Ce chat et moi… nouvelle de Richard Desgagné…

22 juin 2017

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Amour 2.0, par Sophie Torris…

20 avril 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

Mettons l’amour sur le billot, voulez-vous, puisqu’il est actuellement en tête dechat qui louche maykan alain gagnon francophonie gondole. On nous l’assaisonne à la sauce Cupidon depuis des semaines et à nous faire mariner ainsi jusqu’au 14 février, on risque tous de se débiter en tranches de vie attendries.

Ne comptez pas sur moi pour vous proposer ce genre de bœuf mode réchauffé. L’amour ne doit-il pas être dégusté saignant quand on recherche l’effet bœuf ? Permettez donc que je vous offre avant l’heure mes bons et aloyaux services et en guise de contre-valentinades, taillons dès à présent une petite bavette sur l’amour vache.

À cette fin et sans pour autant que cela ne dégénère en boucherie, je vous invite à goûter les histoires d’amour crues, hachées menu et épicées d’une bonne amie à moi, confrontée récemment au célibat sur le tard tard.

À table !

La belle fête donc ses noces de satin, abonnée à l’auberge du tournedos depuis des lustres dans ses draps de coton conjugal quand le sot-l’y-laisse. En tombant sur cet os, celle qu’on vient de prendre pour une dinde commence par crier haut et fort que tous les hommes sont des cochons. Après avoir bien ruminé tous les travers du porc en question qui est parti pour un filet plus mignon, elle se retrouve seule, sexualité et amour en berne, l’estime de soi sérieusement émincée, et pourtant, la poitrine, l’échine, le gigot toujours généreux et loin d’être avariés.

Mais voilà, une séparation, ça charcute l’amour-propre, et quand cela fait des années qu’on n’est plus dans la séduction, c’est difficile de penser qu’on peut plaire de nouveau. On se prend pour un boudin. À des lieux d’imaginer qu’on pourrait encore être traitée aux p’tits oignons.

La belle aurait pu donc décider de mettre définitivement la viande dans le torchon ou aurait pu virer viande saoule pour que ses inhibitions ne l’empêchent pas de se faire embrocher à l’occasion. Parce qu’après tout, un peu de sexe, ça peut donner l’illusion de l’amour.

Elle aurait pu. Mais la belle a des amies, compagnes toujours attentionnées de la vie. Elles l’ont inscrite sur Meetic, un réseau de rencontres virtuel. Avec l’espoir que sous l’œil bovin de millions d’abonnés, elle réveille enfin la vache folle qui sommeillait en elle et que cesse par la même occasion cette période de vaches maigres. Dans l’impossibilité de se faux-filer, la belle s’est donc choisi un pseudo, une photo de vache qui rit et, miracle de l’informatique moderne, après avoir rempli un long questionnaire, on lui a proposé plusieurs hommes de sa vie. Un vrai bouillon de bœufs !

Se pose alors la question de savoir si c’est du lard ou du cochon et l’art de sélectionner la bête tient vraiment de la boucherie héroïque ! Elle élimine rapidement ceux qui exhibent chipolatas, andouilles, merguez (c’est selon) dès le premier échange, tout en prenant soin d’envoyer ces chapelets de saucisses à ses copines en guise d’amuse-gueules. Ça les fait d’ailleurs beaucoup rire. Puis, de texto en sexto, la belle se laisse conter fleurette jusqu’à ce qu’un premier taureau lui propose de le prendre par les cornes. Il n’est pas encore question de se laisser brouter la luzerne, mais le cœur y est. Elle accepte alors une conversation téléphonique. La voix, l’élocution sont également un précieux critère d’évaluation. Sachez qu’à l’oreille, le Chat, on repère facilement la daube ! En effet, quand le fil de la conversation s’entrelarde d’erreurs syntaxiques coriaces et de matières grasses, la belle sait à quoi s’en tenir. Mais voilà, le taureau en question défend parfaitement son bifteck. Il semble courtois et se démarque par une subtile répartie.

