Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

20 janvier 2017

L‘usine qui crochissait les bananes…

(Hommage à Romuald, mon grand-père paternel.)

Cher grand-papa, un invétéré raconteur et inventeur de mots saugrenus. Il savait comment me prendre au piège et me laisser languir sur un

Tadoussac

ravageur « peut-être », ou un fracassant « et si c’était vrai »…

J’avais tout près d’une dizaine d’années, le regard de l’innocence toujours pendu sous mes sourcils en accents circonflexes. Une incroyable naïveté me caractérisait. Grand-papa Romuald aimait beaucoup se jouer de moi.

Ce matin-là, j’étais anxieuse et un peu fatiguée d’une nuit passée à rêver de cette journée. Sur la route qui nous menait, moi, grand-père Romuald et papa Germain, vers Tadoussac, je somnolais sur le siège arrière confortable, regardant le magnifique paysage du Fjord qui s’allongeait. Le bruit sourd de la vielle Tempo blanche de grand-père alourdissait doucement mes paupières. Soudain, apercevant à travers la fenêtre une usine, tout près de Sacré-Cœur, grand-père, entre deux songes maritimes, me sortit du sommeil.

— Ben oui, Germain, voyons, tu ne te souviens pas de l’énigmatique usine qui crochissait les bananes ? En voici justement une excellente réplique à la québécoise.

Comme il savait si bien le faire, il venait de piquer ma curiosité. De son long bras frêle, il pointait une grosse usine qui lui semblait déserte. J’en oubliai alors les baleines bleues, celles avec des bosses, ainsi que les petits et les grands Rorquals, pour en savoir plus sur cette mythique usine…

— De quoi parles-tu, grand-papa ? lui demandai-je.

— Ben voyons, Catherine, tu ne connais pas l’usine qui crochissait les bananes ?  Et je dis crochissait, car malheureusement, aujourd’hui, elle n’existe plus. Je te raconte.

Il y a longtemps…

Il débutait toujours ainsi, cet homme amaigri par la vie que je trouvais si amusant. De cette façon, il se protégeait d’éventuelles représailles et plissait son front dégarni pour appuyer ses dires. Mon père cachait son envie de rire derrière ses taches de rousseurs.  Je le voyais dans le rétroviseur.

Entre l’équateur et la mer des Bermudes, débuta-t-il, se trouvait une île qui supportait une immense usine, en constante production. Jour et nuit y travaillaient des hommes à la peau sombre. Leur dos était brûlé par le soleil des après-midis sans parasol. Les splendides bananes arrivaient, cordées et en nombre exponentiel, dans les sous-sols de ce gratte-ciel. Ils crochissaient ces fruits. Parce qu’au départ, petite Catherine, les bananes arrivent droites ;  non croches comme tu les vois régulièrement à l’épicerie. Et, bien sûr, une de ces usines a essayé de s’implanter ici, dans notre magnifique région.

Me souvenant de photos de bananiers, exhibant leurs bananes déjà croches, je restais perplexe. Il continuait de me regarder fixement, à travers cette horrible paire de lunettes carrée qui lui pendait au bout du nez…

— Hein ? m’exclamai-je. Voyons ! J’ai déjà vu des bananiers, et les bananes suspendues sous leurs feuilles étaient déjà courbées.

— Où as-tu vu cela, Catherine ?

— À LA TÉLÉ !

— Bien voilà ! Il ne faut pas tout croire ce que l’on voit à la télé, mon enfant. Oui ! Oui ! C’est grand-papa qui te le dit ! Les bananes arrivent droites, et les employés les crochissent, une par une.

J’étais en grande réflexion et dans l’obligation de me ranger de son côté, vu que je n’en avais jamais vu en vrai.

Le magnifique paysage continuait de défiler, lustré d’un magnifique soleil d’été. L’odeur infecte du poisson commençait à se faire sentir à travers la glace entrouverte du conducteur, mon papa, le meilleur complice que pouvait avoir Romuald. L’eau fraîche et vivante reflétait le ciel comme un immense miroir bleu. C’était une journée venteuse qui nous renvoyait le parfum du grand rivage. Nous étions tout près de ces immenses mammifères marins qui accompagnaient mes rêves des derniers jours.  J’étais dans un état d’euphorie indescriptible. Grand-papa, d’un sérieux désarmant, attendait toujours ma riposte de petite fille embrouillée, avant d’embarquer dans l’immense paquebot…

— Ben voyons ! Hein, ça se peut papa ?

— Ben oui ! Hein, Germain, que ça se peut ?  Tu es venu, tout petit, la visiter avec moi et ta mère. Aujourd’hui, ils injectent un produit dans la banane qui fait jaunir sa peau et retrousser automatiquement ses extrémités, car au départ elle est droite et bleue.

Oh, là ! C’en était trop.

Ce que je ne voyais pas, c’était l’envie de mon père de s’esclaffer, du haut de ses cinq pieds et dix pouces, en voyant mon air ébahi. Mais il restait de marbre, supportant de son mieux l’histoire de cette usine bizarre, au milieu de nulle part, pour travailler nos superbes bananes domestiques, avant leur arrivée au Canada.

L’après-midi se passa sans encombre, et la vue des baleines m’enchantait.  J’étais comblée par tant de beautés sauvages.

Au retour, alors que mes doigts fouillaient la chair d’un homard, dans un chaleureux petit restaurant des Escoumins, grand-papa tenait toujours le même discours, tenait encore mordicus à ses pieux mensonges…

— Tu sais, Catherine, si tu manges trop de bananes maintenant, le produit à l’intérieur peut t’intoxiquer !

— Comment ça ? fis-je.

— Bien, tu pourrais attraper la maladie de la banane en folie…  Ce n’est pas dangereux, jeune fille, t’inquiète pas ! Mais, elle déclenche le syndrome de la peau trop courte. Comme la banane, tes orteils vont retrousser.

— Hein ! m’exclamai-je, réveillant les clients de la table voisine qui avaient le nez enfoncé dans leurs généreuses langoustes. Heureusement, le restaurant était empreint d’une ambiance à la bonne franquette, et tous riaient de bon cœur.

C’était trop pour papa qui s’étouffa avec une gorgée d’eau… Et moi, j’entrepris une sérieuse remise en question…

— Ça se peut pas !

— Et si c’était vrai ?… extravagua mon cher grand-père.

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé son récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines.  Et ce rappel de ces paysages tadoussaciens convient en ce printemps qui discrètement annonce l’été…   Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com


Clue, un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

5 mai 2016

Clue

Un après-midi sombre se profilait au loin et retardait les grands spectacles extérieurs qui débutaient tout juste dans le voisinage. Des éclairs de alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecchaleur détonnaient dans le ciel déjà obscur. L’odeur de la rivière Saguenay se faisait sentir jusque dans la cour arrière de ma grand-mère, Adeline. Bien assise sur son balcon, elle attendait les festivités : le cent-cinquantième anniversaire de Ville de la Baie. Elle se vantait de n’avoir jamais à débourser un sou pour assister aux spectacles que la municipalité lui offrait chaque été.

Enrobée dans sa jaquette de flanelle, elle dégustait quelque fondant crémeux ou un délicieux carré au chocolat – un délice des dieux sorti, une fois de plus, d’une de ses recettes secrètes. Même si elle savait devoir s’en priver – vu son taux de cholestérol –, elle s’empressait de nous dire, pour se déculpabiliser, qu’à son âge, il était trop tard pour faire attention à sa ligne…

Ma grand-mère avait cinq enfants : son aîné, Daniel, le second, Robert, ensuite Germain, mon père, la charmante Josée et la toute dernière, Monica. Elle nous disait toujours que si ça était à recommencer, elle aurait eu moins d’enfants et aurait magasiné davantage. Pour ma grand-mère, commissionner était son sport préféré, une trotteuse invétérée et les centres commerciaux étaient pour elle de ravissants musées.

Sur son balcon, Adeline aimait dire le bonjour à ses voisins préférés. À droite s’appliquaient Monsieur et MadamePelouse. Deux fous du balai extérieur, ils sautillaient sur leur gazon d’un vert éclatant et court qu’ils égalisaient comme un tapis de golf à l’aide d’une lame acérée. À gauche s’ennuyait la veuve Cécile ; Adeline aimait lui apporter régulièrement des tartes pour la consoler d’être seule.  Devant, clignotaient Monsieur et Madame Patente-À-Gosses. Leur immense terrain était jonché d’objets de toutes sortes : lumières,  fleurs, flamants roses et d’étranges nains de jardins. Derrière, la mythique famille Adams. Une famille mystérieuse, selon elle, car d’étranges femmes visitaient ces voisins quelques secondes tous les matins.

De nature curieuse, Adeline se cachait derrière la haie de cèdres pour les surveiller durant ces visites insolites. Elle disait à son ainé, Daniel, un policier-enquêteur bien connu dans la région, que ses collègues devraient se poster devant la résidence des Adams qu’elle trouvait suspects. Dès que le nez de ma grand-mère ressortait trop des arbustes, elle se faisait remettre à l’ordre d’un généreux coup de patte par le gros Julius, leur matou. Il traînait toujours dehors, déféquait dans les plates-bandes d’Adeline et  rôdait devant ses fenêtres. Julius, au nom prédestiné, était le leader d’un gang de chats de gouttière qui le suivaient partout et qui venaient reluquer régulièrement Petit-Prince, son serin adoré. Ces chats mesquins regardaient son petit soleil se pavaner dans le salon extérieur en se pourléchant les babines…  Ma grand-mère détestait cela.

La veuve Cécile possédait un Poméranien plutôt dodu qui jappait à s’en bousiller les cordes vocales chaque fois qu’il voyait Adeline sur son balcon. Elle en avait marre de ces chiens et de ces chats qui jouaient dans sa corde à linge ou miaulaient ou hurlaient sinistrement dès minuit passé.

Ce soir-là, Daniel était venu souper à la maison et racontait à qui voulait bien l’entendre la dernière histoire d’horreur en vogue au bureau. Il avait le mandat d’élucider une affaire plutôt étrange dans le voisinage. L’affaire de l’éventreur canin : un récit effrayant qui prenait beaucoup de son temps précieux.

— Maman, les chiens tombent comme des mouches dans le quartier.  As-tu entendu, vu ou remarqué quelque chose ?

— Non Daniel, mais sacrilège que je suis tannée de les voir chez moi ! Cela ne me fait aucune peine. Ils ont juste à les ramasser, leurs sales bêtes, lui dit sarcastiquement ma grand-maman tout en caressant son Petit-Prince chéri.

— Bon, mais si tu vois quelque chose tu me le dis et sur-le-champ, car j’aimerais bien clore cette enquête pour passer enfin à autre chose. Au poste nous appelons le responsable de ces crimes l’éventreur canin, car les pauvres bêtes s’en vomissent presque les entrailles et cela inquiète notre quartier normalement si tranquille, termina Daniel en prenant un délicieux cup cake aux fraises.

En effet, selon les dires de Daniel, ce n’était point ragoûtant, même pas joli du tout ! Les animaux mal en point déglutissaient sans arrêt dès leur retour au bercail…  S’ils revenaient !   Les voisins appelaient le service de police tous les soirs depuis une bonne semaine. Daniel recevait au moins deux ou trois appels par nuit l’avisant qu’une autre bête gisait sur le rebord de la route ; un liquide étrange lui dégoulinait du museau. « Un dernier repas plutôt étrange et surement prémédité », lui avait dit le dernier témoin au téléphone.

Grand-mère, sourire en coin, rigolait et accusait ouvertement les Adams d’être des sadiques extra-terrestres qui kidnappaient les bêtes pour les décapiter et par la suite les abandonner dans la rue. Ou bien, peut-être était-ce la veuve Cécile, présumait-elle encore ?  La pauvre s’ennuie peut-être à en perdre la raison et elle se confectionne des écharpes et des manteaux avec la fourrure de ces petites bêtes. Comme dans le jeu « Clue », elle imaginait la veuve, armée d’un couteau, officiant dans la salle de bain…

— Ou bien, peut-être est-ce tout simplement Monsieur et Madame Pelouse ?  lança grand-père de sa chaise de bois, en essuyant avec colère la fiente qu’un goéland avait laissé tomber sur sa casquette lors de sa sortie quotidienne au parc Mars.

