Le chapelet en famille, par Denis Ramsay…

21 avril 2017

 Petit extrait de mon autofiction…

Je me rappelle le chapelet à la radio que nous récitions en famille.  C’était l’heure platechat qui louche maykan alain gagnon francophonie de notre semaine, le dimanche, en remplacement de la messe.  Certains d’entre vous ne savent peut-être pas ce qu’est un chapelet.  D’abord le mot désigne l’objet qui sert, en égrenant des billes, à compter les « Je vous salue Marie ! » On en récitait cinq dizaines, entrecoupées du « Notre Père » et du « Je crois en Dieu ».  Le chapelet désigne également la prière elle-même.  Cette corvée imposée par notre père était vite expédiée et la diction tournait aux marmonnages.  Même notre père n’y mettait pas une grande ferveur.

Il avait déjà fait du délire mystique.  Dans le garage où je suis né, mais je n’étais pas là.

— Envoyez les petits gars, pissez dans le chaudron.

— Voyons, Alcide !  Pourquoi tu demandes ça ?  T’es-tu encore allé voir la sorcière ?

— Questionne pas, ma femme.  Mais je peux te le dire quand même : c’est pour chasser les mauvais esprits.

Une fois qu’ils avaient tous uriné dans le chaudron, sauf ma mère parce que l’urine de femelle ne convenait pas, mon père mit le chaudron sur le poêle à bois bien chaud.  L’urine s’évapora et la puanteur se répandit dans toute la petite demeure.  Quand ma mère voulut aérer la place, son mari l’en empêcha.

— Maintenant qu’ils sont sortis, il faut pas les laisser entrer.

Ma mère se demandait ce que son mari pouvait bien avoir en tête, sachant très bien qu’il était beaucoup plus fort qu’elle et qu’elle ne pouvait s’opposer à ses projets.  Mon père revint avec des planches, des clous et un marteau.

  — Es-tu viré fou, Alcide ?

Son regard haineux et agressif la repoussa d’un pas.  Il cloua une première planche en travers de la porte, regarda son œuvre et la trouva insuffisante, en cloua une deuxième, un gros 2 X 4 (deux pouces par quatre pouces) de quatre pieds de long, avec des gros clous de six pouces qui entraient en trois coups.  Il venait de bloquer la seule sortie.  Cette fois-ci satisfait de son travail, il lança sur la porte ce qui restait de l’urine bouillie.

— Restez dehors ! dit-il d’une voix très forte.  Il parlait aux esprits qu’il venait de chasser !

Et dire que j’ai manqué tout ça, alors que j’habitais chez mon parrain à Ste-Hélène…

Notice biographique :

L’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Une nuit avec les Hilton, un texte de Denis Ramsay…

14 avril 2017

Une nuit avec les Hilton

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En 1986, je travaillais comme agent de sécurité à l’hôpital Fleury. J’avais atteint ma taille maximale de 5’4’’ et je n’étais pas impressionnant physiquement. J’avais par contre l’orgueil de ma jeunesse, 26 ans, et j’étais apprécié par mes patrons et mes collègues pour ma sagesse. Je me débrouillais bien avec le public : poli, pas trop familier, empathique, mais sans excès, j’avais pour fonction de voir au respect des règlements, au bien-être des patients et à la bonne tenue des patients les uns envers les autres et envers le personnel. Il m’est arrivé de faire du « contrôle physique » et de la « mise sous contention » lorsque des patients étaient agités, mais il s’agissait là du dernier recours et les interventions physiques se faisaient en groupe, soit les deux agents et quelques préposés. Certains agents et certains préposés aimaient l’aspect musclé que requérait parfois ce travail, mais j’avoue que, cette nuit-là, ce type de personnalité aurait provoqué la catastrophe !

J’entrais à l’urgence, du côté des salles d’attente, ce que l’on appelait communément l’admission. Notre bureau se situait entre l’entrée et l’admission. La secrétaire enregistrait l’arrivée du patient, montait son dossier et un agent de sécurité allait porter le dossier sur une pile à la salle de triage, juste à côté. Le temps d’attente variait selon le nombre de patients et la gravité de leur cas.

J’arrivais des étages. J’y avais fait ma ronde, c’est-à-dire vérifier de visu bon nombre de bureaux et de salles inoccupées, de même que deux édifices extérieurs appartenant à l’hôpital. Cette petite marche de santé durait un peu moins d’une heure quand il n’y avait rien à signaler.

— Vous les faites passer devant moi parce qu’ils sont connus !

Je fus ainsi accueilli par un patient impatient qui n’avait aucune blessure apparente, alors qu’un homme en fauteuil roulant avait une jambe en sang, à la suite d’une blessure ouverte au genou. Je regardai attentivement le visage de l’homme et j’allais expliquer à celui qui faisait les cent pas le système de priorité, mais les seuls mots qui sortirent de ma bouche, accompagnés d’un soupir d’exaspération bien marqué furent : « Connais pas ! »

— Pas lui ! Ceux qui sont avec !
— En effet, quatre hommes plutôt costauds voulaient accompagner le blessé en salle de triage et un collègue tentait de leur expliquer qu’une seule personne pouvait accompagner le patient au-delà de cette porte. Ces hommes dans la vingtaine semblaient très émotifs, saturés d’adrénaline et parlaient fort. Et encore, ils ne criaient pas… Il n’y avait pas dans leurs voix cette montée typique vers les notes aiguës. Leur timbre de voix était celui du bœuf mugissant ou du lion rugissant, des voix profondes, gutturales, proches du tremblement de terre. Et ils étaient tous dans une forme physique exceptionnelle. Pas de gringalets ni de petit-gros dans cette famille.

— C’est les Hilton ! me confia le chialeux. Et à ce moment même, je reconnus Dave, Dave junior en fait, plus célèbre que le digne père. De là à dire que Dave junior, le Dave que tout le monde connaît, est indigne ? Faudrait le demander à ses filles. Personnellement, je ne le dirais pas devant lui… Tous ces gaillards avaient le nez cassé des boxeurs, mais mon père aussi a le nez typique de ce sport. Il n’a pourtant jamais fait de boxe. Mais Dave avait un visage bestial. Il faisait peur ! Monter dans un ring contre lui dénotait pas mal de courage ou de folie. En vérité, personne ne voulait avoir affaire à lui…

Mon collègue, Bruno, parlait à l’un d’eux, que nous identifierons comme le plus jeune, Alex. Il semblait plus calme et raisonnable, et il raisonnait ses frères. Moi, je conversai avec Matthew, le plus vieux, et je dus lui avouer que je n’étais pas un amateur de boxe, mais plutôt un fan d’athlétisme, et particulièrement de sprint. « Quand t’es trop petit pour te battre, t’apprends à courir ! » lui lançai-je pour clore la conversation dans la bonne humeur. Car je ne voulais pas me les mettre à dos. Matthew l’avait trouvé drôle.

Récemment, ils avaient fait du grabuge dans un bar près de chez moi, au Beauceron. Il venait probablement de se passer la même chose dans le coin de l’hôpital Fleury, dans Ahuntsic ou Montréal-Nord. Ils ne revenaient pas d’un gala de boxe, mais plutôt d’une bataille de rue, si j’en jugeais par les relents de sueur qui émanaient de leurs corps…

Personne n’avait encore causé de désordre. Nous ne pouvions appeler la police tant qu’ils n’avaient rien cassé, tant qu’ils n’avaient frappé ou menacé personne. Nous pouvions toujours recourir à des renforts à l’interne, ce que nous appelions un « code blanc » à cause de la couleur de l’uniforme des préposés. Après un appel général dans tout l’hôpital, une dizaine de préposés aux bénéficiaires arrivaient en courant et entouraient ceux qu’on leur désignait pour les immobiliser. Ni Bruno ni moi n’avions envisagé cette solution, car ç’aurait probablement passé pour une provocation aux yeux des Hilton.

La solution vint de la secrétaire à l’admission qui appela son ami de cœur qui travaillait au troisième.

— Les Hilton sont dans la salle d’attente, lui dit-elle seulement.

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Dave Hilton, photo RDS

Cet amateur de boxe et fan des Hilton appela ses autres collègues qui affluèrent vers l’urgence avec enthousiasme, mais sans courir. Ils ne se rendaient pas porter secours à des membres du personnel, mais simplement voir leurs idoles. Ils se présentèrent donc un à la suite de l’autre et les Hilton, qui aimaient aussi la gloire et le fait d’avoir des fans, donnèrent des poignées de mains et signèrent des autographes. Les employés formèrent une ligne et les boxeurs manièrent le stylo. Pendant ce temps, leur ami blessé avait été rafistolé et recousu ; il sortit de la salle de triage au moment où Dave Jr signait son dernier bout de papier. Tous, ils nous serrèrent la main, un peu fort, et cette nuit qui aurait pu facilement tourner au cauchemar, se termina dans la joie et le bonheur.

Nous devions maintenant rédiger les rapports… Bruno devait décrire le début de la rencontre et je m’occuperais de la fin.

Nous avions eu toute une frousse, et nous en avons convenu : elle était justifiée…

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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L’effet papillon, un texte de Denis Ramsay…

4 avril 2017

L’effet Papillonalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’histoire commence en Chine avec un papillon.  On dit que si, en Chine, un papillon bat des ailes à un certain moment, cette action peut déclencher une catastrophe en Amérique.  C’est l’effet papillon, façon de dire que tout est interrelié, interdépendant.  Le papillon en question dans cette histoire est une bombycidée, une maman prête à pondre et qui vit dans une ferme à bombyx, le vers à soie.  Elle a déjà commencé, mais s’interrompt, inquiète.  Combien survivront jusqu’au cocon ?  Et après, jusqu’à l’âge adulte ?  Elle n’est pas dupe.  Elle sait bien qu’elle n’est qu’une maille dans un camp de travail forcé.  Le travail continue.  Une lumière à la fenêtre.  Elle bat des ailes pour s’y rendre.  Son dernier œuf tombe en plein vol, parcourt une parabole précise pour aboutir à un endroit incongru :  à l’extérieur.  Il est passé par une fente très mince dans la paroi.  Il manquera donc un œuf à sa récolte et un fil à l’étoffe.

Sans les soins méticuleux des récolteurs, la mère papillon ne donne pas cher de la peau de son petit dernier.  Elle le chasse de son esprit pour s’occuper des centdextuplés restants.  Elle trouve toute la nourriture nécessaire à un battement d’ailes, sans effort et sans laisser ses petits plus d’une seconde.  Ça grouille de vers ici.  Les travailleurs chinois ramassent la manne et amènent la progéniture en un lieu plus propice à leur croissance :  l’orphelinat des vers à soie.  Ils donnent à leur précieux bétail le parfait matériau du « cocooning », car chacune de leur digestion est un ruisseau d’or, qui, uni à d’autres en rivière, coule vers une mer de tissu aux vagues très douces et miroitantes.  Mais il manque un ruisseau, un cocon non récolté, tout juste à l’extérieur.  Une maille est tirée, qui n’a jamais été là.  Personne ne s’en aperçoit.  Le tissu est vendu parmi cent autres, est cousu en joli foulard rouge et vendu à Paul Grégoire.  Il l’achète dans une boutique de l’avenue Mont-Royal, à Montréal, pour sa femme Georgette, à l’occasion du dixième anniversaire de sa demande en mariage.

— Oui !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Ils sont toujours en amour, comme un vieux couple qui baise encore souvent.  Ils n’ont pas d’enfant, pourtant, mais désirent procréer, avoir un bébé à torcher, à toucher et à aimer.  La chambre est prête, remplie de dessins de papillons, car Paul est un collectionneur.

Le bombyx unique prépare son cocon, le dur passage de l’adolescence, dans la chaleur de l’été chinois.  Une branche près du sol et le temps est suspendu pour la transformation.

Paul se prépare à son rendez-vous avec sa femme.  Son cadeau joliment emballé sous le bras, il se dirige vers leur restaurant préféré, une rose blanche à la boutonnière, en signe de reconnaissance…  Georgette est assise seule à une table, dégustant un café au lait et un croissant.  Elle lui sourit ; il s’assoit.  Ils flirtent comme au premier jour, ce jour béni ou Internet les a réunis.  Il lui touche les mains, premier contact.  Elle est belle !

Il déguste un verre de vin et quelques fromages, puis offre à sa belle son présent.  Elle est éblouie par la finesse du tissu, la clarté des couleurs, le dessin.  Tout va bien.  Soudain, elle remarque la faille, la maille manquante !

— Il est bien beau ton foulard, mais il a un défaut !

— Excuse-moi, mais je ne l’avais pas vu.

Il ne le voit toujours pas.

— Tu l’as eu en spécial, j’espère !  Parce que si tu penses me séduire en m’insultant…

Ce soir-là, ils auraient dû concevoir Julie ; tout était prêt.  Georgette était en pleine ovulation et tout en désir.  Mais elle ne le prenait pas et ils ne font pas l’amour.  Julie aurait été une grande chercheuse qui aurait découvert un remède définitif au SIDA.  Sans cette découverte, Pierre Leblond, sidéen, mourra et ne réalisera pas son chef-d’œuvre.

En Chine un enfant chasse un papillon et capture un bombycidé mâle, très rare parce qu’ils ne les laissent pas parvenir à la maturité.  Des ouvrières, dont sa tante, trouvent le fil du cocon et le déroulent pour le tisser.  Si la tante vend le papillon à un touriste ou un collectionneur, elle pourra peut-être manger à sa faim aujourd’hui.  Pierre, frère de Paul, sera heureux de le ramener à Montréal.

Paul et Georgette concevront plus tard, et cette combinaison particulière de gènes produira celui qui deviendra « Yvon le terrible » selon l’appellation consacrée dans les médias, un tueur de masse et en série.  Une de ses victimes s’appellera Diane et aurait dû partager sa vie avec Serge qui se reproduira plutôt avec Lucie, donnant au monde Guillaume, le conquérant des étoiles, qui trouvera la façon de battre la lumière à la course et permettra les vols intersidéraux.

