessions, la langue, des manies stylistiques peuvent s’expliquer par l’histoire de vie ; ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel d’une œuvre, ce qui fait qu’elle compte, ne s’explique pas, ne se réduit ni au biographisme ni au psychologisme ; toute grande œuvre ne relève pas du personnel, mais du suprapersonnel. C’est par ce qui échappe aux contingences personnelles et aux facteurs historiques qu’une œuvre transcende le temps et pourra ainsi parler dans dix siècles à ceux qui la consulteront – je n’écrirai pas « feuilletteront », qui sait ce que la technique aura engendré comme support pour les œuvres dans dix siècles ! Combien y avait-il de rimailleurs à l’époque de Villon ? À l’époque de Coleridge ? Pourquoi ces deux-là nous parlent-ils encore ? Et Baudelaire ? S’il suffisait d’avoir été un orphelin à beau-père autoritaire, d’avoir bu de la bière et fumé du haschisch pour écrire L’invitation au voyage, les terrasses de la Grande-Allée et de la rue Saint-Denis dégorgeraient les Baudelaire.

Cette vision suprapersonnelle de l’art explique probablement cette timidité qu’on me reproche parfois à tort. On me dit audacieux, fonceur, bulldozerant lorsqu’il s’agit de brasser des affaires ou de mener des dossiers ; et on s’étonne de ma modestie un peu gauche lorsque j’en arrive à parler de mes livres. Et si c’était parce que j’ai un peu compris de quoi la littérature (et l’art) retourne ? Et si, en ce qui regarde la création littéraire, j’avais depuis longtemps échangé la vanité contre un orgueil lucide ?  (Le chien de Dieu)


Une fable… par Alain Gagnon

19 septembre 2016

(Une personne qui m’est chère m’a envoyé cette fable brève, comme je les aime. AG)

Deux bébés discutentchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Dans le ventre de leur mère, deux fœtus conversent.

— Bébé 1 : Et toi, tu crois à la vie après l’accouchement ?

— Bébé 2 : Bien sûr.  C’est évident que la vie après l’accouchement existe. Nous sommes ici pour devenir forts et nous préparer pour ce qui nous attend.

— Bébé 1 : Tout ça, c’est insensé.  Il n’y a rien après l’accouchement !  À quoi ressemblerait une vie hors du ventre ?

— Bébé 2 : Eh bien, il y a beaucoup d’histoires à propos de « l’autre côté »…  On dit que, là-bas, il y a beaucoup de lumière, beaucoup de joie et d’émotions, des milliers de choses à vivre…  Par exemple, il paraît qu’on va manger avec notre bouche.

— Bébé 1 : Mais c’est n’importe quoi !  Nous avons notre cordon ombilical.  C’est ça qui nous nourrit.  Tout le monde le sait.  On ne se nourrit pas par la bouche !  Et, bien sûr, il n’y a jamais eu de revenants de cette autre vie…  Donc, tout ça, ce sont des histoires de personnes naïves.  La vie se termine tout simplement à l’accouchement.  C’est comme ça, il faut l’accepter.

— Bébé 2 : Eh bien, permets-moi de penser autrement.  C’est certain, je ne sais pas exactement à quoi cette vie après l’accouchement va ressembler et je ne pourrais rien te prouver.  Mais j’aime croire que, dans la vie qui vient, nous verrons notre maman et elle prendra soin de nous.

— Bébé 1 : « Maman » ?  Tu veux dire que tu crois en « maman » !!!??? Ah !  Et où se trouve-t-elle ?

— Bébé 2 : Mais partout, tu vois bien !  Elle est partout, autour de nous !  Nous sommes faits d’elle et c’est grâce à elle que nous vivons.  Sans elle, nous ne serions pas là.

Bébé 1 : C’est absurde !  Je n’ai jamais vu aucune « maman » donc c’est évident qu’elle n’existe pas.

— Bébé 2 : Je ne suis pas d’accord, ça, c’est ton opinion.  Tu sais, parfois, lorsque tout est calme, on peut l’entendre quand elle chante.  On peut sentir quand elle caresse notre monde.  Je suis certain que notre vraie vie va commencer après l’accouchement…


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