« Ils ont peut-être trop mis d’insecticide sur leur gazon, continua-t-il.  Les animaux tombent raide morts juste en humant le poison, pourquoi pas ? »

— Ou, Monsieur et Madame Patente-À-Gosses, fit Daniel, pince-sans-rire. Toutes ces étonnantes lumières clignotantes, autour de leur demeure, ont peut-être créé un court-circuit, un vortex dans le temps, comme dans Retour vers le futur, mais en plus sinistre. Un Disney Land créé par Stephen King. En fait, pour Daniel, tout le voisinage était suspect. Il prenait les pauvres bêtes en pitié et imaginait ce qui pourrait leur arriver au cours des prochaines nuits.

Daniel était un enquêteur chevronné.  Grand, brun, portant fièrement la moustache, il avait un peu le genre Miami Vice, mais en plus viril.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAprès quelques jours d’enquête, il se rendit compte que les animaux domestiques rôdaient un peu trop près de la maison familiale. Alors arriva la trouvaille inconcevable : le policier, sur la piste d’un vieux chien au museau barbouillé de crème aux fraises, découvrit que le tueur en série était en fait une tueuse en série. Sa propre mère ! Dans son attendrissante naïveté, cette amoureuse des animaux avait concocté un festin comprenant un soupçon de poison : de savoureux petits gâteaux. Chaque soir, elle déposait les mignons cup cakes aux fraises tout près de la chaise extérieure de grand-père. Elle voulait tout simplement, grâce à ces petits goûters, empêcher les chats de venir sur sa véranda et peut-être aussi freiner les jappements insupportables du Poméranien de la veuve, qui sait ?

Daniel, un peu embarrassé, décida d’étouffer un tant soit peu l’affaire. Il ne voulait surtout pas que les gens considèrent sa mère comme la Jackie l’éventreuse en série des animaux vagabonds de son quartier d’enfance. Il la supplia de ne plus jamais faire une telle chose. Pauvre Adeline, elle voulait seulement détourner l’attention des matous nauséabonds de son Petit-Prince adoré…

Bizarrement, à partir de ce jour, les voisins gardèrent leurs chats à l’intérieur et regardèrent ma grand-mère d’un œil suspicieux ! Même la veuve n’acceptait plus ses jolies tartes !

Après ces sombres événements, Germain, mon père, fit preuve de comportements étranges.  Apparemment, les effroyables aventures d’Adeline l’éventreuse eurent tout un effet sur lui ! Pour démontrer son affection à son entourage, il devint un pogneur de nez extravagant et récidiviste. Il fût alors affectueusement surnommé par ses parents et amis, Germain le séquestreur de nez. Il aimait taquiner ses proches par des pognages de nez irritants pour ses victimes. Monica, la petite dernière, a payé le prix fort en devenant son souffre-douleur – ainsi que moi-même plus tard. Mais, après tout, n’est-il pas le fils d’une impitoyable tueuse en série ?…

Germain le séquestreur de nez donnera évidemment naissance  à une autre histoire. (Mouahahah !)

Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com»


Les bleuets de la vie, un récit de Jacques Girard…

12 mars 2016

(Le Chat devait rouvrir dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, tantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

Sainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Les bleuets de la vie, un récit de Jacques Girard…

27 janvier 2016

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québectantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

14 juin 2015

Sur l’air du tradéridéra et tralala

Cher Chat,
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieIl faudrait que vous le lui disiez, à la mère Michel, que vous n’êtes pas perdu. Elle crie toujours par sa fenêtre à qui lui rendra son chat. Heureusement, je n’ai pas cru le père Lustucru et j’ai fini par vous trouver sur l’air du tralala la, sur l’air du tradéridéra. Même que si j’aurais su, j’aurais v’nu plus tôt. Et vous savez pourquoi ? Parce que j’ai l’enfance têtue et frondeuse. Il faut me croire, le Chat. Sinon… j’vais le dire à mon père. Il saura bien vous faire comprendre que sa petite est comme l’eau vive, que l’enfance lui colle encore aux basques et qu’elle finit toujours par oser ses chimères. C’est comme ça.
L’enfance, certains veulent s’en débarrasser au plus vite, d’autres voudraient ne l’avoir jamais perdue. Tandis que la nuit court après le jour, que le jour court après la nuit, tandis qu’ils font le tour de ma cour, moi, je m’évertue à sauter encore à pieds joints dans les flaques d’eau et à m’émerveiller quand les flocons délirent. Tenez, le Chat, aujourd’hui comme hier, j’ai fait croire que j’étais malade pour faire l’école buissonnière. J’écris sous mes couvertures à mon chat imaginaire. Ce soir, il se peut même que j’invite un ami à dormir et on s’échangera nos vêtements.
Évidemment, il y a des choses qu’on ne fait plus quand on devient adulte. Les bruits se mettraient à courir : « Sophie ?!…  Elle a du bon tabac dans sa tabatière ! »  J’ai donc arrêté d’offrir des dessins à mon dentiste. Il faut bien se résigner. J’ai également décidé de ne plus me marier avec mon père. Et j’ai fini aussi par comprendre qu’un party pyjama au bureau n’est pas forcément la meilleure idée pour clore l’année. En effet, tout le monde n’a pas le port du caleçon de nuit flatteur. On grandit en se nourrissant d’audaces et parfois ça nous reste comme des suffisances sur les hanches. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette. Et pourtant, il serait bon de rire parfois de ce que nous sommes devenus. Imaginez le Chat, par le plus grand des hasards, qu’un homme croise l’enfant qu’il a été et que tous les deux se reconnaissent. Que se passerait-il ? Le miroir renverrait-il le bon reflet ? Face à face, le petit accroché à ses grands rêves et le grand à sa petite vie. Moi, je cherche, je cherche dans ma tête où vont les morceaux de mon casse-tête, moi je cherche, je cherche avec mes dix doigts, la p’tite place de celui-là.
On connait les trésors de bon sens interrogatif des enfants. Le petit ouvrirait de grands yeux étonnés et demanderait alors tout simplement « pourquoi ? ». L’adulte tenterait alors de se justifier. C’est ce que l’on fait souvent, presque naturellement pour asseoir sa crédibilité : « Regarde, petit, nous avons appris à planter des choux à la mode de chez nous, nous avons 1,73 enfant, une hypothèque sur un joli bungalow en banlieue et nous cultivons des rêves cubains pour nos congés payés. »  Effrayé, l’enfant se cacherait le visage persuadé ainsi de disparaître : « C’est celui qui l’dit qui y est ! »
Et puis l’enfant, tout naïf qu’il est encore, croirait au jeu et d’un large sourire espiègle s’échapperait un « Où tu m’as mis ? Tu m’as caché, hein ? » chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’adulte se souviendrait alors de ses rêves d’enfant, ses rêves tout neufs, ses rêves qui n’ont été portés par personne. Du fond de la nuit d’or, de bâbord à tribord, veiller sur la galaxie et sur la liberté aussi. Esteban Zia, Tao, les cités d’or…  Il se souviendrait aussi de ses désirs d’adolescent, désirs d’orages et de vent fou, d’opéra rock et de métal. Être le centre d’une nature exaltée. Tintamarre, marabout, bout de cigare, garde-fou, fou de rage. De rage ou de désespoir ? L’adulte se retourne sur son passé. Où est la grande porte par laquelle il devait entrer ? Il se targuerait alors de quelques pieds de nez à la conformité puis finirait par se taire, penaud. Le petit chercherait encore un peu dans le fond des poches du grand. Au cas où il y aurait des gros crocodiles et des orangs-outans, des affreux reptiles et des jolis moutons blancs. Au cas où il y aurait encore un peu d’insouciance. Mais l’assurance aurait pris toute la place, les bras en croix. Et dessus pour épitaphe : Ci-git Jean de la lune.
L’enfance nous déserte le jour où l’on ne s’autorise plus le droit à l’erreur. Ça commence par un doute, un embarras, une incertitude et le refus de s’y abandonner. Pour quelques irréductibles cependant, la vie est trop courte pour être vécue avec le devoir d’être irréprochable. Le peintre passe sa journée à dessiner, l’écrivain à raconter des histoires, le comédien à jouer, sans jamais chercher à justifier leur vision du monde, sans jamais prétendre à la vérité. Il faut croire que le regard que pose l’artiste sur le monde n’a pas d’âge. Les petits poissons dans l’eau nagent aussi bien que les gros.
Puis, quand le temps s’empresse et que vieillissent nos jours, nos mémoires parfois s’écourtent. C’est un peu comme si nous retrouvions le terrain vierge de nos jeunes années. On ne sait plus, on a oublié. Alors, on est prêts pour retomber en enfance. À cloche-pied jusqu’au ciel de la marelle. Dodo tit’ tit’ tit’ maman, dodo tit tit tit papa. Si li pas dodo, crab’ la va manger. Sonner une dernière fois à toutes les portes et se sauver comme un voleur. Un, deux, trois…Soleil !
Sophie

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieSophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

14 mai 2015

Rue du Verger

Au 415 rue du Verger, tu viens à peine d’emménager.  Pourtant déjà à bicyclette tu as fait le tour du quartier. chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  Et découvert, tout près de chez toi, un terrain vague bien clôturé avec au centre, à peine visible, ce qui fut jadis un étang.  Des eaux stagnantes et des quenouilles qui arrivent à peine à respirer sous les canettes, les bouteilles et les cartons du McDo d’à côté.  Un peu plus loin sur quelques rues, ici et là au fond des cours, quelques pommiers abandonnés.  « Avec l’étang, a dit ton père, seuls survivants du vieux verger. »

Il a raison, car autrefois dans ton quartier, il y avait un verger.  Et sur ta rue, bien alignés, des centaines de pommiers.  Printemps, été, automne, hiver.  Jamais pareils, toujours changeants.  Et à les voir en février, maigres vieillards aux longs bras nus, n’eût été leurs bourgeons en dormance, on les aurait déclarés morts.

Petits bourgeons sur chaque branche et sur chaque arbre des milliers.  Petits bourgeons à peine visibles où sommeillaient feuilles et fleurs qui au printemps s’ouvraient bien grand et s’étiraient en plein soleil.  Les feuilles d’abord, les fleurs ensuite pour, à la fin du mois de mai, habiller branches et rameaux.  Et dans un souffle avant l’été, redonner vie aux grands vieillards.

Et nous, enfants, sous la feuillée d’un de ces arbres-fleurs, d’un de ces arbres presque nuages, assis sur une branche basse et adossés au tronc rugueux, tout près du cœur de l’arbre et enivrés de ses parfums, nous rêvions.  Autour de nous les colibris et les abeilles allaient, venaient d’une fleur à l’autre.  Dans une course contre le temps.  Car il est court le temps des fleurs, vite achevé d’un coup de vent et de pétales jonchant le sol.  Triste.  Comme neige au printemps.

Feuillaison, floraison, nouaison.  Bientôt des fruits grosseur d’une pomme.  Pour nous, enfants, le bon moment pour apprendre, du travail, chaque jour la patience, la minutie et le temps long.  Dans chaque pommier, de bas en haut et du pourtour jusqu’à son centre, inspecter branches et rameaux.  Du bout des doigts, d’un geste sûr, y faire tomber les fruits menus pour que ceux de la grosseur d’une bille puissent atteindre pleine maturité et, à la fin de la saison, devenir pommes et non pommettes.  C’était une tâche rebutante, mais qui avait ses bons côtés. Car nous aimions grimper aux arbres, comme nous aimions courir les champs et puis nous baigner dans l’étang.