La légende raconte que le chercheur eut son coup de génie en examinant un foulard rouge que sa mère avait trouvé dans un marché aux puces.  « Il manque un fil ! » Sa théorie sera connue sous le nom de « la théorie du fil manquant »…

Quelque part au Mexique un monarque prend son envol.  Un peu trop vigoureusement pour le vent qui l’emporte en direction opposée des autres.  Confusion.  Son sens de l’orientation magnétique lui indique qu’il est dans la mauvaise direction, mais il poursuit.  L’équilibre est tout près et dans la direction de l’Argentine plutôt qu’au Québec, où il aurait dû, normalement, porter ses petits-enfants.  D’une façon ou d’une autre, il ne survivra pas assez longtemps pour voir la terre promise, où qu’elle fût.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe subtil changement rompra l’équilibre des champs magnétiques.  Chaque corps, chaque objet a un champ magnétique, le monarque également.  Nous vivrons une inversion des pôles magnétiques, la première depuis 300 000 ans !  Les outardes ne passeront pas au printemps ; les tortues des îles vertes s’égareront en Afrique.

Tous les moteurs, tous les appareils électriques s’arrêteront au même moment, comme lors d’une explosion nucléaire, semant la pagaille.  Par contre, les satellites, de même que les dix stations spatiales permanentes continueront de fonctionner normalement, hors des caprices du champ magnétique de la Terre.  Et ils prendront alors, durant cette crise particulière, la décision de coloniser les planètes des autres systèmes stellaires.

Un seul battement d’ailes ouvre les choix.  Imaginons deux !

Restons-nous à la maison ou partirons-nous ?

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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L’audition, un texte de Denis Ramsay…

26 mars 2017

L’audition

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Griot

Cette histoire est un fait vécu qui m’a été conté par la compagne du principal intéressé. Je ne sais pas le nom du personnage ; je l’appellerai donc Traoré, Traoré Binaré. Son pays d’origine ? Probablement le Nigéria, ou dans la région, en Afrique occidentale, en tout cas. Mais l’histoire se passe au Canada. Traoré n’a pas dormi de la nuit. Il est très nerveux. Il passe son audition ce matin à Immigration Canada.
Traoré est un réfugié politique. Le régime en place lui a fait comprendre qu’il n’aimait pas la contestation musicale. Traoré est chanteur et il a composé une chanson qui dénonçait l’absence de conscience de la classe dirigeante.
Traoré prit le métro, descendit à la Place des Arts ; le nom lui semblait de bon augure. Il se dirigea au complexe Ti-Guy Favreau, rencontrer les fonctionnaires d’Immigration Canada. Il rencontrait plutôt des commissaires, soit des fonctionnaires qui ont le droit de décision. Ils allaient décider de son cas ce matin dans une entrevue qu’ils nommaient audition. Traoré le prit dans le sens artistique plutôt que juridique, pour se mettre à l’aise. Il avait déjà passé quelques auditions, ici même, à Montréal. Il avait été retenu pour participer au festival africain qui aurait lieu au printemps 1998.
— M. Binaré ? Assoyez-vous.
Il s’agissait d’un petit local anonyme, sans fenêtre. Une table et quatre chaises le meublaient, mais trois chaises étaient du même côté de la table : le postulant citoyen face aux trois commissaires, deux hommes et une femme. L’enjeu était très important pour le postulant. Non qu’il idéalisait « le plus meilleur pays du monde ». Il en connaissait autant sur le Canada que nous sur le Burundi… Il ne voulait simplement pas retourner chez lui où on lui avait promis une condamnation sans procès. Le problème de Traoré, c’est que la population chantait sa chanson sur les barricades, sa balade devenait l’hymne de la contestation, le chant de ralliement.
— M. Binaré, demeurez-vous toujours à la même adresse ?
— Oui…
— Avec Mme Jocelyne…
— Mme Jocelyne, oui.
— Nous avons examiné votre dossier. Nous vous laissons maintenant la chance de vous faire entendre.
— Si je retourne là-bas, je suis mort. De toute façon, ils ne me laisseront jamais chanter de nouveau, ce qui revient presque au même.
— Pouvez-vous nous chanter la chanson litigieuse ?
— Là ? Maintenant ? Ici ?
— Oui ? Y a-t-il un problème ?
— Non. Pas de problème.
Il en voyait plusieurs : une atmosphère trop sèche et poussiéreuse, pas de musicien, pas même un petit tambour pour s’accompagner, et un public très restreint. Il s’exécuta néanmoins. Le grand Africain chanta haut et fort, avec émotion et sans fausses notes ; il était un professionnel. Il ne reçut aucun applaudissement, que d’autres questions.
— Est-ce là la seule chanson à votre répertoire demanda la femme ?
— Je ne vivrais pas vieux avec une seule chanson !
Traoré s’en était voulu d’avoir si franchement livré sa pensée. La docilité face à la machine gouvernementale était un réflexe de survie pour un Africain. Elle souriait… bizarre !
— Bien sûr. Quel genre de chansons chantez-vous habituellement ?
— Du folklore Haoussa, des chansons de fête et des chansons d’amour.
— Pouvez-vous nous en chanter une ?
— Une chanson d’amour ? Oui, je peux.
Il pensa à Jocelyne qui l’attendait chez lui, chez elle, chez eux, ici au Canada. Il regarda la commissaire droit dans les yeux, s’imaginant vouloir la séduire. Et il livra son art a capella, dans ces conditions exécrables, car il était un artiste de la voix, comme son père et son grand-père avant lui. Dans la culture de son peuple, ce talent, transmis sur trois générations, lui octroyait le titre convoité de « griot ». Une fois sa prestation terminée, il salua. Les commissaires s’échangèrent quelques mots à voix basse et quelques notes manuscrites. Finalement, celui qui devait être le chef se leva et tendit la main à Traoré.
— M. Binaré, bienvenue au Canada !
C’était réglé. Le nouveau citoyen trépignait de joie ; il était heureux. Il n’aurait jamais cru pouvoir entrer dans ce grand pays froid pour une chanson… ou deux !

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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L’oncle Wilbrod, Petits extraits de mon autofiction, par Denis Ramsay…

9 mars 2017

Le petit guenilloualain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 Octobre 1968.  J’ai huit ans et je suis en troisième année.  J’aimais l’école et mon frère Alain la détestait.  J’étais un premier de classe alors que mon frère se complaisait en fond de grille.  Nos parents nous avaient littéralement abandonnés et, parmi les choses que deux petits gars ne considèrent pas comme prioritaires, le lavage des vêtements ressort au premier rang, d’autant plus qu’une boîte de savon valait bien un pain et une pinte de lait, soit notre nourriture pour une semaine…  Ce matin-là, je n’avais plus de linge propre à me mettre.  Comme mon frère ne comprenait pas mon désir de suivre des cours plutôt que d’intimider les voisins, il me trouva un vêtement un peu moins sale que le reste de la brassée : un haut de pyjama dont l’odeur n’était, selon son nez, pas aussi rebutante que le chandail que j’aimais.

— J’ne suis pas pour aller à l’école avec ça ; c’est un haut de pyjama.

— Personne ne va s’en apercevoir avec des pantalons ordinaires.

Je n’étais pas convaincu, mais j’étais prêt à faire l’essai puisque ce matin, on avait le cours de math, et les maths, c’est tellement rassurant.  On peut compter sur les mathématiques pour fournir une réponse claire à la même question, une stabilité dans ma vie.  Je mis donc mon pantalon pas très propre et le fameux haut de pyjama et me dirigeai vers l’école Ste-Famille.  Je marchais en me traînant les pieds et en regardant par terre, espérant devenir invisible, ayant trop honte pour exister vraiment.

 J’étais le fantôme de ma propre enfance, un garçon de huit ans qui déambulait sans autre but qu’un prochain repas et une bonne note à l’examen.  Mon frère m’avait bien certifié que personne ne s’apercevrait de mon étrange accoutrement.  Pourtant, juste au coin de la rue, le premier ami que je rencontrai m’interpella gentiment.

— Heille !  T’es pas réveillé toé à matin !  Tu portes encore ton pyjama !

Je me regardai comme si je voyais pour la première fois ce vêtement de nuit et, sans le moindre commentaire, je retournai chez moi pour ne plus revenir avant le mois de mai, pétri de honte et d’amertume.

Ma tristesse infinie plombait mes pas et me brisa le cœur.  Aucune réaction de la part de l’école ; personne n’est venu frapper à ma porte.  Jusqu’à ce jour précis, mes notes excellentes m’immunisaient contre toute intervention des services sociaux.  J’avais de bonnes notes, donc j’allais bien et surtout, l’école allait bien…

 Les vêtements de l’oncle Wilbrod

 Quatre ans plus tard, je suis en famille d’accueil depuis un peu plus de trois ans.  Je me dois d’être rentable, de rapporter.  En ce qui a trait aux vêtements, les services sociaux donnent quelques dollars chaque saison pour m’habiller de vêtements neufs.  Cette famille d’accueil préfère garder l’argent pour leur enfant et accepter tout vêtement usagé donné pour moi.  Donc, plutôt que de recevoir du linge usé par ma propre famille, je recevais et portais des guenilles de leur parenté.

L’année de mes douze ans, en 1972, leur oncle Wilbrod est décédé.  L’oncle Wilbrod était petit et ses héritiers m’avaient laissé une grosse boîte de vêtements.  Je vous signale que l’oncle en question était né en 1899 et mort en 1972, ce qui lui faisait un retentissant 73 ans au moment de sa mort !  La taille était à peu près la bonne, la mode, très en retard.  Le velours cordé était à l’honneur, dont le manteau et le bonnet du style « Séraphin Poudrier ».  Déjà que j’étais petit et que je venais de sauter une année, être aussi mal attriqué n’allait pas m’aider à me faire des amis !

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMais le pire, c’était les souliers.  Comme mes espadrilles étaient en fin de course, j’en espérais de nouvelles avec l’argent des services sociaux.  Je reçus plutôt une vieille paire de souliers très pointus et, pour être sûr que tout le monde les remarque, ils étaient en cuir patin, un cuir très brillant.  Et comme mes vieilles espadrilles m’ont justement lâché la même semaine, j’ai dû pratiquer mes sports chaussé de ces souliers à la semelle lisse, plus propices aux planchers de danse qu’aux terrains de jeux.  Au départ d’un sprint, discipline dans laquelle j’excellais, je pris du retard en « spinnant », en courant sur place, pendant que les autres décollaient.

Notice biographique :

L’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Première année du primaire, par Denis Ramsay…

28 février 2017

Première année du primaire : petit extrait de mon autofiction…

J’ai commencé ma scolarité à l’école Christ Roi sur la rue Alexandre à Sherbrooke en alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec 1965. Bizarrement, mes frères m’avaient appris l’alphabet et les nombres jusqu’à mille. Malheureusement, j’ai lâché l’école, au niveau d’une maîtrise en droit social et du travail. Mais j’ai l’impression d’avoir décroché à chaque niveau. Techniquement, c’est le cas. J’ai décroché et raccroché en troisième année, en 4e secondaire, au CÉGEP, au Bac, et finalement en maîtrise où je n’ai pas raccroché. Mais l’école a été une des rares stabilités dans ma vie. Quelqu’un m’a déjà dit : « L’intellectualisme t’a sauvé la vie. »

Chercher un sens à ma vie a donné un sens à ma vie.

L’école était le seul endroit où j’étais valorisé, le seul endroit où on me nommait. Je n’avais jamais une note en bas de 90 %. Vous connaissez des enfants qui ont un trouble de la concentration ? Moi, c’était tout le contraire. Je n’avais pas besoin qu’on me répète ; je comprenais toujours du premier coup. Sauf que j’étais gêné. À ma première journée d’école, j’avais une grosse envie de pipi quand la maîtresse parlait. Je me suis levé et je suis allé lui demander, en avant de la classe avec une option sur la porte de sortie.

— Madame ? Est-ce que je peux aller aux toilettes ?

Et là, j’avais tellement envie que je me suis lâché. La maîtresse a vu ça. Elle m’a pris par la main et m’a tourné vers la classe.

— Là, là, quand vous voulez aller aux toilettes, attendez pas de faire pipi dans vos culottes comme lui, là, là.

Dès qu’elle m’eut lâché la main, je me dirigeai aussi vite que possible vers la toilette. Comme j’avais évacué une partie de mon envie, je réussis à fermer le robinet. Mais mes bobettes étaient irrémédiablement trempes. Je m’enfermai dans les toilettes pour finir mon pipi. Et tordre mes bobettes au-dessus du bol. Et essayer d’essuyer l’urine sur mon pantalon, avec du papier de toilette qui se désagrégeait. Je remis mes bobettes avec du papier de toilette à l’intérieur pour me tenir les organes au sec. Je me lavai les mains au lavabo. J’ai un souvenir précis de ce moment, où je me lave les mains : l’odeur du savon. C’était la même à la poly, au CÉGEP et à l’UQAM, comme si une odeur avait négocié un monopole sur les moments où je me lave les mains dans une école. Je suis retourné à ma place. La maîtresse s’attendait peut-être à ce que je demande à m’absenter. Non. Chez nous, c’était sans intérêts. Je suis resté et j’ai séché sur mon banc d’école, en écoutant attentivement tout ce que disait la prof. Malgré la honte qu’elle m’a foutue, j’ai tout de suite aimé l’école. J’étais avide d’apprendre ; je le suis toujours.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec L’heure du dîner. Je pouvais manger à la cafétéria si j’avais de l’argent ou un lunch, mais je n’avais ni l’un ni l’autre. Je retournais donc chez moi, trouver quelque chose à manger ou faire semblant, quitte à retourner encore plus affamé en classes l’après-midi. À ma première journée d’école, il n’y avait personne pour me faire à dîner, pour m’accueillir, me demander comment ça avait été. Il m’était arrivé ce qui pouvait arriver de pire dès ma première journée d’école : pisser dans mes culottes devant tout le monde ! Dure de faire plus faux départ. Et la maîtresse qui me fout la honte devant tout le monde ! Mais je me suis vengé. Je n’ai plus jamais fait pipi dans mes culottes et j’ai obtenu les meilleurs résultats dès mes premiers bulletins.

