La mort du Terre-neuve, par Alain Gagnon…

4 juin 2017

(Je me dois de replacer ces lignes en contexte.  Deux amies louaient un appartement dans un lieu féérique : Treasure Island, près de Kingston.  Les propriétaires possédaient un chien Terre-neuve, Axell, que tous affectionnaient.  Un jour j’ai appris qu’il allait mourir.  Et voilà…)

Zoosophie — Le vieux chien va mourir.  Dernier printemps dans le soleil.  Son maître l’a dit : le vieux chien va mourir.  Va-t-on conserver sa peau chat qui louche maykan alain gagnon francophonie?  La tanner et la suspendre au mur ?  Entre les photos d’ancêtres et les trophées ?

Le vieux chien va mourir.  Son maître l’a dit : le vieux Terre-neuve ne fera plus la joie des enfants.

On l’enterrera sous un chêne, tout près du quai où il aimait dormir au soleil.  En avril prochain, qui sait ?  les crocus seront peut-être plus beaux ?  les jonquilles plus éblouissantes ?

Le vieux chien va mourir, et il sera digéré.  Il ne restera rien de lui.  Désintégrés sa chair, ses nerfs et ses os.  Sa forme s’envolera vers le monde des archétypes et la nature récupérera son dû par apparente anarchie.  Fini l’agglomérat Axell !  Les matériaux démantelés serviront à d’autres constructions.  Accourent déjà les modèles et les formes : Axell sera pissenlits, herbe tendre, lièvres, crustacés…

Mais où ira le regard du vieux chien ?  Où iront notre amour pour lui et son affection ?  Lui qui plongeait son museau humide sous nos gorges.

Le vieux Terre-neuve va mourir.  Son maître l’a dit.  Par mouvement inverse de naissance.  Mais d’où provenaient son affection et ce regard qui savourait le monde ?


Tristan et Iseult, et dipneuste, par Alain Gagnon…

27 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Dipneuste (ou histoires de poissons )[1]

«  Une côte d’amers acérés et de cayes.

« Moitié dans l’océan, moitié terrestre, une longue bâtisse blanche où clapotent, sous un éclairage fumeux, des eaux glauques ; où nagent de bizarres poissons : certains gourds, d’autres agiles.

« Tout au fond d’un couloir, une rotonde sombre aux vitrines fulgurantes. Des monstres et leur nécrologie (habitudes et filiation) y sont figés.

« Je nous y ai fait deux célèbres amis, sympathiques jusqu’à la démesure et fort instructifs à fréquenter : le Dipneuste et le Grand Pêcheur abyssal. Dipneuste n’est pas le nom réel du premier poisson ; c’est plutôt l’ordre auquel il appartient. Mais son nom véritable est si complexe, si difficile à se remémorer (tout comme nos véritables noms, à nous, humains) que je préfère user de ce raccourci.  Notre Dipneuste, donc, dispose de deux systèmes respiratoires : un pulmonaire, comme les batraciens, et un branchial, comme les poissons normaux qui ne font pas d’histoires. On en rencontre encore en Afrique centrale et dans certains lacs d’Australie. Pendant les saisons sèches, ils quittent les lits des plans d’eau et s’enfouissent dans la vase : ils utilisent alors leur système pulmonaire. Au retour des pluies, ils quitteront la boue et commenceront à vivre et à respirer par leurs branchies.

 

Le dipneuste

 

« J’en suis convaincu : dans l’eau, notre Dipneuste a la nostalgie de l’air ; et dans sa vase, il a la nostalgie de l’eau. J’oserais croire également que le système respiratoire à l’arrêt, au repos pendant que l’autre fonctionne, l’incommode un peu, beaucoup, fait pâtir cet étrange animal. Partout chez lui et partout étranger. Comme nous qui portons dans l’âme, dès cette vie, les sens et les facultés pour l’après-mort, pour l’au-delà de la vie. Équipés pour deux mondes, nous sommes des inadaptés chroniques et, pour ce, écartelés jusqu’à ce que le sang pisse ou que la démence individuelle ou collective s’installe. De là, ce long chant de souffrance insoutenable qu’on a baptisé, pour se rassurer, l’histoire de l’humanité.

(À proximité, un cœlacanthe qu’on a cru longtemps fossile et que, récemment, on a pêché près de l’archipel des Comores. Il possède une épine dorsale creuse et, dans ses nageoires, des tibias et des péronés en miniature. Souffre-t-il du vertébré en devenir en lui ? )

« Quant au Grand Pêcheur abyssal, c’est un cas.

