Drag : Une critique de Dominique Blondeau…

6 mars 2017

Un femme, une homme ****


À deux semaines du printemps, on rêve d’une promenade dans un parc, un grand bassin d’eau rafraîchirait  l’atmosphère. On se souvient de l’adolescence et de ses audaces. On se fringuait n’importe comment, on mangeait n’importe quoi. Filiforme, on ne savait trop quel sexe nous définissait. Visage insolent, anguleux, on se moquait des adultes qui nous observaient d’un air indulgent, ce qu’on ignorait. Aujourd’hui, on lit le troisième roman de Marie-Christine Arbour, Drag.

Faut-il s’étonner d’un couple qui, en quelques mois, vivra un amour déconcertant, se suffisant à lui-même ? Il a soixante-neuf ans, elle trente-cinq. À Vancouver, dans un quartier marginal, ils se rencontrent sur le balcon de leur appartement. Lui est russe, pianiste de génie. Elle, québécoise, artiste-peintre ratée, dit-elle. L’histoire serait banale si Nicolaï et Claire se complaisaient dans leur corps d’homme et de femme respectifs. Or, quand ils font connaissance, Nicolaï porte une longue robe noire, ses cheveux blancs noués en chignon, au point que Claire hésitera sur son appartenance sexuelle. Elle-même est habillée en garçon ; la tête presque rasée, une cravate noire la transforment en androgyne. L’accoutrement de Claire attirera Nicolaï, étonné que cette femme aux abords fragiles s’intéresse à lui, homme jugé perverti, chassé du Conservatoire de Moscou pour avoir suscité une aventure avec un jeune flûtiste. Pourtant, « il se voulait marié à la musique. » Épouse intransigeante et rivale de Claire, la prévient Nicolaï. Chacun s’offre à l’autre, Claire obsédée par son passé où défilent sa mère, son père et un enfant prénommé Claude. Fille ou garçon, peu importe, l’enfant sera son premier amour. Plus tard, Ian pendant huit ans, d’autres amants. Une tentative de suicide. Nicolaï, fils d’aristocrates, sa famille décapitée à la Révolution. Pour gagner sa vie, il deviendra pianiste au Bolchoï « pour les classes de débutantes. » Lui raconte, elle se raconte. Lui philosophe, elle se révolte. Leur différence d’âge les maintient chacun dans un monde où ni l’un ni l’autre n’a accès. Seul le désir amoureux les unit dans une jouissance sensuelle surprenante. Nicolaï n’a-t-il pas confié à Claire qu’elle était sa première femme ? L’aveu en dit long sur son appétence charnelle. Claire est avant tout séduite par un être, il et elle à la fois, d’où ses réminiscences fulgurantes vers l’enfant Claude…

À Vancouver sur la Main, Nicolaï et Claire déploieront leur amour excentrique, certains diraient obscène… Sans tabous ni préjugés. Ils font l’amour dans des ruelles, dans des salles de cinéma. Désargentés, ils conviennent d’une certaine pauvreté, « posséder est un acte illusoire. » Peu à peu, lui se fait tyrannique, il ne la laisse partir que quinze minutes. « Vivre avec Nicolaï, c’est jeter une goutte d’encre dans de l’eau de rose. » Ils ont beau se goinfrer d’amour anarchique, elle, continue à dessiner, lui, à pianoter sur un instrument imaginaire. Invité au concert de l’un de ses amis russes exilé, Nicolaï, accompagné de son amante, exhibera l’un de ses dessins qu’un Japonais achètera. Peu après, Claire deviendra une artiste reconnue. Avec l’argent, elle offrira un clavier à Nicolaï qui, après l’avoir refusé, ce qui vaut au lecteur une émouvante débandade de Claire dans la nuit de la Main, le ramènera à la musique. Ancrés à leur art propre, et même s’ils ont accompli un étrange mariage, on se demande si ce retour à leurs occupations artistiques ne les perdra pas. Leur art retrouvé les fera vieillir au-delà de ce qu’ils avaient rêvé l’un pour l’autre. Claire, aveuglée par les nécessités de son vieil amant, refuse de regarder son corps se flétrir. « Elle se soumet à cette autorité avec une obéissance amusée. » Amants compliqués, transfigurés par un improbable amour, régénérés par l’art. Déjà l’ennui suinte, Claire est « ramenée à sa vocation première : la survie. » Fissures où se glisse le premier concert de Nicolaï, peut-être le premier souffle de sa mort.

