Les bouteilles… Un roman de Sophie Bouchard…

26 février 2017

Une critique d’écrivain…

(J’insiste : je ne suis pas critique, je suis écrivain.  Mon amie Dominique Blondeau est écrivaine et critique, pas moi.  C’est donc en écrivain et en poète que j’aborde le roman de Sophie Bouchard, Les bouteilles. Alain Gagnon)

On me prête un amour de la mer.  On se trompe.  Ce n’est pas la mer que j’aime, ce sont ses abords, ses alentours.  Tous ces objets et lieux : baies,  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecphares, bouées, murets, quais, pontons, quenouilles, hérons, ilets, foin d’eau, scirpes, amers, balises, aboiteaux, marinas, parcs urbains d’où observer les marées et jusants… Les odeurs aussi : terres humides des rivages que les déferlantes submergent, iode des bruines d’octobre sur les rives loupevoises…  Et les sons : les oiseaux, bien sûr, mais aussi ces cornes à brume dans les nuits d’été qui bercent les rêves…  J’aime aussi les lieux isolés et clos : prisons, grottes, phares, plateformes pétrolières, camps perdus dans l’Arctique ou l’Antarctique….  Tous lieux humbles, sans grandiloquence.  Toutes ces affections ont fait que je me suis glissé avec volupté dans l’imaginaire (donc le roman) de Sophie Bouchard.

Quatre personnages actifs : le gardien-chef Cyril qui a un âge certain ; son adjoint Clovis, qui ne peut vivre loin de la mer mais souhaite débarrasser les phares des derniers humains pour les remplacer par la technologie ;   Frida, compagne malheureuse de Clovis qui a échoué  sur cette île artificielle par incident plus qu’autre chose, pour échapper au souvenir ; et Armand, père de Clovis, capitaine d’une humble embarcation qui sert de lien entre les isolés et le continent.  À ceux-ci, il faut ajouter deux personnages présents par le souvenir : Jasmin, l’amoureux mort tragiquement de Frida, et Rosée, ancienne coopérante et amante de Cyril qui s’est abandonnée elle-même en Afrique.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Sophie Bouchard

Huis-clos, solitude à trois…  Tous les ingrédients sont là.  L’atmosphère !  Et quel style !  Rien d’inutile ni de contourné.  Je ne vous raconterai pas l’histoire.  Vous savez lire.  Faites comme moi, rendez-vous dans une bonne librairie (sont bonnes, celles qui vendent des livres…) et achetez Les bouteilles.

Advertisements

Signe des temps, par Jean-Piere Vidal…

27 octobre 2015

L’artiste submergé

Traditionnels ou nouveaux, les médias ont brui, ces derniers temps, d’un sujet auquel ils ne sont guèrechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec accoutumés : on a parlé, imaginez un peu, de littérature et de lecture ! À propos de deux évènements : la sortie de la suite apocryphe du Millenium de Stieg Larsson, ce roman raté, mais vendu à plus de 70 millions d’exemplaires, et la publication d’une récente enquête française montrant que le nombre de lecteurs avait, dans ce pays, baissé de 10 % et que Paris avait perdu plus de 83 (!) librairies indépendantes entre 2011 et 2014. Toutes les catégories de lecteurs : hommes/femmes, jeunes/vieux, lecteurs occasionnels/lecteurs réguliers. Quant aux non-lecteurs — Jamais ! Moi, lire, vous n’y pensez pas ! —, leur nombre s’accroit sans cesse. On parle ici d’un pays réputé pour avoir longtemps été l’un des plus lecteurs de la planète. Il vaut mieux ne pas penser au Québec, où semble se refermer ce qui s’était un instant ouvert à la Révolution tranquille : la curiosité pour les arts, les lettres, la culture.