Après quelques semaines de conversation galante, voire coquine, il convient de sauter le pas. L’homme est un prince charmant et la belle a 18 ans dans sa tête (c’est que l’amour virtuel laisse une grande place à l’imagination !), mais elle porte néanmoins une quarantaine bien mûre. C’est alors que la crainte d’appâter en croute resurgit. Les amies viennent alors à la rescousse pour aider à la préparation du premier rendez-vous. La belle doit être appétissante. Mais comment faire revenir la viande et la servir à point ? Faut-il se beurrer la face, quitte à estomper les rides d’expression ? La robe, pas trop sage ni trop pute, doit, sans en avoir l’air, se décolleter sur quelques tentations gustatives, car même si la belle n’est pas du genre à passer à la poêle le premier soir, elle se fait quand même des films cochons dans sa tête. Et puis, dans un tel contexte, peut-on ne pas se faire sauter sans se griller ? Outre le souci capillaire, faut-il alors envisager une épilation complète du maillot ou rester soi-même et oser l’origine du monde ?

Il est huit heures. Les amies notent bien le nom du restaurant. La rencontre se fait dans un endroit public au cas où l’homme mijoterait des plans extrêmes et s’adonnerait à de la cuisine trop exotique. Les amies, dans le bistrot d’à côté, sont d’ailleurs chargées d’appeler quinze minutes plus tard. Elles ont convenu d’un code verbal secret qui puisse les rassurer. Les carottes sont donc bien cuites. La première impression est positive. Derrière l’escalope à la salade, l’homme n’envisage pas qu’une escalade à la salope.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis cette première rencontre. Sans être une vache à lait, la belle a mis sa peau au feu quelques fois, et même si ces hommes seuls ont tous besoin qu’on s’étonne avant tout sur leur hotdog all dressed, elle a vécu une très belle histoire d’amour, goûté la cuisine halal, noué quelques solides amitiés et envoyé, inévitablement, quelques bouses à l’abattoir. En effet, la réception de certains prétendants sur le plancher des vaches ne vaut pas toujours le voyage virtuel. Il se peut qu’on ait à se farcir de la vieille semelle. Personne n’est à l’abri d’un menu mensonger. En fait, comme partout, certains jambons côtés à l’os pètent plus haut que leurs rognons.

Aujourd’hui, le droit au libertinage public ne choque plus personne. Je me souviens de mes escapades adolescentes clandestines sur le minitel rose. Les sites de rencontre me semblent avoir perdu ce côté sulfureux en passant de l’épicerie, même si elle n’était pas toujours fine, à la grande consommation. Avec une offre tellement généralisée, comment ne pas penser qu’il y a toujours mieux ? Comment ne pas céder à l’idée que le pis de la vache du voisin est toujours plus grand et devenir ainsi le dindon de cette grande farce ? Avec, entre chaque plat de viande fraiche, l’amertume d’une solitude qui faisanderait de plus en plus l’âme.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes relations sur internet se nouent à l’envers. On met la charrue avant les bœufs. Peut-on dire pour autant que les codes de séduction ont changé ? Livrer l’intimité de son âme avant celle de son corps rappelle les correspondances du 19e siècle où l’on tombait surtout en amour avec l’idée de l’amour.

Ha la vache ! C’est bien compliqué tout ça ! Mais si la belle a pu rencontrer l’amour sur Meetic, c’est certainement parce que là aussi, il peut se cuisiner avec un grand A. La leçon que nous pourrions en tirer, c’est qu’en aucun cas, il ne faut se contenter de regarder passer les trains. Les voies de l’amour finissent toujours par être pénétrables.

Je vous laisse mijoter le tout. Vive le ragoût !

Sophie

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cours d’éducation textuelle, par Sophie Torris…

15 avril 2017

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Voilà que depuis quelques jours, tout le monde se revendique bête de texte. Même ceux et celles qui avouent alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec pratiquer des activités textuelles contre leur gré ont pris la position du missionnaire. C’est que l’orthographe est devenue subitement zone érogène quand les éditeurs ont fait savoir qu’ils en appliqueraient les nouvelles règles dans les manuels scolaires de la prochaine rentrée. Beaucoup ont alors pris pour du harcèlement textuel, une réforme qui date pourtant de 1990 et qui n’a, par ailleurs, jamais condamné la bitextualité. C’est ainsi que sans faire fi de ces préliminaires, le doute a pénétré les consciences et toutes les langues se sont mises, dans un grand élan de masturbation de l’esprit, à se chatouiller le nénufar.

