L’arbre à chat, un conte de Christian Merckx…

1 mai 2017

 L’arbre à chat

  Le petit village ne connaissait que des catastrophes depuis fort longtemps.  Elleschat qui louche maykan alain gagnon francophonie s’abattaient sur les habitants, sans en oublier un.  Dans la contrée, on le disait maudit, et on se détournait du chemin qui y menait.

    Aucun commerçant ni colporteur n’y venait jamais et, petit à petit, le hameau s’enfonçait dans une pauvreté rare.

     Cette année avait été particulièrement désastreuse pour les agriculteurs.  Le blé, qui était la principale ressource, s’annonçait comme le plus beau jamais récolté, lorsqu’une maladie inconnue le frappa, en pleine maturité.  De partout, on voyait les étendues, d’ordinaire dorées, noircies par ce genre de charbon qui touchait les céréales, avant de les tuer.

      C’est en plein moment de ce désastre qu’un petit chat entra dans la première maison du village, en miaulant.

   Personne ne savait d’où il venait, c’était la première fois qu’on le voyait ici.  Ce qui était certain, c’est qu’il devait mourir de faim, parce qu’il n’était pas très gros.

   Malgré le drame d’un bébé touché par une maladie qui l’emportait doucement et leur pauvreté, ces gens étaient braves.  Ils préparèrent une gamelle d’eau et une autre de nourriture pour l’animal.

   Celui-ci dédaigna l’offrande, se dirigea vers le petit lit où se mourait l’enfant et, avant que quiconque eût pu faire un geste, il se frotta au bébé.  Il continua ce manège au moins cinq minutes et, au fur et à mesure, le visage de l’enfant prenait à nouveau des couleurs de vie.

   Le chat termina en lui léchant le front, sauta du lit, passa devant les parents et sortit, sans toucher aux gamelles.

   Le petit chat rendait visite tous les jours à d’autres habitants, dans l’une ou l’autre maison, et chaque fois, s’il s’agissait de personnes touchées par un malheur, après son passage, ce malheur avait disparu.  Il était béni, cet animal et les gens du village ne savaient que faire pour le récompenser.  Mais lui, inlassablement, après avoir réalisé son bienfait, s’en allait, sans toucher à la nourriture qu’on lui tendait.

    Alors, à tour de rôle, les habitants du village allaient déposer des victuailles au pied du vieil aulne, à l’entrée du village, où le chat avait élu domicile.

    Le petit chat était aussi l’ami des enfants qu’il accompagnait, matins et soirs, sur le trajet de l’école.  Personne n’avait jamais pu l’attraper, sauf le Firmin, l’idiot du village.  On l’avait souvent vu passer ses journées au pied de l’aulne, le petit chat dans ses bras.  Il prétendait qu’ils se parlaient et ça faisait rire tout le monde.

   Depuis qu’il avait élu domicile au bord du village et qu’il s’y rendait chaque jour, celui-ci ne connaissait plus aucun problème.  Il était devenu florissant, les cultures y étaient les plus belles de la région et le médecin n’y était jamais retourné.

    Ça faisait maintenant trois ans que le petit chat vivait dans son arbre quand, un jour, le père Maturin, une brute alcoolisée, qui détestait les animaux, lui donna un coup de fourche qui le cloua au sol.  Le Firmin vint le chercher, l’emmena chez lui, d’où on entendit ses pleurs, toute la nuit, qui formaient une longue plainte ininterrompue.  Au matin, son voisin le trouva mort, mais point de cadavre de chat.

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On enterra le pauvre Firmin au pied de l’aulne et, tous les soirs, un habitant du village apportait de la nourriture et de l’eau dans des gamelles qui étaient vides chaque matin.

     Si vous passez par là bas et que vous avez le regard pur et les idées honnêtes, tout au bout d’un long chemin de terre, vous trouverez un aulne.  En levant la tête, vous y verrez, tout en haut, le petit chat, dont les pattes et le corps sont faits de branches. (image prise chez gifs images over.blog.com)

   Par grand vent, on l’entend miauler depuis le village, et il le protège toujours.  Il se dit que c’est un envoyé de Dieu que Firmin priait tous les soirs pour sauver son village.

Notice biographique

Christian Merckx est né le 8 mai 1948 à Ixelles en Belgique, d’une mère avocate et d’unchat qui louche maykan alain gagnon francophonie père commandant du service de renseignement du Général de Gaulle.  Il est agrégé en philosophie et licencié en psychologie de la faculté de Bordeaux.  Il a été chanteur, agent d’artiste et écrivain.

Tombé dès l’âge de 7 ans dans la poésie en écrivant des poèmes enflammés pour son institutrice, il a écrit à ce jour 37 romans et nouvelles, 25 contes pour enfants et 12 recueils de poésie.

 


Le canard et la jument, un conte de Richard Desgagné…

26 avril 2017

Le canard et la jument

            une petite fois je vous jure juste une petite fois il y eut un canard qui s’était lié d’amitié avec une jument dans un pré qu’il fut visiter pour chat qui louche maykan alain gagnon francophonieinstaller sa famille future dont il se sentait responsable bien que sa cane n’eût point encore pondu ses œufs donc un canard prudent

            la jument animal curieux et fort au fait des convenances accueillit le palmipède avec joie et lui fit faire le tour du propriétaire ce qui n’était pas son cas à elle car elle vivait chez un monsieur fort riche pour lequel elle servait de bête de promenade dans les champs les sentiers et jusque sur la montagne que tu vois au loin qu’elle dit au canard demanda s’il était possible d’amener dans les semaines prochaines sa petite famille étant donné que dans l’étang principal il y avait trop de grenouilles à bosse qui sont batraciennes méchantes obtuses

            mais volontiers répondit la jument avec empressement parce qu’elle voyait là un moyen pour briser la solitude qui la menaçait de toutes parts sur cet immense territoire où elle ne connaissait personne juste ce canasson malade et aveugle qui lui racontait des histoires de mauvais goût dont elle ne savait que faire puisqu’elle ne pouvait les répéter vu qu’elle était toujours seule et un tantinet puritaine

            le canard remercia la demoiselle qui lui sourit de toutes ses dents de cheval au galop tandis qu’il essayait de la suivre sans avoir les moyens quand la nature vous a fabriqué basupattes et pas fait pour courir mais pour voler dans les airs derrière la jument qu’il devança rapidement le regardait dans ses airs à lui et se disait que vraiment il y en avait que pour les autres dans ce monde puis s’arrêta près de l’étang pour boire une bonne pinte tant elle avait soif de galoper juste pour s’amuser

            le canard ressortit de l’eau avec une racine de nénuphar qu’il appréciait par-dessus tout suivi de sa cane qui venait saluer la jument présenta ses souhaits de longue vie à la dame aussitôt disparue pour aller chicaner les grenouilles placoteuses dans les joncs le canard s’excusa la jument dit pas de quoi je comprends les situations même les plus bizarres à ce point demanda le canard surpris mais non je m’amuse ah bon qu’il remarqua en s’envolant suivi si je puis dire de la jument à la course dans les champs jusqu’à la lisière de la forêt où elle ne s’aventurait jamais de peur de rencontrer on ne sait qui armé de mauvaises intentions pour vous faire peur vous couper les oreilles ou tirer les crins on a déjà vu ça je vous jure

            moi c’est la même chose on arrache mes plumes pour en bourrer des oreillers qu’est-ce que cela elle demanda c’est pour mettre leur tête quand ils dorment dans les lits avec des plumes de canard ils fabriquent des tapis avec les poils de ma crinière des tapis oui pour marcher dessus quand ils entrent de dehors c’est fou mais je vous jure qu’ils se répondaient en jasant de choses et d’autres jusqu’à ce qu’il se mit à faire noir et que la cane lançait des cris inquiets

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonie là-bas près l’étang je rentre je reviendrai demain pour trouver un endroit propice attendez je vais avec vous ils reprirent leur course dans les champs l’un dans l’espace avec ses ailes l’autre sur le sol avec ses sabots arrivés à l’étang la jument mangea un peu d’herbe le canard se fit reprocher ses écarts par son épouse en fusil puis tout rentra dans l’ordre assez rapidement

            la jument retourna chez elle avec entrain de revoir le jeune garçon qu’elle aimait bien parce qu’il était toujours poli respectueux des convenances et souriant enfin qu’il dit en la voyant entrer dans son box tu y a mis du temps j’ai rencontré un canard on s’est bien amusés comme s’il comprenait notre langage elle remarqua en mangeant son avoine où il avait déposé une grosse carotte et une pomme vraiment très gentil une bonne tape sur une cuisse avec amour puis il sortit juste au moment qu’elle s’endormit entra dans la pièce au-dessus de l’écurie pour écouter la télé lire un peu manger peut-être une pointe de gâteau que sa mère lui avait envoyé du village près du domaine

            la fenêtre était ouverte sur des bruits des éclairages d’étoiles des odeurs fortes et réjouissantes pour un garçon travailleur et sage qui n’aimait que cette paix dans les champs il aperçut un canard qui venait tranquillement faire son tour en plein soir comme un grand malgré les chats le chien en liberté va-t’en qu’il lui fit signe de ses mains que le canard ignora puisqu’il rendait une visite amicale à la jument dans son box il ne lui arriverait pas malheur il en avait vu d’autres des menaces sur le bord de l’étang quand les aigles passaient ou qu’un serpent cherchait qui avaler sans discernement

            aussitôt il descendit ouvrir la porte à l’oiseau qui passa devant lui avec dignité un petit salut discret c’est comme ça un canard il se dit à lui-même en découvrant le box de son amie qui le vit avec plaisir d’avoir une visite pour passer le temps quand après tout la soirée était encore jeune

            elle expliqua au canard qui l’invitait à passer la journée près de l’étang pour jaser sous le soleil ou la pluie car la cane n’appréciait pas beaucoup de voir son mari filer droit dans les airs sans se soucier de la famille future qu’il fallait prémunir déjà contre les maléfices du monde la jument n’y vit pas d’inconvénient demain rien au programme le maître se rendait à la ville pour ses affaires dont elle ignorait tout et sous le regard du garçon qui se tenait près d’eux écoutant la conversation tout ébahi d’y comprendre quelque chose

            ainsi donc les animaux parlent se dit-il en sifflotant puis en mâchouillant un brin d’herbe qui avait un bon goût de fraîcheur il voyait le grand œil de la lune par une lucarne ouverte il percevait les cris des insectes de la nuit il trouvait que la vie était une bien belle chose toute vernie claire comme le jour

            c’est entendu j’y serai à la première heure tout de suite après mon repas et nous nous amuserons bien ma chère amie qui lui dit bonsoir pendant qu’il se préparait à s’envoler pour retourner à l’étang dormir près de la cane qui avait toujours des petits frissons quand elle couvait ce dont il fallait se méfier un degré de chaleur de moins pouvait tuer les petits dans leurs œufs pas de famille pas de descendance

            elle se faisait un tel plaisir d’avoir des petits moi aussi d’ailleurs à demain c’est ça il s’envola le garçon referma la porte monta chez lui et chat qui louche maykan alain gagnon francophonies’endormit fit de beaux rêves dont je ne parlerai pas tant ils furent emplis de la présence d’une certaine jeune fille cette jolie histoire n’eut pas de fin je crois que la jument et le canard vécurent fort heureux très près l’une de l’autre le garçon rêva longtemps de la jeune fille qu’il épousa avec l’accord de son père à elle qui était aussi le propriétaire du domaine

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous ce texte original qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Le jardin perdu, un conte de Karine St-Gelais…

24 mars 2017

Le jardin perdu

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Il y a un récit, une histoire si ancienne que vous n’en avez surement jamais entendu parler.  Un récit qui s’est perdu au fil du temps.  Que seul l’artiste entend. Ce conte débute dans mon jardin, chez moi, là où le malheur aime frapper en secret.  Je ne suis pas là pour vous raconter mon infortune, mais plutôt pour vous peindre un tableau comme celui-ci.

Un long hiver froid se termine en même temps que mon dernier chef-d’œuvre.  Je peins depuis que je suis toute petite.  Je peins des portes.  Toutes sortes de portes.  De bois, de fer ou de pierre.  Des entrées ou des sorties sur le Paradis ou vers l’enfer ?  Cela m’importe peu.  L’important pour moi est de dessiner une belle issue qui me mène quelque part…

Un matin, mon salon s’éteint sous une ombre étrange.  J’ouvre les rideaux et je vois quelque chose qui flotte sur la neige.  Étonnamment, c’est une splendide porte !  Elle scintille d’un blanc franc et elle se laisse caresser par les flocons de neige incandescents.  Elle se fond au paysage comme si elle avait toujours été là, sans que je m’en doute.  Un portail vraisemblablement fait de bois, mais je n’en suis pas certaine.  Elle est lustrée comme le verre et bordée de moulures idylliques, sorties tout droit d’une époque que je ne connais pas, en fait, pas encore.

Ma première idée est de peindre un nouveau tableau pour la rendre telle que je la vois sous le soleil matinal.  Mais quelque chose me dit que cette ouverture mène plus loin que mon imagination.  Qu’elle ouvre sur quelque chose d’extraordinaire, j’en suis profondément convaincue.  Je prends mes moufles de laines ainsi que mon manteau.  J’oublie que je suis toujours en pantoufles et je pars découvrir cette mystérieuse frontière.  Contrairement aux autres, celle-ci me parait différente.  Le froid me rappelle que je ne rêve pas et l’arbre devant moi aussi lorsque je m’y cogne et m’y appuie.  Devant l’immanquable monument, je m’arrête.  Je pose mon oreille contre le bois, il est bizarrement tiède et je n’entends rien.  Je tourne finalement la poignée.  Soudain, je sens un courant électrique qui irradie le long de mon bras droit, je le secoue, il me fait mal.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlors, par le pas entrouvert, un petit scorpion noir sort.  Je suis terrifiée, je la referme aussitôt !  Je détale comme une gamine pour revenir à la maison.  L’insecte est maintenant devant ma porte, la queue retroussée, prêt à attaquer.  Mais qu’est-ce qu’il fait là ?  Il ne peut survivre dans le froid du Canada.  Je prends une boite vide et je sors la déposer sur la créature.  J’ai de la peine pour cette petite bête loin de chez elle.  Je réussis à l’enfermer à l’intérieur et je la ramène près du passage mystique.  Je tourne de nouveau son mignon pommeau et je lance la boite de l’autre côté, soulagée d’être débarrassée de cette chose horrible et heureuse d’avoir pu retourner ce scorpion chez lui.  Je soupire de soulagement, mais j’ai toujours envie de voir ce qui se cache derrière cette fameuse entrée !  Je mets de nouveau ma main sur la ferrure, mais cette fois-ci, j’ouvre rapidement, d’un coup sec.  Maintenant grande ouverte, une fine toile noire me bloque le passage.  Je la touche, elle réagit comme une pellicule plastique.  Cela ressemble à un vortex, une brèche dans l’espace-temps, comme dans un film de science-fiction.  Qu’est-ce que je fais ?  Je décide d’y aller malgré tout et je referme derrière moi.

