Ceux qui disent « ça se voit comme un nez au milieu de la figure »…, Myriam Ould-Hamouda

13 décembre 2016

Ceux qui disent « ça se voit comme… »

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Ceux qui disent « ça se voit comme un nez au milieu de la figure » n’ont certainement jamais senti les deux yeux tapis juste au-dessus. Il y a ceux dont le pif porte les cicatrices de leurs luttes acharnées, et celles qui savent camoufler avec un peu d’adresse et beaucoup de fond de teint les imperfections qu’une lignée de tarins leur a laissées en héritage. Il y a ceux dont le pif s’atrophie sous les boursouflures que leur soûlographie a laissées sur leur face, comme ils pensaient y éviter les combats de la vie ses coups ses bleus, ses cicatrices, mais n’y sont jamais parvenus ; et celles qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer les dégâts de leur rhinoplastie ratée, comme elles engendreront quand même d’autres petits nez auxquels elles laisseront le soin de porter, un peu mieux qu’elles ces difformités qu’elles n’ont jamais su trouver belles.

Il y a des nez en patate à force de s’écraser contre les portes, d’autres dans lesquels aucun air ne passe plus parce qu’on les a trop pincés. Il y a des nez qui s’allongent à chaque fois que la bouche dessous s’ouvre ; et d’autres qui se retroussent quand le visage qui les porte rit fort ; comme il s’en moque en fait, de son nez, de ce qui pend au bout ou de si, parfois, il ne sait pas voir plus loin ; comme il s’en moque aussi de ceux qui le distinguent, son nez, au milieu de sa figure, mais s’en accommodent si bien qu’ils ne prennent jamais la peine de découvrir toutes les merveilles d’un regard qui a la pudeur de ne pas s’étaler au milieu de la figure.

Mais mon nez qui ne fait rien qu’à se vautrer, j’ai beau l’écraser à longueur de journée sous une paire de lunettes parce que mes yeux sont aussi de gros paresseux : les nez au milieu des figures, je ne les vois jamais. Comme je ne sais pas voir non plus, et ça m’attriste bien plus, ce que tes yeux sont jolis. J’ignore les dimensions les couleurs et les sinuosités du nez parfait ; mais je sais bien que le mien n’a rien du pif idéal : il n’est pas en trompette n’est ni fin ni élégant, il n’a même pas le flair pour essayer de compenser un peu. Et si je louche parfois dessus, en fait je me moque bien de ses difformités et de cette manie qu’il a de les exagérer en s’empourprant quand il a froid, quand il a peur ou quand la moutarde lui monte dedans. J’ignore ce qu’un nez peut être lourd à porter, et, si j’ai souvent la tête qui penche en avant, ce n’est pas la pesanteur qui le force à pointer en direction de mes pieds : c’est que ton regard me fait bien plus d’effet que mille nez refaits ; et que la pudeur ne sait plus comment cacher derrière mes yeux et leurs verres inutiles tout ce que tu les as troublés. Mais que ni mon nez, ni mes yeux, ni ma bouche ne te l’avoueront jamais, qu’ils se planqueront encore et encore sous ces foulards si grands que personne n’a jamais su combien de tours il fallait pour que je m’y enroule, s’il y avait vraiment un cou dessous et si je respirais encore. C’est atroce, tu sais, comme on ne se refait pas et que même les meilleurs chirurgiens du monde n’y pourront jamais rien.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


