L’arbre à chat, un conte de Christian Merckx…

1 mai 2017

 L’arbre à chat

  Le petit village ne connaissait que des catastrophes depuis fort longtemps.  Elleschat qui louche maykan alain gagnon francophonie s’abattaient sur les habitants, sans en oublier un.  Dans la contrée, on le disait maudit, et on se détournait du chemin qui y menait.

    Aucun commerçant ni colporteur n’y venait jamais et, petit à petit, le hameau s’enfonçait dans une pauvreté rare.

     Cette année avait été particulièrement désastreuse pour les agriculteurs.  Le blé, qui était la principale ressource, s’annonçait comme le plus beau jamais récolté, lorsqu’une maladie inconnue le frappa, en pleine maturité.  De partout, on voyait les étendues, d’ordinaire dorées, noircies par ce genre de charbon qui touchait les céréales, avant de les tuer.

      C’est en plein moment de ce désastre qu’un petit chat entra dans la première maison du village, en miaulant.

   Personne ne savait d’où il venait, c’était la première fois qu’on le voyait ici.  Ce qui était certain, c’est qu’il devait mourir de faim, parce qu’il n’était pas très gros.

   Malgré le drame d’un bébé touché par une maladie qui l’emportait doucement et leur pauvreté, ces gens étaient braves.  Ils préparèrent une gamelle d’eau et une autre de nourriture pour l’animal.

   Celui-ci dédaigna l’offrande, se dirigea vers le petit lit où se mourait l’enfant et, avant que quiconque eût pu faire un geste, il se frotta au bébé.  Il continua ce manège au moins cinq minutes et, au fur et à mesure, le visage de l’enfant prenait à nouveau des couleurs de vie.

   Le chat termina en lui léchant le front, sauta du lit, passa devant les parents et sortit, sans toucher aux gamelles.

   Le petit chat rendait visite tous les jours à d’autres habitants, dans l’une ou l’autre maison, et chaque fois, s’il s’agissait de personnes touchées par un malheur, après son passage, ce malheur avait disparu.  Il était béni, cet animal et les gens du village ne savaient que faire pour le récompenser.  Mais lui, inlassablement, après avoir réalisé son bienfait, s’en allait, sans toucher à la nourriture qu’on lui tendait.

    Alors, à tour de rôle, les habitants du village allaient déposer des victuailles au pied du vieil aulne, à l’entrée du village, où le chat avait élu domicile.

    Le petit chat était aussi l’ami des enfants qu’il accompagnait, matins et soirs, sur le trajet de l’école.  Personne n’avait jamais pu l’attraper, sauf le Firmin, l’idiot du village.  On l’avait souvent vu passer ses journées au pied de l’aulne, le petit chat dans ses bras.  Il prétendait qu’ils se parlaient et ça faisait rire tout le monde.

   Depuis qu’il avait élu domicile au bord du village et qu’il s’y rendait chaque jour, celui-ci ne connaissait plus aucun problème.  Il était devenu florissant, les cultures y étaient les plus belles de la région et le médecin n’y était jamais retourné.

    Ça faisait maintenant trois ans que le petit chat vivait dans son arbre quand, un jour, le père Maturin, une brute alcoolisée, qui détestait les animaux, lui donna un coup de fourche qui le cloua au sol.  Le Firmin vint le chercher, l’emmena chez lui, d’où on entendit ses pleurs, toute la nuit, qui formaient une longue plainte ininterrompue.  Au matin, son voisin le trouva mort, mais point de cadavre de chat.

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On enterra le pauvre Firmin au pied de l’aulne et, tous les soirs, un habitant du village apportait de la nourriture et de l’eau dans des gamelles qui étaient vides chaque matin.

     Si vous passez par là bas et que vous avez le regard pur et les idées honnêtes, tout au bout d’un long chemin de terre, vous trouverez un aulne.  En levant la tête, vous y verrez, tout en haut, le petit chat, dont les pattes et le corps sont faits de branches. (image prise chez gifs images over.blog.com)

   Par grand vent, on l’entend miauler depuis le village, et il le protège toujours.  Il se dit que c’est un envoyé de Dieu que Firmin priait tous les soirs pour sauver son village.

Notice biographique

Christian Merckx est né le 8 mai 1948 à Ixelles en Belgique, d’une mère avocate et d’unchat qui louche maykan alain gagnon francophonie père commandant du service de renseignement du Général de Gaulle.  Il est agrégé en philosophie et licencié en psychologie de la faculté de Bordeaux.  Il a été chanteur, agent d’artiste et écrivain.

Tombé dès l’âge de 7 ans dans la poésie en écrivant des poèmes enflammés pour son institutrice, il a écrit à ce jour 37 romans et nouvelles, 25 contes pour enfants et 12 recueils de poésie.

