Le bourreau des cœurs…

28 juin 2017

(Une nouvelle inédite de Sandra F. Brassard…)

Le bourreau des cœurs

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Sandra F. Brassard

Les hommes étaient tous assis ensemble, les fesses appuyées sur de vieilles caisses de lait aux couleurs criardes, et ils contemplaient la tombée du jour sur les champs. Postés devant la vieille grange, juste sur la bute qui surplombe la route principale, certains fumaient tandis que d’autres mastiquaient un sandwich aux croûtes récalcitrantes. Peu d’entre eux parlaient, c’était comme cela entre gars. Entre deux gorgées de bière froide – comme en témoignait la condensation sur les bouteilles – ils se lançaient parfois des blagues douteuses qui racontaient des histoires de filles chaudes qui se frottent et qui aiment ça, comprends-tu, avec des grosses boules qui en veulent plein le visage, comprends-tu… et ça s’arrêtait après, dans un silence tout de même apprécié. Car après, qu’aurait-on pu dire de plus ? Et on se désaltérait si bien sans s’embarrasser des mots qui vont tellement mieux aux bouches des femmes. Rouge à lèvres et dents immaculées disent avec tellement plus d’habileté les tourments de ce monde injuste – l’argent qui manque, les enfants et le ménage en trop, les seins qui tombent et le mauvais sort qui les fait toutes grossir (mais pas les chips, le chocolat, le coca-cola) – et elles performent admirablement sous le mode accusatoire : « Tu ne m’écoutes jamais, tu ne comprends pas, tu ne peux pas savoir, pourquoi tu ne réponds pas ? ».

Ils prenaient enfin la pause qu’ils attendaient après ces nombreuses heures de travail passées à suer et contracter leurs muscles pourtant devenus vigoureux. Ce n’est pas qu’ils se plaignaient de ce qu’on leur demandait d’accomplir, mais ils profitaient du moment, confortables entre eux, dans la fraternité d’un labeur intense communément accompli. Surtout, ils savaient la valeur de ces minutes où personne ne leur posait ces questions si dérangeantes : « À quoi penses-tu ? Me trouves-tu belle ? Quand tu étais jeune, à quoi rêvais-tu ? ». Ici, dans la paix des hommes, avec les mains criblées de cicatrices et la barbe drue sur les joues, ils pouvaient respirer, arrêter de se sentir traquer, vivre même, se laisser aller sans compte à rendre, sans la menace de paraître inopportuns ou grossiers. Ils étaient des mâles virils, qui pissaient debout, et plus loin que les autres en plus, avec un engin beaucoup plus puissant, sauf peut-être le petit nouveau. À seize ans, on peut comprendre ça. Le vieux Firmin, en le regardant se soulager un jour, a commenté l’épisode d’un air entendu : « Hummm…moins gros parce que moins de pratique, ça viendra… ». Et c’était plausible, l’expérience fait toute la différence sur la grosseur, paraît-il, et il le sait, lui, qui, souvenez-vous, en a fait une dizaine de marmots, sans compter ses compétences en vaches, cochons et chèvres.

Chacun se regardait donc les pieds avec bonheur, n’ouvrant la bouche que pour roter et bailler selon l’usage, lorsqu’ils virent, de loin mais pas tant que ça, une jeune dame s’avancer vers eux. Pas une laide, mais une belle fille, qui balance les hanches et tout. Et là de dire qui la baiserait mieux que les autres. « Moi ! » « Moi ! » « Non, c’est moi qu’elle veut. » « Je te parie qu’elle me saute dessus, et qu’elle me suce. » « Une cochonne, je te dis ! » « Ouais, elle préfèrerait la mienne, parce qu’un petit bout de saucisse mou comme le tien… » « Et toi, Réjean, le jeune, t’en as jamais touché à une comme celle-là, non ? » « Pourquoi tu dis rien ? T’as peur, hein ? » « T’es peut-être pas attiré par les petites poules mais par les coqs ? » « Heh, les gars, Réjean aime qu’on lui mette la queue dans le cul ! » Alors, c’est le fou rire général. Même Réjean rit, il la trouve bien bonne celle-là, quand même, les coqs, ils les égorgent à grands coups de hache, rien d’autre : « Amenez-en de la poule, le poulailler au complet », réplique-t-il en jouant les renards gourmands. Mais les autres le regardent en pouffant, ils pensent qu’il fait l’habitué, mais qu’il n’assure pas. « Ouais, ouais Réjean, c’est ça ! » « Tu pourrais me donner un cours. » Et ils se moquent encore, encore.

Lorsque la fille les rejoint, celle du patron d’ailleurs, Réjean a décidé de leur montrer qu’il besogne mieux que ces vieux galeux. Avant qu’elle ne chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecsoit tout à fait à leur hauteur, il se lève, la devance, et lui dit : « …hummm…ah ouais…eeeeeeeeeee… ». La pauvre fille ne sait pas trop quoi répondre : « Bonjour ! Puis-je faire quelque chose pour toi ? Te sens-tu bien ? As-tu besoin d’aide ? ». Tous les copains s’esclaffent, Robin se plie même en deux, se dégoutte dans la culotte. Sans attendre, Réjean repart à l’assaut : « …c’est que…pas mal…eeeeeeeeeee…je veux que tu… ». Visiblement mal à l’aise, la pauvre demoiselle lui sourit avec pitié, et convaincue d’avoir affaire à fou furieux, rejoint rapidement le groupe auquel elle transmet les consignes pour la prochaine semaine. Mais Réjean ne peut pas se laisser faire. Décidé, il s’avance encore une fois vers elle, et il la saisit par la croupe, fermement, et ajoute : « …jolie…tu voudrais…avec moi… ».

Cauchemar, elle se met à hurler : « Maudit violeur ! Aidez-moi, ôtez-le de là, il me fait mal ! ». Mais il continue, il ne s’agit que d’un sale moment à passer, puis elle se calmera :             « Laissez faire, les gars, elle aime ça, elle se trémousse, elle voulait ça depuis le début ! ». Seulement, les autres hommes ne sont plus de son avis, et se jettent sur lui : « Tu vas en manger une sacrement, mon gars ! Une hostie de volée, je te dis ! ». Réjean se laisse faire. Maintenu au sol solidement, il ferme les yeux, et il sourit. La fille tremble, et laisse entendre une plainte. Il préfère le contact des poings massifs à son regard égaré. Plus ils le cognent, plus son visage se détend, et plus ils se déchaînent sur sa personne. « Ah ! le monstre ! l’abominable ! » Bang ! « Il faut l’enfermer, appeler la police ! » Bang ! « Allez chercher le fusil. » Bang !

Mais Réjean, mû par une force insoupçonnée, se lève et se sauve. On essaie de le rattraper, mais il galope avec fureur, comme s’il était possédé. Il descend la côte, et se dirige vers sa maison dont le toit se détache sur l’horizon. « On va le rattraper, le petit christ, t’inquiète pas, ma fille », disent les hommes, un bras protecteur autour des épaules de la jeune femme qui pleure doucement. « Viens que je te serre là, petit cœur », ajoute un autre. Et le gamin court, ne perd pas une seconde, même si son souffle devient de plus en plus saccadé. Son abdomen le fait souffrir, il halète avec frénésie, la sueur et le sang trempent ses vêtements déjà maculés de terre. Complètement en nage, il poursuit sa course jusqu’au seuil de la maison familiale. Par la fenêtre, il voit sa mère, le combiné du téléphone à l’oreille, horrifiée.

« Il y a des choses qui ne s’expliquent pas », se dit-il.

Il se met alors à pleurer, à chialer comme une nénette, en hoquetant : « Je te trouve si jolie… Je te regardais et je me disais que tes cheveux avaient la même teinte que le miel… Tu me plais…Je t’invite ce soir  ». Puis, il s’assoit sur le palier, désolé mais résolu, et il attend la suite des choses dans son corps trop long pour lui. Mais le temps passe si lentement quand on devient un homme, un vrai, qu’il en perd la notion, et s’étend, à jamais endormi devant la porte.