À la fin d’août débutaient les cueillettes qui ne s’achevaient qu’aux gelées.  Et pour, dans ces pommiers immenses, parvenir à tout récolter, il fallait se diviser les tâches.  Aux adultes, la plus difficile : cueillir, juchés sur de lourds escabeaux.  À nous, enfants, celle de ramasser au sol toutes les pommes tombées.  Et de cueillir au beau mitan de l’arbre les pommes enfouies sous sa feuillée.  Ou bien, accrochées au sommet, celles qui nous forçaient à grimper.  Grimper, là-haut, sur une branche frêle qui sous le poids d’un adulte aurait cédé.

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonieVenaient ensuite aux beaux jours de septembre, la rentrée ; et les samedis, et les dimanches, au bord de la route achalandée, un kiosque pour la vente et des paniers à préparer.  Petits paniers et grands paniers de pommes rouges, vertes ou jaunes que nous frottions jusqu’à ce qu’elles brillent.  Un petit geste sans importance.  Car pomme d’été, pomme d’automne, pomme à croquer ou pomme à cuire, toutes les pommes, même les moins bonnes, les tavelées et les rouillées, en ce temps-là, trouvaient preneur.

Printemps, été, automne, hiver.  Ainsi se terminait le cycle tout comme il avait commencé.  Pieds dans la neige, branches dénudées, noueux, rugueux, quatre cents pommiers.  Et parfois, dans l’un de ces arbres en dormance, quelque part au bout d’une branche, quelques feuilles par le vent agitées.  Et puis, là-haut, couleur novembre, dure et gelée, une pomme au sommet oubliée.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à chat qui louche maykan alain gagnon francophonie la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Un récit de Jacques Girard…

4 mars 2015

Le cimetière de poche

Tout s’arrêtait  le dimanche. Le quartier s’immobilisait. Nous demeurions au dernier étage d’une  grande maison de style baroque. Même le chat qui louche maykan alain gagnon francophoniemoulin des Gagnon, autour duquel la municipalité s’était  construite, cessait d’émettre sa batterie de sons et de cris stridents. De notre logement, nous entendions le cri aigu de la  sirène annonçant les  périodes de  repos et  de changements  de quart. Seul l’enfer  brûlait. Toujours. Sous  cet  immense cône  de fer  rougissant se  consumaient des tonnes de résidus ligneux. Ce dé à coudre géant  crachait sans relâche une fumée  noirâtre et empoisonnait le quartier. Les maisons, les garages, les autos, les jouets et les rares fleurs étaient enduits d’une pellicule de suie et de bran de scie formée sous l’action du vent, de la chaleur, de la pluie ou du froid.
Ce jour-là, le vent d’ouest  poussait, vers notre coin de vie, une nappe sombre. À la demande de ma mère, j’enlevai le linge suspendu sur la corde. Je tirais sur la corde et les nuages noirâtres  s’amoncelaient pour se faire plus lourds, plus menaçants.
Au  contact du câble, le froid  me fit  tressaillir comme si j’avais  reçu une décharge électrique. L’état de santé de mon père me préoccupait plus que tout. À l’église, j’avais prié  pour  mon  père  atteint de  la gangrène. La grande médecine envisageait l’amputation. Peut-être une  jambe.  Assurément  un pied. Entretemps, interdit de marcher et attention de heurter la plaie. Ces deux restrictions réduisaient nos activités.
On  vivait  dans l’attente, l’inquiétude  et l’angoisse.
Mon père souffrait en silence. Juste avant le dîner, la visite de l’ami avec lequel nous allions à la chasse changea l’air  dans la maison. Exubérant de nature, il en rajouta afin de réconforter  papa.  Charlie Desbiens avait vaincu la gangrène grâce à sa résistance physique et morale. On connaissait  cette  histoire.  « T’es deux fois plus fort que lui », avait dit Jean-Eudes. Mon père sourit quand il lui offrit deux perdrix piégées au collet.
Notre  parenté espaçait les  visites. Nous  étions abandonnés. Heureusement, ma mère jouissait d’une santé et d’une force morale à toute épreuve. J’avais un an et demi de plus que mon frère et je comprenais la gravité de la situation. Un étau me serrait la poitrine depuis que la santé de notre père s’était détériorée. Une banale blessure à un pied s’aggrava  en une affection maligne. Père avait négligé de recourir à certains soins.
Notre bon vieux médecin de famille espérait sauver son pied. Il venait le voir souvent, n’ayant que la rue à traverser.
chat qui louche maykan alain gagnon francophonieTout  cela  bousculait mon  enfance et  je souhaitais m’évader. J’allais marcher sur la voie ferrée, un endroit que j’adorais.
L’entrepreneur de pompes  funèbres  rangeait  ses corbillards dans le garage des voisins. La mort circulait sous notre véranda.  Le propriétaire  de la maison où nous  étions locataires fabriquait des  monuments funéraires. Le marchand affichait ses produits dans un petit cimetière qui donnait sur la rue. Quelques pierres lugubrement  serrées  les unes sur les autres. Avec le temps, cet espace s’intégra à notre univers.
En cet  après-midi, à la hauteur  du cimetière  de poche, j’entendis : « Ici repose Jambe-de-Bois. » Phrase bien articulée. Une  prononciation inhabituelle  dans la bouche du tailleur de pierres. La mort le forçait à travailler. « Ici repose Jambe-de-Bois », répéta-t-il.
L’homme ricanait.  Une odeur de soufre empoi¬sonnait l’air. Il riait en me regardant, debout sur le perron du petit garage converti en atelier.
Cet homme respirait la méchanceté. La mort rôdait dans ses mains. Dans sa bouche.
Le marchand  de monuments  était  impitoyable à l’égard des faibles. Notre famille s’avérait une proie de prédilection. Les murs de papier tamisaient si peu ses propos  acerbes. Pourtant, mon  père  travaillait  au moulin et  ne  refusait jamais de  faire du  travail supplémentaire. On payait  notre logement  et on ne quémandait rien à personne. Beaucoup de familles se trouvaient dans notre situation.
Le vendeur de pierres tombales nous avait pris en grippe. Il appelait  mon  frère  « portes de grange »  à cause de ses oreilles.  L’expression  « sans-talent »  nous désignait. Il aurait voulu qu’on fasse appel à sa pitié d’usurier, comme nos voisins. Comme lui qui devait compter  sur la difficile  générosité de son  père.  Les visites de ce dernier secouaient la grande bâtisse. Ma mère  ne  manquait jamais une  occasion, par  des allusions finement amenées, de les lui rappeler, ce qui attisait sa haine. Sa femme s’accommodait de cette situation sans tomber dans le jeu de son conjoint. Elle était une  femme de  tête  et  ses  intérêts lui  com¬mandaient d’en  soutirer davantage au père à la bourse bien garnie.
Notre propriétaire se vengeait  sur  mon  père  qui n’offrait plus  aucune résistance. Il  savait que  le fabricant de monuments l’appelait  « Jambe-de-Bois » en se référant au personnage de Claude-Henri Grignon. Il n’aurait jamais  osé  lui  dire  en face.  Même  sur  une seule jambe, mon père n’en aurait fait qu’une  bouchée.
Mon  regard fit  le  tour  des  épitaphes. Il  nous détestait au point qu’il aurait pu graver le nom de mon père sur l’une  de ces pierres. L’homme  continuait  de rire  en  se  frottant les  mains afin  de  chasser les poussières  de pierre. La saleté  de son visage cachait des traits hideux.
Je quittai  l’endroit en pleurant.  Mon père si fier, si fort, réduit à claudiquer ! Il ne pourrait continuer à travailler au moulin. Sans instruction,  privé de sa motricité, j’imaginais mille scénarios. Le mot avenir prenait une connotation inquiétante.
Le petit garçon que j’étais  ne pouvait pas chasser ces images. Je marchai sur les rails. Rien ne pouvait me consoler. Je maudissais notre propriétaire.  J’étais incapable de balayer de ma tête l’image de mon père se déplaçant sur une seule jambe ou avec une prothèse orthopédique ou à l’aide de béquilles. Au retour, je pris un autre chemin et essayai de cacher tant bien que mal ce qui s’était  passé. Je mangeai  peu• au souper  et le sommeil vint difficilement.
La prédiction de notre médecin se réalisa. L’opération fut  un succès.  L’amputation se limita  à deux  orteils. Mon  père  se  remit  assez  rapidement, reprit son  travail et notre situation financière s’améliora. Trois ans plus tard, nous partîmes, au grand dam  de notre  propriétaire, nous  établir  dans  notre propre maison.
Le jour du déménagement, le 13 novembre, s’avéra une date marquante.
Une vingtaine d’années  plus tard, je me retrouvai à la  banque derrière notre ex-propriétaire,  qui  se plaignait d’être rongé par la goutte et le chat qui louche maykan alain gagnon francophoniediabète. La souffrance avait  raviné  son  visage.  Il avait  à peine dépassé  soixante ans,  mais  on lui en  aurait  donné quinze de plus.
— Je suis maintenant  obligé de marcher  comme une tortue et avec cette canne, pleurnichait-il.
— Vous êtes chanceux, vous avez encore tous vos membres, dis-je. Mon père a dû, lui, se faire couper deux orteils. On demeurait dans votre logement à cette époque, vous vous souvenez ? Votre canne, c’est mieux qu’une jambe de bois ! ajoutai-je d’un ton froid.
Le vieillard  se tut. Il se contenta d’attendre  son tour, visiblement nerveux.
Avant de quitter la banque en se traînant, il me jeta un regard de pierre.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

23 janvier 2015

Le Petit-Prince d’Adeline

Chez grand-mère, le soleil se levait toujours dans la fenêtre de la petite chambre bleue. La chambre des invités, la suite des rêves, comme ellechat qui louche maykan alain gagnon francophonie aimait si bien la surnommer. Les draps sentaient l’air frais et tout l’amour qu’elle mettait, chaque jour, à les étendre sur son immense corde à linge qui surplombait le terrain en angle. Je l’entendais, de la chambre, réprimander Petit-Prince, son volatile de compagnie, qui se posait toujours près de son gâteau « radio » et de sa tarte au sucre blanc. Ces deux éléments trônaient sur le comptoir de la cuisinette et parfumaient le rez-de-chaussée, jusque dans ma couchette.

Petit-Prince était un adorable serin jaune, au chant angélique, qui enchantait Adeline, ma grand-maman. Tous les matins, il l’accompagnait pendant son récurage de casseroles et ses préparatifs interminables pour le dîner ou le souper à venir. Parfaite ménagère et cuisinière hors pair, ma grand-mère entretenait sa maison avec passion pour que nous nous y sentions confortables. Debout depuis l’aube, habituée de nourrir une ribambelle d’enfants, elle donnait vie à cette maisonnée. Une forcenée. Ronde, pas très haute et portant toujours un splendide brushing blond jauni, elle écoutait marmonner son vieux mari qui se berçait dans sa chaise, tout près. De temps à autre, elle passait la main sur ses jambes gonflées de varices bleues, conséquences d’une vie de service.

Grand-père Romuald sortait tout juste du lit ; il était vêtu de sa camisole blanche et de son short très court. Il nous dévoilait ses jambes maigrichonnes et blanches. Grand-mère lui lançait toujours gentiment que la semaine de la canne blanche était enfin arrivée… Cela me faisait sourire, et elle le savait. Je me levais toujours attirée par l’odeur sucrée du prochain repas. Les weekends en leur compagnie étaient aussi délicieux qu’un pain d’épice, aussi merveilleux qu’un voyage décapant dans un autre monde.

Mes yeux bleus criaient famine, tandis que grand-père essayait de chausser ses vieilles sandales de cuir, assis dans sa chaise de bois, sous la cage dorée de Petit-Prince. Ensemble, ils délimitaient la salle à manger du salon adjacent.

Je m’asseyais toujours à la même place, face à la fenêtre, dos contre le mur, pour mieux admirer le magnifique déjeuner que grand-mère m’avait amoureusement concocté. Aujourd’hui, on se demanderait pourquoi ces amoureux d’antan sont restés ensemble si longtemps malgré leurs différences ? Mais moi, je voyais deux personnes perdues qui avaient un ardent besoin l’une de l’autre et qui se complétaient par leurs qualités et manques respectifs.

