Inframental, supramental et Borges, par Alain Gagnon…

21 février 2017

Dires et redires…

Mon roman Lélie ou La vie horizontale m’inquiète. Parce qu’il laisse pantois et hésitants certains lecteurs des comités alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecde lecture ? Non. Par son fond même. Boule anthracite du mal-être. Description d’un cul-de-sac : celui du triomphe apparemment absolu du sous-sol, de l’avoir sur l’être, de l’inframental érigé en absolu, en principe directeur même – esquisse à peine caricaturale de l’anthropophagie néolibérale. Tous ces vices humbles, sans faste ; cette surabondance de l’insignifiance et de « l’insignifiant » qui alourdit les paysages, leste irréparablement les personnages atrophiés qui s’y promènent.

Cet ouvrage est-il l’allié objectif de la lumière du monde ou l’éteindra-t-il un peu plus ? Je le voudrais ce chicot noir qu’on lance sur la braise d’un feu éteint : de partout jaillissent des étincelles, et se rallume la flamme.

Orgueil du créateur qui ne renie aucun de ses enfants, monstres compris ? Attachement de paternité qui m’empêche de noircir le texte et d’appuyer sur Supprimer, de façon à retourner au néant ces électrons qui s’entrechoquent, ces mots mis bout à bout, ces phrases mises bout à bout et qui, comme de lourds nuages gris, pourraient obscurcir la clarté du ciel, cette luminosité que chaque âme recherche en son propre ciel intérieur.

Néant, tu ne nous auras pas, tu n’auras rien de nous, car nous contenons l’illimité que rien ne saurait contenir. Néant, tes tentations sont lourdes parfois, persuasives parfois, mais tu n’auras rien de moi. Chaque partie, qui me compose, retournera à sa source propre, comme il se doit, et continuera à servir en d’autres états de l’Être. Néant, tu n’auras rien qui vaille de moi.

(Le chien de Dieu)

*

Réveil nocturne, après avoir lu Borges. Ces phrases ont surgi, que j’ai griffonnées, hâtif :

Les humains, ces châsses qui sertissent la flamme, et s’ignorent. Yeux tournés vers les ténèbres, une lumière les foudroie et dévore.

Géants fous, ils s’avancent, hurlent, chancellent, cassent et le mobilier, et leur esprit, et leurs os…

Et scintille la flamme.

De leur ignorance, ils ne peuvent même pas nier ce qu’aveugles, ils ne perçoivent.

Les grands textes font surgir ainsi chez le lecteur des éruptions verbales, dont il serait bien en peine de démêler les causes dans son histoire personnelle ou de démontrer les liens avec le texte sous ses yeux. Ces montées de l’abîme (ou ces descentes du supramental) sont plutôt engendrées par l’état d’esprit où nous mènent de tels auteurs.

(Le chien de Dieu)

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L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Bien propre, une nouvelle de Cécile Metge…

20 février 2017

 Bien propre…

Avec détermination, le félin parcourait chaque interstice de son pelage tigré.  La alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec langue râpeuse s’appliquait à lécher le bout de sa patte blanche.  Il la fit glisser devant son oreille droite ; opération une fois, deux fois recommencée, et comme si cela n’était point suffisant, une troisième fois.

— Alors Minou, tu prédis le beau temps ?  Penchée sur un amas de cartons, Sorraya se releva péniblement.  Le chat maintint son regard perçant et plissa les yeux en signe d’acquiescement.

— Heureusement que tu es là, toi !  Minou abaissa les paupières.  La vieille en face n’est pas commode…  « Vous déménagez toute seule ?  Vous ne travaillez pas ? » Vieille bique ! pensa tout haut la jeune femme.

Une lueur rouge surgit en face, sur le balcon brûlé de lumière.  Une tache de sang sur une robe blanche.

— Et en plus, elle lit dans mes pensées…

— Bonjour Madame.  Il ne faut pas parler aux chats, sinon, ils viennent, et nous, ici, on n’aime pas les chats !  Ça fait des saletés.