Je suis de retour chez moi !  Qu’est-ce qui a changé ?  C’est impossible !  Je regarde par la fenêtre, mon quartier semble le même, mais plus beau, plus calme et beaucoup plus serein.  Pourtant, mon chat me lance le même miaulement interrogateur qu’hier matin.  Il a quelque chose de différent ?  Quelque chose s’opère en moi, dans mon cœur !  C’est inhabituel, je souris et je regarde de nouveau dehors.  La porte est toujours là, survolant tout doucement mon jardin au gré du vent.  Je ne comprends rien !  Je sors de nouveau et je tourne une nouvelle fois la poignée de la majestueuse fente avec hâte.  Je vois enfin de l’autre côté, c’est un petit village cajolé par les fleurs printanières, c’est très charmant !  Je referme derrière moi, sans savoir si je vais revenir, tout en jetant la dernière couleur sur cette enjôleuse toile.

Un blanc brillant et bleuté imbibe mon pinceau de nouveau.  Je fignole les flocons de soie et ensuite les rayons dorés, délicatement, comme si j’y étalais de l’or.  Je parfais le petit diablotin noir dans l’entrebâillement de cette entrée peu ordinaire.  Je termine avec joie ce seuil magique qui ouvre enfin sur quelque chose !  Ce fût le plus beau de mes tableaux, mélangeant la peur et la joie, mais ce sera malheureusement le dernier.  Car j’ai enfin trouvé ce que je cherchais, car je me peins maintenant du bonheur !

D’une peintre inconnue

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantines alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecqu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Essentia, un texte de Francesca Tremblay…

17 février 2017

Essentia

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 Le printemps resurgissait enfin et faisait fondre les grandes figures froides des montagnes gelées.  À leurs pieds, il y avait la forêt du premier jour dans laquelle errait le Grand Cerf blanc.

Ce vieil esprit des bois, dont l’immense panache givré se fondait avec les branches nues des arbres, progressait dans l’immensité endormie.  Et aussitôt passé, l’humus creusé par ses sabots nacrés se transformait en un sentier fécond.  Comme il avait coutume de le faire depuis des millénaires, il traversa l’amont de la rivière gonflée par la gaieté des saisons hâtives et ses sabots s’enfoncèrent dans la terre spongieuse d’où suintaient les eaux des hauts monts glacés.  Puis, il s’arrêta.  Il lécha son museau pour rafraîchir les effluves de la saison qui naissait.  Il brama sous les branches d’un chêne et son souffle chaud se sublima en une buée diaphane, qui s’éleva vers les rayons d’un soleil encore farouche.  Le moment était venu.  Mû par un irrépressible instinct, il pencha sa tête et du bout de ses longs bois majestueux, il toucha la surface d’un tumulus.  À ce contact, une onde flamboyante déferla dans tous les lieux de la forêt, soufflant tout sur son passage.  Les oiseaux et le vent dans les branches se turent.

L’esprit de la forêt releva la tête et recula quelque peu.  Le monticule de terre trembla et se souleva lentement.  Péniblement, une main s’agrippa aux ronces, tandis qu’une autre s’accrocha aux herbes naissantes pour s’extirper de l’endroit.  Sous la terre humide apparut un visage et des animaux curieux s’attroupèrent près d’eux.  Les épaules dégagées, la créature put enfin trouver une prise ferme pour s’extraire de la cavité boueuse.  Le roi de la forêt s’inclina devant celle, qui avec peine, se tenait debout.  Fragile, elle respira hâtivement l’air frais et poussa un hurlement si fort que la terre en trembla.  La peur, le froid et la douleur d’être sortie d’un sein en lequel tout était si douillet la poussa à crier de nouveau.  Et les larmes coulèrent de ses yeux verts aux reflets bleus.  Celles-ci glissaient sur ses joues tâchées de terre et de rousseur, y creusant de blancs sillages.  Abasourdie, elle regarda le ciel et la lumière du soleil l’éblouit.  Elle tourna son regard vers le Cerf qui la contemplait.  Renards et lièvres, loups et corbeaux avaient entendu la rumeur.  Le vent du nord murmura son nom : « Essentia ! »

Le roi Cerf s’approcha et lécha ce visage ruisselant de larmes.  Un duvet de plumes marron sur son dos voltigeait à la moindre brise.  Se trouvaient sur sa tête deux cornes brunes torsadées et sa chevelure rousse humide encadrait un visage aux lèvres fines et vermeilles.  Les animaux n’avaient pas coutume d’apercevoir un être aussi étrange.  La nature s’éveilla promptement.  Tandis que les bourgeons éclosaient, les arbres explosèrent de vert.  Les têtes des fougères se déroulèrent frénétiquement et étendirent leurs longues mains dont les paumes se tournèrent vers le ciel bleu.  Les arbres au duveteux manteau de mousse entendaient les oiseaux qui chantaient de plus belle et l’eau de la rivière cavalait fervemment, contournant les noirs rochers aux dessins de spirales ancestrales.

Celui qui avait touché la terre de ses bois ensorcelés continua sa route et fit une halte à la rivière.  Elle le suivit et plaqua son corps contre le sien si chaud.  Il s’abreuva et elle hésita quelque peu avant de faire de même, buvant par la suite fiévreusement l’eau sacrée.  Il l’invita à le suivre de nouveau.  Elle s’agrippa à son cou et grimpa sur son dos.  Le cervidé au pelage blême l’amena au pied de la montagne de l’aigle et s’arrêta devant l’entrée d’une caverne.  Un autre comme elle les attendait.  Celui-là était né avant que l’hiver n’endorme même les cœurs des rochers, pendant le long automne aux flancs saignants.

Lorsque ses yeux plongèrent dans les siens, Essentia sentit croître en elle une irrésistible envie de savoir.  Le désir de connaître, d’apprendre, de partager et les petites plumes sur son dos poussèrent vivement et devinrent des ailes immenses qui se déployèrent.  Celui qui l’observait lui tendit une main.  Elle répondit à l’appel et au contact de sa main dans la sienne, l’étroit sentier dans le flanc de la montagne s’ouvrit devant eux.  Le roi Cerf savait qu’au bout de cette voie, il y avait un sommet duquel ils s’envoleraient tous deux.  D’autres saisons viendraient, et avec elles naîtraient d’autres comme elle.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

18 décembre 2016

Le petit renne qui détestait Noël

 

Cette histoire me vient de mon grand-père. Elle lui avait été racontée par son père qui l’avait lui- alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecmême entendue de la bouche du Père Noël. Je comprends vos soupirs sceptiques. Mais en vérité, le vieil homme en vacances qui la lui avait racontée par un soir de juillet au bar d’une auberge du Vieux-Québec, portait de longs cheveux blancs, une longue barbe blanche et s’y connaissait en affaires du Pôle Nord. De plus, le lendemain de leur étrange rencontre, à son réveil, mon arrière-grand-père n’avait plus son pied bot. Mais ça, c’est une autre histoire.

Nous savons tous que le cheptel de rennes du Pôle Nord comprend cent cinq spécimens, dont cent, chaque année, sont attelés au traîneau du Père Noël pour le grand périple de la nuit de la Nativité. Ces bêtes ne sont pas éternelles. Elles vivent cent ans. Le lendemain de Noël, alors que le plus âgé, à cent ans et après quatre-vingt-quinze périples autour du monde, rejoint ses ancêtres au paradis des rennes, un nouvel animal naît. À l’époque des événements, pendant leurs cinq premières années, les plus jeunes se préparaient pour la tâche qui leur serait attribuée à leur cinquième Noël. Pendant leur formation, ils s’entraînaient fort. Ils couraient dans l’herbe, la boue, le sable et la neige, bien sûr, afin d’être fin prêts pour le grand jour.

Or, cette année-là, celle de la transcendance du légendaire Rudolf au nez rouge, un renne difforme naquit. On l’appela Hudor. En fait, il n’était pas si difforme. Il ne lui manquait qu’un sabot, mais pour un renne, un renne du Père Noël de surcroît, cela équivalait à une catastrophe. On évoqua plusieurs hypothèses pour expliquer le drame. On accusa d’abord la fée Carabosse de s’être vengée de la Fée des glaces pour une histoire d’échange de baguettes magiques qui avait mal tourné. On soupçonna aussi le magicien d’Oz, mais on s’est finalement souvenu de son absence de pouvoirs. On songea à Voldemort, le méchant sorcier qui haïssait les humains moldus. L’hypothèse fut cependant rapidement rejetée, le lutin Philominatoriophus invoquant la nature romanesque du personnage. On finit donc par accepter le rôle injuste du destin dans l’évènement, les principales questions s’imposant rapidement : qu’allait-on faire de l’avorton, et surtout, quel avenir attendait Noël sans une relève adéquate ? Au fil d’années de moqueries et de questionnements, Hudor se sentit rejeté. On l’accusait d’être inapte à la tâche, que handicapé comme il était, il ne pourrait jamais franchir les centaines de milliers de kilomètres indispensables au droit de retrouver les anciens au paradis des rennes. En effet, lors des entraînements, Hudor chutait, traînait à l’arrière, sanglotait, sous les sarcasmes de ses congénères. Les lutins-entraîneurs hochaient la tête de découragement. Ils soupiraient. Même le Père Noël s’inquiétait. Que devrait-il faire quand le tour d’intégrer l’équipe du petit malformé viendrait ? Hudor aussi se le demandait. Chaque nuit de Noël, quand l’aîné des apprentis s’éloignait pour la première fois avec l’équipage, le jeune renne au moignon soupirait. Lui, il ne pourrait jamais vivre cette aventure. Il se sentait rejeté et l’arrivée de Noël lui rappelait amèrement sa différence, une différence qui le privait de la joie d’aimer la Fête. Cette aversion atteignit son paroxysme un mois avant le Noël de sa cinquième année quand, pour le bien de l’équipe et de la fête de Noël, un comité spécial réunissant les lutins-entraîneurs, deux représentants des rennes et le Père Noël lui-même choisit d’écarter Hudor et d’intégrer plutôt dans l’équipe le renne de quatrième année. Humilié, l’exclu renâcla, brailla, grogna. Sous les quolibets de ses compagnons, il décida de fuir. Errant seul dans la toundra enneigée, il ragea, souhaita la fin de la harde et surtout, la disparation de la fête de Noël. Un jour, alors qu’il se tenait au sommet d’un pic et qu’il exhortait les dieux d’être enfin justes avec lui, il perdit pied et tomba dans le vide. Imaginant l’autodestruction, on aurait pu le retrouver au fond du gouffre. C’était sans compter le miracle.

Le soir même, quand Hudor réintégra la harde, c’était la panique. On lui apprit qu’au lendemain de Noël, pour la première fois dans l’histoire connue, aucun renne n’était né. Ainsi, dans la cinquième année qui suivrait, il n’y aurait pas de remplaçant du Vénérable, comme on appelait l’aîné de la troupe. Plusieurs fois, les lutins-entraîneurs se réunirent. On soupçonna les dieux de les punir pour avoir rompu avec la tradition le Noël précédent en intégrant un renne de quatrième année. Les dieux leur en voulaient sans doute et envisageaient peut-être d’éliminer Noël et, par le fait même, de dissoudre le troupeau. Or, pendant les mois d’incertitudes qui suivirent, Hudor trima dur. Il s’entraînait avec les autres et, en solitaire, il peaufinait son secret. Le 1er décembre vint enfin. Le comité spécial se réunit de nouveau. Il avait peu de choix. Soit ils apaisaient les dieux en permettant à Hudor d’intégrer l’équipe au risque de retarder le périple, soit ils optaient encore pour le renne de quatrième année, un animal paresseux, plus ou moins prêt pour la tâche. Les lutins-entraîneurs ayant remarqué la hargne du handicapé, c’est non sanstraineaunuit réticences et avec de fortes discussions qu’ils désignèrent Hudor. Le soir de Noël, on l’attela donc à l’arrière des quatre-vingt-dix-neuf autres membres de l’équipe. Nerveux, le Père Noël lança enfin le signal. L’équipage s’ébranla sur la neige. Sur le traîneau, les cadeaux remuèrent et se fixèrent à leur place définitive. Confiant, Hudor jouissait. Enfin, il démontrerait sa valeur. L’équipage n’avait pas franchi le dixième kilomètre quand, tout doucement, l’équipage se souleva. Les sabots quittèrent la surface de la neige et de la glace. Stupéfaits, les rennes s’agitèrent. Leurs pattes battaient à tout vent pour redescendre sur le plancher des rennes. En vain. Infailliblement, l’attelage se hissait dans les airs et plus les pattes s’agitaient, plus vite l’équipage filait dans les cieux. Surpris, apeuré au début, le Père Noël comprit enfin. Il abaissa les yeux vers le petit renne installé en queue de peloton. Concentré sur une activité intérieure intense, Hudor avait les yeux fermés. Il sentit sans doute le regard porté sur lui. Un instant, il rouvrit les yeux, tourna la tête et, resplendissant de bonheur, fit un clin d’œil au vieil homme.

On dit que cette nuit-là, pendant des heures et des heures, un long rire grave résonna dans le ciel. On dit aussi que, depuis cette nuit magique, Noël ne fut plus jamais le même. Mais ça, c’est une autre histoire.

Joyeuses Fêtes à tous ! alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le passage, un conte de Christian Merckx…

3 août 2016

Le passage…

(Une façon de rendre hommage à Christian.)

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Il était une fois, une bien jolie ruelle, qui passait en longeant les hauts murs des villas cossues de la ville.  C’était un quartier chic, où tout respirait la beauté !

Au bout de cette ruelle s’élevait un joli porche, et derrière celui-ci, un curieux passage…
Il était bien secret, ce passage, derrière une lourde porte en vieux bois, qui datait de plusieurs siècles.

