L’audition, un texte de Denis Ramsay…

26 mars 2017

L’audition

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Griot

Cette histoire est un fait vécu qui m’a été conté par la compagne du principal intéressé. Je ne sais pas le nom du personnage ; je l’appellerai donc Traoré, Traoré Binaré. Son pays d’origine ? Probablement le Nigéria, ou dans la région, en Afrique occidentale, en tout cas. Mais l’histoire se passe au Canada. Traoré n’a pas dormi de la nuit. Il est très nerveux. Il passe son audition ce matin à Immigration Canada.
Traoré est un réfugié politique. Le régime en place lui a fait comprendre qu’il n’aimait pas la contestation musicale. Traoré est chanteur et il a composé une chanson qui dénonçait l’absence de conscience de la classe dirigeante.
Traoré prit le métro, descendit à la Place des Arts ; le nom lui semblait de bon augure. Il se dirigea au complexe Ti-Guy Favreau, rencontrer les fonctionnaires d’Immigration Canada. Il rencontrait plutôt des commissaires, soit des fonctionnaires qui ont le droit de décision. Ils allaient décider de son cas ce matin dans une entrevue qu’ils nommaient audition. Traoré le prit dans le sens artistique plutôt que juridique, pour se mettre à l’aise. Il avait déjà passé quelques auditions, ici même, à Montréal. Il avait été retenu pour participer au festival africain qui aurait lieu au printemps 1998.
— M. Binaré ? Assoyez-vous.
Il s’agissait d’un petit local anonyme, sans fenêtre. Une table et quatre chaises le meublaient, mais trois chaises étaient du même côté de la table : le postulant citoyen face aux trois commissaires, deux hommes et une femme. L’enjeu était très important pour le postulant. Non qu’il idéalisait « le plus meilleur pays du monde ». Il en connaissait autant sur le Canada que nous sur le Burundi… Il ne voulait simplement pas retourner chez lui où on lui avait promis une condamnation sans procès. Le problème de Traoré, c’est que la population chantait sa chanson sur les barricades, sa balade devenait l’hymne de la contestation, le chant de ralliement.
— M. Binaré, demeurez-vous toujours à la même adresse ?
— Oui…
— Avec Mme Jocelyne…
— Mme Jocelyne, oui.
— Nous avons examiné votre dossier. Nous vous laissons maintenant la chance de vous faire entendre.
— Si je retourne là-bas, je suis mort. De toute façon, ils ne me laisseront jamais chanter de nouveau, ce qui revient presque au même.
— Pouvez-vous nous chanter la chanson litigieuse ?
— Là ? Maintenant ? Ici ?
— Oui ? Y a-t-il un problème ?
— Non. Pas de problème.
Il en voyait plusieurs : une atmosphère trop sèche et poussiéreuse, pas de musicien, pas même un petit tambour pour s’accompagner, et un public très restreint. Il s’exécuta néanmoins. Le grand Africain chanta haut et fort, avec émotion et sans fausses notes ; il était un professionnel. Il ne reçut aucun applaudissement, que d’autres questions.
— Est-ce là la seule chanson à votre répertoire demanda la femme ?
— Je ne vivrais pas vieux avec une seule chanson !
Traoré s’en était voulu d’avoir si franchement livré sa pensée. La docilité face à la machine gouvernementale était un réflexe de survie pour un Africain. Elle souriait… bizarre !
— Bien sûr. Quel genre de chansons chantez-vous habituellement ?
— Du folklore Haoussa, des chansons de fête et des chansons d’amour.
— Pouvez-vous nous en chanter une ?
— Une chanson d’amour ? Oui, je peux.
Il pensa à Jocelyne qui l’attendait chez lui, chez elle, chez eux, ici au Canada. Il regarda la commissaire droit dans les yeux, s’imaginant vouloir la séduire. Et il livra son art a capella, dans ces conditions exécrables, car il était un artiste de la voix, comme son père et son grand-père avant lui. Dans la culture de son peuple, ce talent, transmis sur trois générations, lui octroyait le titre convoité de « griot ». Une fois sa prestation terminée, il salua. Les commissaires s’échangèrent quelques mots à voix basse et quelques notes manuscrites. Finalement, celui qui devait être le chef se leva et tendit la main à Traoré.
— M. Binaré, bienvenue au Canada !
C’était réglé. Le nouveau citoyen trépignait de joie ; il était heureux. Il n’aurait jamais cru pouvoir entrer dans ce grand pays froid pour une chanson… ou deux !