Notice biographique

Native du Saguenay, Sandra F. Brassard enseigne la littérature québécoise au Cégep de Chicoutimi. Parallèlement, elle travaille comme adjointe à l’animation au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et comme pigiste au journal Voir Saguenay-Alma. Elle termine actuellement la rédaction d’un mémoire de maîtrise à l’UQAC sur l’intertextualité biblique dans l’œuvre de Sylvain Trudel sous la direction de François Ouellet.



Le prédateur, un texte de Jean-Marc Ouellet…

21 juin 2017

Le prédateuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Troublé, je frappe à la porte. Pas de réponse. Avec précaution, j’ouvre. Il est là, vieux, les cheveux blancs en broussailles, assis par terre, le dos droit, les jambes croisées, en position du lotus. Il médite.
La pièce est modeste. Une bibliothèque couvre un mur. Près d’un fauteuil, sur le sol, des livres. Plusieurs sont ouverts. Une fenêtre éclaire l’espace d’une lumière feutrée. À quelques mètres devant le vieillard, une table, des chandelles allumées, un cadre représentant le Grand Maître. Le silence est parfait.
J’entre. Le vieil homme ne bouge pas. Pas même un cil. Je m’installe à ses côtés, prends la position, ferme les yeux.
Je peine à évacuer mes tensions intérieures, à trouver la paix.
― Une autre tuerie, Maître. Cent soixante morts. Des hommes, des femmes, des enfants.
―…
J’ouvre les yeux, regarde le vieillard. Il n’a pas réagi, mais il a entendu, je le sais.
― Pourquoi cette violence, Maître ? Pourquoi cette cruauté ? Il ferait si bon vivre ici-bas si l’on se tolérait, si l’on s’entraidait, si l’on s’aimait. Comment l’Absolu a-t-Il pu nous créer aussi hargneux envers nous-mêmes ?… Pourquoi, Maître ?
Je m’en veux, j’ai faibli. Tant d’impatience dans ma voix. Je suis indigne de l’enseignement reçu. Mon maître ouvre enfin les yeux, tourne la tête vers moi, plante un regard de compassion sur moi. Je ne peux soutenir ce regard. De honte, je baisse les yeux. Il se tourne vers le Grand Maître.
― Trois cents millions, prononce mon maître.
Je lève les yeux vers lui. Son corps n’a pas bougé, ses yeux fixent l’icône du Grand Maître. Il est calme, respire doucement, son esprit flotte quelque part.
― Trois cents millions ?
―…
― Je ne comprends pas, Maître.
―…
Je l’observe. J’attends.
« En effet… trois cents millions de vies. »
― Pardon, Maître. Je ne comprends vraiment pas.
Ma voix trahit mon désarroi.
― Oui. Trois cents millions de vies perdues. Et ça, que pour les dix guerres les plus meurtrières.*
― Que voulez-vous dire, Maître ?
― Trois cents millions de morts, disparus dans ces guerres, ce qui ne compte pas les autres conflits ayant affligé l’humanité, pas plus que les meurtres de toutes les secondes. Tu sais, des milliards d’enfants n’ont pu naître.
―…
Son regard reste dans le vide.
« Jean-Marc, tous les êtres vivants ont des prédateurs, continue-t-il enfin de sa voix douce. L’araignée tue la fourmi, la musaraigne tue l’araignée, le renard tue la musaraigne, le loup tue le renard. Les êtres vivants tuent pour survivre et pour contrôler les populations. C’est l’équilibre du monde vivant. Sans prédateurs, une espèce pullule aux dépens des autres. »
Mon maître s’arrête un instant, puis se tourne vers moi.
« Jean-Marc, quel est l’unique prédateur de l’Homme ? »
Il me regarde. Son regard est intense. Je ne sais trop quoi répondre. Je cherche, cherche, je ne trouve aucun prédateur. Une idée me vient enfin.
― Les virus et les bactéries ?
Il sourit.
― Bien pensé. Tu as raison. Encore aujourd’hui, malgré la science, ces minuscules organismes tuent beaucoup d’humains. Mais le seul vrai prédateur de l’Homme est l’Homme lui-même. Pas pour se nourrir, mais bien pour la survie de l’humanité et de la planète.
Je suis choqué. Quelle troublante déclaration ! Mon maître voit sans doute mon agitation, car il précise sa pensée :
« Sans les guerres, sans les meurtres, sans les virus et les bactéries, au fil des générations, il y aurait peut-être plus d’une centaine de milliards d’humains sur terre. Tu imagines l’état de la planète ! »
― Mais, Maître… si l’Absolu nous a créés pour nous entretuer, alors… le meurtre et la guerre sont justifiés, souhaitables, même ?
― PAS DU TOUT ! s’exclame-t-il d’un ton presque amusé. Pas du tout, Jean-Marc ! La guerre fait partie de la nature de l’Homme. Mais pose-toi plutôt cette question : quelle est sa vraie nature ?
― Euh… L’Homme est un animal… avec une raison, ou une âme, selon ce que l’on croit.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec― Tu as raison, appuie mon maître. Pour maintenir l’équilibre de sa Création, l’Absolu a créé l’animal appelé Homme avec des besoins physiques et l’instinct de la bête. Mais il l’a aussi pourvu de la raison, d’une âme, d’un peu de Lui, de cette capacité de Le toucher dans son for intérieur, de dissocier ce qui est bon pour lui de ce qui lui est mauvais. Il a permis à l’Homme de justifier ses actes, de choisir entre haïr et aimer, de réaliser que l’amour le rapproche d’une satisfaction profonde et intense, de sa vraie nature, de la transcendance.
Mon maître s’arrête un instant et se détourne de moi. Toujours immobile, il regarde devant lui.
« Ainsi, l’homme qui tue un homme est la bête, alors que l’homme qui aime vit l’Absolu. »
Il referme les yeux.

* http://www.ultimes.fr/homme/les-10-guerres-les-plus-meurtrieres-de-lhistoire-123/

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Malouine, une nouvelle de Catherine Baumer…

18 juin 2017


Malouinealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

De mes transports amoureux dans cette ville de caractère il ne restait rien, aucune histoire à confier à qui que ce soit.  Raconter quoi ?  Que mon âme sœur était restée là-bas, figée à tout jamais dans mes songes et dans ma mémoire comme une icône, une sirène, une déesse ?  Mes voyages m’avaient mené ailleurs, loin, très loin de Saint-Malo dont les remparts sévères montaient toujours la garde.  Mon cœur avait vagabondé, s’était égaré dans de multiples aventures sans lendemain, dans un mariage raté, un divorce réussi, un enfant à l’autre bout de la France qui n’a jamais visité la Bretagne.

Trente ans après, j’étais de retour pour régler la succession de ma tante qui ne laissait aucun héritier à part moi.  Elle m’était apparue au détour d’un angle, puis d’un autre, et sur ce canon, dans cette tourelle, aux pieds des statues de Jacques Cartier et de Robert Surcouf.  Et son ombre dansait encore sur la chaussée du Sillon et dans la rue de la Soif, où je m’étais enivré de ses baisers.  Le tombeau de Chateaubriand me narguait encore de l’île du Grand Bé, où nous nous étions laissés surprendre par la marée et sur laquelle nous avions fait l’amour pour la première fois.  Mémoires d’outre-vie.    Comme je l’avais aimée…  Course folle pour tenter de la rattraper, la toucher, l’embrasser.

J’avais 18 ans, je venais de Paris, et le moins qu’on puisse dire c’est que mon penchant pour elle et pour cette ville que je trouvais froide et venteuse n’avait pas été spontané.  Nous habitions chez ma tante,  Malouine acariâtre, détestant les Anglais qui baguenaudaient sur les remparts, qui arrivaient ici comme en terrain conquis dans des ferrys ventrus.  Elle préférait crever plutôt que de leur vendre sa maison, disait-elle.  Ma petite Anglaise était arrivée sur l’un d’entre eux, avec ses parents, et ma tante, à son corps défendant, leur avait loué une chambre.  Ce n’était que pour un mois, disait-elle ; elle ne leur avait pas fait de cadeau et tirait une certaine fierté à l’idée d’arnaquer des Roast-beefs.