— Bon matin, ma fille, me disait-elle doucement.

Je remarquai le magnifique gâteau blanc, enrobé de meringue, tout juste sorti du four. Elle m’avait préparé mon gâteau préféré, son merveilleux gâteau « radio ». Ne se souvenant plus du nom de ce somptueux dessert, elle l’appelait ainsi, étant donné qu’elle avait obtenu la recette d’un cuisinier à la radio.

— Deline ! criait affectueusement grand-père, le souffle rauque. Ton oiseau n’a pas chanté ce matin ?

— Pourtant, je l’ai nourri comme d’habitude. Ça doit être son espèce de toupet jaune-brun qui lui tombe sur les yeux et l’empêche de gazouiller autant qu’il le devrait, répondait-elle.

— Deline ! criait de nouveau Romuald en retenant sa respiration pour passer sa chaussure gauche.  Bon sang ! Mes bas sont maintenant orange !

— Quoi !

— On dirait que le tapis du salon est plus foncé qu’hier ? disait mon grand-père.

— Oui ! C’est vrai, je l’ai « teindu », je trouvais qu’il avait perdu un peu de sa fraîcheur. Je trouve aussi qu’il est beaucoup trop long, Romuald.

De nature économe, ce couple bien assorti, malgré les apparences, n’avait pas les moyens de changer le tapis du salon qui avait presque l’âge de mon père. Même si je n’avais que treize ans, je comprenais la complicité qui les unissait dans le mariage depuis tant d’années. J’étais une spectatrice subjuguée. Je me délectais de leurs répliques uniques. Ma grand-mère me rappelait avec tendresse, pendant son repassage, que j’aurais dû encore « catiner » à mon âge. Un verbe de son jargon qui signifiait qu’elle souhaitait secrètement me voir encore jouer à la poupée. Une douce façon de me dire que je grandissais un peu trop vite à son goût.

L’avant-midi était passé. Romuald et moi nous bercions sur le balcon, croyant inhaler l’odeur des terrains avoisinants frais tondus. Soudain, Romuald remarqua encore quelque chose d’étrange à travers la grande fenêtre du salon. Une autre péripétie époustouflante se préparait…

— Deline !

— Quoi ?

— Ton serin !

— Quoi, mon serin ?

— Petit-Prince est chauve !

— Je sais ! Je lui ai coupé le toupet après dîner.

— Quoi ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJ’étais complètement attentive.  Cette charmante grand-maman, dans son innocence, avait cru que le petit duvet frontal de son Petit-Prince était de trop…  Mais, depuis le délicat toilettage, Petit-Prince ne chantait finalement plus du tout. Probablement gêné par sa nouvelle coiffe, que reflétait  le petit miroir de sa cage suspendue. Mon grand-père eut la brillante idée de proposer à Deline de téléphoner à la tribune téléphonique d’un certain vétérinaire qui répondait aux questions des auditeurs en direct…

C’est ce qu’elle fit. Et tout le quartier put entendre l’animateur des ondes rire à s’en fendre l’âme en écoutant l’histoire horrifiante de Petit-Prince, le serin de Mme Adeline qui était inquiète de la santé mentale de son charmant compagnon, normalement si porté sur la mélodie.

« Il ne chante plus, monsieur le vétérinaire », lui lançait-elle sans retenue, d’un ton austère.

Par cette prestation farfelue, ma grand-mère devînt et demeura une légende à Grande-Baie.

Mes grands-parents étaient pour moi un théâtre traditionnel à eux seuls. Je jouissais régulièrement de ces curieux polichinelles qui me racontaient, à leur façon, l’histoire de leur petite contrée, de leur insolite rencontre.

Je revenais tout juste à l’intérieur avec Romuald, jeu de cartes à la main. Lorsque grand-père fût estomaqué par quelque chose d’autre qui attira son attention…

— Deline !

— Quoi !

—  Le tapis !

— Quoi ! Le tapis ? Ah oui, je rêvais d’un tapis à poil court, alors je suis allé chercher ta tondeuse pour le raccourcir…

Je connus le plus extraordinaire fou rire que peut expérimenter une préadolescente. Moi et grand-père, sans le savoir, nous étions délectés, non de l’odeur du gazon frais coupé, mais plutôt de la tonte inattendue du tapis fraîchement lavé et recoloré.

J’avais une grand-maman exceptionnelle.  Je ressentis cruellement son départ.

Une petite vie, de petites misères et un cœur gros comme la Terre la définissaient.  Il manque aujourd’hui un arcane majeur à notre bonheur.

Qu’est devenu Petit-Prince ?

Les ragots voudraient qu’il ne se soit jamais remis de cette aventure. Et même si notre Adeline n’est plus de ce monde, lorsque je vois un oiseau se poser un peu trop près, je m’interroge toujours sur sa provenance…

Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com »


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

17 janvier 2015

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa craie au ventre (suite et fin)

Cher Chat,

Les écoles sont vides, les collèges déserts, les universités dépeuplées. Les profs sont en congé d’été. N’est-ce pas le moment idéal pour parler dans leur dos ? Car, voyez-vous, mon Chat, si j’enseigne aujourd’hui la craie au ventre, j’ai depuis ma plus tendre enfance le banc d’école aux fesses. C’est ainsi que j’étudie depuis quelques décennies mes maitres et leurs aptitudes à coloniser l’estrade. Si j’ai pour certains une véritable reconnaissance du ventre, je n’ai toutefois pas été à l’abri de quelques ventrées indigestes. Je vous propose donc de m’adonner à un exercice de classification de la bête afin de découvrir ce qu’elle a dans le ventre. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne sera donc pas purement fortuite.

Commençons donc notre analyse par le professeur fantôme. Paradoxalement, il n’a pas d’esprit ou s’il en a, il ne cherche pas à en faire état. S’il assiste de manière assez éthérée aux premiers cours, on ne peut pas dire qu’il soit revenant. Il donne dans le recyclage de vieilles conférences filmées qui ont fait sa gloire et compte sur un réseau d’invités pour faire le travail à sa place. Le professeur fantôme prend soin toutefois de laisser un savant désordre dans son bureau : quelques rapports d’évaluation à demi-remplis, une dissertation à demi-corrigée, un livre entrouvert dont la page est retenue par un stylo décapuchonné. C’est à s’y méprendre, on pourrait croire qu’il y était encore il y a quelques minutes. Mais le marc de son café est sec et l’endroit n’a rien d’un cabinet fantôme. Ce type de professeur ne réussit que très rarement à hanter les mémoires étudiantes.

Le professeur soporifique, quant à lui, est toujours là. Il fait partie des meubles depuis des lustres. Paupière avachie sur un iris délavé, l’œil de carpe a perdu le diem. Ventre mou, il donne, magistralement monochrome, le même cours obligatoire depuis son entrée en fonction, il y a un demi-siècle. Son bureau dont il semble avoir fait sa tanière sent le fauve. Jamais personne ne l’a vu arriver le matin ni repartir le soir. Contre la fenêtre, sur un cintre, une chemise aussi douteuse que celle qu’il a sur le dos pend comme une deuxième solitude.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLe professeur bon copain se laisse volontiers tutoyer. L’étudiant a vite fait de lui taper sur le ventre en l’appelant par son prénom. On suit son cours pour remonter sa moyenne, car tout le monde sait bien que Guitou a le A+ viscéral. L’étude de la matière n’est donc qu’un prétexte pour se faire des amis. En vérité, Guitou a soif d’amour. Il profitera donc de l’estrade pour se mettre lui-même en valeur. Rien de subliminal dans la diapo illustrant ses dernières vacances en famille glissée entre deux schémas de la communication. Le professeur bon copain partage tout à bon escient.  Sa femme, ses enfants et même sa vieille tante si elle est encore de ce monde. Évidemment, la discipline laisse un peu à désirer comme peuvent en témoigner ses nombreuses performances filmées et postées sur You Tube à son insu. Si on se moque un peu de lui, si on n’apprend pas grand-chose, on l’aime bien quand même Guitou.

Et puis, il y a le prof sexy. Plastique irréprochable. Ventre plat. Sourire Colgate. Effet axe garanti. Sans même l’effluve, il va jusqu’à dresser les phéromones des plus innocentes. Il est d’autant plus charmant qu’il ne sait pas qu’il est beau. C’est le seul cours où l’on arrive trente minutes à l’avance dans l’espoir d’occuper le premier rang et où on a vite fait d’oublier pourquoi on est là. Car en fait, il ne faut pas se le cacher, le Chat, on suit son cours uniquement pour regarder sa bouche articuler des théorèmes et pour le plaisir d’en perdre son latin.

Êtes-vous déjà tombé amoureux d’une de vos enseignantes, le Chat ? Rares sont celles qui n’ont pas vécu dans leur prime jeunesse une passion secrète et platonique pour un de leurs maîtres. La pâmoison est généralement unilatérale, mais il se peut parfois qu’un professeur abuse de son aura. Après tout, les bancs des collèges et des universités fourmillent d’Héloïse en devenir. Le professeur Abélard a la quarantaine encore fringante, mais il voit venir l’autre décennie avec angoisse. S’attacher ainsi l’engouement d’une tout juste postpubère le rassure. Ne croyez pas que sa danse du ventre n’est pas étudiée. S’il commence à nouer avec son étudiante une complicité pédagogique toute paternelle. (Combien sont-elles aujourd’hui à souffrir de l’absence d’un père ?), il sait très bien, socratique à l’excès, faire accoucher la belle de confidences plus intimes. C’est en commentant à répétition et de manière élogieuse ses copies, que le professeur Abélard réussit à nouer un début de relation épistolaire trouble qui se poursuivra parfois  bien après le cours.

 Il arrive, échevelé, ventre à terre, quelques secondes avant le début du cours, la valise à roulettes prête à exploser, et toujours embarrassé d’une pile de photocopies au cas où il manquerait de matière. C’est le perfectionniste compulsif. Il veut bien faire. Trop bien faire. Le silence est sa bête noire qu’il comble inconsciemment d’une courte et même formule souvent ridicule, dès que son discours semble battre de l’aile. Ses étudiants prendront d’ailleurs un malin plaisir à en comptabiliser l’occurrence. Toutes ses envolées verbales s’accompagnent également de microdémangeaisons nasales qui inévitablement finissent par lui maculer l’appendice de craie. Il se rassure en s’appuyant sur la technologie. Ses diaporamas sont d’ailleurs de véritables sons et lumières. Il affectionne tout particulièrement les lettres bolides qui accélèrent avant de freiner pour se stabiliser sur l’écran. Même si, dès la quatrième lettre, tout le monde a deviné le reste de la phrase, il faut néanmoins faire preuve de bonne volonté et attendre la fin du Grand Prix.

Le Professeur avec un P majuscule est un spécialiste de sa matière et il le sait. Il se sait ultra compétent et maître incontesté et incontestable dans son domaine. Spécialiste de lui-même, il arrive en cours, les mains vides avec son seul nombril. Son égo surdimensionné peine parfois à passer la porte. Le professeur avec un P majuscule se soucie peu de ses étudiants avec un é minuscule. Il préfère de beaucoup s’écouter parler. Il ne supporte d’ailleurs pas qu’on le contredise et s’il s’aventure à poser une question à un de ses collègues, c’est bien évidemment pour y répondre lui-même et faire état de la science qu’il a indubitablement infuse. Ce professeur peut malgré tout inspirer le respect et s’adjoindre ainsi quelques ouailles soumises qui travailleront pour lui, dans son ombre. Il sera bien évidemment le seul à récolter les lauriers.