(Nous souhaitons la bienvenue à Denis Ramsay qui devient un chroniqueur régulier du Chat Qui Louche. AG)

Notice biographique :

L’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sire, un texte de Denis Ramsay…

2 septembre 2016

Sire

— Sire, le peuple est dans la rue ! chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

— Ah oui ?  Et notre sécurité ?

— Assurée par la garde nationale.

— Et la troisième division ?

— À vos ordres !

— Alors ?

— Je voulais vous annoncer que le peuple est mécontent de vos politiques économiques…

— Ah oui ?

— Oui, Sire.

Le commando était prêt.  Ils étaient prêts aussi, les membres du commando :  Hervé (Her), Brigitte (Bri), Nestor (Nes) et Djangord (Dan).  Ils voulaient faire sauter le poste de police, qui servait également de poste de commandement aux forces armées.  La foule vibrait, était fébrile, en colère.  Elle avait faim.  Leur niveau de vie avait dramatiquement baissé l’année précédente, passant du troisième au cent vingt-troisième rang mondial, avant le Rwanda…  La politique ultra libérale envers les capitaux, et les capitaux seulement, avait labouré le terrain pour la guerre civile.  La foule n’approuvait pas une société sans salaire minimum !

Quelques radicaux, et un commando.  Ils étaient dans le petit camion, petits dans le camion.  Chacun avait sa veste C-4, avec détonateur au bout des manches.  Ils mourraient ce soir ; ils le savaient.  Ils allaient tuer aussi.  La foule allait affronter l’armée.  Eux tentaient simplement de réduire les forces répressives avant l’affrontement.

— Sire, le peuple est dans la rue !

— Ah oui ?  Et notre sécurité ?

— Assurée par la garde nationale.

— Et la troisième division ?

— À vos ordres !

— Alors ?

— Oui ?

— Faites-la venir.

— Ici ?  Dans la capitale ?

— Et la deuxième aussi.

— La deuxième contrôle le secteur sept, où ont débuté les troubles.

— Ah oui !  Les troubles…

La foule était agressive, arrachait les parcomètres et tout ce qui formulait une interdiction.  Elle réclamait, exigeait, ne demandait pas, ne mendiait pas.  Quelqu’un cria RÉ-VO-LU-TION et la foule reprit le cri.  Évaluation :  500 000 personnes…

— Sire, le peuple est dans la rue !

— Ah oui ?  Et notre sécurité ?

— Assurée par la garde nationale.

— Et la troisième division ?

— Arrivée, elle prend position autour du palais.

— Bien.  D’autres problèmes ?

— Le ministre de l’Intérieur désire vous voir.

— Le sinistre de l’intérieur ?  Pourquoi ?

— Quatre bombes viennent de sauter au quartier général de la garde nationale.  Les troubles…

— Les troubles ?  Ah !  Oui.

La foule arrivait dans les jardins du palais.  Derrière les buissons, les tireurs d’élite de la troisième division.  Ils n’avaient pour l’instant que des balles de plastique.  La foule piétinait les plates-bandes du pouvoir, égorgeait les œillets.  Première salve.

— Sire, le peuple est dans la rue.

— Je sais, mon cher ministre.  On me l’a déjà dit.

— Que devons-nous faire ?

— Prendre un verre et laisser votre ministère s’en occuper.  Vous vouliez tant ce pouvoir.  Vous l’avez maintenant et ne m’incommodez plus avec les troubles, sauf quand ils seront finis.  À moins que vous ne soyez pas compétent…  Voici justement le ministre de la Famine !

Les épiceries étaient pillées, les restaurants, réquisitionnés.  Cantines populaires !  Les tambours reprirent le rythme des tambours de guerre amérindiens.

Pam-pam-pam pamp Pamp-pamp-pamp pamp.

Le rythme habitait toute la scène.  Une direction.  Une invasion.  La troisième division attendait la manifestation, baïonnette au fusil.  Il ne restait plus d’équipement antiémeute inutilisé.

— Sire, le peuple est dans les jardins.

— Il est las de la rue ?  Et notre sécurité ?

— Encore assurée.  Mais nous avons prévu vous évacuer.

— Comme un déchet ?  l’interrompit de façon stridente le président.

— Votre présence attire les foules.

— Merci.  Je le savais.  Où est la sortie ?

— Par l’arrière.

— Comme un voleur…

Le palais vide fut pris d’assaut malgré quelques éventrés.  Les cadavres étaient portés à l’intérieur en procession.  La foule se disciplinait comme un rouleau compresseur.  Le commandant de la troisième division attendait l’ordre de tirer à vraie balle, mais le pouvoir se sauvait.  Il avait déjà perdu trois hommes tués à coups de pied.  Avoir des missiles téléguidés avec une précision de 92 % et se faire battre à coups de pied !  Il n’y aurait pas de médailles dans cette sale guerre.

— Sire, le peuple est dans le palais.

— Si je leur parlais, ils comprendraient.

— Je ne crois pas, Sire, c’est du peuple qu’il s’agit.

— Il s’enfuit ! scanda la rumeur.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLe mouvement de foule s’élargit tout d’un coup et certains courraient déjà vers l’arrière de l’imposant édifice.  Il s’enfuit.  Un hélicoptère attendait.  Et les soldats avaient de vraies balles.  Première Salve.  La foule portait de nouveaux morts, mais avançait toujours.  L’hélicoptère s’envola, le pouvoir à son bord.

L’appareil survola la scène.

— Mais qu’est-ce qu’ils veulent à la fin ?

— Votre peau, je crois, Sire…

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Le ministère de l'Amour, un texte de Denis Ramsay…

25 mai 2016

L’amour… !

Il n’était plus qu’un seul pays dans le monde magique, un pays magnifique où lesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec choses rares étaient rares. La richesse régnait en maîtresse inassouvie, car elle créait son propre besoin. L’industrie, la science et l’art s’évertuaient à combler ce manque farfelu de ce qui n’est pas, de ce qu’on n’a pas. On recyclait les détritus en or et objet précieux. On fabriquait des bébés en santé et du sexe désiré. On montait des spectacles où le drame des personnages égayait nos bonheurs sans saveur.
Ce pays, le dernier magique, était gouverné par l’enfant-roi et ses ministres, lui qui ne pensait qu’à s’amuser, leur laissant la tâche de gérer. Mais le pays sans ennemis se portait bien ; on y cueillait le soleil comme le blé.
Parmi les rares richesses qui manquaient d’abondance, l’amour était des plus précieux. On créa donc un ministère, le ministère de l’Amour, pour trouver la façon la meilleure de distribuer ce fruit de la vie. Car, bien qu’on le trouve un peu partout, on ne pouvait le cultiver ni le produire de son travail. On désigna à cette fonction celle qui parut dans le royaume la plus désirable, car on croyait entre l’amour et le désir une vague parenté.
Madame la ministre était de ces femmes à la beauté profonde, au charme fragile et au feu ardent vacillant. Elle recevait les représentants des trois secteurs, l’industrie, la science et les arts, car, ainsi en était-il décidé, un seul des trois recevrait tout l’amour disponible. Elle seule déciderait.
Les trois hommes entrèrent dans son bureau, saluèrent la belle dame puis s’assirent sur les trois uniques chaises qui meublaient la pièce. Le scientifique était un homme du bel âge, mince et élancé, portant lunette et sarrau. L’industriel, homme d’un âge avancé sans être un vieillard, portait un complet d’élégance. L’artiste, en l’occurrence un poète, était jeune et ne portait, outre ses vêtements de tous les jours, qu’un sourire aimable.
La ministre, dont une cascade de cheveux tombait sur un tailleur impeccable, se leva et parla.
— De toutes les choses précieuses en ce royaume l’amour est le plus rare. Le roi et ses ministres ont décidé qu’il ne valait rien de n’en donner qu’une parcelle à tout venant. Vous devez donc, à tour de rôle, me dire ce que vous en ferez. Mon choix sera le dernier !
L’industriel prit la parole le premier. Il sortit de sa mallette un dossier complet où les chiffres s’alignaient comme des colonnes de fourmis.
— Nos centres de distribution sont les seuls à pouvoir répartir ce bien dans tous les coins du pays. Nous pouvons le vendre sous différentes formes et formats, à offrir en cadeau pour les fêtes, ou à garder précieusement à l’abri comme un investissement. Bien sûr, le prix serait assez élevé, mais, comme chacun voudrait avoir sa part, chacun travaillerait plus et mieux et le pays s’enrichirait. Si on ne peut découvrir son procédé de production, on peut toujours fabriquer des succédanés, du quasi-amour, que tous pourraient s’offrir à prix moindre. Ainsi chacun aurait selon son mérite.
— Très bien. C’est tout ?
— Oui. Je vous laisse ces documents pour que vous preniez une décision éclairée en notre faveur.
— Merci.
Le scientifique se leva ensuite, moins sûr de lui devant cette femme impressionnante que devant ses étudiants ou ses collègues. Il manipula son écran portatif où apparurent des schémas et des graphiques.
— Nous effectuons en ce moment des recherches sur ce produit. Nous n’en connaissons pas la nature exacte et ne pouvons le reproduire en laboratoire. Nos connaissances actuelles nous portent à penser que bon nombre de maladies de l’âme sont dues au manque d’amour. Nous aimerions donc expérimenter chez nos sujets les plus atteints un vaccin qui permettrait d’insensibiliser, ce qui comblerait mieux leur carence que les doses restreintes que nous leur donnons présentement. Ainsi, l’amour pourrait être utile à ceux qui en ont le plus besoin.
— C’est tout ?
— Oui. Je vous laisse mon appareil. Son utilisation est fort simple et il contient un rapport de nos recherches jusqu’à ce jour.
— Merci.
Le poète ne parlait pas et regardait la dame qui en ressentit quelques troubles.
— Et vous, que feriez-vous de tout l’amour du pays ?
— Je le donnerais au Roi pour qu’il le donne à ses ministres. Je le donnerais aux parents pour qu’ils le donnent à leurs enfants. Je le donnerais au cultivateur, pour qu’il le donne à sa terre. Je le donnerais à l’ouvrier pour qu’il le donne à son travail. Je le donnerais aux amants pour qu’ils l’échangent à chaque baiser. Je le donnerais aux naissants pour qu’ils le donnent aux mourants. Je le donnerais au cœur pour qu’il le donne à l’esprit.
— D’accord. Mais vous, que prendrez-vous ?
— Moi ? Je ne prendrai rien de ce qui n’est pas donné. Vous parlez de distribuer au mérite ou au besoin. Qui sommes-nous pour juger du mérite ou du besoin ? Si je donne à celui qui le mérite, l’autre sera dans le besoin. Si je donne à celui qui en a besoin, l’autre voudra le mériter. Car l’amour, voyez-vous, a la curieuse propriété de ne pas déposséder celui qui donne. Le don d’amour produit l’amour. Je dis simplement : « Laissez l’amour où il est, ne le prenez plus. Cultivez le jardin, mais ne récoltez pas. »
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe scientifique et l’industriel étaient heureux. Si l’artiste ne voulait pas de ce bien précieux, peut-être pouvaient-ils se séparer ce qui reste. Mais la ministre était désemparée. Elle était de celles qui accordent souvent plus d’importance à ce qui n’est plus qu’à ce qui est. Sa décision serait difficile. À qui donner cet amour qui ne lui appartenait pas ? Elle ressentit tout d’un coup le besoin d’en garder un peu pour elle-même…
— Et vous ne présentez aucun document à l’appui de votre demande ?
Le poète glissa à la ministre un simple petit papier. Il n’y avait que trois mots…
« Je vous aime. »

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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L'anévrisme, un récit de Denis Ramsay…

12 mai 2016

L’anévrismealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Juin 2001. Un vendredi, le premier du mois. La veille, j’avais reçu un appel positif pour un travail à la RAMQ. Le processus pour décrocher un emploi dans la fonction publique est un véritable parcours du combattant. J’avais réussi et je commençais lundi. En ce vendredi matin, il était prévu d’aller au Parc Régional avec ma compagne et son fils de cinq ans. Mon amoureuse m’appela vers 9 h, car j’avais promis… La journée paraissait très belle de leur point de vue, mais je ne pouvais honnêtement faire semblant que tout allait bien. Je me sentais très, très mal, horriblement mal. Je n’avais aucune autre priorité.

Un événement était survenu durant la nuit ou en me réveillant ce matin-là, mais je ne me sentais pas bien. Un mur ! Un mal de tête hallucinant. Un 12 sur 10 ! Je n’avais pas bu d’alcool depuis plus de dix ans, mais je me sentais comme un lendemain de cuite au niveau des intestins. Direction : la clinique médicale. Je me sentais mal. Un médecin m’examina et me diagnostiqua une gastro-entérite et me prescrivit un médicament. Mais son médicament soigna uniquement le système digestif. Pour le mal de tête, un détaillant en fines herbes me prescrivit deux gros joints de cannabis. Je me sentis à peine mieux. J’ai passé ma fin de semaine à me traîner de la chambre jusqu’à la cuisine pour les repas. J’ai regardé quelques heures de télé sans intérêt. Je n’arrivais pas à m’intéresser à quoi que ce soit. Lundi matin, nouveau boulot. Je m’y présentai avec un enthousiasme mesuré. J’étais fier et content de m’être trouvé un job payant, mais j’étais très malade. Je fis mon bon élève au cours de la formation, mais dès que la formatrice disait « pause », je m’étendais sur le bureau jusqu’à « On va recommencer maintenant », où je me relevais.

Ambulance

Le jeudi, nous sortions de notre petit local et nous allions sur le plancher, regarder par-dessus l’épaule d’un fonctionnaire confirmé. Des étourdissements attaquaient mon équilibre et je m’appuyais constamment en respirant profondément comme un dormeur. La formatrice s’en aperçut.

