Polar, une nouvelle de Jean-Pierre Vidal…

12 juin 2017

Polar (or Who dunit in the Shades)

 En courant, je revois le corps. Enfin, ce qu’il en reste. Parce qu’on l’avait passé par le genre d’outil qui ne chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonlaisse pas grand-chose. Pas grand-chose, mais tout juste assez pour voir que ça avait dû faire mal. Exagérément. Dame, le travail à chaud à la tronçonneuse, c’est pas de la chatouille thaïlandaise, et ce que ça laisse par terre, sur les murs et même au plafond, c’est pas du bran de scie.

 Et le p’tit gars qui court devant moi comme un lapin, c’est sans doute lui qu’a fait le coup. Ça m’a coûté trois mois de planque pour en être à peu près sûr, ouais, à peu près, trois mois à faire le poireau, à me geler les radicelles, à jouer les vitres de serre, à me fondre au terreau. Trois mois dont le souvenir me fait gonfler plus fort mes poumons pas très nets, pousser sur mes jambes un rien flageolpinces. Trois mois, bon Dieu ! Je l’aurai, le salaud.

 Penser au corps, ça rend plus rage. Et le chat ! Comment peut-on faire ça à un animal ? Les humains, passe encore. Ils paient pour leurs péchés, c’est dans la Bible. Mais un pauvre Felis silvestris catus qui d’mandait qu’à couler sa félicité ronronnante et craouante sur quelque coussin doux ! Avec un fer à souder, pauv’ bête !

 Tu t’en sortiras pas comme ça, mon p’tit gars, j’suis pas gambette d’airain, mais j’ai encore du tonus. Oh ! tu peux bien zigzaguer entre les passants, t’arranger pour qu’y ait toujours une mémère, un enfant, un vioque, la terre entière entre toi et moi, je t’aurai. Et sans flingue, à part ça. Faut pas tirer dans la rue de nos jours : ça fait désordre.

 Ah, si c’était Lionel qu’était à ma place, t’aurais pas fait long feu. Formés aux jeux vidéo, les jeunes flics. Y font dans l’réflexe, pas dans l’détail ni la dentelle. Y vous découpent vite fait à l’Uzi, sans vraiment suivre le pointillé.

 Avant, des crimes comme ça, c’était pas compliqué, c’était un dingue ou la pègre. Un amateur complètement sauté ou au contraire, un professionnel qui faisait ça sans passion, parce qu’on lui avait dit de faire un exemple et que parfois, c’est pas la mort qui fait le plus peur. Mais maintenant, allez savoir…

 J’t’aurai, p’tit gars.

 Enfin, j’dis p’tit gars, mais la silhouette fluette qui gagne du terrain sur moi, la vache ! c’est p’têt’ aussi bien celle d’une femme, après tout. De nos jours, tout le monde est capable de tout. Et depuis qu’les femmes font dans l’métier non traditionnel, comme y disent, on peut compter sur un paquet d’entre elles pour savoir jouer du fer à souder et de la tronçonneuse. Sans compter qu’maintenant on vous fait des modèles légers, légers.

 Quel qu’il soit, j’vais l’alpaguer. Il le faut. Peux pas laisser passer ça.

 Mais il ou elle est dans la joyeuse vingtaine et j’viens juste d’attraper cinquante balais.

 ***

 La théière est sur la table. C’est une table ronde, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs, où des objets incertains ont laissé des traces luisantes, demi-cercles brisés, carrés auxquels il manque un côté, triangles éventrés, taches furtives, simples points. Au centre, un carré de verre épais tient lieu de dessous-de-plat : son dessin, que cache presque entièrement la théière, est cependant suffisamment explicite dans ses parties visibles. Après avoir humé la bonne odeur de verveine qui monte de la théière fumante, Agatha ramène un peu son châle sur ses épaules, coule un regard ému vers le persan qui vient de lever la tête au léger crissement du fauteuil roulant de la vieille dame, et arrête sa mécanique un peu grinçante devant l’autre table, rectangulaire, qui lui sert de bureau. Elle écoute un moment, en penchant un peu la tête vers la radio, le menuet de Boccherini qui lui rappelle tant son vieil Albert et le pas de danse qu’en l’entendant il esquissait toujours. Sur la cheminée où crépite un confortable brasier, dans un cadre doré un peu passé, Albert lui sourit sous son casque de bobby.