À farfouiller dans les bottes de foin…, un texte de Myriam Ould-Hamouda

29 novembre 2016

À farfouiller… alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

À farfouiller dans les bottes de foin par crainte qu’une aiguille ne s’y soit faufilée, nous avons oublié comme c’était rigolo de les défaire et de nous rouler dedans. Nous n’avions pas encore atteint l’âge de raison, et pas l’envie non plus de nous mettre sur la pointe des pieds pour le chercher, même si nous savions être de véritables cascadeurs quand il s’agissait de dénicher les tablettes de chocolat planquées toujours au même endroit : sur la dernière étagère du placard de l’entrée. Nous nous disions parfois que les adultes manquaient cruellement d’imagination, et puis nous éclations de rire et retournions vite construire un monde à notre démesure sans jamais nous coller sous les pattes assez de leur fatigue pour avoir envie d’aller nous coucher. Nous adorions grimper sur les bottes de foin même si ça faisait râler le voisin, mais nous nous en moquions bien, comme des aiguilles dedans, comme des trous dans nos pantalons et des accrocs du destin ; nous n’avions pas le goût pour la couture et nous n’écoutions jamais mémère qui s’échinait à nous apprendre à les raccommoder. Nous n’écoutions pas non plus le monde qui pensait nos épaules trop frêles pour porter tout le poids que la vie nous flanquait déjà dessus : nous étions des superhéros et le chocolat chaud et la brioche du goûter suffisaient à combler nos petits creux et à nous donner toujours assez d’énergie pour repartir à l’aventure.

Les adultes trouvaient la vie bien cruelle avec nous, quand c’était eux encore une fois qui manquaient atrocement de poésie quand ils ne saisissaient jamais tout ce qu’il y avait de beau dans nos yeux qui se perdaient parfois dans les nuages pour y chercher celui qui y était soudain parti en voyage. Ils scrutaient nos silences, armés de leur pince à épiler, pour y enlever les morceaux de terreur que nous étions trop occupés pour distinguer : toi tu jouais avec le chat dans le jardin, moi je faisais de la place dans la grange de pépère pour qu’il puisse y mettre un éléphant.

Le temps a filé entre nos doigts de mômes, nous avons grandi et voilà que c’est nous les adultes depuis ce matin. Et si tu savais comme je t’envie de derrière les carreaux sales de la cuisine, à te regarder jouer avec le chat dans le jardin, comme j’ai bien trop peur qu’il ne sorte les griffes pour te rejoindre et jouer avec vous ; mais comme je sais bien aussi que dans la grange même bien rangée il n’y aura jamais assez d’espace pour qu’aucun éléphanteau ne s’y sente jamais bien. C’est fou, tu ne sais pas, comme les morceaux de terreur qu’on ne voyait pas font de bruit dans la solitude. Et pendant que je farfouille dans les bottes de foin par crainte qu’une aiguille ne s’y soit faufilée, toi, tu n’as pas oublié comme c’était rigolo de les défaire ; et comme tu t’éclates à te rouler dedans, moi, je souris encore un peu.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

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À quoi bon se coller deux cratères sous les yeux…, un texte de Myriam Ould-Hamouda

15 novembre 2016

À quoi bon se coller deux cratères sous les yeux… alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

À quoi bon se coller deux cratères sous les yeux pour rendre à l’heure un mémoire, alors que les trois clampins, qui prendront la peine de jeter un œil dessus, se contenteront de l’introduction et de la conclusion pour s’en faire une idée ? L’intro, ça fait un bail qu’elle est faite, et même si elle n’est pas aussi jolie qu’on l’aurait voulue, qu’il reste deux-trois fautes d’orthographe dedans, les chirurgiens ont beau agiter leur bistouri, les relecteurs leur stylo rouge et leur tipp-ex, personne ne pourra plus la changer.

L’intro, on l’a rangée au fond d’un tiroir qu’on ne rouvre que certains soirs, histoire de chialer un bon coup et ne pas avoir à se relever toute la nuit pour pisser notre trop-plein de larmes, ou le dimanche après-midi, en famille, pour nous donner de quoi rire autour d’un chocolat chaud, d’une tranche de ramen et de miettes de « tu te souviens ? ». Tu te souviens, de tous ces jeux débiles qui n’avaient pas de sens mais qu’on prenait notre pied à inventer ensemble ? Tu te souviens, de toutes ces histoires absurdes qu’on se racontait et auxquelles on croyait dur comme fer ? Tu te souviens comme on se foutait bien d’être cohérents et comme ça faisait marrer les grands ? Comme on n’avait pas besoin de tartiner de crème miracle sous nos mirettes, qu’elles brillaient encore assez pour ne jamais laisser de cernes se creuser en dessous ? Comme on ne passait aucune nuit blanche à traquer un raisonnement logique qui aurait su justifier chacune de nos transitions ?