Millénium et une enquête : les chiffres, la vedette et le public. On dirait le titre d’un film de Leone ; dans ce cas, évidemment, c’est le public, bonne pâte, qui occupe la place du bon, tandis que les chiffres jouent, bien sûr, la brute : la brutalité des comptes et l’abrutissement dont ils permettent sournoisement de faire l’apologie. Car si le bon peuple, bien gavé de publicité, conditionné médiatiquement et surtout persuadé par le discours courant qu’il a toujours raison, quelles que soient sa pratique, ses capacités et surtout son ouverture d’esprit ou son repli sur des habitudes confortables, si le bon peuple, donc, achète, c’est que c’est bon. Il n’y a rien à ajouter : toute valeur se mesure au nombre et au numéraire, point à la ligne. Lire n’est plus affaire de culture, mais de divertissement ; il n’est plus question de choix personnel, mais de soumission à la rumeur (au buzz, comme il faut maintenant dire). Qu’importe l’auteur, il est remplaçable : la vedette, c’est le produit, Millénium et non feu Stieg Larsson. La réussite, c’est du marketing qui a atteint son but. Le talent, c’est du bruit, sur la Toile ou les ondes. Tout est dans tout et réciproquement : nous vivons dans l’empire de l’évidence tautologique. On ne lit que ce qui se vend et on ne vend que ce qui se lit.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt surtout, l’auteur et l’admiration que peut susciter son œuvre ont été remplacés par la vedette qui, elle, impose l’adulation. La vedette, la star, que ce soit un produit ou un artiste chosifié en produit, fait plier les genoux dans l’idolâtrie sans âme, quand l’admiration, autrefois, l’élevait, cette âme, quand nous en avions encore une, quand elle n’avait pas encore été remplacée par des nerfs, des besoins, des désirs et des droits. Comment mieux illustrer le fait que le système peu à peu nous transforme en clients et surtout en esclaves. Nous étions naguère citoyens et sujets…

Quel public ?

Dans ce contexte, le public n’est plus qu’une masse, travaillée, triturée, contrôlée. Ou livrée aux aléas de l’air du temps et à l’effet boule de neige qui, devenu le poumon de nos sociétés, rend certaines choses « virales », comme on dit. Ou « incontournables », susceptibles de donner des « coups de cœur », bref de nous faire vivre dans une urgence, en grande partie artificielle, mais qui est devenue notre lieu commun. Comme une syncope collective provoquée.

Il est difficile de dire s’il s’agit d’une évolution « naturelle » de nos sociétés ou si le chant des sirènes marchand qui rive nos vies à l’immédiat la commande, mais l’air du temps, formaté par cette évolution, nous contraint à la courte vue, à l’immédiat, à l’ordinaire. La seule transcendance, la seule magnification de nos egos étriqués nous vient désormais de toutes les béquilles informatiques qu’on nous pousse à acheter, puis jeter, puis racheter dans un nouveau format : notre durée, individuelle autant que collective, est celle de l’objet, c’est lui qui la mesure et lui donne son échelle. Et les valeurs dont le système a besoin pour huiler ses rouages, c’est lui qui les promeut, les produit même. La machine est déjà en nous : dans nos idées, nos rêves, notre façon binaire et simplette de penser, nos opinions et nos croyances.

Parlant de machine, s’il m’est permis de parler un peu de moi, je vanterai sans vergogne mes talents de prophète, alors occupé dans une compagnie de micro-informatique, en invoquant un article publié dans Québec Français (no 54, mai 1984, pp. 27-29) intitulé : Écriture et ordinateur, la mort prochaine du public. La réflexion s’est d’ailleurs poursuivie quelques mois plus tard lors d’une conférence, Vers une ordinosémie, présentée au colloque de l’Union des écrivains québécois au titre évocateur : « Culture et technologie, fusion ou collision » dans le cadre du 6e Congrès mondial de la Fédération internationale des professeurs de français (Québec, le 16 juillet 1984).

L’optimiste que me commandait d’être ma fonction au sein de l’entreprise (il faut vendre pour survivre) avait des accents triomphalistes : la machine allait libérer la créativité de chacun, multiplier à l’infini le nombre des artistes, des poètes, des inventeurs, des écrivains. Lautréamont n’avait-il pas écrit, en plein cœur du XIXe siècle : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. »

Le problème, c’est qu’on voit bien aujourd’hui, avec le déversement de messages cybernétiques qui nous submergent sur toutes les tribunes que, pas plus que le bon sens, n’en déplaise à Descartes, la créativité n’est pas « la chose du monde la mieux partagée » et que l’intelligence collective n’est qu’un vain mot nouvelâgiste. Sans parler de ces ingrédients de base de tout art : le talent et la nécessité de créer, à la limite pour sauver sa peau ou son esprit, et non pour assurer sa présence au monde, agrandir sa renommée ou augmenter le nombre de ses amis Facebook. La création n’est pas un droit, ce n’est pas non plus un devoir, c’est une exigence, dans tous les sens du mot.

