Sous le soleil d’Opitciwan, par Virginie Tanguay…

27 juin 2017

Les couleurs de Virginie

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Quand le soleil se pointe à l’horizon, il diffuse sa lumière partout sur son passage : des grandes villes jusqu’au plus secret des jardins. Elle se faufile entre les bâtiments des places publiques, s’introduit dans les ruelles et fait croître les arbres de nos forêts. Illuminant à la fois le visage de tous, dont les enfants, les mendiants, les hommes d’affaires, et réchauffant le sable des plages désertes. La lumière est une source d’énergie universelle.

Il est important de valoriser les lieux de paix où le silence donne accès à notre intériorité. Ce sont des endroits qui alimentent les rêves de plusieurs. Quand on a besoin d’un retour aux sources, de ressentir pleinement ses émotions, il devient essentiel d’étancher cette soif d’évasion. Je connais bien un milieu où il fait bon s’exiler pour se retrouver. Parmi les paradis dont regorge le Québec, on trouve un village de la nation atikamek : Opitciwan. Derrière son lourd passé historique s’étale une vérité : les membres de la communauté autochtone ont de profondes racines et ils évoluent en sol fragilisé.

Personne ne peut nier cette réalité à laquelle ces gens ont été confrontés en 1917 : s’adapter au développement industriel. Un barrage fut construit afin d’assurer l’approvisionnement en eau des centrales hydroélectriques du Saint-Maurice. Cette innovation eut des répercussions majeures sur l’environnement et le mode de vie des Atikamekw. C’est une superficie gigantesque qui fut submergée, forçant les autochtones à délaisser leur milieu et à se déplacer toujours plus loin. Le réservoir Gouin a atteint une superficie de 1789 kilomètres carrés. Les troncs, les branchages, les écorces, les mousses, et autres débris végétaux accumulés partout le long des rives devenues impénétrables, finirent par couler et se décomposer.

Le village d’Opitciwan occupe ces lieux depuis les années 1940. Après toutes ces années, l’homme, la faune et la flore ont retrouvé un certain équilibre. Je pense que la gamme de frustrations jadis ressenties par ce peuple est immense. Le silence, qui les accompagne trop souvent, résulte de l’accumulation de souffrances et de chagrins.
À Opitciwan, c’est à travers la forêt boréale, et en se reflétant dans l’eau du réservoir, que se lève le soleil. En langue atikamek, on nomme ce moment : Petapan. Le soleil sera encore présent demain matin. Aux petites heures, regardons ensemble dans cette direction. La lumière réchauffe tous ceux qui ont froid et qui souhaitent simplement évoluer dans le respect des coutumes, des valeurs et des traditions.

Virginie Tanguay

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le butor : un maître ès camouflage, par Alain Gagnon

23 juin 2017

CHRONIQUE D’UN ÉTÉ

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecÀ la sortie sud de Saint-Félicien, sous le pont de la 169 qui borde le territoire de Saint-Prime, coule la rivière à l’Ours.  Du rang 3 à son embouchure envasée dans les eaux de l’Ashuapmushuan, son flot est paresseux, lent, sous une frondaison touffue de faux-trembles, de bouleaux jaunes et de saules qui, l’été, forment une voûte d’ombre sur ce cours d’eau dont la largeur n’excède pas les vingt mètres.

Si vous avez la passion de la quiétude, vous l’emprunterez à la hauteur du cimetière et vous la remonterez en canot, maniant l’aviron en douceur.  Fin de juin, la nature offre à l’œil attentif et patient une profusion de vie animale et végétale : nénuphars dans les anses minuscules, cannes sarcelles ou malards suivies de neuf ou dix canetons, clapotis des jeunes ouitouches qui sautent sous les aulnes rugueux qui surplombent l’eau noire…  Et, au sortir d’un coude de la rivière, vous entendrez soudain comme un bruit de pompe aspirante et refoulante : oung-ka’chounk, oung-ka’choung, oung-ka’choung…  Et kok-kok-kok ou ôc, ôc, ôc…  Alors vous apercevrez un oiseau brun et trapu, au long bec, qui, de ses ailes larges et brèves, s’envolera avec lourdeur, sans grâce aucune, traînant de longues pattes jaunes derrière lui…  Vous aurez fait la rencontre du butor américain.

