Drag : Une critique de Dominique Blondeau…

6 mars 2017

Un femme, une homme ****


À deux semaines du printemps, on rêve d’une promenade dans un parc, un grand bassin d’eau rafraîchirait  l’atmosphère. On se souvient de l’adolescence et de ses audaces. On se fringuait n’importe comment, on mangeait n’importe quoi. Filiforme, on ne savait trop quel sexe nous définissait. Visage insolent, anguleux, on se moquait des adultes qui nous observaient d’un air indulgent, ce qu’on ignorait. Aujourd’hui, on lit le troisième roman de Marie-Christine Arbour, Drag.

Faut-il s’étonner d’un couple qui, en quelques mois, vivra un amour déconcertant, se suffisant à lui-même ? Il a soixante-neuf ans, elle trente-cinq. À Vancouver, dans un quartier marginal, ils se rencontrent sur le balcon de leur appartement. Lui est russe, pianiste de génie. Elle, québécoise, artiste-peintre ratée, dit-elle. L’histoire serait banale si Nicolaï et Claire se complaisaient dans leur corps d’homme et de femme respectifs. Or, quand ils font connaissance, Nicolaï porte une longue robe noire, ses cheveux blancs noués en chignon, au point que Claire hésitera sur son appartenance sexuelle. Elle-même est habillée en garçon ; la tête presque rasée, une cravate noire la transforment en androgyne. L’accoutrement de Claire attirera Nicolaï, étonné que cette femme aux abords fragiles s’intéresse à lui, homme jugé perverti, chassé du Conservatoire de Moscou pour avoir suscité une aventure avec un jeune flûtiste. Pourtant, « il se voulait marié à la musique. » Épouse intransigeante et rivale de Claire, la prévient Nicolaï. Chacun s’offre à l’autre, Claire obsédée par son passé où défilent sa mère, son père et un enfant prénommé Claude. Fille ou garçon, peu importe, l’enfant sera son premier amour. Plus tard, Ian pendant huit ans, d’autres amants. Une tentative de suicide. Nicolaï, fils d’aristocrates, sa famille décapitée à la Révolution. Pour gagner sa vie, il deviendra pianiste au Bolchoï « pour les classes de débutantes. » Lui raconte, elle se raconte. Lui philosophe, elle se révolte. Leur différence d’âge les maintient chacun dans un monde où ni l’un ni l’autre n’a accès. Seul le désir amoureux les unit dans une jouissance sensuelle surprenante. Nicolaï n’a-t-il pas confié à Claire qu’elle était sa première femme ? L’aveu en dit long sur son appétence charnelle. Claire est avant tout séduite par un être, il et elle à la fois, d’où ses réminiscences fulgurantes vers l’enfant Claude…

À Vancouver sur la Main, Nicolaï et Claire déploieront leur amour excentrique, certains diraient obscène… Sans tabous ni préjugés. Ils font l’amour dans des ruelles, dans des salles de cinéma. Désargentés, ils conviennent d’une certaine pauvreté, « posséder est un acte illusoire. » Peu à peu, lui se fait tyrannique, il ne la laisse partir que quinze minutes. « Vivre avec Nicolaï, c’est jeter une goutte d’encre dans de l’eau de rose. » Ils ont beau se goinfrer d’amour anarchique, elle, continue à dessiner, lui, à pianoter sur un instrument imaginaire. Invité au concert de l’un de ses amis russes exilé, Nicolaï, accompagné de son amante, exhibera l’un de ses dessins qu’un Japonais achètera. Peu après, Claire deviendra une artiste reconnue. Avec l’argent, elle offrira un clavier à Nicolaï qui, après l’avoir refusé, ce qui vaut au lecteur une émouvante débandade de Claire dans la nuit de la Main, le ramènera à la musique. Ancrés à leur art propre, et même s’ils ont accompli un étrange mariage, on se demande si ce retour à leurs occupations artistiques ne les perdra pas. Leur art retrouvé les fera vieillir au-delà de ce qu’ils avaient rêvé l’un pour l’autre. Claire, aveuglée par les nécessités de son vieil amant, refuse de regarder son corps se flétrir. « Elle se soumet à cette autorité avec une obéissance amusée. » Amants compliqués, transfigurés par un improbable amour, régénérés par l’art. Déjà l’ennui suinte, Claire est « ramenée à sa vocation première : la survie. » Fissures où se glisse le premier concert de Nicolaï, peut-être le premier souffle de sa mort.

Roman sensuel, voire érotique. Écrit en de courtes phrases élégantes, enjolivées d’aphorismes rutilants comme les diamants. Chaque trouvaille philosophique de l’auteure se raccorde intelligemment à quelque événement rassemblant Claire et Nicolaï. Une ample chaîne poétique, tels les anneaux d’acier liant le travesti et l’androgyne, scinde le récit en de brefs chapitres, invitant sans cesse à poursuivre les péripéties d’une homme et d’un femme optant à leur manière pour un monde où l’hétérosexualité se présente tel un drame du siècle dernier, mais où les opposés peuvent s’opposer. « Il est si belle et elle est beau. » Ne s’appellent-ils pas entre eux Babouchka et John. Est-il nécessaire de revenir à la réalité quand deux êtres, indifféremment homme et femme, se parent de sentiments inhumains, dans le sens où aucune société bien pensante ne les accepterait. Nicolaï ne chuchote-t-il pas à l’oreille de Claire au moment de quitter le concert de son ami russe : « Maintenant il est temps de partir. Le carrosse va se transformer en citrouille. » Pour aller où et comment ? Phénomènes ils sont et resteront. Des aphorismes qu’on ne citera pas, combien révélateurs de la clairvoyance du couple, nous dépeignent leur lucidité, surtout celle de Claire, plus sensible que Nicolaï à l’opinion publique. L’existence n’est-elle pas un casse-tête à demi défait ? Rejetés là, repris ici, « c’est comme s’ils suivaient le mouvement de l’océan. » À souhaiter qu’un jour nous transformions l’eau en vin. « On sera fou. On vivra. »

Il faut se laisser porter par les inclinations altruistes, éblouissantes que contient le roman. Nous le lisons en nous émerveillant sur l’originalité prégnante du thème, captés que nous sommes par l’exigence stylistique d’une écrivaine préoccupée par une condition humaine inusitée, éloignée des modes, de leurs limites temporelles éphémères.

Drag, Marie-Christine Arbour
Les éditions Triptyque, Montréal, 2011, 183 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

19 janvier 2017

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Lukacs et cie, par Alain Gagnon…

27 juin 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (10) — Lukacs : La poésie exprimerait le débordement d’une conscience plus grande que le monde, et qui souhaiterait non pas être submergée par lui, mais l’engouffrer au sein de sa propre substance pour, par synthèse et transmutation, donner naissance à un autre monde, à une autre conscience, à une autre substance.

György Lukács

Le roman serait viril (je reprends l’expression de Lukacs…) : peu importe le sexe de celui qui écrit.  Le romancier classique carrelle le monde, comme l’archéologue son terreau avant les fouilles.  Il y déposera probablement davantage de matériaux qu’il en extirpera.  Mais, la plupart du temps, il cabriolera à l’intérieur des cordelettes savamment tendues, sans trop s’accrocher les pieds, s’il a quelque talent.  Sauf en ces rares pages bénies…  En ces pages magiques qui sauvent tout, en ces exceptions qui pullulent, pour la survie et

Emily Brontë

l’honneur de la littérature, chez Cervantès, Emily Brontë, Nerval, Morand, Genevoix, Gabrielle Roy, Jean Ray, Kerouac, Faulkner, Ferron, Gogol, Caldwell, London, Durrell, Hébert, Lalonde… (Liste partiale : heureusement non exhaustive !)  En ces pages où la pensée et le style s’ébaudissent, les romanciers cessent d’être romanciers pour devenir ni philosophes, ni essayistes, ni conteurs…  Des espèces de poètes-musiciens ou poètes-magiciens de la prose, du langage coutumier, qui devient alors verve enthousiaste et verbe, et ils explorent alors ces paysages inconnus qui nous hantent et où l’esprit, tout comme le vent, souffle sans contrainte.


Gogol, par Alain Gagnon…

25 juin 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Gogol — Il est inutile de donner des conseils.  Aux écrivains moins qu’aux autres.  Seul l’exemple importe, et je viens de relire Les âmes mortes de Gogol.

