Notre-Dame-du-Portage : La jeune fille et la Mort, par Alain Gagnon…

20 juin 2017

Dires et redires…

Hier soir, dans un suroît à ébranler les murets sous les lames, une fine mélodie perlait sur tout ce fracas. Les pieds dans l’eau du fleuve, une jeune violoniste et les plaintes de son archet. J’ai cru reconnaître La jeune fille et la Mort de Franz Schubert. Je n’en suis pas certain. Elle jouait quelques mesures, s’arrêtait, posait son violon sur sa hanche, observait les vagues, souriait à une compagne, reprenait la mélodie…

Paix et nostalgie.

(Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)

*

L’été ou l’automne, il me prend une fringale pour ces auteurs de littérature fantastique : Jean Ray, Edgar Allan Poe, H. P. Lovecraft et Claude Seignolle, ce chantre de la Bretagne et de la Normandie fin dix-neuvième siècle. Chemins rocailleux et poussiéreux, détours et collines abruptes, raidillons de ronces et de garenne, nuits bretonnes, châteaux délabrés de la noblesse provinciale, étangs et genêtières… Paysans frustes et cupides. Il plante un décor de poésie terrienne qui remue en nous quelque chose de profond. Tout son art repose sur cette capacité à créer des atmosphères prégnantes. On retrouve cette qualité chez Conan Doyle. On peut lire et relire, entre autres, Le chien des Baskerville pour ce mystère, ce romantisme noir qui transporte le lecteur. (Même pittoresque du clair-obscur chez Emily Brontë.) Compense-t-il inconsciemment les froides déductions et inductions de Sherlock Holmes ? Le Doyle celte, rêveur et spirite, réclame sa part du récit et l’obtient par cette poésie soutenue d’intérieurs victoriens ou de landes du Devonshire. (On ne retrouve en rien ces atmosphères chez Agatha Christie ; je n’ai jamais pu terminer un de ses livres.) Simenon présente aussi cette qualité : celle de la poésie accompagnatrice de l’enquête policière. Maigret se promène dans une atmosphère à couper au couteau.

Pourquoi les auteurs québécois n’accordent-ils pas plus de temps et d’espace au fantastique ? Prédominance des préoccupations politiques, sociales et existentielles d’une collectivité qui se cherche une identité ? Possible. Possible, mais j’en doute. J’inclinerais plutôt vers un manque d’épaisseur temporelle, historique. On peut éveiller la nostalgie en Bretagne : les ruines féodales abondent, et les monuments celtiques. On éveille chez le lecteur cette curiosité trouble pour un passé qui est sien, tout en étant très lointain. Jean Ray use et abuse des références historiques – réelles ou inventées. Lovecraft, nord-américain pourtant, plongeait dans les mythes éternels, le passé colonial et les cultures amérindiennes, tout comme Stephen King aujourd’hui. À l’époque de la Nouvelle-France, la population, donc l’occupation sédentaire du sol, n’était pas assez importante pour laisser en place un riche terreau où rêver. Du côté amérindien, c’est une tout autre question. À explorer…

(Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)

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Salon funéraire et Jean Ray…, un texte d'Alain Gagnon

23 octobre 2016

Actuelles et inactuelles

Au retour d’un salon funéraire. —alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
Au salon funéraire, il n’y a plus d’Anglophones, il n’y a plus de Francophones. Ça sent le café, et des gens ont de la peine.
Au salon funéraire, il n’y a plus d’Irlandais protestants ni d’Irlandais catholiques. Ça sent le café, et des gens pleurent.
Au salon funéraire, il n’y a plus de Sudistes ni de Nordistes. Ça sent le café, et des gens ont de la peine.
Au salon funéraire, il n’y a plus de conservateurs, il n’y a plus de progressistes. Ça sent le café, et des gens pleurent.
Au salon funéraire, il n’y a plus de fédéralistes ni d’indépendantistes. Ça sent le café, et des gens ont de la peine.
Tous conflits ajournés pour cause de sort commun dans l’aveugle aventure humaine.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean Ray. — Pour ceux à qui je dois expliquer ma fascination pour l’auteur belge Jean Ray, voici le début d’une nouvelle tirée du recueil La croisière des ombres :

