Le bourreau des cœurs…

28 juin 2017

(Une nouvelle inédite de Sandra F. Brassard…)

Le bourreau des cœurs

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Sandra F. Brassard

Les hommes étaient tous assis ensemble, les fesses appuyées sur de vieilles caisses de lait aux couleurs criardes, et ils contemplaient la tombée du jour sur les champs. Postés devant la vieille grange, juste sur la bute qui surplombe la route principale, certains fumaient tandis que d’autres mastiquaient un sandwich aux croûtes récalcitrantes. Peu d’entre eux parlaient, c’était comme cela entre gars. Entre deux gorgées de bière froide – comme en témoignait la condensation sur les bouteilles – ils se lançaient parfois des blagues douteuses qui racontaient des histoires de filles chaudes qui se frottent et qui aiment ça, comprends-tu, avec des grosses boules qui en veulent plein le visage, comprends-tu… et ça s’arrêtait après, dans un silence tout de même apprécié. Car après, qu’aurait-on pu dire de plus ? Et on se désaltérait si bien sans s’embarrasser des mots qui vont tellement mieux aux bouches des femmes. Rouge à lèvres et dents immaculées disent avec tellement plus d’habileté les tourments de ce monde injuste – l’argent qui manque, les enfants et le ménage en trop, les seins qui tombent et le mauvais sort qui les fait toutes grossir (mais pas les chips, le chocolat, le coca-cola) – et elles performent admirablement sous le mode accusatoire : « Tu ne m’écoutes jamais, tu ne comprends pas, tu ne peux pas savoir, pourquoi tu ne réponds pas ? ».

Ils prenaient enfin la pause qu’ils attendaient après ces nombreuses heures de travail passées à suer et contracter leurs muscles pourtant devenus vigoureux. Ce n’est pas qu’ils se plaignaient de ce qu’on leur demandait d’accomplir, mais ils profitaient du moment, confortables entre eux, dans la fraternité d’un labeur intense communément accompli. Surtout, ils savaient la valeur de ces minutes où personne ne leur posait ces questions si dérangeantes : « À quoi penses-tu ? Me trouves-tu belle ? Quand tu étais jeune, à quoi rêvais-tu ? ». Ici, dans la paix des hommes, avec les mains criblées de cicatrices et la barbe drue sur les joues, ils pouvaient respirer, arrêter de se sentir traquer, vivre même, se laisser aller sans compte à rendre, sans la menace de paraître inopportuns ou grossiers. Ils étaient des mâles virils, qui pissaient debout, et plus loin que les autres en plus, avec un engin beaucoup plus puissant, sauf peut-être le petit nouveau. À seize ans, on peut comprendre ça. Le vieux Firmin, en le regardant se soulager un jour, a commenté l’épisode d’un air entendu : « Hummm…moins gros parce que moins de pratique, ça viendra… ». Et c’était plausible, l’expérience fait toute la différence sur la grosseur, paraît-il, et il le sait, lui, qui, souvenez-vous, en a fait une dizaine de marmots, sans compter ses compétences en vaches, cochons et chèvres.

Chacun se regardait donc les pieds avec bonheur, n’ouvrant la bouche que pour roter et bailler selon l’usage, lorsqu’ils virent, de loin mais pas tant que ça, une jeune dame s’avancer vers eux. Pas une laide, mais une belle fille, qui balance les hanches et tout. Et là de dire qui la baiserait mieux que les autres. « Moi ! » « Moi ! » « Non, c’est moi qu’elle veut. » « Je te parie qu’elle me saute dessus, et qu’elle me suce. » « Une cochonne, je te dis ! » « Ouais, elle préfèrerait la mienne, parce qu’un petit bout de saucisse mou comme le tien… » « Et toi, Réjean, le jeune, t’en as jamais touché à une comme celle-là, non ? » « Pourquoi tu dis rien ? T’as peur, hein ? » « T’es peut-être pas attiré par les petites poules mais par les coqs ? » « Heh, les gars, Réjean aime qu’on lui mette la queue dans le cul ! » Alors, c’est le fou rire général. Même Réjean rit, il la trouve bien bonne celle-là, quand même, les coqs, ils les égorgent à grands coups de hache, rien d’autre : « Amenez-en de la poule, le poulailler au complet », réplique-t-il en jouant les renards gourmands. Mais les autres le regardent en pouffant, ils pensent qu’il fait l’habitué, mais qu’il n’assure pas. « Ouais, ouais Réjean, c’est ça ! » « Tu pourrais me donner un cours. » Et ils se moquent encore, encore.

