Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

20 janvier 2017

L‘usine qui crochissait les bananes…

(Hommage à Romuald, mon grand-père paternel.)

Cher grand-papa, un invétéré raconteur et inventeur de mots saugrenus. Il savait comment me prendre au piège et me laisser languir sur un

Tadoussac

ravageur « peut-être », ou un fracassant « et si c’était vrai »…

J’avais tout près d’une dizaine d’années, le regard de l’innocence toujours pendu sous mes sourcils en accents circonflexes. Une incroyable naïveté me caractérisait. Grand-papa Romuald aimait beaucoup se jouer de moi.

Ce matin-là, j’étais anxieuse et un peu fatiguée d’une nuit passée à rêver de cette journée. Sur la route qui nous menait, moi, grand-père Romuald et papa Germain, vers Tadoussac, je somnolais sur le siège arrière confortable, regardant le magnifique paysage du Fjord qui s’allongeait. Le bruit sourd de la vielle Tempo blanche de grand-père alourdissait doucement mes paupières. Soudain, apercevant à travers la fenêtre une usine, tout près de Sacré-Cœur, grand-père, entre deux songes maritimes, me sortit du sommeil.

— Ben oui, Germain, voyons, tu ne te souviens pas de l’énigmatique usine qui crochissait les bananes ? En voici justement une excellente réplique à la québécoise.

Comme il savait si bien le faire, il venait de piquer ma curiosité. De son long bras frêle, il pointait une grosse usine qui lui semblait déserte. J’en oubliai alors les baleines bleues, celles avec des bosses, ainsi que les petits et les grands Rorquals, pour en savoir plus sur cette mythique usine…

— De quoi parles-tu, grand-papa ? lui demandai-je.

— Ben voyons, Catherine, tu ne connais pas l’usine qui crochissait les bananes ?  Et je dis crochissait, car malheureusement, aujourd’hui, elle n’existe plus. Je te raconte.

Il y a longtemps…

Il débutait toujours ainsi, cet homme amaigri par la vie que je trouvais si amusant. De cette façon, il se protégeait d’éventuelles représailles et plissait son front dégarni pour appuyer ses dires. Mon père cachait son envie de rire derrière ses taches de rousseurs.  Je le voyais dans le rétroviseur.

Entre l’équateur et la mer des Bermudes, débuta-t-il, se trouvait une île qui supportait une immense usine, en constante production. Jour et nuit y travaillaient des hommes à la peau sombre. Leur dos était brûlé par le soleil des après-midis sans parasol. Les splendides bananes arrivaient, cordées et en nombre exponentiel, dans les sous-sols de ce gratte-ciel. Ils crochissaient ces fruits. Parce qu’au départ, petite Catherine, les bananes arrivent droites ;  non croches comme tu les vois régulièrement à l’épicerie. Et, bien sûr, une de ces usines a essayé de s’implanter ici, dans notre magnifique région.

Me souvenant de photos de bananiers, exhibant leurs bananes déjà croches, je restais perplexe. Il continuait de me regarder fixement, à travers cette horrible paire de lunettes carrée qui lui pendait au bout du nez…

— Hein ? m’exclamai-je. Voyons ! J’ai déjà vu des bananiers, et les bananes suspendues sous leurs feuilles étaient déjà courbées.

— Où as-tu vu cela, Catherine ?

— À LA TÉLÉ !

— Bien voilà ! Il ne faut pas tout croire ce que l’on voit à la télé, mon enfant. Oui ! Oui ! C’est grand-papa qui te le dit ! Les bananes arrivent droites, et les employés les crochissent, une par une.

J’étais en grande réflexion et dans l’obligation de me ranger de son côté, vu que je n’en avais jamais vu en vrai.

Le magnifique paysage continuait de défiler, lustré d’un magnifique soleil d’été. L’odeur infecte du poisson commençait à se faire sentir à travers la glace entrouverte du conducteur, mon papa, le meilleur complice que pouvait avoir Romuald. L’eau fraîche et vivante reflétait le ciel comme un immense miroir bleu. C’était une journée venteuse qui nous renvoyait le parfum du grand rivage. Nous étions tout près de ces immenses mammifères marins qui accompagnaient mes rêves des derniers jours.  J’étais dans un état d’euphorie indescriptible. Grand-papa, d’un sérieux désarmant, attendait toujours ma riposte de petite fille embrouillée, avant d’embarquer dans l’immense paquebot…

— Ben voyons ! Hein, ça se peut papa ?