La présence horrifiante

Écoutez, derrière la puérile barrière de la vitre, noire comme du sang caillé, toute l’apothéose des bruits méchants de la tempête.
Elle est accourue de loin, du fond des mers haineuses.
Elle a dérobé aux rivages maudits, où pourrissent les phoques crevés de gale, les relents du mal noir et de la mort.
Elle a hué, honni mille agonies pour assiéger notre pauvre cabaret, où le whisky est aigre et le rhum épais.
C’est un enfant fort vilain qui dévaste un parc de roses, pour taquiner une coccinelle, et la voici qui flagelle notre bicoque de ses nageoires de raie géante.
— Pourquoi, dit Holmer, faut-il mettre, autour de chaque histoire terrible, une nuit noire et un orage affreux ? C’est de l’artifice.
— Non, répondit Arne Beer, c’est une réalité, une chose ainsi voulue par la nature. Vous confondez autour et alentour, comme disait le professeur de français d’Oslo, mais il ne confondait jamais le whisky avec son verre, le singe adroit.

Un métissage d’Edgar Allan Poe, d’Isidore Ducasse et de Coleridge. Atmosphère à couper le souffle.

L’auteur

Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livrealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose ont ensuite paru chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004), Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont KassauanChronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur. On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Rimbaud et poker : Abécédaire…

30 mars 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Littérature — Rimbaud ne nous aurait dit que cela, et cela suffirait : la littérature est une voie de connaissance et de métamorphose.  On ne le répétera jamais assez.  Le texte ne sera jamais une fin en soi ; il ne pourra jamais s’autosuffire, être son unique raison d’être, sa propre justification.  Il est là pour servir.  Le poète et le lecteur.

Littérature — La littérature de vérité, comme la pratiquaient Melville, Dostoïevski, Poe, Nerval, Rimbaud, Nietzsche, Ferron, Faulkner, est l’équivalent d’un Stud à cinq cartes.  La forme la plus cruelle, la plus impitoyable du Poker.  Choix constants et lourds de conséquences.  De pis en pis à mesure que l’écrivain prend de l’âge.  Comme les piles de jetons du perdant, ses possibles s’amenuisent.  Il faut donc choisir, écarter des projets, en étreindre d’autres avec fièvre, comme une dernière bouée lors d’un naufrage.  Il serait facile de se laisser aller à la tristesse.  Mais les créateurs ne vieillissent pas.  La pensée magique ou la sagesse les réconforte d’une éternelle jeunesse – réelle ou illusoire.

http://maykan.wordpress.com/


Notes de lecture : Lovecraft, maître de l’horreur et du fantastique, par Alain Gagnon… »

8 février 2016

Lovecraft et le mot Pendrifter… 

 

Une autre nuit écourtée à cause de la lecture, mon vieux péché.

Howard Phillips Lovecraft, une fois de plus : relecture de Celui qui chuchotait dans les ténèbres… J’y trouve ce mot auquel je ne m’étais jamais arrêté : Pendrifter. C’est le pseudonyme qu’utilise un chroniqueur du Brattleboro Reformer, qui appuyait les conclusions sceptiques du personnage central au sujet des événements qui se produisaient dans les collines isolées du Vermont.

Le mot n’existe pas dans le Merriam-Webster en ligne.  Pen est un des premiers mots que nous avons appris en anglais : plume, crayon ou stylo.  Drifter : celui qui erre sans but.  Pendrifter est donc un pseudonyme qui signifie : plume errante ou celui qui écrit et laisse sa plume dériver ; ou l’écrivain sans attache, l’écrivain vagabond, la plume qui n’a pas d’attaches….

Une partie de la nuit, j’ai cherché un mot, un seul, pour traduire ce pseudonyme d’où fusent les images.  Je n’y suis pas arrivé.

Parmi nos diligents visiteurs, si quelqu’un a une idée, une trouvaille qu’il me la transmette, que je m’instruise et instruise les autres.