Quand on ne connaissait pas l’endroit, on marchait dans la ruelle, passant sous le porche et s’arrêtant devant cette curieuse fermeture qui semblait cacher un lourd secret.
Personne n’osait l’ouvrir.  Pourtant, de l’autre côté, la ruelle continuait !

Certaines personnes très âgées l’ouvraient, après avoir bien regardé si personne n’était trop près, et y disparaissaient, sans qu’on ne les revoie jamais.

Marcel, un homme de 50 ans, intrigué par ce manège qu’il avait observé plusieurs fois, décida de tenter sa chance.  Il avait tendu l’oreille, après le passage de certains vieux, et n’avait pas entendu de cris ni de plaintes.  Il y avait donc peu de risques.

Il s’approcha doucement, mit la main sur la poignée de la porte et essaya de l’ouvrir.
Celle-ci résista.  Elle n’était pourtant pas fermée à clé, puisqu’une vieille femme courbée l’avait ouverte sans peine…

Il s’arcbouta, força, mais rien n’y fit.  Écœuré, il mit des coups de pied au vieux bois qui était dur comme de l’acier, se fit mal et jura !

C’est à ce moment-là qu’il vit un homme de haute stature, mince, qui se tenait derrière lui et l’observait.

L’homme d’une voix douce lui dit qu’il ne réussirait pas à l’ouvrir, que ce n’était pas le moment…
« Mais moi, si je veux aller voir de l’autre côté, c’est mon droit tout de même !  Il y a plein de gens qui y vont ! »

L’homme calme lui dit encore qu’il n’avait pas l’âge pour passer là et s’en alla, comme il était venu.
Marcel rentra chez lui, intrigué.  Et ce n’est que bien plus tard qu’il comprit que cette porte était le passage vers une autre vie, que ceux qui la franchissaient étaient arrivés au bout de l’actuelle.

Il revint souvent aux abords du passage secret, observant les gens qui allaient passer de l’autre côté, leur parlant un moment, parce que c’était leur dernière conversation…
Il attendait le jour où il la passerait à son tour, n’ayant plus peur de cela !

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À gauche, André Farnier ; à droite, Christian Merckx

 (Ce texte de Christian Merckx sur une aquarelle d’André Farnier est tiré d’un ouvrage à paraître : Les contes de Chris et Dédé.)

Notices biographiques

Christian Merckx est né à Bruxelles, le 8 mai 1948.  Agrégé de philosophie et de psychologie, il fut tour à tour éducateur de délinquants, puis chanteur professionnel jusqu’en 1979 avec son groupe Chris et les Vagabonds.  Puis il devint agent de chanteurs.  Écrivain et poète, il publie des nouvelles, romans, recueils de poèmes et contes pour enfants.  Il écrit également des articles satyriques politiques

  André Farnier est né à Bort Les Orgues, le 19 février 1962.  Il a passé son enfance en Auvergne.  Il est venu en Dordogne avec sa feuille à dessin qui ne le quittait jamais.  Amoureux de la nature, chaque beau site du département lui offrait la possibilité de réaliser de magnifiques aquarelles ou des pastels secs.  Auteur de centaines de tableaux, il expose dans tout le département, où il est fort reconnu.  Il habite à Douchapt, près de Ribérac en Périgord Vert.


L’Œil dans l’abîme, un conte bref de Frédéric Gagnon…

25 mai 2016

 L’Œil dans l’abîme

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Tirée de Fauve-Hautot

J’étais un homme malheureux, je travaillais dans une usine. Chaque jour de la semaine, je me sentais asservi par une tâche abrutissante. Pour échapper à mon dégoût, je passais mes soirées à boire. Un vendredi soir, comme j’étais plus abattu qu’à l’habitude, j’ai décidé de me rendre dans un bar de danseuses. D’abord les lumières dans la pénombre me fatiguèrent, puis mes yeux s’habituèrent et je vis plusieurs femmes, très belles, en petite tenue ; mais leur présence me laissait indifférent. Puis une superbe rousse apparut sur la scène et mon excitation fut totale. Elle avait quelque chose que les autres n’avaient pas, quelque chose de plus que la perfection du corps, une présence bouleversante, comme si l’essence même de la nudité se révélait enfin ; voir danser cette femme, c’était admirer ce mystère cosmique qui est source et destruction de tout ce qui existe. Dès que la rousse eût achevé son numéro, je l’ai rejointe au bar. Je voulais qu’elle danse pour moi. Elle me jeta, en souriant, un regard de défi, puis elle accepta. Dans l’isoloir je me suis laissé tomber dans un fauteuil et je me réjouis d’avoir pour moi seul, ne serait-ce que quelques minutes, cet être en qui brûlait cette flamme qui seule peut étancher la soif de l’homme. Elle se dévêtit tout à fait, puis elle ondula des hanches au rythme d’un blues lent. « Qui es-tu ? demandai-je. Tu es si… si merveilleuse… » Elle me sourit, continuant sa danse en me dévisageant de manière insolente. « Mais qui es-tu donc ? » redemandai-je abruptement, à bout de souffle, mon cœur battant la chamade. Elle se pencha vers moi, et moi j’admirais sa poitrine extraordinaire. « Je suis la Vie », dit-elle, puis elle lécha ses lèvres longues et pleines. Puis elle ajouta : « Je suis ta servante, Ferdinand. » « Mais comment connais-tu mon nom ? » demandai-je. « Je suis ta servante, Ferdinand. Mais tant que tu me craindras, je te dominerai. Si tu le souhaites, tu peux devenir un être à part. Moi, je te soulèverai au-dessus de l’État et de tous les puissants. Plus personne ne pourra rien contre toi. Tes serments, je les effacerai ; tu pourras mépriser la justice des hommes puisque tu deviendras la source d’une justice supérieure. Maintenant, aime-moi, baise-moi, domine-moi. » Lentement j’écartai les poils roux de sa chatte, puis les grandes lèvres, mais… mais la vision d’horreur qui suivit me fit perdre raison : son superbe sexe était rempli de vers grouillants. Je crois que j’ai hurlé. Je ne sais trop ce qui s’est passé par la suite. On m’a dit que je m’étais battu avec des types, puis je me suis retrouvé à l’hôpital, avec les fous. On m’administra plusieurs drogues contre mon gré. J’étais constamment hébété. Puis, un jour, pour faire une expérience, les médecins m’enfermèrent avec des criminels délirants. Les délinquants m’observèrent un moment. Puis l’un d’eux me frappa au visage et je m’effondrai ; puis ils m’assénèrent tous des coups sur la tête. Puis l’un d’eux me viola. Puis… Je ne sais plus.

……………………………………………………………………………………………….

Voilà, je crois que je suis bien mort maintenant. Seul. Dans l’Abîme, dans le froid, dans la noirceur. Mais la noirceur n’est pas complète. Il y a, au-dessus de moi, un œil immense qui projette sa propre lumière. Et l’Œil m’observe. Il m’observe pour rien. C’est un regard froid qui me scrute, qui ne me laisse pas la plus infime intimité avec moi-même, qui me relègue au dehors de mon être. En réalité je n’ai plus d’être propre. Je serai observé durant toute l’éternité, livré à un désœuvrement qui me tue sans fin bien que je sois déjà mort. Ce regard ! Dieu, ce regard… Ce regard froid, sans âme et sans repos, posé sur moi, est le second viol – et ce viol durera toujours. Dieu, sauvez-moi ! Mais je n’ai presque plus d’âme, je n’ai presque plus de moi, je ne suis plus qu’une conscience ouverte à cet œil qui me fouille et annihile toute intimité avec moi-même. Il est trop tard pour le Salut. Maintenant, commence l’éternité de mon exil, loin de tout ce qui fut moi, de tout ce que j’ai chéri, mais, malheureusement, je ne m’éteindrai jamais tout à fait, existant à peine, mais suffisamment pour sentir ce regard qui me scrute froidement.

Frédéric Gagnon

 Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


L’Étoile du Nord… Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

19 décembre 2015

L’Étoile du Nord

Le froid me pique les joues. Je pleure des glaçons. Le temps s’épaissit, et dans ma peine, je fixe le ciel, si beau, si grand.

Au loin, vers le chalet, une voix, des cris. Tante Huguette m’appelle. Je l’entends, voix lointaine, futile. Excuse-moi, ma Tante. Je n’ai pas le goût de rire, de manger. Pas ce soir.

Sur la neige, je suis. Et je pleure. Un soupir résonne dans ma tête. Je gémis ce qu’il me reste. Rien, il ne me reste rien. Tout m’a été enlevé. Je grince en moi, et nul alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecque moi n’entend. Le froid n’y peut rien.

Regarde, Papa, regarde, Maman. Je lève les bras, je les redescends. J’écarte les jambes et je les ramène. Comme vous me l’avez appris.

Comme vous me manquez ! Tellement. Tellement. Pourquoi êtes-vous partis, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Je n’avais rien fait, et vous m’avez laissée seule, seule au monde. Vous me diriez que j’ai tante Huguette. Vous auriez raison. Elle est gentille, elle fait son possible. Mais ce n’est pas pareil. Plus rien n’est pareil.

Maman, Papa, en partant, vous avez sacrifié ma vie sur l’autel de l’enfance. Je n’ai plus rien. Que ma pensée, et tante Huguette qui m’appelle.

Je ne réponds pas. Non. Je ne dois pas répondre. Je ne veux pas répondre.

La voix s’éloigne. Enfin. Je respire. Dans le noir, je ne vois pas le nuage que produit mon haleine. Comme le jour, est-il là la nuit ? Si tu étais là, Papa, si tu étais là, Maman, vous me le diriez. Vous m’avez toujours tout dit. Non, pas tout. Vous m’avez caché que vous partiriez. Pourquoi ? Pourquoi ?

Je fixe les cieux. Des étoiles me regardent. Maman, Papa, est-ce vous ? Ou vous, Grand-papa et Grand-maman ? Est-ce vous, Lutins de Noël ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecNoël… Noël… Demain, c’est Noël. Pour la première fois de ma vie, Papa et Maman, vous ne serez pas là. Pas de câlins, pas de surprises. Bon, des cadeaux m’attendent. Tante Huguette est généreuse. Mais je m’en fous des cadeaux. Ce que je veux, c’est toi, Maman, c’est toi, Papa. Je vous veux près de moi, je veux vous serrer fort, vous embrasser. Je veux vous dire comment je vous aime, comment je regrette, comment vous me manquez.

Un fin nuage s’écarte. Ah, enfin ! Bonsoir, Étoile du Nord. Tu es si brillante, si belle. Depuis toujours, tu scintilles. Sans relâche. Depuis que Maman et Papa m’ont présentée à toi. Depuis cette première fois.

Comme j’aimerais redevenir une petite fille, être avec mes parents. Encore, encore…

Et toi, Père Noël ! Toi qui habites ce gros point de lumière, là-haut dans le ciel, écoute-moi ! C’est moi, ta petite Sarah. Je t’implore. J’ai onze ans, tu le sais. C’est l’âge des grands. Pourtant, je crois en toi, je sais que tu existes. Le pôle Nord, c’est cette étoile, c’est ta demeure. De là, tu nous observes, nous, les enfants du monde. Tu me vois, Père Noël. Et tu m’entends. Rends-moi mes parents. Papa, Maman. Là-haut, tu les as sûrement rencontrés. Dis-leur qu’ils me manquent, demande-leur de revenir. Et si, pour eux, ce n’est pas possible, viens me chercher, mène-moi à eux. Viens. Faisons-leur une surprise.

Comme elle est grosse l’Étoile ! Elle n’a jamais été si brillante. On dirait qu’elle grossit, qu’elle s’approche. Oui, elle approche !

J’ai peur. Maman, Papa, j’ai peur ! Veillez sur moi. Je n’entends plus tante Huguette. Où es-tu, ma Tante ? Viens me chercher ! Moi, je ne peux plus bouger. J’ai alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecpeur, j’ai trop peur. Sur le lac de glace et de neige, je n’entends plus rien. Il n’y a que cette boule de lumière dans la nuit. Qui avance. Elle est tout près, fabuleuse, plus vaste que le soleil.

Dans l’éclat éblouissant, une carriole émerge, une infinité de lumières scintillent. Des rennes la tirent. Et dessus, un vieillard à longue barbe blanche se tient fier, il me regarde. Tout près de moi, il tend la main, et libère ces mots :

― Cette nuit, un Ange blanc reposera sur les flocons transis, des larmes de bonheur figées sur les joues.

 Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Un conte de Noël de Karine St-Gelais…

12 décembre 2015

Des traces dans la neige — une fiction tirée de faits…

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La dame…
Les cheveux au vent, les yeux larmoyants, une vieille sillonne son quartier bien-aimé. La neige fond sous ses pieds nus. Une seule pensée l’obsède, son réveillon, ses enfants et le chaud sourire de son mari. Comme un doux souvenir, un air qui résonne sans cesse dans sa tête, le tout devient une tendre obsession, comme la beauté de sa jeunesse. C’est pour cette raison qu’elle affronte le froid ce soir. Heureusement, une soirée douce s’annonce, sans rafales, qu’une simple neige qui chatouille ses épaules devenues rondes avec le temps. Elle rabat son châle de laine sur sa poitrine et le serre contre elle. Enfin, la maison qui hante ses rêves depuis quelque temps apparaît ! « Je suis de retour chez moi », se dit-elle tout bas.
Elle entend les rires et les chants qui ont ravi ses Noëls d’antan. Elle est émue. Un miaulement lui rappelle que ses pieds la font souffrir et que la lune est déjà haute dans le ciel. « Je vais être en retard », dit-elle au gros matou qui l’accueille en effleurant ses jambes frêles.
Elle s’avance sur la petite véranda et cogne timidement à la porte. Personne ne répond. « C’est la fête à l’intérieur. Ils doivent déjà manger les petits plats que j’ai passé des jours à préparer », pense-t-elle. Tourtière, pâtés, desserts et beignes maison lui réchauffent le cœur. Elle grelotte, ce qui lui donne le courage de cogner plus fort ! Enfin, elle croit voir une silhouette féminine arrivée dans le hall. C’est Thérèse, sa fille, son aînée. Son visage s’illumine, l’univers brille de nouveau dans ses yeux.
Les habitants de la maisonnée…
Isabelle ouvre la porte, s’exclame : « Oh, mon Dieu ! » Quelle surprise se tient avec peine et misère sur son perron enneigé ! Elle fait un signe à sa sœur Catherine qui arrive alertée par ses cris. Cette dernière prépare alors un café chaud et apporte une couverture. La musique et les éclats de rire s’arrêtèrent soudainement. La famille est bouche bée devant cette vision, on dirait un fantôme, un ange oublié dans la neige. Sa chevelure emmêlée, couleur poivre et sel, contraste avec son maquillage de mauvais gout. Elle porte une tenue chic, mais négligée. Ses pieds presque bleus et son regard vide ont vite fait d’alarmer les occupants qui s’agitent dans tous les sens pour venir au secours de cette âme perdue.