Lorsque la fille les rejoint, celle du patron d’ailleurs, Réjean a décidé de leur montrer qu’il besogne mieux que ces vieux galeux. Avant qu’elle ne chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecsoit tout à fait à leur hauteur, il se lève, la devance, et lui dit : « …hummm…ah ouais…eeeeeeeeeee… ». La pauvre fille ne sait pas trop quoi répondre : « Bonjour ! Puis-je faire quelque chose pour toi ? Te sens-tu bien ? As-tu besoin d’aide ? ». Tous les copains s’esclaffent, Robin se plie même en deux, se dégoutte dans la culotte. Sans attendre, Réjean repart à l’assaut : « …c’est que…pas mal…eeeeeeeeeee…je veux que tu… ». Visiblement mal à l’aise, la pauvre demoiselle lui sourit avec pitié, et convaincue d’avoir affaire à fou furieux, rejoint rapidement le groupe auquel elle transmet les consignes pour la prochaine semaine. Mais Réjean ne peut pas se laisser faire. Décidé, il s’avance encore une fois vers elle, et il la saisit par la croupe, fermement, et ajoute : « …jolie…tu voudrais…avec moi… ».

Cauchemar, elle se met à hurler : « Maudit violeur ! Aidez-moi, ôtez-le de là, il me fait mal ! ». Mais il continue, il ne s’agit que d’un sale moment à passer, puis elle se calmera :             « Laissez faire, les gars, elle aime ça, elle se trémousse, elle voulait ça depuis le début ! ». Seulement, les autres hommes ne sont plus de son avis, et se jettent sur lui : « Tu vas en manger une sacrement, mon gars ! Une hostie de volée, je te dis ! ». Réjean se laisse faire. Maintenu au sol solidement, il ferme les yeux, et il sourit. La fille tremble, et laisse entendre une plainte. Il préfère le contact des poings massifs à son regard égaré. Plus ils le cognent, plus son visage se détend, et plus ils se déchaînent sur sa personne. « Ah ! le monstre ! l’abominable ! » Bang ! « Il faut l’enfermer, appeler la police ! » Bang ! « Allez chercher le fusil. » Bang !

Mais Réjean, mû par une force insoupçonnée, se lève et se sauve. On essaie de le rattraper, mais il galope avec fureur, comme s’il était possédé. Il descend la côte, et se dirige vers sa maison dont le toit se détache sur l’horizon. « On va le rattraper, le petit christ, t’inquiète pas, ma fille », disent les hommes, un bras protecteur autour des épaules de la jeune femme qui pleure doucement. « Viens que je te serre là, petit cœur », ajoute un autre. Et le gamin court, ne perd pas une seconde, même si son souffle devient de plus en plus saccadé. Son abdomen le fait souffrir, il halète avec frénésie, la sueur et le sang trempent ses vêtements déjà maculés de terre. Complètement en nage, il poursuit sa course jusqu’au seuil de la maison familiale. Par la fenêtre, il voit sa mère, le combiné du téléphone à l’oreille, horrifiée.

« Il y a des choses qui ne s’expliquent pas », se dit-il.

Il se met alors à pleurer, à chialer comme une nénette, en hoquetant : « Je te trouve si jolie… Je te regardais et je me disais que tes cheveux avaient la même teinte que le miel… Tu me plais…Je t’invite ce soir  ». Puis, il s’assoit sur le palier, désolé mais résolu, et il attend la suite des choses dans son corps trop long pour lui. Mais le temps passe si lentement quand on devient un homme, un vrai, qu’il en perd la notion, et s’étend, à jamais endormi devant la porte.

Notice biographique

Native du Saguenay, Sandra F. Brassard enseigne la littérature québécoise au Cégep de Chicoutimi. Parallèlement, elle travaille comme adjointe à l’animation au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et comme pigiste au journal Voir Saguenay-Alma. Elle termine actuellement la rédaction d’un mémoire de maîtrise à l’UQAC sur l’intertextualité biblique dans l’œuvre de Sylvain Trudel sous la direction de François Ouellet.