« Un cas à faire rêver Jung, le père Freud et Bram Stoker, le créateur de Dracula. Les féministes ultra pourraient le peindre sur leurs drapeaux, s’en faire des épinglettes en bronze ou en Celluloïd. Mieux que Cupidon ou saint Valentin, il pourrait devenir le patron des amoureux célèbres ou ignorés. Dans son silence, du fond des abîmes liquides, de par-delà les soleils, il hurle des réalités nouvelles, à faire trembler toutes les phallocraties à mitre ou à stylo Mont Blanc.

« Notre Grand Pêcheur abyssal pêche ; et, comme tous les pêcheurs bipèdes, il utilise un leurre. Ce bougre à face de cauchemar a développé un appendice buccal —  une sorte de fine et longue langue —  un cordon au bout duquel une poche-ampoule illuminée de l’intérieur par des bactéries, racole ses proies des profondeurs enténébrées jusqu’à sa gueule garnie de lames.

« Darwin peut se retourner dans sa tombe, et plusieurs fois. Sélections et mutations ne sauraient expliquer un tel phénomène.

« Et ce n’est pas là son idiosyncrasie la plus marquante. Entends bien la seconde, qui a trait au sexe.

« Le mâle de cette espèce se colle à la femelle. Littéralement. Et cette dernière l’absorbe, par le flanc. Peu à peu, leurs systèmes circulatoire et respiratoire se confondent ; elle le nourrit de son sang, comme un fœtus ; elle respire même pour lui. Le mâle va jusqu’à en perdre la tête, qui tombe ; et la queue ; et tous ses autres organes, sauf ceux de la reproduction qui perdurent jusqu’à ce qu’ils soient devenus inutiles.

Tristan et Iseult

 

« Naissance inversée. Amour idéal ? De quoi faire rêver tous les fous d’amour de l’univers : Roméo, Juliette, Dante, Don Quichotte, Tristan, Iseult, Héloïse, Abélard, Billie Holiday…

« Les Mères et les mers sont riches d’enseignement et de pétrole. »


[1] Extrait de : Alain Gagnon, Sud, (roman), Les Éditions de la Pleine Lune.

 

Le Chat Qui Louche : http://maykan.wordpress.com/


Esthétique, forme et géographie humaine… par Alain Gagnon

20 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Esthétique — Je me suis promené dans des lieux de nulle part, et j’en suis revenu par le souvenir antérieur.  Se souvenir au-delà du souvenir, et en ramener des chat qui louche maykan alain gagnon francophoniematériaux utiles à l’édification de l’homme-dieu et de la femme-dieu.

Forme — La forme posée comme exigence première, quoique non suffisante, à l’artiste.  Par ses contraintes mêmes, la forme favorise le déploiement, l’épanouissement de l’expression.  Sans balises, tout discours demeure matière inerte, non dynamisée, sans potentiel de durée.

Géographie — La géographie humaine : cette insertion du sens dans l’espace.   Les valeurs s’inscrivent plus vigoureusement que les collines et les ruisseaux dans le paysage.  Elles parlent plus fort.  Un exemple : ce rang québécois qui aligne des lots longs et étriqués, les uns à côté des autres.  Souci de protection mutuelle, de solidarité que reflète l’organisation territoriale des seigneuries du Régime français.  On craignait l’Iroquois, l’incendie, la maladie…  Nécessité de proximité pour l’entraide.

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Robinson Crusoé : Abécédaire, par Alain Gagnon…

10 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

RobinsonRobinson Crusoé : publié en 1711, et encore si actuel.  Robinson a survécu à la tempête et à tous ses compagnons.  Il regarde l’épave de son navire et ilchat qui louche maykan alain gagnon francophonie se fait la réflexion suivante : « Pas le temps de rester les bras croisés ».  Il lui fallait se mettre au travail.  Obsession de survivre, malgré l’espoir très incertain d’apercevoir un jour une voile à l’horizon.

Autre fait digne d’intérêt : il est le troisième des fils et il porte comme prénom le nom de famille de sa mère, Robinson.  Il est donc, par génétique et par dossier d’état civil, plus de sa mère qu’on le serait habituellement ?  Mariage, à l’intérieur du même être et dans cette vie, de l’anima et de l’animus jungiens ?  Du féminin et du masculin ?  Du yin et du yang ?  Defoe a-t-il opté consciemment pour ces noms juxtaposés qui nous ramènent aux noces alchimiques du Soleil et de la Lune ?  En plus de ses nombreux et admirables romans, Defoe rédigeait des pamphlets politiques qui lui valurent des inimitiés féroces – son poste de secrétaire de Guillaume III ne l’en protégeait pas.  Il était aussi armateur et tuileur.  Aurait-il appartenu à quelque confrérie initiatique ?  De là l’explication du nom androgyne de son héros ?  Ou était-ce la coutume en Angleterre, à l’époque, d’utiliser le nom de famille de la mère comme prénom d’un des fils ?  Mais pourquoi, alors, ne pas l’avoir fait pour l’un des deux premiers ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Toute sa littérature, toute son industrieuse activité et l’intimité du prince n’empêcheront pas Defoe de mourir dans la dèche.  Après nous avoir laissé, toutefois, un personnage que même les plus incultes reconnaissent.