Gogol

Voulons-nous écrire de bons romans ?  Des récits qui captivent ?  Imaginons notre meilleur ami, assis en face de nous dans l’intimité d’un tête-à-tête, et racontons-lui une histoire.  Avec toute la sincérité, la clarté et la sensibilité dont nous sommes capables, sans effort particulier pour exagérer ou cacher les ficelles ; en oubliant les procédés cinématographiques, qui ont parfois enrichi, mais parfois pourri notre production littéraire.  Racontons tout simplement.  Racontons bien.

Et comme la simplicité est difficile à atteindre et à maintenir !


Lukacs, Brontë et Cie, par Alain Gagnon…

16 avril 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (10) — Lukacs : La poésie exprimerait le débordement d’une conscience plus grande que le monde, et qui souhaiterait non pas être submergée par lui, mais l’engouffrer au sein de sa propre substance pour, par synthèse et transmutation, donner naissance à un autre monde, à une autre conscience, à une autre substance.

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György Lukács

Le roman serait viril (je reprends l’expression de Lukacs…) : peu importe le sexe de celui qui écrit.  Le romancier classique carrelle le monde, comme l’archéologue son terreau avant les fouilles.  Il y déposera probablement davantage de matériaux qu’il en extirpera.  Mais, la plupart du temps, il cabriolera à l’intérieur des cordelettes savamment tendues, sans trop s’accrocher les pieds, s’il a quelque talent.  Sauf en ces rares pages bénies…  En ces pages magiques qui sauvent tout, en ces exceptions qui pullulent, pour la survie et

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Emily Brontë

l’honneur de la littérature, chez Cervantès, Emily Brontë, Nerval, Morand, Genevoix, Gabrielle Roy, Jean Ray, Kerouac, Faulkner, Ferron, Gogol, Caldwell, London, Durrell, Hébert, Lalonde… (Liste partiale : heureusement non exhaustive !)  En ces pages où la pensée et le style s’ébaudissent, les romanciers cessent d’être romanciers pour devenir ni philosophes, ni essayistes, ni conteurs…  Des espèces de poètes-musiciens ou poètes-magiciens de la prose, du langage coutumier, qui devient alors verve enthousiaste et verbe, et ils explorent alors ces paysages inconnus qui nous hantent et où l’esprit, tout comme le vent, souffle sans contrainte.


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

10 juillet 2015

Des sourires certains ***

Étant sans cesse à l’écoute des tracas planétaires, on s’en détourne pour s’intéresser à des événements plus chat qui louche, alain gagnon, francophonieagréables.  On a besoin de ce répit pour faire la part des choses, le monde présentant ses deux faces théâtrales.  Tragédie et comédie.  Il en est de même des livres, on délaisse momentanément les auteurs exilés et leurs guerres lointaines pour se complaire dans la lecture distrayante du roman de Rachel Laverdure, De chair et de bronze.

Quatre personnages sont interpellés par une massive statue de bronze érigée dans un parc.  Un homme âgé assis sur un banc tend une rose à une femme se tenant à ses côtés.  Sur ses genoux repose un livre ouvert.  La sculpture intrigue ou indiffère.  Elle fait partie du paysage citadin près de chez Laure, femme divorcée dans la quarantaine.  Elle vit avec sa fille, Amandine, fil conducteur entre Laure et son ex-conjoint, Éric, déménageur  d’œuvres d’art.  Laure a monté un petit commerce de cassage de vaisselle qui permet aux clients de se défouler à peu de frais.  Pendant qu’hommes et femmes essaient de régler leurs problèmes, Laure rêve de séduire David, employé dans une quincaillerie.  Elle y parviendra, mais des désagréments lui révéleront la nature réelle du jeune homme.  Laissons Laure à son aventure périlleuse pour cerner Malorie, adolescente, qui vit avec ses parents et son frère.  Sa mère, s’étant mise dans la tête de voir sa fille devenir une pianiste réputée, l’oblige à suivre des cours qui n’intéressent absolument pas Malorie ; celle-ci occupe son temps entre ses copines, son amoureux, ses études.  Elle a repéré la statue de bronze et, se croyant incomprise, elle glisse des billets dans la main tendue du vieil homme.  Jusqu’au jour où un billet bleu répond à ses billets blancs.  Le risque est grand, mais Malorie ne peut s’empêcher d’aller au rendez-vous fixé par un inconnu…  Peu après le danger encouru par Malorie, nous faisons connaissance avec Éric, l’ex-conjoint de Laure.  Il aime sa fille Amandine, sa nouvelle flamme, riche et divorcée, Héléna.  Versatile et protéiforme, il se disperse, se plie aux exigences des personnes qu’il fréquente, tant familiales qu’étrangères, comme si sa vie en dépendait.  Opportuniste, il nourrit son insatiable curiosité de la complexité de l’être humain.  Cependant, au fond de lui, sommeille un inquiétant dilemme : de qui est-il le fils, pourquoi sa mère l’a-t-elle abandonné à sa naissance ?  Lui aussi a été frappé par la statue de bronze envers qui il éprouve une « indifférence plutôt bienveillante ».  Un jour, il est chargé de la déplacer sur le parvis d’un immeuble.  Vue sous un nouvel angle, la statue pose un troublant questionnement à Éric sur l’homme et la femme qui la composent.  Laissons Éric à son introspection, entrons dans l’appartement de Nadège et de Rosaire, couple sexagénaire mal assorti.  Lui est plébéien, alcoolique, tyrannique.  Obsédé par le sexe.  Elle, intelligente, cultivée, à l’affût des nouveautés culturelles.  Tributaire d’un mari exigeant, elle rêve qu’il meurt, se culpabilisant malgré elle de cette odieuse pensée.  Nadège sort avec son amie veuve, Colette, avec qui elle peut discuter de tout.  Souvent, elles vont ensemble au cinéma, fréquentent les musées.  La mémoire défaillante de Colette réservera une étonnante surprise à Nadège ; son amie s’affublera d’un homme, Fulgence, qui comblera ses absences, s’intitulant « souffleur de mots, indulgent pour l’oubli. » Peu à peu, Nadège se rend compte que Fulgence est loin de lui déplaire et manigance un rendez-vous.  Il sera question de la statue de bronze dont le nom du sculpteur ébahit Nadège.  Fulgence mènera une minutieuse enquête dont l’issue dentèlera un merveilleux horizon à Nadège.
Roman bien ficelé, habilement mené par Rachel Laverdure.  Nous nous doutons que les protagonistes ne sont pas étrangers les uns aux autres, procédé romanesque assez courant.  Si nous considérons que l’histoire se divise en quatre parties, celle de Nadège et de Rosaire s’avère la plus touchante, la plus originale.  Le rôle de l’adolescente Malorie semble convenu, même si la jeune fille apporte plusieurs éléments utiles à l’intrigue.  Tous les quatre se promènent dans leurs quartiers personnels, butant sur des incompréhensions légitimes chaque fois que se dresse la statue, déclenchant en eux de spécifiques réactions : les désirs sexuels inassouvis de Laure, les spéculations tourmentées d’Éric, les regrets refoulés de Nadège.  Sous des dehors légers, souvent réjouissants, le roman s’inscrit dans une gravité que renforce la pensée réflexive de l’auteure.  Elle ne manque jamais de glisser un humour féroce là où le lecteur ne capte qu’une signifiante oisiveté.  Lecture divertissante, assurée de sourires certains, l’écriture s’enrichissant d’un vocabulaire abondant et défini.

À lire pour entrer sereinement dans les Fêtes de fin d’année, le cœur compatissant aux tourments des êtres de chair, les statues aimant s’entourer de mystère, apparemment insensibles aux geignements humains…  Mais qui sait ?