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— Allo, Thérèse, dit doucement la dame en caressant la joue d’Isabelle. Désolée d’être en retard, continue-t-elle…
Les fêtards se regardent d’un air perplexe. Cette dame semble vraiment les connaitre ? Isabelle l’amène avec elle et l’assoit délicatement.
— Ghislain a bien décoré le salon, comme toujours, ajoute la dame après quelques minutes d’hésitation, tout en goûtant le réconfort que lui procure son doux foyer.
Son dentier trop grand claque entre chaque mot qu’elle a peine à prononcer. Elle veut se lever. Isabelle la rassoit et joue le jeu.
— Reste là, maman, bien au chaud. Voici ton café, comme tu l’aimes. Lui dit Isabelle en la recouvrant avec tendresse.
— Merci, ma chouette, tu es gentille. J’ai eu une grosse soirée au travail.
— Tu as faim, maman ?
Sur ce, Catherine a compris qu’elle devait préparer une assiette à la gentille dame.
— Oui, merci. Hum ! Ça sent bon, répond-elle.
Isabelle arrête soudain son regard sur le bracelet de la dame. Un bracelet comme ceux de l’hôpital, blanc et cartonné. Elle sait bien que cette gentille dame ne travaille plus aujourd’hui. Le nom, Cécilia Tremblay, y est inscrit, mais commence à s’effacer. Le scénario devient plus évident pour la famille qui entre avec cœur dans le monde de la belle Cécilia qui croit être chez elle. La musique reprend, les pas de danse aussi, et le réveillon continue de plus belle. Cécilia tape des mains, chante, mange et boit de bon cœur. Dans le brouhaha, Éric, le conjoint d’Isabelle, lui avoue qu’il a appelé la police en allant à la salle de bain. Isabelle le remercie, sachant bien que quelqu’un devait chercher cette charmante vieille dame. La musique s’arrête de nouveau sous les coups qui résonnent dans le hall. La fête prend une pause. Cécilia, qui ne se doute de rien, demande qui a eu le culot d’arrêter la musique. Les policiers arrivent dans l’aire ouverte qui relie cuisine, salle à manger et salon. Cécilia, vieille, mais pas folle, se lève, prête à s’enfuir. Isabelle la prend doucement par les épaules et reprend le jeu.
— Maman, maman ! N’aie pas peur ! Tu es malade, tu as les pieds couverts d’engelures, il faut aller à l’hôpital.
— Non ! crie Cécilia. Pas en plein Noël, non ! s’agite la dame.
— Oui, Cécilia ! Il le faut, continue Éric avec autorité, espérant qu’elle reconnaisse en lui son Ghislain adoré.
— D’accord mon amour, dit-elle en se blottissant contre le torse d’Éric un peu surpris.
— C’est le plus beau des Noëls, ne cesse de marmonner madame Tremblay sur son départ.
— Au revoir, tout le monde. Je serai sur pieds pour venir fêter le Jour de l’An avec vous.
Étrangement, au Jour de l’An, une carte de souhaits atterrit dans la boite aux lettres d’Isabelle. À l’intérieur, un message de la part de l’infirmière de la Résidence d’à côté. Un mot de remerciement ainsi qu’une petite note explicative. L’infirmière y décrit la maison qu’a construite le mari de Cécilia dont Isabelle et Éric sont maintenant les heureux propriétaires. Tout s’explique. Ghislain est mort d’une crise cardiaque, très jeune. Thérèse ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années, à la suite de querelles familiales. Malgré son Alzheimer, les souvenirs de madame Tremblay furent les plus forts ce soir-là et l’ont poussée à retrouver ses racines. Isabelle ouvre la porte d’entrée et arbore un sourire en voyant les traces de Cécilia dans la neige. Maintenant, à chaque réveillon, lorsque la famille entend cogner, un petit pincement au cœur les assaille.

Joyeux Temps des Fêtes ! Karine.

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantineschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniequ’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

10 décembre 2015

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À l’heure de minuit…

(C’est avec un immense plaisir que nous accueillons cet ancien collaborateur que tous regrettent. A.G.)

Le vieil homme est couché sur la table d’opération, calme, malgré la douleur. En traversant la porte, je fronce les sourcils. Quelques minutes plus tôt, alors que nous l’attendions, nous n’avions pu retenir quelques quolibets à propos de son nom. Han Pedro Friedrich Fitzgerald Hector Noël. Outre son interminable prénom, c’est son nom de famille qui nous amusait : Noël. Nous sommes le soir du 24 décembre. Toute l’équipe est de garde. Nous aurions préféré être avec nos proches, nous préparer au réveillon, festoyer, mais la vie est ainsi faite qu’on peut être malade une veille de Noël et que des soignants doivent être au poste.
Je suis donc là, interdit dans cette salle froide, loin de la chaleur familiale, de ma chérie, de mes enfants, devant ce vieil homme à la barbe immaculée qui lui retombe sur la poitrine, ce vieillard aux cheveux blancs, tellement longs et drus que le chapeau de salle d’opération échoue à les recouvrir. Je me tourne vers les infirmières, endigue un fou rire et leur lance un clin d’œil. Nous étions vraiment en présence du Père Noël ! Gardant ma contenance, je m’approche de l’homme, étendu et prêt pour sa chirurgie, une laparotomie pour une diverticulite perforée. Une idée rigolote me vient, une pensée que je m’abstiens de partager : pauvres petits enfants du monde qui n’auront pas de cadeaux ce soir. Je souris sous mon masque.
— Bonsoir, Docteur Ouellet, me dit-il lorsque j’arrive à ses côtés.
Présumant qu’il avait appris mon nom de la bouche d’un membre du personnel, je le salue à mon tour, me présente, lui pose les questions d’usage et lui explique la suite des choses. Je m’installe ensuite pour l’intraveineuse quand j’aperçois des larmes lui rouler sur les joues. Touché, je lui demande si quelque chose ne va pas. Ses yeux humides se tournent vers moi.
̶— Ça va, docteur. C’est juste que… c’est juste que… vous le savez sans doute, ce soir, normalement, ce serait un soir extraordinaire pour moi… C’est Noël… Qui distribuera les présents aux enfants sages du monde ?
Wow ! Il en a fumé du bon, ce monsieur ! Ce quidam se prend vraiment pour le Père Noël ! Mais bon. Je suis un professionnel. Alors… on ne contredit pas un patient malade, de surcroît, en délire.
̶— Ouais, c’est vrai. Ce n’est pas vraiment le bon moment pour être malade que je lui réponds comme j’aurais répondu à n’importe quel patient en cette veille de Noël.
J’installe donc l’intraveineuse, puis récupère les seringues de médicaments qui soulageront le spleen de mon monsieur Noël. J’amorce l’induction de l’anesthésie, mon patient tourmenté reste calme. Nos regards se croisent. Des yeux bons, affreusement tristes.
̶— Tout ira bien. Respirez bien, lui dis-je avec ma voix la plus rassurante possible.
̶— Moi, je sais que ça ira. J’ai confiance en vous. Je pleure pour mes pauvres petits qui n’auront pas leurs étrennes. C’est injuste pour eux.
Son délire est profond. La fièvre sans doute. Je suis prêt à jouer le jeu.
̶— Ah, vous savez… si je le pouvais, je vous remplacerais bien, affirmé-je, sans trop y réfléchir.
Il braque son regard dans le mien. Un sourire pointe à travers les poils de sa barbe. Tout en injectant le dernier médicament, je souris aussi. Pour lui démontrer toute ma compassion ̶ pour sa maladie, un peu pour son délire ̶ je lui touche le visage. Sa fièvre se répand à ma main, à mes bras, à mon sang. Puis s’éteint alors que monsieur Père Noël sombre dans l’abysse du sommeil pharmacologique.
Tout s’est bien déroulé. La chirurgie se termine deux heures plus tard, sans encombre. Chacun sera chez soi pour festoyer. Moi aussi, quoique moi, je ne ferai pas la fête. Je suis de garde. Par ailleurs, chez nous, c’est le 25 décembre que ça se passe. Mon Père Noël usurpateur sort sans encombre du néant et je quitte l’hôpital, le cœur bercé par le devoir accompli.
En arrivant à la maison, faisant le moins de bruit possible, je me glisse dans le lit où mon amoureuse dort comme une enfant. Le petit bec donné, je m’endors aussitôt.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecQuand je me réveille, mon cadran affiche minuit moins une. Mon amoureuse dort paisiblement. Au-delà de la fenêtre, une neige volage descend du ciel. J’ai soif. Je me lève, sors de la chambre, descends l’escalier et rejoins la cuisine où je me verse un grand verre d’eau que je bois tout en regardant par la fenêtre. Soudain, de mon grand érable, une masse sombre chute à travers les branches et s’affale sur le sol immaculé. Que se passe-t-il ? Ai-je rêvé ? C’est trop gros pour un écureuil, un chat ou un chien. De toute manière, les chiens ne grimpent pas aux arbres. Un raton laveur ? Non, la masse est trop grosse. Alors… ? Rien de mieux que d’aller voir. Toujours en pyjama, j’ouvre la porte arrière et m’approche de la chose. Elle se relève. Je me préparais à la poursuivre, mais la créature me fait face.
— Joyeux Noël, docteur Ouellet, me lance-t-elle d’une voix aigüe et nasillarde. Je dois travailler avec toi cette nuit. Après toutes ces années avec ce vieux grincheux, ça fera du bien.
Je ne le vois pas très bien. La blancheur de la neige ne suffit pas à révéler les détails. Il est petit, a l’air déformé avec de longs bras, et des jambes chétives. Il porte un t-shirt étriqué et des bermudas, mais ne semble pas avoir froid. Son visage est mi-humain, mi-animal. Plus ours que renard.
̶ Qui êtes-vous ? Et… que voulez-vous dire par travailler avec vous ? lui demandé-je.
Avec frénésie ̶ il bouge sans cesse, a tout d’un être hyperactif ̶ il fouille dans une poche de son bermuda, en sort une foule d’objets hétéroclites qui s’éparpillent dans la neige, sort enfin un bout de papier chiffonné, le déplie et me le passe. Je lis.

En raison de circonstances incontrôlables, je délègue ma tâche de minuit au docteur Jean-Marc Ouellet.
Han Pedro Friedrich Fitzgerald Hector Noël