Une exigence et une nécessité intimes qui, pour moi, se définissent par deux formules complémentaires : celle d’André Gide qui parle d’« une longue patience » et celle de Sartre qui évoque « la solution d’un enfant désespéré. » Les deux parlent du génie, c’est entendu, d’où leur caractère extrême, mais le désespoir de Sartre et son rapport à l’enfance disent bien que la nécessité naît là, sans doute dans un rapport difficile avec les signes, du moins les signes sociaux, par exemple ceux qui envoient à l’enfant qui se découvre ou se sent homosexuel un message de déviance qu’il n’arrivera que progressivement, et parfois dans son œuvre et par son œuvre, à interpréter plutôt comme une différence qui le définit.

Il n’est pas nécessaire d’insister sur le fait que l’exigence, intime ou autre, n’est plus à l’ordre du jour de nos sociétés où chacun désormais s’épivarde. Parce qu’il en a le droit et parce que la machine lui en donne les moyens.

Voilà sans doute pourquoi peu lisent, mais tous écrivent et tous se publient, et s’il le faut à compte d’auteur.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Dame, qui es-tu, toi, pour oser me juger et refuser mon manuscrit ? Qui es-tu, toi, pour ne pas vouloir parler de moi comme tu le fais du premier prix Nobel venu ? Qui es-tu pour ne pas m’inviter à ton émission ?

La devise du siècle sera décidément : « moi aussi ! » Sous-entendu, j’y ai droit, tout simplement parce que j’existe. J’appelle ça une exigence de client, mais un client qui a raison et qui ne paye même pas.

Et je pense à Mark Twain qui disait : « Let us make a special effort to stop communicating with each other, so we can have some conversation. » ou « Faisons un effort particulier pour cesser de communiquer les uns avec les autres, afin que nous puissions converser un peu. » (traduction libre)

Cette voix qui nous vient du début du siècle précédent nous enjoint d’arrêter de communiquer pour enfin nous parler : dans le dialogue et la reconnaissance de l’existence de l’autre, plutôt que de le bombarder de papotages assourdissants, sans daigner entendre, ou si peu, ce qu’il dit.

Puissions-nous l’entendre et arrêter de piailler ou babiller pour écouter un peu. Arrêter de voir pour regarder. Et d’écrire pour lire un peu.

Au fond, cela s’appellerait vivre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

10 juillet 2015

Des sourires certains ***

Étant sans cesse à l’écoute des tracas planétaires, on s’en détourne pour s’intéresser à des événements plus chat qui louche, alain gagnon, francophonieagréables.  On a besoin de ce répit pour faire la part des choses, le monde présentant ses deux faces théâtrales.  Tragédie et comédie.  Il en est de même des livres, on délaisse momentanément les auteurs exilés et leurs guerres lointaines pour se complaire dans la lecture distrayante du roman de Rachel Laverdure, De chair et de bronze.