La brunette haussa les épaules et se détourna.  Une ombre s’approcha de la robe rouge.  La tête rentrée dans les épaules, le sourire crispé, l’homme n’était pas franc.  Il supporta sa moitié jusqu’à l’ambulance.  Le chat s’étira puis dédaigna la présence de Sorraya en lui montrant son orifice de chat.

Il faisait déjà chaud aux premiers rayons de l’astre.  Une odeur âcre provenant de la cheminée d’en face piquait les poumons.

— Saaalut Minouou… s’étira la jeune femme, ça pue !  La vieille se les gèle, en plein mois d’août ?

Sous un amas de cheveux emmêlés, celle qui lit dans les étoiles s’éloigna, les cartons pliés sous le bras.  La rue étroite et pavée la protégeait des attaques solaires.  Une ombre noire glissa ventre à terre.  Un chat touffu s’approcha d’un air satisfait.  La jeune femme se pencha vers la boule de poils alors qu’une masse sombre se dessinait au-dessus.  Un géant roux à la voix grave s’exclama.

— Eh bien, Clochette en a de la chance !…

— Vous connaissez le chat gris aux chaussettes blanches ? esquiva-t-elle.  Depuis quelques jours qu’il vit sur le mur à côté.

— C’est une triste histoire… soupira Barbe Rousse.  Sa maîtresse a disparu, une enfant.  Le chat a déserté son domicile depuis ce jour.

Étrange, pensa Sorraya en saluant le géant.  Elle déposa les cartons dans la benne et rejoignit son félin de compagnon.  Pour la première fois, depuis une semaine, il avait quitté son nouveau territoire.

— Après tout, il est libre…  La jeune femme retourna à son rangement, l’esprit troublé par cette nouvelle.  À peine eut-elle franchi le seuil de la terrasse, que le chasseur bondit sur le mur en se léchant les babines.  Il se riva sur son espace.

— Tu reviens d’en face ?  Tu es barge, mon Minou.  Ils vont t’étriper !

Un instant, elle crut distinguer un clin d’œil.

C’est moi qui suis timbrée, s’inquiéta Sorraya.  Toutefois, le félin souriait.  Une parfaite reproduction du chat du Cheshire.  Il étira ses griffes et entreprit pour la nième fois un nettoyage approfondi de son anatomie.

— Qu’est-ce que tu es allé manger chez les vieux ?  Ils vont t’empoisonner!

La tête triangulaire rentrée dans les pattes, il regardait d’un œil indifférent et mi-clos les yeux humains rem­plis de reproches bienveillants.  Le vent se leva et avec lui une odeur d’abattoirs remplaça la puanteur de la cheminée.  Ces voisins propres sur eux sentaient vraiment mauvais.

Le jour se leva une fois de plus avec la chaleur brûlante de l’astre diurne.  Sorraya étira ses longs cheveux, face au chat.  Mais, il n’était plus là.  Quand le soleil parvint au zénith, elle fixa son regard sur l’espace inquié­tant.  Poussée par son instinct, la brunette bondit dans la cour des voisins.  Ses yeux chasseurs guettaient le moindre mouvement.  Elle se glissa à la hauteur de la porte.

— Miaooo, Meaoooooo, Maooooo…

— Je t’avais dit de le tuer, qu’il allait nous faire prendre.  Il a trouvé la fille, imbécile !  La vieille femme en rouge exprimait toute la violence que son corps usé ne pouvait plus manifester.

L’astre diurne se coucha sans emporter avec lui le feu qu’il avait répandu toute la journée.  Minou sauta du mur et dédaigna Sorraya en lui montrant son orifice de chat.  Il s’enfuit vers la douce voix d’enfant qui l’appelait.

— Hermy, mon Mimi, tu m’as retrouvée !

Une tache rouge s’éloignait lentement, supportée par une silhouette noire, courbée, toutes deux entourées de képis.  Ils laissaient derrière eux, huit poupées grandeur nature, une collection de huit petites filles embaumées.  Des gens bien propres sur eux…

Notice biographique

Cécile Metge vient de publier quatre recueils animaliers, quatre portraits poétiqueschat qui louche m alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec constitués de textes courts et incisifs.  Sous la forme d’un recueil de gravures et de textes brefs, chaque espèce y est présentée de manière poétique, sous forme de haïkus.  Il suffit parfois de peu de mots pour évoquer une personnalité ou un comportement observés longuement.  À cela s’ajoutent des linogravures afférentes en noir et blanc – il suffit parfois de peu de traits pour transmettre l’essentiel.