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’Évangile selon sainte Rondelle…, par Sophie Torris…

25 mars 2017

Balbutiements chroniques

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« Enwoye go go, shoot la poque.  Enlève-z-y la rondelle.  Come on !  Skate, skate !  Lâche pas la game !  Enwoye !  Patriotes, Go ! » Ça, c’est moi, en immersion à l’aréna de Dolbeau-Mistassini.  J’apprends vite.  Je viens d’intégrer le chœur des mères supporters et je scande leur credo entre cornes de brume, cloches et crécelles.  Nous sommes donc douze, debout sur les gradins, arborant, haut et fier, le chandail de hockey de nos chérubins, égrainant sans relâche le même chapelet : « Enwoye, go go, shoot la poque.  Enlève-z-y la rondelle.  Come on !  Skate, skate !  Lâche pas la game !  Enwoye !  Patriotes, Go ! », tandis que de leur côté, les pères en cénacle ponctuent leur Molson-poutine de commentaires sur chaque Action de grâce.

Si je suis longtemps restée sur le parvis des arénas, c’est peut-être par fidélité au ballon rond de mon enfance.  Que voulez-vous, cher Chat, on ne change pas de religion de but en blanc, surtout quand on sait que le hockey au Québec est un sacerdoce.  Mais voilà, mon fils est un bleuet et il a de la suite dans les litanies.  Il a donc fini par me convertir et j’ai donc été baptisée cette fin de semaine.  Croyez-moi, le Chat, ce fut tout un choc culturel que de le voir fendre pour la première fois l’immaculé d’une patinoire de tournoi avec le patronyme auvergnat de son père sur le dos.  Qu’il porte le chandail des Patriotes et le numéro 9 de Maurice Richard est déjà en soi un miraculeux oxymore, mais que le tout soit en plus commandité par des trous de beigne ne peut relever que d’une intervention divine malicieuse.  Je vous confesse, cher Chat, que je m’amuse déjà beaucoup en imaginant qu’un jour peut-être, avant un match, mon rejeton, la main sur le cœur, chantera le Canada, terre de ses aïeux.

En attendant que les étoiles s’alignent en ce sens, je voudrais revenir à cette immersion culturelle pour le moins cocasse.  Le hockey n’est pas une simple histoire de short et de crampons et il n’existe malheureusement pas de bréviaire pour les nulles.  Moi qui n’en suis qu’à la genèse de l’aventure, j’ai dû observer en Judas mes voisines afin de pouvoir mettre chaque coquille à la bonne place et protéger mon p’tit Jésus.  Comme la sainte Poque peut laisser bien des stigmates, plastron, épaulières, jambières, coudières et rembourre derrière ont vite fait de métamorphoser nos petits anges délicats en préados baraqués qui ne transpirent plus vraiment l’eau bénite.  On comprend ainsi, dès qu’on y a séjourné un peu, pourquoi les vestiaires sont rebaptisés chambres.  J’ai donc très vite appris qu’une poche de hockey doit recevoir son extrême-onction de Febreze régulièrement, afin de se garder des odeurs peu catholiques.

Après le passage de la papamobile de marque Zamboni, mon fils, mu peut-être par une profession de foi inédite – « Go Lou, enwoye la rondelle putaiiinnnnn ! » – fait lors de la troisième période une magnifique ascension jusqu’à la sacristie adverse et malgré une étonnante génuflexion du goaler, envoie la poque, comme une offrande, exactement là où il faut.  Héros de sa Sainte Trinité (il est ailier gauche), il est consacré étoile du match.  Tandis que d’un côté de la nef de glace, douze Piétas portent leur croix, de l’autre, douze Madones mangent leur pain béni.