— Ben oui ! Hein, Germain, que ça se peut ?  Tu es venu, tout petit, la visiter avec moi et ta mère. Aujourd’hui, ils injectent un produit dans la banane qui fait jaunir sa peau et retrousser automatiquement ses extrémités, car au départ elle est droite et bleue.

Oh, là ! C’en était trop.

Ce que je ne voyais pas, c’était l’envie de mon père de s’esclaffer, du haut de ses cinq pieds et dix pouces, en voyant mon air ébahi. Mais il restait de marbre, supportant de son mieux l’histoire de cette usine bizarre, au milieu de nulle part, pour travailler nos superbes bananes domestiques, avant leur arrivée au Canada.

L’après-midi se passa sans encombre, et la vue des baleines m’enchantait.  J’étais comblée par tant de beautés sauvages.

Au retour, alors que mes doigts fouillaient la chair d’un homard, dans un chaleureux petit restaurant des Escoumins, grand-papa tenait toujours le même discours, tenait encore mordicus à ses pieux mensonges…

— Tu sais, Catherine, si tu manges trop de bananes maintenant, le produit à l’intérieur peut t’intoxiquer !

— Comment ça ? fis-je.

— Bien, tu pourrais attraper la maladie de la banane en folie…  Ce n’est pas dangereux, jeune fille, t’inquiète pas ! Mais, elle déclenche le syndrome de la peau trop courte. Comme la banane, tes orteils vont retrousser.

— Hein ! m’exclamai-je, réveillant les clients de la table voisine qui avaient le nez enfoncé dans leurs généreuses langoustes. Heureusement, le restaurant était empreint d’une ambiance à la bonne franquette, et tous riaient de bon cœur.

C’était trop pour papa qui s’étouffa avec une gorgée d’eau… Et moi, j’entrepris une sérieuse remise en question…

— Ça se peut pas !

— Et si c’était vrai ?… extravagua mon cher grand-père.

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé son récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines.  Et ce rappel de ces paysages tadoussaciens convient en ce printemps qui discrètement annonce l’été…   Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com

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Clue, un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

5 mai 2016

Clue

Un après-midi sombre se profilait au loin et retardait les grands spectacles extérieurs qui débutaient tout juste dans le voisinage. Des éclairs de alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecchaleur détonnaient dans le ciel déjà obscur. L’odeur de la rivière Saguenay se faisait sentir jusque dans la cour arrière de ma grand-mère, Adeline. Bien assise sur son balcon, elle attendait les festivités : le cent-cinquantième anniversaire de Ville de la Baie. Elle se vantait de n’avoir jamais à débourser un sou pour assister aux spectacles que la municipalité lui offrait chaque été.

Enrobée dans sa jaquette de flanelle, elle dégustait quelque fondant crémeux ou un délicieux carré au chocolat – un délice des dieux sorti, une fois de plus, d’une de ses recettes secrètes. Même si elle savait devoir s’en priver – vu son taux de cholestérol –, elle s’empressait de nous dire, pour se déculpabiliser, qu’à son âge, il était trop tard pour faire attention à sa ligne…

Ma grand-mère avait cinq enfants : son aîné, Daniel, le second, Robert, ensuite Germain, mon père, la charmante Josée et la toute dernière, Monica. Elle nous disait toujours que si ça était à recommencer, elle aurait eu moins d’enfants et aurait magasiné davantage. Pour ma grand-mère, commissionner était son sport préféré, une trotteuse invétérée et les centres commerciaux étaient pour elle de ravissants musées.

Sur son balcon, Adeline aimait dire le bonjour à ses voisins préférés. À droite s’appliquaient Monsieur et MadamePelouse. Deux fous du balai extérieur, ils sautillaient sur leur gazon d’un vert éclatant et court qu’ils égalisaient comme un tapis de golf à l’aide d’une lame acérée. À gauche s’ennuyait la veuve Cécile ; Adeline aimait lui apporter régulièrement des tartes pour la consoler d’être seule.  Devant, clignotaient Monsieur et Madame Patente-À-Gosses. Leur immense terrain était jonché d’objets de toutes sortes : lumières,  fleurs, flamants roses et d’étranges nains de jardins. Derrière, la mythique famille Adams. Une famille mystérieuse, selon elle, car d’étranges femmes visitaient ces voisins quelques secondes tous les matins.