De chair et de bronzeRachel Laverdure
VLB éditeur, Montréal, 2010, 192 pages

Notes bibliographiques

chat qui louche, alain gagnon, francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

5 juillet 2015

Un été à Port-Alfred, hôtel Plaza

C’est l’impression que j’ai eue en me régalant cet été du roman d’André Girard.  Pleine d’humour et de choses savantes, cette histoire se déroule chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniedans une petite ville de Ville de Saguenay, Port-Alfred.  Des personnages truculents, doués d’une verve intarissable, nous racontent leurs faits et gestes, à partir de témoignages enregistrés sur cassette par un étudiant.  André Girard mène tambour battant ces personnages dans ce roman polyphonique, le terme est vraiment approprié.  Étienne, le narrateur, abandonne sa thèse de doctorat en muséologie pour se consacrer à l’écriture d’un roman que lui inspirent ces témoignages.  Nous avons droit aux aventures imaginaires d’un chauffeur de taxi, aux lectures réfléchies d’un manœuvre, aux nostalgiques réminiscences d’une prostituée sur le déclin.  Et puis, à travers ces monologues d’hommes insatisfaits, mais toujours sur le qui-vive, se profile Joanna dans le sillage d’Étienne qui ne résiste pas à ses étranges manières.  Elle est femme de chambre à l’hôtel Plaza où loge provisoirement le jeune homme, elle est aussi étudiante en philosophie et bien autre chose de surprenant encore…

Avec un immense talent, André Girard tisse un chassé-croisé irrésistible de personnages déambulant tant dans notre mémoire que dans ce lieu mythique qu’est la taverne.  Taverne et mémoire, parfois, faisant partie du passé.  Tout se passe d’un monologue à un autre, tout, c’est-à-dire ce qui fait qu’un être humain bâtit son existence sur des joies, des déceptions.  Des clartés, des ombres.  Des cris, des silences.  Inévitablement, des regrets.

C’est un grand roman que ce dernier d’André Girard.  L’auteur, qui se veut léger, nous dépeint un microcosme replié sur des profondeurs auxquelles nul lecteur ou lectrice ne peut demeurer insensible.  On souhaite à André Girard les honneurs de grands prix littéraires pour cette très intelligente polyphonie.

PORT-ALFRED PLAZA
André Girard,
Québec Amérique, 208 pages.

Notes bibliographiques

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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6 juin 2015

Signes noirs et blancs du passé ****chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Depuis que Facebook gère notre vie sociale, qu’exprime le vocable « ami » ?  Pris au pied de la lettre, il témoigne d’un échange affectif avec une ou plusieurs personnes qui nous ressemblent un tant soit peu.  Que représentent mille ou deux mille amis virtuels ?  N’importe si cette amitié-artefact atténue la solitude de celui ou celle assis devant son écran, attendant un peu de réconfort.  On clôt l’année 2011 avec le troisième roman de Dominique Fortier, La porte du ciel.

Nous sommes à quelques mois de la guerre civile, dite de Sécession par les Européens.  Guerre fratricide entre les États du Nord d’Amérique et ceux du Sud pour tenter d’abolir la ségrégation des Noirs.  L’histoire est racontée par le Roi Coton, symbole de la richesse des Blancs en Louisiane.  Et de leur pouvoir impitoyable sur les Noirs.  Cette même année, le docteur McCoy achète distraitement une fillette noire dont personne ne veut.  Sa mère et ses frères ont été vendus dans une autre plantation, en Alabama.  L’enfant, dénommée Ève, deviendra la compagne de jeu de sa fille Eleanor, toutes les deux ont huit ans.  L’une se tiendra dans la lumière des artifices de la vie, l’autre avancera dans l’ombre de ses souvenirs, exécutant « une courte série de tâches simples mais fastidieuses […] » dans la famille McCoy.  De nombreux indices mentionnés par l’auteure rappellent sans cesse que les deux fillettes, aussi liées soient-elles, ne fréquenteront jamais le même milieu, ni surtout le même monde.  À mesure qu’elles grandissent, la guerre s’amplifie, les jeunes hommes des plantations s’engagent dans un conflit sanguinaire dont les États-Unis se remettront mal…  Sur ce drame tissé en toile de fond, Dominique Fortier, en parallèle avec l’histoire d’Eleanor et d’Ève, s’insinue dans l’existence misérable de June, esclave noire, et de ses enfants.  June s’interroge sur l’avenir de sa fille restée en Louisiane.  De l’intervention subtile de cette femme, surgissent plusieurs de ses compagnes qui, avec leurs hardes, confectionnent des courtepointes servant de messages secrets aux hommes noirs et blancs qui rejoignaient l’armée du Nord.  D’ailleurs, magnifique intermède, l’auteure décrit quelques-unes de ces pièces, démontrant ainsi le courage de femmes utilisant ce procédé discret pour aider des êtres qui, unis par un utopique idéal, mouraient sur un champ de bataille illusoire, aucun traité n’ayant été signé mettant fin à cette guerre.

À dix-huit ans, Eleanor sera mariée à Michael, l’un des fils de la plantation prospère Arlington.  La mère, veuve, souveraine intransigeante de ce domaine, signifiera à sa belle-fille qu’elle appartient à la Grande Maison et non l’inverse.  Ève, autorisée à suivre sa maîtresse, s’initiera aux travaux journaliers, comptant parmi les servantes.  Cependant, privilège dû à l’enfance fractionnée avec Eleanor, elle restera la compagne et confidente de celle-ci.  Nous nous demandons quelle est la part la plus importante de ce roman entrecoupé de péripéties plurielles ou intimes.  Sans les commentaires du narrateur, Roi Coton, l’histoire se disperserait, entrée et sortie du labyrinthe de Thésée, fable que se racontent Eleanor et ses amies de son âge, réunies à broder dans le salon familial.  Là encore, Ève se tient en retrait, son statut mal défini, comme le fera remarquer Roi Coton pour instituer chacune dans son rôle.  La Guerre de Sécession dessert les nécessités de June qui, elle, travaille sans relâche en Alabama, entourée de petites bouches à nourrir, de ses compagnes de servitude, attelées à leur détresse commune.  De qui sont les enfants de June, Ève n’a-t-elle pas le nez droit, les lèvres fines, mais les cheveux crépus ?  Des mystères subsistent, renforçant le pathétisme de ces femmes qui, des générations plus tard, dans le village de Gee’s Bend, Alabama, confectionneront encore des courtepointes, aujourd’hui reconnues, telles des œuvres d’art.

De courts plans constituent des pages admirables, composent la trame érudite de ce livre émouvant.  Ève, enfant, dans le poulailler gobant l’œuf blanc d’une poule noire.  Ève assistant à la messe avec monsieur et madame McCoy et Eleanor, surveillant une araignée tissant sa toile.  Les dernières heures d’un Noir, condamné vingt-trois ans plus tôt.  Ruby, vieille femme noire, se souvenant de sa première courtepointe cousue à l’école avec la complicité de son institutrice.  Le mariage d’Eleanor avec Michael, homme de devoir avant tout.  Quand son frère cadet, Samuel, reviendra de la guerre, un climat de sensualité emplira la demeure, intensifiant le parfum des roses s’échappant de la serre qu’a fait rénover Michael, pour commémorer leur anniversaire de mariage.  Mais il y a davantage dans ce roman où la touffeur des bayous enferme les êtres dans une torpeur consentie qu’Eleanor paiera de sa vie.  Après sa trahison, Ève, désespérée, s’en retournera à ses lointaines origines.

Roman narré par le Roi Coton, certes, mais orchestré de la plume chevronnée d’une écrivaine exigeante.  Hommes et femmes vont et viennent sans se presser, tels des spectres historiques et légendaires.  Nous aimerions que l’église du père Louis, siégeant au bord des marécages, ait existé, que pareil homme ait tendu un morceau de pain à une esclave dénommée Ève.  Le roman est parsemé de ces tendres et douloureuses situations, témoignages indélébiles de quatre années pendant lesquelles les hommes se seront entretués pour secouer le joug imposé à d’autres hommes, trop fatalistes pour s’insurger ouvertement contre la toute-puissance de maîtres serviles.  Une histoire accablante de couleur de peau, décimant six cent mille hommes, blancs et noirs.

Si ce roman nous a conquise, on aime l’œuvre de Dominique Fortier qui, éloignée des sentiers battus, nous apprend que le monde d’hier, parfois estompé par des traits inédits, mérite d’être réveillé d’un endormissement éclaboussé du sang de ses victimes bien souvent innocentes.  Comme le mentionne l’écrivaine, ces faits se déroulaient-ils en un siècle contraint ou en notre ère désemparée ?