Mais ce n’est pas tout, cher Chat.  Le rite se poursuit à l’issue du match, la famille se tenant en longue procession derrière la porte close de la chambre qui lui est interdite le temps de l’Évangile selon saint Denis (c’est le coach des Patriotes).  S’en suivent les clameurs d’usage et autres cris de ralliement d’autant plus enthousiastes lorsqu’ils sont victorieux, et signe que les parents peuvent enfin pénétrer dans le sanctuaire afin de distribuer à leur tour les béatifications d’usage.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecS’agissant d’un tournoi, les festivités ne s’arrêtent pas là, nos Patriotes affrontant une autre paroisse le lendemain.  Je peux donc, avant que sonnent les matines, poursuivre mon immersion.  Ce sont donc plusieurs équipes du hockey mineur qui ont envahi tous les motels du coin et tandis que des parties de mini-hockey s’engagent dans les couloirs, des cinq à sept s’organisent.  C’est ainsi que nous nous retrouvons à 24 adultes dans une petite chambre, sur et autour du lit.  Le buffet est dressé autour du lavabo, chacun contribuant à sa providence.  Prenez et buvez-en tous !  Ce sont donc plusieurs conclaves qui s’avinent à chaque étage tandis que l’on frise l’apocalypse dans les couloirs.  Personne ne semble s’inquiéter du tapage nocturne.  On répond même aux sermons répétés d’une pauvre âme fatiguée que c’est soir de tournoi et que c’est comme ça.

Le lendemain, dès l’aube, il est grand le mystère de la foi !  Les parties de minihockey reprennent de plus belle dans les couloirs du motel tandis que quelques pères en tenue d’Adam retrouvent un semblant d’autorité et tentent de rapatrier leur progéniture sur l’oreiller.

Tandis que je marche le long du couloir vers mon petit déjeuner, s’exhale de chaque porte entrouverte, l’encens des poches de hockey comme une prière de retour à l’aréna.

Sophie

Notice biographique

321123_306765999351815_179961285365621_1163118_1077941746_n1111111112Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le jardin perdu, un conte de Karine St-Gelais…

24 mars 2017

Le jardin perdu

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Il y a un récit, une histoire si ancienne que vous n’en avez surement jamais entendu parler.  Un récit qui s’est perdu au fil du temps.  Que seul l’artiste entend. Ce conte débute dans mon jardin, chez moi, là où le malheur aime frapper en secret.  Je ne suis pas là pour vous raconter mon infortune, mais plutôt pour vous peindre un tableau comme celui-ci.

Un long hiver froid se termine en même temps que mon dernier chef-d’œuvre.  Je peins depuis que je suis toute petite.  Je peins des portes.  Toutes sortes de portes.  De bois, de fer ou de pierre.  Des entrées ou des sorties sur le Paradis ou vers l’enfer ?  Cela m’importe peu.  L’important pour moi est de dessiner une belle issue qui me mène quelque part…

Un matin, mon salon s’éteint sous une ombre étrange.  J’ouvre les rideaux et je vois quelque chose qui flotte sur la neige.  Étonnamment, c’est une splendide porte !  Elle scintille d’un blanc franc et elle se laisse caresser par les flocons de neige incandescents.  Elle se fond au paysage comme si elle avait toujours été là, sans que je m’en doute.  Un portail vraisemblablement fait de bois, mais je n’en suis pas certaine.  Elle est lustrée comme le verre et bordée de moulures idylliques, sorties tout droit d’une époque que je ne connais pas, en fait, pas encore.