Ce chat et moi… nouvelle de Richard Desgagné…

22 juin 2017

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Malouine, une nouvelle de Catherine Baumer…

18 juin 2017


Malouinealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

De mes transports amoureux dans cette ville de caractère il ne restait rien, aucune histoire à confier à qui que ce soit.  Raconter quoi ?  Que mon âme sœur était restée là-bas, figée à tout jamais dans mes songes et dans ma mémoire comme une icône, une sirène, une déesse ?  Mes voyages m’avaient mené ailleurs, loin, très loin de Saint-Malo dont les remparts sévères montaient toujours la garde.  Mon cœur avait vagabondé, s’était égaré dans de multiples aventures sans lendemain, dans un mariage raté, un divorce réussi, un enfant à l’autre bout de la France qui n’a jamais visité la Bretagne.

Trente ans après, j’étais de retour pour régler la succession de ma tante qui ne laissait aucun héritier à part moi.  Elle m’était apparue au détour d’un angle, puis d’un autre, et sur ce canon, dans cette tourelle, aux pieds des statues de Jacques Cartier et de Robert Surcouf.  Et son ombre dansait encore sur la chaussée du Sillon et dans la rue de la Soif, où je m’étais enivré de ses baisers.  Le tombeau de Chateaubriand me narguait encore de l’île du Grand Bé, où nous nous étions laissés surprendre par la marée et sur laquelle nous avions fait l’amour pour la première fois.  Mémoires d’outre-vie.    Comme je l’avais aimée…  Course folle pour tenter de la rattraper, la toucher, l’embrasser.

J’avais 18 ans, je venais de Paris, et le moins qu’on puisse dire c’est que mon penchant pour elle et pour cette ville que je trouvais froide et venteuse n’avait pas été spontané.  Nous habitions chez ma tante,  Malouine acariâtre, détestant les Anglais qui baguenaudaient sur les remparts, qui arrivaient ici comme en terrain conquis dans des ferrys ventrus.  Elle préférait crever plutôt que de leur vendre sa maison, disait-elle.  Ma petite Anglaise était arrivée sur l’un d’entre eux, avec ses parents, et ma tante, à son corps défendant, leur avait loué une chambre.  Ce n’était que pour un mois, disait-elle ; elle ne leur avait pas fait de cadeau et tirait une certaine fierté à l’idée d’arnaquer des Roast-beefs.

Sandy était froide, terriblement anglaise, et parlait un français maladroit que je ne comprenais pas.  Je la trouvais coincée, godiche, mal habillée, mais je m’ennuyais tellement qu’il me parut bientôt naturel d’arpenter les remparts en sa compagnie et celle des goélands criards.  Elle me parlait de musique, de Manchester, des matchs de foot, des maisons de brique rouge et du brouillard.  Je lui racontais en anglais mon ennui en banlieue, mon projet de devenir musicien et de vivre à Paris.  Je lui jouais de la guitare, nous chantions ensemble les chansons des Beatles, et peu à peu je me mis à l’aimer comme on aime à 18 ans, sans trop savoir pourquoi, poussé par le désir et l’ennui.  Quand la fin des vacances arriva, j’étais amoureux d’elle.  Je lui promis de la faire venir à Paris quand j’y aurais mon studio.  Elle me laissa une adresse, nous nous écrivîmes pendant un an, elle partit étudier à Londres…  Je l’oubliai, laissant son souvenir enfoui dans un coin de ma mémoire, avec mes rêves de carrière dans la musique.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJusqu’à ce jour où son souvenir me revint au détour d’un passage, dans cette ville.  Seul héritier, je décidai de garder la maison de ma tante pour les vacances, d’y faire venir mon fils pour lui faire découvrir la Bretagne, d’acheter un bateau et de partir à la découverte de Jersey et de Guernesey.  Je n’avais jamais abandonné le rêve de me remettre à la guitare et d’écrire une chanson pour cette petite sirène immobile…

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Genre, une nouvelle de Dany Tremblay…

13 juin 2017

GENRE

« Une fois que l’on sait une chose on ne peut plus jamais ne pas la savoir. »
Anita Brookner

Maintenant, il y avait dans son regard du trouble, visible aussi dans sa toute nouvelle façon de me regarder, un chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec peu par en dessous, en penchant la tête. Jamais, avant, son regard sur moi ne m’avait dérangé ou intimidé. Depuis que je savais, c’était autre chose. Il était en lui ce désir, et partout autour. On le sentait à des lieues et il ne s’en débarrasserait pas comme ça. Je savais avec une certitude quasi impudente que ce désir irait en s’enflant, que tôt ou tard, j’y céderais.

C’est lui qui a donné le rythme à notre idylle.