̶— C’est bien toi, Jean-Marc Ouellet ? me demande la créature.
̶— Euhhh… Ouais, lui répondis-je en sortant de ma transe dubitative.
— Alors, quoi… ? Moi, c’est Koobi, valeureux et inestimable lutin de monsieur le Père Noël. Ce soir, tu voyages avec moi.
Je n’ai pas le temps de répliquer quoi que ce soit. Me voilà dans une carriole illuminée de milliers de lumières multicolores. Derrière, ondoyant dans les airs, une infinité de wagons portent des millions de paquets décorés. Devant, des centaines de rennes trépignent de la patte, la tête tournée en ma direction, le regard lumineux de la bête heureuse de vivre une nouvelle expérience.
̶— Allez, vous autres, bande de fainéants ! hurla la créature à mes côtés. Il faut partir !chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec
Dans un synchronisme parfait, les têtes rennoises se détournent vers l’avant et s’élancent vers les nuages.
Je me tourne vers le lutin.
̶— Vous n’étiez pas vert tout à l’heure ? lui demandé-je.
̶— Je voyage mieux en rouge, me répond-il sans plus de détails.
Me voilà donc parti vers je ne sais où, en compagnie d’un humanoïde colérique et hyperactif et des centaines de quadrupèdes traînant un train infini de carrioles à cadeaux. Je n’ai pas le temps de poser des questions, l’attelage s’immobilise au-dessus d’une cheminée.
— Tenez, voilà tes premiers présents, me dit Koodi le lutin, maintenant violacé, me tendant deux boîtes enveloppées de papier de circonstance.
̶— Et je suis censé faire quoi maintenant ?
̶— Pfffoouuu… soupire mon irascible compagnon. Bon. OK. Tu sautes dans la cheminée. C’est évident, il me semble !
Quoi répondre à ça ? Suis-je à une bizarrerie près ? Je vais donc sur le bord de la carriole, je prends un grand souffle, me ferme les yeux et saute. Il ne se passe rien. La sonnerie d’une horloge résonne. J’ouvre les yeux, je suis devant un arbre de Noël jouxtant un foyer. Je dépose les deux cadeaux sous l’arbre. Ils sont identifiés. L’un pour Marie-Anne, l’autre pour Charles. Je regarde autour. Sur un tabouret attendent un verre de lait et un biscuit. Je n’y touche pas. Je regarde l’heure indiquée par l’horloge grand-père. Minuit. Je me demande comment je reviens dans la carriole.
̶— Koodi ? murmuré-je.
Instantanément, je me retrouve auprès du lutin hyperactif. Il est orange maintenant.
̶— Bon, tu as enfin compris ? me lance-t-il avec impatience.
̶— Oui, je pense…
̶— As-tu bu le lait et mangé le biscuit ?
̶— Euhhh… non ?
— Ah, c’est pas vrai ! s’écrie le lutin, maintenant jaune. Qui m’a donné un remplaçant aussi insensible ? Comment crois-tu qu’ils vont se sentir, ces pauvres petits, quand ils percevront autant de mépris à leur égard, eux qui voulaient te faire plaisir et te remercier pour les cadeaux ? Hein, comment ?
— …
̶— La prochaine fois, tu prends tout, O.K. ?
̶— O.K., répondis-je, repentant.
Sans plus rien me dire, il invective encore les bêtes qui piaffent devant nous. Chez le voisin, encore une fois, au-dessus de la cheminée, Koodi bourru me tend un cadeau. J’en déduis qu’il n’y aura qu’un seul enfant à réjouir. J’apprends vite. La preuve, je saute tout de suite vers la cheminée. À sa hauteur, instantanément, je me retrouve dans le salon. Là, je repère le sapin décoré, y dépose le cadeau pour William. Avant d’appeler Koodi, j’engloutis le verre de lait – pas de biscuit à cet endroit ̶ puis lorgne l’horloge. Minuit. Encore minuit.
Et la tournée se poursuit, sans relâche, les rennes toujours joyeux, Koodi toujours grognon, et moi, y prenant goût, imaginant la joie des enfants, au matin, lorsqu’ils découvriront leurs étrennes. Je bois le lait, je mange le biscuit et je regarde l’horloge. Minuit. Toujours minuit. Comme si le temps de tous s’était figé dans le temps. Mon temps. À mon retour à la carriole de ma dixième visite, je demande à mon lutin préféré la source du phénomène, du gel du temps.
— Tu n’as jamais entendu parler de la magie de Noël, vous ? me réplique-t-il, en me tendant les cadeaux suivants.
— Euh… bien sûr…
— Alors, on continue !
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt l’on continue, dans une course folle autour du monde. Et partout, il est minuit.
Je devrais être épuisé de tant de mouvement dans ma vie sédentaire, je devrais être repu de tant de lait et de biscuits, je devrais en avoir marre de mon lutin multicolore, or, je déborde d’énergie, j’attends avec impatience le moment de déposer le prochain cadeau, j’ai hâte au prochain verre de lait, au prochain biscuit, et mon compagnon m’est de plus en plus sympathique.
Enfin, nous atteignons la dernière cheminée, celle de ma maison, celle de ma famille. Pour la première fois de la nuit, Koodi sourit. Il me remet les trois derniers cadeaux. Je regarde les étiquettes. Catherine, Marc-Antoine, Jean-Christophe. Mes enfants. Soudain, je suis ému. Des larmes me viennent. Pour la première fois, je placerai moi-même des présents sous notre sapin. D’habitude, mon amoureuse s’en charge. Je regarde Koodi, le lutin grincheux.
̶— Ce fut fabuleux.
Je dépose les paquets sur le siège, et l’étreins avec force. Il se laisse faire un instant puis me repousse doucement.
̶—Je te place premier sur ma liste de remplaçants, docteur, me dit-il, les yeux rougis au sommet de son corps bleu azur.
̶— Tu seras toujours mon lutin préféré que je lui réponds avec le sourire.
̶— Normal, je suis le seul que tu connaisses, mon vieux, me réplique-t-il avec malice.
Je me retourne, m’apprête à m’élancer.
̶— Ah oui, j’oubliais ! Tu es le seul remplaçant qu’on a eu.
Les rennes hennissent en chœur. Je souris et saute.
Le silence règne au salon. L’arbre de Noël trône toujours devant la grande fenêtre. Ses lumières sont éteintes. À l’extérieur, il neige. Je regarde la photo de famille sur le mur. Je suis chez moi, avec ceux que j’aime. À leur tour maintenant. Je vais à la cuisine, y récupère un stylo. Sur l’étiquette de chacun des paquets ornés, sous le nom de mes enfants, je signe en deux mots : Père Noël. Avec délicatesse, je dépose ensuite les cadeaux sous l’arbre, juste à côté de ceux que ma conjointe a déjà placés. L’un après l’autre, je les caresse.
Je regagne mon lit. Mon regard croise les chiffres numériques de mon cadran. Minuit. Toujours minuit.
Au lever du soleil, je m’éveille. Mon amoureuse dort toujours. Je repense à mon rêve. Quelle aventure !
̶— Papa, Maman !
̶— Papa, Maman, le… !
̶— ‘Man, ‘Pa, le p… !
Mes enfants entrent en trombe dans la chambre, sautent sur le lit, les bras chargés d’un cadeau.
̶— Maman, Papa, le Père Noël est venu !
̶— Y nous a laissé un cadeau !
̶— ‘Pa, Man ! ‘Gardez. Des ‘adeaux du Pèr’ Noel ! lance le petit dernier.
Les enfants sont surexcités. Ils rebondissent sur le lit. Mon amoureuse émerge dans la cohue, gronde de sommeil.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec J’essaie de calmer ma progéniture.
— Tout doux, tout doux, les mousses. Comme ça, vous êtes heureux de vos cadeaux ? Joyeux Noël…
̶— Mais papa ! Tu comprends pas. On a eu un vrai cadeau du vrai Père Noël ! Regarde !
Enseveli par les cris et les petits corps, j’attrape un des cadeaux, celui de ma fille, un paquet que je n’avais pas vu les jours précédents. Intrigué, je lis l’étiquette.

De joyeuses Fêtes à tous !

© Jean-Marc Ouellet 2015

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Reprise : Un conte de Karine St-Gelais…

18 mai 2015

L’enfant des étoiles

Les pieds ballants au bout du monde, au bout d’un quai, je laisse mes orteils se trémousser dans l’eau de mon lac favori. Je sens le vide me chat qui louche maykan alain gagnon francophoniecaresser, et soudain un autre monde s’éveille. Je laisse mon imagination  glisser sur les flots avec la brise festive. J’imagine facilement un monde sacré, un château fait non de sable, mais de rubans d’eau. Bordé de perles et de chevaux, tout juste là, sous les eaux, sous mon nez, au bout de mon monde, au bout du quai…

 Un bruit m’a sorti du sommeil ce soir-là…

C’est le premier jour de mes vacances d’été. Je me suis couchée après une journée bien remplie, les poumons encore chatouillés par le pollen de midi. J’entends un enfant tomber du ciel, ici, au bout du monde, au bout du quai. Un endroit où je me retrouve avec joie, mon petit coin plein de magie. Au gîte de mes parents qui dorment présentement à poings fermés. Ici, j’aime regarder  le soir se lover contre les champs de blé et je laisse l’arôme des fleurs s’étendre,  couverture rassurante à mes pieds. Très différent, cet endroit, de la ville bruyante où je vis, malhabile. Même si l’enfance tranquillement s’exorcise et que cette saison estivale fera de moi une jeune fille.   Je me délecte encore aujourd’hui de ce paysage indompté, il restera tatoué à jamais sur mon cœur, à jamais.

Dans sa course folle, cette nuit-là, l’enfant des étoiles a illuminé  le pâturage. Il fut accueilli par un chaleureux concert, celui des grenouilles cachées dans les hautes herbes, à l’orée des grands peupliers. Le bambin, bien enveloppé d’une bulle brillante, sifflait en tombant du ciel comme un roseau dans le vent. Il a humecté les arbres de la rive – une berge violée et soudain frappée d’une peine lascive. Il flotte comme un petit bonheur oublié, ici, au bout du monde, au bout de mon quai. Il est seul, le regard en douleur et levé vers le ciel maternel qui l’avait bercé…

Je le vois toujours voguer dans le noir profond de la mer interstellaire. Il atterrit comme ça, de temps à autre, sur le lieu de mes vacances. C’est plus qu’une étoile, et dans sa course, il déchire le ciel de trois heures en rafale. Il file dans son zénith natal, où flirtent les âmes sœurs, les constellations solitaires et des spectres encolérés. Il s’arrête soudain, volant sur place au-dessus l’eau calme ; il semble patiner sous la lune de glace. Il se regarde dans le lac, sous tous ses angles ; il lévite dans la brise de lavande. Enrobé d’une lumière violacée, il fouille l’eau, libellule affamée. Il semble se demander si c’est l’eau ou le ciel qui est sous ses pieds ? Que cherche-t-il, ici, au bout de mon monde, au bout de mon quai ?

Il danse sous la musique du silence, sous la voûte de verre. Il chante l’hymne à la nuit d’une voix aiguë et claire. Il réveille par sa magie les poissons et les lucioles de minuit. Un bal s’émoustille sous mes yeux encore endormis. L’enfant des étoiles semble connaître toutes les créatures du bout de mon monde, du bout de mon quai…   Je suis heureuse de le revoir, même après tant d’années.

Je retourne me coucher en même temps que meurt la nuit. Le jour nait déjà dans le brouillard. Le soleil point à l’horizon. Il se lève tous les matins au bout de mon monde, au bout de mon quai, et se couche tous les soirs dans le même édredon rocheux. La marée bourrasse  les rochers. Les côtes se couvrent d’un manteau de givre,  sous la pleine lune qui dérive vers une autre nuit, loin d’ici. Je vois de ma fenêtre mon ami des étoiles,  qui déjà disparait dans l’ombre et qui s’aventure sous l’eau argentée, pour disparaître enfin dans les méandres de sa destinée.

Je sors de ma chambre et je cours plus vite que les vagues de la berge. Je deviens alors plus sauvage qu’un songe qui émerge. Je veux revoir cet enfant des étoiles. Mais, l’être est maintenant diffus, au loin. Je dois  m’assurer que je n’ai pas rêvé et qu’il sera encore là, ce petit garçonnet tout brillant,  au bout de mon monde, sous mon nez, au bout de mon quai… Comme jadis, lors de mes insomnies, là où  s’évanouissait ma raison en même temps que le vent.

Mais, il n’y a plus rien. Qu’un peu de sable délimitant un sentier vers les fonds marins. J’ai perdu mon château enchanté. Mon monde soudain s’effondre. Plus rien au bout de mon monde, mais, peut-être quelque chose au bout de mon quai,  par contre. Une délicieuse odeur d’océan plane sous mon nez….

Les pieds ballants au bout du monde, au bout d’un quai, je laisse mes orteils se trémousser dans l’eau de mon lac favori. Je sens le vide me caresser, et un autre monde s’éveille. Je laisse la magie de l’univers opérer. Juste pour moi, une étoile de mer a accosté… D’où vient-elle ? Jamais je ne le saurai.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieAu bout de mon monde, l’étoile brillait sous le soleil matinal. Je la prends avec délicatesse, je lui prodigue un baiser, ce qui me rappelle en un éclair la douceur de ma demeure. Au bout de mon quai, mes pieds se sont soudain allongés et parés d’écailles bleutées. C’est alors que j’ai plongé ! Dans mon nez s’introduit doucement l’eau salée.  J’inspire la mer et hume l’odeur vaseuse des coquillages. Je suis un trésor de l’autre monde, un joyau, un héritage. Je suis en voyage tout droit sorti des limbes de l’enfance. Je nage dans ce miel bleu qui ne fait plus qu’un avec le firmament au large, je me laisse échouer sur ma plage blanche. Je comprends alors que les étoiles tombent le soir dans le nid des rivières, et qu’il vient, lui aussi, du Cosmos, cet enfant de lumière. Je sais maintenant que, même en grandissant, je peux replonger dans ces nuages compatissants et m’émerveiller devant ce que Dame Nature a su si bien dessiner pour moi. Depuis toujours, elle me peint des mondes à rêver…

Tout ça, au bout de mon quai…

Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog: http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »


Un conte de Francesca Tremblay…

11 mai 2015

La jeune fille qui voulait devenir un arbre

Je pleure.

Je ne comprends plus le langage des arbres

J’ai oublié d’écouter

Le temps ne m’a pas aidé

J’ai oublié de chanter

Comme les oiseaux, sans souci…

Hier, je suis sortie de la maison.

Papa et maman se parlaient fort, sur un ton qui me fait mal aux oreilles et au cœur.  Quand je leur demande d’arrêter dechat qui louche maykan alain gagnon francophonie crier, ils me disent qu’ils ne crient pas, mais qu’ils parlent fort.

Ils n’ont même pas entendu la porte se refermer, trop enragés, trop occupés à enterrer l’autre.  Des fois, je me demande si ce n’est pas là où ils veulent en venir.  S’enterrer l’un l’autre, sous la terre, pour ne plus que ça crie.

Quand j’ai arrêté de courir, les mains sur les oreilles, c’est parce que j’étais arrivée dans la forêt derrière la maison.  Là, je peux recommencer à respirer.  Je n’entends plus la chicane qui brasse dans ma cabane.  Je marche sur la mousse et l’on dirait que je marche sur des nuages verts.  C’est mon paradis à moi.  Mon coin de ciel.  Les arbres sont des gardiens et moi je m’accroche à leur tronc de tout mon être qui tremble.  J’aimerais ça avoir le cœur aussi dur que le bois.  Ça me ferait moins mal, des fois.  L’arbre, il cicatrise.  Quand un ours, de sa grosse patte vient briser l’écorce de l’arbre, il se forme comme une grosse couche toute boursouflée.  On sait toujours que l’ours a laissé sa marque, mais l’arbre s’est guéri.  C’est comme quand je suis tombée de vélo et que mon genou s’est fendu sur une roche.  Quand ça a guéri, il s’est formée une grosse boursoufle rose, puis je n’avais plus mal.  Je me demande si un jour, je cicatriserai du cœur aussi.

Ah l’arbre.  Tu es tellement grand.  Tu danses dans le vent pour me consoler, pour me changer les idées.  Si tu pouvais te changer en humain, je serais amoureuse de toi.  Je le sais parce que je n’ai jamais ressenti ça pour personne.  Maman m’a dit que j’allais me marier et fonder une famille, un jour.  Elle dit ça parce que grand-mère lui a dit la même chose, petite.  Elle me répète ça parce qu’elle, ça l’a rassurée d’entendre ça, mais moi, ça ne me rassure pas du tout.  Je n’ai pas envie d’aimer quelqu’un et un jour de devoir lui crier par la tête que je le déteste et le hais.  Toi, l’arbre, tu es solide, tu connais pleins de choses, tu as vu plein d’époques.  Tu dois même connaître l’avenir et ce que j’admire chez toi, c’est ton inébranlable confiance que le vent soufflera toujours et que le soleil fera grandir tout ton corps.  Tu me parles par le chant des oiseaux.  Les oiseaux, eux, ne pleurent jamais.  Ils meurent, un point c’est tout.  Papa ne veut pas que j’essaie de les soigner.  Il dit que c’est plein de microbes et il préfère que je n’y touche pas.  L’autre jour, j’en ai trouvé un et il était mort.  J’ai compris qu’il ne chanterait plus jamais.  J’ai aussi compris que la forêt avait mal autant que moi et qu’on ne lui viendrait pas en aide.  On a peur de se salir les doigts.

Je pleure.

J’entends bruire tes feuilles

Mais n’entends plus leurs rires

La sève monte jusqu’au bout des racines et des branches

se transforment en petits points d’énergie transmise

dans la terre et le ciel

 

J’ai mal.

Et le vent qui s’en mêle

Te faisant danser pour mieux propager

Cet esprit de liberté et d’inaccessibilité

Faisant courir à son gré tes semences pour partager

Ton histoire dans d’autres contrées

Ils ont abattu tes frères, les arbres, mais jamais n’abattront ta mère, la forêt.