Puisque je jouis d’une certaine expertise en matière de proximité textuelle, permettez-moi, le Chat, de juguler ici cet excès de textostérone précoce. En effet, il y a une couille dans le potage! Si aujourd’hui, on invite bien les noms composés à copuler jusqu’à ne faire plus qu’un, le circonflexe, quant à lui, reste ce text toy indispensable et celles qui pensaient se faire un petit jeûne sans qu’il ne sorte couvert vont être bien déçues. Il va falloir faire abstinence.

Les faveurs textuelles accordées sont, en fait, assez minimes*. On déflore l’hymen de quelques traits d’union et on croquemonsieur dorénavant d’une seule bouchée. On corrige certains abus textuels qui visaient par exemple, à circoncire le cure-dent de son pluriel alors que le cure-ongles n’avait pas à subir l’opération. De ce fait, en uniformisant cette règle, on s’assure non seulement d’une cohérence grammaticale, mais également d’une meilleure hygiène dentaire. Ceci dit, le S ne supplante pas pour autant l’univers du X. Mesdames, vous pourrez continuer à monter régulièrement sur vos grands chevaux et en tirer tout le plaisir textuel habituel. Ces chevals de bataille ne sont donc que contrebande et, malgré l’excitation textuelle liée à la nouveauté, vous ne devriez pas avaler n’importe quoi.

Quant à l’ognon, même si les avis divergent là-dessus, on peut comprendre qu’il tienne à soulager le i de son priapisme originel. Certains prennent ainsi position en sa faveur en optant pour une simplification des pratiques textuelles, d’autres s’attachent à perpétuer un certain sado-masochisme en menottant la langue dès qu’elle devient libertine et en lui infligeant une correction instantanée.

Je suis désolée pour ceux qui pensent que la langue française est vierge. Elle n’est heureusement pas si chaste. On la caresse depuis la nuit des temps. Ses lettres sont passées par tout un Kamasutra de positions. Elle est adepte de l’échangisme et a souvent répondu aux avances d’amours étrangères. Elle s’est d’ailleurs laissée féconder régulièrement jusqu’en 1935 sans que jamais personne n’ait crié à la déviance. Alors, pourquoi, aujourd’hui, voudrait-on en faire une langue figée, alors que son identité textuelle a toujours été mouvante, alors qu’on n’a jamais eu autant besoin d’écrire?

La nouvelle orthographe ne joue pas au strip-poker avec la langue. La réforme ne s’amuse pas à déshabiller les mots pour offrir une relation textuelle dénudée de difficultés à des jeunes qui paniquent parce qu’ils ne savent plus écrire. Elle ne cherche pas à simplifier bêtement et à régler le problème de l’échec scolaire. Pensez-vous vraiment qu’en laissant la place à l’accent grave, la crise sera moins aigüe? Ce serait tout un évènement!

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCes nouvelles pratiques textuelles ne sont donc pas très exhibitionnistes et ceux qui ont cru à l’avènement de l’écriture phonétique peuvent aller se rhabiller. La nouvelle orthographe ne défigurera pas la langue. Elle se contente tout simplement d’en gommer quelques bizarreries.

Il serait donc absurde de ne pas apprendre l’orthographe rectifiée aux nouvelles générations, mais sachez toutefois, le Chat, que l’enseignante de français que je suis et qui se fait un devoir d’appliquer cette réforme simule ce désir textuel. Que voulez-vous, je suis, tout comme vous, d’une autre époque, celle où l’érotisme de la langue se cachait dans l’exception et dans l’ambiguïté de certaines règles.

Sophîe

*http://www.gqmnf.org/NouvelleOrthographe_NouvellesRegles.html

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

12 avril 2017

Mourir de rire

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Caricature de Vincent Dumortier

Cher Chat,

Comment peut-on nourrir d’aussi noirs desseins ? C’est la question à laquelle le monde tente de répondre depuis qu’on a dégommé Charlie. De toutes parts, on arme les cartouches. Ainsi gicle, à jet continu, le sang d’encre de toutes les impressions. Alors, avant que ne se dilue tout ce camaïeu de rouges, permettez-moi, le Chat, de libérer mon expression, car mine de rien, je commence à m’emmêler pas mal les crayons.