Ma première idée est de peindre un nouveau tableau pour la rendre telle que je la vois sous le soleil matinal.  Mais quelque chose me dit que cette ouverture mène plus loin que mon imagination.  Qu’elle ouvre sur quelque chose d’extraordinaire, j’en suis profondément convaincue.  Je prends mes moufles de laines ainsi que mon manteau.  J’oublie que je suis toujours en pantoufles et je pars découvrir cette mystérieuse frontière.  Contrairement aux autres, celle-ci me parait différente.  Le froid me rappelle que je ne rêve pas et l’arbre devant moi aussi lorsque je m’y cogne et m’y appuie.  Devant l’immanquable monument, je m’arrête.  Je pose mon oreille contre le bois, il est bizarrement tiède et je n’entends rien.  Je tourne finalement la poignée.  Soudain, je sens un courant électrique qui irradie le long de mon bras droit, je le secoue, il me fait mal.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlors, par le pas entrouvert, un petit scorpion noir sort.  Je suis terrifiée, je la referme aussitôt !  Je détale comme une gamine pour revenir à la maison.  L’insecte est maintenant devant ma porte, la queue retroussée, prêt à attaquer.  Mais qu’est-ce qu’il fait là ?  Il ne peut survivre dans le froid du Canada.  Je prends une boite vide et je sors la déposer sur la créature.  J’ai de la peine pour cette petite bête loin de chez elle.  Je réussis à l’enfermer à l’intérieur et je la ramène près du passage mystique.  Je tourne de nouveau son mignon pommeau et je lance la boite de l’autre côté, soulagée d’être débarrassée de cette chose horrible et heureuse d’avoir pu retourner ce scorpion chez lui.  Je soupire de soulagement, mais j’ai toujours envie de voir ce qui se cache derrière cette fameuse entrée !  Je mets de nouveau ma main sur la ferrure, mais cette fois-ci, j’ouvre rapidement, d’un coup sec.  Maintenant grande ouverte, une fine toile noire me bloque le passage.  Je la touche, elle réagit comme une pellicule plastique.  Cela ressemble à un vortex, une brèche dans l’espace-temps, comme dans un film de science-fiction.  Qu’est-ce que je fais ?  Je décide d’y aller malgré tout et je referme derrière moi.

Je suis de retour chez moi !  Qu’est-ce qui a changé ?  C’est impossible !  Je regarde par la fenêtre, mon quartier semble le même, mais plus beau, plus calme et beaucoup plus serein.  Pourtant, mon chat me lance le même miaulement interrogateur qu’hier matin.  Il a quelque chose de différent ?  Quelque chose s’opère en moi, dans mon cœur !  C’est inhabituel, je souris et je regarde de nouveau dehors.  La porte est toujours là, survolant tout doucement mon jardin au gré du vent.  Je ne comprends rien !  Je sors de nouveau et je tourne une nouvelle fois la poignée de la majestueuse fente avec hâte.  Je vois enfin de l’autre côté, c’est un petit village cajolé par les fleurs printanières, c’est très charmant !  Je referme derrière moi, sans savoir si je vais revenir, tout en jetant la dernière couleur sur cette enjôleuse toile.

Un blanc brillant et bleuté imbibe mon pinceau de nouveau.  Je fignole les flocons de soie et ensuite les rayons dorés, délicatement, comme si j’y étalais de l’or.  Je parfais le petit diablotin noir dans l’entrebâillement de cette entrée peu ordinaire.  Je termine avec joie ce seuil magique qui ouvre enfin sur quelque chose !  Ce fût le plus beau de mes tableaux, mélangeant la peur et la joie, mais ce sera malheureusement le dernier.  Car j’ai enfin trouvé ce que je cherchais, car je me peins maintenant du bonheur !