 


Le canard et la jument, un conte de Richard Desgagné…

26 avril 2017

Le canard et la jument

            une petite fois je vous jure juste une petite fois il y eut un canard qui s’était lié d’amitié avec une jument dans un pré qu’il fut visiter pour chat qui louche maykan alain gagnon francophonieinstaller sa famille future dont il se sentait responsable bien que sa cane n’eût point encore pondu ses œufs donc un canard prudent

            la jument animal curieux et fort au fait des convenances accueillit le palmipède avec joie et lui fit faire le tour du propriétaire ce qui n’était pas son cas à elle car elle vivait chez un monsieur fort riche pour lequel elle servait de bête de promenade dans les champs les sentiers et jusque sur la montagne que tu vois au loin qu’elle dit au canard demanda s’il était possible d’amener dans les semaines prochaines sa petite famille étant donné que dans l’étang principal il y avait trop de grenouilles à bosse qui sont batraciennes méchantes obtuses

            mais volontiers répondit la jument avec empressement parce qu’elle voyait là un moyen pour briser la solitude qui la menaçait de toutes parts sur cet immense territoire où elle ne connaissait personne juste ce canasson malade et aveugle qui lui racontait des histoires de mauvais goût dont elle ne savait que faire puisqu’elle ne pouvait les répéter vu qu’elle était toujours seule et un tantinet puritaine

            le canard remercia la demoiselle qui lui sourit de toutes ses dents de cheval au galop tandis qu’il essayait de la suivre sans avoir les moyens quand la nature vous a fabriqué basupattes et pas fait pour courir mais pour voler dans les airs derrière la jument qu’il devança rapidement le regardait dans ses airs à lui et se disait que vraiment il y en avait que pour les autres dans ce monde puis s’arrêta près de l’étang pour boire une bonne pinte tant elle avait soif de galoper juste pour s’amuser

            le canard ressortit de l’eau avec une racine de nénuphar qu’il appréciait par-dessus tout suivi de sa cane qui venait saluer la jument présenta ses souhaits de longue vie à la dame aussitôt disparue pour aller chicaner les grenouilles placoteuses dans les joncs le canard s’excusa la jument dit pas de quoi je comprends les situations même les plus bizarres à ce point demanda le canard surpris mais non je m’amuse ah bon qu’il remarqua en s’envolant suivi si je puis dire de la jument à la course dans les champs jusqu’à la lisière de la forêt où elle ne s’aventurait jamais de peur de rencontrer on ne sait qui armé de mauvaises intentions pour vous faire peur vous couper les oreilles ou tirer les crins on a déjà vu ça je vous jure

            moi c’est la même chose on arrache mes plumes pour en bourrer des oreillers qu’est-ce que cela elle demanda c’est pour mettre leur tête quand ils dorment dans les lits avec des plumes de canard ils fabriquent des tapis avec les poils de ma crinière des tapis oui pour marcher dessus quand ils entrent de dehors c’est fou mais je vous jure qu’ils se répondaient en jasant de choses et d’autres jusqu’à ce qu’il se mit à faire noir et que la cane lançait des cris inquiets

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonie là-bas près l’étang je rentre je reviendrai demain pour trouver un endroit propice attendez je vais avec vous ils reprirent leur course dans les champs l’un dans l’espace avec ses ailes l’autre sur le sol avec ses sabots arrivés à l’étang la jument mangea un peu d’herbe le canard se fit reprocher ses écarts par son épouse en fusil puis tout rentra dans l’ordre assez rapidement

            la jument retourna chez elle avec entrain de revoir le jeune garçon qu’elle aimait bien parce qu’il était toujours poli respectueux des convenances et souriant enfin qu’il dit en la voyant entrer dans son box tu y a mis du temps j’ai rencontré un canard on s’est bien amusés comme s’il comprenait notre langage elle remarqua en mangeant son avoine où il avait déposé une grosse carotte et une pomme vraiment très gentil une bonne tape sur une cuisse avec amour puis il sortit juste au moment qu’elle s’endormit entra dans la pièce au-dessus de l’écurie pour écouter la télé lire un peu manger peut-être une pointe de gâteau que sa mère lui avait envoyé du village près du domaine

            la fenêtre était ouverte sur des bruits des éclairages d’étoiles des odeurs fortes et réjouissantes pour un garçon travailleur et sage qui n’aimait que cette paix dans les champs il aperçut un canard qui venait tranquillement faire son tour en plein soir comme un grand malgré les chats le chien en liberté va-t’en qu’il lui fit signe de ses mains que le canard ignora puisqu’il rendait une visite amicale à la jument dans son box il ne lui arriverait pas malheur il en avait vu d’autres des menaces sur le bord de l’étang quand les aigles passaient ou qu’un serpent cherchait qui avaler sans discernement