Il est heureux que vous l’ayez effrayé, car vous ne l’auriez jamais aperçu – c’est un maître ès camouflage.  Figé, bec pointé vers le ciel pendant des heures, cette immobilité hiératique confond à merveille ce petit héron d’une soixantaine de centimètres avec les souches ou chicots de mêmes couleurs que l’on retrouve dans les fourrés herbeux du rivage où, au garde-à-vous, il affectionne attendre ses proies : grenouilles, écrevisses, couleuvres, vairons…

Il est le Louis Armstrong des lieux sauvages et humides.  Le chantre à la voix éraillée des solitudes américaines.  Son couac guttural apporte mélancolie et rêves aux pagayeurs qui longent les berges dans les crépuscules de l’été.  Son œil jaune a tout vu de nos lacs, rivières et forêts, tout absorbé de la démesure des paysages de la taïga.

Cet oiseau de rivage est le compagnon fidèle, presque invisible, des excursions en solitaire et de ces feux nocturnes, lorsque grésillent les guimauves au bout des harts que tendent les enfants.

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon duchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jeanpour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Ce chat et moi… nouvelle de Richard Desgagné…

22 juin 2017

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Le prédateur, un texte de Jean-Marc Ouellet…

21 juin 2017

Le prédateuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Troublé, je frappe à la porte. Pas de réponse. Avec précaution, j’ouvre. Il est là, vieux, les cheveux blancs en broussailles, assis par terre, le dos droit, les jambes croisées, en position du lotus. Il médite.
La pièce est modeste. Une bibliothèque couvre un mur. Près d’un fauteuil, sur le sol, des livres. Plusieurs sont ouverts. Une fenêtre éclaire l’espace d’une lumière feutrée. À quelques mètres devant le vieillard, une table, des chandelles allumées, un cadre représentant le Grand Maître. Le silence est parfait.
J’entre. Le vieil homme ne bouge pas. Pas même un cil. Je m’installe à ses côtés, prends la position, ferme les yeux.
Je peine à évacuer mes tensions intérieures, à trouver la paix.
― Une autre tuerie, Maître. Cent soixante morts. Des hommes, des femmes, des enfants.
―…
J’ouvre les yeux, regarde le vieillard. Il n’a pas réagi, mais il a entendu, je le sais.
― Pourquoi cette violence, Maître ? Pourquoi cette cruauté ? Il ferait si bon vivre ici-bas si l’on se tolérait, si l’on s’entraidait, si l’on s’aimait. Comment l’Absolu a-t-Il pu nous créer aussi hargneux envers nous-mêmes ?… Pourquoi, Maître ?
Je m’en veux, j’ai faibli. Tant d’impatience dans ma voix. Je suis indigne de l’enseignement reçu. Mon maître ouvre enfin les yeux, tourne la tête vers moi, plante un regard de compassion sur moi. Je ne peux soutenir ce regard. De honte, je baisse les yeux. Il se tourne vers le Grand Maître.
― Trois cents millions, prononce mon maître.
Je lève les yeux vers lui. Son corps n’a pas bougé, ses yeux fixent l’icône du Grand Maître. Il est calme, respire doucement, son esprit flotte quelque part.
― Trois cents millions ?
―…
― Je ne comprends pas, Maître.
―…
Je l’observe. J’attends.
« En effet… trois cents millions de vies. »
― Pardon, Maître. Je ne comprends vraiment pas.
Ma voix trahit mon désarroi.
― Oui. Trois cents millions de vies perdues. Et ça, que pour les dix guerres les plus meurtrières.*
― Que voulez-vous dire, Maître ?
― Trois cents millions de morts, disparus dans ces guerres, ce qui ne compte pas les autres conflits ayant affligé l’humanité, pas plus que les meurtres de toutes les secondes. Tu sais, des milliards d’enfants n’ont pu naître.
―…
Son regard reste dans le vide.
« Jean-Marc, tous les êtres vivants ont des prédateurs, continue-t-il enfin de sa voix douce. L’araignée tue la fourmi, la musaraigne tue l’araignée, le renard tue la musaraigne, le loup tue le renard. Les êtres vivants tuent pour survivre et pour contrôler les populations. C’est l’équilibre du monde vivant. Sans prédateurs, une espèce pullule aux dépens des autres. »
Mon maître s’arrête un instant, puis se tourne vers moi.
« Jean-Marc, quel est l’unique prédateur de l’Homme ? »
Il me regarde. Son regard est intense. Je ne sais trop quoi répondre. Je cherche, cherche, je ne trouve aucun prédateur. Une idée me vient enfin.
― Les virus et les bactéries ?
Il sourit.
― Bien pensé. Tu as raison. Encore aujourd’hui, malgré la science, ces minuscules organismes tuent beaucoup d’humains. Mais le seul vrai prédateur de l’Homme est l’Homme lui-même. Pas pour se nourrir, mais bien pour la survie de l’humanité et de la planète.
Je suis choqué. Quelle troublante déclaration ! Mon maître voit sans doute mon agitation, car il précise sa pensée :
« Sans les guerres, sans les meurtres, sans les virus et les bactéries, au fil des générations, il y aurait peut-être plus d’une centaine de milliards d’humains sur terre. Tu imagines l’état de la planète ! »
― Mais, Maître… si l’Absolu nous a créés pour nous entretuer, alors… le meurtre et la guerre sont justifiés, souhaitables, même ?
― PAS DU TOUT ! s’exclame-t-il d’un ton presque amusé. Pas du tout, Jean-Marc ! La guerre fait partie de la nature de l’Homme. Mais pose-toi plutôt cette question : quelle est sa vraie nature ?
― Euh… L’Homme est un animal… avec une raison, ou une âme, selon ce que l’on croit.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec― Tu as raison, appuie mon maître. Pour maintenir l’équilibre de sa Création, l’Absolu a créé l’animal appelé Homme avec des besoins physiques et l’instinct de la bête. Mais il l’a aussi pourvu de la raison, d’une âme, d’un peu de Lui, de cette capacité de Le toucher dans son for intérieur, de dissocier ce qui est bon pour lui de ce qui lui est mauvais. Il a permis à l’Homme de justifier ses actes, de choisir entre haïr et aimer, de réaliser que l’amour le rapproche d’une satisfaction profonde et intense, de sa vraie nature, de la transcendance.
Mon maître s’arrête un instant et se détourne de moi. Toujours immobile, il regarde devant lui.
« Ainsi, l’homme qui tue un homme est la bête, alors que l’homme qui aime vit l’Absolu. »
Il referme les yeux.