 Dans un soupir, elle a repris son crayon. Elle barre soigneusement Lionel d’un croisillon d’encre acharné et met à la place Albert. Elle n’a jamais su se servir du correcteur liquide. Son éditeur se débrouillera avec ça. Encore beau qu’à son âge, elle n’écrive pas encore à la main ! Puis, elle entreprend de trouver le mot Uzi dans son dictionnaire. C’est bien ce qu’elle pensait.

***

…and the old men in wheelchairs know

that Matilda’s the defendant, she killed about a hundred

and she follows wherever you may go

waltzing Matilda, waltzing Matilda, you’ll go waltzing

Matilda with me

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJ’arrête Tom Waits, je caresse un peu Sibylle qui, depuis que son vieux compagnon s’est fait écraser, vient de plus en plus me trouver quand j’écris ; je finis mon verre et je n’ai plus, moi, qu’à répondre oui d’un doigt sur la souris, quand la machine me demande  : « Enregistrer les modifications avant de fermer ? »

 Demain, Agatha se remettra au travail et l’inspecteur reprendra sa course.

(Nouvelle tirée du recueil Petites morts et autres contrariétés, Éditions de la Grenouillère, 2011.)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).jp1

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

Advertisements

Tout doit être vendu : Signe des temps, par Jean-Pierre Vidal…

13 mai 2017

Tout doit être vendualain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec 

L’Irlandais James Joyce s’en prenait, comme il est normal dans son cas, à l’Angleterre de son temps en disant d’un ton indubitable de mépris qu’un Anglais ne trouvait rien de mieux à dire pour vanter ses accomplissements que « I paid my way », j’ai « payé » pour en arriver là. De nos jours, un Américain formulerait ça autrement, et nous l’imiterions tous, puisque c’est là que nous en sommes : « I sold my way », j’ai « vendu » pour en arriver là. Dans les deux cas, l’acception est également métaphorique. Payer, c’est souffrir, trimer; entreprendre et vendre, c’est… la métaphore universelle du XXIe siècle.

Car la frénésie de vente y est si répandue que plusieurs vendraient leur mère, d’abord en gros, puis au détail, et que tous vendent de tout, à commencer par eux-mêmes et en allant jusqu’à leurs idées, quand ils en ont encore.

La communication sous pression

L’impératif de se vendre à qui nul désormais n’échappe, de Facebook au marché du travail, est, en fait le revers d’une médaille dont l’avers est la communication, une communication devenue virale, incessante et obligatoire. Et surtout à sens unique, car cette pseudo-communication ne s’embarrasse ni de questions ni de dialogue : l’autre n’y est qu’un figurant qu’il s’agit de prendre à témoin, comme on prend en otage, un horizon qu’il s’agit de saturer, comme on occupe tout le terrain.

Aussi ne s’agit-il pas vraiment de communiquer, avec la part d’aléatoire et d’ambigüité que cela implique, mais plutôt de convaincre, de persuader, de circonvenir, voire d’assommer. Comme le fait la pub quand elle abandonne la simple séduction pour matraquer, bombarder, abrutir et procéder ainsi plutôt au viol des consciences.

Notre mode de pensée collective est publicitaire, point à la ligne. Et il repose sur le plus imparable des cynismes : le pragmatisme. Le monde est ce qu’il est, on ne le changera pas et il faut se comporter en conséquence : la fin justifie tous les moyens, des plus ignobles aux plus raffinés. On appelle ça du cynisme, du moins quand on utilise le terme à bon escient.

Mais la question qui, dès lors, se pose pourrait se dire sous forme d’un jeu de mots en apparence innocent : à quelles fins la fin ? Dans quel but ultime le but ? Pour quoi faire la rentabilité ? Le déficit zéro ? C’est, il va de soi, une question apocalyptique, si l’apocalypse est bien, comme le dit son sens originel grec, le discours des fins dernières plus encore que celui de la fin de tout, à quoi on le réduit trop souvent.

En ces temps de « rentabilisme » — le néologisme s’impose — plus encore que de rentabilité, il faut reposer cette question haut et fort à quiconque nous assomme de cet impératif encore plus catégorique que celui de Kant.

La rentabilité, pour quoi faire ?

