Le bourreau des cœurs…

28 juin 2017

(Une nouvelle inédite de Sandra F. Brassard…)

Le bourreau des cœurs

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Sandra F. Brassard

Les hommes étaient tous assis ensemble, les fesses appuyées sur de vieilles caisses de lait aux couleurs criardes, et ils contemplaient la tombée du jour sur les champs. Postés devant la vieille grange, juste sur la bute qui surplombe la route principale, certains fumaient tandis que d’autres mastiquaient un sandwich aux croûtes récalcitrantes. Peu d’entre eux parlaient, c’était comme cela entre gars. Entre deux gorgées de bière froide – comme en témoignait la condensation sur les bouteilles – ils se lançaient parfois des blagues douteuses qui racontaient des histoires de filles chaudes qui se frottent et qui aiment ça, comprends-tu, avec des grosses boules qui en veulent plein le visage, comprends-tu… et ça s’arrêtait après, dans un silence tout de même apprécié. Car après, qu’aurait-on pu dire de plus ? Et on se désaltérait si bien sans s’embarrasser des mots qui vont tellement mieux aux bouches des femmes. Rouge à lèvres et dents immaculées disent avec tellement plus d’habileté les tourments de ce monde injuste – l’argent qui manque, les enfants et le ménage en trop, les seins qui tombent et le mauvais sort qui les fait toutes grossir (mais pas les chips, le chocolat, le coca-cola) – et elles performent admirablement sous le mode accusatoire : « Tu ne m’écoutes jamais, tu ne comprends pas, tu ne peux pas savoir, pourquoi tu ne réponds pas ? ».

Ils prenaient enfin la pause qu’ils attendaient après ces nombreuses heures de travail passées à suer et contracter leurs muscles pourtant devenus vigoureux. Ce n’est pas qu’ils se plaignaient de ce qu’on leur demandait d’accomplir, mais ils profitaient du moment, confortables entre eux, dans la fraternité d’un labeur intense communément accompli. Surtout, ils savaient la valeur de ces minutes où personne ne leur posait ces questions si dérangeantes : « À quoi penses-tu ? Me trouves-tu belle ? Quand tu étais jeune, à quoi rêvais-tu ? ». Ici, dans la paix des hommes, avec les mains criblées de cicatrices et la barbe drue sur les joues, ils pouvaient respirer, arrêter de se sentir traquer, vivre même, se laisser aller sans compte à rendre, sans la menace de paraître inopportuns ou grossiers. Ils étaient des mâles virils, qui pissaient debout, et plus loin que les autres en plus, avec un engin beaucoup plus puissant, sauf peut-être le petit nouveau. À seize ans, on peut comprendre ça. Le vieux Firmin, en le regardant se soulager un jour, a commenté l’épisode d’un air entendu : « Hummm…moins gros parce que moins de pratique, ça viendra… ». Et c’était plausible, l’expérience fait toute la différence sur la grosseur, paraît-il, et il le sait, lui, qui, souvenez-vous, en a fait une dizaine de marmots, sans compter ses compétences en vaches, cochons et chèvres.

Chacun se regardait donc les pieds avec bonheur, n’ouvrant la bouche que pour roter et bailler selon l’usage, lorsqu’ils virent, de loin mais pas tant que ça, une jeune dame s’avancer vers eux. Pas une laide, mais une belle fille, qui balance les hanches et tout. Et là de dire qui la baiserait mieux que les autres. « Moi ! » « Moi ! » « Non, c’est moi qu’elle veut. » « Je te parie qu’elle me saute dessus, et qu’elle me suce. » « Une cochonne, je te dis ! » « Ouais, elle préfèrerait la mienne, parce qu’un petit bout de saucisse mou comme le tien… » « Et toi, Réjean, le jeune, t’en as jamais touché à une comme celle-là, non ? » « Pourquoi tu dis rien ? T’as peur, hein ? » « T’es peut-être pas attiré par les petites poules mais par les coqs ? » « Heh, les gars, Réjean aime qu’on lui mette la queue dans le cul ! » Alors, c’est le fou rire général. Même Réjean rit, il la trouve bien bonne celle-là, quand même, les coqs, ils les égorgent à grands coups de hache, rien d’autre : « Amenez-en de la poule, le poulailler au complet », réplique-t-il en jouant les renards gourmands. Mais les autres le regardent en pouffant, ils pensent qu’il fait l’habitué, mais qu’il n’assure pas. « Ouais, ouais Réjean, c’est ça ! » « Tu pourrais me donner un cours. » Et ils se moquent encore, encore.