Ces ouvrages s’attardent sur des représentants du monde animal : le chat, la chouette, le poisson rouge, le chien, et bientôt le lézard et le crapaud.  Cécile évoque leur vie et surtout leur rapport avec l’humain.  Entre le dit et le suggéré, la lumière et l’ombre, chacun pourra choisir de comprendre ce qu’il désire.  Quelle forme mieux que la poésie pouvait permettre cette souplesse du sens ?

Cécile écrit également de petits textes qui décortiquent le comportement humain, tantôt acides et tantôt pleins d’amour, voire les deux à la fois, car l’homme navigue entre le clair et l’obscur…  Tout en poursuivant la série des livres animaliers, elle travaille actuellement sur un projet, l’écriture d’un roman.

Ses écrits ont été publiés dans la rubrique poésie de Centre Presse, en Aveyron, où elle est née.  Elle a aussi participé au Salon du Livre d’artiste de Bruxelles où elle a présenté ses livres.  Ils seront bientôt consultables et empruntables à la Bibliothèque de Menton, où elle vit actuellement.  Elle y exposera aussi les gravures qui ont servi à illustrer les ouvrages (courant 2016).

 


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

19 février 2017

Venin vénitien

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L’onde de jade, calme, berce de ses bras verts la cité assoupie.
La peau des palazzi, ocre, n’en finit pas de dorer sous les ardeurs solaires.
Sous les multiples ponts pareils à des sutures coule le venin léger, le doute mordoré et la moiteur languide qui s’immisceront en douce dans le cœur des amants.

À l’ombre des statues non loin du mouvement, sous les arches inquiétées par la nuit, dans les alcôves qui se prennent pour des bouches, prêtes à vous embrasser, prêtes à vous dévorer, le subtil sortilège continuera son œuvre.  Et l’amant le plus fou oubliera sa maîtresse, remplacera sa peau par les pavés usés, se perdra dans les rues aguicheuses et traîtresses pour que naisse entre lui et la Sérénissime une vaine passion.
Venise la Serpentine s’enroule autour du cœur, le caresse, l’embrasse jusqu’à l’étouffement.
Un voluptueux soupir.

La ville vous a eu !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

17 février 2017

    Alaskans

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     L’essence même de cet expéditionnaire était de vivre simplement.  Il avait une soif insatiable d’aventure et carburait au grand air, toujours prêt à affronter les défis que lui imposait la nature en hiver.  Il s’emballait à la pensée de découvrir des terres qui n’avaient jamais été foulées l’homme.

À la fois éleveur et entraîneur d’une meute de chiens alaskans, Tristan  parcourait chaque année une partie du Nord québécois.  On l’appelait le musher.  Ce nom tire son origine du commandement des conducteurs de traîneaux.  Pour signifier à leurs chiens de se mettre en marche, ils criaient « marche ».  En anglais, cette expression  est devenue mush, d’où musher.  Solidement agrippé à son attelage, il voyait la vie sauvage défiler.  À chaque instant du périple, le musher  vivait des émotions semblables à celles que l’on ressent au début d’une histoire d’amour.  Son cœur palpitait de désir à l’idée de pénétrer les contrées lointaines.

Tristan parlait peu, seulement pour le nécessaire.  Ses compagnons canins et lui se comprenaient et se respectaient.  Son goût de la solitude et son tempérament calme en faisaient un maître-chien idéal.

Un matin, où la neige réverbérait la lumière dans la forêt, un accident survint.  L’attelage dévalait à toute allure la pente d’un sentier, lorsque dans un détour Tristan perdit l’équilibre et fut expulsé hors du traîneau.  Sous la force de l’impact, il se fracassa la tête sur une souche et sombra dans l’inconscience.