L’intro est imprimée, reliée, archivée ; la conclusion, on n’est pas pressés de la voir pointer son point final à la fin du mémoire : il ne nous reste que ce développement, dans lequel on s’empêtre comme on n’est pas foutus d’y tenter un dérapage pour s’éclater un peu, même si c’est contre un mur. Tu sais, à chercher la note juste, le bon accord, l’harmonie parfaite, on esquive peut-être deux-trois os et quatre-cinq bleus aux genoux en même temps, mais on n’évite jamais la mâchoire de l’absurde qui se referme sur toutes nos questions de grands cons qui ne savent plus se souvenir.

Tu te souviens ? Comme on ne savait rien, pas plus qu’aujourd’hui, mais qu’à l’époque ça nous suffisait ? Comme on se moquait, sans même prendre la peine de nous cacher sous le préau de la cour de récré, de l’introduction, de la conclusion, du passé, du futur, qu’on fonçait tête baissée dans le vif du sujet et dans le présent qu’on imaginait rien que comme on le voulait, et que ses portes fermées nous faisaient même pas mal en fait ? Comme on avait toujours les yeux plus gros que le ventre, et qu’on en n’avait strictement rien à faire de l’animal trop mignon qu’avait été jadis le rôti du dimanche midi, du pays dont il provenait, des types exploités qui l’avaient torturé, ou même qu’il soit mort pour remplir nos panses de petits cons ? On bouffait à tous les râteliers, et le gâteau au chocolat, on le terminait en moins de temps qu’il ne lui fallait pour nous menacer de passer les dix années à venir dans notre popotin.

Tu te souviens ? Comme le bonheur, c’était facile ? Il suffisait de sourire assez pour que les grands y croient, de sourire si fort qu’on finissait par nous persuader aussi qu’on était heureux.

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Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

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Si une personne avertie en vaut deux…, un texte de Myriam Ould-Hamouda

1 novembre 2016

Si une personne avertie en vaut deux…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Si une personne avertie en vaut deux, il faut être un peu benêt pour accepter de payer deux places pour un vol qui se terminera de toute façon par un crash. Nous sommes nés, pour le meilleur et pour le pire ; mais le pire nous fait tellement flipper que nous passons notre vie à prendre nos précautions et toutes les mesures nécessaires pour éviter toutes les bricoles qu’il pourrait nous arriver. Ou, comme elles finissent toujours par pointer le bout de leur nez si elles l’ont décidé, pour pouvoir au moins dire que nous n’y sommes pour rien. Nous attachons nos ceintures, verrouillons nos portières, respectons les limitations de vitesse, nous passons le trajet à vérifier dans nos rétroviseurs tout ce qui pourrait surgir de devant, de derrière, de gauche, de droite, d’en haut, d’en bas : une ambulance, une bête paniquée, un ovni, un piéton pressé, le temps qui détale, ou un automobiliste un peu plus distrait que nous parce qu’il aurait eu envie une fois, rien qu’une fois, de profiter du paysage. Mais nous avons beau nous efforcer, de maintenir notre attention pour que rien ne nous échappe jamais, personne n’a jamais su éviter le ciel qui lui tombe sur la tête ; même le meilleur pilote de Formule 1.