Lorsque la fille les rejoint, celle du patron d’ailleurs, Réjean a décidé de leur montrer qu’il besogne mieux que ces vieux galeux. Avant qu’elle ne chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecsoit tout à fait à leur hauteur, il se lève, la devance, et lui dit : « …hummm…ah ouais…eeeeeeeeeee… ». La pauvre fille ne sait pas trop quoi répondre : « Bonjour ! Puis-je faire quelque chose pour toi ? Te sens-tu bien ? As-tu besoin d’aide ? ». Tous les copains s’esclaffent, Robin se plie même en deux, se dégoutte dans la culotte. Sans attendre, Réjean repart à l’assaut : « …c’est que…pas mal…eeeeeeeeeee…je veux que tu… ». Visiblement mal à l’aise, la pauvre demoiselle lui sourit avec pitié, et convaincue d’avoir affaire à fou furieux, rejoint rapidement le groupe auquel elle transmet les consignes pour la prochaine semaine. Mais Réjean ne peut pas se laisser faire. Décidé, il s’avance encore une fois vers elle, et il la saisit par la croupe, fermement, et ajoute : « …jolie…tu voudrais…avec moi… ».

Cauchemar, elle se met à hurler : « Maudit violeur ! Aidez-moi, ôtez-le de là, il me fait mal ! ». Mais il continue, il ne s’agit que d’un sale moment à passer, puis elle se calmera :             « Laissez faire, les gars, elle aime ça, elle se trémousse, elle voulait ça depuis le début ! ». Seulement, les autres hommes ne sont plus de son avis, et se jettent sur lui : « Tu vas en manger une sacrement, mon gars ! Une hostie de volée, je te dis ! ». Réjean se laisse faire. Maintenu au sol solidement, il ferme les yeux, et il sourit. La fille tremble, et laisse entendre une plainte. Il préfère le contact des poings massifs à son regard égaré. Plus ils le cognent, plus son visage se détend, et plus ils se déchaînent sur sa personne. « Ah ! le monstre ! l’abominable ! » Bang ! « Il faut l’enfermer, appeler la police ! » Bang ! « Allez chercher le fusil. » Bang !

Mais Réjean, mû par une force insoupçonnée, se lève et se sauve. On essaie de le rattraper, mais il galope avec fureur, comme s’il était possédé. Il descend la côte, et se dirige vers sa maison dont le toit se détache sur l’horizon. « On va le rattraper, le petit christ, t’inquiète pas, ma fille », disent les hommes, un bras protecteur autour des épaules de la jeune femme qui pleure doucement. « Viens que je te serre là, petit cœur », ajoute un autre. Et le gamin court, ne perd pas une seconde, même si son souffle devient de plus en plus saccadé. Son abdomen le fait souffrir, il halète avec frénésie, la sueur et le sang trempent ses vêtements déjà maculés de terre. Complètement en nage, il poursuit sa course jusqu’au seuil de la maison familiale. Par la fenêtre, il voit sa mère, le combiné du téléphone à l’oreille, horrifiée.

« Il y a des choses qui ne s’expliquent pas », se dit-il.

Il se met alors à pleurer, à chialer comme une nénette, en hoquetant : « Je te trouve si jolie… Je te regardais et je me disais que tes cheveux avaient la même teinte que le miel… Tu me plais…Je t’invite ce soir  ». Puis, il s’assoit sur le palier, désolé mais résolu, et il attend la suite des choses dans son corps trop long pour lui. Mais le temps passe si lentement quand on devient un homme, un vrai, qu’il en perd la notion, et s’étend, à jamais endormi devant la porte.

Notice biographique

Native du Saguenay, Sandra F. Brassard enseigne la littérature québécoise au Cégep de Chicoutimi. Parallèlement, elle travaille comme adjointe à l’animation au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et comme pigiste au journal Voir Saguenay-Alma. Elle termine actuellement la rédaction d’un mémoire de maîtrise à l’UQAC sur l’intertextualité biblique dans l’œuvre de Sylvain Trudel sous la direction de François Ouellet.


