Genre, une nouvelle de Dany Tremblay…

29 août 2016

GENRE

« Une fois que l’on sait une chose on ne peut plus jamais ne pas la savoir. »
Anita Brookner

Maintenant, il y avait dans son regard du trouble, visible aussi dans sa toute nouvelle façon de me regarder, un chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec peu par en dessous, en penchant la tête. Jamais, avant, son regard sur moi ne m’avait dérangé ou intimidé. Depuis que je savais, c’était autre chose. Il était en lui ce désir, et partout autour. On le sentait à des lieues et il ne s’en débarrasserait pas comme ça. Je savais avec une certitude quasi impudente que ce désir irait en s’enflant, que tôt ou tard, j’y céderais.

C’est lui qui a donné le rythme à notre idylle.

La première fois, nous étions dans l’appartement de sa mère au centre-ville, assis chacun contre notre mur, tous deux un peu gris, buvant à même le goulot d’une bouteille que l’on se partageait. La précédente avait roulé sur le sol, était allée se coincer sous le divan. On l’y avait un peu aidée, c’est vrai. Je ne me souviens plus de quelle façon il s’est retrouvé appuyé au même mur que moi, son épaule frôlant la mienne. Je me souviens de son odeur, une odeur musquée qui me plaisait assez, d’avoir baissé les yeux lorsqu’il a murmuré : « Embrasse-moi ».

J’ai dormi sur le divan. Au réveil, nous avons peu parlé, j’ai tout fait pour éviter son regard. Nous avons quitté l’appartement rapidement et pris chacun notre côté. En m’éloignant, me suis rappelé lui avoir confié n’avoir jamais été capable de montrer mon amour à mon père. Il m’avait suggéré de l’appeler, là, dans l’immédiat, devant lui, de simplement lui dire papa je t’aime. J’avais composé le numéro en riant, nerveux. La ligne était occupée. C’était sans doute mieux ainsi.

Sur le trottoir, me suis dit que je n’aurais pas dû le laisser filer sans lui avouer mon envie de le revoir, sans lui parler de mon émoi. J’ai regretté avoir fui son regard à tout prix. Je me suis immobilisé et demandé ce que j’allais bien pouvoir raconter à Marianne.

J’avais soif, les jambes molles, l’impression que son odeur musquée était partout sur moi.

Suis entré dans le premier café. Un café noir, me suis-je dit en m’installant au comptoir, très noir, aussi noir que son regard que je n’étais alors pas prêt d’oublier.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’envol d’Hermès, par Clémence Tombereau…

27 août 2016

Billet de Milan

Tandis que la brume s’épanouissait encore, engourdissant le décor déjà féerique, ils descendirent lentement l’avenue des Alliés, parée de seschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec majestueux immeubles.  Devant la bâtisse que surplombait un Mercure ailé, le diable s’arrêta, incitant T. à faire de même.

Sa voix perçait le silence avec une impudeur assumée, et venait résonner sur les pavés humides.

— J’aime cette ville.  Vraiment.  Admirez donc, cher ami, la superbe de ce Mercure !  Et ces immeubles fantômes alentour !  Ouvrez vos yeux !

De son doigt – qui à ce moment paraissait démesuré –, il pointa la statue musculeuse du jeune dieu malicieux.   T., désormais docile disciple, regarda Mercure et, malgré une propension qu’il avait à vouloir rester maître de lui, il ouvrit grand la bouche de stupéfaction, persuadé alors d’être dans un rêve – ou d’être saoul.  La statue, prise par un souffle invisible dont Pygmalion aurait rêvé, s’agita.  Dans un geste lent et noble, les jambes se détachèrent de leur socle, en pliant légèrement les genoux qui paraissaient rouillés comme ceux d’un vieillard.  Le jeune dieu désormais bien vivant secoua la tête de gauche à droite, tendit les bras en avant et, son casque ailé prenant vie lui aussi, se mut pour prendre son envol.  Dans sa main droite et grise, l’égide qu’il tenait luisait étrangement.

Dans une envolée folle, lourd et fendant l’air nocturne, Mercure descendit de sa façade, le corps bien droit et les petites ailes ornant son casque voletant joliment.  Il se tenait désormais devant eux, toujours minéral, mais animé d’une vie qui conférait à son regard une lointaine humanité.  Un fantôme d’iris flottait dans la blancheur marmoréenne de ses yeux et ses traits réguliers, quoique poupins, dessinaient assez bien une forme de perfection virile.  Il entrouvrit la bouche avec effort et, tout aussi lentement, tendit sa main libre pour la poser sur la joue de T. Le contact de cette peau extraordinaire sur celle du jeune homme le fit reculer d’un pas.  La pierre était chaude, comme brûlée toute la journée par les ardeurs du soleil.