Pour ceux qui ne connaissent pas ou peu Lovecraft, quelques indications :

Notice biographique :

Howard Phillips Lovecraft (1890 et 1937) est un écrivain américain connu pour ses récits d’horreur (fantastique) et de science-fiction.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSes sources d’inspiration : l’horreur cosmique, l’idée selon laquelle l’homme ne peut pas comprendre l’existence et selon laquelle l’univers lui est profondément étranger. Ceux qui cherchent et raisonnent véritablement, comme ses personnages, mettent en péril leur santé mentale. Lovecraft est devenu l’objet d’un culte grâce au Mythe de Cthulhu, une suite de récits, plus ou moins en rapport les uns avec les autres, dans lesquels on parle de divers dieux hostiles au genre humain, ainsi que du Necronomicon (un grimoire fictif compilant des rites et savoirs interdits). Ses écrits sont profondément pessimistes, voire cyniques, et remettent en question le Siècle des Lumières, le romantisme, ainsi que l’humanisme chrétien.

Bien que le lectorat de Lovecraft ait été  limité de son vivant, sa réputation  s’affirmera au fil des décennies et il est à présent considéré comme l’un des écrivains d’horreur et de fantastique les plus influents du vingtième  siècle.  On le compare à Poe ; et Stephen King dira de lui qu’il est « le plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle ». (Inspiré partiellement de Wikipédia.)

Voici ses textes les plus célèbres traduits en français et trouvables dans des collections de poche :

Dagon (Dagon, 1917)

La Maison maudite (The Shunned House, 1924)

Je suis d’ailleurs (The Outsider, 1926)

L’Appel de Cthulhu (The Call of Cthulhu, 1926)

La Couleur tombée du ciel (The Colour out of Space, 1927)

L’Abomination de Dunwich (The Dunwich Horror, 1928)

L’Affaire Charles Dexter Ward (The Case of Charles Dexter Ward, 1928)

Celui qui chuchotait dans les ténèbres (The Whisperer in Darkness, 1930)

Les Montagnes hallucinées (At the Mountains of Madness, 1931)

La Maison de la sorcière (The Dreams in the Witch-House, 1932)

Le Cauchemar d’Innsmouth (The Shadow over Innsmouth, 1932)

Dans l’abîme du temps (The Shadow out of Time, 1935)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre dualain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet). On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


De La Fontaine et Dostoïevski, par Alain Gagnon…

16 décembre 2015

Dires et redires

Lorsque, comme moi hier, on se paie coup sur coup du Poe et du Márquez, la réalité de la littérature s’impose dans une intuition absolue. On n’en doute plus. Le textealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec littéraire se démarque ; lorsque l’on ouvre certains ouvrages, on sait qu’on pénètre en haute littérature, même si elle ne se prouve pas. Comme l’écrivait Alain sur le beau : « Pour tout dire, le beau a ce privilège d’exister. » De même, la littérature est. Et elle est d’autant plus qu’elle vaut, comme tous les arts, par ce qu’elle possède en elle d’irréductible à l’analyse.

Les acharnés de la non-littérature devraient relire Le renard et les raisins de Jean de La Fontaine.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

Les préfaces et les introductions ordinairement ennuient. Sauf si on s’appelle Dostoïevski, qu’on est traduit par André Markowicz et qu’on s’apprête à écrire Les carnets de la maison morte. Dans une introduction habile, Dostoïevski nous présente un personnage, ancien bagnard, qui tiendra son rôle comme narrateur tout au long du récit. Le procédé est habile. On s’en doute, l’auteur en profite pour s’abandonner à son penchant : les jugements généraux sur les lieux, les gens et la façon dont on devrait vivre sa vie dans la lointaine Sibérie – ce qu’on appellerait aujourd’hui, dans notre Québec contemporain, l’art de vivre en région périphérique ou semi-périphérique.