Roman sensuel, voire érotique. Écrit en de courtes phrases élégantes, enjolivées d’aphorismes rutilants comme les diamants. Chaque trouvaille philosophique de l’auteure se raccorde intelligemment à quelque événement rassemblant Claire et Nicolaï. Une ample chaîne poétique, tels les anneaux d’acier liant le travesti et l’androgyne, scinde le récit en de brefs chapitres, invitant sans cesse à poursuivre les péripéties d’une homme et d’un femme optant à leur manière pour un monde où l’hétérosexualité se présente tel un drame du siècle dernier, mais où les opposés peuvent s’opposer. « Il est si belle et elle est beau. » Ne s’appellent-ils pas entre eux Babouchka et John. Est-il nécessaire de revenir à la réalité quand deux êtres, indifféremment homme et femme, se parent de sentiments inhumains, dans le sens où aucune société bien pensante ne les accepterait. Nicolaï ne chuchote-t-il pas à l’oreille de Claire au moment de quitter le concert de son ami russe : « Maintenant il est temps de partir. Le carrosse va se transformer en citrouille. » Pour aller où et comment ? Phénomènes ils sont et resteront. Des aphorismes qu’on ne citera pas, combien révélateurs de la clairvoyance du couple, nous dépeignent leur lucidité, surtout celle de Claire, plus sensible que Nicolaï à l’opinion publique. L’existence n’est-elle pas un casse-tête à demi défait ? Rejetés là, repris ici, « c’est comme s’ils suivaient le mouvement de l’océan. » À souhaiter qu’un jour nous transformions l’eau en vin. « On sera fou. On vivra. »

Il faut se laisser porter par les inclinations altruistes, éblouissantes que contient le roman. Nous le lisons en nous émerveillant sur l’originalité prégnante du thème, captés que nous sommes par l’exigence stylistique d’une écrivaine préoccupée par une condition humaine inusitée, éloignée des modes, de leurs limites temporelles éphémères.

Drag, Marie-Christine Arbour
Les éditions Triptyque, Montréal, 2011, 183 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.

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Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

19 janvier 2017

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Lukacs et cie, par Alain Gagnon…

27 juin 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (10) — Lukacs : La poésie exprimerait le débordement d’une conscience plus grande que le monde, et qui souhaiterait non pas être submergée par lui, mais l’engouffrer au sein de sa propre substance pour, par synthèse et transmutation, donner naissance à un autre monde, à une autre conscience, à une autre substance.

György Lukács

Le roman serait viril (je reprends l’expression de Lukacs…) : peu importe le sexe de celui qui écrit.  Le romancier classique carrelle le monde, comme l’archéologue son terreau avant les fouilles.  Il y déposera probablement davantage de matériaux qu’il en extirpera.  Mais, la plupart du temps, il cabriolera à l’intérieur des cordelettes savamment tendues, sans trop s’accrocher les pieds, s’il a quelque talent.  Sauf en ces rares pages bénies…  En ces pages magiques qui sauvent tout, en ces exceptions qui pullulent, pour la survie et

Emily Brontë

l’honneur de la littérature, chez Cervantès, Emily Brontë, Nerval, Morand, Genevoix, Gabrielle Roy, Jean Ray, Kerouac, Faulkner, Ferron, Gogol, Caldwell, London, Durrell, Hébert, Lalonde… (Liste partiale : heureusement non exhaustive !)  En ces pages où la pensée et le style s’ébaudissent, les romanciers cessent d’être romanciers pour devenir ni philosophes, ni essayistes, ni conteurs…  Des espèces de poètes-musiciens ou poètes-magiciens de la prose, du langage coutumier, qui devient alors verve enthousiaste et verbe, et ils explorent alors ces paysages inconnus qui nous hantent et où l’esprit, tout comme le vent, souffle sans contrainte.


Gogol, par Alain Gagnon…

25 juin 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Gogol — Il est inutile de donner des conseils.  Aux écrivains moins qu’aux autres.  Seul l’exemple importe, et je viens de relire Les âmes mortes de Gogol.

Gogol

Voulons-nous écrire de bons romans ?  Des récits qui captivent ?  Imaginons notre meilleur ami, assis en face de nous dans l’intimité d’un tête-à-tête, et racontons-lui une histoire.  Avec toute la sincérité, la clarté et la sensibilité dont nous sommes capables, sans effort particulier pour exagérer ou cacher les ficelles ; en oubliant les procédés cinématographiques, qui ont parfois enrichi, mais parfois pourri notre production littéraire.  Racontons tout simplement.  Racontons bien.

Et comme la simplicité est difficile à atteindre et à maintenir !


Lukacs, Brontë et Cie, par Alain Gagnon…

16 avril 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (10) — Lukacs : La poésie exprimerait le débordement d’une conscience plus grande que le monde, et qui souhaiterait non pas être submergée par lui, mais l’engouffrer au sein de sa propre substance pour, par synthèse et transmutation, donner naissance à un autre monde, à une autre conscience, à une autre substance.