De nature curieuse, Adeline se cachait derrière la haie de cèdres pour les surveiller durant ces visites insolites. Elle disait à son ainé, Daniel, un policier-enquêteur bien connu dans la région, que ses collègues devraient se poster devant la résidence des Adams qu’elle trouvait suspects. Dès que le nez de ma grand-mère ressortait trop des arbustes, elle se faisait remettre à l’ordre d’un généreux coup de patte par le gros Julius, leur matou. Il traînait toujours dehors, déféquait dans les plates-bandes d’Adeline et  rôdait devant ses fenêtres. Julius, au nom prédestiné, était le leader d’un gang de chats de gouttière qui le suivaient partout et qui venaient reluquer régulièrement Petit-Prince, son serin adoré. Ces chats mesquins regardaient son petit soleil se pavaner dans le salon extérieur en se pourléchant les babines…  Ma grand-mère détestait cela.

La veuve Cécile possédait un Poméranien plutôt dodu qui jappait à s’en bousiller les cordes vocales chaque fois qu’il voyait Adeline sur son balcon. Elle en avait marre de ces chiens et de ces chats qui jouaient dans sa corde à linge ou miaulaient ou hurlaient sinistrement dès minuit passé.

Ce soir-là, Daniel était venu souper à la maison et racontait à qui voulait bien l’entendre la dernière histoire d’horreur en vogue au bureau. Il avait le mandat d’élucider une affaire plutôt étrange dans le voisinage. L’affaire de l’éventreur canin : un récit effrayant qui prenait beaucoup de son temps précieux.

— Maman, les chiens tombent comme des mouches dans le quartier.  As-tu entendu, vu ou remarqué quelque chose ?

— Non Daniel, mais sacrilège que je suis tannée de les voir chez moi ! Cela ne me fait aucune peine. Ils ont juste à les ramasser, leurs sales bêtes, lui dit sarcastiquement ma grand-maman tout en caressant son Petit-Prince chéri.

— Bon, mais si tu vois quelque chose tu me le dis et sur-le-champ, car j’aimerais bien clore cette enquête pour passer enfin à autre chose. Au poste nous appelons le responsable de ces crimes l’éventreur canin, car les pauvres bêtes s’en vomissent presque les entrailles et cela inquiète notre quartier normalement si tranquille, termina Daniel en prenant un délicieux cup cake aux fraises.

En effet, selon les dires de Daniel, ce n’était point ragoûtant, même pas joli du tout ! Les animaux mal en point déglutissaient sans arrêt dès leur retour au bercail…  S’ils revenaient !   Les voisins appelaient le service de police tous les soirs depuis une bonne semaine. Daniel recevait au moins deux ou trois appels par nuit l’avisant qu’une autre bête gisait sur le rebord de la route ; un liquide étrange lui dégoulinait du museau. « Un dernier repas plutôt étrange et surement prémédité », lui avait dit le dernier témoin au téléphone.

Grand-mère, sourire en coin, rigolait et accusait ouvertement les Adams d’être des sadiques extra-terrestres qui kidnappaient les bêtes pour les décapiter et par la suite les abandonner dans la rue. Ou bien, peut-être était-ce la veuve Cécile, présumait-elle encore ?  La pauvre s’ennuie peut-être à en perdre la raison et elle se confectionne des écharpes et des manteaux avec la fourrure de ces petites bêtes. Comme dans le jeu « Clue », elle imaginait la veuve, armée d’un couteau, officiant dans la salle de bain…

— Ou bien, peut-être est-ce tout simplement Monsieur et Madame Pelouse ?  lança grand-père de sa chaise de bois, en essuyant avec colère la fiente qu’un goéland avait laissé tomber sur sa casquette lors de sa sortie quotidienne au parc Mars.