 La porte du ciel, Dominique Fortier
Éditions Alto, Québec, 2011, 290 pages

Notes bibliographiques

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

12 mai 2015

Devenir un grand journaliste *** 1/2

 Dans son traité philosophique, Le Sage énumère plusieurs critères qui nous empêchent d’être libres.  Des chat qui louche maykan alain gagnon francophoniesentiments aliénants.  La dépendance aux personnes de notre entourage.  L’immaturité nous enfermant dans un cocon d’enfantillages.  Le besoin incessant d’être rassuré.  Le Sage ajoute que la liberté s’allie à un parfait équilibre de soi.  Que le regard des autres est sans importance.  Songeuse, on approuve.  Ces exigences nous conviennent, répondent aux nôtres.  On parle du roman de Lawrence Hill, Un grand destin.

Début des années 1980.  De retour de Toronto, Mahatma Grafton, vingt-cinq ans, obtient un emploi dans un quotidien de Winnipeg.  Bardé de diplômes, le jeune homme est un « clochard intellectuel » que rien n’intéresse.  Surtout pas la vie sociale autour de lui, encore moins l’histoire de sa famille noire, rassemblée par son père, Ben Grafton, dans d’épais dossiers.  Au début de son stage, il se pose en observateur, défiant Don Betts, chef de la rubrique locale, homme exécrable, affamé de pouvoir.  Son tir s’ajuste constamment sur Chuck Maxwell, journaliste de vieille souche, s’étant formé sur le tas, pour employer une expression courante.  Cependant, Mahatma devra s’occuper d’affaires publiques, s’immiscer dans des cas litigieux, la salle des nouvelles s’avérant une ruche d’abeilles où chacun doit faire preuve d’audace, de vivacité intellectuelle, ce qui manque à Chuck Maxwell et que Mahatma défendra contre la hargne de Don Betts, les moqueries de ses collègues.  Touché par sa sollicitude, Chuck lui apprendra comment rédiger un article, autant dire les ficelles du métier.  En fait, le jeune journaliste se fait le défenseur des opprimés, tel Jake Corbett, assisté social, qui ne cesse de clamer haut et fort les injustices du Bien-Être à son égard.  Si de truculents personnages parcourent le roman — on pense à Hassane Moustafa Ali, dit Yoyo, journaliste camerounais, boursier, stagiaire à Winnipeg, qui jette un œil étonné et candide sur le peuple canadien —, de tragiques destins alourdissent les actes de protagonistes désenchantés, solitaires.  Melvyn Hill, juge noir, ancien porteur des chemins de fer du Canada, « retourné aux études », aujourd’hui méprisé de ses anciens camarades.  Helen Savoy, journaliste d’origine française, qui, à la suite de brimades subies par un professeur anglophone à l’école primaire, a anglicisé son patronyme.  John Novak, maire de la ville, interdit aux États-Unis, accusé d’une soi-disant appartenance au régime communiste.  Peu à peu, ébranlé par des événements éveillant et tourmentant sa conscience — la mort de Chuck Maxwell dans un incendie, les révélations de son père sur ses ancêtres —, Mahatma interviendra, malgré lui, au cours de conflits divisant anglophones et francophones.  Il y verra une image peu solidaire des humains entre eux.  Ses réticences d’universitaire insouciant se résorbent, l’état pitoyable du monde expose ses diversités labyrinthiques, écueils que Mahatma ne peut éviter.

À mesure que chacun essaie de se faire une place dans un univers bancal, le passé des journalistes se décante.  Ce qui se présentait comme la parodie d’une réalité grinçante se révèle un portrait peu réjouissant des agissements moraux d’hommes et de femmes sous influence, incapables de se créer un îlot de liberté, trop englués qu’ils sont dans des drames où tous se reconnaissent.  Même Don Betts sera remis à sa juste place par un agonisant.  Pour certains, la vie sera plus clémente, Mahatma Grafton découvrant ses intérêts culturels, son histoire, son identité.  Helen Savoy revenant de ses reniements enfantins traumatisants.
On a aimé que le roman ne fasse pas la part belle à un « héros », mais à une multitude d’individus affrontant des péripéties communes, les réunissant dans un filet maillé, les obligeant à se débattre au cœur d’intrigues propres à une humanité blessée.  Le racisme, l’éthique de la presse, la violence des policiers, la pauvreté, thèmes jamais résolus, symbolisés par des êtres engagés, parfois dépossédés, intègres au point d’y laisser leur vie.

Roman publié une première fois en 1992, aujourd’hui présenté avec une nouvelle traduction, révisée par Robert Paquin, Ph. D.
Un grand destin, Lawrence Hill, Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2012, 344 pages.

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Almazar dans la Cité, un roman d’Alain Gagnon…

10 mai 2015

En vente à un prix dérisoire en format numérique sur Amazon :

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Description

Digne fils spirituel de Don Quichotte de la Manche, Almazar Trudeau a gagné au poker son fidèle écuyer et chat qui louche maykan alain gagnon francophoniechauffeur, Sancho. Comme le héros espagnol originel, il vient au secours des gentes dames et se choisit une Dulcinée qu’il appellera Douce et à laquelle succédera une Douce II. Cinq cents ans ont passé, les mœurs ont évolué, mais le même esprit chevaleresque demeure. On l’aura compris, Almazar Trudeau voue une admiration sans bornes à ce chevalier légendaire auquel il s’identifie malgré le poids des années.

Almazar dans la cité est un « roman sur le roman », un livre d’écrivain avant tout. Ne manquant ni d’audace ni d’érudition, Alain Gagnon nous transporte, à travers une multitude d’intrigues, à l’intérieur de différents imaginaires où se rencontrent des personnages colorés, capables de réflexions profondes comme de délires amusants. Autour de thèmes classiques, l’auteur a su créer un univers baroque où se mélangent agréablement différents types de regards sur le monde actuel… Un récit à lire pour les défis qu’il propose et pour cet éclairage nouveau qu’il jette sur la capacité d’émerveillement des uns et la lucidité sans issue des autres.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livrechat qui louche maykan alain gagnon francophonie du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque :  Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire :  Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

 

 

 


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

29 mars 2015

Dualité d’une philosophe

Il est inutile de présenter Andrée Ferretti.  Femme de lettres reconnue, elle a publié plusieurs essais politiques, des nouvelles, deux romans.  Ellechat qui louche maykan alain gagnon francophonie a travaillé avec Gaston Miron, contribué pleinement à la vie politique et culturelle du Québec.  C’est de son troisième roman dont on parlera ici, Bénédicte sous enquête.

Lors de travaux de rénovation dans sa maison tricentenaire située à Neuville, Québec, une latiniste et archiviste trouve dans l’entretoise un coffret « de bois et de cuivre ».  Avec moult précautions, elle l’ouvrira ; une lettre informera le « Sieur ou la Dame » de la demeure, du contenu enfermé depuis trois siècles.  Il s’agit de huit fascicules numérotés, portant un titre pour les désigner.  Aidée d’un ami, la jeune femme en traduira les fragments et sera fascinée par les révélations d’une philosophe hors du commun qui vécut au dix-septième siècle.  Pour imposer sa pensée initiatrice, elle se faisait passer pour un homme.  Elle s’appelle Bénédicte, est née en 1632, à Amsterdam, ville alors en plein essor intellectuel, où la communauté juive évolue à son aise.  Bénédicte appartient à une famille de négociants.  Ses parents sont des marranes, Juifs espagnols et portugais convertis de force au catholicisme, qui durent fuir l’Inquisition et dont certains se réfugièrent dans la capitale hollandaise.  Chaque fascicule nous entretient de personnages ayant joué un rôle essentiel dans sa courte vie ; d’abord sa mère, son frère et sa sœur, puis son père.  Enfin son amant et leur fille.  Autour de ces êtres aimés grouille un monde épris de ses traditions, dans lequel il n’est pas bon de se différencier des autres.  Bénédicte l’apprendra à ses dépens, elle sera excommuniée par des professeurs religieux que ses idées philosophiques novatrices révoltent.  Encouragée par ses amis et correspondants, Bénédicte poursuit sa route solitaire ; en 1677, elle meurt de phtisie avec, à ses côtés, le docteur Louis Meyer qui « procéda à la toilette funéraire de la morte et la déposa dans le cercueil déjà prêt […] » Bénédicte a quarante-cinq ans.

