Procrastination… Alain Gagnon

30 décembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Vie — Assurance à sa mort, non pas de pleurer sur son propre départ, mais plutôt sur cette constante remise de l’existence à plus tard, dont parle Bataille dans L’expérience intérieure.

Chaque jour, l’assouvissement des passions, des désirs – qu’ils soient désirs de sagesse, de rectitude ou de se voir autre, autrement, autre part – est remis à plus tard, à demain.  Jusqu’au dernier crépuscule, lorsqu’il n’y aura plus de demains terrestres à espérer.  Procrastination !

Procrastinations ou retards permanents de la conscience journalière à rendre compte de l’être multidimensionnel, à plusieurs temporalités, que nous sommes.

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La félénité : un texte de Clémence Tombereau…

27 décembre 2016

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

 La félinité

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Clémence Tombereau

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


Poésie et manque, par Alain Gagnon

28 novembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

 

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Un et multiple

 

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

http://maykan.wordpress.com/


La félinité : un texte de Clémence Tombereau…

14 juillet 2016

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

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Clémence Tombereau

La félinité

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


Procrastination… Abécédaire…, Alain Gagnon…

23 juillet 2015

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

Vie — Assurance à sa mort, non pas de pleurer sur son propre départ, mais plutôt sur cette constante remise de l’existence à plus tard, dont parle Bataille dans L’expérience intérieure.

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Chaque jour, l’assouvissement des passions, des désirs – qu’ils soient désirs de sagesse, de rectitude ou de se voir autre, autrement, autre part – est remis à plus tard, à demain.  Jusqu’au dernier crépuscule, lorsqu’il n’y aura plus de demains terrestres à espérer.  Procrastination !

Procrastinations ou retards permanents de la conscience journalière à rendre compte de l’être multidimensionnel, à plusieurs temporalités, que nous sommes.


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

11 avril 2015

Tu es, tu vis, tu viens au monde…

Emporté par la vague, tu surgis soudain du sombre, de l’humide, de l’obscur.  Porté pour la première fois par des mains étrangères, c’est avec deschat qui louche maykan alain gagnon francophonie yeux d’aveugle que tu émerges à la lumière.  Tu es, tu vis, tu viens au monde.  Ta tête roule sur le sable comme un galet ballotté par le mouvement des vagues.  Ainsi commence le voyage.

Enroulé sur toi-même, tu bouges les doigts.  À peine.  Le temps d’un premier souffle.  Le temps d’un premier cri.  La mer a repris le large, et de l’espace du dedans tu n’es plus désormais.  Rompu le cordage qui te reliait à elle ?

Pas encore, pas tout à fait, car du bercement, du clapotis, des jours chamboulés et des tempêtes, du temps où tu n’étais qu’à travers elle, par-devers elle ou malgré elle, ton corps n’aura rien oublié.  Et quand le son de sa voix viendra à nouveau effleurer ton oreille.  Quand dans ses bras tu retrouveras la chaleur de son corps, ta bouche accueillera son sein comme un retour au pays.  Alors tu boiras à la source de celle qui veille, qui berce et qui porte.

Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’un matin vienne la lumière.  Jusqu’à cette première fois où tes yeux distingueront enfin son visage penché sur toi.  À partir de ce jour, ton regard se tournera vers elle.  Dans l’attente de son sein.  Dans l’attente d’une étreinte.  Dans l’attente d’être porté à nouveau.  À hauteur d’elle, il y aura le monde alentour.  Et tes yeux chercheront à saisir ce qui se rapproche, ce qui s’éloigne, le mouvant, le fugace, l’ombre et la lumière.

À partir de ce jour, ton regard se tournera vers elle et cherchera son regard.  Plein de promesses.  Câlins et caresses.  Jeux de mains, jeux de pieds.  Jeu du petit homme debout.  Tes pieds posés sur ses genoux.  Tes mains dans les siennes.  À hauteur d’elle, il y aura toute cette vie qui remue.  Les visages qui s’animent.  Les corps qui bougent.  Les rires, les cris, les bavardages.  Et toi à nouveau couché, assis, porté, bercé.  Le temps d’une halte.  Ta tête appuyée sur son bras, ta bouche contre son sein, un matin elle te verra esquisser un sourire et de ta main effleurer son visage.  Elle saura alors que le temps est venu pour toi de toucher terre.  Ce jour-là, tout doucement elle te posera sur le sol.