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György Lukács

Le roman serait viril (je reprends l’expression de Lukacs…) : peu importe le sexe de celui qui écrit.  Le romancier classique carrelle le monde, comme l’archéologue son terreau avant les fouilles.  Il y déposera probablement davantage de matériaux qu’il en extirpera.  Mais, la plupart du temps, il cabriolera à l’intérieur des cordelettes savamment tendues, sans trop s’accrocher les pieds, s’il a quelque talent.  Sauf en ces rares pages bénies…  En ces pages magiques qui sauvent tout, en ces exceptions qui pullulent, pour la survie et

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Emily Brontë

l’honneur de la littérature, chez Cervantès, Emily Brontë, Nerval, Morand, Genevoix, Gabrielle Roy, Jean Ray, Kerouac, Faulkner, Ferron, Gogol, Caldwell, London, Durrell, Hébert, Lalonde… (Liste partiale : heureusement non exhaustive !)  En ces pages où la pensée et le style s’ébaudissent, les romanciers cessent d’être romanciers pour devenir ni philosophes, ni essayistes, ni conteurs…  Des espèces de poètes-musiciens ou poètes-magiciens de la prose, du langage coutumier, qui devient alors verve enthousiaste et verbe, et ils explorent alors ces paysages inconnus qui nous hantent et où l’esprit, tout comme le vent, souffle sans contrainte.


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

10 juillet 2015

Des sourires certains ***

Étant sans cesse à l’écoute des tracas planétaires, on s’en détourne pour s’intéresser à des événements plus chat qui louche, alain gagnon, francophonieagréables.  On a besoin de ce répit pour faire la part des choses, le monde présentant ses deux faces théâtrales.  Tragédie et comédie.  Il en est de même des livres, on délaisse momentanément les auteurs exilés et leurs guerres lointaines pour se complaire dans la lecture distrayante du roman de Rachel Laverdure, De chair et de bronze.

Quatre personnages sont interpellés par une massive statue de bronze érigée dans un parc.  Un homme âgé assis sur un banc tend une rose à une femme se tenant à ses côtés.  Sur ses genoux repose un livre ouvert.  La sculpture intrigue ou indiffère.  Elle fait partie du paysage citadin près de chez Laure, femme divorcée dans la quarantaine.  Elle vit avec sa fille, Amandine, fil conducteur entre Laure et son ex-conjoint, Éric, déménageur  d’œuvres d’art.  Laure a monté un petit commerce de cassage de vaisselle qui permet aux clients de se défouler à peu de frais.  Pendant qu’hommes et femmes essaient de régler leurs problèmes, Laure rêve de séduire David, employé dans une quincaillerie.  Elle y parviendra, mais des désagréments lui révéleront la nature réelle du jeune homme.  Laissons Laure à son aventure périlleuse pour cerner Malorie, adolescente, qui vit avec ses parents et son frère.  Sa mère, s’étant mise dans la tête de voir sa fille devenir une pianiste réputée, l’oblige à suivre des cours qui n’intéressent absolument pas Malorie ; celle-ci occupe son temps entre ses copines, son amoureux, ses études.  Elle a repéré la statue de bronze et, se croyant incomprise, elle glisse des billets dans la main tendue du vieil homme.  Jusqu’au jour où un billet bleu répond à ses billets blancs.  Le risque est grand, mais Malorie ne peut s’empêcher d’aller au rendez-vous fixé par un inconnu…  Peu après le danger encouru par Malorie, nous faisons connaissance avec Éric, l’ex-conjoint de Laure.  Il aime sa fille Amandine, sa nouvelle flamme, riche et divorcée, Héléna.  Versatile et protéiforme, il se disperse, se plie aux exigences des personnes qu’il fréquente, tant familiales qu’étrangères, comme si sa vie en dépendait.  Opportuniste, il nourrit son insatiable curiosité de la complexité de l’être humain.  Cependant, au fond de lui, sommeille un inquiétant dilemme : de qui est-il le fils, pourquoi sa mère l’a-t-elle abandonné à sa naissance ?  Lui aussi a été frappé par la statue de bronze envers qui il éprouve une « indifférence plutôt bienveillante ».  Un jour, il est chargé de la déplacer sur le parvis d’un immeuble.  Vue sous un nouvel angle, la statue pose un troublant questionnement à Éric sur l’homme et la femme qui la composent.  Laissons Éric à son introspection, entrons dans l’appartement de Nadège et de Rosaire, couple sexagénaire mal assorti.  Lui est plébéien, alcoolique, tyrannique.  Obsédé par le sexe.  Elle, intelligente, cultivée, à l’affût des nouveautés culturelles.  Tributaire d’un mari exigeant, elle rêve qu’il meurt, se culpabilisant malgré elle de cette odieuse pensée.  Nadège sort avec son amie veuve, Colette, avec qui elle peut discuter de tout.  Souvent, elles vont ensemble au cinéma, fréquentent les musées.  La mémoire défaillante de Colette réservera une étonnante surprise à Nadège ; son amie s’affublera d’un homme, Fulgence, qui comblera ses absences, s’intitulant « souffleur de mots, indulgent pour l’oubli. » Peu à peu, Nadège se rend compte que Fulgence est loin de lui déplaire et manigance un rendez-vous.  Il sera question de la statue de bronze dont le nom du sculpteur ébahit Nadège.  Fulgence mènera une minutieuse enquête dont l’issue dentèlera un merveilleux horizon à Nadège.
Roman bien ficelé, habilement mené par Rachel Laverdure.  Nous nous doutons que les protagonistes ne sont pas étrangers les uns aux autres, procédé romanesque assez courant.  Si nous considérons que l’histoire se divise en quatre parties, celle de Nadège et de Rosaire s’avère la plus touchante, la plus originale.  Le rôle de l’adolescente Malorie semble convenu, même si la jeune fille apporte plusieurs éléments utiles à l’intrigue.  Tous les quatre se promènent dans leurs quartiers personnels, butant sur des incompréhensions légitimes chaque fois que se dresse la statue, déclenchant en eux de spécifiques réactions : les désirs sexuels inassouvis de Laure, les spéculations tourmentées d’Éric, les regrets refoulés de Nadège.  Sous des dehors légers, souvent réjouissants, le roman s’inscrit dans une gravité que renforce la pensée réflexive de l’auteure.  Elle ne manque jamais de glisser un humour féroce là où le lecteur ne capte qu’une signifiante oisiveté.  Lecture divertissante, assurée de sourires certains, l’écriture s’enrichissant d’un vocabulaire abondant et défini.