            aussitôt il descendit ouvrir la porte à l’oiseau qui passa devant lui avec dignité un petit salut discret c’est comme ça un canard il se dit à lui-même en découvrant le box de son amie qui le vit avec plaisir d’avoir une visite pour passer le temps quand après tout la soirée était encore jeune

            elle expliqua au canard qui l’invitait à passer la journée près de l’étang pour jaser sous le soleil ou la pluie car la cane n’appréciait pas beaucoup de voir son mari filer droit dans les airs sans se soucier de la famille future qu’il fallait prémunir déjà contre les maléfices du monde la jument n’y vit pas d’inconvénient demain rien au programme le maître se rendait à la ville pour ses affaires dont elle ignorait tout et sous le regard du garçon qui se tenait près d’eux écoutant la conversation tout ébahi d’y comprendre quelque chose

            ainsi donc les animaux parlent se dit-il en sifflotant puis en mâchouillant un brin d’herbe qui avait un bon goût de fraîcheur il voyait le grand œil de la lune par une lucarne ouverte il percevait les cris des insectes de la nuit il trouvait que la vie était une bien belle chose toute vernie claire comme le jour

            c’est entendu j’y serai à la première heure tout de suite après mon repas et nous nous amuserons bien ma chère amie qui lui dit bonsoir pendant qu’il se préparait à s’envoler pour retourner à l’étang dormir près de la cane qui avait toujours des petits frissons quand elle couvait ce dont il fallait se méfier un degré de chaleur de moins pouvait tuer les petits dans leurs œufs pas de famille pas de descendance

            elle se faisait un tel plaisir d’avoir des petits moi aussi d’ailleurs à demain c’est ça il s’envola le garçon referma la porte monta chez lui et chat qui louche maykan alain gagnon francophonies’endormit fit de beaux rêves dont je ne parlerai pas tant ils furent emplis de la présence d’une certaine jeune fille cette jolie histoire n’eut pas de fin je crois que la jument et le canard vécurent fort heureux très près l’une de l’autre le garçon rêva longtemps de la jeune fille qu’il épousa avec l’accord de son père à elle qui était aussi le propriétaire du domaine

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous ce texte original qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Le jardin perdu, un conte de Karine St-Gelais…

24 mars 2017

Le jardin perdu

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Il y a un récit, une histoire si ancienne que vous n’en avez surement jamais entendu parler.  Un récit qui s’est perdu au fil du temps.  Que seul l’artiste entend. Ce conte débute dans mon jardin, chez moi, là où le malheur aime frapper en secret.  Je ne suis pas là pour vous raconter mon infortune, mais plutôt pour vous peindre un tableau comme celui-ci.

Un long hiver froid se termine en même temps que mon dernier chef-d’œuvre.  Je peins depuis que je suis toute petite.  Je peins des portes.  Toutes sortes de portes.  De bois, de fer ou de pierre.  Des entrées ou des sorties sur le Paradis ou vers l’enfer ?  Cela m’importe peu.  L’important pour moi est de dessiner une belle issue qui me mène quelque part…

Un matin, mon salon s’éteint sous une ombre étrange.  J’ouvre les rideaux et je vois quelque chose qui flotte sur la neige.  Étonnamment, c’est une splendide porte !  Elle scintille d’un blanc franc et elle se laisse caresser par les flocons de neige incandescents.  Elle se fond au paysage comme si elle avait toujours été là, sans que je m’en doute.  Un portail vraisemblablement fait de bois, mais je n’en suis pas certaine.  Elle est lustrée comme le verre et bordée de moulures idylliques, sorties tout droit d’une époque que je ne connais pas, en fait, pas encore.