 

Il y a des souches devenues blanches.  Comme si je pénétrais dans un cimetière avec leur tronc debout et leurs branches d’un blanc cadavérique.  Blanc comme des os.  On aura beau dire ce qu’on voudra, la mort, même debout, c’est quand même la mort.

Vous êtes les plus grands voyageurs.  Malgré que vous restiez toute votre vie, enracinés au plus profond de la terre, le vent disperse le pollen par-delà les frontières, rejoignant d’autres frères toujours plus loin.  Vos feuilles atteignent de hauts sommets, au bout des branches les plus hautes et tombent quand vient l’automne pour nourrir la terre.  Et quand vos racines absorbent ce dont le sol s’est lui-même nourri, c’est à ce moment que les feuilles repoussent et reviennent dans les hauts sommets.  Vous êtes beaucoup plus actifs que nous pensons.  Nous qui croyions être de grands explorateurs…  Vous avez découvert et peuplé bien plus de contrées et de paysages que nous osions en imaginer.  Vous vous êtes adaptés à tous les climats, même là où la neige est la plus abondante, vous recouvrant de ce manteau de lichen faisant face vers le nord.  Chaque arbre est unique et est un vieil esprit des bois transformé en gardien.  C’est lorsque l’humain a cru qu’il n’avait plus besoin de la forêt qu’il s’est mis à la détruire.

Il y a même cet arbre à cinq troncs, qui jaillit du sol telle une main dont les doigts tentent de saisir le ciel.  Ils s’accrochent au bleu comme les racines s’abreuvent à l’eau.  Il me fait rire parce qu’on dirait un arbre à l’envers.  Sous la mousse, j’aime à penser qu’il a des feuilles.

Il y a aussi cet arbre qui pousse à même le cran.  Oui, il en faut du cran pour défier la gravité et s’arrimer aux parois.  Ils sont grands les arbres et ils veillent sur nous, s’élevant jusqu’au soleil pour nous protéger et nous faire de l’ombre.  Ce qui nous dépasse, tant d’une manière spirituelle que physique, nous cherchons à le posséder.  À tort, on a pensé qu’ils étaient prétentieux, mais les arbres cherchaient à nous protéger, à l’ombre de leur feuillage.

J’ai mal.

Je t’enlace dans mes bras,

Mais c’est moi qui ai besoin de ce réconfort.

Entoure-moi de ce manteau de bois

Pour sentir le pouls de ta sève qui circule

Fais de mes pieds de longues racines robustes

Pour m’accrocher à cette Terre mère

Fais de mes bras de solides branches dont les doigts éclatent en de vertes feuilles dentelées

Pour mordre les nuages et m’en abreuver

Fais de ma tête un esprit arborescent

Pour qu’il comprenne ce langage archaïque, me raconter l’histoire du monde avant l’homme

            Si j’étais un arbre, je ne ferais plus confiance en l’espèce humaine.  J’en tremblerais à la vue d’un randonneur puisque ce que l’humain aime, un jour il peut le détruire.  C’est comme mes parents qui se crient par la tête, mais qui s’étaient promis de s’aimer tout le temps.  Maman avait souri et avait flatté son ventre rond quand papa lui avait dit qu’il l’aimerait toujours.  Mais les arbres restent paisibles, car ils savent une chose que nous ignorons.  Bientôt, nous nous éteindrons, mais eux resteront.

Ils pleurent notre ignorance et souffrent de notre insouciance.  Ces tendres géants nous parlent.  Avons-nous seulement écouté ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIl y a des arbres plus fous que d’autres.  Des conifères plus téméraires et des feuillus plus folichons.  Mais dis-moi l’arbre.  Est-ce que c’est vrai que tu ne mourras pas ?  Toi qui m’as beaucoup appris, toi à qui j’ai confié toutes mes peurs et mes joies.  Raconte-moi encore la légende du tout premier arbre.  Celui qu’on surnommait l’arbre marcheur et qui découvrait le monde et le façonnait pour rafraîchir les plus petits que lui.  Raconte-moi encore comment les humains sont arrivés et ont fabriqué des canots pour traverser les mers.

Papa m’a dit que c’était grâce à mes ancêtres si je vivais bien.  Que je pouvais m’estimer heureuse que d’autres aient défriché des arpents de forêts pour que je puisse faire ce que j’aime !  Est-ce que le courage et la détermination excusaient le fait qu’on abatte des forêts entières sous prétexte qu’il fallait vivre ?  Papa ne m’a pas répondu.  Il dit que je ressemble à maman quand je résonne comme ça.  Mais moi, je sais que la seule chose qui nous tienne vraiment en vie, c’est la nature.  C’est quand on s’en éloigne et qu’on ne l’entend plus chanter qu’à l’intérieur, on se sent seul.  Comme une coquille vide.  T’as rien en dessous de cette enveloppe de chair, si ton âme ne danse plus sur la mélodie du vent.

J’ai peur

De ne jamais être comme toi

J’ai peur

Que les autres aient eux aussi oublié la vérité

Fais-moi disparaître pour que je sois

Partie intégrante de cette forêt

 

Fais de moi, un arbre

Un arbre comme toi.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

 En 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la créationchat qui louche maykan alain gagnon francophonie– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

 Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

27 décembre 2014

Le flocon de neige

 Il était une fois, un flocon de neige qui descendit du ciel…

 Un soir de décembre, quelques jours après le Saint Anniversaire, la neige tombait chat qui louche maykan alain gagnon francophonie lentement sur les toits des maisons et des voitures, faisant ombrage à la lumière qui s’efforçait de rappeler aux passants le chemin à suivre pour rentrer chez eux. Les immenses flocons tombaient comme dans une boule de verre que l’on aurait secouée dans tous les sens, semant une tempête silencieuse.

 Je me souviens de cette nuit comme si c’était hier. Le grand pin aux cocottes gelées caressait de ces longues branches aux plumes vertes les carreaux de ma fenêtre givrée. La solitude avait coutume de me faire frissonner et j’observais avec envie les voisins festoyer en famille. Je n’étais plus toute jeune, mais je persistais à croire en cette étoile qui brillait tout là-haut, derrière les ciels bas d’une nuit enneigée. Le cœur rempli d’espoir et de folie, j’avais fait un souhait étrange. En regardant le ciel, mon cœur s’emballa juste à la pensée d’avoir été mère. Mon vœu était d’autant plus impossible qu’absurde, puisqu’à mon âge, on ne pense plus au temps que l’on a devant soi. On pense plutôt à celui qui nous a filé si vite entre les doigts. Je demandai à ce bon vieux bonhomme barbu, qui la veille était descendu du ciel, un cadeau qui ne se place hélas pas sous le sapin. Un cadeau qui apaiserait mes tremblements d’un sourire. Cet enfant que je n’avais jamais eu… Ah oui ! J’ai prié aussi fort que pouvaient l’être les verres de whiskey de mon Irlandais de mari, Dieu ait son âme ! Et je me surpris à rire de moi. « Quelle folle ! fis-je, agenouillée à la fenêtre, mains jointes pour prier. Un enfant qui tomberait du ciel ! » En me relevant, la chanson de mes vieux os me rappela que la seule chose que j’avais gagnée avec les années, c’était de l’âge.

 Mon défunt mari et moi n’avions pas eu la chance de voir une marmaille pleine d’espérance et de joie descendre quatre à quatre les escaliers, lors des matins de Noël, afin de déballer ces cadeaux que nous n’achetions en fait que pour remplir ce vide autour de nous.

 Soudain, un bruit me fit revenir à la réalité. On frappait à ma porte. Hésitante, je refermai les pans de mon peignoir et j’allai tout de même vérifier. Quelle ne fut pas ma surprise de voir derrière cette porte un garçon emmitouflé dans une épaisse pèlerine grise !

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJe jetai un coup d’œil aux alentours, pour voir si quelqu’un l’accompagnait, mais il semblait seul. Son visage était blanc comme le lait et ses joues rouges comme les pommes en automne. Il ne semblait pas frigorifié et j’en fus étonnée, car cette nuit-là, la fumée des cheminées dansait très bas sur nos têtes. Sur la galerie et les marches d’escalier, il n’y avait ni traces de pas ni l’ombre d’un père ou d’une mère. Cet enfant devait avoir été abandonné et errait dans les rues, à chercher quelque chose à se mettre sous la dent. Quelle horreur ! Un enfant ne devait pas avoir à emprunter de tels chemins de vie. Entendre miauler les chats errants sur le pas de ma porte pour quêter une arête de poisson me retournait, inutile de dire comment je me sentais devant cet enfant qui venait de nulle part. Je le pressai d’entrer et refermai la porte derrière lui.

 Comme il était beau ce petit ange qui me regardait. Ses grands yeux bleus me fixaient comme si le ciel avait choisi cette couleur parce qu’il l’avait regardé, lui aussi. Il semblait voir très loin en moi. Ce regard étincelant me fit croire que l’âme de ce garçon était bien plus vieille que je ne le croyais. Presque aussi vieille que le monde lui-même. Émerveillée, un sourire naquit sur mes lèvres.

 Je lui apportai une couverture pour apaiser la morsure du froid. Lorsque je revins avec la courtepointe de ma mère, sa petite bouche vermeille me gratifia d’un merveilleux sourire.

 Je l’aidai à se dévêtir. Quand je fis choir son capuchon, de blancs cheveux hirsutes apparurent. Quel drôle de couleur pour un enfant qui ne devait pas avoir plus de cinq ans ! Assis près du foyer, je lui posai un tas de questions qui restèrent, malgré mon insistance, sans réponses. Il continuait de me regarder. Ses courts cheveux blancs, ébouriffés, le rendaient adorable. J’ai bien vu qu’il ne comprenait pas un traitre mot de ce que je lui disais ! Soudain, son attention fut détournée. Médusé, il observait les décorations de Noël qui scintillaient, passant du rouge au bleu et du rose au jaune. Dans le but de lui délier la langue, et pensant bien faire, tandis qu’il scrutait les petits soldats accrochés aux branches du sapin, je lui préparai quelques bons biscuits faits la veille et un grand verre de lait chaud. Il devait mourir de faim. J’avais été bête de ne pas y avoir songé plus tôt.

 Lorsque je revins au salon avec le plateau de victuailles, je fus étonnée de constater son absence. Je l’appelai dans toutes les pièces de la maison en le surnommant : « garçon », puisque son prénom m’était inconnu. Aucune trace du petit bonhomme. Peut-être était-il reparti ? En ouvrant la porte, je ne perçus que l’épais tapis de neige.

 Le vide en moi me hurlait sa présence à nouveau.

 Lorsque je me suis assise à la place qu’il occupait quelques instants plus tôt, je constatai que mes pantoufles étaient humides. Mes pieds barbotaient dans une flaque d’eau. Je me souviens d’avoir levé les yeux vers le plafond pour découvrir la provenance de cette eau. Je ne trouvai pas de réponses à l’existence de cette mare près du foyer. Jusqu’à il y a quelques années. La réponse m’apparut alors aussi évidente que le nez au milieu de la figure.

 Aujourd’hui, le vieux pin gratte toujours à la fenêtre de ma chambre, comme un chat à la porte pour entrer. Alors que ma vie s’achève, chaque Noël, je pense encore à cet enfant qui est entré dans ma vie. Je crois que l’on exauça mon vœu ce soir-là. Je crois aussi avoir rencontré le plus magnifique flocon de mon existence et, depuis, le souvenir de son sourire me réchauffe l’âme.

 Il était apparu dans ma vie, un soir de décembre, tel un brin de neige qui se dépose chat qui louche maykan alain gagnon francophoniesur le bout du nez. Sans prévenir. La magie de Noël a su raviver ce cœur qui n’avait pas aimé depuis des années. Je souhaite, à tous ceux qui espèrent, un tel instant de magie, aussi fugace peut-il être. Les cœurs sont plus tendres lorsqu’à la vie on demande.

 Cette nuit-là, étendue sur le grand lit, la vieille femme fit un dernier souhait.

Tandis que les étoiles brillaient dans le firmament, ses paupières se fermèrent à jamais.

Il était une fois deux flocons de neige qui s’élevèrent vers le ciel, prenant la route qui mène vers l’éternel.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Noël contemporain de Jean-Marc Ouellet…

17 décembre 2014

Un traîneau nommé 67P

 

510 millions de kilomètres de froid sidéral me séparaient de chez moi. En son sein,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Rosetta m’avait porté. Nous avions contourné la Terre et orbité autour du soleil, y acquérant, par l’action de la gravité solaire, l’élan ultime pour le périple. Dans l’oubli stellaire, nous avions ensuite voyagé, et voyagé. Parfois, nos maîtres nous donnaient signe de vie, contacts éphémères, mais réconfortants. Le voyage était si long, et le silence, si profond. Les astres, seuls compagnons, nous observaient, indifférents. Notre périple a duré dix ans.

Enfin, 67P est apparue, belle comète avec sa traînée de matière. Curieux par devoir, nous nous sommes approchés. Méfiants, nous l’avons scrutée. Nous étions tout près quand Rosetta m’a larguée. En chute libre, j’ai vu l’astre grossir, et grossir, jusqu’à ne plus voir que sa surface. Avec maladresse, je m’y suis posé. Tout croche. À l’ombre. C’était le 12 novembre.

Mes maîtres jubilaient. Ils croyaient peut-être que je n’y arriverais pas. Belle confiance !

Je me suis senti seul. Rosetta aussi, j’imagine, elle qui, abandonnée, dérivait vers les profondeurs de l’univers. Moi, j’avais mon nouvel ami, ce rocher aride, insensible en apparence, qui poursuivait sa route, filant vers le soleil, notre étoile, avec moi, en équilibre précaire sur son dos.

Mes maîtres festoyaient encore quand le problème s’est révélé. Mon énergie se consumait et mes piles ne se chargeaient pas. À l’ombre de mon ami, je mourrais. J’en avertis mes maîtres. Leur réponse fut limpide. Je me suis donc mis à la tâche, avant que mes forces ne m’abandonnent. J’ai transmis des images, plusieurs images. Pour quelques rayons de soleil de plus, j’ai soulevé mon poids plume, une masse de un gramme sur la Terre, me repositionnant de quelques centimètres, assez pour reprendre contact avec mes maîtres, et forer la surface de 67P.