Si on lit attentivement   – ce qui n’est pas facile dans un roman si bien structuré, qui emporte –   on note que Robinson est particulièrement bien adapté à la vie en société.  Il n’y a que la Nature, sous sa forme aqueuse, qui lui cause des soucis, et encore.  À Hull, après sa fuite de York et du toit paternel, il rencontre un capitaine qui se prend d’amitié pour lui et l’initie au négoce.  Puis, ce sera un corsaire turc, dont il est à la fois l’esclave et l’ami.  Puis, le Brésil, où, malgré l’exiguïté de sa plantation, il réussit et conquiert l’amitié et la confiance des autres planteurs.  On lui confiera l’achat de Nègres en contrebande – c’est d’ailleurs au cours de cette mission qu’une tempête l’échouera sur son île, quelque part entre le Venezuela et le Golfe du Mexique.  Robinson n’hésite pas à tuer, mais il ne le ferait pas inutilement.  Sa solidité psychique, sa résistance à des conditions plus que pénibles, son adaptabilité et cette confiance qu’il inspire spontanément à ses semblables, résulteraient-elles de cet équilibre du masculin et du féminin en lui ?  – équilibre dont son nom ne serait que l’expression sensible ?

Comment Defoe a-t-il vécu sa sexualité ?  Je l’ignore.  Quant à Robinson, il n’en manifeste tout simplement aucune.  Sauf sa chat qui louche maykan alain gagnon francophonie mère, aucune femme dans sa vie.  Ni aucun souvenir, ni aucun fantasme.  Annoncé du moins…  Lorsqu’il a fui les Maures, sur sa barque, il y avait un jeune garçon : Xuri.  J’ignore ce que signifie ce nom en langues ou dialectes arabiques.  Mais, par contre, je connais l’étymologie du mot vendredi.  En français, tous le savent, c’est le jour de Vénus.  En anglais, Friday signifie jour de Freyja, une divinité nordique, épouse du dieu Odin et déesse de l’amour, des voluptés de la chair.  Une Aphrodite ou une Vénus à fourrures et à rires de Viking.  Est-ce par simple coïncidence que Defoe a nommé le compagnon du naufragé solitaire Friday ?  Inconsciemment ou consciemment se laissait-il inspirer par ses propres fantasmes ?  Nous ne le saurons probablement jamais.

Mais retournons à l’Île…


Réductionnisme et laïcisme, par Alain Gagnon…

7 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Réductionnisme — C’est un miroir brisé que la société présente au citoyen.  Un miroir qui le tronque ou, au mieux, le segmente : le refuse comme totalité.  Lachat qui louche maykan alain gagnon francophonie liberté de culte et la séparation des Églises et de l’État nous honorent.  (Et il nous faut aussi respecter ceux qui considèrent l’homme comme un agrégat temporaire et accidentel de conscience, de pulsions et de souvenirs.)  Je me hérisse toutefois, lorsque, sous prétexte de respect des libertés individuelles, on bâillonne tout le monde, on empêche chacun d’exprimer la dimension essentielle de son être.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieÀ titre d’exemple : cette école où une enseignante du primaire arrête un enfant qui s’apprête à raconter l’histoire des Rois Mages : ce récit pourrait heurter les sensibilités non chrétiennes de certains élèves.  (Et Les contes des mille et une nuits !)  Une histoire est une histoire ; et les enfants les apprécient.  Et s’ils sont d’une autre culture, ils l’apprécieront davantage car elle sera nouvelle pour eux.

Ces scrupules laïques cachent une haine : la haine de soi, la haine de toute transcendance, les cornes du réductionnisme niveleur.  La société plurielle, c’est tout le contraire du bâillonnement : l’acceptation des différences, non leur occultation.

Lorsque le credo réductionniste doit choisir entre plusieurs voies incertaines, entre plusieurs attitudes incertaines dans la conduite des affaires humaines, il choisit immanquablement le plus petit dénominateur commun pour délimiter son projet – ce qui accorde le moins d’envergure possible à la personne.

Tout cela donne une société très drabbe.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), ainsi que et Le bal des dieux et un essai Fantômes d’étoiles (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Ferron et cie… Abécédaire…

22 avril 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Littérature — Les doctes possèdent un vocabulaire abondant et en abusent : forêt touffue où jouer à cache-cache avec soi et les autres.

Les mots occultent davantage qu’ils ne révèlent.