Ma première idée est de peindre un nouveau tableau pour la rendre telle que je la vois sous le soleil matinal.  Mais quelque chose me dit que cette ouverture mène plus loin que mon imagination.  Qu’elle ouvre sur quelque chose d’extraordinaire, j’en suis profondément convaincue.  Je prends mes moufles de laines ainsi que mon manteau.  J’oublie que je suis toujours en pantoufles et je pars découvrir cette mystérieuse frontière.  Contrairement aux autres, celle-ci me parait différente.  Le froid me rappelle que je ne rêve pas et l’arbre devant moi aussi lorsque je m’y cogne et m’y appuie.  Devant l’immanquable monument, je m’arrête.  Je pose mon oreille contre le bois, il est bizarrement tiède et je n’entends rien.  Je tourne finalement la poignée.  Soudain, je sens un courant électrique qui irradie le long de mon bras droit, je le secoue, il me fait mal.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlors, par le pas entrouvert, un petit scorpion noir sort.  Je suis terrifiée, je la referme aussitôt !  Je détale comme une gamine pour revenir à la maison.  L’insecte est maintenant devant ma porte, la queue retroussée, prêt à attaquer.  Mais qu’est-ce qu’il fait là ?  Il ne peut survivre dans le froid du Canada.  Je prends une boite vide et je sors la déposer sur la créature.  J’ai de la peine pour cette petite bête loin de chez elle.  Je réussis à l’enfermer à l’intérieur et je la ramène près du passage mystique.  Je tourne de nouveau son mignon pommeau et je lance la boite de l’autre côté, soulagée d’être débarrassée de cette chose horrible et heureuse d’avoir pu retourner ce scorpion chez lui.  Je soupire de soulagement, mais j’ai toujours envie de voir ce qui se cache derrière cette fameuse entrée !  Je mets de nouveau ma main sur la ferrure, mais cette fois-ci, j’ouvre rapidement, d’un coup sec.  Maintenant grande ouverte, une fine toile noire me bloque le passage.  Je la touche, elle réagit comme une pellicule plastique.  Cela ressemble à un vortex, une brèche dans l’espace-temps, comme dans un film de science-fiction.  Qu’est-ce que je fais ?  Je décide d’y aller malgré tout et je referme derrière moi.

Je suis de retour chez moi !  Qu’est-ce qui a changé ?  C’est impossible !  Je regarde par la fenêtre, mon quartier semble le même, mais plus beau, plus calme et beaucoup plus serein.  Pourtant, mon chat me lance le même miaulement interrogateur qu’hier matin.  Il a quelque chose de différent ?  Quelque chose s’opère en moi, dans mon cœur !  C’est inhabituel, je souris et je regarde de nouveau dehors.  La porte est toujours là, survolant tout doucement mon jardin au gré du vent.  Je ne comprends rien !  Je sors de nouveau et je tourne une nouvelle fois la poignée de la majestueuse fente avec hâte.  Je vois enfin de l’autre côté, c’est un petit village cajolé par les fleurs printanières, c’est très charmant !  Je referme derrière moi, sans savoir si je vais revenir, tout en jetant la dernière couleur sur cette enjôleuse toile.

Un blanc brillant et bleuté imbibe mon pinceau de nouveau.  Je fignole les flocons de soie et ensuite les rayons dorés, délicatement, comme si j’y étalais de l’or.  Je parfais le petit diablotin noir dans l’entrebâillement de cette entrée peu ordinaire.  Je termine avec joie ce seuil magique qui ouvre enfin sur quelque chose !  Ce fût le plus beau de mes tableaux, mélangeant la peur et la joie, mais ce sera malheureusement le dernier.  Car j’ai enfin trouvé ce que je cherchais, car je me peins maintenant du bonheur !

D’une peintre inconnue

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantines alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecqu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Essentia, un texte de Francesca Tremblay…

17 février 2017

Essentia

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 Le printemps resurgissait enfin et faisait fondre les grandes figures froides des montagnes gelées.  À leurs pieds, il y avait la forêt du premier jour dans laquelle errait le Grand Cerf blanc.

Ce vieil esprit des bois, dont l’immense panache givré se fondait avec les branches nues des arbres, progressait dans l’immensité endormie.  Et aussitôt passé, l’humus creusé par ses sabots nacrés se transformait en un sentier fécond.  Comme il avait coutume de le faire depuis des millénaires, il traversa l’amont de la rivière gonflée par la gaieté des saisons hâtives et ses sabots s’enfoncèrent dans la terre spongieuse d’où suintaient les eaux des hauts monts glacés.  Puis, il s’arrêta.  Il lécha son museau pour rafraîchir les effluves de la saison qui naissait.  Il brama sous les branches d’un chêne et son souffle chaud se sublima en une buée diaphane, qui s’éleva vers les rayons d’un soleil encore farouche.  Le moment était venu.  Mû par un irrépressible instinct, il pencha sa tête et du bout de ses longs bois majestueux, il toucha la surface d’un tumulus.  À ce contact, une onde flamboyante déferla dans tous les lieux de la forêt, soufflant tout sur son passage.  Les oiseaux et le vent dans les branches se turent.