*

L’âmécanique

Lui ne bronche pas.  Statique.  Masculin.  Froid comme le marbre.  Machine.  L’attente est sa nature.  Il attend qu’on le touche.  Il attend qu’on le chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québectape.

Elle, la folle virevolte.  Avec ses cinq jambes et sa peau douce, elle fait la danse des sept voiles en s’approchant de lui.  Elle hésite, trouve autre chose à toucher, fait du rangement autour de lui, puis convoque son reflet, un peu gauche.  Elles sont deux.

Lui, statique toujours, mais grouillant d’impatience.  Lustré, il attend qu’elle le patine.  Il voit ces deux oiseaux qui bientôt fondent sur lui.  Sous sa glace il sent bien qu’une sorte d’amour voit déjà le jour.  Une attraction d’aimant, démente.  Le contact imminent.  S’il pouvait, il bougerait pour se rapprocher d’elles.  Des secondes les séparent.

Plumes satinées, elles atterrissent.  Lui, un peu plus tétanisé.  Elles vont le faire exister.  De leur union naîtront des mots des phrases des sensations humaines des gens des effacements des coquilles.  Elles soufflent une vie qu’il n’acquerra jamais, mais qui le touche.  Sans elles il ne donnerait rien.

Elles touchent, tapent, pianotent, s’impatientent, enchainent les pas d’une danse que personne ne maîtrise, une valse endiablée.  Elles suspendent une de leurs jolies jambes dans une hésitation toute féminine.  Elles font des grands écarts, des pointes, des entrechats, des pas chassés sur lui qui crève d’amour.

Le cliquetis des touches se fait roucoulement transi.  Il est touché.  Il n’est là que pour ça.

Vagabondes, elles repartiront.  Mais reviendront.  L’attente est sa nature.

Les machines n’ont pour âme que celle qu’on leur offre.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecClémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concouJrs littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Rétrospective : Une nouvelle de Richard Desgagné…

25 août 2016

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Malouine, une nouvelle de Catherine Baumer…

24 août 2016


Malouinealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

De mes transports amoureux dans cette ville de caractère il ne restait rien, aucune histoire à confier à qui que ce soit.  Raconter quoi ?  Que mon âme sœur était restée là-bas, figée à tout jamais dans mes songes et dans ma mémoire comme une icône, une sirène, une déesse ?  Mes voyages m’avaient mené ailleurs, loin, très loin de Saint-Malo dont les remparts sévères montaient toujours la garde.  Mon cœur avait vagabondé, s’était égaré dans de multiples aventures sans lendemain, dans un mariage raté, un divorce réussi, un enfant à l’autre bout de la France qui n’a jamais visité la Bretagne.

Trente ans après, j’étais de retour pour régler la succession de ma tante qui ne laissait aucun héritier à part moi.  Elle m’était apparue au détour d’un angle, puis d’un autre, et sur ce canon, dans cette tourelle, aux pieds des statues de Jacques Cartier et de Robert Surcouf.  Et son ombre dansait encore sur la chaussée du Sillon et dans la rue de la Soif, où je m’étais enivré de ses baisers.  Le tombeau de Chateaubriand me narguait encore de l’île du Grand Bé, où nous nous étions laissés surprendre par la marée et sur laquelle nous avions fait l’amour pour la première fois.  Mémoires d’outre-vie.    Comme je l’avais aimée…  Course folle pour tenter de la rattraper, la toucher, l’embrasser.

J’avais 18 ans, je venais de Paris, et le moins qu’on puisse dire c’est que mon penchant pour elle et pour cette ville que je trouvais froide et venteuse n’avait pas été spontané.  Nous habitions chez ma tante,  Malouine acariâtre, détestant les Anglais qui baguenaudaient sur les remparts, qui arrivaient ici comme en terrain conquis dans des ferrys ventrus.  Elle préférait crever plutôt que de leur vendre sa maison, disait-elle.  Ma petite Anglaise était arrivée sur l’un d’entre eux, avec ses parents, et ma tante, à son corps défendant, leur avait loué une chambre.  Ce n’était que pour un mois, disait-elle ; elle ne leur avait pas fait de cadeau et tirait une certaine fierté à l’idée d’arnaquer des Roast-beefs.