« Ils ont peut-être trop mis d’insecticide sur leur gazon, continua-t-il.  Les animaux tombent raide morts juste en humant le poison, pourquoi pas ? »

— Ou, Monsieur et Madame Patente-À-Gosses, fit Daniel, pince-sans-rire. Toutes ces étonnantes lumières clignotantes, autour de leur demeure, ont peut-être créé un court-circuit, un vortex dans le temps, comme dans Retour vers le futur, mais en plus sinistre. Un Disney Land créé par Stephen King. En fait, pour Daniel, tout le voisinage était suspect. Il prenait les pauvres bêtes en pitié et imaginait ce qui pourrait leur arriver au cours des prochaines nuits.

Daniel était un enquêteur chevronné.  Grand, brun, portant fièrement la moustache, il avait un peu le genre Miami Vice, mais en plus viril.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAprès quelques jours d’enquête, il se rendit compte que les animaux domestiques rôdaient un peu trop près de la maison familiale. Alors arriva la trouvaille inconcevable : le policier, sur la piste d’un vieux chien au museau barbouillé de crème aux fraises, découvrit que le tueur en série était en fait une tueuse en série. Sa propre mère ! Dans son attendrissante naïveté, cette amoureuse des animaux avait concocté un festin comprenant un soupçon de poison : de savoureux petits gâteaux. Chaque soir, elle déposait les mignons cup cakes aux fraises tout près de la chaise extérieure de grand-père. Elle voulait tout simplement, grâce à ces petits goûters, empêcher les chats de venir sur sa véranda et peut-être aussi freiner les jappements insupportables du Poméranien de la veuve, qui sait ?

Daniel, un peu embarrassé, décida d’étouffer un tant soit peu l’affaire. Il ne voulait surtout pas que les gens considèrent sa mère comme la Jackie l’éventreuse en série des animaux vagabonds de son quartier d’enfance. Il la supplia de ne plus jamais faire une telle chose. Pauvre Adeline, elle voulait seulement détourner l’attention des matous nauséabonds de son Petit-Prince adoré…

Bizarrement, à partir de ce jour, les voisins gardèrent leurs chats à l’intérieur et regardèrent ma grand-mère d’un œil suspicieux ! Même la veuve n’acceptait plus ses jolies tartes !

Après ces sombres événements, Germain, mon père, fit preuve de comportements étranges.  Apparemment, les effroyables aventures d’Adeline l’éventreuse eurent tout un effet sur lui ! Pour démontrer son affection à son entourage, il devint un pogneur de nez extravagant et récidiviste. Il fût alors affectueusement surnommé par ses parents et amis, Germain le séquestreur de nez. Il aimait taquiner ses proches par des pognages de nez irritants pour ses victimes. Monica, la petite dernière, a payé le prix fort en devenant son souffre-douleur – ainsi que moi-même plus tard. Mais, après tout, n’est-il pas le fils d’une impitoyable tueuse en série ?…

Germain le séquestreur de nez donnera évidemment naissance  à une autre histoire. (Mouahahah !)

Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com»


Les bleuets de la vie, un récit de Jacques Girard…

12 mars 2016

(Le Chat devait rouvrir dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, tantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

Sainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Les bleuets de la vie, un récit de Jacques Girard…

27 janvier 2016

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québectantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