Sandy était froide, terriblement anglaise, et parlait un français maladroit que je ne comprenais pas.  Je la trouvais coincée, godiche, mal habillée, mais je m’ennuyais tellement qu’il me parut bientôt naturel d’arpenter les remparts en sa compagnie et celle des goélands criards.  Elle me parlait de musique, de Manchester, des matchs de foot, des maisons de brique rouge et du brouillard.  Je lui racontais en anglais mon ennui en banlieue, mon projet de devenir musicien et de vivre à Paris.  Je lui jouais de la guitare, nous chantions ensemble les chansons des Beatles, et peu à peu je me mis à l’aimer comme on aime à 18 ans, sans trop savoir pourquoi, poussé par le désir et l’ennui.  Quand la fin des vacances arriva, j’étais amoureux d’elle.  Je lui promis de la faire venir à Paris quand j’y aurais mon studio.  Elle me laissa une adresse, nous nous écrivîmes pendant un an, elle partit étudier à Londres…  Je l’oubliai, laissant son souvenir enfoui dans un coin de ma mémoire, avec mes rêves de carrière dans la musique.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJusqu’à ce jour où son souvenir me revint au détour d’un passage, dans cette ville.  Seul héritier, je décidai de garder la maison de ma tante pour les vacances, d’y faire venir mon fils pour lui faire découvrir la Bretagne, d’acheter un bateau et de partir à la découverte de Jersey et de Guernesey.  Je n’avais jamais abandonné le rêve de me remettre à la guitare et d’écrire une chanson pour cette petite sirène immobile…

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

19 janvier 2017

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Poésie et manque, par Alain Gagnon

28 novembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

 

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Un et multiple

 

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

http://maykan.wordpress.com/


Naufrage, par Claude-Andrée L’Espérance…

1 novembre 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes

Sombrer.  L’un dans l’autre, se perdre.  À bout de souffle, couler à pic.  Mouvante, obscure, floue et trouble, la chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniemer.  Et toi, rejeté sans égard sur la grève.  Seul.

L’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Ramper.  Dans le sable sec t’enfouir.  Attendre.  L’engourdissement, le sommeil, la métamorphose.  Mais dans la nuit impassible, il y a le cri des oiseaux.  L’aube tarde et tu n’as pas sommeil.  Tu voudrais t’ensabler, t’enliser, disparaître.  Te laisser cette fois emporter par la prochaine marée.  Malgré toi tu tends l’oreille.  C’est qu’il y a là-bas, à la lisière de l’eau, des voix, des ombres, des hommes qui marchent.  Une lampe accrochée à leur front comme un troisième œil.  C’est qu’il y a, là-bas, les reflets de leurs lampes qui dansent comme autant de mirages de lune à la surface de l’eau.  Pour ne plus les voir, tu fermes les yeux.  Et tu te répètes qu’ils auront beau chercher, chercher encore, ils ne trouveront rien.  Simplement se souviendront avoir vu, cette nuit-là sur la grève, le silence.

L’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Les voilà qui s’éloignent.  Bientôt avalées par le brouillard, leurs voix ne seront plus que murmures.  Et toi, il te faudra encore patienter.  Espérer à nouveau le ciel, la mer, la terre.  Et quand les premières lueurs de l’aube viendront enfin dissiper le brouillard, quand tu verras poindre la lumière à la ligne d’horizon, quand, à tes pieds dans le sable mouillé, des ombres de la nuit il ne restera que quelques traces, alors et alors seulement tu voudras t’approcher des humains.  Mettre tes pieds dans leurs traces et marcher.  Marcher jusqu’à la brûlure du soleil et du sel sur ta peau.  Marcher jusqu’à la soif.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJe le sais car je suis de ceux qui chaque nuit patrouillent sur la côte.  De ceux qui, bien avant l’aube, s’empressent de disparaître.  Et, comme mirages de lune à la surface de l’eau, vont rejoindre l’équipage de quelque vaisseau fantôme.  Y boire à leurs rêves naufragés.  Quand la vie se fait petite dans une bouteille.  Et que tanguent les hommes à la mer.

Je sais aussi que tu ne tarderas pas à nous rejoindre.  Car ici sur la côte ne vivent que les oiseaux.

Défiant l’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québecchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Ulysse… notes d’Alain Gagnon

30 octobre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec devenir…

 

Ulysse — Les dieux réservent leur miel à l’acharné dont le cœur et le corps sont recouverts de bosses, de plaies et de vêtements maculés. L’amour, le courage et la victoire couchent dans le même lit.  Relire souvent L’Odyssée.

Vanité — Se rendre sciemment ou inconsciemment esclave du regard d’autrui.  Le contraire de l’orgueil.


Le fantôme, par Myriam Ould-Hamouda…

23 janvier 2016

Le fantôme

 Et si nos âmes étaient liées par un fil ?  Le monde, vaste toile d’araignée d’une foule qui s’emmêle ?alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Infini macramé où chaque histoire serait brodée par avance…  Chaos coloré.

Et parmi tous ces fils enchevêtrés, il y a cet imperceptible fil de soie.

Qui s’est tissé, sans que l’on s’en aperçoive.

Qui s’est épaissi, sans que l’on saisisse comment.

À en devenir indestructible, sans que l’on sache pourquoi.

Ce fil d’un fantôme indélébile.

Adolescence, sentier ingrat.  Parce que soudainement tout est laid.  Plus rien n’a le goût de l’insouciante enfance.  Ni ces immenses prés dans lesquels tu as vaincu moult Indiens.  Ni ce grand chêne au sommet duquel tu as sauvé des âmes esseulées.  Ni ce chemin de traverse que tu as découvert et dont tu as fait ton royaume.  Aujourd’hui tout est plus terne, et ce ne sont plus ces contes de fées qui bercent tes nuits.  Il y a un peu moins de rose.  Beaucoup plus de rouge.  Mais, quelques mètres plus loin, sur ce même sentier, tu vas l’apercevoir.  Tu l’ignores encore, mais cette entrevue bouleversera ton univers.  Ta vie, dans cinq minutes, ne sera plus jamais la même.  […] Impact.

C’est la foudre qui s’abat soudain sur le grand chêne.  Ce sont mille et un oiseaux qui esquissent un visage dans le ciel.  C’est une ondée qui surprend le passant imprudent.  C’est un concert philharmonique qui écorche les tympans.  C’est doux et violent à la fois.  Éthéré et oppressant.  Sucré et amer.  Et soudain, tu découvres l’arbre des possibles.  L’enfance s’est à jamais éloignée, mais tout retrouve sa saveur.  Une saveur que tu n’as même jamais connue auparavant.  Ton pas n’a jamais été si léger.  Le sentier si moelleux.  Et ce pré n’a jamais été un lit si douillet.  Les fruits si juteux.  La rivière n’a jamais été si limpide.  En une fraction de seconde, tu as l’impression de discerner la beauté de chaque chose, de détenir toutes les réponses aux mystères de l’univers.  Et la Terre pourrait bien s’arrêter de tourner, tu t’en fous, ta bulle emportée par une vague d’ivresse.  Tu imagines que l’Amour vient de te tomber dessus, du haut de ta toute petite vie, et tu crois à nouveau aux contes de fées.  Tu l’ignores encore, mais tu viens de croiser le fantôme de ta vie.