Et d’abord, qu’est-ce qui est rentable, mais rentable vraiment ? Ou pour dire cela autrement, qui peut bien dire qu’il est vraiment un self-made-man, qu’il s’est élevé à partir de rien ? Ou que l’entreprise qui l’a rendu milliardaire n’a jamais, dans ses débuts modestes, bénéficié de quelque aide publique, fût-elle infime, avant de recevoir tout au long de sa croissance suffisamment de subventions, de dégrèvements d’impôts, de primes et de prébendes de toute sorte pour pouvoir permettre au patron, à un moment ou à un autre, de partir avec la caisse, comme cela se voit tous les jours ? Quelle compagnie prétendument créatrice de richesses et vendeuse d’emplois (car oui, désormais, tous les pays achètent des emplois aux multinationales, et parfois au prix fort) n’a pas amplement profité des innombrables infrastructures et de la formation de sa main-d’œuvre pendant au moins dix ans, si elle ne dépasse pas le niveau d’ouvrier qualifié, et pendant près de vingt, si elle sort de l’université. Car, le recteur Breton de l’Université de Montréal se trompe, ce n’est pas le rôle spécifique de l’université que de « former des cerveaux pour l’industrie », c’est, d’une certaine façon, le rôle du système d’éducation tout entier, de la prématernelle au doctorat éventuellement. Tout état digne de ce nom offre gracieusement tout cela à toute industrie, à tout commerce, à tout employeur. Mais tout état digne de ce nom prétend aussi ne pas faire que former des travailleurs ou des employés en éduquant sa population. Tout état digne de ce nom devrait donc rester de marbre devant le rentabilisme conquérant. Inutile de souligner que les états dignes de ce nom sont de plus en plus rares sur cette malheureuse planète.

L’être humain est-il rentable ? Je suis profondément convaincu que non, si l’on évalue la rentabilité en termes strictement économiques ou, pire encore, comptables. Car cela reviendrait à dire que les enfants sont rentables pour leurs parents, ce qui serait une absurdité, même pour les pays peu développés où les enfants contribuent eux aussi et très tôt à la survie de leur famille.

L’homme des cavernes s’est-il posé la question de savoir s’il était sage, prévoyant, bref, rentable, de sortir de son antre et d’affronter mammouth, ours et tigre géant ? Si une telle interrogation ne lui avait ne serait-ce qu’effleuré l’esprit, nous en serions encore à nous serrer tous ensemble les uns contre les autres, accroupis autour du feu de camp, si du moins l’invention du feu avait eu lieu sans déficit. Et le recteur Breton rongerait un os d’auroch au fond d’un antre obscur.

Et la culture, bordel ?

Il n’y a rien de plus humain que la culture. C’est elle qui, prise dans son sens aussi bien anthropologique qu’élitiste ou de « croissance personnelle », conditionne la vie de tous les peuples et de toutes les nations.

Se poser la question de la rentabilité de la culture est tout simplement risible. C’est comme si nous adorions Attila ou Daesh. Comme si nous pensions, enfants de 1984, que la mort, c’est la vie, que l’éradication, c’est l’essaimage, que détruire, c’est construire.

Rien n’est plus stupide que l’expression « industrie culturelle » : absolument tautologique, elle revient à dire que vivre, c’est respirer ou même, pire encore, que faire, c’est faire.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecC’est pourtant — « pire qu’un crime, une faute », comme disait Fouché qui s’y connaissait dans les deux — la chose inqualifiable qu’a osé commettre le premier ministre japonais, Shinzo Abe, qui vient de réussir à convaincre par lettre toutes les universités de son pays, sauf deux, que les sciences humaines au grand complet étaient « inutiles ». En entendant parler de culture, il avait sorti sa calculette, comme l’autre son révolver. Faut-il préciser que monsieur Abe est l’honorable descendant d’une des plus riches et honorables familles du Japon, une famille d’honorables brasseurs de soja, de bière et d’affaires ? Il ne craint pas de se poser en honorable béotien cynique.

À l’heure où les arts, les lettres, la culture, du moins celle qui ne peut pas être dite « populaire », c’est-à-dire qui ne peut pas, elle, être qualifiée d’« industrie », sont menacés partout sur la planète, il importe de se rappeler, comme en écho rectificateur à Joyce, l’une des plus fortes formules de ce grand Britannique, Winston Churchill, qui n’en fut certes pas avare. La scène est à Londres, sous les bombardements allemands. Tous ses ministres assiègent le vieux lion pour qu’il coupe les subventions à tout ce qui est culturel, sous prétexte, ô combien respectable en apparence, qu’il devrait y avoir d’autres priorités en de telles circonstances. Il répond avec une superbe tout anglaise : « then, what are we fighting for? » Alors, pourquoi combattons-nous ? À quelles fins, cette résistance ? Dans quel but cet effort manifestement, expressément, irrémédiablement non rentable ?