— Peut-être, Denis, si tu ne te sens pas bien, tu pourrais aller à l’hôpital.
— C’est ce que je vais faire.

Et je suis parti, mais plutôt que de me rendre directement à l’urgence la plus proche, je me suis rendu chez moi, me faire à souper et prendre ma douche. Une fois bien propre et rassasié, j’ai appelé le 911. Par quatre fois, j’ai dû appeler à la suite de holdups. Ce jeudi du début de juin 2001, mon urgence était bien plus grande.

— 911, bonjour ! Comment puis-je vous aider ?
— J’ai besoin d’une ambulance. Je ne me sens vraiment pas bien.
— Quel est votre problème, monsieur ?
— J’ai un mal de tête hallucinant ! Je me sens très faible. J’espère avoir la force de me rendre à la porte pour l’ouvrir. Ça va très mal !

Il fallait que le préposé au 911 comprenne que je ne demandais pas une ambulance pour un mal de tête ordinaire…

— Je comprends monsieur, je vous envoie une ambulance.
— Merci. Je vais ouvrir la porte.

Et je suis parti la déverrouiller. Toujours une bonne idée de déverrouiller la porte quand tu attends des secours. Le téléphone sonna.

— Oui, allo ?
— Bonjour ! ai-je entendu d’une voix pimpante de vendeuse de n’importe quoi qui ne veut que me harponner.

Et là, elle me demanda : « Vous allez bien ? »

— NON, répondis-je.
J’avais mis dans ce seul mot toute ma douleur, mon attente, mon stress, ma peur.
— Désolée de l’apprendre !
Et elle raccrocha !

Le temps de raccrocher moi-même et on frappa à la porte. Deux employés de Statistique Canada voulaient me questionner pour que je devienne une statistique.

— Désolé, mais je n’ai pas le temps. J’attends l’ambulance.

La face du plus proche individu changea pour devenir un visage décomposé par la douleur, la crainte et la sympathie pour ma personne. Son collègue et lui-même disparurent dans le couloir. Je refermai la porte (sans la barrer) et traînai ma carcasse jusqu’à la porte-fenêtre, pour voir arriver l’ambulance. Délais de trois minutes. L’ambulance arriva et je décidai de descendre d’un pas vif à sa rencontre. « Nul besoin de sortir la civière ; le client arrive à pied. » Direction Hôpital Pierre-Boucher. Première promenade en ambulance. Comme je l’avais remarqué dans les hôpitaux où j’ai travaillé, les ambulances étaient traitées en priorité. Je n’ai jamais changé de civière ; je suis resté sur la civière de l’ambulance. Il y avait aussi un stagiaire, un troisième personnage pour prendre soin de moi. Un radiologiste m’a passé un scan et a détecté une masse suspecte au cerveau.

Hôpital-Charles-Lemoyne

Deuxième promenade en ambulance. Transporté à Charles-Lemoyne, un peu plus vite que la première fois. Ils ne se rendaient plus sur un appel pour « mal de tête ». Ils avaient un premier résultat à défaut d’un diagnostic final. La situation était réellement grave. Le deuxième hôpital affina l’analyse et m’annonça que j’avais une rupture d’anévrisme au cerveau. Un jeune médecin m’aborda ainsi :

— Là, t’as : une chance sur trois de mourir tout d’un coup, une chance sur trois de tomber dans un coma profond et d’en ressortir avec des séquelles et une chance sur trois de t’en sortir intact.

— Je vais prendre la troisième ! ai-je répondu.

Comme si j’avais le moindre contrôle. Cette troisième possibilité devint le plan A. Il n’y eut jamais de plan B…

Le jeune médecin de l’urgence m’annonça une autre nouvelle tout aussi surprenante.

— Votre femme et votre mère sont arrivées.

Ma compagne s’était présentée comme ma femme. Avait-elle des projets pour moi ?
Ma mère, de son côté, avait deux anévrismes, un au cerveau et un au ventre, mais aucun ne s’était brisé. Un anévrisme est une faiblesse dans la paroi d’une artère. C’est comme une « balloune » dans une chambre à air de vélo. Ceux de ma mère résistaient, mais le mien avait explosé, badigeonnant de sang la matière grise à proximité.

— J’ai la même chose que toi au cerveau, mais le mien a pété.

Et pour arranger le tout, ma compagne avait eu très peur de perdre sa mère, deux ans auparavant, d’une rupture d’anévrisme, justement.

— Nous allons vous transférer à Notre-Dame. C’est là que nos profs opèrent. C’est les meilleurs.

Comme il y avait déjà trois personnes, à part moi, dans l’ambulance, il ne restait plus de place que pour une seule personne, en l’occurrence, ma mère. Celle qui s’était donné le titre de « ma femme » devait prendre le taxi et nous rejoindre. Troisième promenade en ambulance, toujours sur la même civière ! J’arrivai à l’Hôpital Notre-Dame. Je fus ausculté par un médecin de l’urgence. Il discuta avec les ambulanciers et lut le dossier laissé par ses prédécesseurs. Le patient avait besoin d’un neurologue et probablement, éventuellement, d’un neurochirurgien. Le patient, tout d’un coup, eut besoin de sommeil et je m’endormis. Je me réveillai pendant qu’un ange m’examinait. Pendant une seconde, j’ai réellement cru avoir trépassé et être en un lieu idyllique. L’ange qui me regardait était une jolie interne en neurologie, la Dre Édith Marcoux. Mais quand je remarquai le toit de la pièce où j’étais, un faux plafond d’édifice public, j’ai dû me rendre à l’évidence que j’étais encore vivant.

Je fus hospitalisé puis opéré par le Dr Jean-Louis Caron. Ma blonde avait beaucoup insisté auprès de mon neurochirurgien pour savoir quelles étaient mes chances de survie. Après qu’elle eut promis de ne pas me le révéler, il convint que j’avais une bonne chance sur cinq.

— Il a une chance sur cinq de mourir ?
— Non. De survivre…

Ma blonde ne voulait pas devenir veuve, alors, elle me quitta la veille de mon opération. Pas le temps pour une peine d’amour.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecL’opération eut lieu et fut un succès. Le Dr Caron préleva deux centimètres de veine sur la tempe ; il m’ouvrit le crâne, avec adresse et délicatesse, à l’aide d’une petite perceuse et d’une minuscule scie. Une fois le cerveau exposé, le sang qui s’était échappé de l’artère fut épongé et le génie du système nerveux, le magicien des vaisseaux sanguins, combla le vide laissé par l’artère éventrée grâce à ma veine frontale. Je voguai pendant deux semaines sur le fait d’avoir accepté la mort tout en ayant la conviction profonde, la certitude, que j’allais vivre.

Quand j’avais seize ans, je disais que j’allais mourir décapité à quarante et un ans. L’âge correspondait, la région du corps également, mais je m’étais trompé. Assis sur mon balcon, de retour chez moi, j’ai eu l’absolue prescience que j’étais exactement au milieu de ma vie. 41 X 2 = 82.
Je suis encore vivant !

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Traduction à la Saint-Valentin, un texte de Denis Ramsay…

14 avril 2016

Traduction à la Saint-Valentin

Petite histoire de Saint-Valentin qui ne finit pas bien sans pour autant finir mal.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

1993… Un 14 février, dans la serre intérieure du CÉGEP Maisonneuve… Disons d’abord que j’ai terminé mon CÉGEP en 1980. Mai 80, vous vous souvenez ? Treize ans plus tard, je tenais une table d’information publique sur une association jeunesse dans la serre centrale qu’enserraient des locaux plus conventionnels et que surmontait un toit qui laissait passer la lumière et débordait de plantes. La notion de « jeunesse » s’étirait jusqu’à 35 ans dans cette association, et j’en avais 33. On voulait offrir une alternative aux bars en organisant des soirées sans alcool. Il y avait beaucoup de monde et toute sorte de monde. Ajoutez le bilinguisme de l’événement et vous avez une idée de l’atmosphère très fébrile juste de l’autre côté de la porte à cause de la musique, mais très zen de mon côté. J’étais assis à une table avec des dépliants, des « flyers », annonçant nos événements futurs. Un hurluberlu que je connaissais, André, entra dans l’espace jardin et dix secondes de musique tonitruante le suivirent par l’ouverture de la porte. Nous avions probablement le même âge. Sauf qu’on pourrait décrire le personnage en disant simplement qu’il s’était enfargé les pieds dans les années soixante. Les cheveux longs, retenus par un bandeau de cuir, comme moi à quinze ans. Une chemise indienne et un jean usé complétaient le portrait, si on ajoutait le sac en macramé qu’il trainait toujours comme une sacoche.

Soudain, surdose de musique : Styx, « suite Madame Blue » nous fit tourner la tête. Un magnifique visage apparut dans l’embrasure nous révélant une jolie jeune femme souriante dans la vingtaine. Elle regarda un peu partout avant d’entrer et de nous dévoiler son corps superbe, moulé par un jean et un chandail. Elle avait un petit quelque chose de Marilyne Monroe. J’étais séduit alors qu’André était carrément en rut.

— Bonjour ! aborda-t-il, un peu fort et très maladroitement, comme si l’incarnation de ses plus sublimes fantasmes se tenait devant lui, ce qui était le cas.
— Hi ! répondit-elle en me regardant.
— Hi !
Et je lui présentai mes flyers.
Are you alone ? demanda maladroitement André.
Isabelle le regarda avec un gros point d’interrogation.
Are you single ? ai-je traduit.
Yes, me répondit-elle avec un beau sourire, à moi seul destiné.
My name is André, intervint André.
And yours ? me demanda Isabelle.
— Denis.
Je tentai de lire son nom sur un petit carton épinglé à un sein juste bien porté. Elle suivit mon regard.
— Isabelle.
— J’ai écrit un livre de poésie ; ça te tenterait-tu de le lire ? fit André, qui s’imposait.
Je traduisis automatiquement.
— He said : « I wrote a book, poetry. Do you want to see it ? »
Yes…
Isabelle, I just translated. The question came from him. And your answer is ?
— No.
André avait compris malgré son anglais très limité. Mademoiselle Isabelle ne comprenait pas du tout le français et n’était pas intéressée à la peau et zizi d’André.
I thought that you wrote a book.
— I did, ten years ago, a book for children.
— I would like to read it.
— In French ?
— Why not ?

Et elle retourna dans l’autre pièce – le vivoir pour ceux qui sont allés à Maisonneuve – où la musique l’engloutit.

— Mais qu’a-t-elle dit ?
— Qu’elle lirait bien mon livre…
— Et le mien ?
— On n’en a pas parlé.
André était déçu. Il décida de la suivre dans un gros rock qui sortait du vivoir.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe me retrouvai seul dans le silence vert. J’eus quelques visiteurs qui cherchaient surtout la tranquillité. J’ai même surpris un baiser dans un coin discret… Mon remplaçant me releva à 20 h et je suis parti me brasser les neurones dans la boite à musique. Je traversais la piste de danse en me dandinant, car je suis un piètre danseur, et je rencontrai Petit Jean mon bon ami du temps. Je lui fis part de ma rencontre. Juste comme je terminais mon récit, Isabelle apparut, belle et candidement sexy. Elle m’enlaça. Je sentis ses seins sur ma poitrine, son bassin contre le mien, sa cuisse qui remontait en stimulant mon érection. Puis elle me dit à l’oreille : « Bonsoir, Denis. Je vais lire ton livre… »

Et elle s’en alla, me laissant ébahi et bien bandé. Elle a disparu de ma vie et je ne l’ai jamais revue, ni ce soir-là ni un autre jour. Connaissant mon manque de confiance, Petit Jean eut ce bon mot : « Je suis certain qu’André n’a pas eu le même traitement. »