Vous le savez, l’humour est mon aiguisoir. J’ai rarement grise mine et même si je n’ai jamais exécuté de dessins, on peut me condamner pour quelques attentats à la bêtise. C’est, je l’espère, dans l’esquisse de résistances verbales facétieuses que je m’illustre le mieux.

Or, « Mourir de rire » aujourd’hui n’est plus une métaphore. Pour la première fois, ce 7 janvier, le journal le plus irrévérencieux de France a fait, bien malgré lui, du premier degré. C’est sans doute par solidarité avec cette figure de style que je me suis affichée « Charlie » le matin même. Je veux pouvoir encore mourir de rire, peu importe la boutade, sans passer à trépas.

Mais alors que des millions d’homonymes se dessinent à main levée et que le polyptyque n’en finit plus de se déployer, je me questionne sur l’authenticité de ma signature. Est-elle conforme à l’esprit du journal ? Contrefaçon ou caricature ? Et vous, le Chat, comment êtes-vous Charlie ? Car sous le couvert de cette identité se dessinent évidemment plusieurs motifs.

Je suis Charlie parce qu’il n’est plus. À sa mémoire. Parce que je le connais personnellement, parce que je l’ai lu ou le lis encore, parce que je reconnais l’humanisme derrière la satire.

Je suis Charlie parce que toutes les idées ont le droit de cité et qu’il n’appartient pas à quelques fous furieux de tracer les limites de la liberté d’expression.

Je suis Charlie parce que je n’ai pas peur et que je veux le montrer.

Je suis Charlie parce que je suis solidaire.

Je suis Charlie parce que je suis contre toutes formes de fanatisme, d’extrémisme, de violence.

Je suis Charlie, parce que je ne sais plus à quel Mohamet me vouer.

Mais… je suis aussi Charlie parce que ma copine l’est sur Facebook et que je suis tendance.

Je suis Charlie, parce que je suis contre les terroristes, les musulmans, les Arabes et qu’on ne m’a pas appris à faire la différence.

Je suis Charlie, parce que je suis politique et que j’y vois un moyen de relancer ma popularité.

Je suis Charlie, parce que je suis dictateur criminel et que je veux me donner bonne conscience.

Je suis Charlie parce que j’y vois un filon pour me faire du Beur en vendant des tee-shirts éponymes.

Alors Charlie ? Ça fait quoi d’être aimé aussi par des cons ?

Il y avait près de quatre millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans les rues hier. Une émouvante marche funèbre, chromatique, contrastée s’est déroulée toute la journée en arabesques pacifiques, « marchant un dessin commun qui aurait pour nom Charliberté* ». Ça ne s’était pas vu depuis la libération ; un déferlement populaire tout en plein, sans déliés, qui met la gomme pour effacer les différences d’opinion, de culture, de religion. C’était beau de voir ce grand rire spontané se tenir les côtes alors qu’il était en train d’étouffer sous la morosité ambiante.

J’ai envie d’y croire, le Chat. De toutes mes forces. Mais voilà, j’ai de la difficulté à être naïve. Sous la Sanguine, une aquarelle ou une peinture au couteau ? Je ne peux pas m’empêcher d’y voir un trompe-l’œil, de soupçonner un clair obscurantisme sous le vernis de ces 44 chefs en avant-plan et de craindre un marouflage* de toutes ces images.

Mercredi, les crayons-mines des survivants tireront à trois millions d’exemplaires.

Ils sont Charlie, mais que se passera-t-il quand ils ouvriront pour la première fois le journal qu’ils ont promis d’acheter dans un grand élan de solidarité ? Que se passera-t-il si, fidèle à l’irrévérence des pionniers disparus, l’encre du journal se met à leur baver dessus, tout Charlie qu’ils sont. Se laisseront-ils mourir de rire ou se cacheront-ils à nouveau derrière des gilets pare-bulles en attendant que l’encre sèche ?

Et pourtant la solution est peut-être là. Dans l’acceptation, puis dans la revendication de cette nouvelle identité, juive, musulmane, catholique, laïque. La France est Charlie, toute en couleurs primaires, toute en nuances, mais sans dégradés. 4 millions de Français l’ont compris et ont célébré leurs différences. Reste à convaincre les autres, les laissés-pour-compte.