D’une peintre inconnue

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantines alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecqu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


En flânant dans une usine désaffectée… par Alain Gagnon…

23 mars 2017

Lieux de beauté

Lorsque j’intervenais en milieux industriels, je perdais du temps à vagabonder dans les aires de travail, à admirer les machineries, tuyautages, courroies, engrenages… de toutalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec genre. Non pour en apprécier l’efficacité technique, je suis d’une nullité sous zéro en mécanique. Leurs formes allongées, rondes, pleines, dures, rugissantes me fascinaient. Leurs beautés étranges, sauvages me séduisaient. Se pourrait-il que la recherche impérieuse de l’efficacité, du rendement, de la fonctionnalité s’approche du Beau, tende à rejoindre les critères de la Beauté ? Que l’esthétique se nourrisse de tout ce qui tend vers une perfection ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecIl y a quelques jours j’errais dans une usine désaffectée, une ancienne pulperie. Les machines y sont aujourd’hui silencieuses, immobiles. Dans leur silence même, elles me parlent encore du Beau. Ces roues de métal, ces engrenages interrogent autrement, parlent autrement qu’au temps de leur utilité ; ils parlent de formes, d’absolu à révéler, d’une dimension en bordure de laquelle notre esprit tournaille constamment, de la naissance à la mort.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–agLac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet). On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Pour le meilleur et pour le pire !, par Sophie Torris…

21 mars 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

Multirécidivistes, mes parents partagent la même maison d’arrêt depuis 50 ans.  On appelle ça des noces d’or, quand après un demi-siècle, personne ne s’est évadé.  Leur union a été mise sous protection judiciaire le 21 mars 1964 : « Monsieur Marc-André Torris, voulez-vous prendre pour compagne de cellule, madame Marie-France Barrois, ici présente ?  Madame Marie-France Barrois, voulez-vous parapher l’assignation à résidence ?  Les époux peuvent s’échanger les menottes et sceller leur alliance. » La détention aurait pu être provisoire, mais mes parents ont décidé d’en prendre pour perpètre.  Deux amants toujours au placard.  L’amour peut être une forteresse.

Il faut dire que mes parents ont un casier chargé.  Je suis leur premier attentat à la pudeur, mon frère et ma sœur, plus tard, leurs délits d’initiés.  Ils nous ont bercés, petits crimes, contre leur humanité.  Mais si à l’époque, le mariage conduisait inévitablement à la cellule familiale, aujourd’hui ce n’est plus la même musique.  On hésite à passer sa vie au violon avec la même personne.  Pourquoi se mettre la corde au cou ?  On retarde l’exécution.  On ajourne de plus en plus les peines d’amour.  Et si on se fait coffrer, on invoque rapidement la libération conditionnelle.

Devant si peu de constance, la perpétuité est célébrée comme une performance.  Pour preuve, on décerne aux noces de 50 ans, la médaille d’or.  Et pourtant, ne dit-on pas qu’il est contre nature de passer sa vie avec la même personne, de se condamner à la même petite mort, alors que nous sommes foncièrement des tueurs en série ?

 Alors ?  Modèle suprême ou châtiment extrême ?  Il semble, cher Chat, que l’affaire relève de la Brigade des mœurs d’une société, car si personne ne nie la nécessité d’avoir un arrangement pour organiser la vie collective et pérenniser la race, cette forme d’union à perpétuité n’est peut-être pas le seul modèle valable.  Et pourtant, les autres modèles en cours d’assise sont suspects.  On fait le procès des familles recomposées et des couples homosexuels, mais la sentence généralement rendue quant à l’équilibre incertain de leurs enfants est-elle justifiée ?  La société change, mais on dirait que l’on défend encore les codes sociaux issus du temps où l’Église était l’État.  Ce temps où un homme et une femme étaient condamnés à partager la même cellule de confinement pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort les sépare.

Ce modèle d’union à perpétuité serait donc religieux, animé par des valeurs chrétiennes.  Et pour preuve, mes parents vont renouveler leurs vœux de captivité dans une chapelle.  Ce qui est loin d’être condamnable.  Bien au contraire.  Et si je suis émue, ce n’est pas parce que je célèbre une performance, mais bien leur histoire personnelle, celle de deux détenus par l’amour qui reconnaissent, après 50 années à partager le même panier à salade et à purger les bonheurs et les peines de l’autre, qu’ils veulent encore vivre ensemble.  C’est beau, tendre, fort, complexe et ça n’a surtout rien de conventionnel.