Quatre personnages sont interpellés par une massive statue de bronze érigée dans un parc.  Un homme âgé assis sur un banc tend une rose à une femme se tenant à ses côtés.  Sur ses genoux repose un livre ouvert.  La sculpture intrigue ou indiffère.  Elle fait partie du paysage citadin près de chez Laure, femme divorcée dans la quarantaine.  Elle vit avec sa fille, Amandine, fil conducteur entre Laure et son ex-conjoint, Éric, déménageur  d’œuvres d’art.  Laure a monté un petit commerce de cassage de vaisselle qui permet aux clients de se défouler à peu de frais.  Pendant qu’hommes et femmes essaient de régler leurs problèmes, Laure rêve de séduire David, employé dans une quincaillerie.  Elle y parviendra, mais des désagréments lui révéleront la nature réelle du jeune homme.  Laissons Laure à son aventure périlleuse pour cerner Malorie, adolescente, qui vit avec ses parents et son frère.  Sa mère, s’étant mise dans la tête de voir sa fille devenir une pianiste réputée, l’oblige à suivre des cours qui n’intéressent absolument pas Malorie ; celle-ci occupe son temps entre ses copines, son amoureux, ses études.  Elle a repéré la statue de bronze et, se croyant incomprise, elle glisse des billets dans la main tendue du vieil homme.  Jusqu’au jour où un billet bleu répond à ses billets blancs.  Le risque est grand, mais Malorie ne peut s’empêcher d’aller au rendez-vous fixé par un inconnu…  Peu après le danger encouru par Malorie, nous faisons connaissance avec Éric, l’ex-conjoint de Laure.  Il aime sa fille Amandine, sa nouvelle flamme, riche et divorcée, Héléna.  Versatile et protéiforme, il se disperse, se plie aux exigences des personnes qu’il fréquente, tant familiales qu’étrangères, comme si sa vie en dépendait.  Opportuniste, il nourrit son insatiable curiosité de la complexité de l’être humain.  Cependant, au fond de lui, sommeille un inquiétant dilemme : de qui est-il le fils, pourquoi sa mère l’a-t-elle abandonné à sa naissance ?  Lui aussi a été frappé par la statue de bronze envers qui il éprouve une « indifférence plutôt bienveillante ».  Un jour, il est chargé de la déplacer sur le parvis d’un immeuble.  Vue sous un nouvel angle, la statue pose un troublant questionnement à Éric sur l’homme et la femme qui la composent.  Laissons Éric à son introspection, entrons dans l’appartement de Nadège et de Rosaire, couple sexagénaire mal assorti.  Lui est plébéien, alcoolique, tyrannique.  Obsédé par le sexe.  Elle, intelligente, cultivée, à l’affût des nouveautés culturelles.  Tributaire d’un mari exigeant, elle rêve qu’il meurt, se culpabilisant malgré elle de cette odieuse pensée.  Nadège sort avec son amie veuve, Colette, avec qui elle peut discuter de tout.  Souvent, elles vont ensemble au cinéma, fréquentent les musées.  La mémoire défaillante de Colette réservera une étonnante surprise à Nadège ; son amie s’affublera d’un homme, Fulgence, qui comblera ses absences, s’intitulant « souffleur de mots, indulgent pour l’oubli. » Peu à peu, Nadège se rend compte que Fulgence est loin de lui déplaire et manigance un rendez-vous.  Il sera question de la statue de bronze dont le nom du sculpteur ébahit Nadège.  Fulgence mènera une minutieuse enquête dont l’issue dentèlera un merveilleux horizon à Nadège.
Roman bien ficelé, habilement mené par Rachel Laverdure.  Nous nous doutons que les protagonistes ne sont pas étrangers les uns aux autres, procédé romanesque assez courant.  Si nous considérons que l’histoire se divise en quatre parties, celle de Nadège et de Rosaire s’avère la plus touchante, la plus originale.  Le rôle de l’adolescente Malorie semble convenu, même si la jeune fille apporte plusieurs éléments utiles à l’intrigue.  Tous les quatre se promènent dans leurs quartiers personnels, butant sur des incompréhensions légitimes chaque fois que se dresse la statue, déclenchant en eux de spécifiques réactions : les désirs sexuels inassouvis de Laure, les spéculations tourmentées d’Éric, les regrets refoulés de Nadège.  Sous des dehors légers, souvent réjouissants, le roman s’inscrit dans une gravité que renforce la pensée réflexive de l’auteure.  Elle ne manque jamais de glisser un humour féroce là où le lecteur ne capte qu’une signifiante oisiveté.  Lecture divertissante, assurée de sourires certains, l’écriture s’enrichissant d’un vocabulaire abondant et défini.

À lire pour entrer sereinement dans les Fêtes de fin d’année, le cœur compatissant aux tourments des êtres de chair, les statues aimant s’entourer de mystère, apparemment insensibles aux geignements humains…  Mais qui sait ?

De chair et de bronzeRachel Laverdure
VLB éditeur, Montréal, 2010, 192 pages

Notes bibliographiques

chat qui louche, alain gagnon, francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

5 juillet 2015

Un été à Port-Alfred, hôtel Plaza

C’est l’impression que j’ai eue en me régalant cet été du roman d’André Girard.  Pleine d’humour et de choses savantes, cette histoire se déroule chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniedans une petite ville de Ville de Saguenay, Port-Alfred.  Des personnages truculents, doués d’une verve intarissable, nous racontent leurs faits et gestes, à partir de témoignages enregistrés sur cassette par un étudiant.  André Girard mène tambour battant ces personnages dans ce roman polyphonique, le terme est vraiment approprié.  Étienne, le narrateur, abandonne sa thèse de doctorat en muséologie pour se consacrer à l’écriture d’un roman que lui inspirent ces témoignages.  Nous avons droit aux aventures imaginaires d’un chauffeur de taxi, aux lectures réfléchies d’un manœuvre, aux nostalgiques réminiscences d’une prostituée sur le déclin.  Et puis, à travers ces monologues d’hommes insatisfaits, mais toujours sur le qui-vive, se profile Joanna dans le sillage d’Étienne qui ne résiste pas à ses étranges manières.  Elle est femme de chambre à l’hôtel Plaza où loge provisoirement le jeune homme, elle est aussi étudiante en philosophie et bien autre chose de surprenant encore…