À l’instant même, les deux chiens de tête dirigèrent la meute vers le guide qui gisait au sol.  D’instinct, les animaux enveloppèrent l’homme pour le maintenir au chaud.  Les jappements insistants attirèrent l’attention d’un vieil Amérindien qui chassait dans les environs.

Le chasseur fit preuve de compassion.  À son réveil, Tristan se retrouva dans un camp de bois rond, étendu et bordé dans un lit de fortune.  La fille de l’aîné était à ses côtés.  Elle le veillait, l’observait et tentait de deviner la nature de ce bel inconnu.  Assurément, il s’agissait d’un homme courageux et sensible : le comportement de ses chiens ne trompait pas.  Leur maître leur avait témoigné de l’affection.  En retour, les bêtes lui avaient sauvé la vie.

Sur-le-champ, l’amour naquit.  Cette Amérindienne à la peau basanée déployait une chevelure aux couleurs de la nuit.  Sa tunique de cuir  frangée avantageait sa silhouette.  Pleine d’espoir, elle accrocha un capteur de rêves à la fenêtre.  À ce moment précis, un faucon tournoya dans le ciel.  Selon ses croyances, cet oiseau possédait des pouvoirs précieux.  Messager, il enseignait à observer les signes du quotidien et aidait à saisir au vol les occasions favorables.

En ouvrant l’œil, Tristan lui demanda son prénom.  « Chilali », répondit-elle — ce qui signifie Oiseau des Neiges…

Notice biographique de Virginie Tanguay

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres  laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)



Essentia, un texte de Francesca Tremblay…

17 février 2017

Essentia

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 Le printemps resurgissait enfin et faisait fondre les grandes figures froides des montagnes gelées.  À leurs pieds, il y avait la forêt du premier jour dans laquelle errait le Grand Cerf blanc.

Ce vieil esprit des bois, dont l’immense panache givré se fondait avec les branches nues des arbres, progressait dans l’immensité endormie.  Et aussitôt passé, l’humus creusé par ses sabots nacrés se transformait en un sentier fécond.  Comme il avait coutume de le faire depuis des millénaires, il traversa l’amont de la rivière gonflée par la gaieté des saisons hâtives et ses sabots s’enfoncèrent dans la terre spongieuse d’où suintaient les eaux des hauts monts glacés.  Puis, il s’arrêta.  Il lécha son museau pour rafraîchir les effluves de la saison qui naissait.  Il brama sous les branches d’un chêne et son souffle chaud se sublima en une buée diaphane, qui s’éleva vers les rayons d’un soleil encore farouche.  Le moment était venu.  Mû par un irrépressible instinct, il pencha sa tête et du bout de ses longs bois majestueux, il toucha la surface d’un tumulus.  À ce contact, une onde flamboyante déferla dans tous les lieux de la forêt, soufflant tout sur son passage.  Les oiseaux et le vent dans les branches se turent.

L’esprit de la forêt releva la tête et recula quelque peu.  Le monticule de terre trembla et se souleva lentement.  Péniblement, une main s’agrippa aux ronces, tandis qu’une autre s’accrocha aux herbes naissantes pour s’extirper de l’endroit.  Sous la terre humide apparut un visage et des animaux curieux s’attroupèrent près d’eux.  Les épaules dégagées, la créature put enfin trouver une prise ferme pour s’extraire de la cavité boueuse.  Le roi de la forêt s’inclina devant celle, qui avec peine, se tenait debout.  Fragile, elle respira hâtivement l’air frais et poussa un hurlement si fort que la terre en trembla.  La peur, le froid et la douleur d’être sortie d’un sein en lequel tout était si douillet la poussa à crier de nouveau.  Et les larmes coulèrent de ses yeux verts aux reflets bleus.  Celles-ci glissaient sur ses joues tâchées de terre et de rousseur, y creusant de blancs sillages.  Abasourdie, elle regarda le ciel et la lumière du soleil l’éblouit.  Elle tourna son regard vers le Cerf qui la contemplait.  Renards et lièvres, loups et corbeaux avaient entendu la rumeur.  Le vent du nord murmura son nom : « Essentia ! »