Avant de dévoiler le nom de ce philosophe humaniste, remontons brièvement le cours de la vie de cette femme.  Dès sa naissance, supposent la latiniste et son ami, Bénédicte sera marquée par une hésitation fatale de sa mère qui renonça à la déclarer de sexe féminin, le sexe de l’enfant ne se révélant pas nettement.  Elle interdira à son mari de faire circoncire leur « fils », prétextant qu’« il » était trop délicat…  À partir de cette grossière erreur, la fillette, douée d’une intelligence exceptionnelle, sera élevée comme un garçon.  Elle accédera à de brillantes études qui la mettront en compétition avec des scientifiques érudits, qu’elle défiera de ses propos subversifs.  Même son père s’oppose parfois à ce qui « faisait entrevoir la richesse de [son] univers ».  Bénédicte luttera contre des doctrines éculées, contrecarrant l’avancée politique, sociale et religieuse.  Elle réfute la pensée juive telle que la perçoivent les dogmes de son siècle, affirmant que la loi juive n’est pas d’essence divine.  En ces temps opaques, tremblant sur leurs bases superstitieuses, la perception progressiste de Bénédicte semait la confusion dans des esprits entêtés et peureux.  La liberté et la joie qu’elle prône dans ses essais traverseront les siècles alors que les œuvres de ses prédécesseurs ne feront mouche que quelques décennies, suffisamment toutefois pour que la pensée de la philosophe rebondisse vers l’unicité de toutes choses qui ne se séparent pas, mais se complètent.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSous une écriture élégante et fluide, c’est le portrait du philosophe de lumière, Baruch — béni des dieux —, dit Benedictus, Spinoza, auteur de L’Éthique — son œuvre la plus importante — que nous dépeint Andrée Ferretti.  L’écrivaine ne dit-elle pas que nous savons peu de ce penseur remarquable enterré dans une fosse commune. Elle ajoute que ses affirmations s’appuyèrent  sur des fonctions humaines universelles, sur une Nature toujours en liesse, un homme étant incapable de réunir ces différents concepts  mais plutôt de les dissocier.

Si ce roman, empreint de gravité et de légèreté, de savoir et de réflexion, nous fait redécouvrir une œuvre de génie, remercions Andrée Ferretti de déstabiliser nos convictions, de fortifier nos doutes à une époque où tant de libertés individuelles et collectives sont bafouées, rarement remises en question.  À lire pour en savoir davantage sur cette femme de génie polyvalente qui apprit aussi « la construction d’instruments d’optique ainsi que la taille des lentilles […] », s’initia à l’alchimie, étudia la Kabbale…

Bénédicte sous enquête, Andrée Ferretti
VLB éditeur, Montréal, 2008, 160 pages

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

11 mars 2015

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa peau illustrée *** 1/2

L’été prend fin, notre périple de lectures estivales aussi. Avant d’entamer la saison littéraire automnale, on privilégie un roman policier qu’il sera plaisant de lire en pointant le nez vers les nuages, en respirant la brise, en contemplant les arbres, poumons de la nature. Le polar en question se titre Peaux de chagrins, son auteure se nomme Diane Vincent.

Sans crier gare, arrive chez la narratrice, Josette Marchand, son grand et vieil ami mexicain, Alejandro Xochitl, qui a besoin de ses soins. Ils se connaissent depuis une trentaine d’années, se rencontrent une fois tous les trois ans. L’un et l’autre, pour des raisons professionnelles, sont passionnés par la peau. Sandro est un maître tatoueur reconnu, un ethnologue respecté. Après avoir bourlingué à travers le monde, principalement au Japon, il a géré pendant douze ans un poste de conservateur au Musée de tatouage d’Amsterdam. Il s’est marié récemment à Gabriel Marshall, « percussionniste de profession ». Depuis quatre ans, tous deux vivent dans une fermette à Dunbrook, région du Haut-Saint-Laurent, où Gabriel élève quelques chèvres et fabrique des djembés. De son côté, Josette a ouvert un cabinet de massothérapie, boulevard Saint-Joseph. Elle s’est affiliée à Vincent Bastianello, lieutenant-détective, enquêteur-chef au département des « crimes bizarres ». Elle l’assiste sur des meurtres laissant d’étranges marques sur la peau : « mutilations, scarifications, écorchures, brûlures, piqûres ». Ce jour-là, quand Sandro s’abandonne aux « mains magiques » de Josette, l’œuvre sur son dos, signée du Grand Maître japonais Kazuo Oguri, a été ravagée ; le va-et-vient d’un outil tranchant a essayé de biffer le dessin original. Lui, Sandro, ne se souvient de rien.

À partir de ce saccage charnel, Josette Marchand et Vincent Bastianello seront mêlés à une histoire pour le moins sordide. Des disparitions d’hommes adultes, des cadavres de jeunes hommes, les dirigeront vers une ferme, proche de celle de Sandro et de Gabriel, où sous le couvert de camps récréatifs pour ados, se déroulent de mystérieux rites initiatiques. Dans le village, des rumeurs sourdent, peu à peu les langues se délient. Sandro et Gabriel, homosexuels, sont perçus comme « deux gars un peu artistes, mais sympathiques. » Toutefois, le doute plane sur Gabriel que ne quitte plus le jeune Frédéric Groleau. De fil en aiguille, comme le dit Josette, l’affaire se complique quand Frédéric, parti avec Gabriel au Drum Fest de Montréal, est sauvagement assassiné dans leur chambre d’hôtel : les tatouages autour de ses poignets, réalisés par Sandro, ont été écorchés. Pendant ce temps, Gabriel reste introuvable. Plus tard, nous apprendrons que Frédéric détenait des documents compromettants qui, mis au jour par Josette et Vincent, conduiront le lecteur sur une piste redoutable.

C’est comme si la complexité de l’histoire ouvrait quatre voies indépendantes : celles de Sandro et Gabriel, celles de Josette et Vincent. Les protagonistes, chacun de son côté, mènent leur propre enquête sans trop savoir où elle aboutira. Finalement, c’est Sam Lebovich, « un drôle de vétérinaire » des chèvres de Gabriel qui, ayant prononcé quelques paroles sibyllines, révélera à Josette l’existence d’une filière inattendue dans cette enquête : les tatouages faits sur des prisonnières à Buchenwald. L’auteure nous convie alors au cœur d’un drame inoubliable où sera retrouvé l’assassin de Frédéric Groleau, un jeune homme converti au nazisme, Jim Morin.

De croisements en recoupements, comme le dit encore Josette Marchand, sans négliger les rebondissements, l’intrigue ficelée par Diane Vincent est très habile et haletante. Derrière un humour pince-sans-rire et une légèreté de style efficace, l’auteure démontre, sans un brin de morale, combien les adolescents sont vulnérables à tous les idéaux. Il a suffi que Jim Morin se laisse embrigader dans un scénario inextricable, y jouant tous les rôles que des hommes impitoyables attendaient de lui. À travers la voix et les agissements de sa narratrice, Diane Vincent nous fait découvrir un pan horrible du nazisme, l’implacable férocité de ses bourreaux.

Roman policier captivant qu’on ne peut entièrement disséquer tant il est dense. Josette Marchand, la « fouineuse », mêlée aux enquêtes de son coéquipier Vincent Bastianello, ne manque ni d’audace ni de cran. Pour mieux faire connaissance avec le duo fraternel, on recommande la lecture du premier roman de Diane Vincent, Épidermes, publié en 2007 chez le même éditeur.

Peaux de chagrins, Diane Vincent

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Les Éditions Triptyque, collection « L’Épaulard »
Montréal, 2009, 240 pages


À lire : le dernier roman d’Yvon Paré…

26 février 2015

Le voyage d’Ulysse

Pour tous les passionnés de l’épopée jeannoise et de la littérature d’ici : je ne vous conseillerai jamais assez de vous procurer le dernier roman de mon « pays[1] », l’écrivain Yvon Paré.  Un livre de fondement ; un livre qui relie l’histoire des humains, animaux, saisons, plantes et rivières, pour former un tout qui rappelle parfois les tableaux du peintre-barbier Arthur Villeneuve, où se confondent, s’agglomèrent les catégories d’êtres, les espaces et les temps.  Un tissu autre que celui de la causalité donne cohérence à cette œuvre, celui de l’imaginaire collectif et des imaginaires individualisés de l’auteur et de ses lecteurs. Je laisse l’écrivain présenter son ouvrage.  AG

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Le monde d’Homère au Lac-Saint-Jean — Je me permets de vous présenter mon nouveau roman : Le voyage d’Ulysse.  Une épopée qui vous fera voyager dans L’Odyssée d’Homère et les légendes amérindiennes, plonger dans le monde réel et inventé du Lac-Saint-Jean.