À la première page, on retrouve ces lignes qui ont des pieds et des mains. Il y parle des habitants « contraints »de la Sibérie : fonctionnaires impériaux, anciens bagnards assignés à résidence ou qui optent pour demeurer sur place, voyageurs venus de Russie…

« Ceux d’entre eux qui savent résoudre l’énigme de la vie restent presque toujours en Sibérie et s’y enracinent avec bonheur. Par la suite, ils portent des fruits riches et doux. Mais les autres, les gens frivoles, ceux qui ne savent pas résoudre l’énigme de la vie, s’ennuient très vite en Sibérie et se demandent avec angoisse pourquoi ils sont allés jusque-là. C’est avec impatience qu’ils attendent le terme légal de leur mission […]. »

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFédor n’explique pas ce que signifie « résoudre l’énigme de la vie ».Vos hypothèses sont aussi bonnes que les miennes. Néanmoins, comme les vôtres, je les ignore, je fais la liste de celles qui me viennent à l’esprit. Résoudre l’énigme de la vie pourrait signifier :

1. que l’on a tout compris ; que l’Être, la mort, la naissance ne recèlent plus de secrets ; que l’on est omniscient ;

2. la résignation.  Qu’une sagesse infuse nous fait tout accepter comme valable et bien parce que dans l’Être ;

3. que l’on s’est égaré jusqu’à la complaisance dans les attraits variés du quotidien, avec la jouissance de l’artisan qui ne voudrait voir plus loin que le jour qui décline et le plaisir qu’apporte l’outil au contact de la matière ;

4. que la musique nous a ouvert son espace sans mots et qu’on y jouit sans retenue de ce que tout l’Être peut offrir à des cerveaux enfin délivrés ;

5. que la christéité ou la bouddhéité a enfin émergé en soi et que, délivré de toutes contradictions, on accède à la haute compréhension qui guérit tous les maux.

Voilà les hypothèses à vérifier, voilà ce que je soumettrais par lettre à Fédor si les postiers célestes n’étaient en grève.

Mon plus grand souhait, c’est qu’un jour, nous soyons tous – écrivains, poètes, philosophes – dépassés. Que l’on viendra nous lire, sans trop d’insistance, dans des bibliothèques surannées et que des jeunes gens commenteront : « Comment ont-ils pu être aveugles à ce point ? Comment ont-ils pu vivre dans un monde si infernal ? » Cette désuétude sera notre victoire.   Ou, plutôt, la victoire de l’Esprit.

Jeunes gens, songez à nous alors, nous qui aurons vécu l’âge de Fer.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)


Rimbaud et poker, par Alain Gagnon…

30 mai 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Littérature — Rimbaud ne nous aurait dit que cela, et cela suffirait : la littérature est une voie de connaissance et de métamorphose.  On ne le répétera jamais assez.  Le texte ne sera jamais une fin en soi ; il ne pourra jamais s’autosuffire, être son unique raison d’être, sa propre justification.  Il est là pour servir.  Le poète et le lecteur.

Littérature — La littérature de vérité, comme la pratiquaient Melville, Dostoïevski, Poe, Nerval, Rimbaud, Nietzsche, Ferron, Faulkner, est l’équivalent d’un Stud à cinq cartes.  La forme la plus cruelle, la plus impitoyable du Poker.  Choix constants et lourds de conséquences.  De pis en pis à mesure que l’écrivain prend de l’âge.  Comme les piles de jetons du perdant, ses possibles s’amenuisent.  Il faut donc choisir, écarter des projets, en étreindre d’autres avec fièvre, comme une dernière bouée lors d’un naufrage.  Il serait facile de se laisser aller à la tristesse.  Mais les créateurs ne vieillissent pas.  La pensée magique ou la sagesse les réconforte d’une éternelle jeunesse – réelle ou illusoire.

http://maykan.wordpress.com/


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda… »

28 février 2014

Muse d’un soir…

Dans un petit atelier de la rue Edgar Poe, une page vierge dévisage le corps figé d’un présumé Louis. Voilà déjà plusieurs heures qu’il pointe une plume en sa direction, sans jamais y perdre la moindre larme d’encre. Et elle lui fait peur, cette plume. Toutes celles qui, par le passé, ont effleuré sa griffe, n’en sont jamais revenues. Alors, en cet amas de feuilles encore vierges, des rumeurs courent. Certaines racontent qu’à son seul contact, on embrasserait la jouissance extrême, l’orgasme ultime. D’autres implorent de la fuir comme la peste, celle-ci ne mènerait qu’au tombeau. Et voilà qu’aujourd’hui, il l’avait choisie, elle. Alors elle tremble à s’en froisser, et ne le lâche pas du regard.