Le roi Cerf s’approcha et lécha ce visage ruisselant de larmes.  Un duvet de plumes marron sur son dos voltigeait à la moindre brise.  Se trouvaient sur sa tête deux cornes brunes torsadées et sa chevelure rousse humide encadrait un visage aux lèvres fines et vermeilles.  Les animaux n’avaient pas coutume d’apercevoir un être aussi étrange.  La nature s’éveilla promptement.  Tandis que les bourgeons éclosaient, les arbres explosèrent de vert.  Les têtes des fougères se déroulèrent frénétiquement et étendirent leurs longues mains dont les paumes se tournèrent vers le ciel bleu.  Les arbres au duveteux manteau de mousse entendaient les oiseaux qui chantaient de plus belle et l’eau de la rivière cavalait fervemment, contournant les noirs rochers aux dessins de spirales ancestrales.

Celui qui avait touché la terre de ses bois ensorcelés continua sa route et fit une halte à la rivière.  Elle le suivit et plaqua son corps contre le sien si chaud.  Il s’abreuva et elle hésita quelque peu avant de faire de même, buvant par la suite fiévreusement l’eau sacrée.  Il l’invita à le suivre de nouveau.  Elle s’agrippa à son cou et grimpa sur son dos.  Le cervidé au pelage blême l’amena au pied de la montagne de l’aigle et s’arrêta devant l’entrée d’une caverne.  Un autre comme elle les attendait.  Celui-là était né avant que l’hiver n’endorme même les cœurs des rochers, pendant le long automne aux flancs saignants.

Lorsque ses yeux plongèrent dans les siens, Essentia sentit croître en elle une irrésistible envie de savoir.  Le désir de connaître, d’apprendre, de partager et les petites plumes sur son dos poussèrent vivement et devinrent des ailes immenses qui se déployèrent.  Celui qui l’observait lui tendit une main.  Elle répondit à l’appel et au contact de sa main dans la sienne, l’étroit sentier dans le flanc de la montagne s’ouvrit devant eux.  Le roi Cerf savait qu’au bout de cette voie, il y avait un sommet duquel ils s’envoleraient tous deux.  D’autres saisons viendraient, et avec elles naîtraient d’autres comme elle.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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L’anonymat… un texte de Clémence Tombereau…

16 février 2017

 Chronique de Milan

 

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L’anonymat lui sied à merveille. Pas de crainte de tomber sur un de ces indésirables, ces gens qu’il croisait malheureusement trop souvent à Paris, qui lui sautaient dessus pour le solliciter aussitôt, sans intérêt réel pour lui bien sûr, juste désireux qu’il parle d’eux dans une de ses pages, de leur spectacle, de leur livre, de leur nouvelle idée, nouvelle stupidité nécessitant l’appui des médias pour exister vraiment. Il était un peu Dieu et cela était loin, au début, de lui déplaire, avant de l’exaspérer quand le manège devenait quotidien, aboutissant à des formes de fourbes agressions par des personnes qu’il ne connaissait pas, mais qui étaient cousin, frère, neveu, femme, mère, d’un ami, d’un très bon ami à lui. Il avait été surpris de voir à quel point la plupart des gens souhaitaient plus que tout devenir publics, même un peu, même un quart d’heure comme disait Andy, un petit quart d’heure d’éternité, pour lequel on se damnerait, pour éviter l’insupportable mort des anonymes. Quelques lignes, une page dans un hebdomadaire devenaient alors un Graal pour lequel il aurait pu exiger ce qu’il voulait – il s’en gardait. Il prenait même un malin plaisir, par pur esprit de contradiction, à parler de personnes qui ne le sollicitaient jamais. Alors marcher en étant un pur inconnu, un insignifiant, avait sur lui le même effet que la reconnaissance sur d’autres : cela le gonflait de plaisir, le rendait vivant. Chaque pas comme un nouveau souffle, chaque regard sur le monde comme une petite mort, entre l’extase et la disparition.