Sandy était froide, terriblement anglaise, et parlait un français maladroit que je ne comprenais pas.  Je la trouvais coincée, godiche, mal habillée, mais je m’ennuyais tellement qu’il me parut bientôt naturel d’arpenter les remparts en sa compagnie et celle des goélands criards.  Elle me parlait de musique, de Manchester, des matchs de foot, des maisons de brique rouge et du brouillard.  Je lui racontais en anglais mon ennui en banlieue, mon projet de devenir musicien et de vivre à Paris.  Je lui jouais de la guitare, nous chantions ensemble les chansons des Beatles, et peu à peu je me mis à l’aimer comme on aime à 18 ans, sans trop savoir pourquoi, poussé par le désir et l’ennui.  Quand la fin des vacances arriva, j’étais amoureux d’elle.  Je lui promis de la faire venir à Paris quand j’y aurais mon studio.  Elle me laissa une adresse, nous nous écrivîmes pendant un an, elle partit étudier à Londres…  Je l’oubliai, laissant son souvenir enfoui dans un coin de ma mémoire, avec mes rêves de carrière dans la musique.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJusqu’à ce jour où son souvenir me revint au détour d’un passage, dans cette ville.  Seul héritier, je décidai de garder la maison de ma tante pour les vacances, d’y faire venir mon fils pour lui faire découvrir la Bretagne, d’acheter un bateau et de partir à la découverte de Jersey et de Guernesey.  Je n’avais jamais abandonné le rêve de me remettre à la guitare et d’écrire une chanson pour cette petite sirène immobile…

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Porto…

22 août 2016

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Les mots de la bouche…

Ils sont là, serrés, grouillant, grésillant d’impatience; ils se marchent sur les pieds, jouent des coudes sans relâche pour être les premiers. Dans la gorge entonnoir, après que ta cervelle les a bien préparés, quasi-militairement, ils tressautent se hissent s’agitent dans tous les sens pour ne former qu’une boule. La boule, tantôt gonflée hardiesse, tantôt contrite de peur, monte et descend sans cesse. La salive, sapide, ne sait plus où aller. Elle connait bien l’issue mais la craint tout autant.
Un effort. Une conviction. Cela ne tue pas tu sais.

La boule, courageuse, les lâche par petits paquets emberlificotés dans le creux de ta bouche. Les voilà sur la langue désormais. Goût de méli-mélo alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec et de papier mâché. Oui, tu préférerais qu’ils sortent sur papier. Mais, que veux-tu, avec la bouche on n’écrit pas. Ta pauvre bouche n’est pas une imprimante facile.

Désormais ils se cognent à l’ivoire de tes dents. Perle contre perle. Les plus faibles seront donc mastiqués. Pas de justice ici. Ici c’est la jungle.
Gonflés d’outrecuidance, ils rebondissent sur la langue et se cognent au palais, nuée d’insectes qui crépitent dans l’alcôve buccale.
Cela suffit. La bouche est pleine. Ils ont peur, pauvres petits, que ta salive les noie, les engloutisse dans l’ombre, les ravale.
Les dents. La salive. La gorge. L’EXTÉRIEUR. Que de monstres affolants!

Allez, sois courageux. Déjà tes lèvres tremblent et laissent passer un souffle frais. Ces satanées bestioles seront bientôt libérées. Ça frissonne. Ça chatouille. Le flot promet d’être prodigieux, furieusement débordant.
Les mots sont lâchés.

Tu parles!

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Rock progressif, par Jean-Marc-Ouellet : musique de drogués ?

20 août 2016

La musique de drogués…

J’avais 15 ans. Quelques mois depuis le déménagement de ma famille à Québec. L’ado de la campagne s’était fait des amis, de bons amis. Il y avait un problème : ils parlaient de musique. Genesis, Van der graaf Generator, King Krimson, Emerson Lake and Palmer, Yes… Moi, je n’y connaissais rien de rien. Quelques années auparavant, le vieux tourne-disque que nous avions au rang Nord-du-Lac avait rendu l’âme. J’avais entendu parler de Ginette Reno, de Michel Louvain et de quelques autres. Faisaient-ils du jazz, du populaire ou du rock ? Je m’en doutais un peu, mais je ne me prononçais pas.

Je voulais conserver mes amis. Comment faire ? Dieu merci, j’avais un grand frère.

Sa conjointe et lui avaient deux enfants préscolaires. Et quel beau meuble de son ! En bois naturel, le genre de meuble de l’époque, des chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniehaut-parleurs cachés de chaque côté. Au centre, une armoire dissimulait un espace pour entreposer des vinyles, et au-dessus, un panneau qui donnait accès à cette merveille, un tourne-disque et ses commandes. Beau, énorme, inaccessible. J’en rêvais.