14 juin 2015

Sur l’air du tradéridéra et tralala

Cher Chat,
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieIl faudrait que vous le lui disiez, à la mère Michel, que vous n’êtes pas perdu. Elle crie toujours par sa fenêtre à qui lui rendra son chat. Heureusement, je n’ai pas cru le père Lustucru et j’ai fini par vous trouver sur l’air du tralala la, sur l’air du tradéridéra. Même que si j’aurais su, j’aurais v’nu plus tôt. Et vous savez pourquoi ? Parce que j’ai l’enfance têtue et frondeuse. Il faut me croire, le Chat. Sinon… j’vais le dire à mon père. Il saura bien vous faire comprendre que sa petite est comme l’eau vive, que l’enfance lui colle encore aux basques et qu’elle finit toujours par oser ses chimères. C’est comme ça.
L’enfance, certains veulent s’en débarrasser au plus vite, d’autres voudraient ne l’avoir jamais perdue. Tandis que la nuit court après le jour, que le jour court après la nuit, tandis qu’ils font le tour de ma cour, moi, je m’évertue à sauter encore à pieds joints dans les flaques d’eau et à m’émerveiller quand les flocons délirent. Tenez, le Chat, aujourd’hui comme hier, j’ai fait croire que j’étais malade pour faire l’école buissonnière. J’écris sous mes couvertures à mon chat imaginaire. Ce soir, il se peut même que j’invite un ami à dormir et on s’échangera nos vêtements.
Évidemment, il y a des choses qu’on ne fait plus quand on devient adulte. Les bruits se mettraient à courir : « Sophie ?!…  Elle a du bon tabac dans sa tabatière ! »  J’ai donc arrêté d’offrir des dessins à mon dentiste. Il faut bien se résigner. J’ai également décidé de ne plus me marier avec mon père. Et j’ai fini aussi par comprendre qu’un party pyjama au bureau n’est pas forcément la meilleure idée pour clore l’année. En effet, tout le monde n’a pas le port du caleçon de nuit flatteur. On grandit en se nourrissant d’audaces et parfois ça nous reste comme des suffisances sur les hanches. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette. Et pourtant, il serait bon de rire parfois de ce que nous sommes devenus. Imaginez le Chat, par le plus grand des hasards, qu’un homme croise l’enfant qu’il a été et que tous les deux se reconnaissent. Que se passerait-il ? Le miroir renverrait-il le bon reflet ? Face à face, le petit accroché à ses grands rêves et le grand à sa petite vie. Moi, je cherche, je cherche dans ma tête où vont les morceaux de mon casse-tête, moi je cherche, je cherche avec mes dix doigts, la p’tite place de celui-là.
On connait les trésors de bon sens interrogatif des enfants. Le petit ouvrirait de grands yeux étonnés et demanderait alors tout simplement « pourquoi ? ». L’adulte tenterait alors de se justifier. C’est ce que l’on fait souvent, presque naturellement pour asseoir sa crédibilité : « Regarde, petit, nous avons appris à planter des choux à la mode de chez nous, nous avons 1,73 enfant, une hypothèque sur un joli bungalow en banlieue et nous cultivons des rêves cubains pour nos congés payés. »  Effrayé, l’enfant se cacherait le visage persuadé ainsi de disparaître : « C’est celui qui l’dit qui y est ! »
Et puis l’enfant, tout naïf qu’il est encore, croirait au jeu et d’un large sourire espiègle s’échapperait un « Où tu m’as mis ? Tu m’as caché, hein ? » chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’adulte se souviendrait alors de ses rêves d’enfant, ses rêves tout neufs, ses rêves qui n’ont été portés par personne. Du fond de la nuit d’or, de bâbord à tribord, veiller sur la galaxie et sur la liberté aussi. Esteban Zia, Tao, les cités d’or…  Il se souviendrait aussi de ses désirs d’adolescent, désirs d’orages et de vent fou, d’opéra rock et de métal. Être le centre d’une nature exaltée. Tintamarre, marabout, bout de cigare, garde-fou, fou de rage. De rage ou de désespoir ? L’adulte se retourne sur son passé. Où est la grande porte par laquelle il devait entrer ? Il se targuerait alors de quelques pieds de nez à la conformité puis finirait par se taire, penaud. Le petit chercherait encore un peu dans le fond des poches du grand. Au cas où il y aurait des gros crocodiles et des orangs-outans, des affreux reptiles et des jolis moutons blancs. Au cas où il y aurait encore un peu d’insouciance. Mais l’assurance aurait pris toute la place, les bras en croix. Et dessus pour épitaphe : Ci-git Jean de la lune.
L’enfance nous déserte le jour où l’on ne s’autorise plus le droit à l’erreur. Ça commence par un doute, un embarras, une incertitude et le refus de s’y abandonner. Pour quelques irréductibles cependant, la vie est trop courte pour être vécue avec le devoir d’être irréprochable. Le peintre passe sa journée à dessiner, l’écrivain à raconter des histoires, le comédien à jouer, sans jamais chercher à justifier leur vision du monde, sans jamais prétendre à la vérité. Il faut croire que le regard que pose l’artiste sur le monde n’a pas d’âge. Les petits poissons dans l’eau nagent aussi bien que les gros.
Puis, quand le temps s’empresse et que vieillissent nos jours, nos mémoires parfois s’écourtent. C’est un peu comme si nous retrouvions le terrain vierge de nos jeunes années. On ne sait plus, on a oublié. Alors, on est prêts pour retomber en enfance. À cloche-pied jusqu’au ciel de la marelle. Dodo tit’ tit’ tit’ maman, dodo tit tit tit papa. Si li pas dodo, crab’ la va manger. Sonner une dernière fois à toutes les portes et se sauver comme un voleur. Un, deux, trois…Soleil !
Sophie