L’esprit de la forêt releva la tête et recula quelque peu.  Le monticule de terre trembla et se souleva lentement.  Péniblement, une main s’agrippa aux ronces, tandis qu’une autre s’accrocha aux herbes naissantes pour s’extirper de l’endroit.  Sous la terre humide apparut un visage et des animaux curieux s’attroupèrent près d’eux.  Les épaules dégagées, la créature put enfin trouver une prise ferme pour s’extraire de la cavité boueuse.  Le roi de la forêt s’inclina devant celle, qui avec peine, se tenait debout.  Fragile, elle respira hâtivement l’air frais et poussa un hurlement si fort que la terre en trembla.  La peur, le froid et la douleur d’être sortie d’un sein en lequel tout était si douillet la poussa à crier de nouveau.  Et les larmes coulèrent de ses yeux verts aux reflets bleus.  Celles-ci glissaient sur ses joues tâchées de terre et de rousseur, y creusant de blancs sillages.  Abasourdie, elle regarda le ciel et la lumière du soleil l’éblouit.  Elle tourna son regard vers le Cerf qui la contemplait.  Renards et lièvres, loups et corbeaux avaient entendu la rumeur.  Le vent du nord murmura son nom : « Essentia ! »

Le roi Cerf s’approcha et lécha ce visage ruisselant de larmes.  Un duvet de plumes marron sur son dos voltigeait à la moindre brise.  Se trouvaient sur sa tête deux cornes brunes torsadées et sa chevelure rousse humide encadrait un visage aux lèvres fines et vermeilles.  Les animaux n’avaient pas coutume d’apercevoir un être aussi étrange.  La nature s’éveilla promptement.  Tandis que les bourgeons éclosaient, les arbres explosèrent de vert.  Les têtes des fougères se déroulèrent frénétiquement et étendirent leurs longues mains dont les paumes se tournèrent vers le ciel bleu.  Les arbres au duveteux manteau de mousse entendaient les oiseaux qui chantaient de plus belle et l’eau de la rivière cavalait fervemment, contournant les noirs rochers aux dessins de spirales ancestrales.

Celui qui avait touché la terre de ses bois ensorcelés continua sa route et fit une halte à la rivière.  Elle le suivit et plaqua son corps contre le sien si chaud.  Il s’abreuva et elle hésita quelque peu avant de faire de même, buvant par la suite fiévreusement l’eau sacrée.  Il l’invita à le suivre de nouveau.  Elle s’agrippa à son cou et grimpa sur son dos.  Le cervidé au pelage blême l’amena au pied de la montagne de l’aigle et s’arrêta devant l’entrée d’une caverne.  Un autre comme elle les attendait.  Celui-là était né avant que l’hiver n’endorme même les cœurs des rochers, pendant le long automne aux flancs saignants.

Lorsque ses yeux plongèrent dans les siens, Essentia sentit croître en elle une irrésistible envie de savoir.  Le désir de connaître, d’apprendre, de partager et les petites plumes sur son dos poussèrent vivement et devinrent des ailes immenses qui se déployèrent.  Celui qui l’observait lui tendit une main.  Elle répondit à l’appel et au contact de sa main dans la sienne, l’étroit sentier dans le flanc de la montagne s’ouvrit devant eux.  Le roi Cerf savait qu’au bout de cette voie, il y avait un sommet duquel ils s’envoleraient tous deux.  D’autres saisons viendraient, et avec elles naîtraient d’autres comme elle.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

18 décembre 2016

Le petit renne qui détestait Noël

 

Cette histoire me vient de mon grand-père. Elle lui avait été racontée par son père qui l’avait lui- alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecmême entendue de la bouche du Père Noël. Je comprends vos soupirs sceptiques. Mais en vérité, le vieil homme en vacances qui la lui avait racontée par un soir de juillet au bar d’une auberge du Vieux-Québec, portait de longs cheveux blancs, une longue barbe blanche et s’y connaissait en affaires du Pôle Nord. De plus, le lendemain de leur étrange rencontre, à son réveil, mon arrière-grand-père n’avait plus son pied bot. Mais ça, c’est une autre histoire.

Nous savons tous que le cheptel de rennes du Pôle Nord comprend cent cinq spécimens, dont cent, chaque année, sont attelés au traîneau du Père Noël pour le grand périple de la nuit de la Nativité. Ces bêtes ne sont pas éternelles. Elles vivent cent ans. Le lendemain de Noël, alors que le plus âgé, à cent ans et après quatre-vingt-quinze périples autour du monde, rejoint ses ancêtres au paradis des rennes, un nouvel animal naît. À l’époque des événements, pendant leurs cinq premières années, les plus jeunes se préparaient pour la tâche qui leur serait attribuée à leur cinquième Noël. Pendant leur formation, ils s’entraînaient fort. Ils couraient dans l’herbe, la boue, le sable et la neige, bien sûr, afin d’être fin prêts pour le grand jour.