Avec un immense talent, André Girard tisse un chassé-croisé irrésistible de personnages déambulant tant dans notre mémoire que dans ce lieu mythique qu’est la taverne.  Taverne et mémoire, parfois, faisant partie du passé.  Tout se passe d’un monologue à un autre, tout, c’est-à-dire ce qui fait qu’un être humain bâtit son existence sur des joies, des déceptions.  Des clartés, des ombres.  Des cris, des silences.  Inévitablement, des regrets.

C’est un grand roman que ce dernier d’André Girard.  L’auteur, qui se veut léger, nous dépeint un microcosme replié sur des profondeurs auxquelles nul lecteur ou lectrice ne peut demeurer insensible.  On souhaite à André Girard les honneurs de grands prix littéraires pour cette très intelligente polyphonie.

PORT-ALFRED PLAZA
André Girard,
Québec Amérique, 208 pages.

Notes bibliographiques

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

12 mai 2015

Devenir un grand journaliste *** 1/2

 Dans son traité philosophique, Le Sage énumère plusieurs critères qui nous empêchent d’être libres.  Des chat qui louche maykan alain gagnon francophoniesentiments aliénants.  La dépendance aux personnes de notre entourage.  L’immaturité nous enfermant dans un cocon d’enfantillages.  Le besoin incessant d’être rassuré.  Le Sage ajoute que la liberté s’allie à un parfait équilibre de soi.  Que le regard des autres est sans importance.  Songeuse, on approuve.  Ces exigences nous conviennent, répondent aux nôtres.  On parle du roman de Lawrence Hill, Un grand destin.

Début des années 1980.  De retour de Toronto, Mahatma Grafton, vingt-cinq ans, obtient un emploi dans un quotidien de Winnipeg.  Bardé de diplômes, le jeune homme est un « clochard intellectuel » que rien n’intéresse.  Surtout pas la vie sociale autour de lui, encore moins l’histoire de sa famille noire, rassemblée par son père, Ben Grafton, dans d’épais dossiers.  Au début de son stage, il se pose en observateur, défiant Don Betts, chef de la rubrique locale, homme exécrable, affamé de pouvoir.  Son tir s’ajuste constamment sur Chuck Maxwell, journaliste de vieille souche, s’étant formé sur le tas, pour employer une expression courante.  Cependant, Mahatma devra s’occuper d’affaires publiques, s’immiscer dans des cas litigieux, la salle des nouvelles s’avérant une ruche d’abeilles où chacun doit faire preuve d’audace, de vivacité intellectuelle, ce qui manque à Chuck Maxwell et que Mahatma défendra contre la hargne de Don Betts, les moqueries de ses collègues.  Touché par sa sollicitude, Chuck lui apprendra comment rédiger un article, autant dire les ficelles du métier.  En fait, le jeune journaliste se fait le défenseur des opprimés, tel Jake Corbett, assisté social, qui ne cesse de clamer haut et fort les injustices du Bien-Être à son égard.  Si de truculents personnages parcourent le roman — on pense à Hassane Moustafa Ali, dit Yoyo, journaliste camerounais, boursier, stagiaire à Winnipeg, qui jette un œil étonné et candide sur le peuple canadien —, de tragiques destins alourdissent les actes de protagonistes désenchantés, solitaires.  Melvyn Hill, juge noir, ancien porteur des chemins de fer du Canada, « retourné aux études », aujourd’hui méprisé de ses anciens camarades.  Helen Savoy, journaliste d’origine française, qui, à la suite de brimades subies par un professeur anglophone à l’école primaire, a anglicisé son patronyme.  John Novak, maire de la ville, interdit aux États-Unis, accusé d’une soi-disant appartenance au régime communiste.  Peu à peu, ébranlé par des événements éveillant et tourmentant sa conscience — la mort de Chuck Maxwell dans un incendie, les révélations de son père sur ses ancêtres —, Mahatma interviendra, malgré lui, au cours de conflits divisant anglophones et francophones.  Il y verra une image peu solidaire des humains entre eux.  Ses réticences d’universitaire insouciant se résorbent, l’état pitoyable du monde expose ses diversités labyrinthiques, écueils que Mahatma ne peut éviter.