* http://www.ultimes.fr/homme/les-10-guerres-les-plus-meurtrieres-de-lhistoire-123/

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Notre-Dame-du-Portage : La jeune fille et la Mort, par Alain Gagnon…

20 juin 2017

Dires et redires…

Hier soir, dans un suroît à ébranler les murets sous les lames, une fine mélodie perlait sur tout ce fracas. Les pieds dans l’eau du fleuve, une jeune violoniste et les plaintes de son archet. J’ai cru reconnaître La jeune fille et la Mort de Franz Schubert. Je n’en suis pas certain. Elle jouait quelques mesures, s’arrêtait, posait son violon sur sa hanche, observait les vagues, souriait à une compagne, reprenait la mélodie…

Paix et nostalgie.

(Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)

*

L’été ou l’automne, il me prend une fringale pour ces auteurs de littérature fantastique : Jean Ray, Edgar Allan Poe, H. P. Lovecraft et Claude Seignolle, ce chantre de la Bretagne et de la Normandie fin dix-neuvième siècle. Chemins rocailleux et poussiéreux, détours et collines abruptes, raidillons de ronces et de garenne, nuits bretonnes, châteaux délabrés de la noblesse provinciale, étangs et genêtières… Paysans frustes et cupides. Il plante un décor de poésie terrienne qui remue en nous quelque chose de profond. Tout son art repose sur cette capacité à créer des atmosphères prégnantes. On retrouve cette qualité chez Conan Doyle. On peut lire et relire, entre autres, Le chien des Baskerville pour ce mystère, ce romantisme noir qui transporte le lecteur. (Même pittoresque du clair-obscur chez Emily Brontë.) Compense-t-il inconsciemment les froides déductions et inductions de Sherlock Holmes ? Le Doyle celte, rêveur et spirite, réclame sa part du récit et l’obtient par cette poésie soutenue d’intérieurs victoriens ou de landes du Devonshire. (On ne retrouve en rien ces atmosphères chez Agatha Christie ; je n’ai jamais pu terminer un de ses livres.) Simenon présente aussi cette qualité : celle de la poésie accompagnatrice de l’enquête policière. Maigret se promène dans une atmosphère à couper au couteau.

