Le bourreau des cœurs…

28 juin 2017

(Une nouvelle inédite de Sandra F. Brassard…)

Le bourreau des cœurs

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Sandra F. Brassard

Les hommes étaient tous assis ensemble, les fesses appuyées sur de vieilles caisses de lait aux couleurs criardes, et ils contemplaient la tombée du jour sur les champs. Postés devant la vieille grange, juste sur la bute qui surplombe la route principale, certains fumaient tandis que d’autres mastiquaient un sandwich aux croûtes récalcitrantes. Peu d’entre eux parlaient, c’était comme cela entre gars. Entre deux gorgées de bière froide – comme en témoignait la condensation sur les bouteilles – ils se lançaient parfois des blagues douteuses qui racontaient des histoires de filles chaudes qui se frottent et qui aiment ça, comprends-tu, avec des grosses boules qui en veulent plein le visage, comprends-tu… et ça s’arrêtait après, dans un silence tout de même apprécié. Car après, qu’aurait-on pu dire de plus ? Et on se désaltérait si bien sans s’embarrasser des mots qui vont tellement mieux aux bouches des femmes. Rouge à lèvres et dents immaculées disent avec tellement plus d’habileté les tourments de ce monde injuste – l’argent qui manque, les enfants et le ménage en trop, les seins qui tombent et le mauvais sort qui les fait toutes grossir (mais pas les chips, le chocolat, le coca-cola) – et elles performent admirablement sous le mode accusatoire : « Tu ne m’écoutes jamais, tu ne comprends pas, tu ne peux pas savoir, pourquoi tu ne réponds pas ? ».

Ils prenaient enfin la pause qu’ils attendaient après ces nombreuses heures de travail passées à suer et contracter leurs muscles pourtant devenus vigoureux. Ce n’est pas qu’ils se plaignaient de ce qu’on leur demandait d’accomplir, mais ils profitaient du moment, confortables entre eux, dans la fraternité d’un labeur intense communément accompli. Surtout, ils savaient la valeur de ces minutes où personne ne leur posait ces questions si dérangeantes : « À quoi penses-tu ? Me trouves-tu belle ? Quand tu étais jeune, à quoi rêvais-tu ? ». Ici, dans la paix des hommes, avec les mains criblées de cicatrices et la barbe drue sur les joues, ils pouvaient respirer, arrêter de se sentir traquer, vivre même, se laisser aller sans compte à rendre, sans la menace de paraître inopportuns ou grossiers. Ils étaient des mâles virils, qui pissaient debout, et plus loin que les autres en plus, avec un engin beaucoup plus puissant, sauf peut-être le petit nouveau. À seize ans, on peut comprendre ça. Le vieux Firmin, en le regardant se soulager un jour, a commenté l’épisode d’un air entendu : « Hummm…moins gros parce que moins de pratique, ça viendra… ». Et c’était plausible, l’expérience fait toute la différence sur la grosseur, paraît-il, et il le sait, lui, qui, souvenez-vous, en a fait une dizaine de marmots, sans compter ses compétences en vaches, cochons et chèvres.

Chacun se regardait donc les pieds avec bonheur, n’ouvrant la bouche que pour roter et bailler selon l’usage, lorsqu’ils virent, de loin mais pas tant que ça, une jeune dame s’avancer vers eux. Pas une laide, mais une belle fille, qui balance les hanches et tout. Et là de dire qui la baiserait mieux que les autres. « Moi ! » « Moi ! » « Non, c’est moi qu’elle veut. » « Je te parie qu’elle me saute dessus, et qu’elle me suce. » « Une cochonne, je te dis ! » « Ouais, elle préfèrerait la mienne, parce qu’un petit bout de saucisse mou comme le tien… » « Et toi, Réjean, le jeune, t’en as jamais touché à une comme celle-là, non ? » « Pourquoi tu dis rien ? T’as peur, hein ? » « T’es peut-être pas attiré par les petites poules mais par les coqs ? » « Heh, les gars, Réjean aime qu’on lui mette la queue dans le cul ! » Alors, c’est le fou rire général. Même Réjean rit, il la trouve bien bonne celle-là, quand même, les coqs, ils les égorgent à grands coups de hache, rien d’autre : « Amenez-en de la poule, le poulailler au complet », réplique-t-il en jouant les renards gourmands. Mais les autres le regardent en pouffant, ils pensent qu’il fait l’habitué, mais qu’il n’assure pas. « Ouais, ouais Réjean, c’est ça ! » « Tu pourrais me donner un cours. » Et ils se moquent encore, encore.