La première fois, nous étions dans l’appartement de sa mère au centre-ville, assis chacun contre notre mur, tous deux un peu gris, buvant à même le goulot d’une bouteille que l’on se partageait. La précédente avait roulé sur le sol, était allée se coincer sous le divan. On l’y avait un peu aidée, c’est vrai. Je ne me souviens plus de quelle façon il s’est retrouvé appuyé au même mur que moi, son épaule frôlant la mienne. Je me souviens de son odeur, une odeur musquée qui me plaisait assez, d’avoir baissé les yeux lorsqu’il a murmuré : « Embrasse-moi ».

J’ai dormi sur le divan. Au réveil, nous avons peu parlé, j’ai tout fait pour éviter son regard. Nous avons quitté l’appartement rapidement et pris chacun notre côté. En m’éloignant, me suis rappelé lui avoir confié n’avoir jamais été capable de montrer mon amour à mon père. Il m’avait suggéré de l’appeler, là, dans l’immédiat, devant lui, de simplement lui dire papa je t’aime. J’avais composé le numéro en riant, nerveux. La ligne était occupée. C’était sans doute mieux ainsi.

Sur le trottoir, me suis dit que je n’aurais pas dû le laisser filer sans lui avouer mon envie de le revoir, sans lui parler de mon émoi. J’ai regretté avoir fui son regard à tout prix. Je me suis immobilisé et demandé ce que j’allais bien pouvoir raconter à Marianne.

J’avais soif, les jambes molles, l’impression que son odeur musquée était partout sur moi.

Suis entré dans le premier café. Un café noir, me suis-je dit en m’installant au comptoir, très noir, aussi noir que son regard que je n’étais alors pas prêt d’oublier.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Polar, une nouvelle de Jean-Pierre Vidal…

12 juin 2017

Polar (or Who dunit in the Shades)

 En courant, je revois le corps. Enfin, ce qu’il en reste. Parce qu’on l’avait passé par le genre d’outil qui ne chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonlaisse pas grand-chose. Pas grand-chose, mais tout juste assez pour voir que ça avait dû faire mal. Exagérément. Dame, le travail à chaud à la tronçonneuse, c’est pas de la chatouille thaïlandaise, et ce que ça laisse par terre, sur les murs et même au plafond, c’est pas du bran de scie.

 Et le p’tit gars qui court devant moi comme un lapin, c’est sans doute lui qu’a fait le coup. Ça m’a coûté trois mois de planque pour en être à peu près sûr, ouais, à peu près, trois mois à faire le poireau, à me geler les radicelles, à jouer les vitres de serre, à me fondre au terreau. Trois mois dont le souvenir me fait gonfler plus fort mes poumons pas très nets, pousser sur mes jambes un rien flageolpinces. Trois mois, bon Dieu ! Je l’aurai, le salaud.

 Penser au corps, ça rend plus rage. Et le chat ! Comment peut-on faire ça à un animal ? Les humains, passe encore. Ils paient pour leurs péchés, c’est dans la Bible. Mais un pauvre Felis silvestris catus qui d’mandait qu’à couler sa félicité ronronnante et craouante sur quelque coussin doux ! Avec un fer à souder, pauv’ bête !

 Tu t’en sortiras pas comme ça, mon p’tit gars, j’suis pas gambette d’airain, mais j’ai encore du tonus. Oh ! tu peux bien zigzaguer entre les passants, t’arranger pour qu’y ait toujours une mémère, un enfant, un vioque, la terre entière entre toi et moi, je t’aurai. Et sans flingue, à part ça. Faut pas tirer dans la rue de nos jours : ça fait désordre.

 Ah, si c’était Lionel qu’était à ma place, t’aurais pas fait long feu. Formés aux jeux vidéo, les jeunes flics. Y font dans l’réflexe, pas dans l’détail ni la dentelle. Y vous découpent vite fait à l’Uzi, sans vraiment suivre le pointillé.

 Avant, des crimes comme ça, c’était pas compliqué, c’était un dingue ou la pègre. Un amateur complètement sauté ou au contraire, un professionnel qui faisait ça sans passion, parce qu’on lui avait dit de faire un exemple et que parfois, c’est pas la mort qui fait le plus peur. Mais maintenant, allez savoir…

 J’t’aurai, p’tit gars.

 Enfin, j’dis p’tit gars, mais la silhouette fluette qui gagne du terrain sur moi, la vache ! c’est p’têt’ aussi bien celle d’une femme, après tout. De nos jours, tout le monde est capable de tout. Et depuis qu’les femmes font dans l’métier non traditionnel, comme y disent, on peut compter sur un paquet d’entre elles pour savoir jouer du fer à souder et de la tronçonneuse. Sans compter qu’maintenant on vous fait des modèles légers, légers.