Un peu de cet être est entré en toi pour toujours et t’a contaminé  comme un poison.  Cette douce liberté que tu chérissais l’heure d’avant semble soudain s’apparenter à une nouvelle geôle.  Ton existence rythmée par les battements de ton petit cœur, eux-mêmes suspendus au souffle de ton fantôme.  Et tu ne vois que pour goûter son sourire, même loin, même une seconde.  Et tu ne vis que pour sentir cette présence qui enveloppe ton tout petit corps en une quiétude infinie.  Le reste du temps, tu ne respires plus.  Et à nouveau, tout est laid.  Terne.  Sans saveur.  Et sanglant.  Mais, au fond de toi, tu sens cette force qui te hurle de ne pas l’approcher de trop près.  Et tu l’écoutes.

Et parce que la douleur aura pris le pas sur cette vague d’ivresse.  Parce que ces instants de quiétude ne te suffisent plus.  Que tu as besoin de doses supplémentaires.  Encore plus.  Tout le temps.  Parce que tu découvres en toi ce côté excessif qui ne te lâchera plus, tu te décides à l’approcher.  D’un peu trop près.  Et si loin à la fois.  Face à ton fantôme, tu découvres cet étranger incolore.  Dont l’image s’effrite.  Et tu le contemples tomber des étoiles et s’aplatir sur un sol perlé de tes rêves.  Et la pluie éteint les dernières braises.  Peu à peu, ton fantôme disparaît de ta mémoire.  Tu te dis que dans cette quête de l’inaccessible étoile, tu as déjà raté le premier virage.  Et c’est un goût âcre qui persiste dans ta bouche.  Mais inconsciemment tu le sais déjà, tu auras beau la nettoyer à l’eau de javel, ces premiers émois ne te quitteront plus jamais.  Ton fantôme est entré dans ta vie.

[…]

Le temps a passé.  Et tu as enfoui cet épisode bancal au fond, tout au fond de ta mémoire.  Depuis, tu as rencontré l’amour.  Une fois, deux fois, ou un peu plus.  Ou un peu trop.  Tu as croisé des êtres que tu as cru aimer aussi, juste pour faire taire cette blessante solitude.  Tu as effleuré la passion sous toutes ses formes, juste pour te sentir en vie, encore une fois.  Comme à cette époque où…  Parfois, quand tu es entre tes quatre murs, tu te remémores cette première histoire.  Parce qu’elle te fait du bien, même si tu ne la comprends pas.  Et c’est peut-être ça que tu aimes finalement.  Et puis, à nouveau, tu oublies.  Tu apprends à apprivoiser ta vie, sans béquilles, et petit à petit tu chemines gaiement le long du sentier fleuri.  Plus rien ne peut désormais t’arriver.  Tu en es persuadé.  Mais, quelques mètres plus loin, sur ce même sentier, tu vas l’apercevoir.  Tu l’ignores encore, mais cette entrevue bouleversera ton univers.  Ta vie, dans cinq minutes, fera un bond dans le passé.

C’est la foudre qui s’abat soudainement sur le grand chêne.  Ce sont mille et un oiseaux qui esquissent un visage dans le ciel.  C’est une ondée qui surprend le passant imprudent.  C’est un concert philharmonique qui écorche les tympans.  C’est doux et violent à la fois.  Éthéré et oppressant.  Sucré et amer.  Et soudain, tu ouvres les yeux.  Ton fantôme est là, devant toi.  Et la force des souvenirs enterrés depuis des années le rend beau.  Trop beau.  Au fond de toi, tu entends cette voix qui te hurle de fuir au plus vite.  Et tu l’écoutes.  Ton fantôme attrape ta main.  La voix hurle.  Mais tu le sais, tu as déjà perdu.  Alors, tu te laisses porter.  Pour quelques instants, quelques instants à peine.  Empreints des plus belles émotions entremêlées.  Tu l’ignores encore, mais ces instants seront les plus beaux de toute ta vie.  Les plus terribles aussi.  Demain, ton fantôme s’envolera.  La suite, tu la connais.  Parce que tu l’as déjà vécue.  Ce goût âcre dans ta bouche, et cætera.  L’oubli, tout ça.

Alors demain, tu prendras une paire de ciseaux.  Pour couper cet imperceptible fil de soie.  Pour que plus jamais ton fantôme ne croise ton chemin.  Pour casser ce lien qui semble vous réunir et que tu ne comprends pas.  Mais le fil ne cédera pas.  Ce fil, et le reste de ta vie.  Ce fil d’un fantôme indélébile.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)



Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

9 novembre 2015

La débâcle des sentiments

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Myriam Ould-Hamouda

Ton regard, tendrement, vient se poser sur ce corps assoupi qui prend la position du fœtus.  Elle semble tellement heureuse, à cet instant.  Un sourire quiet vient parfaire son visage apaisé.  Tu laisses glisser ton doigt le long de ses courbes dévoilées et en recouvres cette douceur que tu avais oubliée, depuis.  Soudain, tu crois la distinguer.  Celle que, par le passé, tu as tant aimée.  Celle qui te portait vers un bonheur insolent.  Celle dans les bras de qui tu n’étais enfin plus seul.  Tu te souviens de ces premières heures, pétries de magie.  Tu l’avais aperçue dans un parc, alors que tu mangeais ton sandwich, un midi.  Tu l’avais trouvée belle.  Tellement belle.  Ce n’était pas ton habitude, mais tu avais semé à ses côtés quelques mots.  Qui ont germé.  Tu l’avais trouvée drôle.  Tellement drôle.  Tu croyais rêver : c’était celle que tu attendais.  Et, ensemble, vous aviez exploré un nouveau chemin dont votre amour esquissait les traits.  Le monde, la foule, le quotidien s’étaient enfin tus.

Celle-là, depuis, est partie.  Tu ne sais pas vraiment comment c’est arrivé, ni pourquoi, mais aujourd’hui l’amour a laissé place à la haine.  Progressivement.  Sans s’en apercevoir, pourtant.  Et la princesse que tu dévorais des yeux hier encore s’est transformée en sorcière qui crache des serpents, à longueur de journée.  Le monde, la foule, le quotidien ont repris leur place.  Bien plus forts qu’avant.  Bien plus cruels, aussi.  Alors, au début, tu as tenté le jeu des concessions.  Tu as essayé de changer pour qu’elle ne montre plus les dents.  Mais la sorcière était toujours là.  Avec sa langue de vipère et ses ongles pointus.  Alors, petit à petit, tu as aussi monté le ton.  As commencé à distinguer ses boutons et son nez crochu.  T’es engendré sorcier qui crache des serpents, à longueur de journée.  Et, sans vous en apercevoir, vous avez dérivé le long des courants venimeux.  D’elle, il ne reste plus grand-chose de la princesse qui souriait.  De toi, il ne reste plus rien du prince charmant qui rêvait.

Ton regard, tendrement, vient se poser sur ce corps assoupi qui semble prendre la position du fœtus.  Tu as l’impression de la retrouver.  Celle que tu as perdue bien trop tôt sur le sentier des bienheureux.  Cette bien-aimée qui a laissé place à cette inconnue qui te traîne aujourd’hui sur la falaise des misérables.  Celle qui, à présent derrière toi, t’imagine déjà rouler le long de ce gouffre infini.  Celle qui, demain déjà, ne tardera pas à t’y pousser volontiers.  Elle semble tellement heureuse, à cet instant.  Un sourire quiet vient parfaire son visage apaisé.  Tu laisses glisser ton doigt le long de ses courbes dévoilées et en recouvres cette douceur que tu avais oubliée, depuis.  Déchiré entre hier et aujourd’hui, tu ne sais plus.  Ne sais plus qui tu es, qui elle est, qui vous êtes réellement.  Des amants ?  Des ennemis ?  Qu’importe, ce soir, elle, tu, vous êtes là.  Comme avant.  Heureux.  Liés par ce fil invisible d’un amour enfoui.  Demain pourra bien s’engendrer qui il voudra.  Pour l’heure, tu souris.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

4 novembre 2015

La quadrature du cœur

 

Cher Chat,

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Embarquement pour Cythère, Watteau