Sitôt ta main voudra saisir ce que tes yeux voient.  Mais pour cela il te faudra rouler, ramper, avancer à quatre pattes.  En quelques mois à peine, poisson, amphibien mammifère, toi fragile animal humain, tu auras refait le trajet millénaire de la mer jusqu’à la terre ferme.  Et quand, petit quadrupède, tu auras fait mille fois le tour de ta tanière.  Quand tu auras compris que, hors les murs, il y a l’herbe, la boue, la terre, le sable, la pierre, tu comprendras aussi que pour saisir ce monde il te faudra petit à petit t’éloigner d’elle.  Et elle aussi comprendra.

Ce jour-là, tes pieds posés sur le sol, tes mains dans les siennes, tu feras tes premiers pas.  Un pied devant l’autre.  Un premier pas et puis un autre.  Et on recommence.  Le jeu du petit homme debout qui tombe et se relève.  Ce jour-là elle sera avec toi et lui aussi, peut-être, et les autres, et les tiens, et dans leurs sourires tu devineras que tu es désormais des leurs.  De ceux qui marchent.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieBien sûr, tes premiers pas se feront hésitants, chancelants, incertains, mais tant d’autres suivront.  Un pied devant l’autre, et on recommence.  Le jeu du petit homme debout.  Le jeu du petit de l’homme debout qui tombe et se relève.

Ainsi tu iras, pas à pas, jusqu’au jour où ta main captive voudra desserrer leur étreinte, jusqu’au jour où tes pieds s’agiteront impatients de t’amener ailleurs.  Toucher ce que tes yeux voient.  Ce jour-là, tu iras d’un pas souple et léger et tu iras ainsi jusqu’au jour où tu pourras enfin marcher libre et seul.

Désormais, c’est porté par tes rêves que tu surgis de l’ombre.  Et pour la première fois, en posant le pied sur le sol devenu pour toi familier, il te semble émerger à la lumière.  Tu es, tu vis, tu viens au monde…

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec chat qui louche maykan alain gagnon francophonieà Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

6 février 2015

Le manègechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Au milieu de la place du village, le corps de Jeanne suit harmonieusement les mouvements de son fidèle destrier qui trotte.  Trotte.  Trotte en rond.  Blottie dans son carrousel, elle observe le monde défiler, derrière son regard qui ne lâche pas l’horizon, sans jamais s’y confondre.  Le monde tourne.  Le carrousel tourne.  Jeanne tourne.  Sans que jamais aucun grain de sable ne vienne se glisser dans les rouages de ce mécanisme bien huilé.  Devant elle, un bel homme aux cheveux couleur blé se tient droit sur sa monture, se retournant de temps à autre pour échanger avec elle quelques regards baignés de tendresse.  Derrière elle, un rire éclate.  Un rire vrai.  Un rire d’une fillette de huit ans.  Comme hier et comme demain, aujourd’hui tourne rond.  Sans jamais aucun carambolage, cette farandole de chevaux trotte gaiement.  Jeanne perd un sourire contre l’horizon, les cheveux au vent.

Du haut de ses soixante-dix printemps, Jeanne avait opté pour ce manège-là, à l’automne de sa vie.  Qui l’eut pensé, quelques années plus tôt… certainement pas elle !  Elle se souvient…

Ses premiers pas, elle les avait faits sur cette grande roue qui l’avait accompagnée durant les trente premières années de sa vie…  Trente ans à tourner en rond !  Cinq ans à effleurer le bonheur du bout des doigts, lorsqu’elle parvenait au sommet.  Cinq ans à gésir au plus bas, accompagnée par une impalpable douleur.  Et le reste du temps, à s’emmerder profondément, dans cette vie qui tourne en rond. Elle avait glissé dans la vie, comme on l’y avait poussée, sur cette piste délimitée qui ne laissait place à aucun imprévu.  Elle avait suivi les études que ses parents avaient voulu qu’elle suive.  Et, comme papa, ce furent des études de droit.  Droit, comme son dos auquel on ne consentait aucun répit sur la grande roue de sa vie.  Elle avait eu les passions qu’on lui avait dictées.  Et, comme dans les rêves de maman, elle fit de la danse classique.  Les cheveux toujours tirés pour se rassembler en un chignon arrondi.  Sans jamais tenter un pas dans sa propre vie, elle avait tout bien fait, comme on lui avait dit.  S’engendrant prolongement de papa, avocate renommée.  Réalisant les fantasmes inassouvis de maman, en tant que nouvelle Étoile.  Plaire à papa-maman, plaire à l’instituteur, plaire à ses camarades, plaire à son patron, plaire aux hommes…  Sa vie avait été conduite par ce besoin d’être aimée à tout prix.  En s’y oubliant au passage.  Elle avait été celle qu’on voulait qu’elle soit.