L’obsession du déficit zéro et de la rentabilité à tout prix, à quelque sphère de la société qu’elle s’applique, faitalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec inévitablement surgir la question des fins ultimes. Pourquoi tout cela ? La valeur au sens comptable est-elle la seule qui nous reste ? Et si oui, n’est-ce pas la fin de l’humanité ? L’apocalypse, comme si vous étiez ?

Le problème est encore, finalement, économique. Car nous ne sommes plus du tout sûrs de pouvoir encore opposer une autre valeur à la perspective myope et au discours muet de la rentabilité.

Cette autre valeur susceptible de faire barrage à l’autre, il est fort probable que nous n’en avons plus en stock. Et que la fabrication de toute valeur non marchande, quelle qu’elle soit, a été discontinuée.

Vérifiez donc, pour voir.

Jean-Pierre Vidal
in Signe des temps, Le Chat qui Louche, janvier 2016

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

25 avril 2017

La démocratie malade de la représentation

 Je ne veux pas, par ce titre, ajouter ma voix à toutes celles qui dénoncent la corruption ou l’incompétence de ceux qui, à quelque niveau et de chat qui louche maykan alain gagnon francophoniequelque façon, nous représentent, mais plutôt attirer l’attention sur un mal bien plus profond : la perversion de la représentation que génère la société du spectacle dans laquelle nous sommes toutes et tous littéralement engloutis.  La désaffection des citoyens, la faiblesse des états, de plus en plus ingouvernables, et même l’effondrement des institutions partout observable, sont autant de signes ou de symptômes qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la représentation, comme dirait Hamlet.  Et par représentation, j’entends spectacle, mais aussi politique ; j’entends à la fois l’autoreprésentation — et Dieu sait si de nos jours, elle a atteint le stade de la virulence — et la projection/délégation dont naissent toutes les formes de rapports à l’autre qui fondent le sujet individuel, mais aussi le spectaculaire sans lequel il n’est pas de communauté ni d’institutions pour lui servir d’armature et de symbole à la fois.

Heidegger disait : « on ne peut être sans se représenter », version philo du célèbre « on fait tous du show-business » de Plamondon, dont on a fait le maître mot de toutes les téléréalités qui nous pourrissent les ondes.

Et c’est précisément ce que les anciens Grecs avaient obscurément compris en inventant d’un même coup de génie le théâtre et la démocratie, et en faisant jouer au premier un rôle capital dans la consolidation de la seconde, les deux s’incorporant en outre dans des fêtes religieuses qui célébraient la communauté bien plus que les divinités.

Le spectacle écrasé

Quand tout est spectacle, paradoxalement plus rien ne l’est.  Car plus rien n’advient dans cette distance à soi et à l’autre qu’exige toute représentation.  La preuve ?  Plus le sujet contemporain se représente sur toutes les plateformes que la technologie lui offre, moins il est intéressé par les représentations des autres.  Les artistes ne s’intéressent guère à l’art des autres, les écrivains ne lisent que leurs amis, les cinéastes vont rarement voir les films des autres, c’est un constat que tout le monde peut faire dans les vernissages, les librairies ou les salles de spectacle.  Seuls peut-être les gens de théâtre semblent curieux des réalisations de leurs collègues : mais c’est sans doute qu’ils en sont tributaires, car celui dont ils vont voir la mise en scène est peut-être celui qui demain les engagera.  Plus encore que le cinéma, le théâtre est un art collectif et c’est sans doute ce qui le sauve en tant qu’institution.

Et parlant d’institution, il m’apparaît indéniable que le virus de la représentation universelle de soi à l’exclusion de toute autre forme de représentation est en train de liquider purement et simplement toute forme d’art : la rage de la projection du moi exclut tout partage, toute ouverture à l’autre dont il s’agit seulement désormais de saturer l’espace, d’envahir le regard, d’assommer l’âme.  Ce qu’on appelle noblement l’interactivité n’est qu’une miette de participation — remplir les espaces vides, faire dévier un rayon laser, dire oui ou non à une « proposition » — dont l’hypocrisie est manifeste : car si je te fais participer à ma performance, c’est pour mieux t’incorporer à elle, c’est-à-dire aux formes de ma représentation, à la célébration de mon individualité, à la gloire de ma créativité.