Dans une petite église, il se recueille sur un banc, sans foi, seulement soucieux de repenser à ceux dont il était proche. Il fera cela tous les jours, pour les protéger, les faire vivre, au moins dans sa tête, oublier celui qu’il était, mais pas ceux qui, à leur manière, se démenaient pour l’aimer. Une pensée pour chacun comme une poupée vaudou, piquée par les aiguillons pernicieux du manque qu’ils creusent en lui. Ces personnes resteront sans prénom, seulement vêtues de ses souvenirs et les mots, trop pudiques pour poser sur ces êtres des sensations qui les rendraient intimes aux potentiels lecteurs, les mots sur ce point se tairont. K. sera bien sûr l’exception confirmant la règle, car, après tout, il se demande encore si ce qu’elle éprouvait pour lui était de l’amour ou une forme d’attachement rassurant, dénué de passion.

Autour de lui, d’autres personnes prient : les églises ici sont plus peuplées qu’en France. Jeunes, vieux, hommes, femmes, étrangers ou locaux, la religion imbibe encore leur vie à la manière d’un alcool familier dans lequel on confit confortablement.

Certains ont des préférences : une femme est agenouillée devant saint Antoine, tandis qu’une autre est contrite sous la Vierge. Les saints et la mère de Jésus sont autant d’amis et on choisit de se tourner vers l’un ou vers l’autre selon le souci qu’on souhaite leur confier – le meilleur ami de tous restant, évidemment, écorché sur sa croix et le visage toujours penché vers nous, Jésus.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie,Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


À Gros-Cap, une nouvelle de Dany Tremblay…

15 février 2017

(Cette nouvelle est extraite du recueil Le musée des choses, publié en 2010 à la Grenouille Bleue. )

À Gros-Cap

J’ai eu peur de ce qui pouvait se produire.

Je me suis obligée à penser à des choses agréables. Je ne suis quand même pas parvenue à chasser cette femme de ma tête. Elle s’était jetée à l’eau, on n’avait jamais chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, québecrepêché son corps. Elle était veuve, jeune encore.

J’avais choisi ce camping qui surplombe la mer. Gros-Cap, que ça s’appelle. Je m’étais couchée tôt. Malgré ma fatigue, je n’avais pas dormi tout de suite.

Au début, j’ai conservé mon calme. L’insomnie ne m’effraie pas, j’en ai l’habitude. Puis, je me suis énervée, à cause de l’écran lumineux du réveille-matin, du tic-tac, du vent qui grossissait, de la pluie qui s’est mise à tomber en trombes.

J’ai fini par m’assoupir. C’est le vent qui m’a réveillée. Il était quatre heures. Il m’a semblé entendre des gémissements. Je suis sortie. Il pleuvait toujours à torrents, le vent soufflait avec fureur. Je me suis vite remise à l’abri.

J’étais trempée, inquiète. Une goutte d’eau a dégouliné dans l’échancrure de ma jaquette. Il n’a pas été facile de me convaincre de l’improbabilité que quelqu’un se trouve dehors sous cette pluie, de l’impossibilité de percevoir la moindre plainte avec ce vent. Je me suis raisonnée. Mais le sifflement du vent, c’était à s’y méprendre, croyez-moi. Je campais sur le site trente et un, la dernière parcelle de terre que cette femme avait foulée avant de sauter sur la glace. Je ne riais pas. Le lendemain, tout ça me semblerait bien puéril, mais dans le noir, seule…

J’ai eu peur que la jeune femme dont on n’a jamais retrouvé le corps soit dehors, à m’attendre. Je me suis tassée dans le coin. Avoir lu des histoires d’amour plutôt que des histoires d’horreur, rien de cela ne me serait arrivé. Si je n’avais jamais quitté la berceuse sur la véranda, j’aurais continué d’épier les voitures qui passaient dans notre rue, j’aurais jeté mon dévolu sur une blanche ou un modèle chic, sur un gars du quartier. Au lieu de courir le monde, j’aurais fondé une famille.

J’ai été soulagée de voir le jour se lever.

Dany Tremblay

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, québecDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre(Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  Elle possède et dirige actuellement une nouvelle maison d’édition électronique, Les Éditions du Chat Qui Louche.


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