À mesure que chacun essaie de se faire une place dans un univers bancal, le passé des journalistes se décante.  Ce qui se présentait comme la parodie d’une réalité grinçante se révèle un portrait peu réjouissant des agissements moraux d’hommes et de femmes sous influence, incapables de se créer un îlot de liberté, trop englués qu’ils sont dans des drames où tous se reconnaissent.  Même Don Betts sera remis à sa juste place par un agonisant.  Pour certains, la vie sera plus clémente, Mahatma Grafton découvrant ses intérêts culturels, son histoire, son identité.  Helen Savoy revenant de ses reniements enfantins traumatisants.
On a aimé que le roman ne fasse pas la part belle à un « héros », mais à une multitude d’individus affrontant des péripéties communes, les réunissant dans un filet maillé, les obligeant à se débattre au cœur d’intrigues propres à une humanité blessée.  Le racisme, l’éthique de la presse, la violence des policiers, la pauvreté, thèmes jamais résolus, symbolisés par des êtres engagés, parfois dépossédés, intègres au point d’y laisser leur vie.

Roman publié une première fois en 1992, aujourd’hui présenté avec une nouvelle traduction, révisée par Robert Paquin, Ph. D.
Un grand destin, Lawrence Hill, Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2012, 344 pages.

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

11 mars 2015

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa peau illustrée *** 1/2

L’été prend fin, notre périple de lectures estivales aussi. Avant d’entamer la saison littéraire automnale, on privilégie un roman policier qu’il sera plaisant de lire en pointant le nez vers les nuages, en respirant la brise, en contemplant les arbres, poumons de la nature. Le polar en question se titre Peaux de chagrins, son auteure se nomme Diane Vincent.

Sans crier gare, arrive chez la narratrice, Josette Marchand, son grand et vieil ami mexicain, Alejandro Xochitl, qui a besoin de ses soins. Ils se connaissent depuis une trentaine d’années, se rencontrent une fois tous les trois ans. L’un et l’autre, pour des raisons professionnelles, sont passionnés par la peau. Sandro est un maître tatoueur reconnu, un ethnologue respecté. Après avoir bourlingué à travers le monde, principalement au Japon, il a géré pendant douze ans un poste de conservateur au Musée de tatouage d’Amsterdam. Il s’est marié récemment à Gabriel Marshall, « percussionniste de profession ». Depuis quatre ans, tous deux vivent dans une fermette à Dunbrook, région du Haut-Saint-Laurent, où Gabriel élève quelques chèvres et fabrique des djembés. De son côté, Josette a ouvert un cabinet de massothérapie, boulevard Saint-Joseph. Elle s’est affiliée à Vincent Bastianello, lieutenant-détective, enquêteur-chef au département des « crimes bizarres ». Elle l’assiste sur des meurtres laissant d’étranges marques sur la peau : « mutilations, scarifications, écorchures, brûlures, piqûres ». Ce jour-là, quand Sandro s’abandonne aux « mains magiques » de Josette, l’œuvre sur son dos, signée du Grand Maître japonais Kazuo Oguri, a été ravagée ; le va-et-vient d’un outil tranchant a essayé de biffer le dessin original. Lui, Sandro, ne se souvient de rien.

À partir de ce saccage charnel, Josette Marchand et Vincent Bastianello seront mêlés à une histoire pour le moins sordide. Des disparitions d’hommes adultes, des cadavres de jeunes hommes, les dirigeront vers une ferme, proche de celle de Sandro et de Gabriel, où sous le couvert de camps récréatifs pour ados, se déroulent de mystérieux rites initiatiques. Dans le village, des rumeurs sourdent, peu à peu les langues se délient. Sandro et Gabriel, homosexuels, sont perçus comme « deux gars un peu artistes, mais sympathiques. » Toutefois, le doute plane sur Gabriel que ne quitte plus le jeune Frédéric Groleau. De fil en aiguille, comme le dit Josette, l’affaire se complique quand Frédéric, parti avec Gabriel au Drum Fest de Montréal, est sauvagement assassiné dans leur chambre d’hôtel : les tatouages autour de ses poignets, réalisés par Sandro, ont été écorchés. Pendant ce temps, Gabriel reste introuvable. Plus tard, nous apprendrons que Frédéric détenait des documents compromettants qui, mis au jour par Josette et Vincent, conduiront le lecteur sur une piste redoutable.