Et le pire, ça le fait bien marrer, de nous regarder prendre racine dans le couloir de l’entrée sous nos armures en acier, à brandir notre épée et notre bouclier contre la porte fermée à double tour. Et s’il tarde un peu, ce n’est pas parce qu’il n’a pas trouvé notre adresse dans l’annuaire, que sa voiture ne démarre pas, que l’interphone ne fonctionne plus ou que ce soir il a un peu la flemme de se taper les sept étages à pieds parce que l’ascenseur est encore tombé en rade, non. Le pire n’a rien de belle-maman qui débarque à l’improviste, mais à qui, même si ce n’est pas le moment, nous ouvrons la porte, proposons un café et dont nous supportons les quolibets, comme nous savons qu’à un moment arrivera bien l’heure où elle préférera rejoindre ses meubles époussetés. Et le pire, ça le fait bien marrer, de nous regarder flipper en l’attendant, comme ça fait longtemps qu’il est là, tapi en nous, prêt à bondir quand le ciel nous tombera sur la tête ; et il se fout bien du café, des petits gâteaux sur la table basse du salon, de la pluie, du beau temps, des sourires gênés : ce qu’il a à nous dire est insupportable à entendre, mais dehors, depuis que l’horizon est tombé avec le ciel, il n’y a plus rien à voir.

D’ailleurs, il n’y a plus de fenêtre pour le constater ; il n’y a plus d’immeuble, plus de ville, plus de bruit pour couvrir les silences de cet atroce tête-à-tête, il n’y a plus de forêt autour, plus de cachettes secrètes, plus de loups pour hurler avec eux. Le monde, en même temps que l’horizon et le ciel sont tombés, a disparu. Le monde, avec ses bonnes manières, sa misère, ses scandales, avec ses aurores boréales, ses volcans en colère, avec ses églises ses cimetières ses pissenlits, avec ses coups d’éclat et ses coups de folie, avec sa façon à lui nous donner de quoi nous émouvoir encore un peu.

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Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

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À abuser du second degré… un texte de Myriam Ould-Hamouda

18 octobre 2016

À abuser…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Têtes de jeune fille et de vieillard, Boucher

À abuser du second degré, nous avions oublié de prendre un peu au sérieux nos feux intérieurs.

Un demi-siècle nous séparait, mais nous nous étions trouvé assez de points communs pour nous moquer des générations auxquelles nous n’avions jamais su nous résoudre à appartenir. Vos rides ne me faisaient pas peur, mon acné ne vous dégoûtait pas. Vous aviez la délicatesse de garder sur vos épaules le poids de vos années passées, j’avais la pudeur de ne pas vous coller sous le nez mes lendemains qui chantent faux. Vous aviez dans les yeux la fougue de mes vingt ans, j’avais dans les jambes la fatigue de vos années de trop ; mais certains jours, selon le vent la pluie ou le soleil, selon les gros titres du quotidien ou la dernière blague qu’on nous avait racontée, nous échangions ce qui traînait au fond de notre sac à dos. Et même s’il n’y avait parfois pas grand-chose, nous avions tous les deux toujours assez d’imagination pour nous donner à voir tout ce qui nous manquait.

Un demi-siècle nous séparait, mais nous avions inventé une machine à remonter le temps ; et nous nous vêtions tantôt de la colère de l’adolescent qui refuse le monde tel qu’il est, tantôt de la candeur du môme qui se moque bien de la tronche du monde, et s’en invente un nouveau. Ni vous ni moi n’avions jamais su être assez adultes pour nous reprocher nos cuites de la veille et nos gueules de bois du matin, pour passer l’âge des bêtises des grosses colères et de l’envie de jouer ensemble. Et nous prenions un malin plaisir à dénicher un tas de cachettes secrètes pour nous planquer, même si personne n’avait jamais compté à haute voix jusqu’à dix, juste pour le plaisir de nous chercher un peu et de ne jamais cesser de nous surprendre en n’étant jamais là où nous nous attendions. Et même si nous n’avions jamais les pouces levés ni les mots des grands pour le dire, nous adorions ça.