Il faut savoir, cher Chat, que l’étudiant ne représente pour certains qu’une main-d’œuvre bon marché destinée à obtenir des financements. Ainsi pense, en effet, le professeur chat qui louche maykan alain gagnon francophoniechercheur subventionné qui passe une bonne partie du temps qu’il devrait passer à enseigner, à chercher les meilleurs moyens de ne pas enseigner. C’est quand on lui refuse ses demandes de dégagement et qu’il se voit contraint de donner un cours que le professeur chercheur subventionné révèle sa vraie nature. Pris de frustration, il déverse alors son fiel véhément sur l’estrade, réglant ses comptes, au travers de pauvres étudiants, avec cette administration incompétente qui ne se sait pas, Ventre Saint-Gris ! reconnaître son génie.

Alors, le Chat, que pensez-vous de cette satire ventripotente ? Il me semble vous avoir entendu, plus d’une fois, rire à ventre déboutonné. Auriez-vous reconnu, sous mon dessein de craie, un quelqu’un ou une quelqu’une ?

Je ne prendrai pas la peine de définir le bon professeur. Celui-là, tout le monde s’en souvient. Il n’est pas forcément le plus sympa, le plus drôle, le plus conciliant. Il a peut-être même quelques-uns des défauts cités précédemment, mais il m’a aimée. Aimée suffisamment pour me transmettre quelque chose que je n’oublie pas. Annie Symoniak, Jean Trelca, Georges Laferrière, Nicole Tremblay, Marta Anadon, Luc Vaillancourt, grâce à vous, j’ai aujourd’hui la craie au ventre.

Sophie

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et les Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


La faim, un récit de Denis Ramsay…

16 janvier 2015

La faim : petit extrait de mon autofiction…

En 1967, j’habitais rue Mercier, dans l’est de Sherbrooke. Ma mère s’était enfuie àchat qui louche maykan alain gagnon francophonie Victoriaville après que mon père ait tenté de la tuer devant nous l’année précédente. Mon père, lui, était parti sur une brosse monumentale. Il continuait à travailler assidument, mais il ne passait au logement, un petit trois-pièces, qu’une fois par mois en moyenne. J’avais huit ans et mon frère treize. La fournaise avait rarement de l’huile et nous chauffions le logement grâce au poêle électrique ; nous mettions le fourneau à broil et allumions les quatre ronds à high. Quand nous avions quelques sous, nous partions avec un petit pot Masson pour acheter à un grand réservoir un peu d’huile à chauffage.

Mais le pire était la faim constante, qui n’a rien à voir avec l’appétit précédent un bon repas… La faim permanente est douloureuse. Elle donne un mal de ventre chronique, doublé de reflux gastriques puisque l’estomac n’a rien à digérer. Elle installe une faiblesse envahissante et, lorsque tu es enfant, te fait croire que tu n’as aucune valeur puisque les adultes qui devraient assurer ta survie n’y participent plus… Il y avait un pédophile dans le secteur qui avait proposé dix dollars à mon frère pour coucher avec. Mon frère me faisait faire des détours pour être certain que le vieux vicieux, artiste connu à la télé, ne renouvelle pas son offre avec moi.

Je croyais en Dieu comme tous les enfants, j’imagine, et mon Dieu se nommait Jésus, comme il était normal pour tout bon Québécois catholique. J’avais deux prières. Celle du soir : « Mon Dieu, faites que je ne meurs pas de froid cette nuit. » Celle du matin : « Mon Dieu, faites que je ne meurs pas de faim aujourd’hui. » Il était quatre heures en décembre, donc en fin de journée. J’étais assis à la table de cuisine, dos au poêle, le seul endroit dans le logement qui pouvait prétendre être à la température normale. À huit ans, j’aurais pu penser à jouer, à m’amuser, à voir des amis… Mes seuls amis habitaient le logement voisin, en tout point semblable au nôtre, mais ils vivaient à neuf dans cet espace. Chez nous, c’était le vide parental. Une fois par semaine, le vendredi, nous traversions la ville pour prendre un seul bon repas, toujours un macaroni à la viande, préparé par la blonde de notre frère le plus vieux.

Je regardais par la fenêtre quand j’ai vu des miettes de pain tomber du deuxième étage. Je mis aussitôt mon manteau et commençai à enfiler mes bottes quand mon frère, fier de son autorité, m’interpella en haussant la voix.

— Où tu t’en vas comme ça ?
Il comprenait très bien que lorsqu’il fait 10 degrés à l’intérieur et -10 degrés à l’extérieur, un petit gars de huit ans doit avoir une bonne raison pour sortir dehors, pas juste pour aller jouer… Je répondis plein d’entrain.
— La madame d’en haut vient de lancer du pain dans la cour ; je m’en va le chercher !
— Pas question ! C’est pour les oiseaux ! Qu’est-ce que les voisins vont dire ?

Vous imaginez que je me foutais autant des oiseaux que des voisins. Mais mon frère était plus fort que moi et aimait user de sa force, sa seule valorisation d’enfant oublié dans les méandres de la misère ordinaire. Je ravalai mon enthousiasme et me rassis. Je n’avais rien mangé de la journée ni de la veille…

Mais le lendemain, surprise ! La madame du deuxième nous invita à souper, et pas que des miettes de pain ! Un vrai repas complet avec dessert ! Et à la chaleur en plus ! Je viens de me rendre compte que chaque phrase précédente finit par un point chat qui louche maykan alain gagnon francophonied’exclamation… C’est ainsi que je me sentais. J’étais tellement content : deux repas complets dans la même semaine et nous n’avions qu’à monter un étage… Le repas fut excellent. Il y avait des patates, de la viande (une boulette de bœuf haché) et des carottes. Et surtout, nous avons eu droit à un morceau de gâteau au chocolat… Tout ça dans un logement à la température confortable, assez confortable pour être en manches courtes. J’étais bien et reconnaissant. Mais mon frère m’a retourné chez nous dès la dernière bouchée avalée. Je grognai un peu, mais il insista durement. Je remis donc mon manteau et redescendis dans notre logis sans chaleur.

J’ai su beaucoup plus tard qu’il y avait un prix à ce repas, que mon frère paya de son corps. Il n’avait jamais embrassé une fille de son âge et il eut ce soir-là sa première relation sexuelle complète. Il avait treize ans… Elle avait trente ans… Elle était enceinte de six mois !

  Notice biographique :

L’auteur que nous avons le plaisir d’accueillir se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 : La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un récit de Denis Ramsay…

21 décembre 2014

Il était une fois trois petits pois…

Je suis né dans une famille très pauvre, je vous l’ai déjà dit, mais mes parents ne manquaient pas chat qui louche maykan alain gagnon francophonied’orgueil ou, comme disait mon père, de fierté.  Nous ne mangions pas tous les jours, sinon fort peu.  La recette habituelle : une galette blanche.  Inutile de prendre des notes ; c’est fort simple.  Vous prenez trois cuillerées de farine que vous mélangez avec de l’eau.  (J’ai appris à l’école que ce mélange peur servir de colle en art plastique.) Nous n’avons ensuite qu’à laisser cuire sur un poêle à bois bien chaud, sans gras.  Laissez brûler un peu, puis tournez.  Ça fait sec !

Et quand il n’y avait rien à manger, notre mère disait : « Allez dormir ; vous n’aurez plus faim… »

Évidemment, lorsque nous étions invités dans la parenté, nos parents avaient peur que leurs six garçons se garrochent dans les chaudrons, vident les plats ou, insulte suprême, lèchent leurs assiettes…  Il y avait donc des règles strictes à respecter, qui nous étaient répétées au moins trois fois avant de partir.

1 – On ne se servait pas soi-même : il fallait attendre qu’un adulte, une tante ou notre mère, nous serve ou nous invite à le faire.

2 – On répondait « oui, s’il-vous-plait » ou « non, merci ».  À la rigueur, on pouvait toujours répondre « S’il-vous plait » pour dire oui ou « merci » pour dire non, ce qui portait parfois à confusion.  Est-ce que l’enfant disait « merci » pour dire non ou pour dire qu’il était content ?
3 – On ne demandait rien qui ne nous avait pas été offert, même pas le sel, dont il ne fallait pas abuser.

4 – Une fois le repas terminé, il fallait refuser toute nouvelle portion offerte et, pour être certains que tout le monde comprenne que nous n’avions plus faim, ce qui n’était jamais le cas, il fallait laisser un peu de nourriture dans l’assiette !

5 – Et, évidemment, il ne fallait pas lécher son assiette !

Vous comprenez le dilemme d’un enfant qui a très faim, mais qui, pour préserver l’orgueil du père pourvoyeur, devait laisser de la nourriture qu’il aurait bien avalée.

Pour la viande, je laissais le gras, que je n’aimais pas de toute façon.  Je laissais sans problème un morceau de patate.  Mon problème se manifesta lorsque je découvris les pois verts : j’ai adoré !  Mais combien devais-je en laisser dans mon assiette pour faire croire à ma tante que je n’en voulais plus, et pour satisfaire mon père et ne pas être puni au retour à la maison ?  J’hésitais entre deux ou trois petits pois verts à abandonner dans mon assiette, bouffe qui ne serait pas gaspillée pour autant.

Ma tante avait une habitude qui pouvait être mal interprétée.  Elle disait toujours avec insistance, pour vider ses chaudrons des restants : « Mangez !  Mangez !  C’est pour donner aux cochons de toute façon ! » Elle ne nous traitait pas de goinfres…  En fait, elle parlait au pied de la lettre.  Tout restant de table, qu’il provienne de l’assiette ou du chaudron, finissait dans les chaudières des porcs.  J’ai compris plus tard que le symbole de l’économie, la tirelire en forme de petit cochon, venait de cette habitude paysanne d’engraisser les porcs avec les restants pour ne perdre rien de comestible.  Les cochons, ça bouffe n’importe quoi, même du bacon et du jambon !

Mon problème restait entier et je pris finalement ma décision.  Je me dis qu’entre deux et trois, il y avait deux et demi.  Je décidai donc de laisser deux petits pois verts et demi !  Avez-vous déjà essayé de couper un petit pois en deux ?  Avec un couteau qui ne coupe pas ?  Je réussis et j’en étais fier.  Alors que je repoussai mon assiette, juste au moment où ma tante lançait son fameux : « Mangez !  Mangez !  C’est pour donner aux cochons, de toute façon ! »  Tenant bien haut le chaudron de petits pois, elle montra qu’elle n’était pas dupe du mensonge familial et qu’elle m’avait vu faire.  Elle versa donc, sans attendre ma réponse, le contenu du récipient dans mon assiette, en prenant soin de ne pas toucher aux deux petits pois et demi que j’avais pris soin de mettre de côté, pour faire croire que je n’en voulais plus

 Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieL’auteur que nous avons le plaisir d’accueillir se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 : La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance… »

23 avril 2014

Neiges

Tes bottes gisent derrière toi.  Emprisonnées dans la neige.  En chaussettes au milieu du sentier, tu essaies d’avancer puis, désemparé, tu te tournes vers moi.  Tu es encore si petit.  Trop petit pour toute cette neige.

Je te rejoins.  Le temps de récupérer tes bottes, de les enfiler dans tes pieds, de resserrer leurs attaches, et te voilà reparti.  Encore une fois, tu insistes pour marcher devant.  Même au risque de t’enliser, tu refuses de suivre mes traces.  Tu avances sans te soucier de moi, tout à tes découvertes.

Dans la forêt alourdie du trop-plein des neiges tombées, le vent invite à la danse les cimes des épinettes.  Sitôt,  elles s’animent, se secouent, se déhanchent, éparpillant au-dessus de nos têtes une nuée de flocons.  Toi, émerveillé, tu regardes ces étoiles éphémères se poser doucement sur le ciel bleu de ton parka.

Ensuite, tu reprends la route.  Autour de toi il y a tant à découvrir.

Plus loin, nous croisons quelques pistes fraîches.  Ici, un lièvre et un renard ont traversé le sentier avant de s’enfoncer dans les bois.  Tu veux savoir ce que racontent leurs traces.  Où est passé le lièvre et pourquoi il s’est attardé sous les conifères, si le renard l’a suivi, s’il a fini par l’attraper.

Tu as toujours des tas de questions en réserve.