Lorsque la fille les rejoint, celle du patron d’ailleurs, Réjean a décidé de leur montrer qu’il besogne mieux que ces vieux galeux. Avant qu’elle ne chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecsoit tout à fait à leur hauteur, il se lève, la devance, et lui dit : « …hummm…ah ouais…eeeeeeeeeee… ». La pauvre fille ne sait pas trop quoi répondre : « Bonjour ! Puis-je faire quelque chose pour toi ? Te sens-tu bien ? As-tu besoin d’aide ? ». Tous les copains s’esclaffent, Robin se plie même en deux, se dégoutte dans la culotte. Sans attendre, Réjean repart à l’assaut : « …c’est que…pas mal…eeeeeeeeeee…je veux que tu… ». Visiblement mal à l’aise, la pauvre demoiselle lui sourit avec pitié, et convaincue d’avoir affaire à fou furieux, rejoint rapidement le groupe auquel elle transmet les consignes pour la prochaine semaine. Mais Réjean ne peut pas se laisser faire. Décidé, il s’avance encore une fois vers elle, et il la saisit par la croupe, fermement, et ajoute : « …jolie…tu voudrais…avec moi… ».

Cauchemar, elle se met à hurler : « Maudit violeur ! Aidez-moi, ôtez-le de là, il me fait mal ! ». Mais il continue, il ne s’agit que d’un sale moment à passer, puis elle se calmera :             « Laissez faire, les gars, elle aime ça, elle se trémousse, elle voulait ça depuis le début ! ». Seulement, les autres hommes ne sont plus de son avis, et se jettent sur lui : « Tu vas en manger une sacrement, mon gars ! Une hostie de volée, je te dis ! ». Réjean se laisse faire. Maintenu au sol solidement, il ferme les yeux, et il sourit. La fille tremble, et laisse entendre une plainte. Il préfère le contact des poings massifs à son regard égaré. Plus ils le cognent, plus son visage se détend, et plus ils se déchaînent sur sa personne. « Ah ! le monstre ! l’abominable ! » Bang ! « Il faut l’enfermer, appeler la police ! » Bang ! « Allez chercher le fusil. » Bang !

Mais Réjean, mû par une force insoupçonnée, se lève et se sauve. On essaie de le rattraper, mais il galope avec fureur, comme s’il était possédé. Il descend la côte, et se dirige vers sa maison dont le toit se détache sur l’horizon. « On va le rattraper, le petit christ, t’inquiète pas, ma fille », disent les hommes, un bras protecteur autour des épaules de la jeune femme qui pleure doucement. « Viens que je te serre là, petit cœur », ajoute un autre. Et le gamin court, ne perd pas une seconde, même si son souffle devient de plus en plus saccadé. Son abdomen le fait souffrir, il halète avec frénésie, la sueur et le sang trempent ses vêtements déjà maculés de terre. Complètement en nage, il poursuit sa course jusqu’au seuil de la maison familiale. Par la fenêtre, il voit sa mère, le combiné du téléphone à l’oreille, horrifiée.

« Il y a des choses qui ne s’expliquent pas », se dit-il.

Il se met alors à pleurer, à chialer comme une nénette, en hoquetant : « Je te trouve si jolie… Je te regardais et je me disais que tes cheveux avaient la même teinte que le miel… Tu me plais…Je t’invite ce soir  ». Puis, il s’assoit sur le palier, désolé mais résolu, et il attend la suite des choses dans son corps trop long pour lui. Mais le temps passe si lentement quand on devient un homme, un vrai, qu’il en perd la notion, et s’étend, à jamais endormi devant la porte.

Notice biographique

Native du Saguenay, Sandra F. Brassard enseigne la littérature québécoise au Cégep de Chicoutimi. Parallèlement, elle travaille comme adjointe à l’animation au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et comme pigiste au journal Voir Saguenay-Alma. Elle termine actuellement la rédaction d’un mémoire de maîtrise à l’UQAC sur l’intertextualité biblique dans l’œuvre de Sylvain Trudel sous la direction de François Ouellet.