Ulysse quitte le Bout du Monde pour un long périple.  Devant lui, avalant l’horizon, le Grand Lac sans fin ni commencement.  Qu’y a-t-il dans ce monde que sa grand-mère Allada, une sorcière, évoque en fermant les yeux ?  Un renard et un tamia l’accompagneront dans un village où le maire a inventé la démocratie totalitaire.  Il y a aussi Alexis le Trotteur, dont les pieds sont peut-être des sabots, Victor Delamarre, l’homme le plus fort du monde, Louis l’Aveugle, le voyant qui possède la mémoire du pays d’avant et d’après.  Que dire du Gardien des glaces, de Calypso, de Tshakapesh, le chasseur qui piège le soleil et de Manigouche, le guide des âmes ?

Ulysse s’éloigne de Manouane, son amoureuse, la belle et ensorcelante Innue, pour suivre son destin.  Comme Pénélope, va-t-elle l’attendre en tricotant un monde à l’endroit, un monde à l’envers ?  Et lui, succombera-t-il aux charmes de Calypso, aux sourires de Séville et aux provocations de Perséphone ?  Aura-t-il besoin de l’aide de Satan Belhumeur pour revenir devant sa grand-mère, au pied de l’arbre des commencements et de la sagesse ?

Contourner le Grand Lac sans fin ni commencement, c’est découvrir la Méditerranée et bien d’autres terres étranges.  Et le Bout du Monde est peut-être l’île d’Ithaque, car, c’est connu, nous répétons les mêmes histoires, peu importe le temps et les époques…

Yvon Paré


[1] Pays : en vieux français on nommait ainsi ceux qui provenaient du même coin de terre que soi.


Une critique littéraire de Dominique Blondeau…

16 février 2015

Un patchwork familial…

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau.)

L’été s’en vient, les vacances estivales aussi. On a décidé de déserter la ville, d’apprivoiser la mer, de piétiner le sable ou les galets. Avant de nouschat qui louche maykan alain gagnon francophonie aventurer entre ciel et mer, terre et océan, on a des sentiers à arpenter, ceux de livres dont la couverture ou le communiqué nous inspire. Aujourd’hui, un roman particulier retient notre attention. La marche en forêt, signé Catherine Leroux.

C’est un homme qui entre dans une forêt. C’est une femme amérindienne qui s’enfuit du foyer marital pour vivre dans le bois. C’est une maison qui se dresse « avec entêtement dans un rang presque nu. » Une tache de sang ternit un tapis. Des peupliers, un manteau rouge, le dessous de l’épiderme. Énumérés d’une manière litanique, les personnages et lieux concoctent l’histoire de la famille Brûlé. La forêt est là, telle une métaphore, dissimulant les drames des uns et des autres. Le fil conducteur est perçu par un être qui va et vient comme un fantôme. Et par Alma, l’Amérindienne. Fragmenté à souhait, le récit se déroule à l’orée d’une campagne forestière. Les générations se chevauchent sans aucune altération. Nous passons de Fernand Brûlé et de sa deuxième femme, Emma, à Caroline et Tristan. À Amélie, l’artiste de la famille. Noémie nous apprend qu’elle a été violée par Hubert Brûlé avec qui elle a joué au baseball quand elle était enfant. De Marilou qui élève seule son fils, nous savons peu de son conjoint africain. Justine, épuisée d’avoir aimé un homme récalcitrant, part de Montréal, s’installe à Québec, refuse de travailler à nouveau dans un bureau. Malgré elle, elle s’occupera de Jean, autiste de trente-six ans. Il y a les quatre enfants de Thérèse, décédée un an plus tôt : Jacques, Luc, Normand et Nicole. Eux aussi ont leur histoire plus ou moins trouble, toujours réaliste. Vingt-quatre individus, qu’on ne nommera pas tous, s’entrecroiseront en de courtes séquences, presque des nouvelles. Dans cet éventail qui s’ouvre et se replie, des visages se sont imposés plus éloquents que certains. Nicole et Justine représentent une génération de femmes plus aguerries contre les contraintes d’une époque dans laquelle éduquer un enfant sans soutien parental s’avérait éprouvant. La première a adopté une fillette asiatique, la deuxième aura une fille de Jean. Qu’ils soient d’une génération différente, les hommes accomplissent leur destin sans se poser trop de questions.

Parmi ces femmes et ces hommes déambulant sur la scène gigantesque de la vie et de ses péripéties, Alma porte le roman. Après la mort accidentelle de son mari, elle accouchera de son énième enfant, abandonnera définitivement la maison, s’isolera en forêt puis se rapprochera prudemment de ses semblables. Elle tue des animaux, dort dans des granges, dans des camps abandonnés. Délestée de moult embûches, elle rejoindra le chemin de fer qui « traversera bientôt tout le pays, mais elle ne l’a jamais vu. » Elle parviendra à un campement et, à la faveur d’une bagarre entre le cuisinier et le contremaître, proposera deux lièvres en échange de ses services. Les ouvriers se méfient de l’Indienne, de l’intérêt qu’elle manifeste aux travaux sur le chemin de fer. Douée d’une intelligence aiguë, elle observe les ingénieurs, étudie leurs plans. Elle se passionnera pour le dynamitage du flanc d’une colline qui « entravait le passage du chemin de fer. » À la suite de la mort irrésolue d’un ingénieur, son assistant anglais lui demandera de l’aider, suscitant ainsi bien des rancœurs. Le confort dont elle jouit sera démantelé par la venue d’un nouvel ingénieur qui se révélera un profiteur dont Alma se débarrassera sans scrupules… Pour elle aussi, le temps alourdit ses épaules mais, enrichie d’un acquis inusité, elle se met en route dans le sillon exact que « suivra le Grand Trunk Railway dans quelques années. » Elle se promène de ville en ville avec sa charrette, s’intitule artificier. Elle ira au-delà des Rocheuses, prenant garde à la folie des chercheurs d’or, prêts à trancher la gorge de leur frère pour une pépite. Un soir, installée près d’un lac, un vendeur d’armes à feu lui suggère de partir vers les États du Sud où circulent des rumeurs de guerre. Là-bas, en Indianapolis, habite un fabricant d’armes qui pourrait utiliser ses savoirs. Son nom est Richard Gatling — l’inventeur de la première mitrailleuse… On ne décrira pas les détails sordides qui pousseront Alma à commettre des actes atroces. Proie crédule d’hommes imbus de pouvoir, elle servira leurs desseins plus qu’ils ne l’espéraient. Puis, la guerre loin derrière, blessée physiquement et mentalement, Alma se repliera vers le nord, marchera vers la ferme familiale. La fin est digne de cette femme qui n’avait besoin de personne.

On s’est arrêtée longuement sur le portrait d’Alma pour mettre en relief le rôle qu’elle jouera dans la généalogie de la famille Brûlé. Elle est l’ancêtre rebelle par excellence, celle qui refusait, enfant, de se soumettre aux religieuses, à leur enseignement chrétien. Amélie et Pascal signaleront sa présence ultime. Sur une ancienne photo qu’un ami antiquaire d’Amélie a rapporté de l’Ouest, Alma y surgit telle une figure ancestrale qui ne soulève nul mystère.

Premier roman ambitieux, complexe mais cohérent, que Catherine Leroux offre au lecteur. Une histoire se profilant à coups de sentiments humains, qu’ils soient tendres, violents, inattendus. La vie, la mort se faufilent, se mesurant à l’existence en dents de scie de chacun. Espoir et désespoir. Naissances et oubli de soi quand il s’agit d’intégrer un clan que nous connaissons peu. L’écriture est à la mesure des événements substantiels comblant des êtres épris de civilités : ronde et réfléchie, souvent poétique. Douloureuse. Un talent prometteur duquel on attend beaucoup, pour mieux le cerner dans la multitude parfois discutable des livres québécois.