À lire pour entrer sereinement dans les Fêtes de fin d’année, le cœur compatissant aux tourments des êtres de chair, les statues aimant s’entourer de mystère, apparemment insensibles aux geignements humains…  Mais qui sait ?

De chair et de bronzeRachel Laverdure
VLB éditeur, Montréal, 2010, 192 pages

Notes bibliographiques

chat qui louche, alain gagnon, francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

5 juillet 2015

Un été à Port-Alfred, hôtel Plaza

C’est l’impression que j’ai eue en me régalant cet été du roman d’André Girard.  Pleine d’humour et de choses savantes, cette histoire se déroule chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniedans une petite ville de Ville de Saguenay, Port-Alfred.  Des personnages truculents, doués d’une verve intarissable, nous racontent leurs faits et gestes, à partir de témoignages enregistrés sur cassette par un étudiant.  André Girard mène tambour battant ces personnages dans ce roman polyphonique, le terme est vraiment approprié.  Étienne, le narrateur, abandonne sa thèse de doctorat en muséologie pour se consacrer à l’écriture d’un roman que lui inspirent ces témoignages.  Nous avons droit aux aventures imaginaires d’un chauffeur de taxi, aux lectures réfléchies d’un manœuvre, aux nostalgiques réminiscences d’une prostituée sur le déclin.  Et puis, à travers ces monologues d’hommes insatisfaits, mais toujours sur le qui-vive, se profile Joanna dans le sillage d’Étienne qui ne résiste pas à ses étranges manières.  Elle est femme de chambre à l’hôtel Plaza où loge provisoirement le jeune homme, elle est aussi étudiante en philosophie et bien autre chose de surprenant encore…

Avec un immense talent, André Girard tisse un chassé-croisé irrésistible de personnages déambulant tant dans notre mémoire que dans ce lieu mythique qu’est la taverne.  Taverne et mémoire, parfois, faisant partie du passé.  Tout se passe d’un monologue à un autre, tout, c’est-à-dire ce qui fait qu’un être humain bâtit son existence sur des joies, des déceptions.  Des clartés, des ombres.  Des cris, des silences.  Inévitablement, des regrets.

C’est un grand roman que ce dernier d’André Girard.  L’auteur, qui se veut léger, nous dépeint un microcosme replié sur des profondeurs auxquelles nul lecteur ou lectrice ne peut demeurer insensible.  On souhaite à André Girard les honneurs de grands prix littéraires pour cette très intelligente polyphonie.

PORT-ALFRED PLAZA
André Girard,
Québec Amérique, 208 pages.

Notes bibliographiques

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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