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Noël de Denis Ramsay…

5 décembre 2015

Noël sans maman

J’avais onze ans et j’étais en famille d’accueil depuis trois ans. Suite à un abandon parental. Dans cette famillechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec substitut, j’étais au service de l’autre enfant, son véritable esclave. Je n’avais aucun droit relativement à l’enfant de ma famille d’accueil qu’on appelait alors un foyer nourricier et, de ce point de vue, cette famille accomplissait bien sa tâche de me nourrir, mieux que ma famille d’origine qui avait négligé cet aspect pendant quelques mois. Mais d’une famille à l’autre, je n’étais que quantité négligeable. « Ta famille voulait pas de toi ; t’es chanceux de nous avoir ! » m’a souvent répété la mère de famille que je devais appeler « ma tante ». Ils étaient payés pour me garder et ne dépensaient pas trop. Normalement, les Fêtes étaient une période où je retournais dans ma famille d’origine quelques jours, chez ma mère à Noël et chez mon père au jour de l’an. J’avais le droit de voir ma mère tous les deux mois et parfois ma mère alcoolique, qui ne vivait pas dans la même ville que moi, m’oubliait et partait sur la brosse en pleurant sur le fait que ses enfants n’étaient pas avec elle… Mais cette année 1970, elle ne m’avait pas invité chez elle. Je crois qu’à cette époque, elle vivait dans une chambre d’hôtel, à moins que ce ne soit la période où elle partageait une pièce et demie avec sa meilleure amie. Si bien qu’il a fallu que j’aille passer Noël avec ma famille d’accueil dans leur parenté à Disraëli. C’était une famille bourgeoise et j’étais mal à l’aise devant tant d’enfants et d’opulence. Une superbe table était dressée, avec une dinde en plein centre, des pâtés et un gros plat de patates pilées… et des petits pois que j’adorais. Ne sachant trop que faire, je me suis assis à la table et je me suis aussitôt fait crier après : « Les enfants c’est plus tard ! »
Je me précipitai loin de la table au moment où la vedette de la famille arrivait. Je ne l’identifierai pas pour ne pas identifier la famille, mais il s’agit d’un chanteur western qui passait à la télé… Appelons-le Hubert. La famille fit bon accueil à l’artiste de la famille et ma bévue passa inaperçue. Je me retirai dans un coin en les jalousant d’être si nombreux et si heureux. Je voyais la montagne de cadeaux et il n’y en avait aucun pour moi. Peut-être que les cousins et cousines me laisseraient jouer un peu avec les leurs… juste un peu… Après que les adultes eurent bien mangé et bu, moins que ma famille où l’alcoolisme sévissait et où « prendre un coup solide » était déjà dans les mœurs. Non, cette famille était, vue de l’extérieur, une famille modèle.
Quand arriva la tablée des enfants, je m’avançai timidement, ne sachant où m’asseoir. J’ai encore été rabroué, cette fois par la femme de ma famille d’accueil : « Toi le pensionnaire, va dans le petit salon ; je vais te faire une assiette. » Elle amena une assiette à son petit et m’oublia quinze minutes. Je dus, comme d’habitude, m’occuper de leur enfant en jouant aux dames. À onze ans, j’étais un excellent joueur de dames, car j’avais appris de leur grand-père. Mais je devais laisser gagner l’enfant de la famille, qui était plus jeune que moi, en plus d’être affecté par une légère déficience intellectuelle. Moi le surdoué (j’ai eu des notes en moyenne de 95 % durant tout le primaire) je devais laisser gagner leur enfant pour le valoriser. Et mon repas qui arriva en retard, alors que tout le monde avait terminé. Et il n’y avait pas de petits pois dans mon assiette ! Je mangeai en pleurant, ne me sentant pas à ma place et pas aimé du tout. À ce moment arriva la femme de la vedette. Elle me donna un billet de deux dollars en me disant que c’était de la part de l’oncle Hubert. Et là, elle me demanda comment j’allais.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecUne digue s’est rompue, je lui ai raconté, en pleurant abondamment, que je n’avais pas mon temps à moi, que je devais toujours m’occuper de leur enfant et que j’étais souvent puni à sa place, que j’étais supposé être avec ma mère à Noël, mais qu’elle m’avait oublié.
— Viens avec moi ! dit-elle en me prenant par le cou. 
Elle me ramena dans la cuisine en laissant l’autre enfant seul dans le petit salon.
– Veux-tu quelque chose ?
– Des petits pois… Mes exigences étaient plutôt simples, ce qui la fit rire. La vedette y alla de sa petite rengaine et d’un petit solo de violon, son instrument de prédilection. Ma famille d’accueil regarda ma tante Monique de travers et elle eut cette réplique qui changea la dynamique familiale : « Le laissez-vous étudier au moins ? »

C’est bien sûr que j’ai payé cher ce petit moment de bonheur. Par contre, tant que j’avais le nez dans les livres, j’étais tranquille. À ma fête, en septembre, ma famille d’accueil m’acheta un dictionnaire, le Petit Larousse illustré. Ainsi, ils passaient cet achat dans le budget pour la rentrée et dans le budget pour ma fête. Je n’avais pas d’autres livres, alors je l’ai lu, d’un bout à l’autre, en déplaçant un signet de A à Z ! À douze ans, j’avais déjà pas mal de vocabulaire…

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Les glossettes, un texte de Denis Ramsay…

7 novembre 2015

Les glossettes aux raisins

Séminaire de Sherbrooke, 1972, 12 ans, secondaire 2. Pensionnaire. Je vis à l’école du lundi matin au vendredichat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec soir. Nous vivons à l’école, une centaine d’étudiants des cinq niveaux du secondaire et quelques étudiants du niveau collégial. Ceux-là, on les voit rarement. Ils ont des chambres individuelles ; ils ne dorment pas dans un dortoir comme nous. Quelles activités sont prévues pour distraire et occuper ces adolescents ?

Bien sûr, il y a toujours l’étude, une grande salle avec plein de pupitres : on amène nos livres et on étudie en silence. Ce peut être également des livres plus légers. Mon meilleur ami de l’époque avait hérité du surnom « Arsène » parce qu’il avait toujours un bouquin d’Arsène Lupin à la main. La bibliothèque incitait également au recueillement dans ce temple de la lecture : car elle était construite en partie dans la chapelle.

Évidemment, il y avait le sport. Le Séminaire encourageait la bonne forme physique et la pratique sportive. Le sport inculque la discipline, valeur majeure au Séminaire. Ses équipes sportives performaient au niveau régional et provincial. Le gymnase était ouvert pour un jeu de volley-ball, un jeu de basketball et assez d’espace entre les deux pour éviter les frictions dues aux ballons perdus. Parfois, une équipe de l’école réservait le gymnase, en tout ou en partie, pour leur pratique. Et là, c’était sérieux ! Cent touches de suite au-dessus de ta tête et, si tu échappes le ballon, tu recommences à zéro… Ensuite, cent manchettes sans laisser tomber le ballon. J’ai joué deux ans dans l’équipe de volley-ball du Séminaire. La première année, le coach m’a fait joué pendant une minute… sur trente-six parties. La deuxième année, le coach m’a retiré du jeu pendant une minute, sur trente-six parties ! J’avais pratiqué entre la première et la deuxième année.

Parfois, le club cinéma projetait un film. Je me rappelle un film qui avait été très populaire, car on y voyait de la nudité, des danseuses psychédéliques peintes. On allait aussi voir du cinéma moins audacieux, parfois des films français.

Sans oublier la salle des loisirs où se pratiquaient le ping-pong et le Mississippi. À l’extérieur, il y avait un terrain de base-ball et un terrain d’athlétisme. Plus quelques jeux où deux joueurs tentaient d’enrouler autour d’un poteau une chaine avec un ballon à l’extrémité, en frappant sur le ballon. Essayer une fois : trop petit, poteau trop haut.

Également, comme à toute génération, il y avait le flânage, ni encouragé, ni puni par notre digne institution. Nous flânions à la salle de loisirs. Quatre étudiants de deuxième secondaire, qui n’était plus des navots. Ainsi appelait-on les débutants qui arrivaient du primaire. Et nous étions pensionnaires, car rares étaient les externes qui restaient après les cours. Sauf pour les pratiques sportives qui se déroulaient entre la fin des cours et le souper. Quatre étudiants-pensionnaires qui discutaient à bâtons rompus. Je ne me rappelle pas qui a posé le premier la question : « Pis toi ? Qu’est-ce qu’il fait, ton père comme travail ? »

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLe père de Villeneuve (à cet âge, on s’appelle souvent par son nom de famille) était maire de Waterville, une ville d’à peine 2000 habitants en banlieues de Sherbrooke. Le petit Bombardier m’intriguait. Il y a longtemps que je voulais lui poser la question : « Et toi ? Es-tu parent avec J. Armand Bombardier ? » « C’est mon grand-père… », a-t-il répondu… Être le petit fils de l’inventeur de la motoneige a dû le mettre à l’abri du besoin pour le reste de sa vie. Je demandai ensuite à Bachand, André Bachand, ce que son père faisait comme métier. Il était médecin, ce qui n’était pas un métier, mais une profession ! Je crois que je l’avais insulté. Ne restait plus que moi. Que savaient-ils de moi, ces trois fils à papa… ou à grand-papa ? Ils savaient que j’avais de meilleures notes qu’eux et ils se doutaient que j’étais pauvre.

— Et toi, Denis ? Qu’est-ce qu’il fait comme travail, ton père ?
— Il fait des glossettes aux raisins à la Lowney’s !

Le froid… J’étais pourtant fier. Mon père faisait quelque chose d’utile. Je vis justement mon père cette fin de semaine là et je demandai à sa voisine, qui venait d’Asbestos comme André, si elle connaissait le docteur Bachand.

— Voyons Denis, tout le monde connaît le docteur Bachand ; c’est notre député !
— C’est pas notre classe, marmonna mon père, en ajoutant, on parle pas à ça !

S’il avait su ! Vingt-six ans plus tard, alors que j’allais visiter un de mes frères hospitalisé à Arthabaska, j’ai vu une affiche annonçant : « André Bachand, député du Comté Richmond-Arthabaska à la Chambre des communes. » Il était conservateur. Il avait suivi les traces de son papa !

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Le retour, un texte de Denis Ramsay…

24 octobre 2015

Le retour

Mélodie s’aperçut aussitôt qu’il s’était passé quelque chose. Elle se précipita auprès de son petit, chercha le pouls,chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec ne le trouva pas. Elle mit l’oreille près de son nez et n’entendit aucun souffle. Elle cria comme elle n’avait jamais crié, expulsant dans un seul cri toute l’angoisse d’une vie.

— David !

Elle trouva ensuite le bouton d’appel, mais le poste de garde avait très bien entendu son cri, même au travers une porte, même si la chambre était la plus éloignée dans le couloir. Le bouton d’appel ne faisait que confirmer l’urgence. Mélodie, qui avait son cours de secouriste, commença les manœuvres de réanimation. La rage fit place à la méthode et les gestes si souvent répétés devinrent réflexes, réflexes de survie pour son petit, son amour, le grand amour de sa vie… L’équipe médicale arriva avec le chariot de réanimation. Le médecin prit le pouls… pas de pouls. L’équipe préparait le défibrillateur automatique et l’assistance respiratoire pendant qu’un préposé englobait Mélodie de ses bras pour l’éloigner de la scène. Elle se laissa entraîner à contrecœur, car elle admit que l’équipe médicale pouvait mieux qu’elle ramener son David à la vie.

David n’avait aucune conscience de ce qui l’entourait, des efforts déployés pour lui venir en aide. Il voguait doucement sur les ailes de la mort qui l’entraînait dans les abimes de l’oubli éternel. Il sombrait. Puis son corps astral s’éleva au-dessus du lit au cri de sa mère. David suivit de façon intéressée, mais totalement détachée, comme un cours de math, les manœuvres de sa mère puis de l’équipe médicale pour le réanimer et le ramener à la vie. Il fut tiré par le haut vers les sphères ultimes de la conscience. Il visionna le film de sa vie assis au milieu d’un grand cinéma et s’aperçut qu’il n’avait pas de popcorn… Mais le film ne durait pas longtemps. C’était un court-métrage et en plus, comme David n’était encore qu’un enfant, le film de sa vie était un dessin animé ! Il eut un flash. Pendant une seconde lui apparut le tableau de Poutine où il se voyait sortir de Ste-Justine un soir d’hiver alors que Poutine poussait son fauteuil roulant et il vit la date au bas du tableau : le 12 décembre 2010.

Un choc violent ramena son corps à la réalité. Il vit une lumière blanche entourée d’un kaléidoscope de toutes les couleurs ! Une vraie danse cosmique. Il voyageait sans son corps d’une chambre à l’autre et se retrouva dans la chambre de Solane : elle était dans son bain. David ne trouva rien d’excitant à la vue de son corps nu ; il était bien au-delà de ces considérations. Il fut cependant intrigué par une tache de naissance juste au-dessus des fesses, une tache de naissance rouge en forme d’un croissant de lune suivi d’une étoile à six pointes.

Nouvelle décharge électrique, et encore la lumière aveuglante. Mais cette fois, elle s’éloignait, ou David s’en éloignait, retournait dans son corps.

— Il revient ! s’exclama le jeune médecin qui en était à sa première réanimation.

Mélodie bondit de sa chaise où elle s’était effondrée et enveloppa son fils de ses longs bras. La mère pleurait à chaudes larmes, ce qu’elle s’était toujours interdit de faire devant son fils, pendant que David expérimentait de nouveau le fait d’avoir un corps… endolori. Il sourit à l’averse de larmes de sa mère.

Dans la porte, en robe de chambre et les cheveux tout mouillés parce qu’elle sortait du bain : Solane, aussi heureuse qu’une petite fille pût l’être. L‘équipe médicale s’applaudit, David les appuya, sa mère aussi et Solane se joignirent à eux. Un de sauvé ! Pour l’instant… David irradiait une aura de survivant. Tout le monde lui mettait la main sur l’épaule, pour le toucher, toucher quelqu’un qui y était allé et était revenu. Sa sentence de mort du mois prochain tenait toujours. Mais quelque chose s’était produit. Quelque chose d’important.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec20 h 30 : heure du bain pour David. Personne n’était invité à rester dans la chambre sauf sa mère qui lui donnait son bain depuis qu’il était hospitalisé alors qu’à domicile, cette pratique n’avait plus cours depuis plusieurs années. David avait juste fait signe à Solane de rester quelques secondes, car il avait quelque chose à lui dire.

— C’est joli, ta tache de naissance au bas du dos.
— Comment tu sais ça ? s’exclama-t-elle en la touchant de façon automatique.
— Quand je suis mort tantôt, je t’ai vue dans ton bain.
— Et qu’est-ce que t’as vu ?
— Un croissant de lune et une étoile à six pointes.
— C’est tout ?
— Et toi, toute nue en train de te laver…

Mélodie se plaça derrière Solane lorsque celle-ci dégagea l’espace entre le haut et le bas de son pyjama. La tache de naissance était bien là telle que décrite par David : un croissant et une étoile à six pointes.

— On appelle ça une étoile de David justement, dit Mélodie par souci d’éducation.
David sourit, fier que son étoile garnisse le bas du dos (tout près du début des fesses) de Solane.
— Tu trouves ça drôle de m’avoir vue toute nue ?
— J’ai pas fait exprès quand même !
— Ne recommence pas !
— Pas de sitôt j’espère. Ma mère n’était pas prête que je meure.
— Pis je ne serai jamais prête, dit celle-ci en prenant David dans ses bras.

Solane s’approcha et fut acceptée dans le cercle d’amour du fils et de la mère. Seule Jessica avait maintes fois eu ce privilège, mais Jessica était la sœur de David, pas Solane. Plus un mot. Tout était dit.

Extrait de Chéri, tu as la leucémie.

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Celtina, Black et Dark, un texte de Denis Ramsay…

10 octobre 2015

Celtina, Black et Dark…

Par chance, le lavabo était juste à côté de la toilette. Celtina eut tout juste le temps de baisser ses culottes, dechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec s’asseoir, pour ensuite se déshydrater à vitesse grand V dans les toilettes et le lavabo. Celtina se sentait comme une éponge qu’on presse pour en faire sortir le liquide… Elle était malade et ce n’était pas « quelque chose qu’elle avait mangé », comme aurait dit sa mère… Et elle savait qu’un autre shoot n’était pas le remède.