Un coup de vent agite à nouveau les cimes des épinettes.  Tu lèves la tête, fasciné par tous ces flocons qui, traversés par un rayon de soleil, flottent maintenant dans l’air en fine poussière aux éclats cristallins.

Bientôt tu connaîtras les neiges qui tombent en rafales, celles qui nous fouettent le visage et nous forcent à accélérer le pas.  Celles qui, lourdes et collantes, agglutinées en peaux de lièvre, estompent ou voilent le contour des choses.  Celles que le blizzard soulève en tourbillons au milieu des grands champs.  Celles qui, au cœur des tourmentes, ciel et terre confondus, nous inventent un blanc pays où la devise est « Je me perds »…  Toutes ces neiges que, sur le sol, le vent prend plaisir à façonner à sa guise en vagues, dunes et récifs, en collines, vallons et congères.

Tu connaîtras aussi les jours de grand froid, les mains glacées, les joues rougies, les pieds gelés.  Les nuits de février où, transi, on se retire, se replie, se retranche, se recroqueville.  Et peut-être encore des hivers qui s’attardent, s’acharnent, s’entêtent et s’éternisent.

Tu t’es arrêté.  Immobile, tu m’attends.

À l’écart du sentier, une perdrix dans la neige a déployé ses ailes avant de s’envoler.

Tu as grandi.  Si vite que je n’ai pas eu le temps de te raconter dans les mots des nomades le cycle des neiges.  Kun, kun-nipi, kunapui, kun-nipiu, kun-nipiuakamu. Des neiges fondantes aux neiges fondues, des neiges mêlées d’eau aux eaux mêlées de neige.  Toutes ces eaux qui bientôt couleront de la montagne et viendront gorger les ruisseaux et les rivières jusqu’au débordement.

Le temps a passé si vite.  Déjà ta première peine d’amour.

Et moi qui n’ai pas eu le temps de te dire que, passé la crue des eaux, on finit toujours par oublier le souffle rauque de l’hiver.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un récit d’enfance de Karine St-Gelais (suite)… » »

5 février 2014

Le Petit-Prince d’Adeline

Chez grand-mère, le soleil se levait toujours dans la fenêtre de la petite chambre bleue. La chambre des invités, la suite des rêves, comme elle aimait si bien la surnommer. Les draps sentaient l’air frais et tout l’amour qu’elle mettait, chaque jour, à les étendre sur son immense corde à linge qui surplombait le terrain en angle. Je l’entendais, de la chambre, réprimander Petit-Prince, son volatile de compagnie, qui se posait toujours près de son gâteau « radio » et de sa tarte au sucre blanc. Ces deux éléments trônaient sur le comptoir de la cuisinette et parfumaient le rez-de-chaussée, jusque dans ma couchette.

Petit-Prince était un adorable serin jaune, au chant angélique, qui enchantait Adeline, ma grand-maman. Tous les matins, il l’accompagnait pendant son récurage de casseroles et ses préparatifs interminables pour le dîner ou le souper à venir. Parfaite ménagère et cuisinière hors pair, ma grand-mère entretenait sa maison avec passion pour que nous nous y sentions confortables. Debout depuis l’aube, habituée de nourrir une ribambelle d’enfants, elle donnait vie à cette maisonnée. Une forcenée. Ronde, pas très haute et portant toujours un splendide brushing blond jauni, elle écoutait marmonner son vieux mari qui se berçait dans sa chaise, tout près. De temps à autre, elle passait la main sur ses jambes gonflées de varices bleues, conséquences d’une vie de service.

Grand-père Romuald sortait tout juste du lit ; il était vêtu de sa camisole blanche et de son short très court. Il nous dévoilait ses jambes maigrichonnes et blanches. Grand-mère lui lançait toujours gentiment que la semaine de la canne blanche était enfin arrivée… Cela me faisait sourire, et elle le savait. Je me levais toujours attirée par l’odeur sucrée du prochain repas. Les weekends en leur compagnie étaient aussi délicieux qu’un pain d’épice, aussi merveilleux qu’un voyage décapant dans un autre monde.

Mes yeux bleus criaient famine, tandis que grand-père essayait de chausser ses vieilles sandales de cuir, assis dans sa chaise de bois, sous la cage dorée de Petit-Prince. Ensemble, ils délimitaient la salle à manger du salon adjacent.

Je m’asseyais toujours à la même place, face à la fenêtre, dos contre le mur, pour mieux admirer le magnifique déjeuner que grand-mère m’avait amoureusement concocté. Aujourd’hui, on se demanderait pourquoi ces amoureux d’antan sont restés ensemble si longtemps malgré leurs différences ? Mais moi, je voyais deux personnes perdues qui avaient un ardent besoin l’une de l’autre et qui se complétaient par leurs qualités et manques respectifs.

— Bon matin, ma fille, me disait-elle doucement.

Je remarquai le magnifique gâteau blanc, enrobé de meringue, tout juste sorti du four. Elle m’avait préparé mon gâteau préféré, son merveilleux gâteau « radio ». Ne se souvenant plus du nom de ce somptueux dessert, elle l’appelait ainsi, étant donné qu’elle avait obtenu la recette d’un cuisinier à la radio.

— Deline ! criait affectueusement grand-père, le souffle rauque. Ton oiseau n’a pas chanté ce matin ?

— Pourtant, je l’ai nourri comme d’habitude. Ça doit être son espèce de toupet jaune-brun qui lui tombe sur les yeux et l’empêche de gazouiller autant qu’il le devrait, répondait-elle.

— Deline ! criait de nouveau Romuald en retenant sa respiration pour passer sa chaussure gauche.  Bon sang ! Mes bas sont maintenant orange !

— Quoi !

— On dirait que le tapis du salon est plus foncé qu’hier ? disait mon grand-père.

— Oui ! C’est vrai, je l’ai « teindu », je trouvais qu’il avait perdu un peu de sa fraîcheur. Je trouve aussi qu’il est beaucoup trop long, Romuald.

De nature économe, ce couple bien assorti, malgré les apparences, n’avait pas les moyens de changer le tapis du salon qui avait presque l’âge de mon père. Même si je n’avais que treize ans, je comprenais la complicité qui les unissait dans le mariage depuis tant d’années. J’étais une spectatrice subjuguée. Je me délectais de leurs répliques uniques. Ma grand-mère me rappelait avec tendresse, pendant son repassage, que j’aurais dû encore « catiner » à mon âge. Un verbe de son jargon qui signifiait qu’elle souhaitait secrètement me voir encore jouer à la poupée. Une douce façon de me dire que je grandissais un peu trop vite à son goût.

L’avant-midi était passé. Romuald et moi nous bercions sur le balcon, croyant inhaler l’odeur des terrains avoisinants frais tondus. Soudain, Romuald remarqua encore quelque chose d’étrange à travers la grande fenêtre du salon. Une autre péripétie époustouflante se préparait…

— Deline !

— Quoi ?

— Ton serin !

— Quoi, mon serin ?

— Petit-Prince est chauve !

— Je sais ! Je lui ai coupé le toupet après dîner.

— Quoi ?

J’étais complètement attentive.  Cette charmante grand-maman, dans son innocence, avait cru que le petit duvet frontal de son Petit-Prince était de trop…  Mais, depuis le délicat toilettage, Petit-Prince ne chantait finalement plus du tout. Probablement gêné par sa nouvelle coiffe, que reflétait  le petit miroir de sa cage suspendue. Mon grand-père eut la brillante idée de proposer à Deline de téléphoner à la tribune téléphonique d’un certain vétérinaire qui répondait aux questions des auditeurs en direct…

C’est ce qu’elle fit. Et tout le quartier put entendre l’animateur des ondes rire à s’en fendre l’âme en écoutant l’histoire horrifiante de Petit-Prince, le serin de Mme Adeline qui était inquiète de la santé mentale de son charmant compagnon, normalement si porté sur la mélodie.

« Il ne chante plus, monsieur le vétérinaire », lui lançait-elle sans retenue, d’un ton austère.

Par cette prestation farfelue, ma grand-mère devînt et demeura une légende à Grande-Baie.

Mes grands-parents étaient pour moi un théâtre traditionnel à eux seuls. Je jouissais régulièrement de ces curieux polichinelles qui me racontaient, à leur façon, l’histoire de leur petite contrée, de leur insolite rencontre.

Je revenais tout juste à l’intérieur avec Romuald, jeu de cartes à la main. Lorsque grand-père fût estomaqué par quelque chose d’autre qui attira son attention…

— Deline !

— Quoi !

—  Le tapis !

— Quoi ! Le tapis ? Ah oui, je rêvais d’un tapis à poil court, alors je suis allé chercher ta tondeuse pour le raccourcir…

Je connus le plus extraordinaire fou rire que peut expérimenter une préadolescente. Moi et grand-père, sans le savoir, nous étions délectés, non de l’odeur du gazon frais coupé, mais plutôt de la tonte inattendue du tapis fraîchement lavé et recoloré.

J’avais une grand-maman exceptionnelle.  Je ressentis cruellement son départ.

Une petite vie, de petites misères et un cœur gros comme la Terre la définissaient.  Il manque aujourd’hui un arcane majeur à notre bonheur.

Qu’est devenu Petit-Prince ?

Les ragots voudraient qu’il ne se soit jamais remis de cette aventure. Et même si notre Adeline n’est plus de ce monde, lorsque je vois un oiseau se poser un peu trop près, je m’interroge toujours sur sa provenance…

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com »


Rétrospective : Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…*

9 décembre 2013

L‘usine qui crochissait les bananes…

(Hommage à Romuald, mon grand-père paternel.)

Cher grand-papa, un invétéré raconteur et inventeur de mots saugrenus. Il savait comment me prendre au piège et me laisser languir sur un ravageur « peut-être », ou un fracassant « et si c’était vrai »…

J’avais tout près d’une dizaine d’années, le regard de l’innocence toujours pendu sous mes sourcils en accents circonflexes. Une incroyable naïveté me caractérisait. Grand-papa Romuald aimait beaucoup se jouer de moi.

Ce matin-là, j’étais anxieuse et un peu fatiguée d’une nuit passée à rêver de cette journée. Sur la route qui nous menait, moi, grand-père Romuald et papa Germain, vers Tadoussac, je somnolais sur le siège arrière confortable, regardant le magnifique paysage du Fjord qui s’allongeait. Le bruit sourd de la vielle Tempo blanche de grand-père alourdissait doucement mes paupières. Soudain, apercevant à travers la fenêtre une usine, tout près de Sacré-Cœur, grand-père, entre deux songes maritimes, me sortit du sommeil.

— Ben oui, Germain, voyons, tu ne te souviens pas de l’énigmatique usine qui crochissait les bananes ? En voici justement une excellente réplique à la québécoise.

Comme il savait si bien le faire, il venait de piquer ma curiosité. De son long bras frêle, il pointait une grosse usine qui lui semblait déserte. J’en oubliai alors les baleines bleues, celles avec des bosses, ainsi que les petits et les grands Rorquals, pour en savoir plus sur cette mythique usine…

— De quoi parles-tu, grand-papa ? lui demandai-je.

— Ben voyons, Catherine, tu ne connais pas l’usine qui crochissait les bananes ?  Et je dis crochissait, car malheureusement, aujourd’hui, elle n’existe plus. Je te raconte.

Il y a longtemps…

Il débutait toujours ainsi, cet homme amaigri par la vie que je trouvais si amusant. De cette façon, il se protégeait d’éventuelles représailles et plissait son front dégarni pour appuyer ses dires. Mon père cachait son envie de rire derrière ses taches de rousseurs.  Je le voyais dans le rétroviseur.

Entre l’équateur et la mer des Bermudes, débuta-t-il, se trouvait une île qui supportait une immense usine, en constante production. Jour et nuit y travaillaient des hommes à la peau sombre. Leur dos était brûlé par le soleil des après-midis sans parasol. Les splendides bananes arrivaient, cordées et en nombre exponentiel, dans les sous-sols de ce gratte-ciel. Ils crochissaient ces fruits. Parce qu’au départ, petite Catherine, les bananes arrivent droites ;  non croches comme tu les vois régulièrement à l’épicerie. Et, bien sûr, une de ces usines a essayé de s’implanter ici, dans notre magnifique région.