L’art banalisé

Quiconque dispose d’une caméra vidéo ou d’un téléphone cellulaire, c’est-à-dire tout le monde, sauf moi, peut désormais placer sur YouTube des images de lui ou de son chien qu’il ne tiendra qu’à lui de baptiser artistique, la critique tétanisée par le coup d’éclat célèbre de Marcel Duchamp n’y verra que du feu, puisque n’est, depuis lors, art que ce qu’un individu décrète tel, de toute l’autorité que lui confère son ego bardé de droits.  Et comme, dans ce domaine de l’art, la technologie a pris le contrôle, rendant faisable par tout un chacun ce qui, autrefois, exigeait apprentissage, patience, ascèse, on ne fait pas une œuvre qui vous dirait artiste, on est un artiste, de naissance, par décret personnel, ou pire, par obtention d’un diplôme, et tout ce qu’on fait, même la chose la plus insignifiante devient dès lors une œuvre.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLe rapport d’altérité que tout artiste entretenait avec sa matière, parce que la travaillant, il se trouvait lui-même travaillé par elle, s’est changé en simple projection, sans distance, sans dialectique, sans interaction.  L’œuvre n’est plus qu’une ombre portée.  Et du même coup, tout de l’art devient affaire de marketing : si j’arrive à surfer sur une tendance ou, mieux, à la créer, je projetterai cette ombre sur la totalité du visible.  Car il faut le remarquer, nous sommes aussi à l’époque des « chires » et de l’effet boule de neige qui répand la renommée comme une traînée de poudre au point, par exemple, que gagner un prix, c’est presque à tous les coups, en gagner d’autres : le prix des libraires en sait quelque chose, comme tous ces jeunes écrivains sacrés vedettes parfois à partir d’un seul texte et qui se retrouvent du jour au lendemain, sur toutes les tribunes et dans toutes les fonctions.

La politique autiste

Mais, parlant de fonctions, et pour changer d’institution, la fonction politique est désormais elle aussi affaire de représentation unidimensionnelle et saturante.  Comme l’artiste, l’homme politique vise d’abord à se répandre, à devenir virus.  Des maires ont des émissions de radio ou de télé régulières et prétendent ainsi mieux servir leurs citoyens, des hommes politiques squattent littéralement les réseaux sociaux apparemment pour commenter l’actualité, mais surtout pour être perpétuellement présents : le pouvoir est dans la représentation universelle et exclusive de soi.  Même si, bien souvent, à l’instar de notre communication compulsive où rien ne se communique… que la communication elle-même, rien ici ne se représente que la hantise de se représenter.

Et le pire, c’est que ça marche !

Car la capture de la tendance et donc de l’approbation repose ici aussi sur la force du même : le narcissisme militant de l’homme politique rencontre le narcissisme maladif de l’électeur — cet homme sans qualité ni identité.  Pris dans ce piège, l’électeur vote pour une ombre : la représentation victorieuse.  Et il croit d’autant plus voter pour lui-même que l’autre, celui qu’il va élire n’est qu’un autre lui-même, sans qualité, sans identité : il se reconnaît en lui, dans la mesure où l’autre n’a strictement rien dit d’autre que son désir de représentation.

Un art, une politique sans distances, où ne se projette que du soi et où l’autre n’est que le mur sur lequel on projette, des institutions désertes où chat qui louche maykan alain gagnon francophoniene circulent plus que des images, des ombres ou des avatars, une agora où tout le monde veut non seulement prendre sa place, mais prendre toute la place, tout cela cadenasse à double tour l’espace du même.  Un espace dans lequel toutes les différences sont abolies, tous les mérites effacés, au profit d’une indistinction universelle qui fait de tous des choses, sans altérations ni intimités, mais représentées sans cesse, comme l’éternité de la matière.

Il n’y a plus de spectateurs, de citoyens, il n’y a plus que des acteurs et des politiciens fous : nous.  Des acteurs et des politiciens qui, dans leur volonté de puissance où nul autre ne trouve l’espace de naître ou de s’insérer, abolissent et le théâtre et la démocratie, ces lieux où l’on débattait autrefois de l’autre et, partant, de la communauté.

Et c’est ce qu’on appelle, justement, la masse.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sachat qui louche maykan alain gagnon francophonie fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La tortue d'Achille, apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

20 décembre 2016

Apophtegmesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

211. — Non seulement je me prends pour un autre mais même pour plusieurs : c’est la seule façon que j’aie de m’en tirer avec mon identité.

212. — Certains arborent des profils en forme de profondeur de champ. D’autres ne sont perceptibles qu’en gros plan. Mais la vaste majorité des gens n’est désormais cadrée qu’en plan américain : coupé à l’âme.

213. — Les avatars de la ponctuation masculine : quand le point d’exclamation s’interroge, il finit en virgule. Un point, c’est tout.

214. — Quand on vous manifeste un respect dont vous ne voyez pas la raison, c’est que vous êtes devenu vieux.