 Quel qu’il soit, j’vais l’alpaguer. Il le faut. Peux pas laisser passer ça.

 Mais il ou elle est dans la joyeuse vingtaine et j’viens juste d’attraper cinquante balais.

 ***

 La théière est sur la table. C’est une table ronde, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs, où des objets incertains ont laissé des traces luisantes, demi-cercles brisés, carrés auxquels il manque un côté, triangles éventrés, taches furtives, simples points. Au centre, un carré de verre épais tient lieu de dessous-de-plat : son dessin, que cache presque entièrement la théière, est cependant suffisamment explicite dans ses parties visibles. Après avoir humé la bonne odeur de verveine qui monte de la théière fumante, Agatha ramène un peu son châle sur ses épaules, coule un regard ému vers le persan qui vient de lever la tête au léger crissement du fauteuil roulant de la vieille dame, et arrête sa mécanique un peu grinçante devant l’autre table, rectangulaire, qui lui sert de bureau. Elle écoute un moment, en penchant un peu la tête vers la radio, le menuet de Boccherini qui lui rappelle tant son vieil Albert et le pas de danse qu’en l’entendant il esquissait toujours. Sur la cheminée où crépite un confortable brasier, dans un cadre doré un peu passé, Albert lui sourit sous son casque de bobby.

 Dans un soupir, elle a repris son crayon. Elle barre soigneusement Lionel d’un croisillon d’encre acharné et met à la place Albert. Elle n’a jamais su se servir du correcteur liquide. Son éditeur se débrouillera avec ça. Encore beau qu’à son âge, elle n’écrive pas encore à la main ! Puis, elle entreprend de trouver le mot Uzi dans son dictionnaire. C’est bien ce qu’elle pensait.

***

…and the old men in wheelchairs know

that Matilda’s the defendant, she killed about a hundred

and she follows wherever you may go

waltzing Matilda, waltzing Matilda, you’ll go waltzing

Matilda with me

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJ’arrête Tom Waits, je caresse un peu Sibylle qui, depuis que son vieux compagnon s’est fait écraser, vient de plus en plus me trouver quand j’écris ; je finis mon verre et je n’ai plus, moi, qu’à répondre oui d’un doigt sur la souris, quand la machine me demande  : « Enregistrer les modifications avant de fermer ? »

 Demain, Agatha se remettra au travail et l’inspecteur reprendra sa course.

(Nouvelle tirée du recueil Petites morts et autres contrariétés, Éditions de la Grenouillère, 2011.)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).jp1

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La falaise de Gaugin, un texte de Dominique Blondeau…

8 juin 2017
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Dominique Blondeau

LA FALAISE DE GAUGUIN

Les cheveux libres et blonds, elle court, elle s’essouffle, elle trébuche. Sa pensée déliée comme sa chevelure sur ses épaules, l’incite à se remémorer les larmes qu’elle a versées à la mort de ses parents, celles, quand Paul s’est exilé. Elle se trompe. Dans ce paysage, il n’y a rien à se remémorer : elle n’a pas versé de larmes, elle n’a pas connu le goût salé de la douleur qui se déverse sur les joues jusqu’au havre de la lèvre, la caresse de la langue. Les larmes sont un effet du mois d’août. De la sueur, par exemple. Des yeux qui transpirent.

Il n’y a qu’une seule réalité autour d’elle. L’herbe jaune qui, sous ses pas, se brise. Le ciel déjà crépusculaire épuisé du bleu et du jaune qu’oblige l’été, chavire dans le mauve, dans le rose. La mer, cordillère écrêtée, rémanence de vert. On dirait la grandeur du monde. La femme s’est défaite de l’être qu’elle s’était ajouté. Elle souffre, la chair rongée, vitriolée. Elle ne peut croire à l’inexistence de Paul qui est mort là-bas, auprès de femmes brunes et grasses. Languides.

Elle court. À force de délirer entre le visage de Paul et l’absence d’elle dans ce cadre échevelé de jaune, de rose, de vert, ses yeux embués brouillent

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La falaise, Paul Gaugin

la perspective, le relief. Jusqu’à sa chevelure éparse enrubannant le front, le regard.

Ce littoral que Paul a aimé, autrefois. Il avait promis de l’emplir de sa présence à elle. Trop de vent, de sauvagerie. Sa blondeur l’adoucirait, riait-il. La mort a implacablement dénoué sa promesse. Plus rien d’elle ne subsistera ici.