— Il faut que j’aille à l’hôpital, annonça-t-elle à ses amis. Voulez-vous venir avec moi ?

Dark et Black aimaient beaucoup Celtina, mais pas du tout les hôpitaux, où l’on posait trop de questions.
— On va aller te reconduire, mais on n’entre pas. O.K. ?
Celtina n’avait pas d’autres choix que d’accepter ; elle ne pouvait se rendre seule à l’urgence.
— On va à St-Luc ? demanda Black qui avait toujours l’esprit pratique, l’hôpital St-Luc étant tout simplement l’hôpital le plus près.

Dans le milieu des marginaux, le nom officiel : Centre Hospitalier de l’Université de Montréal, pavillon Saint-Luc, n’avait pas cours, sauf sous l’abréviation péjorative « chum », prononcée à l’anglaise et signifiant quelque chose entre l’ami et la connaissance, comme la chanson de Kevin Parent : Un chum qu’on achète au K-Mart, qui ne vaut pas cher.
Mais une idée bizarre passa par la tête de Celtina, un flash.
— Je ne suis pas majeure ; je vais à Ste-Justine !

Ses amis furent bien surpris de cette décision.
— C’est de l’autre bord de la montagne ! dirent-ils en même temps.
— On a juste à prendre l’autobus !

Les trois fantômes ne prenaient jamais l’autobus.
Ils marchaient en regardant par terre. Non par humilité, mais au cas où ils trouveraient quelque chose. Black était déjà tombé sur un portefeuille contenant plus de mille dollars, là sur un trottoir de la rue Ste-Catherine, devant un bar connu par son adresse, le 281. Lorsqu’ils avaient à prendre le métro, il était facile d’entrer sans payer aux stations Place des arts ou Mc Gill. Mais pour l’autobus, ils cherchèrent plutôt des correspondances jetées par les usagers qui sortaient du métro sans prendre l’autobus.
Ils attendirent dans l’abribus, Celtina assise, et souffrant de façon ostentatoire, pendant que Dark et Black montaient la garde. Personne n’avait envie de leur tenir compagnie ; les autres passagers s’alignèrent simplement à l’arrêt. Il y avait beaucoup de monde dans l’autobus, et ses amis trouvèrent une place assise à Celtina, pendant qu’eux restaient encore debout, comme un mur de protection pour la petite qui n’allait pas bien. Ils formaient un trio bien visible, tout droit sorti de l’imaginaire collectif ; le genre gothique n’avait rien à voir avec les Ostrogoths, Wisigoths, et autres Goths d’Europe centrale. Ils se caractérisaient surtout par leur noirceur et leur théâtralité. D’autres auraient simplement remarqué une tentative d’imiter le style des costumes mis au point pour les films La matrice. Mais les trois longs manteaux de cuir du début avaient été vendus depuis longtemps et remplacés par des manteaux de miséreux. Par contre, seul élément conservé d’une période faste, Dark portait un chapeau haut de forme, alors qu’il mesurait six pieds et était mince comme un fil.
Celtina était recroquevillée et regardait par la fenêtre des lieux dont elle n’avait jamais imaginé l’existence et qui pourtant étaient dans sa ville. Elle avait mal et hâte d’arriver.
Black n’avait pas pris le temps de remonter ses piques jaunes qui lui servaient de coiffure, derniers relents de son époque punkette. Ses pointes retombaient assez tristement sur son crâne autrement rasé. Elle avait le visage tatoué d’un maquillage permanent à la Cléopâtre, mais de noir et de bleu foncé seulement.

Inutile de dire que les autres passagers les scrutaient du regard avec des sentiments divers. Certains avaient peur, peur de la violence, peur de la différence, peur d’une vision du monde qui leur échappait. D’autres s’amusaient à s’imaginer ces jeunes en train de postuler pour un emploi au gouvernement… en admirant, jusqu’à un certain point, l’audace de leur rébellion.

Mais personne ne voulait leur ressembler.
Savaient-ils la misère de la vie d’un junkie ? Se doutaient-ils que, parfois, la contre-culture peut être un signe de mésadaptation sociale ? Ils se disaient eux-mêmes cybergothiques et empruntaient leur idéologie et apparence au film La matrice, se croyant les jouets de forces qu’ils ne contrôlaient pas du tout. C’était un peu vrai, bien sûr.

Arrêt de Ste-Justine. À droite, l’entrée principale ; à gauche, l’urgence.
Black se pencha pour ramasser un long mégot de cigarette. Ses amis soutinrent Celtina jusqu’à l’entrée et décidèrent au moins d’amener Celtina à l’intérieur plutôt que de la laisser entre les portes munies d’un détecteur de mouvement. Si Celtina s’écroulait, elle ne bougerait plus et les portes allaient se refermer sur elle. Les junkies, aussi stoned et déphasés qu’il soit possible de l’être une heure après le shoot, placèrent leur amie dans un fauteuil roulant et la poussèrent jusqu’au comptoir…

— Carte d’hôpital et carte d’assurance-maladie ? demanda la secrétaire en guise d’accueil.
— J’en ai pas, répondit Celtina dans un murmure à peine audible.
— Nom ?
— Celtina…
— Nom de famille ?
— J’en ai pas. Pas de famille, donc pas de nom de famille…
— Je vois. Une tite comique…
— Adresse ?
— Je n’en ai pas non plus…
— Pas de téléphone, j’imagine ?
— Non.
— Y a-t-il quelqu’un que l’on peut rejoindre en cas d’urgence ?
— Si je meurs, brûlez-moi ! Mais attention aux vapeurs toxiques…
— Vous avez peut-être une date de naissance ?
— Deux septembre 1990.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLa secrétaire nota au passage, avec un élan de sympathie pour la jeune fille, qu’elle était née presque à la même date que sa propre fille ; elle venait donc d’avoir dix-sept ans.

— Et la raison de votre visite à l’urgence ? demanda la secrétaire avec un peu plus de douceur.
— Je suis malade.
— Bien sûr, mais encore… Qu’est-ce que vous avez ?
— Mal partout : à la tête, à tous mes muscles, j’ai mal au cœur et j’ai l’impression à chaque respiration que c’est la dernière…

La secrétaire, qui n’était pas infirmière, écrivit : détresse respiratoire et malaise généralisé.

— Assoyez-vous dans la salle d’attente jusqu’à ce qu’on vous appelle.

Ses amis Dark et Black, contrairement à ce qu’ils avaient dit, l’attendaient dans la salle. Les trois énergumènes prirent place dans un coin où ils faisaient tache d’encre. Deux mères changèrent de place et éloignèrent leurs enfants de leur influence maléfique. Les noms des patients étaient appelés, un à un, pendant que les deux corneilles et le corbeau « cuvaient leur héroïne », vivaient leur trip dans un bien-être coincé, dans une ambiance qu’ils n’avaient pas recherchée.
Il y avait des jeux pour les tout-petits, une télé branchée sur Télétoon et ces trois grands enfants qui ne disaient pas un mot, ménageant leurs énergies pour leur prochaine vie.

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Oxana boit de l’eau chez Wong, par Denis Ramsay…

12 septembre 2015

Oxana boit de l’eau chez Wong…

Poutine devait retourner au travail. Il arriva au dépanneur et ouvrit la porte auchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec vendeur de fromage en grains, M. Bissonnette, communément appelé Bizounette.
— Salut, Poutine ! Comment ça va ?
— Ça va par là… répondit Poutine.
Ils entrèrent ensemble dans le commerce.
— Bonjour, M. Wong !
— Tiens ! Salut, Bizounette.
— Besoin de combien, aujourd’hui ?
— Cinq.
— Ben voyons ! Tu pourrais bien m’en acheter dix. Ça va se vendre ! tenta le vendeur.
— Les Québécois ne mangent pas du fromage en grains tous les jours. Pis y mangent seulement du frais, argumenta le commerçant chinois.
— On est d’accord pour huit, insista le vendeur.
— Cinq ! J’ai dit.
— À cinq, ça vaux pus la peine que je me déplace.
— Reste chez vous d’abord ! conclut M. Chung.
M. Bisonnette n’avait pas compris que, si on veut faire affaire avec un Chinois, vaut mieux être poli plutôt que familier. Il était le seul vendeur à tutoyer M. Chung. Le seul également à l’appeler M. Wong, et « M. Wong » l’appelait Bizounette, non pas par familiarité, mais pour l’insulter. Mais le vendeur de crottes de fromage n’avait pas la capacité de saisir une telle subtilité. M. Chung remonta chez lui et laissa Poutine avec son fromage en grains; le livreur pouvait tenir la caisse puisqu’il n’y avait pas de commande. Poutine fit semblant d’être occupé, mais l’autre s’incrustait. Il fit même mine de lire le journal, mais l’autre ne décollait pas. Bizounette se prit un petit coke, six onces et demie.
— Charge-moi pas la bouteille ; c’est pour boire icitte ! dit-il en soulignant que les endroits qui en vendaient encore étaient rares.
— Si t’étais le seul client, on couperait la ligne, répondit le livreur caissier en guise de message.
M. Bizounette finit son coke d’une gorgée et se retrouva plein de gaz dans le nez.
— C’est ben beau, tout ça, mais y faut que je finisse ma run, annonça-t-il.
— O.K., bye ! conclut le livreur.
— À la prochaine chicane, étira M. Crottes de Fromage.
Poutine lui ouvrit la porte, mais l’autre prenait son temps. Il dut le saluer une dernière fois avant qu’il consente enfin à s’en aller.
L’heure du midi. M. Chung mangeait son riz aux crevettes à l’étage. Poutine se paya un sandwich préemballé des aliments Mortel. L’après-midi de fin de mois s’annonçait tranquille quand Elle entra.
Une femme superbe. Il y avait bien quelques jolies femmes dans la clientèle habituelle, mais celle-ci était plusieurs coches au-dessus des autres. Sur dix, un douze ou treize, sûrement. Elle portait une jolie robe bleue, sexy sans être provocante ou criarde. Elle avait en main une couronne de fleurs, ornement fort peu répandu dans le quartier ! Elle prit une petite bouteille d’eau dans le frigo. Elle ne dit pas un mot et regarda le montant affiché par la caisse.
En sortant du dépanneur, elle emporta son rêve d’idéal féminin. Une limousine s’arrêta pour la prendre. « Sûrement pas du coin ! » se dit Poutine.
Il l’avait déjà vue quelque part. Il feuilleta de nouveau le journal et il eut son image sous les yeux. C’était elle ! Aucun doute.
M. Chung redescendait. Poutine lui demanda de lui lire l’article. Il était question de Miss Univers qui inaugurait un nouveau magasin à Montréal.
— C’est ELLE, balbutia le livreur.
— ELLE ?
— Qui est venue tantôt…
— Ici ? Dans mon dépanneur ? s’étonna le marchand.
— Oui ! soupira l’ébloui.
— Et tu ne m’as pas appelé ?
M. Chung se disait qu’il devrait y avoir un bouton d’alarme pour de tels cas, tout en sachant bien qu’un tel cas ne se représenterait probablement pas. Sauf exception, Miss Univers ne magasine pas dans les commerces d’Hochelaga-Maisonneuve.

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Ballon-chasseur, un texte de Denis Ramsay…

16 juin 2015

Ballon-chasseur : extrait de mon autofiction…chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Midi de ma première journée d’école. Je trouve deux tranches de pain, du lait et du sucre, tout ce qu’il faut pour notre recette la plus banale. Tu mets du lait dans une soucoupe, tu imbibes généreusement une tranche de pain des deux cotés et tu saupoudres d’une cuillerée de sucre. Tu plies la tranche en deux et tu la manges telle quelle. C’est tout gluant dans les mains et c’est mou dans la bouche… Mais c’était la seule chose qu’on me permettait de me faire moi-même. Il n’était surtout pas question d’allumer un rond du poêle ! J’aurais pu l’oublier.

Bizarre comme un stress, pour un gamin, peut devenir un plaisir pour un autre. J’ai toujours adoré les débuts d’année scolaire. Nouveau prof, nouveaux élèves, nouvelles connaissances scolaires. J’aimais toutes les matières et je les maîtrisais toutes. Mais là, j’en étais à ma première rentrée scolaire à vie !

Il fallait que je retourne à l’école pour l’après-midi. J’ai mis du linge sec et propre et je suis retourné à l’école avec mon cahier et mon crayon dans un sac de papier. En arrivant en classe, j’en ai profité pour aiguiser mon crayon au gros aiguisoir rotatif en métal à côté du tableau. Le cours commença. J’étais une éponge qui absorbait la connaissance distillée par ma maîtresse… d’école. Récréation. La cloche sonna et les élèves se lancèrent dans la cour, comme si entendre la voix du savoir était une activité pénible. Moi, la cour d’école… Je pris le temps de ranger mon cahier et mon crayon dans mon bureau. Puis je me dirigeai où les autres élèves de ma classe s’étaient réunis sur un terrain de ballon-chasseur. Il y avait deux capitaines, les deux plus grands, dont Tonio, le plus jeune des Rodriguez, qui avait un peu la responsabilité de me protéger. L’autre capitaine était moins grand, mais avait l’air plus méchant. Les autres élèves l’appelaient Tarzan, car il avait le teint foncé. Il était en fait un Huron-Wendat, un Amérindien de la ville. Il allait devenir mon deuxième meilleur ami et, à l’adolescence, il allait faire un enfant à une de mes cousines…

On allait nous choisir à tour de rôle, surtout selon notre gabarit et notre capacité à aider notre équipe à gagner. Étant petit, je fus choisi en dernier chez les gars, juste avant les filles qui ne faisaient pas long feu. Elles étaient de la chair à ballon, étant éliminées rapidement. Est-il besoin d’expliquer le ballon-chasseur ? À Sherbrooke, on appelait ce sport « ballon prisonnier ». Deux groupes, dans des carrés clairement dessinés au sol, se faisaient face. Il fallait toucher un adversaire en lançant le ballon sans qu’il ne l’attrape. En général, les joueurs visaient les jambes, les fesses et le dos, loin des mains. Quand un joueur était touché, il s’en allait derrière l’équipe adverse et pouvait faire « combine », faire une passe par-dessus les autres joueurs, ou lancer directement sur l’adversaire. Il y avait aussi plein de stratégies… Au début du jeu on visait dans le tas en espérant que le ballon dévie et touche deux adversaires d’un coup. Puis quand il ne restait qu’un adversaire (souvent le plus fort), on s’organisait pour l’essouffler, avant de le prendre à revers.