Pourquoi les auteurs québécois n’accordent-ils pas plus de temps et d’espace au fantastique ? Prédominance des préoccupations politiques, sociales et existentielles d’une collectivité qui se cherche une identité ? Possible. Possible, mais j’en doute. J’inclinerais plutôt vers un manque d’épaisseur temporelle, historique. On peut éveiller la nostalgie en Bretagne : les ruines féodales abondent, et les monuments celtiques. On éveille chez le lecteur cette curiosité trouble pour un passé qui est sien, tout en étant très lointain. Jean Ray use et abuse des références historiques – réelles ou inventées. Lovecraft, nord-américain pourtant, plongeait dans les mythes éternels, le passé colonial et les cultures amérindiennes, tout comme Stephen King aujourd’hui. À l’époque de la Nouvelle-France, la population, donc l’occupation sédentaire du sol, n’était pas assez importante pour laisser en place un riche terreau où rêver. Du côté amérindien, c’est une tout autre question. À explorer…

(Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)


La tourterelle triste, par Alain Gagnon…

19 juin 2017

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Tourterelle

Un festin pour les yeux…

 Déjà les signes de l’automne tout proche s’accumulent.  Dans les rangs, le long des chemins de campagne, les fils téléphoniques ploient sous les bandes d’étourneaux sansonnets, de vachers à tête brune et d’hirondelles qui se rassemblent pour le grand départ.  Le roucoulement de la tourterelle triste se fait plus insistant au-dessus des toits dans l’aube plus tardive.  Certaines feuilles tournent déjà au rouge.  Sur les rivages du Fjord, sur les berges du Piékouagami et de ses tributaires, les bécasseaux et pluviers de toutes variétés volent en formations resserrées.  Au cœur des baies, canards de surface et canards plongeurs cancanent et discutent, on présume, de routes et de vents.  Dans les cours arrière, on remplit les mangeoires dans le désir légitime de conserver autour de soi quelques mésanges, gros-becs et geais bleus pour la saison des grandes froidures.  Entre Saint-Bruno et Larouche, en fin d’après-midi, la lumière d’août s’offre dans toute sa splendeur ; les bestiaux paissent et dorment dans ses tons dorés : ses jaunes or sont d’une telle qualité que les mots s’avouent infirmes à la rendre.  De façon plus urbaine – et plus commerciale –, nos boîtes à lettres se gonflent de spéciaux pour la rentrée scolaire…  Nos vacances se terminent, mais, dans le champ le plus proche, comme dans la forêt profonde, la vie sauvage continuera sous formes animales ou végétales.

À ce sujet, j’invite tous les amants de la faune et de la flore à se rendre au Musée du Fjord de Ville La Baie, où sont exposées les œuvres[1] de Gisèle et Monique Benoît, peintres animaliers.  C’est à une véritable expédition au cœur des forêts les plus profondes que la mère et la fille nous convient.  Dans une profusion de chauds coloris et sur fond sonore d’une meute de loups qui hurlent, vous retrouverez toutes les gloires animalières et végétales de nos forêts canadiennes.  Renards roux, lynx, orignaux, ours noirs, tamias rayés, gélinottes huppées, tétras des savanes, couguars, wapitis, pékans…  Ils sont tous là, ou presque, dans un décor botanique à vous couper le souffle : petits fruits rouges, acides des quatre-temps, perles blanches de la clintonie boréale, débauches d’écorces et de feuilles mortes sur les sols, aulnes rugueux qui percent la neige, épinettes noires lancées vers le ciel, cieux de crépuscule et de plein jour…  La forêt enchantée.  Au fin fond de chaque tableau, on jurerait apercevoir parfois le château de la Belle-au-Bois-Dormant ou les nains de Blanche Neige…  Un festin pour les yeux – et pour l’esprit qui se cache derrière.  Allez-y !