C’est comme si la complexité de l’histoire ouvrait quatre voies indépendantes : celles de Sandro et Gabriel, celles de Josette et Vincent. Les protagonistes, chacun de son côté, mènent leur propre enquête sans trop savoir où elle aboutira. Finalement, c’est Sam Lebovich, « un drôle de vétérinaire » des chèvres de Gabriel qui, ayant prononcé quelques paroles sibyllines, révélera à Josette l’existence d’une filière inattendue dans cette enquête : les tatouages faits sur des prisonnières à Buchenwald. L’auteure nous convie alors au cœur d’un drame inoubliable où sera retrouvé l’assassin de Frédéric Groleau, un jeune homme converti au nazisme, Jim Morin.

De croisements en recoupements, comme le dit encore Josette Marchand, sans négliger les rebondissements, l’intrigue ficelée par Diane Vincent est très habile et haletante. Derrière un humour pince-sans-rire et une légèreté de style efficace, l’auteure démontre, sans un brin de morale, combien les adolescents sont vulnérables à tous les idéaux. Il a suffi que Jim Morin se laisse embrigader dans un scénario inextricable, y jouant tous les rôles que des hommes impitoyables attendaient de lui. À travers la voix et les agissements de sa narratrice, Diane Vincent nous fait découvrir un pan horrible du nazisme, l’implacable férocité de ses bourreaux.

Roman policier captivant qu’on ne peut entièrement disséquer tant il est dense. Josette Marchand, la « fouineuse », mêlée aux enquêtes de son coéquipier Vincent Bastianello, ne manque ni d’audace ni de cran. Pour mieux faire connaissance avec le duo fraternel, on recommande la lecture du premier roman de Diane Vincent, Épidermes, publié en 2007 chez le même éditeur.

Peaux de chagrins, Diane Vincent

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

Les Éditions Triptyque, collection « L’Épaulard »
Montréal, 2009, 240 pages


Une critique littéraire de Dominique Blondeau…

16 février 2015

Un patchwork familial…

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau.)

L’été s’en vient, les vacances estivales aussi. On a décidé de déserter la ville, d’apprivoiser la mer, de piétiner le sable ou les galets. Avant de nouschat qui louche maykan alain gagnon francophonie aventurer entre ciel et mer, terre et océan, on a des sentiers à arpenter, ceux de livres dont la couverture ou le communiqué nous inspire. Aujourd’hui, un roman particulier retient notre attention. La marche en forêt, signé Catherine Leroux.

C’est un homme qui entre dans une forêt. C’est une femme amérindienne qui s’enfuit du foyer marital pour vivre dans le bois. C’est une maison qui se dresse « avec entêtement dans un rang presque nu. » Une tache de sang ternit un tapis. Des peupliers, un manteau rouge, le dessous de l’épiderme. Énumérés d’une manière litanique, les personnages et lieux concoctent l’histoire de la famille Brûlé. La forêt est là, telle une métaphore, dissimulant les drames des uns et des autres. Le fil conducteur est perçu par un être qui va et vient comme un fantôme. Et par Alma, l’Amérindienne. Fragmenté à souhait, le récit se déroule à l’orée d’une campagne forestière. Les générations se chevauchent sans aucune altération. Nous passons de Fernand Brûlé et de sa deuxième femme, Emma, à Caroline et Tristan. À Amélie, l’artiste de la famille. Noémie nous apprend qu’elle a été violée par Hubert Brûlé avec qui elle a joué au baseball quand elle était enfant. De Marilou qui élève seule son fils, nous savons peu de son conjoint africain. Justine, épuisée d’avoir aimé un homme récalcitrant, part de Montréal, s’installe à Québec, refuse de travailler à nouveau dans un bureau. Malgré elle, elle s’occupera de Jean, autiste de trente-six ans. Il y a les quatre enfants de Thérèse, décédée un an plus tôt : Jacques, Luc, Normand et Nicole. Eux aussi ont leur histoire plus ou moins trouble, toujours réaliste. Vingt-quatre individus, qu’on ne nommera pas tous, s’entrecroiseront en de courtes séquences, presque des nouvelles. Dans cet éventail qui s’ouvre et se replie, des visages se sont imposés plus éloquents que certains. Nicole et Justine représentent une génération de femmes plus aguerries contre les contraintes d’une époque dans laquelle éduquer un enfant sans soutien parental s’avérait éprouvant. La première a adopté une fillette asiatique, la deuxième aura une fille de Jean. Qu’ils soient d’une génération différente, les hommes accomplissent leur destin sans se poser trop de questions.