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Sous le soleil d’Opitciwan, par Virginie Tanguay…

27 juin 2017

Les couleurs de Virginie

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Quand le soleil se pointe à l’horizon, il diffuse sa lumière partout sur son passage : des grandes villes jusqu’au plus secret des jardins. Elle se faufile entre les bâtiments des places publiques, s’introduit dans les ruelles et fait croître les arbres de nos forêts. Illuminant à la fois le visage de tous, dont les enfants, les mendiants, les hommes d’affaires, et réchauffant le sable des plages désertes. La lumière est une source d’énergie universelle.

Il est important de valoriser les lieux de paix où le silence donne accès à notre intériorité. Ce sont des endroits qui alimentent les rêves de plusieurs. Quand on a besoin d’un retour aux sources, de ressentir pleinement ses émotions, il devient essentiel d’étancher cette soif d’évasion. Je connais bien un milieu où il fait bon s’exiler pour se retrouver. Parmi les paradis dont regorge le Québec, on trouve un village de la nation atikamek : Opitciwan. Derrière son lourd passé historique s’étale une vérité : les membres de la communauté autochtone ont de profondes racines et ils évoluent en sol fragilisé.

Personne ne peut nier cette réalité à laquelle ces gens ont été confrontés en 1917 : s’adapter au développement industriel. Un barrage fut construit afin d’assurer l’approvisionnement en eau des centrales hydroélectriques du Saint-Maurice. Cette innovation eut des répercussions majeures sur l’environnement et le mode de vie des Atikamekw. C’est une superficie gigantesque qui fut submergée, forçant les autochtones à délaisser leur milieu et à se déplacer toujours plus loin. Le réservoir Gouin a atteint une superficie de 1789 kilomètres carrés. Les troncs, les branchages, les écorces, les mousses, et autres débris végétaux accumulés partout le long des rives devenues impénétrables, finirent par couler et se décomposer.

Le village d’Opitciwan occupe ces lieux depuis les années 1940. Après toutes ces années, l’homme, la faune et la flore ont retrouvé un certain équilibre. Je pense que la gamme de frustrations jadis ressenties par ce peuple est immense. Le silence, qui les accompagne trop souvent, résulte de l’accumulation de souffrances et de chagrins.
À Opitciwan, c’est à travers la forêt boréale, et en se reflétant dans l’eau du réservoir, que se lève le soleil. En langue atikamek, on nomme ce moment : Petapan. Le soleil sera encore présent demain matin. Aux petites heures, regardons ensemble dans cette direction. La lumière réchauffe tous ceux qui ont froid et qui souhaitent simplement évoluer dans le respect des coutumes, des valeurs et des traditions.

Virginie Tanguay

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

26 juin 2017

 Un lac sans fond

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Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Pour s’y rendre, il faut marcher.  Longtemps marcher sous le couvert des arbres.  Marcher jusqu’où les épinettes poussent si rapprochées les unes des autres que le vent arrive à peine à secouer leurs cimes.  Marcher jusqu’où les traces des humains rejoignent celles des bêtes…  Jusqu’où elles se perdent.

Dans ces lieux il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, même dans le ciel trop bleu d’un beau jour de juillet, les nuages en balles de neige se bousculent et s’impatientent.  Car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

 Ce n’est qu’après avoir escaladé des montagnes, traversé des vallées, des marécages, et des tourbières, foulé l’humus, le lichen et la pierre.  Ce n’est qu’après avoir longtemps erré à travers les forêts.  Erré jusqu’à s’y perdre que le voyageur découvre enfin devant lui, par-delà les broussailles, une éclaircie.  Et en passant brusquement de la pénombre à la lumière trop vive d’un ciel d’été, il se surprend à ouvrir grand les yeux.  Ébloui.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où, fourbu et tenaillé par la soif, il s’apprêtait à rebrousser chemin ?

À première vue le paysage n’offre rien de particulier.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Rond, silencieux, immobile.  Si immobile qu’aucune vague ne vient rider sa surface.  C’est tout de même à petits pas prudents que s’avance le voyageur.  Pourtant rien dans le paysage aux alentours ne laisse présager de la profondeur du lac.  Cependant, par-delà les broussailles, le rivage semble abrupt.  Mais n’y a-t-il pas, là-bas, un peu plus loin, un rivage plus accueillant ?