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieSophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

14 mai 2015

Rue du Verger

Au 415 rue du Verger, tu viens à peine d’emménager.  Pourtant déjà à bicyclette tu as fait le tour du quartier. chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  Et découvert, tout près de chez toi, un terrain vague bien clôturé avec au centre, à peine visible, ce qui fut jadis un étang.  Des eaux stagnantes et des quenouilles qui arrivent à peine à respirer sous les canettes, les bouteilles et les cartons du McDo d’à côté.  Un peu plus loin sur quelques rues, ici et là au fond des cours, quelques pommiers abandonnés.  « Avec l’étang, a dit ton père, seuls survivants du vieux verger. »

Il a raison, car autrefois dans ton quartier, il y avait un verger.  Et sur ta rue, bien alignés, des centaines de pommiers.  Printemps, été, automne, hiver.  Jamais pareils, toujours changeants.  Et à les voir en février, maigres vieillards aux longs bras nus, n’eût été leurs bourgeons en dormance, on les aurait déclarés morts.

Petits bourgeons sur chaque branche et sur chaque arbre des milliers.  Petits bourgeons à peine visibles où sommeillaient feuilles et fleurs qui au printemps s’ouvraient bien grand et s’étiraient en plein soleil.  Les feuilles d’abord, les fleurs ensuite pour, à la fin du mois de mai, habiller branches et rameaux.  Et dans un souffle avant l’été, redonner vie aux grands vieillards.

Et nous, enfants, sous la feuillée d’un de ces arbres-fleurs, d’un de ces arbres presque nuages, assis sur une branche basse et adossés au tronc rugueux, tout près du cœur de l’arbre et enivrés de ses parfums, nous rêvions.  Autour de nous les colibris et les abeilles allaient, venaient d’une fleur à l’autre.  Dans une course contre le temps.  Car il est court le temps des fleurs, vite achevé d’un coup de vent et de pétales jonchant le sol.  Triste.  Comme neige au printemps.

Feuillaison, floraison, nouaison.  Bientôt des fruits grosseur d’une pomme.  Pour nous, enfants, le bon moment pour apprendre, du travail, chaque jour la patience, la minutie et le temps long.  Dans chaque pommier, de bas en haut et du pourtour jusqu’à son centre, inspecter branches et rameaux.  Du bout des doigts, d’un geste sûr, y faire tomber les fruits menus pour que ceux de la grosseur d’une bille puissent atteindre pleine maturité et, à la fin de la saison, devenir pommes et non pommettes.  C’était une tâche rebutante, mais qui avait ses bons côtés. Car nous aimions grimper aux arbres, comme nous aimions courir les champs et puis nous baigner dans l’étang.

À la fin d’août débutaient les cueillettes qui ne s’achevaient qu’aux gelées.  Et pour, dans ces pommiers immenses, parvenir à tout récolter, il fallait se diviser les tâches.  Aux adultes, la plus difficile : cueillir, juchés sur de lourds escabeaux.  À nous, enfants, celle de ramasser au sol toutes les pommes tombées.  Et de cueillir au beau mitan de l’arbre les pommes enfouies sous sa feuillée.  Ou bien, accrochées au sommet, celles qui nous forçaient à grimper.  Grimper, là-haut, sur une branche frêle qui sous le poids d’un adulte aurait cédé.

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonieVenaient ensuite aux beaux jours de septembre, la rentrée ; et les samedis, et les dimanches, au bord de la route achalandée, un kiosque pour la vente et des paniers à préparer.  Petits paniers et grands paniers de pommes rouges, vertes ou jaunes que nous frottions jusqu’à ce qu’elles brillent.  Un petit geste sans importance.  Car pomme d’été, pomme d’automne, pomme à croquer ou pomme à cuire, toutes les pommes, même les moins bonnes, les tavelées et les rouillées, en ce temps-là, trouvaient preneur.