Me souvenant de photos de bananiers, exhibant leurs bananes déjà croches, je restais perplexe. Il continuait de me regarder fixement, à travers cette horrible paire de lunettes carrée qui lui pendait au bout du nez…

— Hein ? m’exclamai-je. Voyons ! J’ai déjà vu des bananiers, et les bananes suspendues sous leurs feuilles étaient déjà courbées.

— Où as-tu vu cela, Catherine ?

— À LA TÉLÉ !

— Bien voilà ! Il ne faut pas tout croire ce que l’on voit à la télé, mon enfant. Oui ! Oui ! C’est grand-papa qui te le dit ! Les bananes arrivent droites, et les employés les crochissent, une par une.

J’étais en grande réflexion et dans l’obligation de me ranger de son côté, vu que je n’en avais jamais vu en vrai.

Le magnifique paysage continuait de défiler, lustré d’un magnifique soleil d’été. L’odeur infecte du poisson commençait à se faire sentir à travers la glace entrouverte du conducteur, mon papa, le meilleur complice que pouvait avoir Romuald. L’eau fraîche et vivante reflétait le ciel comme un immense miroir bleu. C’était une journée venteuse qui nous renvoyait le parfum du grand rivage. Nous étions tout près de ces immenses mammifères marins qui accompagnaient mes rêves des derniers jours.  J’étais dans un état d’euphorie indescriptible. Grand-papa, d’un sérieux désarmant, attendait toujours ma riposte de petite fille embrouillée, avant d’embarquer dans l’immense paquebot…

— Ben voyons ! Hein, ça se peut papa ?

— Ben oui ! Hein, Germain, que ça se peut ?  Tu es venu, tout petit, la visiter avec moi et ta mère. Aujourd’hui, ils injectent un produit dans la banane qui fait jaunir sa peau et retrousser automatiquement ses extrémités, car au départ elle est droite et bleue.

Oh, là ! C’en était trop.

Ce que je ne voyais pas, c’était l’envie de mon père de s’esclaffer, du haut de ses cinq pieds et dix pouces, en voyant mon air ébahi. Mais il restait de marbre, supportant de son mieux l’histoire de cette usine bizarre, au milieu de nulle part, pour travailler nos superbes bananes domestiques, avant leur arrivée au Canada.

L’après-midi se passa sans encombre, et la vue des baleines m’enchantait.  J’étais comblée par tant de beautés sauvages.

Au retour, alors que mes doigts fouillaient la chair d’un homard, dans un chaleureux petit restaurant des Escoumins, grand-papa tenait toujours le même discours, tenait encore mordicus à ses pieux mensonges…

— Tu sais, Catherine, si tu manges trop de bananes maintenant, le produit à l’intérieur peut t’intoxiquer !

— Comment ça ? fis-je.

— Bien, tu pourrais attraper la maladie de la banane en folie…  Ce n’est pas dangereux, jeune fille, t’inquiète pas ! Mais, elle déclenche le syndrome de la peau trop courte. Comme la banane, tes orteils vont retrousser.

— Hein ! m’exclamai-je, réveillant les clients de la table voisine qui avaient le nez enfoncé dans leurs généreuses langoustes. Heureusement, le restaurant était empreint d’une ambiance à la bonne franquette, et tous riaient de bon cœur.

C’était trop pour papa qui s’étouffa avec une gorgée d’eau… Et moi, j’entrepris une sérieuse remise en question…

— Ça se peut pas !

— Et si c’était vrai ?… extravagua mon cher grand-père.

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé son récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines.  Et ce rappel de ces paysages tadoussaciens convient en ce printemps qui discrètement annonce l’été…   Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

16 avril 2013

L’enfant qui dessine

J’observe cette petite fille, et l’expression sur son visage angélique m’attendrit.  Sa peau laiteuse et ses lèvres alizarine dégagent une candeur.  Telle la pureté recherchée dans une aquarelle, son regard cristallin reflète la lumière.

J’imagine sa chambre à coucher où s’étalent des jouets et des peluches : elle y porte peu d’intérêt.  Ce qui la captive, c’est le dessin.  Sa joie est évidente lorsqu’on lui présente une feuille blanche et une boîte de bâtonnets de couleur.  Elle tient dans ses mains un pastel gras et apprend ainsi à synchroniser mouvements et imagination.  À travers ses créations, on saisit ses attentes, ce qui la fait sourire ou pleurer.  Elle devient un livre ouvert qu’on se plaît à lire pour mieux la connaître.  Je la nomme affectueusement « L’enfant qui dessine ».

Un de ses croquis représente une petite fille qui trotte sur un cheval dans un pré fleuri.  Depuis sa naissance, elle admire du haut de ses trois pommes, un Pur Sang qui gambade derrière sa maison.  J’en déduis qu’un de ses rêves est de monter à cheval.

Je lui souhaite de trouver les couleurs adéquates à la création des tableaux qu’elle aura dans le cœur.  En grandissant, son dessin évoluera, les traits se raffineront.  D’un coup de crayon, elle fera vivre ses personnages.  Fondus au papier, les jeux d’ombres et de lumières feront la fête.  Vivant ses émotions, elle projettera la gamme complète des nuances : le rose tendre de ses ciels rappellera ses amours de passage, le bleu des eaux, sa sensibilité, et le vert tendre des forêts, sa fraîcheur.  L’équilibre des formes et la perspective enrichiront ses paysages.

L’art éveillera son imagination.  Avec ses pinceaux, elle pourra peindre un monde sans frontière : du Palais des Vents aux jardins du château de Versailles.

Je voudrais que l’espoir redonne le sourire à l’enfant qui l’a perdu.  Car d’un sourire naît un autre sourire, et ainsi se répand le bonheur.  J’aimerais que la nature ne cesse jamais son harmonie acoustique.  Que les chants d’oiseaux, les cris des batraciens et des insectes, le vent soient entendus…  Je souhaite que la beauté du monde illumine les cœurs et qu’elle soit source d’inspiration pour  « l’enfant qui dessine »…

Virginie Tanguay

Notice biographique de Virginie Tanguay

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage, son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

15 janvier 2013

Décalage sauvage

Illustration de Silvère Oriat

Illustration de Silvère Oriat

Cinq heures cinq, la sonnerie du réveil abhorré retentit.  Le petit ourson, que la jeune fille avait affectueusement affublé du doux nom de Meussieur Nounours, laissa échapper un léger râle.  Et le bip éreintant continua sa course.  En vérité, il ne l’aimait pas vraiment ce bruyant squatteur, Meussieur Nounours, non !  Déjà quand il avait fait son entrée rocambolesque, il avait eu un mouvement de recul devant son air trop sûr de lui.  Ce nouveau venu avait commencé à dicter sa loi dès l’aube, dans la Chambre du deuxième étage : quand il se réveillait, il criait de toutes ses forces pour enfin ne plus être le seul éveillé.  Le réveil était insomniaque et égocentrique, disséminant ses cris hystériques à l’infini.  Il se plaisait à dominer, bien qu’il se laissât bouffer par le temps, en totale soumission.

Meussieur Nounours était le plus ancien résident de la Chambre du deuxième étage, et ce n’était pas cet arrogant qui allait l’en déloger !  Il se souvenait, quand lui était arrivé, peu glorieux, tête baissée, traînant les pieds : la princesse de la Chambre du deuxième étage s’était baissée dans un silence presque solennel, l’avait pris dans ses bras et l’avait embrassé.  C’était son premier baiser.  Depuis, jamais elle ne l’avait abandonné.  Au cours de ces quinze dernières années, elle lui avait toujours accordé la même place, lui confiant le moindre de ses secrets.  Et il buvait Ses paroles et se les répétait en boucle pour ne jamais oublier.  Il trônait, tel un souverain, sur Son lit, un peu fier et heureux.

Meussieur Nounours portait un amour démesuré à Samantha, qui était devenue une belle jeune fille.  À vingt ans déjà, elle conservait toujours en elle son âme d’enfant.  Mais il s’était bien rendu compte qu’elle ne l’aimait plus de la même façon…  Il l’avait vu un jour, à travers le carreau poussiéreux, dans les bras de « Nicolas » – ce qu’elle lui avait confié le soir même.  Dès ce jour, il avait compris qu’ils ne se marieraient jamais, comme jadis elle le lui avait promis, que jamais plus il ne goûterait à la douceur de Ses lèvres, comme au premier jour.  Depuis il vivait avec une peur au ventre, celle d’un jour ne plus pouvoir s’assoupir contre Sa peau qui le réchauffait les nuits d’hiver et qui le rassurait dans ses rêves agités.

Ce matin-là, Samantha frappa d’un coup sec sur le réveil provocateur.  Le misérable termina sa vie par terre, un peu décomposé.  Meussieur Nounours retint son souffle, jamais il n’avait vu la princesse dans un tel accès de colère.  Après tout, le réveil n’avait fait ni plus ni moins qu’à son habitude, et on avait fini par s’y habituer… avec le temps.  Meussieur Nounours frissonna.  Il s’efforça d’esquisser son plus beau sourire, se serra contre elle, espérant se rendormir et se réveiller à ses côtés dans ce cadre harmonieux, sans violence, oui, sans violence…  Ce n’était qu’un cauchemar !

Un souffle glacé réveilla Meussieur Nounours, mais Samantha était déjà partie.  Affecté, il se pencha au-dessus du lit, et une larme ruissela sur le réveil gisant au sol.  Il était mort à six heures, emportant avec lui le temps et sa notion.  Dehors, les oiseaux migraient vers d’autres horizons.  Dedans, Meussieur Nounours faisait les cent pas.  Pas un bruit dans la Chambre du deuxième étage.  Un silence blessant qui le rongeait au fond de lui, jusque dans sa poche dorsale.  Là où Samantha avait caché ses trésors d’enfant, juste avant de mettre Son doigt contre sa bouche.  Lui s’était plongé dans son regard et avait prié de toutes ses forces pour s’y noyer.  Mais il n’avait pas été exaucé.

Le temps semblait s’être arrêté dans la Chambre du deuxième étage.  D’habitude, il trouvait toujours une occupation avant le retour de sa princesse.  Transporté par son amour inconditionnel, il regardait Ses photos, lisait Ses mots, s’enivrait de Son parfum…  Mais aujourd’hui, son cœur battait un tempo instable, un peu trop fort et un peu trop faux.  Le soleil finit par se coucher, sans avoir vu passer la journée, à l’inverse de Meussieur Nounours qui, lui, suffoquait en une éternité figée.  D’en haut, il entendit la porte d’entrée claquer comme une détonation brutale, tel un mauvais présage.  Des pas lourds et pressés.  Un étranger ouvrit la porte de la Chambre du deuxième étage, un homme qu’il n’avait jamais vu, un homme qui avait, dès cet instant, souillé son paradis secret.  Deux autres hommes le suivaient, l’air hautain, le regard froid.  Ils se dirigèrent vers Meussieur Nounours d’un pas sûr, et le soulevèrent, ignorant son âme qui hurlait.  Puis ils le jetèrent, comme une vulgaire chose, dans le coffre de la voiture.  Dans l’obscurité, il ne pensait pourtant qu’à sa lointaine princesse.

La voiture s’arrêta sèchement.  Les trois hommes en sortirent, emportant Meussieur Nounours pour l’enfermer dans un sac en plastique.  À travers son sac transparent, il semblait un simple spectateur du monde, passif dans sa prison plastifiée.  Mais rien ne lui faisait plus mal que la simple pensée de ne plus jamais voir sa belle.  Tout à coup, deux yeux se posèrent sur lui.  Ces yeux, les yeux de la mère de Samantha.  Samantha, sa princesse, Samantha, son joyau, Samantha, sa lumière.  Un peu plus mouillés que d’habitude, mais bien ces mêmes yeux qu’il croisait chaque matin.  Les yeux mouillés le sortirent de son sac, sans le lâcher du regard de plus en plus humide, prenant une profonde inspiration avant de l’enlacer et de lâcher un timide « oui ».  Le premier homme, celui qui avait violé l’intimité de la princesse tout à l’heure, le saisit sans s’attarder sur la larme qui venait de tomber de son œil noir et rayé.  Il le retourna machinalement, et le cœur de Meussieur Nounours cessa de battre au moment où la fermeture éclair s’ouvrit dans son dos.  On le jeta à terre, le privant de ce qui lui restait de dignité.