Sitôt il s’y précipite pour s’accroupir au bord du lac, les mains en coupe, prêtes à y puiser de ses eaux.  Et soudain ébahi, il suspend son geste.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où il allait enfin pouvoir étancher sa soif ?

À première vue le paysage n’a pas changé.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Mais un lac qui semble maintenant accueillir dans ses eaux, inversé, tout le pays alentour.  Un lac où il suffirait de plonger pour aller toucher le ciel en effleurant au passage les cimes des épinettes.

« Comme il serait bon, après avoir si longtemps marché, de connaître enfin un moment d’ivresse en apesanteur », se dit alors le voyageur.

Mais sitôt il perd pied, il bascule, il chute.  Le temps de voir se rider la surface de l’eau, de voir se bousculer dans le bleu du ciel les nuages en balles de neige, de voir s’agiter les cimes des épinettes, de voir s’obscurcir le lac miroir et, prise dans la glace, l’image inversée du pays tout autour se refermer sur lui.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecIl chute et chute encore pendant que ses pieds essaient en vain de toucher le fond du lac dans l’espoir de pouvoir rebondir.

Il chute et chute encore jusqu’à ce que transi, le cœur affolé, saisi d’une peur primitive, il abandonne…

 Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Un lac où il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.


Rock progressif, par Jean-Marc-Ouellet : musique de drogués ?

24 juin 2017

La musique de drogués…

J’avais 15 ans. Quelques mois depuis le déménagement de ma famille à Québec. L’ado de la campagne s’était fait des amis, de bons amis. Il y avait un problème : ils parlaient de musique. Genesis, Van der graaf Generator, King Krimson, Emerson Lake and Palmer, Yes… Moi, je n’y connaissais rien de rien. Quelques années auparavant, le vieux tourne-disque que nous avions au rang Nord-du-Lac avait rendu l’âme. J’avais entendu parler de Ginette Reno, de Michel Louvain et de quelques autres. Faisaient-ils du jazz, du populaire ou du rock ? Je m’en doutais un peu, mais je ne me prononçais pas.

Je voulais conserver mes amis. Comment faire ? Dieu merci, j’avais un grand frère.

Sa conjointe et lui avaient deux enfants préscolaires. Et quel beau meuble de son ! En bois naturel, le genre de meuble de l’époque, des chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniehaut-parleurs cachés de chaque côté. Au centre, une armoire dissimulait un espace pour entreposer des vinyles, et au-dessus, un panneau qui donnait accès à cette merveille, un tourne-disque et ses commandes. Beau, énorme, inaccessible. J’en rêvais.

Un soir, le couple appela mes deux sœurs, des habituées du gardiennage. C’était pour le lendemain soir. Ni l’une ni l’autre n’était disponible. Je devins le plan C, un plan machiavélique.

Vingt heures plus tard, après l’école, je courus chez un disquaire me procurer quelques titres entendus de la bouche de mes amis. À mon retour à la maison, je les glissai dans un sac de sport. Puis j’attendis l’heure du méfait. À 19 h précise, mon frère vint me chercher. Chez lui, je reçus les instructions d’usages, puis, confiant, le couple quitta la maison. Pas tout à fait irresponsable, j’occupai les enfants jusqu’à 20 h 30, l’heure du dodo. Malgré les jérémiades, ma nièce et mon neveu collaborèrent presque. Une heure de remontrances et d’aller-retour salon-chambre les fatigua. Ils s’endormirent enfin. J’étais libre !

De mon sac, je sortis mes trésors. Je m’approchai de la merveille à musique et y déposai Nursery Crime de Genesis. Quelques essais et erreurs suffirent à y faire sortir du son. Je m’assis sur le divan, dans le noir, et j’écoutai.

Il y a des moments marquants dans une vie. Près de quarante ans plus tard, j’avoue que cette soirée fut grandiose. Assis, les yeux fermés, j’écoutais, et plus j’écoutais, plus je comprenais pourquoi mes amis aimaient cette musique, et pourquoi mes amis étaient mes amis. Nous vibrions au même rythme. Nous tripions sur les mêmes sons. Ce soir-là, je devins accro de rock progressif.