Un demi-siècle nous séparait, une noce d’or que nous n’avions jamais pris le temps de faire semblant de célébrer, comme nous détestions tout ce qui brillait s’il ne s’agissait pas de ces étoiles que nous nous glissions l’air de rien dans les yeux, ou nos éclats de rire. Le monde s’amusait à nous prêter un paquet d’intentions débiles, de l’amour de la haine ou les deux à la fois comme il ne savait plus vraiment sur quel pied danser dans notre cour de récré qu’il prenait pour un champ de bataille ; mais nous nous amusions encore plus à le regarder s’étaler de tout son long au milieu, et nous nous moquions bien de ce qu’il s’échinait à nous prêter du demi-siècle qui nous séparait de la destination finale tant que nous nous donnions toujours assez de quoi nous marrer avant de l’atteindre. Mais à abuser du second degré, nous avions oublié de prendre un peu au sérieux nos feux intérieurs.

Nous nous pensions bien du talent à ne jamais retenir nos fous rires, alors que nous manquions de courage pour sangloter et nous prendre dans les bras avant que nos feux nous consument.

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Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

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C’est pas la peine de déboîter la mâchoire des enfants…, un texte de Myriam Ould-Hamouda

29 septembre 2016

C’est pas la peine de déboîter la mâchoire des enfants…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

C’est pas la peine de déboîter la mâchoire des enfants pour dénicher la vérité ; elle en sortira au moment où tu t’y attendras le moins. C’est pas la peine, non plus, de te repasser en boucle le film du jour où elle éclatera, en y mettant à chaque fois un peu plus de sang sur les murs : la vérité ne te blessera jamais autant que ton imagination. Nous adorons jouer aux chevaliers errants, enfiler notre armure, nous coller un peu d’ombre dans les yeux, enfourcher notre cheval, et nous imaginer parcourir le monde en quête de la vérité. Mais nous sommes si souvent fatigués avant même de partir, que nous préférons rester autour de la table ronde et mentir comme des arracheurs de dents, de peur qu’elle ne sorte les crocs ; tant qu’il y a de quoi grailler et encore assez à boire pour croire aux salades que nous nous racontons. La terre a beau être ronde, nous savons pertinemment qu’au bout du chemin il n’y a rien d’autre que ce vide que nous portons. Mentir, un moyen de vivre, de nous tenir debout et d’avancer. Nous nous emmitouflons sous nos bobards, nous nous gonflons des promesses de ceux qui nous aiment, des serments de ceux que nous avons condamnés, le temps d’ériger quelques vérités éphémères de les penser assez solides pour y planter nos griffes, le temps d’oublier l’absurde, la vérité et le cri atroce du désespoir qui nous pousse dans le vide.

Mais regarde-nous, comme nous sommes ridicules ; à nous empêtrer dans nos mensonges. À nous promettre de ne jamais nous faire de mal, comme ça fait bien longtemps que nous ne savons plus comment nous faire du bien. À lever la main droite par réflexe et faire le serment d’être si grands que la vie ne nous y reprendra plus, à adorer jouer aux chevaliers errants. À nous raconter tout un tas d’histoires autour de la table ronde, pour y trouver toujours de quoi grailler et assez à boire pour oublier que ça fait longtemps que nous sommes déjà partis. Mais regarde-nous, comme nous sommes ridicules ; à montrer nos petits poings pour dénicher la vérité. À la traquer sous le plaid du canapé qui ne cache plus rien depuis que nous ne nous y blottissons plus. À farfouiller dans notre mémoire et dans l’historique du navigateur pour nous donner de bonnes raisons de quitter la table sans demander la permission. À nous coller un peu d’ombre dans ces yeux qui passent leurs nuits à imaginer le pire à travers la serrure de la porte d’entrée depuis que l’amour ne sait plus les aveugler, que ni la cheminée ni nos mensonges ne nous réchauffent plus assez. Mais regarde-nous, comme nous sommes ridicules ; à déboîter la mâchoire des enfants, des fous et des ivrognes, pour faire sortir cette foutue vérité de tripes qui n’éclatent jamais sur ces murs que seul le temps jaunit.