Et si nous parlions d’amour…
Lui, c’est Adonis. Corps d’éphèbe, il n’a qu’à brandir sa corne d’abondance pour que s’offre à lui le mont Olympechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec de toutes les Messaline, mais l’Amour est son talon d’Achille. Sur son lit de Procuste, seul Morphée réussit à bercer ses chimères.
Elle, c’est Ariane. Elle aimerait prendre l’Amour par les cornes. Il la voit, il rougit, il pâlit à sa vue. Enfin, il cède à ses chants de sirène, mais après quelques bacchanales charnelles, Ariane se prend la tête, finit par perdre le fil et l’odyssée se termine dans des dédales de doutes.
Adonis, Ariane restent seuls, incapables de franchir le Rubicon. Il est des pléiades de solitudes qui rament sans atteindre jamais les rivages de l’Amour. Il est des pléiades de solitudes pour qui l’Amour est un cheval de Troie et qui, craignant l’invasion, deviennent forteresses inviolables.
Permettez, le Chat, que j’enfourche Pégase. Nous partons pour Cythère* y taquiner la muse.
Le mariage a longtemps été une affaire d’alliances entre familles, de transmission de pactole. Cupidon n’étant pas convié, on faisait alors flèche de tout bois pour trouver le meilleur parti et parfois, avec de la chance, le hasard laissait l’Amour pénétrer les cœurs, en contrebande.
Aujourd’hui, alors que la priorité n’est plus de sauvegarder le patrimoine, les plus beaux mariages sont ceux qui se célèbrent sous l’égide de l’Amour. Nous voilà donc délivrés du cerbère paternel et livrés à nous-mêmes. Nous partons, seuls, à la chasse à la Panacée. La quête est herculéenne, le choix draconien, mais on n’en attend pas moins de nous. On nous le clame partout, haut et fort : pour avoir une vie qui vaille d’être vécue, il faut être amoureux. C’est d’ailleurs un refrain que la chanson, mais aussi la littérature et le cinéma entonnent à l’unisson, celui de l’amour qui rime avec toujours.
Alors, que faire ? Comment tomber amoureux pour la vie ? Quels sont les meilleurs auspices ? Les plus belles histoires d’Amour naissent-elles au premier instant ou au fil d’une rencontre ? Le nœud est gordien : doit-on croire à la chimie du désir ou à sa culture ?
Certains prendront le parti de se reposer sur leurs lauriers, persuadés que l’Amour saura les reconnaître parmi des milliards d’élus. Ils attendent, béotiens, de croiser les yeux d’une Gorgone qui saura les méduser. Et le temps passe et se gausse d’un grand rire homérique qui laisse le Narcisse sans Écho.
Pensez-vous être pour quelqu’un l’évidence contre laquelle il ne pourra pas lutter ? Est-on quelque part tout entier dans la peau d’un autre ? Comme une mère reconnaît l’odeur de son enfant, est-ce avec le nez que Mars s’entiche de Vénus ? Si l’attirance est olfactive, si votre cœur danse le sirtaki, vos phéromones, telles cinquante harpies, ne vous privent-elles pas de ce bon sens garant d’une lune de miel durable ? J’ai été, à une époque, un vrai paratonnerre. J’en ai reçu de ces coups de foudre qui, l’orage chimique passé, m’ont dévastée alors qu’aujourd’hui ils me laissent de glace. La passion est souvent épée de Damoclès.
C’est ainsi que certains préfèrent sciemment s’adonner aux délices de Capoue plutôt que d’arracher une victoire à la Pyrrhus. Tel Sisyphe, ils roulent leur désir sur le flanc montagneux d’un corps jusqu’à son point culminant où impuissants à le retenir, ils le regardent dévaler inexorablement. Ils entreprennent ainsi éternellement une autre ascension, ne s’attardant souvent qu’à la géographie des peaux.
La quête de l’Amour prend souvent des allures de supplice de Tantale. Si certains perdent leur calme olympien et remettent leur ambition de trouver l’élu aux calendes grecques, d’autres s’évertuent à ouvrir toutes les boites de Pandore. Je ne jouerai pas les Cassandres. On dit que l’espoir est au fond. Mais Tonnerre de Zeus, la jarre est profonde ! Il y a de quoi finir en disciple invétéré de Bacchus au fond d’une taverne sans jamais en comprendre l’allégorie.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecPeut-être suffit-il alors d’être là, au bon moment. Avec tout son être, sa tête, son cœur, ses couilles. Je ne parle pas ici de bonne étoile, mais de ce que les Grecs nomment le Kairos, l’art de saisir l’occasion au moment opportun. Nous ne sommes pas sortis de la cuisse de Jupiter et, pourtant, nous nous rêvons tous en demi-dieux transfigurés par l’Amour. Je ne suis ni Phèdre, ni Cendrillon, ni Pretty Woman. Et celui que j’ai appris à aimer n’est ni Hippolyte, ni le prince charmant, ni Richard Gere. Alors, peut-être est-il plus facile de repérer l’Amour quand on réalise qu’il n’a pas besoin d’être tragique. Pas besoin d’être parfait. Pas besoin d’être hollywoodien. Peut-être est-il plus facile de repérer l’Amour quand, au contraire, on est prêt à se laisser révéler nos manques. L’élu n’est-il pas tout simplement celui ou celle qui comble ces manques ?
On a tendance à imaginer la quête d’Amour comme une entreprise prométhéenne alors que la réalité est loin d’être épique. En fait, il n’y a rien de plus banal que la rencontre d’un homme et d’une femme, même si nombre de couples taquinent la muse afin de faire de cet instant fragile sur lequel va se construire toute une vie à deux, un moment romanesque et unique. Ne devenez-vous pas un peu poète, le Chat, quand il s’agit de le raconter aux autres ? Et si le secret de la longévité d’un couple tenait justement dans cette capacité à se réinventer, à se revisiter. On peut aussi tomber en amour avec sa propre histoire, non ?
Sur ce, je me retire sur l’Aventin. Cette discussion byzantine a assez duré.
Sophie
*Partir pour Cythère : L’île de Cythère, en Grèce, est le symbole des plaisirs amoureux.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

18 avril 2015

À la folie

Parfois tout sourire, tout amour, elle l’accueillait, apprêtée comme pour sortir, maquillée, magnifique, mise en valeur seulement pour ses beaux chat qui louche maykan alain gagnon francophonieyeux.  Elle lui servait un verre, ils parlaient sur la terrasse, se désiraient, jouaient la séduction encore vivace avant de finalement se jeter l’un sur l’autre comme deux bêtes sauvages.  Son parfum le droguait, son corps soulevait une dévastatrice vague de désir et il se vautrait avec elle dans la luxure, oubliant la cicatrice, dédaignant la folie, les crises, la fin déjà écrite de leur passion.

D’autres fois – elle mettait alors moins de temps à lui ouvrir –, une femme étrangère le recevait, décoiffée, vêtue sans soin, le cerne lourd et le sourire éteint, la face convulsée par le mépris.  Ce petit rituel de l’entrée dans son appartement lui permettait de comprendre rapidement à quelle sauce il allait être dévoré.  Elle ne l’embrassait pas, lui reprochait son retard, demandait des explications qu’évidemment il ne pouvait donner.  Alors il fermait la porte et autre chose : il verrouillait en lui une forme de sensibilité, d’amour-propre, renforçait sa carapace et se préparait à tous les coups.  Tout d’abord des questions agressives, tournant sans fin, toujours les mêmes.  Où étais-tu ?  Tu ne m’aimes plus.  ?  Tu en as une autre ?  Et ta pute de femme, tu la baises encore ?  Je te hais.  Pourquoi tu me fais ça, avec tout l’amour que je te porte ?  Pourquoi ?  Pourquoi ?  Et, toujours sur la terrasse, toujours impuissant, immobile, atterré, il la regardait faire.  Tout son corps contrit dans la douleur, la bouche – sa belle bouche – mangée par un ignoble rictus, ses yeux noirs comme la mort, et les flèches, toutes les flèches verbales qu’elle lui balançait en plein cœur, avant de se saisir d’un quelconque objet qui avait le malheur de trainer par ici, souvent un verre, n’importe quoi, un livre, une CHOSE qu’elle saisissait pour valider ses reproches.  Il esquivait.  Elle s’approchait.  Des tapes – ridicules, ses petits poings peu à peu se serraient, devenaient plus puissants sous l’effet de la démence – sur son torse.  Des tapes hystériques.  Et lui, ne s’appartenant plus, étranger à lui-même, ignorant qui était cet homme qui parlait à sa place, lui tenait ses poignets et chuchotait.  Ma chérie, ma chérie, tu dis n’importe quoi.  Des mots d’amour – et ses crachats, des promesses – et ses griffures, un triste sourire – et ses insultes, un air résigné – et ses morsures.  Ma chérie, ma chérie – tu sais, je suis peut-être encore plus fou que toi pour supporter tout ça.  Dans ses mains ses poignets ressemblaient à deux petits oiseaux qu’il rêvait d’étouffer.  Elle crachait.  Elle hurlait.  Il s’étonnait d’ailleurs que les voisins ne protestent pas, mais le bruit monte, parait-il.

Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments, et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

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La magie des mots, par Francesca Tremblay…

3 avril 2015

Avant de n’être que cendres

Il y a de ces mondes turbulents qui nous entourent.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Tandis que les fresques du ciel s’émiettent, tes bras forment autour de mon corps un refuge inespéré.  Les ciels malheureux ont un goût de poussière.  Un goût de cendre noire couchée sur les lacs qui bordent les feux de brousse.

Il y a de ces amours que l’on ne rencontre qu’une seule fois et qui nous bénissent de cette eau que versent les yeux quand la joie les réchauffe.  On s’imagine alors devenir quelqu’un de meilleur.  Un regard qui nous pousse à nous élever.  Qui nous pousse à faire de nos choix des réponses pour l’avenir.  Une voix à laquelle s’accrocher.  Un silence dans lequel on rêve.  Dans lequel on rêve à deux. Il y a cette personne que tu es.  Qui chérit la femme que je suis.  Qui la protège et l’aime au-delà de sa propre vie ?  Et qui la connaît bien plus qu’elle ne se connaîtra jamais.  Parce qu’elle ne voit pas comme ton cœur a vu tout ce qui se cache au fond de ses propres pupilles.

Tes mains sur mes hanches et c’est tout mon monde qui bascule.  S’effondrent les assises et les boucliers que j’avais érigés.

Et si c’était nous qui avions raison ?  Qui savions réellement ce que c’est que le bonheur ?  Nous dessinons de nos amours, de nouvelles teintes que les yeux ne peuvent percevoir.  Des couleurs trop vives pour ceux perdus dans le noir qu’ils broient comme des mortiers acharnés.  Et lorsque la pluie ruisselle, les feuilles des arbres sous lesquels nous faisons l’amour sont tachées des arcs-en-ciel qui glissent sur leur derme lustré.  Et qui tombent sur nos corps étreints.

À trop nous aimer, nous nous faisons des ennemis.  Des regards lourds de mépris scrutent le moindre de nos baisers.  Envient la moindre de nos caresses.  Et mon corps répond à tes souffles chauds.  Toi qui m’emportes comme les grandes marées d’automne qui ensevelissent les dangereux écueils.  Tes mains sur mes hanches et c’est toute ma vie qui balance.

Il y a de ces moments où l’on croit pouvoir changer le monde.  Où l’amour nous rapproche d’un paradis perdu.  Paradis oublié quelque part entre les rôties que l’on graisse au petit-déjeuner et le livre qu’on dépose sur la table de chevet quand les nuits sont blanches.  Et dans ces moments, je prends la voûte qui mène là où les morosités ne sont que des brumes qui se dispersent lorsque le soleil se lève.  C’est plus qu’une question d’attirance.  C’est bien différent de la plupart des relations que j’ai entreprises auparavant.  C’est toi qui sauves une partie de moi.  Celle qui ne croyait plus en l’amour avec un grand « A ».  Qui pensait réellement que les petits « a » amoncelés les uns sur les autres pouvaient en bâtir un grand.

Mais à un certain âge, on se rend compte que se mentir à soi-même, c’est se refuser le droit au bonheur.  Et tout ce qu’on a collectionné jusqu’à présent, ce sont les amours mortelles au goût de cendre.  Un peu comme ces ciels miséreux que j’ai connus et dont j’efface la trace doucement à chaque baiser que tu m’offres.  Je sais aussi que tout meurt et que nous ne serons jamais à l’abri de l’invisible.  Mais avant de n’être que cendres à notre tour, tes mains sur mes hanches, étendus l’un près de l’autre et les yeux dans les yeux, nous sommes si près du bonheur.

Et si c’était nous qui avions raison…

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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Rétro : Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

6 mars 2015

Pleine de grâce

Tu la devines à travers la vitre, sorte de fleur munie de jambes, un chapeau comme un pétale. Elle entre dans le bar et le décor rougit. Là où elle regarde, là où elle pose chat qui louche maykan alain gagnon francophonieses gestes, là où sa voix jaillit, là où elle prend place, le morne devient grâce. La tasse luit entre ses doigts ; tu soupçonnes le café de se muer en ambroisie au contact de sa bouche pareille à l’incendie. Des cernes noient son regard dans un puits ténébreux, où des hommes en grand nombre ont dû perdre leur âme, au contact des deux flammes qui se prennent pour des yeux. Elle lit, elle écrit, penchée sur sa table comme la tige d’un roseau qui ploie sous la rosée, les cheveux en cascade escortant son mystère. La fascination qu’elle exerce sur toi se heurte à son absence car, cela est sûr, elle n’est pas vraiment là, happée par des mots que tu jalouses à mort. Elle est là sans y être, elle est là par hasard.

La tasse ne fume plus, ton cœur prend le relais et flambe en silence, et derrière ton comptoir tu es en train de fondre. Elle se lève lentement, nonchalante et ailleurs, déjà un peu partie. Elle quitte le bar et le décor se fane, gratifié d’un au revoir sonore et redouté. Tu vas chercher sa tasse, relique caféine chargée de rouge à lèvres. Tu ne laves pas la tasse. Tu l’entasses. Avec toutes ses sœurs que tu collectionnes depuis l’éternité. Au creux de ta solitude qui ressemble à un temple, son culte est assuré.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieClémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous chat qui louche maykan alain gagnon francophonieauriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Poésie et manque, par Alain Gagnon…

25 juin 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

 

Un et multiple

 

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

 


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

15 mars 2014

77257290_oAttendre follement

 La nuit vraie.  Quelle heure ?  Ne pas regarder.  Il viendra.  Il va appeler.  Il appelle rarement – vos rendez-vous sont tacites.  Il sait que.  Il sait que tous les vendredis, quand l’heure hésite entre la lumière et l’ombre, le reste est sans importance.  Il sait et ne vient pas.  Tu ne sais rien et tu attends.  Il est dans les bras d’une autre.  Il est en train de regarder tes photos – tu sais qu’il a ce genre de manies.  Il t’a oubliée.  Il veut t’oublier.  Il en a marre.  Il court pour venir.  Il court pour te rejoindre, même s’il est tard, car il n’y a que toi qui comptes dans sa vie.  Il te le dit tout le temps.  Il te le dit et tu le crois, crédule comme si tu avais quinze ans.  Il court et tu attends.  Il veut te quitter et tu attends.  Il délaisse à regret les bras d’une autre femme, même pas la sienne, pour venir.  Il n’a pas vraiment envie, juste un peu de pitié, un fond d’amour comme l’eau douteuse que laisse un glaçon en fondant, une eau qui hésite, solide, liquide, elle se demande.  Il rentre vite chez lui prendre une douche, soucieux de ne pas rapporter en nuage autour de lui les souvenirs odorants d’une autre.  Il est capable de ce genre de précautions.  Il est capable de tant de choses pour ne pas te blesser.  Il compatit tellement à cette souffrance qui te ronge de l’intérieur et qui suppure sur ta jambe ; il la prend, cette souffrance, il la