Peu de temps après, je plongeais dans mon premier travail : plongeur au restaurant de notre voisin. Mes premières payes financèrent un amplificateur, un tourne-disque et des haut-parleurs achetés séparément, que je montai moi-même dans des boîtes de bois qui devinrent des caisses de sons. Et j’achetai quelques disques. Plus tard, je travaillai dans un supermarché. Quoique modestes, mes revenus me permirent d’acquérir mes trois ou quatre vinyles par semaine. Genesis, Pink Floyd, Emerson Lake and Palmer, Supertramp, Harmonium, Styx, Yes, Jethro Tull, Gentle Giant, et tant d’autres. Mes parents ne partageaient pas mes goûts musicaux. De la musique de drogués, qu’ils disaient. Il est vrai que pour triper, plusieurs usaient de marijuana ou de H.  Pas moi. Dans les spectacles, je refusais la pipe qu’on me passait. La musique me suffisait. Je fermais les yeux, j’écoutais et je me laissais emporter. J’en frissonnais parfois. De bonheur. Je respirais sans doute ma part de la dope des autres. Elle emplissait l’enceinte. Mais chez moi, la même extase m’envahissait, sans émanation dopante extérieure. Cette musique m’enivrait. Elle m’enivre encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieDepuis ce temps, j’ai exploré bien des genres. Jazz, pop, métal, rock, nouvel âge… J’écoute de tout en fait. J’affectionne particulièrement le classique, mais toujours, encore aujourd’hui, je reviens au rock progressif.

Issu du rock, mais influencé par le jazz, le classique, la musique contemporaine ou ethnique, le rock progressif, le prog pour les disciples, est une musique élaborée, tant sur le plan de la technique instrumentale, de la composition et des textes. C’est une musique libre, complexe, caractérisée par ses longues parties instrumentales, ses solos de virtuoses ― ne fait pas du prog qui veut ―, ses finales enlevées comme dans les symphonies, l’indépendance de la section rythmique de la batterie et/ou de la basse, la profondeur et la richesse de ses textes, l’utilisation d’instruments peu conventionnels dans le rock (flûte, violon, violoncelle, saxophone, mellotron, cuivres…), et le graphisme artistique des pochettes et des livrets.

Née dans les années 60, la musique a évolué. Les techniques se sont perfectionnées, les instruments se sont développés, sont devenus plus précis, les sons plus riches. La majorité des vieux groupes ne sont plus. Certains ont survécu : Rush, Camel, Steve Hackett, Marillion, Pendragon, etc. Le genre disparut presque dans les années 80, mais deux courants, le néo-prog et le métal prog, maintinrent le genre en vie jusqu’à son renouveau.  Aujourd’hui, les Riverside, Porcupine Tree, Arena, Lunatic Soul, Karmakanic, Neil Morse, Opeth, Paalas et de nombreux autres font triper les fidèles. Le genre revient en force, et nous, les vieux accros, le faisons découvrir à nos ados. « Elle est bonne ta musique, Papa », qu’ils disent… parfois.

Ainsi, vous en avez marre des fadeurs radiophoniques, vous aimez la musique classique, les pièces aux rythmes changeants, mouvant comme la vie. Le rock, ses guitares, sa batterie, sa basse vous font vibrer. Les pièces qui se prolongent vous inspirent. Et une petite bête rebelle se terre quelque part en vous. Alors, comme pour ce drogué de musique qui écrit ces mots, le rock progressif est pour vous.

Pour vous permettre de juger par vous-même, je vous propose trois coups de cœur de la dernière année, des œuvres classées parmi les cinquante meilleurs albums de rock progressif de 2011 selon le site internet spécialisé Prog Archiv. http://www.progarchives.com/. Trois disques accessibles, différents, de bons exemples du genre.

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All rights removed, AIRBAG, Karisma records

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Ghosts, FREQUENCY DRIFT, Prog rock records

 

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When age has done its duty, COSMOGRAF, As is

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Hélas, vous ne les trouverez probablement pas chez votre disquaire. Pas assez commercial. Le prog se fait pour l’art, et l’émotion. Pas pour l’argent.  Votre vendeur de disques pourra sans doute les commander, mais je vous propose de le faire vous-même par internet, au site suivant : http://www.cduniverse.com/. Choix, fiabilité, efficacité. Bien sûr, vous pouvez voir et entendre certaines pièces sur YouTube.