L’autodérision devrait s’apprendre à l’école, en même temps que les lettres, les chiffres et les couleurs. J’ai été moi-même la cible d’un caricaturiste en herbe* durant toute mon adolescence. Son coup de crayon ne m’épargnait pas. Il savait épingler mes travers. Laissez-moi lui rendre hommage en publiant un de ces dessins. C’est peut-être grâce à lui que je suis libre aujourd’hui.

Sophie

*Marouflage : fixer une surface légère sur un support rigide à l’aide d’une colle forte qui durcit en séchant.

* Extrait de l’hommage de Stéphane de Groodt pour lui faire de la publicité. Il faut découvrir Voyages en absurdie.

* Hommage à Vincent Dumortier

  Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Une plume dans l’omelette, par Sophie Torris…

9 avril 2017

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Je ne suis pas une poule mouillée et même si je n’aime pas particulièrement les prises de bec, je n’hésitedangereuse-la-medisance-l-est-surtout-pour-celui-qui-en-est-la-victime-photo-fotolia pas à voler dans les plumes d’une dinde qui m’agace. Je lui dis en général sur-le-champ d’aller se faire cuire un œuf, et la semonce, par civilité, s’en tient là.

Cependant, il arrive que, de retour au poulailler, je devienne une vraie poule de Barbarie, et ce, à l’insu de la dinde en question. Prendre en grippe aviaire un absent semble être le propre de toute bonne basse-cour qui se respecte. Ce que je veux dire par là, le Chat, c’est qu’il est rare que je me couche avec mes poules sans médire un peu.

Mais il ne faut pas croire que seules les femmes gloussent et caquettent dans le dos de leurs semblables. Les hommes ne sont pas des coqs en vain et s’adonnent exactement à la même cuisine. Après tout, on ne fait pas de bonnes omelettes sans casser quelques œufs. Alors, pourquoi, cher Chat, prend-on plaisir à persiffler et que cachent ces rosseries d’alcôve ?

La médisance couve déjà chez l’enfant comme une tendance instinctive, l’homme étant naturellement tiraillé entre le Bien et le Mal. Les messes basses-cours de récréation commencent donc dès qu’il fréquente l’école. Le jeune coq qui n’a alors pas le droit de se servir de ses ergots pour se démarquer ou faire le paon va tout simplement utiliser, à défaut, la violence verbale. Il ne faut cependant pas y voir de cruauté intentionnelle à cet âge, car c’est en se comparant, et donc en castrant un chapon parfois un peu différent, à coups de petits mots perfides dans le dos, que le jeune coq, en pleine construction identitaire, se valorise et développe confiance en soi. On médit donc en premier lieu pour pallier une certaine insécurité, pour se rassurer de sa normalité et pour rester le préféré.

Et puis, avec un peu d’entraînement, on finit par prendre un malin plaisir à instiguer, sur le ton de la confidence, ces petites méchancetés. Les absents ayant toujours tort, les commérages sont rarement mal perçus. La prise de risque étant minime, la transgression peut alors s’accompagner d’une délicieuse chair de poule à l’idée de déblatérer en douce sur le voisin. De plus, le fait d’attiser la curiosité de tout un poulailler et d’y monopoliser l’espace de parole accentue le désir de faire éclore de nouveaux cancans. C’est ainsi que bien des poules font le coq et que bien des coqs caquettent.

Si, qui plus est, l’oiseau est oisif, le ragot peut devenir un passe-temps tout à fait créatif. Il y a toujours plus à picorer chez le voisin que chez soi-même surtout quand on vit comme un coq en pâte, et j’ai ouï-dire, mon Chat, qu’on s’ennuie beaucoup moins quand on qu’en dira-t-onne.

La médisance ne pouvant se pratiquer qu’à plusieurs devient alors créatrice de liens sociaux. Il est même prouvé que deux inconnus tisseront des relations plus fortes s’ils dénigrent ensemble un tiers au lieu de l’encenser, puisque c’est en s’accordant sur les défauts de ce troisième larron qu’ils s’assurent de partager les mêmes valeurs. N’est-ce pas rassurant de se dire qu’on fait partie du même nid ?