Attente éternelle II, par Miss Elain, tiré de deviantart

Attente éternelle II, par Miss Elain, tiré de deviantart

fouette à grands coups de caresses, il prend sa tête difforme, la plonge dans les eaux lourdes de la passion, l’empêche de respirer, lui sort la tête, lui fait cracher son venin, le boit, et il la replonge, indéfiniment.  Torturer la souffrance pour lui faire avouer ce qu’elle cache profondément : une trop grande douceur, une trop grande soif de tout, une envie de bouffer le monde.  Il la ligote de ses mains majestueuses, il la boxe, il combat, et ta souffrance chancelle, tombe, face contre terre, se régalant de poussière, le sourire sur ses lèvres, car elle sait, dans le fond, elle sait qu’il ne peut rien contre elle – elle se relève toujours.  Tu aimais bien ça au début, cette façon qu’il avait de vouloir te sauver de toi-même.  Puis cela t’a lassée, avant qu’il finisse par s’en foutre complètement et n’agir ainsi que par réflexe, sans le cœur.  Mais tu l’attends quand même, toi aussi, par réflexe, comme un animal domestique attendrait son maître, car il a faim, et un peu besoin d’affection.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

10 novembre 2013

Au temps des amours sans attaches…

 

Jouant des mots et des silences

je te recrée, te réinvente

au gré du désir qui me hante

l’amour est un jeu de patience

 

Dans l’appartement vide, tout est resté pareil.  Comme au premier jour.  Le jour où elle s’était installée ici, dans ce petit 3 ½, à quelques pas du centre-ville.

Bon, il y a bien le saule dans la cour qui, depuis le temps, a sans doute grandi de quelques centimètres et dans la chambre, où figuraient hier encore une dizaine de photos, autant de rectangles délavés laissent désormais apparaître la grisaille des murs d’origine.  Mais par la fenêtre mal isolée, le vent n’a pas cessé de s’immiscer et en fermant les yeux, il lui semble même, ce soir, l’entendre siffler.

Elle vient d’empiler à la hâte les dernières boîtes dans sa bagnole.  Il ne lui reste plus qu’à laisser la clé sur le comptoir de la cuisine, à verrouiller la porte et à s’en aller.  D’ailleurs, à l’heure qu’il est, elle devrait déjà être en route vers ce petit village de la Côte où elle s’apprête à s’installer.  Mais elle s’attarde.  Quelque chose ici la retient.  Un objet oublié ?  Elle a pourtant passé les derniers jours à nettoyer l’appartement et a fouillé armoires et placards dix fois plutôt qu’une.  Pourtant l’impression persiste.  Peut-être est-ce le vent et cette pluie soudaine qui vient frapper à la fenêtre comme pour saluer son départ.

Immobile au milieu de la chambre, elle n’arrive pas à se décider.  Tourner le dos à ces années, fermer la porte, s’en aller.  C’est pourtant si simple.  Mais la fatigue a raison d’elle et bientôt étourdie elle vacille, elle chancelle et le dos appuyé contre le mur se laisse lourdement glisser jusqu’au sol, allonge les jambes, prend un grand respire.  Quelques minutes, se dit-elle, juste quelques minutes de repos devraient suffire.

Dehors, derrière la fenêtre toute nue, le jour s’éteint, la rue s’anime, la rue s’éclaire.  C’est samedi soir, on veille en ville et sous la pluie les gens se pressent.  Et dans la chambre, ombres projetées sur les murs, ombres agitées et fébriles, solitaires ou en couples, défilent les silhouettes des passants.

Dehors, derrière la fenêtre toute nue, tout près, trop près, les bruits de la rue.  Talons aiguille sur le trottoir, talons aiguille qui claquent.  Juste assez fort pour la sortir de sa torpeur.  Égarée quelque part entre le sommeil et l’éveil, la voilà qui ouvre les yeux et dans ces ombres sur les murs croit voir surgir de son passé le souvenir de visiteurs, de bras tendus, de corps à corps.  Du temps jadis où ses amants allaient, venaient comme le vent…

DSCN4104Tous pareils, se dit-elle cette fois bien réveillée, ils étaient tous pareils.  Dans leur manière de frapper à ma porte, de passer sans s’attarder, de disparaître bien avant l’aube.  Les mêmes gestes, les mêmes mots.  Jamais d’amour mais de désir.  Les mêmes mots, les mêmes silences.  Faits de ruptures et d’abandons.  Chaque fois niés et déniés.

Mais n’était-ce pas là le prix à payer pour avoir toujours refusé de nourrir cet espace fait de l’autre que l’on attend ?

Autant sourire, se dit-elle, sourire au souvenir de ces quelques pas de danse esquissés toute seule dans le noir de la chambre toutes ces nuits où on n’attend personne.  Autant sourire au souvenir de cet air vieillot et de ces quelques mots qu’elle chantonnait alors, au temps des amours sans attaches.  Ces quelques mots à l’amant qu’elle n’a jamais osé dire.

Entre tes mots et tes silences,

j’ondule en une vague danse

marée montante sur page blanche

 

Aux premiers mouvements de mes hanches

troque tes mots pour tes silences

et viens plus près la mort me hante

l’amour sans cesse me réinvente

 

l’amour sans cesse me réinvente

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

22 octobre 2013

Le cordon ombilical

Gabriella Giandelli, Le Monde.fr

Gabriella Giandelli, Le Monde.fr

Elle avait pris l’habitude.  De se réveiller toujours trop tôt, étouffée par une énorme boule coincée dans sa gorge.  D’errer chaque matin, la peur au ventre qu’il ne se passe quelque chose.  De passer chaque soirée avec cette lourde tête écrasée contre son épaule.  De pleurer chaque nuit en attendant demain.  Elle avait pris l’habitude, depuis que Monsieur était tombé en dépression, de porter le poids du monde sur ses épaules.  Jours et nuits.

Elle avait pris l’habitude.  D’être là.  Toujours là.  Trop là.  Au fil des années, elle avait tissé un lien indéfectible entre eux deux.  Lien qui s’était transformé en cordon.  Cordon ombilical.  Depuis, Monsieur jouait le rôle du fœtus, dépendant de celle qui s’était autoproclamée héroïne dans sa vie.  Celle qui était là, chaque jour.  Pour affronter le quotidien à sa place.  S’occuper de la paperasse.  Des tâches ménagères.  Nourrir la famille.  Cultiver les liens avec le monde extérieur.  Elle s’occupait de tout, pour préserver Monsieur.  Et Monsieur restait là, avachi sur le canapé à regarder le monde tourner sans lui.  Avec plus rien pour occuper ses mains.

Elle avait pris l’habitude.  D’être là.  Toujours là.  Trop là.  Au fil des années, elle avait tissé sa toile sur leur couple branlant.  Pour le maintenir fermement sur le parquet ciré.  Mais, sans s’en apercevoir, elle jouait le même rôle que Monsieur, dépendant de celui aux yeux de qui elle se rendait essentielle.  Et à chaque fois, elle jouissait intérieurement, en abîmant chaque main tendue d’un mais que ferais-tu sans moi ?  Et chaque fois, Monsieur retenait une larme.  Rien, il ne serait certainement rien.  Et chaque fois, ses larmes à elle, elle allait les déverser – en mode chutes de Niagara – contre l’oreille du monde extérieur qui tentait de les sécher par des tu as un courage que peu auraient, mais pense à toi.  Le monde la glorifiait, Monsieur avait besoin d’elle pour vivre.  Et pour un instant, elle effleurait le bonheur.