Or, cette année-là, celle de la transcendance du légendaire Rudolf au nez rouge, un renne difforme naquit. On l’appela Hudor. En fait, il n’était pas si difforme. Il ne lui manquait qu’un sabot, mais pour un renne, un renne du Père Noël de surcroît, cela équivalait à une catastrophe. On évoqua plusieurs hypothèses pour expliquer le drame. On accusa d’abord la fée Carabosse de s’être vengée de la Fée des glaces pour une histoire d’échange de baguettes magiques qui avait mal tourné. On soupçonna aussi le magicien d’Oz, mais on s’est finalement souvenu de son absence de pouvoirs. On songea à Voldemort, le méchant sorcier qui haïssait les humains moldus. L’hypothèse fut cependant rapidement rejetée, le lutin Philominatoriophus invoquant la nature romanesque du personnage. On finit donc par accepter le rôle injuste du destin dans l’évènement, les principales questions s’imposant rapidement : qu’allait-on faire de l’avorton, et surtout, quel avenir attendait Noël sans une relève adéquate ? Au fil d’années de moqueries et de questionnements, Hudor se sentit rejeté. On l’accusait d’être inapte à la tâche, que handicapé comme il était, il ne pourrait jamais franchir les centaines de milliers de kilomètres indispensables au droit de retrouver les anciens au paradis des rennes. En effet, lors des entraînements, Hudor chutait, traînait à l’arrière, sanglotait, sous les sarcasmes de ses congénères. Les lutins-entraîneurs hochaient la tête de découragement. Ils soupiraient. Même le Père Noël s’inquiétait. Que devrait-il faire quand le tour d’intégrer l’équipe du petit malformé viendrait ? Hudor aussi se le demandait. Chaque nuit de Noël, quand l’aîné des apprentis s’éloignait pour la première fois avec l’équipage, le jeune renne au moignon soupirait. Lui, il ne pourrait jamais vivre cette aventure. Il se sentait rejeté et l’arrivée de Noël lui rappelait amèrement sa différence, une différence qui le privait de la joie d’aimer la Fête. Cette aversion atteignit son paroxysme un mois avant le Noël de sa cinquième année quand, pour le bien de l’équipe et de la fête de Noël, un comité spécial réunissant les lutins-entraîneurs, deux représentants des rennes et le Père Noël lui-même choisit d’écarter Hudor et d’intégrer plutôt dans l’équipe le renne de quatrième année. Humilié, l’exclu renâcla, brailla, grogna. Sous les quolibets de ses compagnons, il décida de fuir. Errant seul dans la toundra enneigée, il ragea, souhaita la fin de la harde et surtout, la disparation de la fête de Noël. Un jour, alors qu’il se tenait au sommet d’un pic et qu’il exhortait les dieux d’être enfin justes avec lui, il perdit pied et tomba dans le vide. Imaginant l’autodestruction, on aurait pu le retrouver au fond du gouffre. C’était sans compter le miracle.

Le soir même, quand Hudor réintégra la harde, c’était la panique. On lui apprit qu’au lendemain de Noël, pour la première fois dans l’histoire connue, aucun renne n’était né. Ainsi, dans la cinquième année qui suivrait, il n’y aurait pas de remplaçant du Vénérable, comme on appelait l’aîné de la troupe. Plusieurs fois, les lutins-entraîneurs se réunirent. On soupçonna les dieux de les punir pour avoir rompu avec la tradition le Noël précédent en intégrant un renne de quatrième année. Les dieux leur en voulaient sans doute et envisageaient peut-être d’éliminer Noël et, par le fait même, de dissoudre le troupeau. Or, pendant les mois d’incertitudes qui suivirent, Hudor trima dur. Il s’entraînait avec les autres et, en solitaire, il peaufinait son secret. Le 1er décembre vint enfin. Le comité spécial se réunit de nouveau. Il avait peu de choix. Soit ils apaisaient les dieux en permettant à Hudor d’intégrer l’équipe au risque de retarder le périple, soit ils optaient encore pour le renne de quatrième année, un animal paresseux, plus ou moins prêt pour la tâche. Les lutins-entraîneurs ayant remarqué la hargne du handicapé, c’est non sanstraineaunuit réticences et avec de fortes discussions qu’ils désignèrent Hudor. Le soir de Noël, on l’attela donc à l’arrière des quatre-vingt-dix-neuf autres membres de l’équipe. Nerveux, le Père Noël lança enfin le signal. L’équipage s’ébranla sur la neige. Sur le traîneau, les cadeaux remuèrent et se fixèrent à leur place définitive. Confiant, Hudor jouissait. Enfin, il démontrerait sa valeur. L’équipage n’avait pas franchi le dixième kilomètre quand, tout doucement, l’équipage se souleva. Les sabots quittèrent la surface de la neige et de la glace. Stupéfaits, les rennes s’agitèrent. Leurs pattes battaient à tout vent pour redescendre sur le plancher des rennes. En vain. Infailliblement, l’attelage se hissait dans les airs et plus les pattes s’agitaient, plus vite l’équipage filait dans les cieux. Surpris, apeuré au début, le Père Noël comprit enfin. Il abaissa les yeux vers le petit renne installé en queue de peloton. Concentré sur une activité intérieure intense, Hudor avait les yeux fermés. Il sentit sans doute le regard porté sur lui. Un instant, il rouvrit les yeux, tourna la tête et, resplendissant de bonheur, fit un clin d’œil au vieil homme.