Un soir, le couple appela mes deux sœurs, des habituées du gardiennage. C’était pour le lendemain soir. Ni l’une ni l’autre n’était disponible. Je devins le plan C, un plan machiavélique.

Vingt heures plus tard, après l’école, je courus chez un disquaire me procurer quelques titres entendus de la bouche de mes amis. À mon retour à la maison, je les glissai dans un sac de sport. Puis j’attendis l’heure du méfait. À 19 h précise, mon frère vint me chercher. Chez lui, je reçus les instructions d’usages, puis, confiant, le couple quitta la maison. Pas tout à fait irresponsable, j’occupai les enfants jusqu’à 20 h 30, l’heure du dodo. Malgré les jérémiades, ma nièce et mon neveu collaborèrent presque. Une heure de remontrances et d’aller-retour salon-chambre les fatigua. Ils s’endormirent enfin. J’étais libre !

De mon sac, je sortis mes trésors. Je m’approchai de la merveille à musique et y déposai Nursery Crime de Genesis. Quelques essais et erreurs suffirent à y faire sortir du son. Je m’assis sur le divan, dans le noir, et j’écoutai.

Il y a des moments marquants dans une vie. Près de quarante ans plus tard, j’avoue que cette soirée fut grandiose. Assis, les yeux fermés, j’écoutais, et plus j’écoutais, plus je comprenais pourquoi mes amis aimaient cette musique, et pourquoi mes amis étaient mes amis. Nous vibrions au même rythme. Nous tripions sur les mêmes sons. Ce soir-là, je devins accro de rock progressif.

Peu de temps après, je plongeais dans mon premier travail : plongeur au restaurant de notre voisin. Mes premières payes financèrent un amplificateur, un tourne-disque et des haut-parleurs achetés séparément, que je montai moi-même dans des boîtes de bois qui devinrent des caisses de sons. Et j’achetai quelques disques. Plus tard, je travaillai dans un supermarché. Quoique modestes, mes revenus me permirent d’acquérir mes trois ou quatre vinyles par semaine. Genesis, Pink Floyd, Emerson Lake and Palmer, Supertramp, Harmonium, Styx, Yes, Jethro Tull, Gentle Giant, et tant d’autres. Mes parents ne partageaient pas mes goûts musicaux. De la musique de drogués, qu’ils disaient. Il est vrai que pour triper, plusieurs usaient de marijuana ou de H.  Pas moi. Dans les spectacles, je refusais la pipe qu’on me passait. La musique me suffisait. Je fermais les yeux, j’écoutais et je me laissais emporter. J’en frissonnais parfois. De bonheur. Je respirais sans doute ma part de la dope des autres. Elle emplissait l’enceinte. Mais chez moi, la même extase m’envahissait, sans émanation dopante extérieure. Cette musique m’enivrait. Elle m’enivre encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieDepuis ce temps, j’ai exploré bien des genres. Jazz, pop, métal, rock, nouvel âge… J’écoute de tout en fait. J’affectionne particulièrement le classique, mais toujours, encore aujourd’hui, je reviens au rock progressif.

Issu du rock, mais influencé par le jazz, le classique, la musique contemporaine ou ethnique, le rock progressif, le prog pour les disciples, est une musique élaborée, tant sur le plan de la technique instrumentale, de la composition et des textes. C’est une musique libre, complexe, caractérisée par ses longues parties instrumentales, ses solos de virtuoses ― ne fait pas du prog qui veut ―, ses finales enlevées comme dans les symphonies, l’indépendance de la section rythmique de la batterie et/ou de la basse, la profondeur et la richesse de ses textes, l’utilisation d’instruments peu conventionnels dans le rock (flûte, violon, violoncelle, saxophone, mellotron, cuivres…), et le graphisme artistique des pochettes et des livrets.

Née dans les années 60, la musique a évolué. Les techniques se sont perfectionnées, les instruments se sont développés, sont devenus plus précis, les sons plus riches. La majorité des vieux groupes ne sont plus. Certains ont survécu : Rush, Camel, Steve Hackett, Marillion, Pendragon, etc. Le genre disparut presque dans les années 80, mais deux courants, le néo-prog et le métal prog, maintinrent le genre en vie jusqu’à son renouveau.  Aujourd’hui, les Riverside, Porcupine Tree, Arena, Lunatic Soul, Karmakanic, Neil Morse, Opeth, Paalas et de nombreux autres font triper les fidèles. Le genre revient en force, et nous, les vieux accros, le faisons découvrir à nos ados. « Elle est bonne ta musique, Papa », qu’ils disent… parfois.