Printemps, été, automne, hiver.  Ainsi se terminait le cycle tout comme il avait commencé.  Pieds dans la neige, branches dénudées, noueux, rugueux, quatre cents pommiers.  Et parfois, dans l’un de ces arbres en dormance, quelque part au bout d’une branche, quelques feuilles par le vent agitées.  Et puis, là-haut, couleur novembre, dure et gelée, une pomme au sommet oubliée.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à chat qui louche maykan alain gagnon francophonie la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Un récit de Jacques Girard…

4 mars 2015

Le cimetière de poche

Tout s’arrêtait  le dimanche. Le quartier s’immobilisait. Nous demeurions au dernier étage d’une  grande maison de style baroque. Même le chat qui louche maykan alain gagnon francophoniemoulin des Gagnon, autour duquel la municipalité s’était  construite, cessait d’émettre sa batterie de sons et de cris stridents. De notre logement, nous entendions le cri aigu de la  sirène annonçant les  périodes de  repos et  de changements  de quart. Seul l’enfer  brûlait. Toujours. Sous  cet  immense cône  de fer  rougissant se  consumaient des tonnes de résidus ligneux. Ce dé à coudre géant  crachait sans relâche une fumée  noirâtre et empoisonnait le quartier. Les maisons, les garages, les autos, les jouets et les rares fleurs étaient enduits d’une pellicule de suie et de bran de scie formée sous l’action du vent, de la chaleur, de la pluie ou du froid.
Ce jour-là, le vent d’ouest  poussait, vers notre coin de vie, une nappe sombre. À la demande de ma mère, j’enlevai le linge suspendu sur la corde. Je tirais sur la corde et les nuages noirâtres  s’amoncelaient pour se faire plus lourds, plus menaçants.
Au  contact du câble, le froid  me fit  tressaillir comme si j’avais  reçu une décharge électrique. L’état de santé de mon père me préoccupait plus que tout. À l’église, j’avais prié  pour  mon  père  atteint de  la gangrène. La grande médecine envisageait l’amputation. Peut-être une  jambe.  Assurément  un pied. Entretemps, interdit de marcher et attention de heurter la plaie. Ces deux restrictions réduisaient nos activités.
On  vivait  dans l’attente, l’inquiétude  et l’angoisse.
Mon père souffrait en silence. Juste avant le dîner, la visite de l’ami avec lequel nous allions à la chasse changea l’air  dans la maison. Exubérant de nature, il en rajouta afin de réconforter  papa.  Charlie Desbiens avait vaincu la gangrène grâce à sa résistance physique et morale. On connaissait  cette  histoire.  « T’es deux fois plus fort que lui », avait dit Jean-Eudes. Mon père sourit quand il lui offrit deux perdrix piégées au collet.
Notre  parenté espaçait les  visites. Nous  étions abandonnés. Heureusement, ma mère jouissait d’une santé et d’une force morale à toute épreuve. J’avais un an et demi de plus que mon frère et je comprenais la gravité de la situation. Un étau me serrait la poitrine depuis que la santé de notre père s’était détériorée. Une banale blessure à un pied s’aggrava  en une affection maligne. Père avait négligé de recourir à certains soins.
Notre bon vieux médecin de famille espérait sauver son pied. Il venait le voir souvent, n’ayant que la rue à traverser.
chat qui louche maykan alain gagnon francophonieTout  cela  bousculait mon  enfance et  je souhaitais m’évader. J’allais marcher sur la voie ferrée, un endroit que j’adorais.
L’entrepreneur de pompes  funèbres  rangeait  ses corbillards dans le garage des voisins. La mort circulait sous notre véranda.  Le propriétaire  de la maison où nous  étions locataires fabriquait des  monuments funéraires. Le marchand affichait ses produits dans un petit cimetière qui donnait sur la rue. Quelques pierres lugubrement  serrées  les unes sur les autres. Avec le temps, cet espace s’intégra à notre univers.
En cet  après-midi, à la hauteur  du cimetière  de poche, j’entendis : « Ici repose Jambe-de-Bois. » Phrase bien articulée. Une  prononciation inhabituelle  dans la bouche du tailleur de pierres. La mort le forçait à travailler. « Ici repose Jambe-de-Bois », répéta-t-il.