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Le prédateur, un texte de Jean-Marc Ouellet…

21 juin 2017

Le prédateuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Troublé, je frappe à la porte. Pas de réponse. Avec précaution, j’ouvre. Il est là, vieux, les cheveux blancs en broussailles, assis par terre, le dos droit, les jambes croisées, en position du lotus. Il médite.
La pièce est modeste. Une bibliothèque couvre un mur. Près d’un fauteuil, sur le sol, des livres. Plusieurs sont ouverts. Une fenêtre éclaire l’espace d’une lumière feutrée. À quelques mètres devant le vieillard, une table, des chandelles allumées, un cadre représentant le Grand Maître. Le silence est parfait.
J’entre. Le vieil homme ne bouge pas. Pas même un cil. Je m’installe à ses côtés, prends la position, ferme les yeux.
Je peine à évacuer mes tensions intérieures, à trouver la paix.
― Une autre tuerie, Maître. Cent soixante morts. Des hommes, des femmes, des enfants.
―…
J’ouvre les yeux, regarde le vieillard. Il n’a pas réagi, mais il a entendu, je le sais.
― Pourquoi cette violence, Maître ? Pourquoi cette cruauté ? Il ferait si bon vivre ici-bas si l’on se tolérait, si l’on s’entraidait, si l’on s’aimait. Comment l’Absolu a-t-Il pu nous créer aussi hargneux envers nous-mêmes ?… Pourquoi, Maître ?
Je m’en veux, j’ai faibli. Tant d’impatience dans ma voix. Je suis indigne de l’enseignement reçu. Mon maître ouvre enfin les yeux, tourne la tête vers moi, plante un regard de compassion sur moi. Je ne peux soutenir ce regard. De honte, je baisse les yeux. Il se tourne vers le Grand Maître.
― Trois cents millions, prononce mon maître.
Je lève les yeux vers lui. Son corps n’a pas bougé, ses yeux fixent l’icône du Grand Maître. Il est calme, respire doucement, son esprit flotte quelque part.
― Trois cents millions ?
―…
― Je ne comprends pas, Maître.
―…
Je l’observe. J’attends.
« En effet… trois cents millions de vies. »
― Pardon, Maître. Je ne comprends vraiment pas.
Ma voix trahit mon désarroi.
― Oui. Trois cents millions de vies perdues. Et ça, que pour les dix guerres les plus meurtrières.*
― Que voulez-vous dire, Maître ?
― Trois cents millions de morts, disparus dans ces guerres, ce qui ne compte pas les autres conflits ayant affligé l’humanité, pas plus que les meurtres de toutes les secondes. Tu sais, des milliards d’enfants n’ont pu naître.
―…
Son regard reste dans le vide.
« Jean-Marc, tous les êtres vivants ont des prédateurs, continue-t-il enfin de sa voix douce. L’araignée tue la fourmi, la musaraigne tue l’araignée, le renard tue la musaraigne, le loup tue le renard. Les êtres vivants tuent pour survivre et pour contrôler les populations. C’est l’équilibre du monde vivant. Sans prédateurs, une espèce pullule aux dépens des autres. »
Mon maître s’arrête un instant, puis se tourne vers moi.
« Jean-Marc, quel est l’unique prédateur de l’Homme ? »
Il me regarde. Son regard est intense. Je ne sais trop quoi répondre. Je cherche, cherche, je ne trouve aucun prédateur. Une idée me vient enfin.
― Les virus et les bactéries ?
Il sourit.
― Bien pensé. Tu as raison. Encore aujourd’hui, malgré la science, ces minuscules organismes tuent beaucoup d’humains. Mais le seul vrai prédateur de l’Homme est l’Homme lui-même. Pas pour se nourrir, mais bien pour la survie de l’humanité et de la planète.
Je suis choqué. Quelle troublante déclaration ! Mon maître voit sans doute mon agitation, car il précise sa pensée :
« Sans les guerres, sans les meurtres, sans les virus et les bactéries, au fil des générations, il y aurait peut-être plus d’une centaine de milliards d’humains sur terre. Tu imagines l’état de la planète ! »
― Mais, Maître… si l’Absolu nous a créés pour nous entretuer, alors… le meurtre et la guerre sont justifiés, souhaitables, même ?
― PAS DU TOUT ! s’exclame-t-il d’un ton presque amusé. Pas du tout, Jean-Marc ! La guerre fait partie de la nature de l’Homme. Mais pose-toi plutôt cette question : quelle est sa vraie nature ?
― Euh… L’Homme est un animal… avec une raison, ou une âme, selon ce que l’on croit.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec― Tu as raison, appuie mon maître. Pour maintenir l’équilibre de sa Création, l’Absolu a créé l’animal appelé Homme avec des besoins physiques et l’instinct de la bête. Mais il l’a aussi pourvu de la raison, d’une âme, d’un peu de Lui, de cette capacité de Le toucher dans son for intérieur, de dissocier ce qui est bon pour lui de ce qui lui est mauvais. Il a permis à l’Homme de justifier ses actes, de choisir entre haïr et aimer, de réaliser que l’amour le rapproche d’une satisfaction profonde et intense, de sa vraie nature, de la transcendance.
Mon maître s’arrête un instant et se détourne de moi. Toujours immobile, il regarde devant lui.
« Ainsi, l’homme qui tue un homme est la bête, alors que l’homme qui aime vit l’Absolu. »
Il referme les yeux.