Bonne écoute. Et ne craignez rien. La musique drogue lorsque le diapason vous branche sur la matière, la vie, et vous-même.

© Jean-Marc Ouellet 2012

 Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Le butor : un maître ès camouflage, par Alain Gagnon

23 juin 2017

CHRONIQUE D’UN ÉTÉ

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecÀ la sortie sud de Saint-Félicien, sous le pont de la 169 qui borde le territoire de Saint-Prime, coule la rivière à l’Ours.  Du rang 3 à son embouchure envasée dans les eaux de l’Ashuapmushuan, son flot est paresseux, lent, sous une frondaison touffue de faux-trembles, de bouleaux jaunes et de saules qui, l’été, forment une voûte d’ombre sur ce cours d’eau dont la largeur n’excède pas les vingt mètres.

Si vous avez la passion de la quiétude, vous l’emprunterez à la hauteur du cimetière et vous la remonterez en canot, maniant l’aviron en douceur.  Fin de juin, la nature offre à l’œil attentif et patient une profusion de vie animale et végétale : nénuphars dans les anses minuscules, cannes sarcelles ou malards suivies de neuf ou dix canetons, clapotis des jeunes ouitouches qui sautent sous les aulnes rugueux qui surplombent l’eau noire…  Et, au sortir d’un coude de la rivière, vous entendrez soudain comme un bruit de pompe aspirante et refoulante : oung-ka’chounk, oung-ka’choung, oung-ka’choung…  Et kok-kok-kok ou ôc, ôc, ôc…  Alors vous apercevrez un oiseau brun et trapu, au long bec, qui, de ses ailes larges et brèves, s’envolera avec lourdeur, sans grâce aucune, traînant de longues pattes jaunes derrière lui…  Vous aurez fait la rencontre du butor américain.

Il est heureux que vous l’ayez effrayé, car vous ne l’auriez jamais aperçu – c’est un maître ès camouflage.  Figé, bec pointé vers le ciel pendant des heures, cette immobilité hiératique confond à merveille ce petit héron d’une soixantaine de centimètres avec les souches ou chicots de mêmes couleurs que l’on retrouve dans les fourrés herbeux du rivage où, au garde-à-vous, il affectionne attendre ses proies : grenouilles, écrevisses, couleuvres, vairons…

Il est le Louis Armstrong des lieux sauvages et humides.  Le chantre à la voix éraillée des solitudes américaines.  Son couac guttural apporte mélancolie et rêves aux pagayeurs qui longent les berges dans les crépuscules de l’été.  Son œil jaune a tout vu de nos lacs, rivières et forêts, tout absorbé de la démesure des paysages de la taïga.

Cet oiseau de rivage est le compagnon fidèle, presque invisible, des excursions en solitaire et de ces feux nocturnes, lorsque grésillent les guimauves au bout des harts que tendent les enfants.

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon duchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jeanpour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Ce chat et moi… nouvelle de Richard Desgagné…

22 juin 2017

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Le prédateur, un texte de Jean-Marc Ouellet…