Elle s’essouffle, elle s’aveugle. Son pied heurte le vide, il bouscule le jaune, le vert, le mauve. Dans ce tableau crépusculaire, elle s’immortalise.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Blues de novembre, une nouvelle d’Alain Gagnon…

28 mai 2017

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La théorie du chaos étonne. Pour un profane – dont l’humble auteur de fiction –, elle peut se résumer ainsi : le battement d’ailes d’un papillon en Amazonie peut provoquer un typhon dans le Pacifique Sud. Les petites causes, par accumulation insoupçonnée, engendrent de gigantesques effets. Il en est de même des comportements humains. Les insignifiances amoncelées, lorsque la subjectivité humaine s’en mêle et catalyse, accouchent de ces tragédies qui ornent la première page de nos tabloïdes.

Ce cousin éloigné, honni et délaissé de tous, à qui je viens de faire visite dans cette institution carcérale qui l’héberge gracieusement, en est la preuve vivante.

Idoland.

— Pas un nom, ça ! avait déclaré Bulle, sa future épouse, lorsqu’on les a présentés. C’est un programme.

— Un programme de quoi ?

— Un programme de haute chevalerie. Il y a du Moyen Âge et du donquichottisme là-dedans.

Elle avait des lettres…

 Ils ne se sont jamais quittés. Depuis dix-huit ans, quatre mois et vingt et un jours. (Il vient de me le préciser.) Pas de quoi se retrouver dans le Livre des records Guinness, mais pas loin.

Idoland est fidèle. En amour, en amitié et en politique – ce qui est tout un exploit. Le trahissait-on que son imparable naïveté le bardait contre l’atroce réalité des rapports humains, qui rend nos contemporains si cyniques.

Était fidèle, devrais-je plutôt écrire maintenant. Car un matin il y eut ce déclic. Cette blessure secrète, infime, dans la peau tendre d’un fruit, par où s’infiltrera le mal qui pourrira la pulpe fraîche et la rendra blette.

Idoland aimait tout le monde. Mais l’amitié dépend, elle aussi, des proximités géographiques et des compatibilités d’humeur – on ne saurait être le meilleur ami de six milliards d’hommes et de femmes. Ludo était donc la focalisation personnelle des affinités électives – Goethe, à moi ! – d’Idoland. Marmots, ils avaient joué dans le même carré de sable. Puis ce fut l’école primaire, secondaire, le cégep et l’université, où ils s’inscrivirent sans concertation dans la même faculté, pour revenir ensuite dans ce quartier qui les avait vus grandir et y enseigner dans la même institution collégiale : leurs bureaux étaient contigus. Idoland avait servi de témoin lors du mariage de Ludo avec Brigitte, et vice-versa. Bulle et Brigitte ne se portaient pas cette affection réciproque, mais elles se toléraient et se respectaient. Un samedi, les couples mangeaient chez les uns, le samedi suivant chez les autres. En juillet, les deux ménages – puis, avec le temps, les deux familles – s’entassaient dans un campeur et prenaient la route des États-Unis ou de la Gaspésie. Une harmonie idyllique, tissée dans l’ordre des choses par le temps. Indestructible. Jusqu’à ce matin maudit.

Duplessis disait du très honorable Louis Saint-Laurent qu’il était insignifiant. Il avait tort. Ce premier ministre canadien était retors, dangereux même. L’épithète « insignifiant » ne convenait pas à ce requin de grandes eaux. Mais cette épithète désigne bien certains jours où rien d’important ne saurait survenir. Un mardi, par exemple — jusqu’au 11 septembre 2001… On a le Blue Monday, le Black Friday ; le rock and roll du samedi soir ; le jeudi, c’est le jour de la paye ; le mercredi, le pivot de la semaine ; le dimanche, ce jour où les enfants s’ennuient… Mais quel poète a chanté le mardi ?   Quel dicton populaire l’a déjà immortalisé et figé dans le temps ? Aucun. Irrémédiablement, le mardi semble voué à l’insignifiance. Pour l’éternité.   Surtout si c’est un mardi de novembre, cette demi-saison où il n’y a pas encore de neige, où les jours sont implacablement brefs, où la lumière nous fuit, nous abandonne à cette grisaille tristounette qui nous accompagnera jusqu’en avril.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieC’est dans un tel décor que Ludo s’est arrêté pour serrer la main de son ami, comme il le faisait chaque matin. Rien de plus coutumier. Mais, dans sa geôle, Idoland se demande encore pourquoi, ce matin-là, il a ressenti comme une crispation – pas un dégoût, mais s’en approchant peut-être – lorsque son ami est passé le saluer… Ludo a comme retenu sa poignée de main, lui a-t-il semblé ; elle était moins franche, plus sudatoire… Peut-être venait-il de passer aux toilettes ?