* http://www.ultimes.fr/homme/les-10-guerres-les-plus-meurtrieres-de-lhistoire-123/

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

chat qui louche maykan francophonie

Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Malouine, une nouvelle de Catherine Baumer…

18 juin 2017


Malouinealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

De mes transports amoureux dans cette ville de caractère il ne restait rien, aucune histoire à confier à qui que ce soit.  Raconter quoi ?  Que mon âme sœur était restée là-bas, figée à tout jamais dans mes songes et dans ma mémoire comme une icône, une sirène, une déesse ?  Mes voyages m’avaient mené ailleurs, loin, très loin de Saint-Malo dont les remparts sévères montaient toujours la garde.  Mon cœur avait vagabondé, s’était égaré dans de multiples aventures sans lendemain, dans un mariage raté, un divorce réussi, un enfant à l’autre bout de la France qui n’a jamais visité la Bretagne.

Trente ans après, j’étais de retour pour régler la succession de ma tante qui ne laissait aucun héritier à part moi.  Elle m’était apparue au détour d’un angle, puis d’un autre, et sur ce canon, dans cette tourelle, aux pieds des statues de Jacques Cartier et de Robert Surcouf.  Et son ombre dansait encore sur la chaussée du Sillon et dans la rue de la Soif, où je m’étais enivré de ses baisers.  Le tombeau de Chateaubriand me narguait encore de l’île du Grand Bé, où nous nous étions laissés surprendre par la marée et sur laquelle nous avions fait l’amour pour la première fois.  Mémoires d’outre-vie.    Comme je l’avais aimée…  Course folle pour tenter de la rattraper, la toucher, l’embrasser.

J’avais 18 ans, je venais de Paris, et le moins qu’on puisse dire c’est que mon penchant pour elle et pour cette ville que je trouvais froide et venteuse n’avait pas été spontané.  Nous habitions chez ma tante,  Malouine acariâtre, détestant les Anglais qui baguenaudaient sur les remparts, qui arrivaient ici comme en terrain conquis dans des ferrys ventrus.  Elle préférait crever plutôt que de leur vendre sa maison, disait-elle.  Ma petite Anglaise était arrivée sur l’un d’entre eux, avec ses parents, et ma tante, à son corps défendant, leur avait loué une chambre.  Ce n’était que pour un mois, disait-elle ; elle ne leur avait pas fait de cadeau et tirait une certaine fierté à l’idée d’arnaquer des Roast-beefs.