L’homme ricanait.  Une odeur de soufre empoi¬sonnait l’air. Il riait en me regardant, debout sur le perron du petit garage converti en atelier.
Cet homme respirait la méchanceté. La mort rôdait dans ses mains. Dans sa bouche.
Le marchand  de monuments  était  impitoyable à l’égard des faibles. Notre famille s’avérait une proie de prédilection. Les murs de papier tamisaient si peu ses propos  acerbes. Pourtant, mon  père  travaillait  au moulin et  ne  refusait jamais de  faire du  travail supplémentaire. On payait  notre logement  et on ne quémandait rien à personne. Beaucoup de familles se trouvaient dans notre situation.
Le vendeur de pierres tombales nous avait pris en grippe. Il appelait  mon  frère  « portes de grange »  à cause de ses oreilles.  L’expression  « sans-talent »  nous désignait. Il aurait voulu qu’on fasse appel à sa pitié d’usurier, comme nos voisins. Comme lui qui devait compter  sur la difficile  générosité de son  père.  Les visites de ce dernier secouaient la grande bâtisse. Ma mère  ne  manquait jamais une  occasion, par  des allusions finement amenées, de les lui rappeler, ce qui attisait sa haine. Sa femme s’accommodait de cette situation sans tomber dans le jeu de son conjoint. Elle était une  femme de  tête  et  ses  intérêts lui  com¬mandaient d’en  soutirer davantage au père à la bourse bien garnie.
Notre propriétaire se vengeait  sur  mon  père  qui n’offrait plus  aucune résistance. Il  savait que  le fabricant de monuments l’appelait  « Jambe-de-Bois » en se référant au personnage de Claude-Henri Grignon. Il n’aurait jamais  osé  lui  dire  en face.  Même  sur  une seule jambe, mon père n’en aurait fait qu’une  bouchée.
Mon  regard fit  le  tour  des  épitaphes. Il  nous détestait au point qu’il aurait pu graver le nom de mon père sur l’une  de ces pierres. L’homme  continuait  de rire  en  se  frottant les  mains afin  de  chasser les poussières  de pierre. La saleté  de son visage cachait des traits hideux.
Je quittai  l’endroit en pleurant.  Mon père si fier, si fort, réduit à claudiquer ! Il ne pourrait continuer à travailler au moulin. Sans instruction,  privé de sa motricité, j’imaginais mille scénarios. Le mot avenir prenait une connotation inquiétante.
Le petit garçon que j’étais  ne pouvait pas chasser ces images. Je marchai sur les rails. Rien ne pouvait me consoler. Je maudissais notre propriétaire.  J’étais incapable de balayer de ma tête l’image de mon père se déplaçant sur une seule jambe ou avec une prothèse orthopédique ou à l’aide de béquilles. Au retour, je pris un autre chemin et essayai de cacher tant bien que mal ce qui s’était  passé. Je mangeai  peu• au souper  et le sommeil vint difficilement.
La prédiction de notre médecin se réalisa. L’opération fut  un succès.  L’amputation se limita  à deux  orteils. Mon  père  se  remit  assez  rapidement, reprit son  travail et notre situation financière s’améliora. Trois ans plus tard, nous partîmes, au grand dam  de notre  propriétaire, nous  établir  dans  notre propre maison.
Le jour du déménagement, le 13 novembre, s’avéra une date marquante.
Une vingtaine d’années  plus tard, je me retrouvai à la  banque derrière notre ex-propriétaire,  qui  se plaignait d’être rongé par la goutte et le chat qui louche maykan alain gagnon francophoniediabète. La souffrance avait  raviné  son  visage.  Il avait  à peine dépassé  soixante ans,  mais  on lui en  aurait  donné quinze de plus.
— Je suis maintenant  obligé de marcher  comme une tortue et avec cette canne, pleurnichait-il.
— Vous êtes chanceux, vous avez encore tous vos membres, dis-je. Mon père a dû, lui, se faire couper deux orteils. On demeurait dans votre logement à cette époque, vous vous souvenez ? Votre canne, c’est mieux qu’une jambe de bois ! ajoutai-je d’un ton froid.
Le vieillard  se tut. Il se contenta d’attendre  son tour, visiblement nerveux.
Avant de quitter la banque en se traînant, il me jeta un regard de pierre.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


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