On dit que cette nuit-là, pendant des heures et des heures, un long rire grave résonna dans le ciel. On dit aussi que, depuis cette nuit magique, Noël ne fut plus jamais le même. Mais ça, c’est une autre histoire.

Joyeuses Fêtes à tous ! alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le passage, un conte de Christian Merckx…

3 août 2016

Le passage…

(Une façon de rendre hommage à Christian.)

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Il était une fois, une bien jolie ruelle, qui passait en longeant les hauts murs des villas cossues de la ville.  C’était un quartier chic, où tout respirait la beauté !

Au bout de cette ruelle s’élevait un joli porche, et derrière celui-ci, un curieux passage…
Il était bien secret, ce passage, derrière une lourde porte en vieux bois, qui datait de plusieurs siècles.

Quand on ne connaissait pas l’endroit, on marchait dans la ruelle, passant sous le porche et s’arrêtant devant cette curieuse fermeture qui semblait cacher un lourd secret.
Personne n’osait l’ouvrir.  Pourtant, de l’autre côté, la ruelle continuait !

Certaines personnes très âgées l’ouvraient, après avoir bien regardé si personne n’était trop près, et y disparaissaient, sans qu’on ne les revoie jamais.

Marcel, un homme de 50 ans, intrigué par ce manège qu’il avait observé plusieurs fois, décida de tenter sa chance.  Il avait tendu l’oreille, après le passage de certains vieux, et n’avait pas entendu de cris ni de plaintes.  Il y avait donc peu de risques.

Il s’approcha doucement, mit la main sur la poignée de la porte et essaya de l’ouvrir.
Celle-ci résista.  Elle n’était pourtant pas fermée à clé, puisqu’une vieille femme courbée l’avait ouverte sans peine…

Il s’arcbouta, força, mais rien n’y fit.  Écœuré, il mit des coups de pied au vieux bois qui était dur comme de l’acier, se fit mal et jura !

C’est à ce moment-là qu’il vit un homme de haute stature, mince, qui se tenait derrière lui et l’observait.

L’homme d’une voix douce lui dit qu’il ne réussirait pas à l’ouvrir, que ce n’était pas le moment…
« Mais moi, si je veux aller voir de l’autre côté, c’est mon droit tout de même !  Il y a plein de gens qui y vont ! »

L’homme calme lui dit encore qu’il n’avait pas l’âge pour passer là et s’en alla, comme il était venu.
Marcel rentra chez lui, intrigué.  Et ce n’est que bien plus tard qu’il comprit que cette porte était le passage vers une autre vie, que ceux qui la franchissaient étaient arrivés au bout de l’actuelle.

Il revint souvent aux abords du passage secret, observant les gens qui allaient passer de l’autre côté, leur parlant un moment, parce que c’était leur dernière conversation…
Il attendait le jour où il la passerait à son tour, n’ayant plus peur de cela !

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À gauche, André Farnier ; à droite, Christian Merckx

 (Ce texte de Christian Merckx sur une aquarelle d’André Farnier est tiré d’un ouvrage à paraître : Les contes de Chris et Dédé.)

Notices biographiques

Christian Merckx est né à Bruxelles, le 8 mai 1948.  Agrégé de philosophie et de psychologie, il fut tour à tour éducateur de délinquants, puis chanteur professionnel jusqu’en 1979 avec son groupe Chris et les Vagabonds.  Puis il devint agent de chanteurs.  Écrivain et poète, il publie des nouvelles, romans, recueils de poèmes et contes pour enfants.  Il écrit également des articles satyriques politiques

  André Farnier est né à Bort Les Orgues, le 19 février 1962.  Il a passé son enfance en Auvergne.  Il est venu en Dordogne avec sa feuille à dessin qui ne le quittait jamais.  Amoureux de la nature, chaque beau site du département lui offrait la possibilité de réaliser de magnifiques aquarelles ou des pastels secs.  Auteur de centaines de tableaux, il expose dans tout le département, où il est fort reconnu.  Il habite à Douchapt, près de Ribérac en Périgord Vert.