Il y a des matins où la vie me dépasse et des soirs où je voudrais aller plus vite que la musique ; il y a des soirs où j’adore imaginer me jeter enfin dans le vide, et des matins où je n’ai plus la force de me débattre sous la mâchoire de ces chevaliers errants qui me font cesser de mentir.

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Faire un pas en avant, deux pas en arrière…, un texte de Myriam Ould-Hamouda

13 septembre 2016

Danser

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Faire un pas en avant, deux pas en arrière, n’est-ce pas ce qu’on appelle danser ? Et dieu que c’est beau, un danseur, quand son corps se laisse embarquer par la musique si fort si loin qu’il ne semble plus vraiment lui appartenir, quand son regard s’absente pour rejoindre un paysage extraordinaire auquel la foule qui s’est formée autour de lui n’aura jamais vraiment accès. Et dieu que c’est beau, un danseur, quand il oublie de se demander si ce n’est pas ridicule de s’agiter comme ça, face à tous ces gens dont le dos ne se courbe jamais, quand il n’entend plus ces bouches qui ricanent et disent du haut de leur corps dressé « au fond, qu’est-ce qu’il fait d’autre, ci ce n’est tourner en rond ? » ; comme elles se taisent ensuite le temps de le regarder danser et de le trouver si beau.

Je n’ai rien d’une danseuse étoile, mais j’avoue des pas en avant j’en ai faits un paquet et encore deux fois plus dans le sens opposé. Mais si dans ma tête ça fait wizz, bang, smack et parfois badaboum, dans ta tête, c’est un peu triste, ça ne fait rien d’autre que et ron et ron petit patapon. Tu me dis que je ne fais jamais rien si ce n’est que tourner en rond, qu’il faudrait songer à aller plus vite plus haut plus fort, que quand on a les moyens on n’a pas le droit de gâcher sa vie. Mais tu sais le bonheur, ce n’est pas une affaire de types qui ont assez d’argent sous le matelas pour payer chaque matin une boniche à faire la poussière dans cette mémoire où ils entassent leurs souvenirs. J’ai assez de foin dans la grange pour nourrir un troupeau de vaches laitières, mais je n’ai jamais su digérer le lait. Et tu sais la douleur, ce n’est pas un jouet de plus sur lequel se jettent des mômes trop capricieux avant de se lasser encore. Un carton et une aiguille suffisent parfois à me distraire assez pour oublier cette morale que tu me colles sous les pattes, et ce monde qui se dérobe dessous à chaque fois que je pense l’avoir enfin saisi, si bien que je ne prends plus la peine de danser avec lui.

Personne ne verra jamais le monde tel que tu le vois, personne ne le verra jamais non plus comme je l’ai vu, comme il n’est déjà plus là et comme c’est atroce, tu sais, de faire tous ces pas en avant et ces pas en arrière, de tourner en rond, et de le laisser partir à chaque fois que je ne sais plus me résoudre à le laisser danser sans moi ; et le trouver tellement beau peut-être encore bien plus que quand il me tenait la main. À chaque fois que la vie ne se résout jamais non plus à n’être que ce qu’on attend d’elle, et au fond tous les deux même si on en chie un peu on sait qu’elle a bien raison. Comme on sait qu’en nous il n’y a rien à détruire, qu’on s’est trompé de cible, qu’en fait personne n’a jamais déclaré aucune guerre et que les mines n’explosent jamais quand on le voudrait. Qu’il nous faudra seulement avoir toujours assez d’imagination pour réinventer encore une fois le monde, la vie, l’amour et l’idée qu’on s’en faisait. Il y a mille et une façons d’aimer, et tout autant de faire l’amour. Il y a mille et une façons de vivre, et tout autant d’histoires à écrire en attendant.

Personne ne te verra jamais comme je te vois, personne ne me verra jamais non plus comme tu m’as vue, même pas moi, et c’est bien dommage parce que ce soir j’aurais bien aimé me trouver aussi belle que ton imagination, et rigoler un peu avec toi de mes pas maladroits.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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