Hélas, malgré mes espoirs, la manœuvre n’a pas suffi. Mes batteries ne se rechargeaient pas. Une seule solution s’envisageait : l’hibernation, éteindre mes circuits, goûter au néant, filer dans le cosmos sur le dos d’une roche, vers le soleil qui, vers le mois d’août, me réanimerait peut-être. Peut-être…

J’y suis. Plus qu’un circuit à couper. Adieu, réalité. Toi qui m’étais chère. Je…

Tiens. Bizarre. Le soleil est encore loin, et je reprends vie. Le vide sonore n’existe plus. Des clochettes carillonnent. Un murmure émane des étoiles qui dansent.

….et les yeux levés vers le ciel

À genoux les petits enfants

Avant de fermer les paupières

Font une dernière prière…

Je mets mon horloge en marche. 24 décembre. Le froid n’est plus. Mon tripode ne sent plus le roc. La surface est moelleuse. Et chaude. Où est 67P ? Où suis-je ? À plein régime, mes batteries se rechargent. Je revis ! Devant, la traînée n’est plus. Un attelage formé de milliers de rennes la remplace. Avec entrain, les quadrupèdes galopent, me lorgnent avec malice. Nous filons à folle allure à travers le cosmos. Derrière moi, du mouvement. Je redirige mes caméras.

Comme autant de nébuleuses, une infinitude de boîtes enrubannées défile. Devant, me sourit un grand personnage rouge et blanc. Je consulte ma base de données. Néant. Rien sur ce céleste personnage.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie− Ne crains rien, Philae, prononce une voix paisible et grave issue d’une barbe majestueuse. Avec confort, installe-toi. Une longue et belle nuit approche. Une nuit singulière. Tes maîtres ne s’en doutent pas, mais cette nuit, ensemble, nous survolerons leur ciel, nous nous faufilerons dans leurs cheminées, nous réchaufferons les cœurs transis et dévoileront aux âmes sensibles à quoi servent vraiment les comètes ! Ho ! Ho ! Ho !

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte remis à neuf de Marjolaine Bouchard…

13 septembre 2014

(Pendant les saturnales, carnavals et fêtes de fin d’année, on se permettait de l’irrespect envers les autorités.  C’est dans cet esprit que nous présentons ce conte qui pétille comme un bon vin mousseux.  Joyeux Noël et Bonne Année à nos lecteurs et aux autres. Alain G. — déc. 2010)

L’art et les rats

Depuis quelque temps, de grands paquebots blancs accostaient au port d’escale, battant fanions étrangers, amenant des touristes aux poches chat qui louche maykan alain gagnonsonnantes. Mais ce bateau-là, au drapeau bariolé, provenait d’un pays inconnu. Pendant la nuit, sa cargaison fantôme s’éparpilla dans la ville : les rats s’étaient introduits dans les égouts, la canalisation d’eau de pluie, tous les réseaux souterrains. Peu à peu, l’après-midi, on pouvait même en apercevoir qui gambadaient le long des rives de la baie où jouaient les enfants. Très vite, ceux-ci apprivoisèrent les petites bêtes qui, intelligentes et enjouées, se prêtaient volontiers aux fantaisies des jeunes. Qui aurait pu deviner alors que les rats étaient porteurs d’un bacille très contagieux, affectant le cerveau droit?

Quelques jours plus tard, tous les enfants de la ville furent atteints d’un mal étrange qui modifiait net leur comportement. Ils partaient en groupe, deux à deux ou en solitaires dans les cafés où ils ne buvaient rien, sur les quais où ils n’achetaient pas, vers la montagne où ils n’avaient pas le goût de coca ou encore, aux halls où ils ne mangeaient pas. Non. Ils s’installaient, soit penchés en clé de fa sur un feuillet, soit droits comme un i devant un lutrin. Ils dessinaient, peignaient, écrivaient, composaient, chantaient et dansaient.

Craignant que sa ville, un modèle de salubrité et de blancheur, ne soit entachée de barbouillages, de scribouillages et de piètre jazz, le maire tint conseil : il fallait éradiquer la source du problème. Et comme on ne pouvait pas éliminer ces jeunes Danis, ces Portal en herbe et ces naïfs Villeneuve de l’avenir, on devait se débarrasser des rats. Sinon, le mal risquait de se propager à toute la région. Le premier magistrat avait un vague souvenir d’un récit que lui avait lu sa mère, au cours de son enfance, où un exterminateur avait réussi, grâce à un simple pipeau, à nettoyer toute une ville des rats qui la menaçaient. Il se souvenait par contre que le maire de l’histoire, homme sans parole, n’avait pas voulu payer le joueur de flûte et, pour se venger, le meneur de rats avait, pendant la nuit, joué une mélodie ensorcelant tous les enfants de la ville avec qui il était parti.

Notre maire voulait à tout prix éviter pareille catastrophe et se promit de payer grassement celui qui débarrasserait la ville des rongeurs malfaisants. L’affaire lui sembla simple et il annonça un appel d’offres. Bien des citadins tentèrent leur chance avec toutes sortes d’appeaux, de sons, de cris. En vain. Les rats cabriolaient de plus en plus nombreux dans les rues.

chat qui louche maykan alain gagnonAu bout d’un temps, la maladie présenta un nouveau symptôme qui déconcerta la population : les contaminés du cerveau droit n’avaient plus qu’une seule envie : partir ailleurs, loin. Comme une hémorragie, les enfants quittaient la ville. Le maire ne comprenait pas : il était prêt à payer grassement celui qui dératiserait, mais, à l’inverse du conte de son enfance, les rats s’incrustaient alors que les enfants déguerpissaient. L’argent ne réglait donc pas tout?

On avait beau tenter de convaincre les malades de rester, faisant valoir que la ville offrait tous les services, que les rues étaient bien entretenues, que les bordures de la Principale étaient de granit sans fissure, que les trottoirs du centre-ville étaient faits de solides pavées. Rien n’y faisait.

« Vous ne trouverez pas moins cher ailleurs en taxes municipales! » clamait le maire.

Non, les enfants n’entendaient rien à ce discours.

« Et les vastes centres commerciaux, et les sentiers de motoneige, et les Roi du burger et King de la Pizza? N’est-ce pas suffisant pour votre confort? »

Non de non, les enfants partaient avec leurs lutrins, plumes et pinceaux, leurs cahiers et leur musique.

La ville était redevenue bien propre : plus de vives couleurs sur les murs, plus de musique sur le quai. Le béton ne chantait pas, plus personne ne dansait sur l’asphalte neuve, les édifices n’avaient rien à raconter.

L’hiver venu, pas une note, pas un rire, pas un poème ne flottait sur les toits. Le soir, dans les rues droites, on n’entendait plus que le frottement de pas traînants des habitants du troisième et quatrième âge, aigris comme de vieux lutins. Ils marchaient deux à deux, précautionneusement, regardant par terre, se tenant le bras. D’autres allaient seuls, une canne à la main, le visage éteint. Cheveux gris, cheveux blancs, noirs vêtements, ils allaient en silence vers un triste Noël.

Alors, Léon, le plus pauvre des fermiers, abandonné lui aussi de ses enfants, eut une idée. Il avait gardé une flûte à bec du temps de son école primaire. Il tenterait sa chance.

Le soir de Noël, on fut surpris de voir, sur le boulevard qui mène loin de la ville, Léon qui gambadait en jouant à la flûte des airs anciens. Se souvenant du plaisir que procure la musique, il eut un de ses rares sourires. Derrière lui suivait un cortège : le maire et tous ses marguilliers.

Marjolaine Bouchard : notice biographique

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Un dessin d’Émilie Jean

Marjolaine Bouchard est née à La Baie en 1958.   Toute petite, lorsqu’on lui posait la question « Que feras-tu quand tu seras grande? », elle répondait : « une écriveuse de livres ».  Son rêve d’enfance se concrétise en 1996 alors que son premier roman remporte le prix littéraire de la Plume saguenéenne et est publié aux Éditions JCL (Entre l’arbre et le roc, 1997). Il sera suivi de quatre autres romans :Délire virtuel (JCL, 1998) La Marquise de poussière, Le Cheval du Nord (JCL, 1999) et Circée l’enchanteresse (JCL, 2000). En 2007, elle publie son sixième roman pour la jeunesse : Le Jeu de la mouche et du hasard (HMH Hurtubise) qui remporte le prix de l’AQPF et de l’ANEL en 2008. Elle contribue au collectif Un Lac, Un Fjord, Un Fleuve (recueil de nouvelles) depuis 1999 et participe activement à des rencontres dans les écoles primaires et secondaires ainsi qu’à titre de conférencière dans les bibliothèques publiques et à l’université.  Elle a participé à de nombreux festivals littéraires et événements culturels à travers le Québec. Elle est membre de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie-Côte-Nord (APES-CN) et de l’Union des écrivains du Québec (UNEQ).


Version canine, un conte de Karine St-Gelais… »

22 mars 2014

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Quand vous étiez petit, qu’est-ce que vos parents vous racontaient pour que vous refermiez l’œil après un affreux cauchemar ?

Étant jadis un enfant qui avait peur des monstres de la nuit, j’ai revendiqué depuis mon droit de dormir grâce à une grosse bébête poilue.  Je défends maintenant avec ardeur le sommeil léger de mes enfants en compagnie de cette grosse douceur, Abigaïl, mon adorable Bouvier Bernois.

Un soir, ma petite Arielle, qui n’avait alors que trois ans, s’éveille en hurlant.  Elle crie et pleure à s’en fendre l’âme.  Comme tout bon parent, je me lève un peu ébranlée et je me précipite à son chevet.  La petite est cachée sous les draps et me pointe le coin de sa chambre.  Elle semble confuse, mais visiblement en proie à une réelle frayeur.  J’essaie de la recoucher, mais cette fois-ci la routine habituelle ne fonctionne pas.  Elle est inconsolable, et sa peur est presque palpable.  Un peu exaspérée de ne pas pouvoir dormir, je m’assois malgré tout près d’elle et je décide d’improviser une histoire.  Heureusement, le regard interrogateur de ma partenaire canine, du cadre de la porte, me donne une soudaine source d’inspiration.  Je débute ainsi :

— Calme-toi, mon ange.  Ne t’en fais pas, Abby va s’en occuper…

La petite, intriguée, s’arrête immédiatement de pleurer et me lance : « Pourquoi ? Comment ? », les yeux toujours mouillés.

— Quand maman a acheté Abby, l’éleveur nous a avisés de ses pouvoirs spéciaux…

— Hein !  Ça ne se peut pas, me disent ses longs sourcils pointés vers le ciel.

— Eh oui ! ajoutai-je.  Abby a le pouvoir de manger les monstres.  C’est inné chez cette race de chien.

— Abby mange l’monstres, m’man ? interroge-t-elle de nouveau dans son dialecte d’enfant.

— Sais-tu comment elle fait ? lui demandai-je.

Elle me fait signe que non de sa couette toute croche.

Le jour, lorsque vous êtes à la garderie, Abby part en tournée pour sécuriser la maisonnée.  Elle renifle tous les recoins et repère immédiatement les êtres de la nuit.  Ils ont, pour elle, une odeur particulière que nous, nous ne percevons pas.  C’est aussi pour cela que ces chiens sont désignés pour accompagner les non-voyants.  Ces derniers sont leurs yeux et les guident sur la route.  Alors, pour nous, Abby fait la même chose.  La nuit, elle se transforme en chasseuse de monstres.  Elle les piste de très loin, de là sa couleur noire : les créatures sombres ne la voient pas.

Arielle regarde son agréable animal de compagnie avec un trop plein d’amour, c’est touchant.  Je sens qu’elle me croit dur comme fer.   J’en profite alors pour continuer :

— Tu sais, lorsque nous sommes allés la chercher à la pouponnière de la Bernoise, elle était la dernière de la portée.  Nous n’avons pas eu l’occasion de la choisir.  C’est comme si elle nous était destinée.  Depuis, elle est chargée d’une mission : nous protéger.  C’est maintenant son rôle de chien de famille.  Elle nous permet de dormir en toute quiétude.  Elle renifle aussi fort que le vent d’une tempête déchainée.  Son pouvoir lui vient de la fée des familiers.  Cette fée donne des dons aux animaux de compagnie, c’est pour cette raison que nous sommes si bien accompagnés.  Abigaïl surplombe ses sombres proies, elle se penche et ouvre sa grande gueule, d’où soudain s’échappe une poussière verte qui lui permet d’avaler l’affreux.

Ma petite me sourit de sa jolie frimousse, ce qui lui fait oublier les mauvais rêves de la dernière heure.  Elle se frotte le nez contre son doudou.  J’étais certaine qu’elle se recoucherait…  Mais non ! Elle se relève et me dit dans son jargon tout mignon :

— Elle fait quoi avec l’monstres après Abby ?

diablotin-pose-portableOups !  Cette question n’était pas prévue dans mon scénario…  Alors je me tourne vers Abby et lui demande secrètement de l’aide.  Elle se lève et semble avoir quelque chose dans sa gorge.  Je la vois essayer de s’en défaire en crachant comme un chat qui veut se débarrasser d’une boule de poil.  Nous l’entendons ensuite se diriger vers son plat d’eau et saper le précieux liquide comme une vieille le fait avec sa soupe.  Je souris et me retourne vers ma fille qui a de nouveau les yeux fripés de fatigue, et je lui dis :

— Comme ça, ma chouette, elle les recrache.  Mais généralement, elle fait cela dehors.  Elle avale les méchants diablotins et ensuite s’en débarrasse.

Et pour être bien certaine qu’elle ne pose pas une autre question, je la devance en lui disant pour clore l’histoire que, par la suite, les monstres devenus une poussière verte servent de fertilisant pour Mère Nature.  Avec cette nuée magique, Dame Nature fait fleurir les fleurs, croître les arbres et rend l’eau de pluie potable pour les animaux…

Ma fille est une amoureuse de la nature et de tous ses enfants — et quand je dis « tous ses enfants », je parle autant du joli renard que des escargots, mon histoire l’a comblée.  N’ayant plus rien à redire, elle embrasse Abby venue nous asperger affectueusement de son dernier boire et elle se rendort sous son minois angélique.  Ouf ! Je retourne me coucher assez satisfaite de cette fiction un peu apparentée au film La ligne verte, version canine…

Je m’allonge en caressant ma belle dévoreuse d’êtres cauchemardesques jusqu’à ce que…

— Maman ! Oh ! Non ! C’est Louis maintenant !

Et c’est reparti pour une autre histoire.