Il est donc tout à fait salutaire et recommandé pour l’amitié que deux poules s’exercent de temps en temps à lancer leurs œufs pourris ensemble sur une autre, qui plus est si cette dernière vient picorer dans un nid qu’elles auraient aimé investir. On se nourrit alors de calomnies qu’on partage à l’insu de cette poule de luxe, bourrée d’hormones, pleine comme un œuf, qui ne doit pas se gêner pour passer du coq à l’âne, qui semble contre toute attente avoir les dents longues et la bouche en cul…. de poule évidemment !

Mais dans le fond, si on s’évertue à tuer cette poule aux yeux d’or dont le ramage se rapporte peut-être au trop joli plumage, c’est souvent pour se rassurer de son propre potentiel de séduction. Nous médisons encore une fois pour dire nos inquiétudes, pour quérir un peu de réconfort, pour dire indirectement du bien de soi et de celui ou celle qui nous écoute.

ff289a65Irait-on alors, par jalousie ou frustration, jusqu’à médire dans le dos de ceux qu’on aime ? Si le coq se mettait à chanter, bien avant qu’il ne chante, se pourrait-il qu’un jour je vous renie trois fois, mon Chat ?

J’en doute parce qu’en vieillissant, j’ai appris à poser un regard plus indulgent sur moi-même. Je pousse même parfois la médisance à me prendre pour une bécasse, nourrie au grain de folie.

Cocoricotcot.

Et puis, on finit toujours par perdre ses plumes en les trempant dans le fiel. Avec quoi j’écrirais ?

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sur la route des épices, par Sophie Torris…

6 avril 2017

Le poivre et sel me guettent…

Cher Chat,

Sous le safran de mes cheveux, il y a 50 ans d’aveux. Le poivre et sel me guette. Je suis sur terre depuis perpette.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Mes enfants me trouvent has been et pourtant leur mère n’est pas d’huile. Voyez, le Chat, combien ma saison compte d’épisodes, même si certains sont passés de mode :

J’ai fumé dans un avion sans me faire engueuler par une hôtesse. J’ai bronzé sans protection sans que le soleil ne me blesse. J’ai roulé en Renault 5 sans ceinture. À Berlin, j’ai connu le Mur. J’ai payé en francs ma baguette, j’ai jamais porté de casque sur ma mobylette. J’ai dansé des slows en discothèque. Sur la face A d’Hotel California. Mes amours juvéniles ont vu le jour sur des vinyles. J’ai fait l’amour sans condom, à l’époque le Sida ne faisait pas chier Cupidon. L’or noir n’était pas encore une arme et nos territoires vierges de certains drames. Pas de contrôle de sécurité à l’embarquement, j’ai voté Coluche président. J’ai connu Mickael Jackson avant qu’il ne soit blanc et sur les pare-brise, des disques de stationnement. Mon téléphone avait un fil et ne se regardait pas le nombril. J’ai lu l’Amant de Duras avant qu’il n’obtienne un prix littéraire et j’ai suivi Dallas et l’abominable JR. J’ai connu Meg Ryan sans chirurgie et Paul Newman sans cheveux gris.*

Je suis une femme mature, ça se voit sur ma figure. L’âge, c’est pas comme l’anxiété ou le diabète, ça ne peut pas jouer à la cachette. Je ne vous raconterai pas de salades, le Chat, je me passerais bien de cette débandade. Je ne suis pas tout sucre tout miel à l’idée de perdre du potentiel. À cumuler autant d’années, l’addition devient salée. Mais n’est-ce pas le prix à payer, pour se pimenter une vie longue durée ? Certes, ma jeunesse est révolue, mais pourquoi la mayonnaise ne prendrait-elle plus ?

Je préfère manger des p’tits pots de crème que de m’en tartiner l’épiderme. Je veux que le temps me profite et non en déplorer la fuite. Laissez-moi prendre la route des épices, je veux vieillir sans artifice, me rouler dans les fines herbes avant que mon corps ne s’exacerbe.