215. — La morale sociale la plus répandue repose généralement sur cette maxime implicite : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent. Les affaires, comme la guerre, c’est l’inverse ; il s’agit expressément de faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent : payer le plus tard possible et se faire payer le plus tôt possible, acheter au plus bas, vendre au plus haut, tuer, assommer, sortir du marché, réduire à la mort économique, liquider ou contraindre à la liquidation, etc. Et l’on voudrait que l’on s’enthousiasme pour ça ?

216. — Il faut s’aimer terriblement pour accepter de se sacrifier à quelqu’un d’autre. Tous les martyres sont des arrogants qui cachent leur jeu. Jésus est l’arrogance incarnée. Plus arrogant que ça, tu meurs en fils de Dieu !

217. — J’ai toujours su qu’il y avait des cons. Mais je n’aurais jamais cru qu’ils étaient si nombreux. Ni que je finirais moi-même trop souvent par être l’un d’eux.

218. — Certains mettent à rater leur vie la même obstination que d’autres à rester dans les ordres ou dans l’erreur. Mais si le temps rend un peu rêveuse l’obstination de ceux qui ont pris la règle de Dieu pour une règle de vie, il ne fait qu’exacerber jusqu’à la rage l’entêtement de ceux qui ont choisi de gâcher leur vie comme on revendique l’erreur.

219. — Dans un salon funéraire, les hommes ont toujours l’air un peu puni. Les femmes, elles, retrouvent avec naturel et aisance leur rôle ancestral de gardiennes des aires.

220. — Ce n’est pas la tortue qu’Achille ne rattrapera jamais mais son propre talon. Et pourtant, combien se lancent d’un pied léger dans cette course folle !

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La démocratie en bulles, par Jean-Pierre Vidal…

4 novembre 2016

Chronique d’humeur

Au moment où j’écris ces lignes, le résultat des élections n’est pas encore connu. Mais quel qu’il soit, il n’infirme pas ce que je m’apprête à dire et qui est déjà, d’ailleurs, tout entier dans mon titre : l’enfermement confortable dans lequel nos consciences à tous coulent des jours heureux et l’insignifiance de nos discussions politiques quand, du moins, nous en avons.

Les bulles, ça me connaît : je suis un universitaire, et qui plus est, spécialiste d’une forme de littérature que le bon peuple, mais aussi la majorité de mes collègues considèrent comme absconse. Et pourtant j’ai l’impression d’avoir toute ma vie fait des pas vers l’extérieur, là où hors bulle et armure, tout se débat à découvert. Je parlerai donc de naïveté : la mienne et celle des autres. Celle de quiconque croit que le social est un dialogue et que les élections en sont le temps fort.

Chacun son enfermement

Dans une petite université régionale, quiconque a décidé de ne pas s’enfermer dans son bureau ou dans sa discipline trouve toujours injuste la vieille accusation d’habiter dans une tour d’ivoire, loin des réalités du monde. Je me suis toujours investi dans des situations et des organisations extérieures à l’université et un certain nombre de mes collègues de toutes disciplines aussi. Bien sûr, c’est toujours dans le prolongement de mon travail d’enseignant et de chercheur. Mais ce prolongement touche directement au milieu régional et transforme nécessairement ma perspective individuelle. Ici, l’université n’est pas une tour d’ivoire, sauf pour qui ne pense qu’à sa carrière de chercheur dont déjà l’enseignement l’éloigne.

Il reste cependant que l’universitaire est enfermé dans son réduit : les médias, qui devraient se soucier d’organiser la rencontre entre le détenteur d’un savoir et la curiosité du public, bouclent au contraire à double tour dans son savoir quiconque serait prêt à vulgariser. Vous n’êtes jamais assez simple pour le public. Et pourtant le Québec possède des vulgarisateurs hors pair qui seraient capables d’expliquer la physique quantique au plus épais des épais si on leur en donnait la possibilité. Mais même dépouillé de votre jargon, vous êtes toujours trop lourd, trop rude, trop exigeant pour l’écoute que les médias ont inventée de toutes pièces, car c’est une fiction : sinon, où diable sont passés tous ces gens instruits que le Québec a formés en nombre de plus en plus grand depuis un bon demi-siècle maintenant ? À moins qu’on en ait fait le deuil et qu’on pense qu’ils n’écoutent ni la télé ni la radio ? L’évolution de la Société Radio-Canada depuis une bonne trentaine d’années illustre éloquemment cette attitude méprisante qui consiste à prendre le public en général pour une mare d’incultes et d’affaissés du cerveau, ou pour des accablés du boulot, lessivés par le travail au point d’en être presque abrutis.