— Viens-t’en, Abigaïl…

Notice biographique :

227320_1985432524583_1506387954_2115898_2279409_sKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Québec, par Jean-Marc-Ouellet…

26 décembre 2013

L’équation du Père Noël

Je l’avoue.  J’ai écrit au Père Noël.  Avec bonheur, et étonnement, je reçois tout juste sa réponse.  Je vous pere-noel-traineau-reines-lunela partage :

Très cher Jean-Marc,

Quel plaisir ce fut de lire ta lettre !  Je l’ai épluchée avec intérêt, et amusement.  Maintenant que l’allégresse de Noël s’apaise, et avant que les innombrables tâches nous mènent au prochain, je prends le temps de te répondre.

Tu es un sceptique, Jean-Marc !  Tu l’as pourtant écrite, cette lettre.  Ton cœur croit donc en moi.  Mais à l’instar de beaucoup d’adultes, tu as des réserves, des doutes.  

Tu as raison.  La science s’est évertuée à prouver mon existence.  Le philosophe Karl Popper a échoué.  L’astronome Carl Sagan aussi.  Attentifs à l’appel de leur cœur, intrépides, d’autres s’y sont ingéniés.  Sans succès.  En 1988, le jeune Vernon P. Templeman a prétendument confirmé l’impossibilité scientifique que j’existe.  Cela le prouve-t-il vraiment ?  Certainement pas.  L’absence de preuves n’écarte pas le fait.

Avec toi, je réviserai maintenant vos objections.

D’abord, sur la base d’un jouet par enfant qui fête Noël, ce qui ne m’empêche pas d’aimer les enfants musulmans, hindous, juifs et bouddhistes, je distribue 300 millions de jouets durant la nuit de Noël.  Oui.  300 millions.  À un kilo et 4 litres de volume en moyenne par jouet, j’emporte avec moi 120 milliards de litres de jouets pour un poids de 300 000 tonnes.  Impossible ! tu t’exclames.  Pas pour moi, Jean-Marc !  Pas pour moi.  Dans mes ateliers, nous renforçons les paquets et, dans le convoi, plaçons les plus lourds en dessous de telle sorte qu’ils ne puissent abîmer les autres.  Avec stratégie, nous les disposons pour qu’à chaque arrêt je puisse rapidement les retrouver.

Tu l’as compris, je ne peux transporter tous ces jouets sur un seul traîneau.  Le convoi en comporte 300 000.  Tes calculs sont exacts.  Tirés par les derniers représentants de rennes d’une race particulière, capable de profiter d’un champ de force qui vous est inconnu, le convoi s’élève dans les airs et voyage à près de la vitesse de la lumière avec à sa tête, Rudolf, ce cher Rudolf, un mutant chez sa race, muni d’un nez rouge, senseur indispensable au convoi.  À cette vitesse, nous sommes loin de la vitesse du son dont tu me parles, et de la vitesse minimale obligatoire de 1290 km/sec, selon tes calculs, soit le Mach 3910.  À notre vitesse, vous ne pouvez nous voir et ce n’est pas les quelque 72 millions de kilomètres que nous parcourons de cheminée en cheminée qui posent problème.

Les prémisses de tes calculs prennent en compte l’incapacité habituelle à voler des rennes communément rencontrés sur Terre et les conditions usuelles qui régissent la physique terrestre.  Ainsi, tu estimes l’accélération de l’attelage à 800 millions de g, une force de 240 milliards de newtons devant être exercée par plus de 2000 millions de rennes.  C’est hautement fantaisiste, évidemment.  Mes rennes n’ont rien à voir avec ceux qui fréquentent vos terres.  Et qui te dit que votre physique s’applique à nos activités ?  Ne présume pas trop vite, mon garçon.

Comme je distribue les jouets sur plusieurs fuseaux horaires, ce n’est pas 12 heures dont je dispose pour effectuer ma tournée, mais bien 31 heures, soit l’équivalent de 762 cheminées à la seconde, ce qui, pour nous, sans me vanter, est une formalité.

J’ai été touché par ton inquiétude à propos de ma chute dans les cheminées.  Présentés comme tu le fais, les chiffres impressionnent.  M’élancer de 2,5 mètres en 250 microsecondes, et freiner, avec une décélération de 8 millions de g, peut sembler risqué.  Or, c’est faire abstraction de mon excellente condition physique, de mon imposante constitution et de mon léger embonpoint qui me protègent au moment de mon atterrissage dans l’âtre.

À propos des cheminées, il est vrai que jadis, elles étaient plus courantes, et plus grandes.  C’était le bon temps !  Mais on s’adapte.  Une faille existe dans chaque demeure.  De plus, tu as raison : je grignote en moyenne 10 g de friandises dans chaque foyer.  Je l’avoue, je suis un peu gourmand.  Il en résulte que j’engraisse un peu durant ma tournée.  Mais je ne gagne pas les 850 tonnes que tu as calculées !  Surtout pas en une seule nuit !  Tu devras revoir tes calculs, jeune homme !

Ta lettre est sévère.  Tu m’accuses même de violer les droits civiques en pénétrant illégalement dans les foyers, ne fussent que quelques millisecondes.  Tu oublies ceci, cher Jean-Marc.  Je ne vais nulle part où l’on ne m’attend pas.  Et là où je vais, on m’espère.  Je suis un invité, pas un intrus.

pnscienceJe ne critiquerai pas ici tes autres raisonnements ou équations incrédules.  Tonrenne_volant2 message est clair.  D’après toi, et ta supposée science, je viole les lois physiques connues, les lois de la zoologie, les lois de la circulation aérienne même.  Eh bien, tu as raison !  Je viole vos lois.  Pour la bonne raison qu’elles n’ont aucun pouvoir sur moi.  J’aime tous les enfants, tous les adultes aussi.  Tes savants calculs, ta science, ne tiennent pas compte du pouvoir de l’Amour, et du mérite d’être sage.  Ils n’expliquent pas les miracles, mon existence et mes dons.  Ils ne font pas le poids.  Pourquoi ?  Je vais te le dire, mon garçon.  Vos équations négligent un élément essentiel : la magie, Jean-Marc !  La magie de Noël !

Je ne peux conclure sans te souhaiter la plus belle des années en ce 2014 qui approche.  Que paix, sérénité et amour abondent.  Sois sage surtout.  Ton espièglerie et tes rêveries te jouent des tours parfois.  Je transmets le même message à tes lecteurs, qui, je n’en doute pas, liront cette lettre.  Je te connais.  Qu’ils se souviennent que le merveilleux ne réside pas dans les équations.  Dans 364 jours, durant la nuit, qu’ils surveillent le ciel, et ouvrent leur cœur.  Un miracle est si vite arrivé.

Ho !  Ho !  Ho !

 Père Noël

 Source : http://oncle.dom.pagesperso-orange.fr/humour/pere_noel/pere_noel.htm

© Jean-Marc Ouellet 2013

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

14 décembre 2012

Ange

 Je suis excitée.  C’est Noël !  Encore cette année, comme l’an dernier, comme les autres années.  Bientôt, plus d’ordinaire, je sortirai de la noirceur, je me ferai belle.  Maman me prendra, me caressera, je brillerai.  Comme je serai belle parmi les autres !  Parfois, c’est Papa qui vient, qui m’empoigne de ses grosses mains rugueuses.  Je l’aime, Papa.  Toujours, l’air émerveillé, il cesse les jérémiades, il me regarde, me câline, m’installe.  Et sourit.

Je pourrais être heureuse, je suis belle, on m’aime.  Or, un malaise me ronge.  J’aurais voulu être une autre.  Ange.  Voilà celle que j’aurais voulu être.  Depuis le début, depuis cette première fois où je l’ai aperçue.  J’aimerais être à sa place, être la plus jolie, qu’on me regarde la première.  Trop souvent, des étrangers entrent, ne me remarquent pas, moi, perdue parmi les autres.  Ils s’émerveillent pour Ange, la complimentent.  Pourquoi elle et pas nous, les autres ?  Pourquoi pas moi ?  Comme elle, j’aimerais être la vedette, le point d’attraction, celle de toutes les attentions.  Je sais que Maman et Papa m’aiment bien.  Ils me chouchoutent, comme les autres.  Ils m’aiment autant qu’ils aiment Ange, je le sens.  Alors, pourquoi les autres m’ignorent-ils ?

Je peine à l’avouer, mais je connais la réponse.  Elle est belle, Ange.  Splendide même !  Je ne peux le nier.  Longiligne, moins ronde que moi, les bras étendus, la robe éclatante qui descend jusqu’à ses pieds.  Elle a une certaine présence, Ange.  C’est indéniable.  Moi-même, je suis envoûtée.  Toujours, je l’observe, je l’admire.  Le jour, le soir, la nuit.  Ange m’obsède, je l’envie.

Je hais me croire jalouse.  Je tâche de me convaincre.  Chacun son importance, chacun son rôle.  Moi aussi, je contribue à la beauté de Noël.  Pourtant, il y a ce vide, je ne me sens pas à la hauteur.  Je rêve de sommet, d’être la préférée des invités de la maison.  Chaque décembre, je suis déçue.  Année après année, c’est Ange.  Toujours Ange.

Enfin, Maman approche.  Voilà mon tour.

Quelque chose ne va pas.  Maman n’est pas la même.  Une ombre assombrit son visage, obscurcit son regard.  Elle me saisit, sa main tremble, des larmes roulent sur ses joues.  Que se passe-t-il ?  Où sont les sourires, les taquineries ?  C’est Noël, Maman !  Ris !  Chante !  Danse !  Elle ne rit pas, ne chante pas, ne danse pas.  Une aura de tristesse.  Je ne comprends pas.  Où est Papa ?  Je veux voir Papa.  Il ne vient pas.

Ange-noelLa main hésite.  Elle m’accroche.  Le crochet vacille, devient funambule, se détache.  Je chute.  Le sol approche, je m’affole, j’ai peur.  Quelque chose d’affreux arrive, quelque chose de merveilleux se produit.

Kling-slink-slink!!! Mille morceaux roulent sur le sol.  Les tessons rouges s’immobilisent sur le bois d’érable.  Épars.

Maman sanglote.

Ne pleure pas, Maman.  Ta préférée est heureuse.  J’étais une boule parmi les autres.  Je suis un ange maintenant.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Conte de Michel Samson…

7 décembre 2009

La semaine dernière, j’ai demandé des textes tournant autour du thème de Noël ou du temps des Fêtes à des auteurs que j’estime.  Michel a été l’un des premiers à répondre.  On retrouve dans  ce conte son attachement pour la pensée bouddhiste et l’Asie, ainsi que la simplicité formelle qui le caractérise.

Nativité

Michel Samson

Quelques moustiques voltigent dans l’ombre oubliée par la lueur de l’unique chandelle allumée. La nuit, à peine tombée, ne parvient pas à chasser la moiteur qui s’attache à nos corps fatigués après les longues méditations assises. Le silence règne entre lui et moi, parfois perturbé par des chants d’oiseaux sur l’autre rive du fleuve qui rêve ou encore par l’appel des geckos en quête d’insectes, à quelques pas de nos zafu(1).

Aujourd’hui, le maître n’a rien dit.

Je me suis d’abord glissé dans son silence avant de m’installer dans le moment présent. Ma méditation s’est ainsi tissée par l’adjonction d’instants qui s’amarraient les uns aux autres. Je me suis égaré souventes fois dans les méandres des pensées parasites et pourtant, à chaque occasion, je suis parvenu à revenir au souffle tranquille et profond de mon assise.

Je suis paisible. Je suis montagne. Je suis immobilité.

Le maître déglutit et cela fait un bruit curieux. L’idée me vient que l’humain n’habite plus son environnement et que les bruits qui en émanent se révèlent étrangers à l’essence même de la nature. J’en suis là dans cette curieuse opinion quand le maître parle enfin.

« Raconte-moi comment vous célébrez la Nativité dans ton pays. »

La montagne s’écroule, vole en éclats ! L’immobilité n’est plus qu’apparences alors que les images surgissent et balaient les vestiges de mon assise tranquille. Un chaos truffé de souvenirs lointains s’empare de mon esprit : odeur du sapin, seuil givré de la porte d’entrée, plainte du papier multicolore se déchirant, vapeurs alcoolisées au coin des bouches adultes, décorations scintillantes, saveurs des pâtés, géométrie compliquée des boîtes de présents, rires cristallins des petites sœurs, regard pétillant du parrain, une main sur mon épaule… un contact avec mon enfance… ma mère, sa main sur mon épaule…

Devant moi, immobile, le maître attend alors que le fleuve, imperturbable, poursuit son cours paresseux.

Je cherche les mots, les phrases qui pourraient exprimer l’indicible.

Comment cerner le temps enfui, le matérialiser, le commenter ? Comment expliquer ce qui n’est plus depuis longtemps, ce qu’on a tenté d’effacer, d’arracher de l’âme sans jamais y parvenir ? Comment dire l’enfance sans trahir sa vérité propre, sans éradiquer à jamais les racines du regret ?

Mes Noëls valsent, échangent leurs souvenirs, leurs émotions, leurs plaisirs en un tourbillon d’atomes libres engagés dans une course folle : atteindre la masse critique. Avant que tout ne s’anéantisse, ne disparaisse dans une gigantesque décharge d’énergie pure, je tente d’inverser le processus.

J’entrouvre les lèvres, sans rien dire, sans rien laisser échapper d’autre qu’un long soupir.

Je persévère et comprends soudain la question ! Une fois de plus, je me suis laissé entraîner loin du moment présent, loin, très loin sur la piste des souvenirs personnels, les souvenirs de ce moi encombrant qui place l’ego devant toutes choses. Les Nativités de mon passé n’ont rien à voir avec la réponse à la question du maître.

« La Nativité, il y a longtemps que presque plus personne ne la célèbre chez moi. C’est le solstice d’hiver qu’on fête en réalité, par le biais de la surconsommation ; Noël n’est plus que l’occasion d’afficher ses capacités financières. »

Ainsi ai-je parlé.

Le maître n’a pas rétorqué ; pourtant je sais qu’il a perçu le véritable message quand une larme a roulé sur ma joue. La Voie n’a rien de facile et, parfois, même le «ici et maintenant» doit, pour quelques instants, céder la place aux manifestations de l’âme.

Peu à peu, mon souffle retrouve sa cadence initiale.

Près du fleuve, les montagnes naissent et meurent.

1. Coussin de prière.

L’AUTEUR d’Ombres sereines : Michel Samson est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. À vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédé. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style, les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire. Voyages en Europe et, surtout, l’exploration d’une Asie qui le fascine. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots.


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