L’Œil dans l’abîme, un conte bref de Frédéric Gagnon…

25 mai 2016

 L’Œil dans l’abîme

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Tirée de Fauve-Hautot

J’étais un homme malheureux, je travaillais dans une usine. Chaque jour de la semaine, je me sentais asservi par une tâche abrutissante. Pour échapper à mon dégoût, je passais mes soirées à boire. Un vendredi soir, comme j’étais plus abattu qu’à l’habitude, j’ai décidé de me rendre dans un bar de danseuses. D’abord les lumières dans la pénombre me fatiguèrent, puis mes yeux s’habituèrent et je vis plusieurs femmes, très belles, en petite tenue ; mais leur présence me laissait indifférent. Puis une superbe rousse apparut sur la scène et mon excitation fut totale. Elle avait quelque chose que les autres n’avaient pas, quelque chose de plus que la perfection du corps, une présence bouleversante, comme si l’essence même de la nudité se révélait enfin ; voir danser cette femme, c’était admirer ce mystère cosmique qui est source et destruction de tout ce qui existe. Dès que la rousse eût achevé son numéro, je l’ai rejointe au bar. Je voulais qu’elle danse pour moi. Elle me jeta, en souriant, un regard de défi, puis elle accepta. Dans l’isoloir je me suis laissé tomber dans un fauteuil et je me réjouis d’avoir pour moi seul, ne serait-ce que quelques minutes, cet être en qui brûlait cette flamme qui seule peut étancher la soif de l’homme. Elle se dévêtit tout à fait, puis elle ondula des hanches au rythme d’un blues lent. « Qui es-tu ? demandai-je. Tu es si… si merveilleuse… » Elle me sourit, continuant sa danse en me dévisageant de manière insolente. « Mais qui es-tu donc ? » redemandai-je abruptement, à bout de souffle, mon cœur battant la chamade. Elle se pencha vers moi, et moi j’admirais sa poitrine extraordinaire. « Je suis la Vie », dit-elle, puis elle lécha ses lèvres longues et pleines. Puis elle ajouta : « Je suis ta servante, Ferdinand. » « Mais comment connais-tu mon nom ? » demandai-je. « Je suis ta servante, Ferdinand. Mais tant que tu me craindras, je te dominerai. Si tu le souhaites, tu peux devenir un être à part. Moi, je te soulèverai au-dessus de l’État et de tous les puissants. Plus personne ne pourra rien contre toi. Tes serments, je les effacerai ; tu pourras mépriser la justice des hommes puisque tu deviendras la source d’une justice supérieure. Maintenant, aime-moi, baise-moi, domine-moi. » Lentement j’écartai les poils roux de sa chatte, puis les grandes lèvres, mais… mais la vision d’horreur qui suivit me fit perdre raison : son superbe sexe était rempli de vers grouillants. Je crois que j’ai hurlé. Je ne sais trop ce qui s’est passé par la suite. On m’a dit que je m’étais battu avec des types, puis je me suis retrouvé à l’hôpital, avec les fous. On m’administra plusieurs drogues contre mon gré. J’étais constamment hébété. Puis, un jour, pour faire une expérience, les médecins m’enfermèrent avec des criminels délirants. Les délinquants m’observèrent un moment. Puis l’un d’eux me frappa au visage et je m’effondrai ; puis ils m’assénèrent tous des coups sur la tête. Puis l’un d’eux me viola. Puis… Je ne sais plus.

……………………………………………………………………………………………….

Voilà, je crois que je suis bien mort maintenant. Seul. Dans l’Abîme, dans le froid, dans la noirceur. Mais la noirceur n’est pas complète. Il y a, au-dessus de moi, un œil immense qui projette sa propre lumière. Et l’Œil m’observe. Il m’observe pour rien. C’est un regard froid qui me scrute, qui ne me laisse pas la plus infime intimité avec moi-même, qui me relègue au dehors de mon être. En réalité je n’ai plus d’être propre. Je serai observé durant toute l’éternité, livré à un désœuvrement qui me tue sans fin bien que je sois déjà mort. Ce regard ! Dieu, ce regard… Ce regard froid, sans âme et sans repos, posé sur moi, est le second viol – et ce viol durera toujours. Dieu, sauvez-moi ! Mais je n’ai presque plus d’âme, je n’ai presque plus de moi, je ne suis plus qu’une conscience ouverte à cet œil qui me fouille et annihile toute intimité avec moi-même. Il est trop tard pour le Salut. Maintenant, commence l’éternité de mon exil, loin de tout ce qui fut moi, de tout ce que j’ai chéri, mais, malheureusement, je ne m’éteindrai jamais tout à fait, existant à peine, mais suffisamment pour sentir ce regard qui me scrute froidement.

Frédéric Gagnon

 Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


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