La marche en forêt, Catherine Leroux
éditions Alto, Québec, 2011, 312 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Chronique du livre… par Lolita Leblanc

9 décembre 2014

Nephilim par Asa Schwarz

 

Juste le mot porte à réflexion. Certains en ont entendu parler, d’autres croient à leur existence et plusieurs ignorent complètement à quoi le mot fait allusion.  Alors, avant de poursuivre,  je préfère vous donner la définition la plus souvent utilisée :

NEPHILIM : Le mot nephilim apparaît deux fois dans la Bible (Genèse 6:4 et Nombres 13:33). Il est souvent traduit par Géants mais parfois rendu tel quel. C’est la forme plurielle du mot hébreu nāphîl. Certains biblistes et historiens pensent que le terme signifie ceux qui font tomber les autres. D’autres pensent, sur la base de (או כנפל טמון), qu’il s’agit d’avortons. Avortons d’anges déchus.

Mais qui dit vrai ? Existent-ils réellement ?

C’est ce dont traite le roman d’Asa Schartz.

En résumé, le récit tourne autour d’une jeune femme, Nova Barakel, qui a récemment perdu sa mère dans un accident tragique. L’orpheline fait partie de l’organisme mondial Greenpeace et s’y investit avec conviction. Cette association, qui prône de protéger la planète à tout prix, a rédigé une liste de grands responsables de la destruction de l’environnement. Pour donner une leçon à ces magnats, les membres posent des gestes concrets, sans violence,  et ce,  directement chez les ciblés.

Pour leur malheur.  L’orpheline tombera sur les restes d’un crime sordide, tout droit inspiré par les gravures d’un maître disparu. Des exemplaires de ces ouvrages ornaient les murs de la demeure de sa mère… Choquée, dégoûtée, Nova en déverse le contenu de son estomac sur le plancher de la scène de meurtre. Un bel échantillon de son ADN pour les forces de l’ordre. Alors s’amorce une chasse à l’assassin dont elle devient la suspecte numéro un.

En même temps, des personnages se greffent à l’histoire, dont les légendaires Nephilims. Qui, parmi la race humaine, fait partie de ce clan fermé ? Et que veulent-ils, que cherchent-ils à faire ? Quelques questions qui fourmillent dans la tête de l’orpheline contrainte de fuir, de se terrer, seule pour résoudre ce grand mystère.

L’action est bien traitée. L’adrénaline circule sous la plume de l’auteure. La passion aussi. Elle nous ouvre des sentiers différents et nous oblige à nous interroger. À un moment, on se dit même : pourquoi pas ? Chaque personnage cache une histoire. Leurs secrets refont surface et certains ne plaisent pas aux Nephilims qui œuvrent pour éradiquer ceux qui pourraient les empêcher de demeurer sur terre. Aucune ressource pour les arrêter, aucun mortel assez important pour freiner leur rage de vivre.

Donc, si vous cherchez un volume empreint de mystères, où une jeune fille nous accroche à ses pas et, surtout, où l’auteure vadrouille sur des sentiers interdits, NEPHILIM est le livre pour vous. Moments divertissants… une promesse bien tenue.

Notice biographique :

Native de Montréal, Lolita Leblanc est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Depuis l’âge de trois ans, elle habite le Saguenay.  Selon ses dires, la lecture fut et restera le plus beau cadeau qu’on lui ait fait. Enfant, elle dévorait livre après livre. Depuis sa première bouchée littéraire, elle savoure les romans fantastiques, se nourrissant d’images sujettes à l’inspirer. Toutes celles qui l’entraînent en des univers mystérieux.  Aventures trop envoûtantes pour les étouffer, elle narrait ses voyages noctambules à ses camarades. Puis l’âge adulte l’a rejointe. Et contre toute logique, jamais les rêves n’ont cessé. Dès qu’elle sautait du lit, une véritable frénésie s’emparait d’elle. Un jour, le goût de transcrire le fruit de ses voyages l’a contrainte à répondre à la pulsion de coucher ses aventures sur papier. La plume ne la quitte plus depuis.  Nous sommes heureux de la compter dans l’équipe des rédacteurs du Chat Qui Louche.

Son premier roman a paru en octobre 2010 :  La rédemption de l’ange, aux Éditions JKA.


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

15 octobre 2014

Le chien de Dieu (carnets 2000-2004) d’Alain Gagnon

 

        Ça fait trois fois que je lis Le chien de Dieu et je suis toujours aussi enthousiaste. Il s’agit d’un ouvragechat qui louche maykan alain gagnon francophonie mené de main de maître dans lequel l’auteur exprime librement ses idées.

            Il faut d’abord parler du style de Gagnon et de sa poétique puisqu’il s’est d’abord et avant tout fait connaître par ses fictions. Ce livre est fort bien écrit ; on reconnaît ici l’écrivain qui s’est formé au contact d’auteurs aussi exigeants que Maupassant et Hemingway. Il y a d’ailleurs des expressions que j’ai soulignées tellement je les trouvais belles, dont celle-ci : « le rut des vagues ». Il y a également de très beaux passages que devrait méditer tout écrivain et, a fortiori, tout écrivain en devenir. Ainsi, la description du manoir seigneurial de Saint-Roch-des-Aulnaies (p. 234-235) est un modèle du genre. En outre, les propos que tient Alain Gagnon sur la littérature et plus spécialement la poésie sont révélateurs d’une sensibilité et d’une pensée qui détermine l’évolution de son œuvre. Gagnon fuit comme la peste tout ce qui ressemble à de la sensiblerie. À la page 416, il explique très bien ce qu’il entend faire en poésie : « Surprendre la conscience dans son acte de perception… » Et un peu plus loin, à la page suivante, il ajoute ce qui suit : « Ce que je recherche, c’est la tangente entre ma conscience et le monde ; là où l’on s’émerveille du geste même de percevoir – non pas la recherche de ce qui est perçu, mais la recherche de « ce qui perçoit ». »

            Gagnon, par ailleurs, se débrouille très bien dans le monde des idées. Ses carnets sont le fruit de longues réflexions nourries d’auteurs illustres et de première importance (Marc-Aurèle, Hegel, Nietzsche, Teilhard, Bernanos, Popper, etc.). Plusieurs de ses affirmations trouvèrent chez moi un acquiescement enthousiaste, dont ces pensées sur le suicide que vous retrouverez à la page 355 : « De ceux qu’on exhorte à refuser le suicide, mon regard se tourne vers tous ceux, travailleurs sociaux ou parents, qui tentent de les dissuader. Qu’ont-ils de si enthousiasmant à proposer ? La pensée laïque et postmoderne ennuie mortellement, dès les premières explications. Ce qui pourrait enthousiasmer dans l’existence – les valeurs spirituelles, le sacré, le transcendant… – notre génération l’a saccagé, tourné en dérision ou a honte d’en parler. Reste notre avachissement d’hommes roses, reste ce monde criard, hédoniste et cyniquement cruel qu’illustrent à merveille Loft Story et la toute-puissante Loto. » (Ici j’ai envie de dire : Bravo !) Je dois ajouter que l’auteur a le courage d’éviter le confort intellectuel : il ne choisit pas son camp quand tous les camps semblent déshumanisants. S’il tape fort sur un hyperlibéralisme qui voudrait tout réduire à l’état de marchandise, il se montre également très critique envers les tendances étatistes de la gauche. En fait, Alain Gagnon ne semble avoir qu’un parti, celui de ces auteurs qui défendent des valeurs spirituelles vers lesquelles il faut toujours revenir. Gagnon ne craint pas de se dire croyant et il ose, chose rare dans une époque de spécialistes obtus, s’adonner à la spéculation métaphysique.

 Frédéric Gagnon

Alain Gagnon, Le chien de Dieu : carnets 2000-2004, Montréal, Éditions du CRAM, 2009.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

1 octobre 2014

 Un après-midi de septembre de Gilles Archambault

             Au début des années 90, Gilles Archambault publiait un superbe récit sur ses relations avec sa mère : chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon francophonieUn après-midi de septembre. Avec le style qu’on lui connaît, classique, tout en nuances, l’auteur faisait un portrait très touchant de celle qui lui donna le jour.