À la pause-café, Idoland attendait Ludo à cette table où ils avaient l’habitude de bavarder. Mais Ludo demeurait près de la porte de la cafétéria, y soutenant une conversation animée avec le délégué syndical. Idoland avait eu des ennuis en classe récemment : la fille d’un des membres du Conseil d’administration avait obtenu une note plutôt faible et, devant le groupe, elle avait contesté avec impertinence les barèmes de correction. Idoland lui avait demandé de sortir. L’étudiante avait claqué la porte. Le prof avait déposé une plainte chez le conseiller pédagogique. Le soir même, le père téléphonait. Plutôt insidieuse la conversation… Idoland n’avait rien à craindre : son dossier était sans taches. Mais, tout de même, ce membre du CA appuyait régulièrement la partie syndicale lors de revendications stratégiques… Le syndicat, c’est de la politique ; et la politique, ce sont des jeux de pouvoir.

De retour à son bureau, il s’était mis à rire. Douter de Ludo ! Décidément, novembre ne lui réussissait pas : le blues du Nord.

À 16 h, il s’est arrêté au bureau de Ludo. Son ami était au téléphone, et en apercevant Idoland dans la porte, il avait rougi, bafouillé et prétexté une urgence pour raccrocher. Puis il a regardé Idoland comme s’il était incongru que son ami vienne lui dire à demain, comme il le faisait chaque jour ouvrable depuis vingt ans. Sur sa table de travail, une enveloppe jaune clair et une feuille de papier bleue ; on y avait griffonné. Ludo les a prestement fourrées dans un tiroir.

À la maison, Bulle préparait le dîner. Le premier arrivé cuisinait : c’était la règle. Idoland avait embrassé les enfants, puis il lui a demandé : — Ludo, il m’a l’air de filer tout croche. Tu ne trouves pas ? Bulle a sursauté, rougi, ce qui ne correspondait pas à son flegme habituel.   — Samedi dernier, je n’ai rien remarqué d’anormal, a-t-elle repris avec précipitation.

Décidément, rien ne ressemblait plus à rien…

Il s’est installé sur la moquette pour regarder les Télétobbies. Même les enfants n’arrivaient pas à le distraire. Les comportements de Ludo – et de Bulle, maintenant ! –, après l’avoir intrigué, l’inquiétaient.

Le deuxième mardi du mois, Ludo se rendait chez son chiro. Idoland s’est enfermé au sous-sol et il a téléphoné à Brigitte. — Ludo m’a l’air un peu bizarre. Il ne serait pas malade ou quelque chose ? Brigitte a soupiré : — Si seulement je pouvais parler… Tu le sauras bien assez tôt. Sois patient, dans pas grand temps tu vas tout savoir.

Brigitte faisait des mystères. Jusqu’à ce téléphone, il espérait fabuler. Mais sa suspicion était fondée. Brigitte n’avait rien nié. Mais de quoi s’agissait-il ? Si Ludo avait été malade, elle le lui aurait dit, en toute simplicité : ils étaient si proches, si intimes.

Le dîner passait mal. Des cauchemars et de longs réveils ont entrecoupé sa nuit. Au matin sombre d’automne, il était plus fourbu qu’au coucher.

Sous la douche glaciale, il a entendu le timbre de la porte avant. Qui pouvait venir si tôt ? Il se frictionnait lorsqu’il a entendu Bulle revenir dans la chambre et le grincement caractéristique du deuxième tiroir de la commode.

— C’était qui ?

— Rien d’important. Le facteur. (Et elle s’est gratté le nez, comme Clinton devant la commission d’enquête dans l’affaire Lewinsky !)

À cette heure ! L’été, il passe tôt pour éviter les touffeurs du jour, mais en novembre ?

Il allait sortir une chemise du premier tiroir. Sa main est descendue vers le deuxième. Il l’a tiré. Entre les bustiers et les petites culottes, une enveloppe jaune, non cachetée. Idoland l’a entrouverte pour y découvrir un papier bleu. Il n’a pas eu le temps de le déplier : Bulle entrait.