Faut-il rappeler à la haute direction de la SRC — c’est elle la responsable, et non ceux qu’elle chapitre manifestement dans le sens du poil le plus court — que c’est cette institution qui a, en grande partie, donné leur culture à tous ceux et celles qui ont plus de cinquante ans ? Et à une époque où l’école, elle, s’en chargeait pourtant encore, elle aussi, ce qu’elle ne fait plus guère. À cette époque, il y avait un véritable dialogue entre les deux, l’une appuyant l’autre.

La fin du dialogue

On a plutôt l’impression, désormais, que la facilité et la complaisance médiatiques dictent, au contraire, son attitude à l’école. Il n’y a en tout cas plus le moindre dialogue entre ces deux sphères pourtant capitales pour la constitution d’une communauté. Pas le moindre dialogue, parce que l’une a avalé l’autre. Et si ni l’école ni les médias ne se soucient de refonder la communauté, comme ils le devraient, quelle institution pourra bien le faire ? La religion ? Elle a volé en éclats de sectes, de superstitions, d’églises quasi confidentielles ou d’intégrismes plus ou moins avoués, comme celui de notre bon maire.

Le nivellement par le bas de la parole et de l’écoute, le refus de l’effort sur lequel se fonde ce nivellement, l’assimilation de toute opposition à de la violence, la peur du dialogue remplacé par l’assentiment complaisant ou la haine anonyme (voyez le niveau de discours des réseaux sociaux), tout cela emprisonne chacun d’entre nous dans un quant-à-soi imbécile et stérile.

On mesure jusqu’où peut aller notre enfermement si l’on ajoute encore à tous ces facteurs le fait que nos sphères privées les plus larges (et je ne parle même pas des « amis » Facebook) sont elles-mêmes des bulles où l’on pense sensiblement la même chose sur bien des sujets : par exemple, je n’ai, quant à moi, jamais rencontré quelqu’un qui ait voté pour le maire Tremblay, sauf à l’épicerie ou dans les transports en commun, seuls lieux, peut-être, avec l’hôpital, où un individu peut rencontrer des gens qui n’appartiennent pas à son monde.

Dès lors, quoi d’étonnant à ce qu’on ait les campagnes politiques que l’on a ? Notre culture n’est faite que de manies partagées avec un petit nombre, notre communauté n’est animée que d’intérêts minuscules, notre pensée politique ne repose que sur un individualisme soufflé au point de se croire universel alors qu’il est étriqué comme jamais, peut-être, dans l’histoire.

Duplessis pas mort

La majorité dite silencieuse est constituée, hélas, de gens qui ne veulent rien savoir ni de la politique ni de l’art ni de la culture ni de quoi que ce soit qui dépasse le pain et les jeux des Romains de la décadence. La promesse d’emplois et l’appel aux intérêts les plus locaux font foi de tout et quand la majorité silencieuse se réveille en grognant, une fois tous les quatre ans, pour voter, un peu comme on rote, on lui parle son langage : le simplissime et « les vraies affaires », le retour des Nordiques et les mines d’amiante à jobs, la loi qui défait toutes les lois et l’ordre de tous les baillons.

Mais de quelles oubliettes obscures de l’histoire du Québec a donc bien pu sortir ce maire d’une municipalité du lac Saint-Jean qui prétendait se faire élire comme indépendant pour se joindre ensuite au parti victorieux ? Pourquoi élirions-nous à l’Assemblée nationale des gens qui ne s’intéressent qu’au bien de leur bled et sont prêts à avaler toutes les couleuvres idéologiques pour le servir ? N’est-ce pas ainsi, petit intérêt par petit intérêt, que Harper a conquis le Canada ? Et Jean Charest n’a-t-il pas tenté in extremis de nous faire le même coup ?

Prise entre une majorité qui se tait massivement pendant quatre ans et des « individus » qui gazouillent en prenant leurs pouces pour des neurones, mais ne font que répéter les mêmes quatre ou cinq « opinions » simplettes, les mêmes blagues tristounettes, les mêmes injures de cour d’école, que devient la démocratie dont tout le monde se gargarise ?

Je crois qu’elle fait, elle aussi, des bulles.

Dans son bain d’indifférence.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


La propreté est le luxe des pauvres… par Jean-Pierre Vidal…

28 octobre 2016

Apophtegmesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

201. — La propreté est le luxe des pauvres. Elle les obsède et les contraint autant que l’argent les riches.