Elle avait pris l’habitude.  De rire.  De pleurer.  De souffrir.  De jouir.  De soutenir deux corps.  De vivre deux vies à la fois.  Elle avait pris l’habitude de se mettre entre parenthèses pour un Nous qui n’aura jamais été que bancal.  Avant d’enfin rejoindre ce monde qui l’écoutait enfin.  Psy.  Amis.  Famille.  Collègues.  Passants.  Elle avait pris l’habitude de fermer temporairement cette parenthèse, parfois.  De vivre sa vie.  Parcourir le monde.  Se noyer dans l’imaginaire.  Se shooter au réel.  À l’ailleurs.  Au peut-être.  Au si, aussi.  Elle avait pris l’habitude de laisser Monsieur gésir au fond de son trou de ça va pas, pour réaliser ses rêves que leurs quatre murs ne savaient plus accueillir.  La culpabilité la rappelant toujours au lit conjugal.

Elle avait pris l’habitude.  De cette vie de célibataire en couple.  De femme affranchie aux liens dissimulés.  À rire.  À pleurer.  À souffrir.  À jouir.  Si près du monde.  Mais à jamais à Monsieur.  Elle avait pris l’habitude.  D’être là.  Toujours là.  Trop là.  Et si loin, parfois.  Elle avait pris l’habitude que le monde soit là pour elle.  Pour les miettes de ce elle.  Un l, à peine.  Elle avait perdu l’habitude d’espérer.  De croire en quoi que ce soit.  En des jours autres.  En une vie sans larmes.  Sans souffrance.  En la guérison de Monsieur.  Monsieur ne guérirait pas.  Monsieur ne guérirait plus.  Elle avait pris l’habitude et ainsi, ils cheminaient en vivant au jour le jour.  En priant la bienveillance des lendemains qui pointaient déjà le bout de leur nez.

Elle avait pris l’habitude.  Mais un jour, Monsieur guérit enfin.  D’un jour à un lendemain, sans crier gare, le sourire revint illuminer son visage.  Mille et une envies firent repartir ce cœur qui ne battait plus depuis une éternité.  Il trouva un boulot.  Reprit ses rêves là où il les avait laissés.  La photographie.  La peinture.  Les sorties.  Et recouvrit la place qu’il n’occupait plus dans leur quotidien.  S’occuper de la paperasse.  Des tâches ménagères.  Nourrir la famille.  Cultiver les liens avec le monde extérieur.  D’un jour à un lendemain, sans même avoir pu s’y préparer, Madame perdit trop de choses.  Sa place.  Essentielle.  Sous les projecteurs du monde.  D’un jour à un lendemain, Madame sombra.  Sans bruit.  Sans larmes.

Elle avait pris l’habitude.  Mais, d’un jour à un lendemain.  Madame la rendit.  Ce matin-là, elle n’était déjà plus rien.  En ce couple où un fantôme avait repris sa place.  En ce monde où elle n’avait jamais été essentielle.  Car personne n’est irremplaçable.  Et déjà, le monde la remplaçait.  Petit à petit.  Insidieusement.  La voyant dériver, son chef choisit la sécurité, en embauchant une nouvelle collègue destinée à prendre sa place.  Au cas où.  Si jamais.  L’entendant pleurer toujours plus fort, alors que l’éclaircie semblait enfin pointer le bout de son nez, ses amis prirent le large pour affronter leurs propres naufrages.  Et déjà pointait l’abjecte question du psy : mais qu’attendez-vous ?  Elle étouffait un cri : Que tout redevienne comme avant !  Avant, lorsque Monsieur était encore Monsieur.  Lorsqu’il avait encore besoin de moi.  Lorsque le monde était encore là pour moi.  Lorsque j’existais enfin.

Madame avait pris l’habitude.  Mais aujourd’hui, Monsieur fait ses valises.  Sans un sourire.  Sans un merci.  Sans un je t’aime, non plus.  Une paire de ciseaux entre les mains.  Et le morceau de cordon ombilical qui traîne par terre se coince sous la porte qu’il claque sur cette vie de servitudes réciproques.  Madame tombe à terre.  Sans lui, non, elle n’est déjà plus rien.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

5 juillet 2013

Égarement

Sur ta terrasse qui alors se pare des charmes d’une scène de théâtre, ce ne sont plus des mots doux que tu lui susurres, mais bien des insultes, de la colère et les consonnes frappent l’air lourd comme autant de coups de poing vains.  Tu l’injuries.  Le ton monte et le fantôme reste impassible, comme lui quand tu cries.  Jamais un geste, seulement un sourcil incrédule qui soulève de toutes ses forces son incompréhension.  Tu le hais.  Tu le frappes.  Tu veux simplement le tuer de n’être pas venu ce soir comme convenu, comme toujours depuis bientôt un an.  Tes jolies mains se ferment en nœuds de violence qui ne se heurtent à rien, pas même à la nuit sourde.  Tu frappes le vide – le spectateur serait étonné, peut-être goûterait-il cette folie qui, sur scène, est tellement plus appréciable que dans la vraie vie.  Tu frappes et les larmes désormais ne se retiennent plus, pas plus que les gros mots.  Tu es laide ainsi.  Ta beauté se déforme en une incroyable démence, tes mains fines sont des monstres, ta bouche un gouffre de l’enfer et tu tapes, tu frappes, tu griffes le vide aveuglément comme si tu t’accrochais aux parois d’une abyssale déchéance.

La ville, sous la terrasse, le monde, les voisins : tout cela n’existe plus.  Tu frappes et tes poings jamais ne font ce bruit mat, ce bruit que tu aimes pourtant, ce bruit de peau blessée.  Tu frappes son fantôme, tu frappes l’air du soir.  Tu insultes les limbes et tes cris concurrencent le silence, recouvrent le monde de toute ta haine.

La scène s’éternise, le spectateur se lasse, mais l’actrice est trop prise par son rôle tragique.  Combien de temps ?  Quelques minutes où tes cris vont tutoyer la lune.  Des secondes qui, demain, n’auront jamais existé.  Tu frappes.  Ton corps au bout de quelque temps te rappelle à l’ordre : tu fatigues, une douleur lancinante dans ton genou presque mort t’empêche de continuer.  Tes poings s’effondrent le long de ton corps.

Tel un enfant qui, réveillé, contemple encore effrayé les horreurs de son cauchemar, tes yeux s’agrandissent devant le vide laissé par cette ombre que tu as fabriquée.  Le pantin n’est plus là.  Les mâchoires carrées, les yeux grands comme la terre se sont dissipés, ont rejoint l’atmosphère sur le dos velouté de quelque sombre chimère.

Tu es seule, encore.  Seule avec tes lambeaux de haine, de peine, avec tes souvenirs d’étreintes, avec son parfum si lointain que tu penses le perdre.

Tu prends peur désormais.  Debout sur ta terrasse, debout sur le monde et sur ta solitude, tu crains de ne plus savoir à quoi il ressemble.  Tes mains ne peuvent plus rien dessiner.  S’il ne revient pas.  S’il ne revient pas comment donc feras-tu pour le redessiner.  Ses traits lentement s’effaceront de ta mémoire pour laisser place à un homme informe et sans voix.  Comme s’il était mort.  Comme si jamais votre histoire n’avait vu le jour ou la nuit.  Tu sais que ta mémoire n’est plus ce qu’elle était, tu sais que des morceaux de souvenirs s’éparpillent au gré du vent.  Peut-être même qu’un jour, lorsque tu seras vieille, plus rien de ta vie ne se mettra dans l’ordre ; le mot chronologie sera un mystère et seuls les souvenirs les plus vieux referont surface, nets, frais comme la veille, clairs comme l’enfance.  Peut-être l’oublieras-tu, lui, son cortège de caresses, les minutes et les heures perdues dans ses bras, dans sa bouche.  Tu te sens comme folle.  Mais l’amour, tu le sais, rend un peu fou parfois, personne n’y échappe.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deuxrecueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.
(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

Rétrospective* : Poésie et manque : Abécédaire…(45)

2 avril 2013

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

Un et multiple

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

http://maykan.wordpress.com/


Rétrospective : Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

13 août 2012

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


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