Sandy était froide, terriblement anglaise, et parlait un français maladroit que je ne comprenais pas.  Je la trouvais coincée, godiche, mal habillée, mais je m’ennuyais tellement qu’il me parut bientôt naturel d’arpenter les remparts en sa compagnie et celle des goélands criards.  Elle me parlait de musique, de Manchester, des matchs de foot, des maisons de brique rouge et du brouillard.  Je lui racontais en anglais mon ennui en banlieue, mon projet de devenir musicien et de vivre à Paris.  Je lui jouais de la guitare, nous chantions ensemble les chansons des Beatles, et peu à peu je me mis à l’aimer comme on aime à 18 ans, sans trop savoir pourquoi, poussé par le désir et l’ennui.  Quand la fin des vacances arriva, j’étais amoureux d’elle.  Je lui promis de la faire venir à Paris quand j’y aurais mon studio.  Elle me laissa une adresse, nous nous écrivîmes pendant un an, elle partit étudier à Londres…  Je l’oubliai, laissant son souvenir enfoui dans un coin de ma mémoire, avec mes rêves de carrière dans la musique.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJusqu’à ce jour où son souvenir me revint au détour d’un passage, dans cette ville.  Seul héritier, je décidai de garder la maison de ma tante pour les vacances, d’y faire venir mon fils pour lui faire découvrir la Bretagne, d’acheter un bateau et de partir à la découverte de Jersey et de Guernesey.  Je n’avais jamais abandonné le rêve de me remettre à la guitare et d’écrire une chanson pour cette petite sirène immobile…

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

19 janvier 2017

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Poésie et manque, par Alain Gagnon

28 novembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

 

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Un et multiple

 

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

http://maykan.wordpress.com/


Naufrage, par Claude-Andrée L’Espérance…

1 novembre 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes

Sombrer.  L’un dans l’autre, se perdre.  À bout de souffle, couler à pic.  Mouvante, obscure, floue et trouble, la chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniemer.  Et toi, rejeté sans égard sur la grève.  Seul.

L’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Ramper.  Dans le sable sec t’enfouir.  Attendre.  L’engourdissement, le sommeil, la métamorphose.  Mais dans la nuit impassible, il y a le cri des oiseaux.  L’aube tarde et tu n’as pas sommeil.  Tu voudrais t’ensabler, t’enliser, disparaître.  Te laisser cette fois emporter par la prochaine marée.  Malgré toi tu tends l’oreille.  C’est qu’il y a là-bas, à la lisière de l’eau, des voix, des ombres, des hommes qui marchent.  Une lampe accrochée à leur front comme un troisième œil.  C’est qu’il y a, là-bas, les reflets de leurs lampes qui dansent comme autant de mirages de lune à la surface de l’eau.  Pour ne plus les voir, tu fermes les yeux.  Et tu te répètes qu’ils auront beau chercher, chercher encore, ils ne trouveront rien.  Simplement se souviendront avoir vu, cette nuit-là sur la grève, le silence.

L’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Les voilà qui s’éloignent.  Bientôt avalées par le brouillard, leurs voix ne seront plus que murmures.  Et toi, il te faudra encore patienter.  Espérer à nouveau le ciel, la mer, la terre.  Et quand les premières lueurs de l’aube viendront enfin dissiper le brouillard, quand tu verras poindre la lumière à la ligne d’horizon, quand, à tes pieds dans le sable mouillé, des ombres de la nuit il ne restera que quelques traces, alors et alors seulement tu voudras t’approcher des humains.  Mettre tes pieds dans leurs traces et marcher.  Marcher jusqu’à la brûlure du soleil et du sel sur ta peau.  Marcher jusqu’à la soif.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJe le sais car je suis de ceux qui chaque nuit patrouillent sur la côte.  De ceux qui, bien avant l’aube, s’empressent de disparaître.  Et, comme mirages de lune à la surface de l’eau, vont rejoindre l’équipage de quelque vaisseau fantôme.  Y boire à leurs rêves naufragés.  Quand la vie se fait petite dans une bouteille.  Et que tanguent les hommes à la mer.

Je sais aussi que tu ne tarderas pas à nous rejoindre.  Car ici sur la côte ne vivent que les oiseaux.

Défiant l’éternité.  Le sable grain à grain roulant vers le large.  Le sable grain à grain repoussé par la vague vers le rivage.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québecchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Ulysse… notes d’Alain Gagnon

30 octobre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec devenir…

 

Ulysse — Les dieux réservent leur miel à l’acharné dont le cœur et le corps sont recouverts de bosses, de plaies et de vêtements maculés. L’amour, le courage et la victoire couchent dans le même lit.  Relire souvent L’Odyssée.

Vanité — Se rendre sciemment ou inconsciemment esclave du regard d’autrui.  Le contraire de l’orgueil.


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