Au début, je restais au milieu du groupe. À la fin, je restais au milieu du terrain. En cette première partie, je ne pus me déplacer rapidement parce que d’autres joueurs de mon équipe ne bougeaient pas assez vite. Je me suis retrouvé à un mètre à peine du capitaine de l’autre équipe, le plus fort, celui qui devait justement jouer mon protecteur. À ce moment, il n’était pas dans mon équipe.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieIl lança le ballon de toutes ses forces. Je l’ai attrapé de peur, par réflexe. Je ne peux compter sur ma force ; je n’en ai pas, pas autant que ce colosse sympa. J’ai feinté vers le haut puis j’ai laissé tomber le ballon rouge sur un pied… tout doucement. Il était touché. On disait plutôt : « T’es mort ! » J’avais maintenant son respect. L’intelligence peut triompher de la force, même au ballon-chasseur. Les parties suivantes, j’étais choisi plus tôt, car on me connaissait maintenant. J’étais le bolé de l’école, mais j’étais également très physique, malgré ma petite taille. Et comme j’expliquais à un adolescent brillant, beaucoup plus tard dans ma vie : « Même dans le sport, sers-toi de ton intelligence, de ton sens de la stratégie… » même pour courir, où j’excellais. Courir est naturel ; c’est le réflexe de fuite. Sauf, qu’il est possible d’appliquer de la méthode à ce mécanisme de survie.

« Y é pas grand ! Y é pas gros ! Mais y court vite ! »

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La Soeur et les Hells Angels, par Denis Ramsay…

4 juin 2015

Extrait de mon autofiction…

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieIl nous est arrivé à tous, je crois, que des personnes soient mises sur notre route pour nous apporter un peu de réconfort, un brin de joie ou une compréhension estimée. Pour moi, une de ces personnes fut ma prof de quatrième année à l’École Laporte de Sherbrooke. Je passais un des moments les plus difficiles de mon enfance qui n’était déjà pas rose bonbon. J’habitais depuis peu dans une famille d’accueil, coupé des miens qui avaient été catégorisés par la travailleuse sociale : « On va essayer d’en sauver au moins un », disait-elle au couple qui m’avait recueilli dans leur propre dysfonction pour être le jouet de leur propre fils, adopté celui-là. En six ans, la travailleuse sociale ne m’a jamais demandé, à moi, si j’étais heureux. Elle demandait plutôt à ceux qui m’hébergeaient contre rétribution s’ils avaient de la misère avec moi.
Je n’avais rien d’un enfant turbulent, plutôt renfermé, premier de classe, meilleures notes de l’école, malgré de nombreux mois d’absence l’année précédente. Je n’ai jamais été félicité pour mes prouesses académiques ou sportives, où j’excellais également malgré ma petite taille. Mais Sœur Monique avait probablement perçu ma détresse.
Je nettoyais les tableaux tous les vendredis soir. Ce qui aurait pu paraître une punition pour d’autres était pour moi une bénédiction. Je pouvais parler, dire ma peine d’enfant. Sœur Monique eut l’idée de m’introduire aux activités de la paroisse Sainte-Famille de Sherbrooke. Ceux qui connaissent mes qualités vocales sont toujours surpris que j’aie fait partie d’une chorale. Nous étions deux garçons et une vingtaine de filles. À cet âge, si tu te tiens avec des filles, on te traite de tapette, alors qu’à douze ans, on t’affuble du même sobriquet si tu ne te tiens pas avec des filles. J’avais simplement pris de l’avance. Notre heure de gloire fut la messe de minuit au sous-sol, car la chorale adulte chantait dans l’église même.
Sœur Monique avait également invité ceux qui le désiraient à « animer » la messe du jeudi. Nous étions à cette période charnière où la fréquentation religieuse diminuait considérablement au Québec. Ma famille d’accueil n’allait jamais à la messe du dimanche, mais m’obligeait à y aller. Et le fait que je participe à celle du jeudi ne comptait pas. Les quelques volontaires, une dizaine, avaient pour tâche d’inviter les rares priants du jeudi à se rassembler près de l’autel. Ma tâche particulière était de composer et de déclamer les prières. « Pour les enfants qui ont faim en Afrique… Pour ceux qui ont perdu un parent… Pour que les Canadiens gagnent la coupe Stanley… Prions le seigneur. » À cette époque, j’avais une difficulté d’élocution qui confondait les sons « j » et les « ch ». Je n’aurais jamais dit en public une phrase comme : « J’aime les choux chez Jean-Charles. » Sœur Monique disait que je parlais comme si j’avais eu une patate chaude dans la bouche.
La dernière journée de classe, avant le fameux Noël, notre institutrice nous avait demandé de fabriquer deux cartes de Noël dans le cours d’arts plastiques que je détestais tant. (Je n’avais pas plus de talent pour le dessin que pour le chant.) Je préférais la sculpture et mon sapin avait du relief (!), et était blanc d’une bonne bordée de neige, ce qui m’évitait de dessiner les branches. Ces cartes artistiques étaient destinées au curé et au vicaire de la paroisse. Devinez qui fut désigné pour aller les porter ? Moi, évidemment ! Je m’acquittai de ma tâche avec plaisir.
Sœur Monique fut une lumière dans la tourmente, un lampion oserais-je dire, une flamme qui ne s’éteint pas, une adulte de référence, la seule qui me demandait comment j’allais, ce que je voulais faire plus tard, etc. Je pensais à astronaute (l’homme venait juste de marcher sur la lune) ou comptable (j’aimais vraiment les mathématiques !), peut-être avocat… Je ne suis aujourd’hui qu’un modeste pousseux de crayon selon l’expression consacrée dans ma famille de travailleurs manuels.
Vous demandez-vous parfois ce que sont devenus les gens qui ont été importants pourchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie vous à une certaine époque ? J’ai eu des nouvelles de Sœur Monique, beaucoup plus tard. Mon frère qui avait quelques relations avec les Hells Angels sans être membre, de près ou de loin, de cette organisation, m’a reparlé de Sœur Monique. Elle avait défroqué et avait marié le vicaire à qui j’étais allé porter cette fameuse carte de Noël. Et ce vicaire est devenu un membre en règle des Hells Angels ! Son surnom ? Le Curé ! Mais Sœur Monique sera toujours l’ange de mes neuf ans…

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Les paparmanes d’Annonciade, par Denis Ramsay…

26 mai 2015

Petit extrait de mon autofiction…

 Petite explication, car j’imagine que vous n’êtes pas tous familiers avec les  chat qui louche maykan alain gagnon francophoniepaparmanes. Il s’agit de bonbons dont le nom est issu d’une traduction par paresse phonétique de « peper mint », la fameuse menthe poivrée anglaise. Et Annonciade, me direz-vous ? Il s’agit d’un nom propre ancien, le nom de ma marraine qui, à défaut d’être une fée-marraine, était ma tante, la sœur de ma mère. Elle avait hérité de ce nom étonnant en naissant le jour de l’Annonciation ! Elle aurait peut-être préféré naître un 25 décembre et s’appeler Noëlla ? Mais elle s’appelait Annonciade et elle était ma marraine ; je l’aimais beaucoup et j’aimais beaucoup les paparmanes.

Il existait deux catégories de paparmanes : les gros blancs et les petits roses. Les gros blancs, mes préférés, avaient la dimension d’un carré de sucre, mais étaient cylindriques et durs. Les roses étaient simplement deux fois moins épais et… roses. Petite curiosité grammaticale, à moins qu’il ne s’agisse d’une dérive biologique, nous disions un paparmane lorsqu’il s’agissait d’un blanc et une paparmane lorsqu’elle était rose…

À force d’être consommée, sucée et croquée par les vieilles personnes, la paparmane rose est presque devenue un symbole de cet âge vénérable, mais négligé. Comme la dentition des vieux n’est souvent plus qu’un souvenir d’Alzheimer, si votre grand-mère vous offre une belle petite paparmane rose bien ronde, présentée parmi d’autres dans un plat ancien en verre gravé de motifs de feuilles, ne prenez pas de chance et refusez, à moins d’aimer les paparmanes déjà sucées… D’un autre côté, s’il vous prend l’idée d’essayer quand même et que la totalité des paparmanes reste collée à celle que vous tentez de saisir, déposez le tout sans faire le moindre commentaire pour ne pas peiner votre grand-mère si gentille.

Les paparmanes blancs, les gros qu’on ramollit en suçant, mais qu’on croque aussitôt que possible, étaient les symboles de mon enfance, une de ses rares douceurs. Dès que j’avais quelques sous, ce qui était rare, car le plus jeune d’une famille de pauvres est habituellement plus pauvre encore, je partais vers le dépanneur pour convertir cette monnaie en paparmanes, peu importe l’argent que j’avais. Un gros cinq cents était habituellement ma seule richesse… Je montais alors la rue Aberdeen à Sherbrooke pour me retrouver sur la rue Alexandre, tout en haut, où j’allais voir le bonhomme Vico, et je mettais mon argent sur le comptoir et je déclarais : « Des paparmanes ! » sans dire s’il vous plaît, moi qui étais pourtant si poli. Je n’avais pas le temps d’allonger le discours… Nous avions baptisé ce commerçant « le bonhomme Vico » à cause de son annonce de lait au chocolat Vico sur sa devanture. S’il avait eu une annonce de Coca-Cola, l’aurions-nous appelé « le bonhomme coca » ? J’ai connu plus tard des bonshommes coca et ils n’avaient pas l’air de ça !

Je me rappelle le visage découragé de l’homme le jour où quelqu’un m’avait donné un vingt-cinq cents que j’avais mis sur le comptoir en disant : « Des paparmanes ! » Ils se détaillaient à trois pour une cent. Je me rappelle m’être dit à ce moment que, plus tard, quand j’allais travailler, je pourrais acheter tout plein de paparmanes ; j’allais pouvoir arriver au comptoir, déposer un dix dollars en disant : « Des paparmanes ! » J’ai appelé ce désir de quantifier un simple plaisir le syndrome des paparmanes. Il s’applique aussi à toute forme de plaisirs et s’appelle dépendance à l’âge adulte… À ce moment précis, je n’en étais qu’aux paparmanes…

Des bonbons à la cenne

La loi du retour existe, sans nul doute, du moins en ce qui a trait aux bonbons. Est-ce que je suis devenu un petit-gros plein de caries ? Un peu, mais pas trop. J’ai souvent repensé au bonhomme Vico quand je comptais des bonbons pour des garnements, alors que je travaillais dans quatre dépanneurs différents. Ils arrivaient au dépanneur, mettaient leurs sous sur le comptoir et disaient : « des bonbons mélangés ». Je leur demandais immédiatement lesquels ils préféraient pour placer leur favori dans le fond du sac, comme une surprise. Je dois retenir un peu de ma mère.

Mes parents ont travaillé pendant dix ans à la compagnie Lowney’s de Sherbrooke. Mon père n’a pas bougé de son poste de travail et a confectionné des glossettes aux raisins tous les jours de travail pendant dix longues années. Ma mère, pour sa part, plaçait les fameux jouets de plastique dans les boîtes de Cracker Jack, un popcorn caramélisé. Subrepticement, elle plaçait parfois un deuxième jouet, une grande dépense pour la compagnie qui l’engageait. Elle se disait : « Les enfants vont avoir deux bébelles au lieu d’une ! »

J’ai pu constater des changements dans l’offre de bonbons entre mon enfance et l’âge adulte où j’ai eu, entre autres boulots, celui de vendre ces petites doses de calories, arômes naturels et artificiels. Les paparmanes, tels que je les ai connus, sont devenus marginaux. Maintenant, la gélatine est à l’honneur ! Plusieurs d’entre vous connaissent les classiques du genre : nounours et framboises. Mais depuis nombre d’années, il est de bon ton de manger des doigts, des cerveaux, et même du mucus nasal ! Je voudrais quinze cents de morve, s’il vous plait ! Ça fait curieux la première fois qu’un enfant nous demande ainsi sa fine friandise…

L’avantage de vendre des bonbons à la cenne vient du fait que les enfants t’aiment. Tu fais partie du renforcement positif, car tu octroies les récompenses, payées par les parents… Tu deviens leur confident, leur Monsieur Bonbon.

Tante Annonciade

Un jour que j’étais en visite chez ma tante Annonciade et mon oncle Henri, que nous prononcions Henry, avec un accent anglais. Ma tante, donc, qui connaissait mon goût démesuré pour les paparmanes, me prit dans ses bras pour me dire un secret. J’aimais beaucoup ces moments de confidence affectueuse, d’autant que je savais que j’en ressortais toujours avec quelque chose de plus.

— Va voir dans le tiroir du haut de la commode. Il y a un sac de paparmanes. Prends-en autant que tu veux.

Je me dirigeai immédiatement vers la chambre et m’approchai du bureau en question, un peu plus grand que moi. J’avais cinq ans et j’étais petit. Je tirai le tiroir en question, mais n’y voyais rien, même sur la pointe des pieds. Je m’accrochai au tiroir et fit pencher le bureau dangereusement. Il retomba en place après quelques balancements et quelques bruits inquiétants. J’avais eu tout juste le temps de toucher le sac de papier. Dans le coin opposé de la pièce, une chaise me servirait de planche de salut. Je la tirai jusqu’au bureau en laissant une distance suffisante à l’ouverture du tiroir au trésor.