Dans la poche cachée, on trouva une mèche de cheveux, une bille, un bracelet de petite fille, trois photos, un mot doux, une bague en argent et un sachet d’ecstasy.  Celui qui avait fait la perquisition chez madame la maman de Samantha s’empressa d’aller déposer la pièce à conviction en sûreté.  On apporta ensuite un drap noir pour recouvrir le corps de Mademoiselle Samantha, duquel ruisselait du sang qui alla se mêler au corps inerte de Meussieur Nounours, à présent à ses côtés pour l’éternité.

Notice biographique

myriamoh1111Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

6 novembre 2012

Paradis perdus

Voilà déjà une éternité que Mathilde patiente dans cette immense salle d’attente.  Ils sont des milliards, et au fil des heures encore davantage, assis sur des bancs, adossés au mur, allongés par terre, à s’impatienter.  Tous, le regard oscillant entre un bout de papier et le compteur qui trône au-dessus de l’antichambre.  À chaque bip, mécaniquement, chaque pupille fait un rapide aller-retour.  Et chaque fois, un soupir général s’échappe de toutes ces mines défaites.  Bip.  Mathilde jette un œil sur le compteur : 999 999 945.  Puis sur son bout de papier à elle : 1 000 000 003.  Ça approche…

Bercées par ces tintements quasi réguliers, ses paupières s’affaissent doucement.  Son esprit s’échappe, loin de cette pièce démesurée et froide.  En un bord de mer.  Et ces bips crispants sont vite remplacés par l’éclat des vagues qui viennent cogner les rochers.  Sans s’en apercevoir, Mathilde esquisse un sourire.  Soudain, elle sent quelque chose pénétrer dans sa bulle.  En un sursaut, ses paupières se soulèvent.  Elle perçoit la main de son voisin de banc, tentant de lui subtiliser son bout de papier.  Elle lève les yeux vers le compteur : 1 000 000 003.  Elle se lève d’un bond, lui adresse un regard mauvais, et perd son sourire qui explose sourdement au sol.  Le type jette violemment son pied dessus pour en anéantir les dernières bribes.  Pauvre type, marmonne-t-elle.

Au guichet, une dame d’une cinquantaine d’années l’accueille avec une moue fatiguée.

— Bonjour.  Quelle est votre requête ?

— Je souhaiterais obtenir un passeport pour le bonheur !

La guichetière laisse échapper un sourire narquois.

— Tout le monde vient ici pour ça, madame !  Il faudra m’en dire plus.  Dans quel domaine ?  Travail ?  Amour ?  Famille ?  Autre ?  Pour combien de temps ? Six, douze mois ?  Rayez les mentions inutiles.

— Ben…  Dans ma vie, dans tous les domaines.

Cette fois-ci, la guichetière lâche un rire ronflant qui réveille les quelques malheureux qui ont eu l’infortune de s’endormir dans cette salle d’attente infinie.

— Bon, assez plaisanté, je vous donne le formulaire à remplir.  Vous y joindrez une photocopie de votre carte d’identité, de votre extrait de naissance, ainsi qu’un curriculum vitae et une lettre de motivation.  Sa main se dirige vers le bouton pour ajouter un chiffre au compteur, quand Mathilde hurle :

— Non, mais… Vous savez depuis combien de temps j’attends ici ?!

— Comme tous ceux qui patientent ici a priori…  Avec un dossier complet de surcroît.  Au revoir, madame.

Devant tant de mépris, les mots lui manquent.  Elle baisse la tête et se résigne, lâchant un au revoir pétri d’amertume avant d’accéder à la sortie, formulaire entre les mains.

Tant pis.  Elle avait perdu assez de temps à attendre ici.  Elle n’y retournera plus, c’est décidé, pense-t-elle, en jetant ce foutu formulaire dans la première corbeille qu’elle croise.  Tant pis.  Sa vie suivra le même chemin qu’elle avait toujours emprunté.  Elle se lèvera tous les matins, sans envie, sans sourire, pour passer la journée à faire ce boulot qu’elle déteste.  Tant pis.  Elle rentrera chez elle, tous les soirs très tard, sans envie, sans sourire, pour affronter ces nuits vides et fades.  Tantôt à s’abrutir devant un programme télé.  Tantôt dans les bras d’oiseaux de passage.  En attendant le jour suivant.  Et cætera.  Tant pis.  Elle avait sûrement mérité tout ça, après tout.  Sinon pourquoi ?  Avant de rentrer chez elle, elle pénètre dans un parc qu’elle distingue pour la première fois, se pose sur un banc, prend sa tête entre ses mains et laisse échapper quelques larmes.

À quoi bon tout ça ?  Elle se pendra demain, peut-être.  Elle relève la tête pour perdre son regard contre l’horizon, quand elle perçoit deux autres yeux perdus contre son corps à elle.  Leur propriétaire s’approche d’un pas lent, et d’un ton chaleureux l’apostrophe :

— Alors, mademoiselle, on a perdu son sourire ?

— Oui, dans une poubelle un peu plus loin, lui répond-elle en désignant le grand bâtiment gris.

— Je vois…  On a suivi le troupeau pour chercher son passeport pour l’enfer ?

— Vu le sourire que vous affichez, vous avez dû l’obtenir, vous.  Vous êtes méprisant.  Et… merde, allez vous faire foutre, avec votre bonheur, et laissez-moi tranquille !

— L’obtenir ?  Leur bout de papier de misère ?  Dieu m’en garde, ma belle, je vise un peu plus haut que ce pseudo bonheur en CDD.  Pas vous ?

Le sourire qu’il affiche l’écœure.  Mais, curieusement, sa présence l’apaise.  Il tend sa main vers elle :

— Venez, il faut que je vous fasse découvrir quelque chose…

De toute façon, elle n’a plus rien à perdre.  Elle le suit.

[…]

L’orée d’un bois.  Mathilde affiche une moue dépitée.  Ce type est probablement un dégénéré de plus qui aspire à une coucherie sauvage.  Tant pis.  Il faudrait vraiment qu’elle arrête d’espérer ce « elle ne sait quoi ». Mécaniquement, elle déboutonne son chemisier, quand la main de l’inconnu l’arrête.

— Entrons, et venez découvrir un autre monde que celui que vous ne connaissez que trop.  L’homme se penche pour ramasser quelque chose, et se relevant, il lui tend une fleur sous le nez.

— Respirez…

Mathilde obtempère et inspire profondément.  Une question glisse sur les lèvres de l’homme :

— Que sentez-vous ?

— C’est étrange, c’est l’odeur de la crème brûlée que ma grand-mère me préparait le dimanche…  Euh…  Non…  C’est le parfum d’un bord de mer…  Plutôt celui d’un champ de blé, peut-être… Ou…

L’homme reprend :

— Ou ?

Mathilde ne répond pas.  Elle laisse son esprit voguer en ces souvenirs d’un temps oublié.  Puis, reprenant ses esprits, elle le questionne à son tour :

— Qu’est-ce que c’est, ce truc ?  Une drogue ?

— Pas le moins du monde, jolie demoiselle.  C’est votre premier pas pour regagner petit à petit les petits bonheurs de la vie.  Souhaitez-vous poursuivre la visite de ces paradis perdus ?  Déstabilisée, Mathilde baisse sa garde et opine de la tête, un sourire au bord des lèvres.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

15 juin 2012

Tong ! Tong !…

 J’ouvre une armoire. Une casserole, et d’autres casseroles. Je prends la plus grosse, la dépose sur le comptoir. Je l’observe, elle ne bouge pas, triste, inutile, éloignée de ses congénères. Je lui cherche un ami. Eurêka ! Je tire le tiroir, déniche une louche et la dépose près d’elle. Rien n’arrive. La casserole ne réagit pas. La louche se demande encore ce qui se passe. D’un ennui mortel.

Quoi faire de la casserole, de la louche, de ma vie ?

Et si…

Je saisis la louche, j’attrape la casserole, et je frappe.

Tong !

Wow ! Quel effet ! Je recommence. Tong ! Tong ! C’est amusant !

Je recommence plus fort. Tong ! Tong ! Tong !… Extraordinaire ! La casserole s’anime. La louche trépigne. Doux concert de vie. Quelle découverte !

Je sors dans la rue. Tong ! Tong ! Tong !…

Je me nomme Pu Capable. Je rêve d’un monde meilleur. Comme mes parents, hier encore, comme mes enfants, demain. Je ne sors guère. Facebook m’accapare. Parfois, je mets le nez dehors, je tiens un i-téléphone. Je suis solitaire. Je l’assume.

Mais là, tout change. Des gens me toisent, d’autres sortent, je ne les connais pas, des gens de mon âge, des vieux, des enfants. Ils tiennent une casserole, une cuillère, ils frappent, Tong ! Tong ! Tong !… Ils rient, ils chantent, et Tong ! Tong ! Tong !… En avant, dans la rue, au diable celui qui est en retard au travail ; au diable celle qui accouche dans sa voiture ; au diable celui qui loupe son entrevue. Au diable le monde ! Moi, je veux être libre. Et le Tong ! Tong ! Tong !…, le plaisir de taper sur quelque chose, de donner vie à la casserole, à la louche, à soi. Être avec les autres, rire, chanter, marcher, oublier Facebook, Twitter, les jeux vidéos, la télé. Filmer mes nouveaux amis avec mon gadget multifonction, sortir de moi-même, redonner un sens à ma vie. Une étincelle de bonheur.

 Pourquoi la casserole ? me demande-t-on. Pourquoi la cuillère, pourquoi le Tong ! Tong ! Tong !… ? C’est simple : pour l’éducation libre, contre l’État, contre ci, contre ça. Tong ! Tong ! Tong !… À bas, la création de richesses ; à bas, les riches qui travaillent et travaillent, qui se remplissent les poches. Bientôt, ils me nourriront, moi, qui n’ai pas osé, qui attend mon dû. Bientôt, l’État providence. Tong ! Tong ! Tong !… Tout gratis, tous heureux, avec l‘argent des péréquations et celui des autres. Tong ! Tong ! Tong !… Plus d’argent pour moi, pour un nouveau portable, pour l’auto, pour les voyages. L’an dernier, c’était si beau, Londres. Tong ! Tong ! Tong !… Décrocher la lune.

Et être ensemble, le plaisir d’être ensemble, de rire, de chanter, de bouger, de marcher et de faire Tong ! Tong ! Tong !…  Assemblée festive, thérapie de groupe. Beaucoup de bruits ! Une symphonie de bruits. Bruits pour dire, pour taire, ou ensevelir. Tous ensemble, et s’amuser, comme au temps des parents, quand voisins, oncles et tantes venaient, prenaient leur gin, riaient, jouaient de la cuillère, chantaient et dansaient. Tant de chaleur humaine. Comme là, maintenant. Tong ! Tong ! Tong !… Partage, tohu-bohu, tintamarre d’utopies et cris de solitudes. Sortir d’aujourd’hui, modeler demain, dans le tapage d’une casserole, d’une louche, objets animés, vivants, pour vivre.

Tong ! To… Minuit sonne. Rires brisés, chants faux, plaisir défaillant. Le chahut s’éclipse sous les étoiles. Allez, Cendrillon ! À tes seaux ! La vie t’appelle. To…

 Casserole et louche se sont tues. Je les dépose sur le comptoir. Comme moi, elles s’ennuient déjà. Avant le lit, l’ordinateur. Des photos à télécharger. Cette nuit, Facebook est fade. La solitude, coriace.

Par miracle, demain est là.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


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