Ne jamais l’oublier : si à mot j’ajoute un r, j’obtiens mort : triomphe de la lettre sur l’esprit   – ou l’inverse ?

Littérature — Les œuvres d’importance comportent ces caractéristiques :

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1° l’auteur s’abreuve à une mythologie commune, aux lecteurs et à lui-même, et ancre son discours à l’intérieur d’un continuum historique ;

2° il écrit en toute sincérité et ne craint pas d’exercer à son égard, et à l’égard de ses personnages, la saine ironie de Rabelais, de Cervantès, de Gogol, de Ferron ou de Borges ;

3° il conserve l’attitude humble et respectueuse du conteur.  Il ne compliquera jamais la structure du récit par tape-à-l’œil ou par désir de plaire à la mode du jour.  Bref, il communie davantage qu’il ne communique.

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Battre Monnaie, Alain Gagnon…

17 avril 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

Monnaie — Dans mon village natal, pendant la Crise économique des années 1930, on ne trouvait pas de numéraire.  Les rares à posséder des dollars en espèces alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecles avaient bien cachés dans des coffres ou bas de laine.  Les agriculteurs se tiraient assez bien d’affaires : ils détenaient la nourriture et payaient souvent le marchand général, le médecin ou autres en produits.  Pour les petits commerçants et artisans – forgerons, menuisiers, cordonniers, charpentiers, peintres, coiffeurs ou fabricants et réparateurs de rouets, comme l’était mon grand-père –,   la vie était plus difficile : ils n’avaient rien à échanger que leur savoir-faire.  À ce qu’on m’a raconté, je n’étais évidemment pas encore né, ces bourgeois[1] de l’époque se sont réunis et ont inventé un stratagème qui leur a permis de passer à travers cette crise sans trop en souffrir.  Ils ont créé, de toutes pièces, un système monétaire simple et efficace – à condition de ne l’utiliser qu’à l’intérieur d’une communauté réduite et relativement fermée.  Comme les princes, ils battaient monnaie !

Examinons-le brièvement : mon grand-père, par exemple, fabriquait un rouet pour la femme du forgeron.  Ce dernier n’avait pas d’argent en espèces, ce qui était le lot commun.  Pour payer son rouet, le forgeron calculait le temps qu’y avait consacré mon grand-père et écrivait sur un bout de papier : Je dois six heures de travail à J-C Gagnon. Et il signait.  Le lendemain, mon grand-père avait besoin, disons, de farine.  Il se présentait chez le marchand général avec le billet du forgeron, négociait la valeur réelle du billet, et obtenait même un crédit pour achats futurs, si la réputation du forgeron était bonne.  À son tour, le marchand utilisait le même billet contre les services du menuisier, etc.  Faute de documents écrits, j’ignore à quel point ils ont raffiné le procédé : les heures du forgeron valaient peut-être plus ou moins que les heures du menuisier…  Autre interrogation d’importance : un certain nombre de clients devaient absolument payer le marchand en dollars afin qu’il puisse se réapprovisionner auprès des grossistes – il m’étonnerait que cette monnaie populaire ait eu cours à l’extérieur des limites de la paroisse…  Mais suffisamment de gens m’en ont parlé pour que je présume d’une réussite relative de l’expérience.  Ces billets ont été en circulation jusqu’à la fin de la Crise, soit le début de la Deuxième guerre mondiale.[2]*

Des expériences similaires ont dû se vivre dans d’autres villages.  Ingéniosité des humbles acculés à la misère.  Sans cette monnaie de leur invention, les bourgeois auraient été réduits à se regarder crever les uns les autres, assis sur un riche capital de connaissances artisanales qu’ils n’auraient pu utiliser.

Toutes ces expériences[3] de débrouillardise populaire mériteraient d’être étudiées avec soin en ces années de faillite pour les peuples et de triomphe pour le capitalisme spéculatif transnational.  Un beau rôle pour le Mouvement Desjardins qui a oublié sa mission première –  promotion de la coopération et défense du petit épargnant et du petit producteur –   pour singer les banques et devenir un mouvement coopératif où les coopérateurs se sentent parfois les cinquièmes roues du carrosse…


[1]Pris dans son sens étymologique : ceux qui habitent le bourg, ne sont pas agriculteurs et n’exercent pas professions libérales.

[2] Lorsqu’on eut besoin de bateaux, avions et autres équipements coûteux à offrir au feu des canons ennemis, l’argent réapparut comme par enchantement…  Les monopoles de l’Empire étaient menacés !

[3] Actuellement, en France, on retrouve des SEL (services d’économie locale) qui paraissent relever de la même philosophie.  La ville d’Ithaca, USA, poursuivrait une expérience similaire avec les hours.


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