            Au début du texte, Archambault nous dit qu’il perdit sa mère l’automne dernier, et il écrit ceci, qui est sans doute très vrai : « Quand une personne meurt, elle emporte avec elle tant de secrets qu’elle apparaît avec le temps de plus en plus impénétrable. »

            L’un des aspects les plus réussis de ce récit est la façon dont l’auteur joue avec le temps, entremêlant les souvenirs d’une époque lointaine où sa mère était jeune, tendre et belle, ceux d’une époque plus récente où elle devint femme d’âge mûr et enfin la période de l’agonie. Autre chose que j’admire, la façon qu’a l’auteur de parler de son désespoir sans véhémence, avec une retenue qui a pour figure principale la litote. Ainsi, Archambault nous apprend qu’il fut conçu avant le mariage de ses parents. Apeurée, la mère de l’écrivain, qui n’avait alors que dix-huit ans, tenta de se débarrasser de l’enfant de façons diverses (elle voulut se faire avorter à trois reprises, elle s’adonna à des exercices violents afin que meure son bébé). Or devant les aveux tardifs de sa mère, Archambault ne pousse pas de hauts cris et ne s’épanche point en récriminations ; devant la mort possible (et souhaité par sa jeune mère) du fœtus qu’il était, il nous dit laconiquement : « Je n’étais pas sûr du tout que cette éventualité aurait été tragique. » Voilà, le désespoir et la qualité d’un esprit nous sont livrés en une seule phrase.

            chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonMais il en est d’autres, des phrases, qu’il vaut la peine de citer tant elles révèlent la qualité du style et la pensée de l’auteur. Page 32, celui-ci nous dit : « On ne s’habitue pas plus à soi qu’on s’habitue à la vie. On essaie tant bien que mal de donner forme à un être qu’on est chargé de représenter. » Un peu plus loin (p. 45), Archambault écrit : « La vie ne se construit que dans la construction. »

            Enfin, parmi tous les textes d’Archambault que j’ai lus, Un après-midi de septembre est l’un de mes préférés et je ne puis que vous en conseiller la lecture.

**

Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : Gilles Archambault, Un après-midi en septembre, Montréal, Boréal (coll. Boréal Compact), 1994.

 

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

 


Panne d'écriture et Wittgenstein, par Alain Gagnon…

31 août 2014

Panne

chat qui louche maykan alain gagnonÀ cet auteur en panne qui m’écrit : « Chaque matin, la seule pensée d’ouvrir mon ordinateur et de me retrouver devant l’écran blanc me terrorise. Mon roman est bloqué. Je cherche, cherche, sue, réfléchis, fais de longues promenades… Rien ! Le texte m’apparaît irrémédiablement dans une impasse. »

Tu prends tout à l’envers, camarade. Cesse de réfléchir ! Ce qui écrit en toi est beaucoup plus intelligent et créatif que toutes tes réflexions. C’est le fait même de t’asseoir devant l’écran et de faire aller très concrètement tes doigts sur le clavier qui résoudra tes problèmes d’écriture. Attendre d’avoir découvert « la solution » par des marches ou des méditations tourmentées est une ineptie. Ce sont les mots écrits pour vrai qui attirent les autres mots, ce sont les phrases qui attirent les phrases, les paragraphes qui engendrent les paragraphes, les chapitres, etc.

C’est en écrivant qu’on dénoue les problèmes d’écriture.

(Le chien de Dieu. Éd. du CRAM)

Wittgenstein

 Insomnie. Une bonne partie de la nuit à tourner et à retourner dans ma tête quelques passages des Remarques mêlées de Wittgenstein.

Notamment :

Si quelque chose est bon, alors c’est également divin. Voilà qui, étrangement, résume mon éthique.

Seul quelque chose de surnaturel peut exprimer le surnaturel.

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Je pourrais dire : Si le lieu auquel je veux parvenir ne pouvait être atteint qu’en montant sur une échelle, j’y renoncerais. Car là où je dois véritablement aller, là il faut qu’à proprement parler je sois.

Ce qui peut s’atteindre avec l’aide d’une échelle ne m’intéresse pas.

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C’est une grande tentation que de vouloir rendre l’esprit explicite.

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Le rapport entre un film d’aujourd’hui et un film d’autrefois est comme celui d’une automobile d’aujourd’hui avec une automobile d’il y a vingt-cinq ans. L’impression qu’il donne est tout aussi ridicule et inélégante, et l’amélioration du film correspond à une amélioration technique, comme celle de l’automobile. Elle ne correspond pas à l’amélioration – si l’on ose employer ce terme dans ce cas – d’un style d’art. Il doit en être tout à fait de même dans la musique de danse moderne. Une danse de jazz devrait donc se laisser améliorer comme un film. Ce qui distingue tous ces développements du devenir d’un style, c’est que l’esprit n’y a point part.

Opinion que je ne partage pas – je viens de revoir Atlantic City de Louis Malle… Mais opinions qui ouvrentVR_13_2_p10_Wittgenstein-Book-Cover_web tout de même des perspectives à la réflexion. Malgré les fulgurances de Wittgenstein, j’abandonne la lecture de ce livre pour la deuxième fois – je devrais écrire la seconde, car il n’y en aura pas de troisième. Je comprends ce qui ne va pas chez lui : il ne respire pas, donc il ne fait pas place à la musique – ni à la sienne ni à celle du lecteur. Pas d’atmosphère, pas d’empathie par où communiquer. Tout comme chez Agatha Christie dont je n’ai jamais pu terminer un seul roman.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Almazar dans la Cité, un roman d’Alain Gagnon…

14 juillet 2014

En vente à un prix dérisoire en format numérique sur Amazon :

http://www.amazon.ca/s/ref=nb_sb_noss?__mk_fr_CA=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Daps&field-keywords=alain%20gagnon%20almazar

Description

Digne fils spirituel de Don Quichotte de la Manche, Almazar Trudeau a gagné au poker son fidèle écuyer et51UPS5IyKaL._AA160_ chauffeur, Sancho. Comme le héros espagnol originel, il vient au secours des gentes dames et se choisit une Dulcinée qu’il appellera Douce et à laquelle succédera une Douce II. Cinq cents ans ont passé, les mœurs ont évolué, mais le même esprit chevaleresque demeure. On l’aura compris, Almazar Trudeau voue une admiration sans bornes à ce chevalier légendaire auquel il s’identifie malgré le poids des années.

Almazar dans la cité est un « roman sur le roman », un livre d’écrivain avant tout. Ne manquant ni d’audace ni d’érudition, Alain Gagnon nous transporte, à travers une multitude d’intrigues, à l’intérieur de différents imaginaires où se rencontrent des personnages colorés, capables de réflexions profondes comme de délires amusants. Autour de thèmes classiques, l’auteur a su créer un univers baroque où se mélangent agréablement différents types de regards sur le monde actuel… Un récit à lire pour les défis qu’il propose et pour cet éclairage nouveau qu’il jette sur la capacité d’émerveillement des uns et la lucidité sans issue des autres.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean agpour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque :  Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire :  Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Roman et postmodernisme, par Alain Gagnon…

10 juillet 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Roman — Pour le lecteur, un roman n’est ni moderne, ni postmoderne, ni symboliste, ni réaliste…  Il n’est qu’une magnifique aventure du contenu et de la forme à partager ; il signifie et communie, ou il n’est pas.

Ro

man postmoderne — Dans les lancements ou autres rencontres à caractère littéraire, on entend aujourd’hui subrepticement, sur le ton de la confidence :    « Le roman d’un tel est postmoderne… ».  Et un ange passe.  Sanction assurée de la chapelle.  Ex-cathedra, l’assurance contre toute accusation d’humanisme, de finalisme, de judéo-christianisme est accordée.  Moins le talent est certain, plus il se complaît dans ces bénédictions réductionnistes, snobinardes et exclusivistes.  Il y a une nostalgie des sociétés secrètes là-dedans.

Le postmodernisme est un mouvement qui, déjà, date.  Il a apporté des trouvailles formelles intéressantes.  Il n’a que le défaut des autres modes littéraires : quelques œuvres brillantes, puis ces dizaines d’épigones sans grand talent qui ânonnent les maîtres.


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