21 juin 2017

Le prédateuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Troublé, je frappe à la porte. Pas de réponse. Avec précaution, j’ouvre. Il est là, vieux, les cheveux blancs en broussailles, assis par terre, le dos droit, les jambes croisées, en position du lotus. Il médite.
La pièce est modeste. Une bibliothèque couvre un mur. Près d’un fauteuil, sur le sol, des livres. Plusieurs sont ouverts. Une fenêtre éclaire l’espace d’une lumière feutrée. À quelques mètres devant le vieillard, une table, des chandelles allumées, un cadre représentant le Grand Maître. Le silence est parfait.
J’entre. Le vieil homme ne bouge pas. Pas même un cil. Je m’installe à ses côtés, prends la position, ferme les yeux.
Je peine à évacuer mes tensions intérieures, à trouver la paix.
― Une autre tuerie, Maître. Cent soixante morts. Des hommes, des femmes, des enfants.
―…
J’ouvre les yeux, regarde le vieillard. Il n’a pas réagi, mais il a entendu, je le sais.
― Pourquoi cette violence, Maître ? Pourquoi cette cruauté ? Il ferait si bon vivre ici-bas si l’on se tolérait, si l’on s’entraidait, si l’on s’aimait. Comment l’Absolu a-t-Il pu nous créer aussi hargneux envers nous-mêmes ?… Pourquoi, Maître ?
Je m’en veux, j’ai faibli. Tant d’impatience dans ma voix. Je suis indigne de l’enseignement reçu. Mon maître ouvre enfin les yeux, tourne la tête vers moi, plante un regard de compassion sur moi. Je ne peux soutenir ce regard. De honte, je baisse les yeux. Il se tourne vers le Grand Maître.
― Trois cents millions, prononce mon maître.
Je lève les yeux vers lui. Son corps n’a pas bougé, ses yeux fixent l’icône du Grand Maître. Il est calme, respire doucement, son esprit flotte quelque part.
― Trois cents millions ?
―…
― Je ne comprends pas, Maître.
―…
Je l’observe. J’attends.
« En effet… trois cents millions de vies. »
― Pardon, Maître. Je ne comprends vraiment pas.
Ma voix trahit mon désarroi.
― Oui. Trois cents millions de vies perdues. Et ça, que pour les dix guerres les plus meurtrières.*
― Que voulez-vous dire, Maître ?
― Trois cents millions de morts, disparus dans ces guerres, ce qui ne compte pas les autres conflits ayant affligé l’humanité, pas plus que les meurtres de toutes les secondes. Tu sais, des milliards d’enfants n’ont pu naître.
―…
Son regard reste dans le vide.
« Jean-Marc, tous les êtres vivants ont des prédateurs, continue-t-il enfin de sa voix douce. L’araignée tue la fourmi, la musaraigne tue l’araignée, le renard tue la musaraigne, le loup tue le renard. Les êtres vivants tuent pour survivre et pour contrôler les populations. C’est l’équilibre du monde vivant. Sans prédateurs, une espèce pullule aux dépens des autres. »
Mon maître s’arrête un instant, puis se tourne vers moi.
« Jean-Marc, quel est l’unique prédateur de l’Homme ? »
Il me regarde. Son regard est intense. Je ne sais trop quoi répondre. Je cherche, cherche, je ne trouve aucun prédateur. Une idée me vient enfin.
― Les virus et les bactéries ?
Il sourit.
― Bien pensé. Tu as raison. Encore aujourd’hui, malgré la science, ces minuscules organismes tuent beaucoup d’humains. Mais le seul vrai prédateur de l’Homme est l’Homme lui-même. Pas pour se nourrir, mais bien pour la survie de l’humanité et de la planète.
Je suis choqué. Quelle troublante déclaration ! Mon maître voit sans doute mon agitation, car il précise sa pensée :
« Sans les guerres, sans les meurtres, sans les virus et les bactéries, au fil des générations, il y aurait peut-être plus d’une centaine de milliards d’humains sur terre. Tu imagines l’état de la planète ! »
― Mais, Maître… si l’Absolu nous a créés pour nous entretuer, alors… le meurtre et la guerre sont justifiés, souhaitables, même ?
― PAS DU TOUT ! s’exclame-t-il d’un ton presque amusé. Pas du tout, Jean-Marc ! La guerre fait partie de la nature de l’Homme. Mais pose-toi plutôt cette question : quelle est sa vraie nature ?
― Euh… L’Homme est un animal… avec une raison, ou une âme, selon ce que l’on croit.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec― Tu as raison, appuie mon maître. Pour maintenir l’équilibre de sa Création, l’Absolu a créé l’animal appelé Homme avec des besoins physiques et l’instinct de la bête. Mais il l’a aussi pourvu de la raison, d’une âme, d’un peu de Lui, de cette capacité de Le toucher dans son for intérieur, de dissocier ce qui est bon pour lui de ce qui lui est mauvais. Il a permis à l’Homme de justifier ses actes, de choisir entre haïr et aimer, de réaliser que l’amour le rapproche d’une satisfaction profonde et intense, de sa vraie nature, de la transcendance.
Mon maître s’arrête un instant et se détourne de moi. Toujours immobile, il regarde devant lui.
« Ainsi, l’homme qui tue un homme est la bête, alors que l’homme qui aime vit l’Absolu. »
Il referme les yeux.

* http://www.ultimes.fr/homme/les-10-guerres-les-plus-meurtrieres-de-lhistoire-123/

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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