J’apprends à m’aimer dans tous les regards, j’apprends à m’aimer dans mon miroir avec tous les sillons de mon histoire. Car, après tout, n’est-ce pas dans le creux de chaque pli que transpire le sel de la vie ? Le sel conserve la viande. Voilà pourquoi j’en fais la propagande !

C’est un privilège que d’être vintage et je me fous de n’être Vénus si ça peut reculer mon terminus. Si le poivre et sel me guette, c’est que je suis vivante en ciboulette !

Ça ne tournera pas au vinaigre, il suffit de rester intègre. Et si vous aussi, le Chat, vous voulez lutter contre le vieillissement, voici le bon assaisonnement :

Se souvenir des heures exquises et penser aux futures extases.
Ne pas renoncer à la cerise que vos désirs toisent.
Mettre votre grain de sel à tout ce qui vous interpelle.
Jouir sans remords de tout votre capital, jouir de votre corps jusqu’au bout du bal.
Et rêver d’un bonus pour conduite sans rictus.

Sophie
* Je ne peux récolter tous les lauriers de ce bouquet garni d’une autre époque. J’ai volé quelques condiments à l’humoriste Florence Foresti.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Du bonheur en contrebande, par Sophie Torris…

1 avril 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

En nous faisant croire que le seul chemin qui mène à Rome est l’austérité, on renvoie le bonheur aux calendes grecques, comme s’il n’avait plus le droit de cité. J’ai conscience que mon pays n’est plus de cocagne; je n’ai pas les portugaises ensablées. Mais pourquoi devrais-je m’empêcher de construire des châteaux en Espagne ?
Tonnerre de Brest, on dirait que, pour être crédible aujourd’hui, il faut avoir l’air grave, préoccupé, voire même tragique ! Le bonheur est devenu suspect.
Si vous souriez un peu trop, on risque de vous prendre pour un Béotien.
Si vous partagez quelques montagnes russes d’émotion, on vous taxera de faiblesse.
Si vous ne vous plaignez pas, c’est sans doute que vous cachez quelque chose. On ne peut décemment, de nos jours, être content de son sort sans que le téléphone arabe se mette à faire courir des rumeurs.
Bref, si vous voulez pouvoir afficher un peu d’ivresse, la seule raison acceptable est d’être saoul comme un Polonais.
Avec autant de si, ce n’est pas seulement Paris que l’on met en bouteille. C’est aussi la joie que l’on consigne. Car voilà, pour être un bon cru aujourd’hui, il faut être mal embouché, ruminer les plaisirs d’antan et porter le poids de la conjoncture.
Et bien, je préfère passer pour une cruche plutôt que de me plier à ce genre d’étiquette. Je ne veux pas vieillir en fût, le présent a bien plus de cuisse et de velours que le passé, aussi millésimé soit-il.
Et puis, franchement, ce n’est pas en faisant la gueule qu’on nous rendra l’Alsace et la Lorraine !

Prenons donc un petit quart d’heure bordelais, le Chat, afin de remettre les pendules à l’heure. La morosité s’est donc introduite, ces dernières années, tel un cheval de Troie, en ville, au bureau, jusque dans les foyers, et ce, même chez mon oncle d’Amérique. Je ne suis pas de Marseille, c’est hélas la triste vérité. Personne n’est plus à l’abri d’un coup de Jarnac. Et pour preuve, on m’a déjà limogée, virée, lourdée sans qu’on ait rien à me reprocher. Certes, ce fut une douche écossaise qui aurait pu noyer ma bonne humeur, mais j’ai préféré filer à l’anglaise. Il y a de ces revers de fortune contre lesquels on ne peut rien : deuil, maladie, séparation, perte d’emploi. À quoi bon alors se couronner soi-même tête de Turc en ressassant ce qui ne peut être changé ? Si le chagrin, qui, lui, est tout à fait légitime, ne s’accompagne pas d’un lâcher-prise, c’est la joie qu’on risque d’envoyer bouler à Pétaouchnok pour de bon.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecEt il en est de même pour ces petites chinoiseries qui font ruminer certaines personnes pendant des jours. Que mes enfants transforment ma maison en capharnaüm, ce n’est pas le Pérou ! Qu’il pleuve sans cesse sur Brest ce jour-là, ne m’empêchera pas d’y faire la java. Perdre mon chemin ne m’enverra pas dans la gueule du loup et pleurer après le temps perdu ne me le rendra pas. Pourquoi faire d’un événement qui est, de toute manière, irréversible, un supplice chinois ? Pourquoi s’empoisonner la vie d’une macédoine de soucis irrévocables et s’imposer ce genre de régime spartiate ?