Bordel, voilà des heures qu’il est là, à gésir devant cette page blanche. Les mots s’enchevêtrant dans sa tête, ondulant en tous sens, sans jamais en jaillir. Et il a beau savoir, Louis, qu’à chaque fois c’est la même chose, le même scénario qui se répète inlassablement, ça bouillonne à l’intérieur de cette dépouille paralysée. Et puis, toujours ces doutes qui l’assaillent soudain. Et si je n’arrivais plus à écrire ? Et si je n’avais jamais su, en réalité ? Peut-être qu’ils se trompent, tous, et qu’ils découvriront demain que je ne suis qu’un never been aux doigts engourdis. Peut-être que… Et puis, il reconsidère cette vie chamarrée d’aujourd’hui qu’il n’a jamais fait qu’attendre, et ses doutes s’estompent.

Louis était devenu, depuis quelques mois, un écrivain à la mode. Ses romans d’horreur passionnaient des milliers de lecteurs fanatiques dans le pays. Les journalistes étaient à l’affût du moindre mot échappé de ce mystérieux prince des limbes qui mêlait avec virtuosité rêve et réalité. Malgré sa pudeur, il avait accordé deux ou trois interviews à ces rapaces insistants. Et il s’amusait de ce brouhaha d’un monde détraqué, en jouant avec les mots et les métaphores avec adresse. Et lorsqu’ils lui posaient cette perpétuelle question « Mais où trouvez-vous toutes ces idées ? », il répondait, presque machinalement, que l’inspiration naissait dans le creux des reins de ses muses d’un soir.

– Vos « muses d’un soir », qui sont-elles ?

– Les passantes de ma vie, dont chaque pas transperce mon ardeur.

– Et existent-elles réellement, ces passantes-là ?

– Elles n’existent plus au moment où je pose le point final. Je les tue.

Et, ils riaient. Les journalistes d’un rire démesuré, Louis d’un rire ajusté. Et la foule, autour, riait aussi.

Ce soir, il l’avait effleurée à la terrasse d’un café, sa muse d’un soir. Sous une chevelure ébène, deux yeux océan accrochaient les lignes d’un livre. Ce livre, c’était son dernier roman. Il s’était alors assis à ses côtés, engageant la conversation avec cette douceur qui le caractérisait. Ils avaient échangé quelques mots, sur lui, sur elle, et avaient regagné son petit atelier de la rue Edgar Poe, ensemble.

Sa muse, pour l’heure, semble s’être perdue en un coma vaporeux, et, à cet instant, ses reins ne disent rien du tout. Et puis, en un sursaut, elle quitte son éden éphémère pour rejoindre ce prince des enfers. Louis esquisse un sourire. Il s’avance vers elle, d’un pas lent, presque décomposé. Elle tremble, comme cette page encore vierge oubliée sur le bureau. Elle le distingue précisément celui qui, à présent, se penche sur son corps dépouillé, mais elle ne peut ni hurler, ni bouger. Marionnette de ce bourreau d’un soir. Il parcourt de ses doigts ses courbes exhibées, comme pour en détacher les premiers mots qui noirciront sa page blanche l’instant d’après. Ses pupilles se dilatent au fur et à mesure qu’il explore l’intimité de son pantin aliéné, au fur et à mesure qu’il distingue son visage se crisper confidentiellement. Dans sa tête, les mots s’emmêlent en un tango endiablé. Il la pénètre. Les mots jaillissent. La plume érafle la feuille jadis vierge. L’encre se répand. En ses veines, sur sa feuille, en sa muse d’un soir. Derrière les derniers soubresauts d’un instant fantasmagorique, un roman naît.

La feuille à présent couverte d’encre ébène, la muse abandonne ses derniers espoirs. En ce chaos nocturne, Louis vogue dans les sentiers d’une réalité évanescente, le regard écarlate. Les rumeurs ne s’étaient pas trompées. De cette jouissance extrême, de cet orgasme ultime, ni la feuille ni la muse n’en sortiront indemnes. Au petit jour, toutes deux rejoindront clandestinement l’implacable tombeau.


Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie :http://blogmaestitia.xawaxx.org/


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