Ainsi, vous en avez marre des fadeurs radiophoniques, vous aimez la musique classique, les pièces aux rythmes changeants, mouvant comme la vie. Le rock, ses guitares, sa batterie, sa basse vous font vibrer. Les pièces qui se prolongent vous inspirent. Et une petite bête rebelle se terre quelque part en vous. Alors, comme pour ce drogué de musique qui écrit ces mots, le rock progressif est pour vous.

Pour vous permettre de juger par vous-même, je vous propose trois coups de cœur de la dernière année, des œuvres classées parmi les cinquante meilleurs albums de rock progressif de 2011 selon le site internet spécialisé Prog Archiv. http://www.progarchives.com/. Trois disques accessibles, différents, de bons exemples du genre.

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All rights removed, AIRBAG, Karisma records

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Ghosts, FREQUENCY DRIFT, Prog rock records

 

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When age has done its duty, COSMOGRAF, As is

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Hélas, vous ne les trouverez probablement pas chez votre disquaire. Pas assez commercial. Le prog se fait pour l’art, et l’émotion. Pas pour l’argent.  Votre vendeur de disques pourra sans doute les commander, mais je vous propose de le faire vous-même par internet, au site suivant : http://www.cduniverse.com/. Choix, fiabilité, efficacité. Bien sûr, vous pouvez voir et entendre certaines pièces sur YouTube.

Bonne écoute. Et ne craignez rien. La musique drogue lorsque le diapason vous branche sur la matière, la vie, et vous-même.

© Jean-Marc Ouellet 2012

 Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


La tourterelle triste, par Alain Gagnon…

18 août 2016

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Tourterelle

Un festin pour les yeux…

 Déjà les signes de l’automne tout proche s’accumulent.  Dans les rangs, le long des chemins de campagne, les fils téléphoniques ploient sous les bandes d’étourneaux sansonnets, de vachers à tête brune et d’hirondelles qui se rassemblent pour le grand départ.  Le roucoulement de la tourterelle triste se fait plus insistant au-dessus des toits dans l’aube plus tardive.  Certaines feuilles tournent déjà au rouge.  Sur les rivages du Fjord, sur les berges du Piékouagami et de ses tributaires, les bécasseaux et pluviers de toutes variétés volent en formations resserrées.  Au cœur des baies, canards de surface et canards plongeurs cancanent et discutent, on présume, de routes et de vents.  Dans les cours arrière, on remplit les mangeoires dans le désir légitime de conserver autour de soi quelques mésanges, gros-becs et geais bleus pour la saison des grandes froidures.  Entre Saint-Bruno et Larouche, en fin d’après-midi, la lumière d’août s’offre dans toute sa splendeur ; les bestiaux paissent et dorment dans ses tons dorés : ses jaunes or sont d’une telle qualité que les mots s’avouent infirmes à la rendre.  De façon plus urbaine – et plus commerciale –, nos boîtes à lettres se gonflent de spéciaux pour la rentrée scolaire…  Nos vacances se terminent, mais, dans le champ le plus proche, comme dans la forêt profonde, la vie sauvage continuera sous formes animales ou végétales.

À ce sujet, j’invite tous les amants de la faune et de la flore à se rendre au Musée du Fjord de Ville La Baie, où sont exposées les œuvres[1] de Gisèle et Monique Benoît, peintres animaliers.  C’est à une véritable expédition au cœur des forêts les plus profondes que la mère et la fille nous convient.  Dans une profusion de chauds coloris et sur fond sonore d’une meute de loups qui hurlent, vous retrouverez toutes les gloires animalières et végétales de nos forêts canadiennes.  Renards roux, lynx, orignaux, ours noirs, tamias rayés, gélinottes huppées, tétras des savanes, couguars, wapitis, pékans…  Ils sont tous là, ou presque, dans un décor botanique à vous couper le souffle : petits fruits rouges, acides des quatre-temps, perles blanches de la clintonie boréale, débauches d’écorces et de feuilles mortes sur les sols, aulnes rugueux qui percent la neige, épinettes noires lancées vers le ciel, cieux de crépuscule et de plein jour…  La forêt enchantée.  Au fin fond de chaque tableau, on jurerait apercevoir parfois le château de la Belle-au-Bois-Dormant ou les nains de Blanche Neige…  Un festin pour les yeux – et pour l’esprit qui se cache derrière.  Allez-y !

Il nous faut féliciter les responsables du Musée du Fjord de nous avoir offert une exposition d’une telle qualité.

Bon automne.

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Gisèle et Monique Benoît, peintres animaliers


[1] Ce musée est toujours attirant, mais cette exposition n’y est plus.  Ce texte a été rédigé il y a un temps…

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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