C’est ainsi qu’on finit par croire que la vie de bohème se trouve à Tataouine, loin de la routine et de ses poupées russes de tracas. Et on se trompe en confondant plaisir et bonheur. Évidemment, le plaisir, c’est Byzance ! Il se boit cul sec et l’ivresse est immédiate. Mais il est éphémère parce que lié à la satisfaction d’un désir qui n’en est plus un quand il est consommé. Et nous revoilà à faire la manche indéfiniment entre chaque trou normand, parce que cette quête ne finit jamais. On ne se contente pas de voir Naples et mourir une seule fois. Le plaisir habite en Frénésie, c’est bien connu. Et c’est toujours la même histoire. Il y était une fois un prince que l’on veut charmant et que l’on pare de toutes les qualités existant sur le marché afin que le bonheur à deux puisse naître dans l’idée magnifiée que l’on a de l’autre. Ainsi, on se berce de joies formidablement illusoires et on croit à ses propres promesses de Gascon jusqu’à ce que la réalité nous rattrape et que l’on se remette à ronchonner sur ce qu’on a perdu.

Et si le bonheur n’était tout simplement pas lié à une cause extérieure ? On n’aurait plus besoin de s’échapper dans le plaisir comme si la seule solution était de s’oublier. Et s’il était, tout au contraire, cette cabane au Canada, blottie au fond de soi ? Et s’il suffisait d’en ouvrir la porte pour que la joie s’y invite ? Et s’il était cette auberge espagnole où chacun contribue à nourrir l’autre ? Et s’il était dans le don plutôt que dans la réception, dans l’instant plutôt que dans la projection ? On n’aurait peut-être plus le mal du pays.

Il paraît que le bonheur est contagieux. Alors que ceux et celles qui l’ont trouvé ne le boivent pas en suisse, il pourrait trinquer !

Sophie

Cette chronique est fortement inspirée du dernier ouvrage de Frédéric Lenoir, La puissance de la joiealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

La joie, c’est la vie, la plénitude.
La joie est profonde. Je n’ai pas joie de boire mon café.
Émotion amoureuse, esthétique, spirituelle, collective. La joie touche esprit, cœur, corps, sens, imaginaire.
Elle ne se décrète pas. On ne décide pas d’être en joie, mais on peut cultiver un climat favorable qui permet à la joie d’advenir. La joie s’invite.
On ne court pas après le bonheur. Il est à l’intérieur. (Enlever les obstacles qui ont bouché la source : égo, peur, mental). Se libérer de tout ce qui nous empêche d’être nous-mêmes. Se libérer des faux-moi. Tout ce que l’égo et le mental ont construit comme mensonge pour nous aider à survivre. Il faut avoir de l’égo pour survivre. On ne tue pas l’égo, mais ne pas être mû par le personnage qui s’est identifié à l’égo. Lâcher l’égo : moments d’éveil. On ne s’identifie plus au personnage qui a besoin de reconnaissances, de compliments, qui vit dans le regard de l’autre.
La joie peut accompagner le chagrin.
Lâcher le mental, logiciel de survie, qui a enregistré ce qui nous fait du bien et du mal pour aller vers les choses plus profondes. Renoncer aux biens immédiats pour un bien plus profond.

Comment : être attentif sinon la joie n’intervient pas. Il faut être présent. La joie vient quand on est présent. Si je pense à autre chose, je rumine, je perds ma disponibilité. Lorsqu’on est attentif, le cerveau secrète de la dopamine qui nous met de bonne humeur.

Plus on se sent vivant, plus on ressent la joie.
Le mental et l’égo nous aident à survivre, pas à vivre. Peur de ne plus être aimé, de décevoir, de perdre.

Le bonheur n’est pas une émotion passagère. C’est être dans un plaisir qui dure, non tributaire des choses extérieures.

Le bonheur se construit, fruit d’un équilibre.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

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