Parmi ces femmes et ces hommes déambulant sur la scène gigantesque de la vie et de ses péripéties, Alma porte le roman. Après la mort accidentelle de son mari, elle accouchera de son énième enfant, abandonnera définitivement la maison, s’isolera en forêt puis se rapprochera prudemment de ses semblables. Elle tue des animaux, dort dans des granges, dans des camps abandonnés. Délestée de moult embûches, elle rejoindra le chemin de fer qui « traversera bientôt tout le pays, mais elle ne l’a jamais vu. » Elle parviendra à un campement et, à la faveur d’une bagarre entre le cuisinier et le contremaître, proposera deux lièvres en échange de ses services. Les ouvriers se méfient de l’Indienne, de l’intérêt qu’elle manifeste aux travaux sur le chemin de fer. Douée d’une intelligence aiguë, elle observe les ingénieurs, étudie leurs plans. Elle se passionnera pour le dynamitage du flanc d’une colline qui « entravait le passage du chemin de fer. » À la suite de la mort irrésolue d’un ingénieur, son assistant anglais lui demandera de l’aider, suscitant ainsi bien des rancœurs. Le confort dont elle jouit sera démantelé par la venue d’un nouvel ingénieur qui se révélera un profiteur dont Alma se débarrassera sans scrupules… Pour elle aussi, le temps alourdit ses épaules mais, enrichie d’un acquis inusité, elle se met en route dans le sillon exact que « suivra le Grand Trunk Railway dans quelques années. » Elle se promène de ville en ville avec sa charrette, s’intitule artificier. Elle ira au-delà des Rocheuses, prenant garde à la folie des chercheurs d’or, prêts à trancher la gorge de leur frère pour une pépite. Un soir, installée près d’un lac, un vendeur d’armes à feu lui suggère de partir vers les États du Sud où circulent des rumeurs de guerre. Là-bas, en Indianapolis, habite un fabricant d’armes qui pourrait utiliser ses savoirs. Son nom est Richard Gatling — l’inventeur de la première mitrailleuse… On ne décrira pas les détails sordides qui pousseront Alma à commettre des actes atroces. Proie crédule d’hommes imbus de pouvoir, elle servira leurs desseins plus qu’ils ne l’espéraient. Puis, la guerre loin derrière, blessée physiquement et mentalement, Alma se repliera vers le nord, marchera vers la ferme familiale. La fin est digne de cette femme qui n’avait besoin de personne.

On s’est arrêtée longuement sur le portrait d’Alma pour mettre en relief le rôle qu’elle jouera dans la généalogie de la famille Brûlé. Elle est l’ancêtre rebelle par excellence, celle qui refusait, enfant, de se soumettre aux religieuses, à leur enseignement chrétien. Amélie et Pascal signaleront sa présence ultime. Sur une ancienne photo qu’un ami antiquaire d’Amélie a rapporté de l’Ouest, Alma y surgit telle une figure ancestrale qui ne soulève nul mystère.

Premier roman ambitieux, complexe mais cohérent, que Catherine Leroux offre au lecteur. Une histoire se profilant à coups de sentiments humains, qu’ils soient tendres, violents, inattendus. La vie, la mort se faufilent, se mesurant à l’existence en dents de scie de chacun. Espoir et désespoir. Naissances et oubli de soi quand il s’agit d’intégrer un clan que nous connaissons peu. L’écriture est à la mesure des événements substantiels comblant des êtres épris de civilités : ronde et réfléchie, souvent poétique. Douloureuse. Un talent prometteur duquel on attend beaucoup, pour mieux le cerner dans la multitude parfois discutable des livres québécois.

La marche en forêt, Catherine Leroux
éditions Alto, Québec, 2011, 312 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


%d blogueurs aiment ce contenu :