Mais pourquoi érige-t-on encore ce modèle comme un pilier de la société alors qu’aujourd’hui, un couple sur deux fait appel et trouve souvent l’équilibre et l’amour dans la réhabilitation ?  Dans un tout autre ordre d’idées, n’est-ce pas faire preuve d’ethnocentrisme que de réfuter la polygamie ?  En quoi les enfants souffriraient-ils d’avoir plusieurs mères ou plusieurs pères ?  Et enfin, quand, en France, on manifeste contre le mariage gai sous couvert de raisons sociales, n’est-ce pas avant tout du militantisme religieux ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecIl faudrait, mon matou-maton, que je m’applique religieusement à vous écrire pendant 37 années, et ce, de manière exclusive pour que nous puissions fêter nos noces de papier.  J’aime votre maison de correction et toutes vos tentatives de redressement à mon égard, mais ne me présumez pas innocente.  Mon trafic de stupéfiances me mène parfois ailleurs.

C’est certainement dommage d’avoir perdu cette habitude du temps, des sentiments qui s’éternisent, des rires et des pleurs…  Toutefois, les noces d’or ne sont plus aujourd’hui qu’une vieille coutume, une tradition qui se perd.  Quant à mes parents, ils ne sont coupables que de s’aimer encore.  Avec préméditation pour les années futures.  Alors, quand je les retrouverai, on ira s’embrasser et danser leurs liens le long de la nef des fous.

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sourire en coin…

20 mars 2017

Un pays neutre, c’est celui qui refuse de vendre des armes à un pays en guerre, sauf s’il paie comptant… Coluche


Imagination, Chesterton et Jacques Parizeau, par Alain Gagnon

20 mars 2017

Notes de lecture…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’imagination, c’est une pensée qui a du corps. (H. Justin)

La poésie qui oublie ce corps devient éthérée, sans prise sur le réel — ni quotidien ni absolu. La poésie qui oublie la pensée oublie le chant, et se fait oublier de lui : elle demeure simplement vulgaire, sans envergure, sans durée.

*

Les faits, me semble-t-il, indiquent toutes les directions comme des milliers de ramilles sur un arbre. C’est seulement la vie de l’arbre qui a de l’unité et qui monte. C’est seulement la sève qui jaillit comme une source vers les étoiles. (Chesterton)

Chesterton illustre bien cette vérité : sans le Dessin Intelligent qui l’anime, le réel serait néant.

*

Ils (mes parents) n’aimaient pas, ni moi, d’ailleurs, le mot « tolérance ». Ce mot était pour eux une espèce de condescendance vis-à-vis de l’autre. Ils préféraient le mot « partage », pour le partage de la nationalité, des ressources matérielles et de tout ce qui peut se partager entre humains qui se respectent. C’est le principal héritage que j’ai reçu d’eux et que j’ai cherché à promouvoir toute ma vie. (Michel El-Khoury, politicien libanais, in Ils ont vécu le siècle, Mélanie Loisel.)

Bonne distinction… La tolérance réduit l’autre au rôle de sujet passif. La participation en fait un égal. À ruminer en ces temps de frontières qui éclatent.

*

Vous doutez toujours, mais, le doute, c’est la liberté. Et le défi de la liberté, c’est de le relever avec sa conscience… (Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, in Ils ont vécu le siècle, Mélanie Loisel.)

À l’inverse, la certitude serait l’ennemi de la liberté ?…

*

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe pense cependant que l’on a fait une grosse erreur en fermant les écoles normales. On n’aurait pas dû confier la formation des maîtres aux universités. Ce n’est pas dans les universités que l’on apprend à enseigner à des enfants du primaire et du secondaire. (Jacques Parizeau, ancien PM du Québec, in Ils ont vécu le siècle, Mélanie Loisel.)

À l’intérieur des facultés d’Éducation, on apprend à apprendre… aux autres. Les apprenants sont des récepteurs plus ou moins passifs, et la matière importe peu. Aucune pédagogie ne remplacera la passion d’un enseignant enflammé par la matière qu’il transmet.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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