202. — Dans le miroir, c’est le regard qui fait le reflet. Triste, vous voilà décavé. Mais s’il s’allume d’une lueur, ironique ou complice, c’est votre jeunesse encore qui vient vous sourire jusqu’au fond du grand âge.

203. — L’homme a rêvé qu’il était un animal un peu plus intelligent que les autres. Au réveil, il s’est aperçu qu’il n’était qu’une bête un peu plus rusée et infiniment plus prétentieuse. Alors, il a inventé le commerce.

204. — Des poussières de minorités visibles finissent par former une majorité risible.

205. — Les droits de l’homme en notre début de millénaire ? Autant en emporte la vente.

206. — Si le chat parvient à être, plus encore que la chouette d’Athéna, l’animal philosophique par excellence, ce n’est pas parce qu’il se montre penser : il ne pense pas. Mais il nous dit, de toute sa présence et par son comportement quotidien, notre transitoire et notre dépossession, native et future : ni notre temps, ni notre espace, ni même notre corps ne nous appartiennent. Ils deviennent siens dès qu’il condescend, avec un dédain que nous prenons pour de la tendresse, à les occuper. Parce que tout son être est affirmation tranquille, il se pose dans notre vie comme la question qui à la fois nous fonde et nous fait grouiller.

207. — Écrire, c’est d’abord trouver des rythmes et se laisser surprendre des sens qui finissent par y venir danser.

208. — L’envergure de nos mensonges réussis est la mesure exacte du crédit que nous accordent les autres.

209. — Les images ne « prennent » jamais vraiment, elles sont pleines de vide. Mais elles nous tiennent, nous. Et tout iconoclasme est d’abord une réaction de défense, la tentative insensée d’enfin sortir du cadre.

210. — Mise en attente et cellulaire disent, entre autres choses, une humanité qui ne veut rien manquer, qui rêve d’être disponible et présente à tout, mais, bien sûr, à distance, sans s’impliquer ni se salir. C’est l’ubiquité dérisoire et généralisée. Muni de tous les attributs de Dieu, monsieur Tout-le-Monde vaque urbi et orbi à ses petites affaires.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Tout désir rêve en secret la mort du temps, Jean-Pierre Vidal…

15 octobre 2016

Apophtegmes alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

191. — L’humanité reste intermittente. Comme un rêve entr’aperçu.

192. — Certains défraient la chronique, d’autres, carrément, l’effraient.

193. — La chasse, c’est la guerre inégale. Tous ces vaillants guerriers d’automne qui arborent fièrement sur leur capot le chef déconfit d’un inoffensif ruminant, ou qui mitraillent à pleins plombs des volatiles un peu zarzais, on devrait les envoyer affronter des machines de guerre aussi redoutables qu’eux : l’ours polaire ou le tigre du Bengale. Et voir comment se comporterait alors leur terrible bedaine gonflée à la grosse Mol.

194. — Le paradoxe de la séduction, c’est qu’elle n’opère jamais autant que lorsque celle ou celui qui la déploie s’y cache dans l’élégance du mystère où son individualité se refuse. Spectaculairement.

195. — Vices et vertus sont les deux revers d’une même médaille… qui n’est guère sainte.

196. — Lorsque Dieu a eu fini de se faire entendre, des poètes ont écrit les testaments de sa parole. Puis sont venus pédagogues et politiciens, huissiers et comptables de la chose religieuse qui nous ont donné des catéchismes. Et la foi du charbonnier a obscurci Dieu jusqu’à l’insignifiance.

197. — Je ne supporte la crapule que méprisante et la canaille hautaine. Car lorsqu’il faut qu’en plus elle m’accable de sa bonhomie, de ses protestations démagogiques et de sa prétention à l’ordinaire, je me sens agressé dans ma foncière et irrémédiable simplicité. Capitalistes, affairistes et magouilleurs, restez distants !

198. — Tout désir rêve en secret la mort du temps.

199. — Un mort ne consomme pas, c’est pourquoi il y a lieu d’espérer de l’économisme absolu que nous vivons une amélioration des droits de l’homme. Mais une personne intelligente, formée, renseignée, cultivée, consomme moins bien qu’un con inculte. C’est pourquoi la télé fait de nous tous des cons, systématiquement, jour après jour et saison après saison. La télé ne se finance pas avec de la publicité, elle n’est que de la publicité. Pour un monde de cons. Qui est déjà là.

200. — Si l’on ne voit bien que visière levée, à visage découvert, on ne dit bien, même la vérité, surtout la vérité, qu’à travers un masque. Voyez, disons, Descartes…

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


%d blogueurs aiment ce contenu :