Il nous faut féliciter les responsables du Musée du Fjord de nous avoir offert une exposition d’une telle qualité.

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Gisèle et Monique Benoît, peintres animaliers


[1] Ce musée est toujours attirant, mais cette exposition n’y est plus.  Ce texte a été rédigé il y a un temps…

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Malouine, une nouvelle de Catherine Baumer…

18 juin 2017


Malouinealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

De mes transports amoureux dans cette ville de caractère il ne restait rien, aucune histoire à confier à qui que ce soit.  Raconter quoi ?  Que mon âme sœur était restée là-bas, figée à tout jamais dans mes songes et dans ma mémoire comme une icône, une sirène, une déesse ?  Mes voyages m’avaient mené ailleurs, loin, très loin de Saint-Malo dont les remparts sévères montaient toujours la garde.  Mon cœur avait vagabondé, s’était égaré dans de multiples aventures sans lendemain, dans un mariage raté, un divorce réussi, un enfant à l’autre bout de la France qui n’a jamais visité la Bretagne.

Trente ans après, j’étais de retour pour régler la succession de ma tante qui ne laissait aucun héritier à part moi.  Elle m’était apparue au détour d’un angle, puis d’un autre, et sur ce canon, dans cette tourelle, aux pieds des statues de Jacques Cartier et de Robert Surcouf.  Et son ombre dansait encore sur la chaussée du Sillon et dans la rue de la Soif, où je m’étais enivré de ses baisers.  Le tombeau de Chateaubriand me narguait encore de l’île du Grand Bé, où nous nous étions laissés surprendre par la marée et sur laquelle nous avions fait l’amour pour la première fois.  Mémoires d’outre-vie.    Comme je l’avais aimée…  Course folle pour tenter de la rattraper, la toucher, l’embrasser.

J’avais 18 ans, je venais de Paris, et le moins qu’on puisse dire c’est que mon penchant pour elle et pour cette ville que je trouvais froide et venteuse n’avait pas été spontané.  Nous habitions chez ma tante,  Malouine acariâtre, détestant les Anglais qui baguenaudaient sur les remparts, qui arrivaient ici comme en terrain conquis dans des ferrys ventrus.  Elle préférait crever plutôt que de leur vendre sa maison, disait-elle.  Ma petite Anglaise était arrivée sur l’un d’entre eux, avec ses parents, et ma tante, à son corps défendant, leur avait loué une chambre.  Ce n’était que pour un mois, disait-elle ; elle ne leur avait pas fait de cadeau et tirait une certaine fierté à l’idée d’arnaquer des Roast-beefs.

Sandy était froide, terriblement anglaise, et parlait un français maladroit que je ne comprenais pas.  Je la trouvais coincée, godiche, mal habillée, mais je m’ennuyais tellement qu’il me parut bientôt naturel d’arpenter les remparts en sa compagnie et celle des goélands criards.  Elle me parlait de musique, de Manchester, des matchs de foot, des maisons de brique rouge et du brouillard.  Je lui racontais en anglais mon ennui en banlieue, mon projet de devenir musicien et de vivre à Paris.  Je lui jouais de la guitare, nous chantions ensemble les chansons des Beatles, et peu à peu je me mis à l’aimer comme on aime à 18 ans, sans trop savoir pourquoi, poussé par le désir et l’ennui.  Quand la fin des vacances arriva, j’étais amoureux d’elle.  Je lui promis de la faire venir à Paris quand j’y aurais mon studio.  Elle me laissa une adresse, nous nous écrivîmes pendant un an, elle partit étudier à Londres…  Je l’oubliai, laissant son souvenir enfoui dans un coin de ma mémoire, avec mes rêves de carrière dans la musique.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJusqu’à ce jour où son souvenir me revint au détour d’un passage, dans cette ville.  Seul héritier, je décidai de garder la maison de ma tante pour les vacances, d’y faire venir mon fils pour lui faire découvrir la Bretagne, d’acheter un bateau et de partir à la découverte de Jersey et de Guernesey.  Je n’avais jamais abandonné le rêve de me remettre à la guitare et d’écrire une chanson pour cette petite sirène immobile…

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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