Dans l’embouteillage de 8 h 30, derrière les essuie-glaces qui balayaient une giboulée innommable, il essayaitchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie de démêler cette pelote : peu importe la ficelle qu’il tirait, il ne découvrait pas l’ombre du début d’une solution.   Pourquoi, diable, Ludo livrerait-il des messages secrets à Bulle au lever du jour ?

La vue familière du parking et des murs en pierre de taille le réconforta. Pas pour longtemps. Ludo et le directeur pédagogique discutaient ferme dans le hall. Ils l’aperçurent et s’interrompirent aussitôt, sourires gênés aux lèvres.

Ça en était trop. Une soudaine envie d’uriner l’a propulsé vers les toilettes.

Idoland se rendait à son bureau. Ludo l’a hélé.

— Je me suis acheté une 30-30. Ça fait des années que j’en rêve. Avec levier, comme dans les westerns…

Ludo ne chassait pas, mais il avait toujours aimé les armes. Sa bibliothèque regorgeait de magazines américains.

— Si on allait l’essayer samedi prochain ? Sur la terre à bois de mon frère, il y a une carrière de gravier. Parfait pour tirer. Ça serait l’occasion d’aller faire un tour à Saint-Euxème.

— Tu sais, moi, les fusils, les carabines…

— Au fond, je peux te l’avouer, c’est surtout pour mon père que je tiens à y aller. Sa santé va pas fort.

— Si c’est pour ton père, c’est autre chose. Je l’aime bien. Va falloir revenir pour le souper, c’est à notre tour de vous recevoir.

Pendant ce court échange, Idoland a noté la présence d’un livre de la Collection 10-18 sur la mallette de Ludo.

— Le Prince ! Tu t’es remis à Machiavel ?

— Il me rappelle nos années d’université. Les symbolistes, ils commencent à me faire chier. Je les ai trop enseignés peut-être. Sa lucidité brutale me repose des envolées éthiques et fleuries de nos politiciens.

­— Les symbolistes, ça fait vingt ans, moi aussi, que je les enseigne. J’aurai quarante-six ans bientôt…

— C’est ton anniversaire samedi, si je me souviens bien.

— Ouais.

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés…

 

Pour la quarantième fois, Idoland reprenait l’analyse de L’invitation au voyage, lorsque la réalité – sa réalité – l’a rattrapé.   Une charge de briques mésopotamiennes sur le crâne. Il ne pouvait continuer son cours.

« Exercice, a-t-il lancé à ses étudiants. Trouvez-moi les allitérations dans ce poème de Baudelaire. »

Et il s’est assis – ce qu’il ne faisait jamais en classe.

Tout devenait limpide : la nouvelle façon qu’a Ludo de regarder Bulle ; les messages au petit matin ; ses conciliabules avec des membres de la direction et du syndicat ; les inquiétudes de Brigitte sur lesquelles il serait bientôt éclairé ; Machiavel, la nouvelle arme… Cette carrière de gravier est à plusieurs kilomètres de toute civilisation. L’endroit idéal pour un meurtre crapuleux, un accident de chasse suspect ou, plus subtil encore, un suicide ! Eh oui ! De là les insinuations calomnieuses auprès du syndicat et de la direction pédagogique : Idoland ne pouvait supporter ses échecs professionnels et matrimoniaux. Malgré les supplications de son ami, il serait soudain devenu dément et aurait retourné l’arme contre lui ! Bulle et Ludo pourraient filer le parfait bonheur.

Sous une neige folâtre, Idoland attendait dans le parking. Ludo s’avançait, sourire aux lèvres :

— On va prendre un pot avant de rentrer ?

— Faux-cul ! a répliqué Idoland.

Et il l’a frappé en plein visage.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieMalheureusement, la nuque de Ludo a heurté le rebord du trottoir.

  Au procès pour meurtre, le directeur pédagogique, le délégué syndical, Brigitte et Bulle ont témoigné. Le 2 décembre, c’était l’anniversaire de naissance d’Idoland. C’était aussi sa vingtième année d’enseignement. On avait eu l’heureuse idée de combiner le tout en une cérémonie mi-officielle, mi-amicale à la résidence de Ludo. Connaissant le caractère introverti, casanier – pour ne pas écrire renfrogné – d’Idoland, on ne voulait pas commettre d’impairs : de là, les nombreux conciliabules et les nombreuses révisions de la liste d’invités par les témoins susmentionnés. Aucune maladresse ne devait troubler la sérénité de cette fête de l’amitié…

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniedu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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