Et puis, le jour de ses trente ans, ça l’avait prise un matin.  Alors qu’elle s’examinait dans le miroir avant de revêtir son masque du quotidien, elle avait distingué cette petite fille qui semblait se débattre.  Cette petite fille qui rêvait d’une autre vie.  Une vie où chaque chose n’est pas à sa place, où l’on n’est pas ce que l’on attend de nous, où une vibrance emporte loin, très loin, de ce monde qui tourne en rond.  Et, ce matin-là, elle avait jeté à la poubelle son masque et avait plongé en ce grand huit pour enfin devenir elle-même.  En un nouveau monde baigné de sensations fortes, elle avait troqué le domicile familial pour un appartement en ville, avait délaissé sa carrière au barreau pour une bibliothèque, en laquelle elle contait toutes ces histoires qui la faisaient vibrer.  Elle avait également abandonné ses ballerines pour d’autres souliers qui se transformaient au gré des rôles qu’elle revêtait dans la troupe de théâtre qu’elle avait rejointe.  Et elle riait, face à l’absurdité de la vie.  Elle qui avait quitté ce rôle endossé depuis de trop longues années, s’amusait à présent à se cacher derrière une Juliette, une Electre, une Antigone…  Elle riait, d’un rire d’enfant.

En ce grand huit qui galopait en une course effrénée, elle vivait enfin la vie dont elle avait toujours rêvé.  Étreignant le bonheur de toutes ses forces, crevant mille et une fois dans les bras d’une douleur vive.  Elle était heureuse, avait mal, mais pour de vrai !  Pour la première fois de sa vie, elle avait le sentiment de vivre pleinement chaque instant de sa vie.  Un jour d’ailleurs, elle avait atteint le sommet le plus haut.  Et le wagon s’y était immobilisé un temps.  Grâce à cet homme qui avait ouvert les portes de sa bibliothèque, ce jour-là.  Ses cheveux couleur blé avaient fendu l’air pour rejoindre le rayon poésie.  Le rayon préféré de Jeanne.  Elle l’y avait rejoint.  Et ils avaient échangé quelques mots, de longs baisers, partagé un bout de chemin et une petite fille.  Huit ans plus tard, ce monde qu’ils avaient bâti ensemble s’était écroulé en une ultime descente furieuse, en ce grand huit d’un bout d’vie.  Un camion poubelle avait renversé leur petite Fanette, la chair de leur chair, leur revanche sur la vie aussi.  Lui, avait survécu un temps en cette insoutenable douleur sans jamais pouvoir la dompter, terminant sa course contre le caniveau creux.  Elle avait vivoté, tant bien que mal, face à ces coups bas du destin, en regagnant sa grande roue d’antan.  Tantôt en haut, tantôt en bas, mais pas vraiment.  Et elle avait poursuivi son chemin ainsi…  Vibrer avec intensité faisait bien trop mal, en réalité.

Et puis, le jour de ses soixante-dix printemps, ça l’avait prise un matin.  Alors qu’elle s’examinait dans le miroir, tentant d’effleurer, pour la énième fois, ce factice bonheur, elle avait distingué cette vieille femme pétrie de sagesse qui semblait lui murmurer quelque chose.  Quelque chose qui ressemblait à un Rejoins-nous !  Et, ce matin-là, elle avait écouté cette voix et avait jeté à la poubelle sa vie d’aujourd’hui pour plonger dans le carrousel d’un autre temps.  Un autre temps où Lui, cet homme aux cheveux couleur blé la baignait encore d’un Amour inconditionnel.  Un autre temps où la petite Fanette parsemait encore ses rires vrais un peu partout, dans toute la maison, dans sa vie, dans son sang.  Un autre temps où elle ne cessait d’étreindre le bonheur de toutes ses forces.

Au milieu de la place du village, Jeanne perd un sourire contre l’horizon, agrippant d’une main cet homme aux cheveux couleur blé, et de l’autre la petite Fanette, les cheveux au vent…

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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