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Angela Wood, sosie de tante Annonciade

Tant que t’en veux, c’est combien ? Je remplis d’abord les poches de mes culottes courtes, une derrière et deux devant, puis la poche de ma petite chemise, heureux de ne pas porter de chandail aujourd’hui. Je remplis ensuite mes deux mains autant que je pouvais, mais je m’aperçus que j’avais oublié une dernière façon d’en rajouter. Je déposai donc dans le sac les paparmanes que j’avais en main (je les reprendrai plus tard) et je m’emplis la bouche comme un écureuil de mes bonbons adorés. Pour être sûr qu’ils ne tombent pas, je les bloquai en tenant le dernier entre mes dents bien serrées. Je remplis de nouveau mes mains avant de descendre de la chaise, sans en échapper un seul ni en avaler tout rond ! Je réussis à me rendre ainsi dans le salon où m’attendait ma marraine. Elle partit d’un grand rire en me voyant, puis me débarrassa d’abord des paparmanes que j’avais en bouche pour ne pas que je m’étouffe et les plaça à part, dans un sac de plastique puisqu’ils avaient déjà été humectés.

Cet épisode était devenu l’anecdote préférée de ma tante qui m’en reparlait pratiquement chaque fois que je la voyais, même à l’âge adulte. Ma marraine Annonciade est décédée depuis longtemps, et aujourd’hui, dès que me prend le goût des paparmanes, un seul suffit.

Notice biographique :

L’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Le collégien et l’itinérant, extraits de mon autofiction, par Denis Ramsay…

12 mai 2015

Le collégien et l’itinérant

1972 : j’avais douze ans et j’étais en première année du secondaire. Je fréquentais le chat qui louche maykan alain gagnon francophonieséminaire St-Charles Borromée de Sherbrooke. En fait, il s’appelait déjà à l’époque le séminaire de Sherbrooke, mais nous tenions à nous distinguer d’un autre séminaire local, le Salésien, notre adversaire en toutes disciplines. À cette époque, seuls les garçons pouvaient fréquenter la digne institution presque centenaire (fondée en 1875 !) Juste de l’autre côté de la cathédrale, une école de filles, le collège Notre-Dame, accueillait l’autre sexe. Les autobus scolaires attendaient les étudiants des deux écoles face à la cathédrale et le transport scolaire était le seul moment de contact entre les élèves des deux établissements. Mais ce jeudi, j’avais raté l’autobus qui me ramenait à ma famille d’accueil, aux limites de la ville de Sherbrooke. Quand cela m’arrivait pour diverses raisons, la plupart du temps à cause de l’entraînement d’athlétisme, je devais prendre le transport en commun régulier, au coin des rues King et Wellington, la « main » de Sherbrooke. Je descendais la côte longeant l’ancien Palais de justice jusqu’à la rue Wellington, la grande rue des commerces, la rue où l’on se pavane, en auto où à pied.

Sur cette rue se concentraient également les plus pauvres parmi les pauvres, les sans-abri, les itinérants, dont mon frère Alain… Comment mon frère avait-il abouti à la rue ? Lorsque sa famille d’accueil ne reçut plus de subsistes pour le garder, elle avait préparé une petite valise avec quelques vêtements et l’avait mis à la porte le jour de ses dix-huit ans. Il s’arrangeait toujours pour me soutirer cinquante cents que je payais, en échange de sa protection sur la rue. Il faut dire que j’étais une cible toute désignée : un garçon de douze ans qui portait le veston et la cravate ne pouvait qu’être un séminariste, le séminaire de Sherbrooke étant la seule école privée pour gars à des kilomètres à la ronde.

Je donnai son cinquante cents à mon frère et jasai un peu avec lui. Pendant ce court moment, une voiture se stationna à nos côtés, une vrombissante Mustang, pas neuve, mais très propre, astiquée comme un joyau de chrome. Pierre était un ami de mon frère, un ami fier de montrer sa nouvelle bagnole.

— Pis, en plus, elle est même pas volée.

Pierre avait une jolie compagne qui était descendue du véhicule également. Alain était ébahi à la fois par la fille et par la Mustang. Personnellement, je n’ai jamais été « un gars de char », mais j’avoue que la demoiselle émoustillait un peu mes douze ans et ma libido naissante. Mon frère me présenta.

— Ça, c’est mon p’tit frère qui va au séminaire…

— Ton p’tit frère ? A-t-il des cartes pour me prouver que vous êtes de la même famille ?

Je sortis ma carte d’identité du séminaire où mon nom de famille était inscrit, et je prouvais du même coup que j’étudiais bien à l’école déjà mentionnée.

— Il a raté son autobus scolaire et il faut qu’il prenne l’autobus de la ville…

— Je peux lui donner un lift…

J’ai toujours détesté cette manie de mes frères de parler de moi comme si je n’étais pas présent, mais je saisis l’occasion de me balader en Mustang et d’épargner l’argent du bus. Et Pierre, un jeune homme de vingt ans, était content d’épater un p’tit gars comme moi. Sitôt assis à l’arrière, la Mustang démarra rapidement et ne ralentit qu’une fois à destination. La cour où Pierre me déposa était en gravier et les cailloux décollèrent sous ses pneus à son départ.

J’entrai chez moi et la femme qui me gardait m’interpella immédiatement.

— C’est qui, ça ?

Je lui expliquai.

— Je ne veux pas qu’il vienne te reconduire une autre fois !

— D’accord, dis-je, me doutant fort bien que la probabilité était très mince de rencontrer de nouveau l’ami de mon frère.

Un événement allait définitivement réduire cette probabilité à zéro…

Quand ma travailleuse sociale m’avait placé dans cette famille, cinq ans auparavant, elle avait dit : « Il vient d’une famille de bums ; on va essayer d’en sauver un ! » Depuis, elle ne m’a jamais demandé comment j’allais. « Vous avez pas trop de trouble avec lui, toujours ? » était le seul questionnement que j’aie jamais entendu de cette professionnelle de la misère enfantine…

Le lendemain, un vendredi, je me rendis chez mon père pour la fin de semaine paternelle mensuelle. Le samedi, La Tribune de Sherbrooke faisait sa Une avec une photo de Pierre et de sa Mustang. Il avait été assassiné à coup de calibre .12 au volant de sa voiture lorsqu’il s’était arrêté à une station-service pour faire le plein. Sa compagne avait reçu du sang, des morceaux de cervelle et un méchant choc nerveux en voyant le crâne de l’amour de sa vie voler en éclats.

J’avais pris soin de garder le journal et je revins dans ma famille d’accueil le lendemain. Je m’adressai ainsi à la femme qui pourvoyait à ma substance contre rémunération.

— C’est certain que celui qui est venu me reconduire jeudi ne pourra plus jamais le faire.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que c’est lui…

Et je sortis le journal de mon sac avec, en première page, la photo de bandit de Pierre et un numéro d’identification de la police en dessous.

Notice biographique :

L’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Chemin de fer et chocolat volé, un récit de Denis Ramsay…

16 avril 2015

Chemin de fer et chocolat volé…chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Puis on a abouti sur la rue Broke, une autre impasse.   Le bout de la rue s’arrêtait sur le chemin de fer, en haut d’une petite côte.  C’était notre porte arrière, celle que l’on prenait le plus souvent pour aller vers la plage Jacques-Cartier.  La plage Saint-Esprit était trop loin à pied, surtout que je n’avais que six ans.  Marcher sur la route des trains n’est pas évident.  Où marcher ?  Sur le rail ?  Pour s’amuser, quelques pas, mais pas comme technique de déplacement.  Sur les traverses ?  Pour moi et les petits pas de mes six ans, une traverse à la fois suffisait ; j’étais encore affublé de mes bottines orthopédiques brunes et laides.  On pouvait toujours marcher sur le gravier qui soutenait le tout, mais le sol inégal tordait les chevilles.  Mes frères ados préféraient le gravier ou l’herbe à côté.

Vous l’avez peut-être remarqué, le défaut majeur de ce type de chemin d’acier c’est que des trains l’utilisent !  Le premier qui voyait le train criait aussitôt aux autres : « Un train ! » Tout le monde se tassait et personne ne faisait la blague de crier au train pour rien.  Ça ne se faisait pas !  Le chemin le plus direct passait par le pont ferroviaire.  Par contre, juste avant que le pont ne rejoigne la rive de béton qui l’accueillait de l’autre côté de la rivière Magog, on passait par-dessus la balustrade et on rejoignait la rive en descendant suspendu à une clôture… Ça ne devait pas être assez compliqué de suivre les rails.  Peut-être un test de bravoure ?…  Et là, on arrivait à la plage Jacques-Cartier où on essayait de se faire bronzer sans se mouiller.  Car aucun de nous n’était amateur de sports nautiques ou d’une simple baignade.  On était juste une gang de ti-gars qui s’accaparait une table à pique-nique et un bout de gazon.  On avait un petit lunch : un sandwich chacun : deux tranches de pain, un morceau de pain de viande en conserve genre Kam badigeonnée de moutarde, et une grosse canne de pêches en morceaux pour la gang !  Je n’ai vu ma première vraie pêche que quelques années plus tard.  J’ai alors compris que ce fruit poussait dans les arbres et non dans les conserves.

Nous étions des rustres de la campagne, des mal dégrossis, un peu taillés à la hache de notre père bûcheron !  Mes frères faisaient des blagues grossières sur les filles qui passaient, puis, sans se rappeler qu’ils les avaient insultées la fois d’avant, tentaient de les inviter à s’asseoir avec eux lorsqu’elles retournaient à la plage.  J’étais partagé entre la fierté d’être avec mes frères et la honte d’être avec mes frères.

Vol de chocolat

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMa mère volait du chocolat à sa shop et mes frères volaient du chocolat à ma mère, avec ma complicité.  La politique de la Lowney’s était de laisser les employés manger tout ce qu’ils voulaient à l’intérieur de l’usine.  Ça coutait moins cher de les laisser s’empiffrer que de les surveiller.  Par contre, il était strictement interdit d’en sortir.  Ma mère avait remarqué que les gardes fouillaient rarement les sacoches qui contenaient des serviettes sanitaires, bien visibles sur le dessus quand l’employée ouvrait sa sacoche.  Elle ramenait du chocolat presque quotidiennement.  Parfois, me raconta-t-elle plus tard, elle payait son passage dans l’autobus de la ville en soudoyant le chauffeur avec du chocolat.  Elle nous donnait une barre chacun et plaçait le reste dans une grosse malle, du genre à présenter un compartiment en carton, tapissé du même motif que le fond de la malle.  Cette partie du haut, de quatre pouces de profondeur était pleine de chocolat.  Mes frères se demandaient comment l’ouvrir.  Car nous étions limités à une barre de chocolat par jour.  Et nous mangions encore bien maigre.  J’avais six ans et je leur ai dit : « Vous avez juste à dévisser les pentures en arrière. » Ainsi fut fait.  Vingt ans plus tard, alors que mon frère Alain, qui se qualifiait avec fierté de voleur, me fit un long discours sur le fait qu’un coffre-fort s’attaque par l’arrière, il ne se rappelait plus qu’un petit gars de six avait trouvé le truc avant lui.

Et le petit gars de six ans avait oublié qu’il se produisait quelque chose d’important ce jour-là.  J’allais avoir ma première paire d’espadrilles.  Je délaissais les grosses bottines brunes laides et orthopédiques qui semblaient avoir pour seul but de me faire marcher comme un canard, les pieds écartés.  Mes chaussures avaient toujours l’air d’être du mauvais pied.

Ma mère m’attendait au bas de notre immeuble.  Elle nous avait probablement vus de loin et avait descendu les trois étages pour en faire un événement public.  Un peu pour placoter avec les femmes qui passaient.  Ma mère aimait placoter.  Elle disait à toutes : mon dernier lâche ses bottines orthopédiques aujourd’hui.  Il se ramassa quelques mères et enfants pour assister à l’événement heureux.

— Envoye icitte toé ! cria ma mère dès qu’elle sut que je pouvais l’entendre.

J’accélérai le pas à la hauteur de ma curiosité, car je voyais bien qu’il y avait quelque chose à côté d’elle.  Des espadrilles !  Je fis mes derniers pas dans des bottines orthopédiques avec dignité, la tête haute, marchant lentement parce que j’étais fatigué.

— Enlève ça, ces bottines-là ! ordonna-t-elle.

Et je m’assois dans l’escalier, me déchausse prestement.  Elle s’amusa cruellement à placer un long silence qui crée le malaise.

— Ça va te prendre quelque chose dans les pieds maintenant.

Je regardai les espadrilles avec envie et découragement, ne sachant si elles m’étaient destinées.

— Essaye ça !

Elles étaient pour moi.  Je me suis immédiatement demandé qui les avait portées avant moi ? C’était des espadrilles en tissu noir avec des semelles en caoutchouc.  Je les laçai et fis bien attention de faire une belle boucle.

— Merci, maman !

— T’as rien remarqué ?

— Quoi ?

— Sont neuves !

— Merci encore plus, d’abord !

Je me levai et sentis mon pied léger.  Un couloir de vingt mètres s’ouvrit devantchat qui louche maykan alain gagnon francophonie moi sur le trottoir : j’ai couru mon premier sprint ; j’ai aimé ça.  Je suis revenu à la course.  J’ai pris ma mère dans mes bras.  Mes premiers souliers neufs, à moi !  Pour souligner l’événement, elle m’amena dans sa malle à chocolat pour me choisir une barre.  Elle n’était pas dupe et savait qu’il en manquait.  Il faut dire que quand Maurice et Alain la dévalisaient.  Ils prenaient quatre barres chacun, alors que je n’avais droit qu’à une barre pour ma job de « watcheux » ; c’est moi qui surveillais.  Alors, quand ma mère revenait de la shop, j’allais souvent la rejoindre dans la rue en criant : « T’as-tu du cocholat ?  T’as-tu du cocholat ? », m’attribuant une barre supplémentaire sans vergogne, car je trouvais injuste que mes frères prennent quatre barres et moi une… Des fois, on n’avait pas grand-chose d’autre à manger !

Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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