Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

26 juin 2017

 Un lac sans fond

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Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Pour s’y rendre, il faut marcher.  Longtemps marcher sous le couvert des arbres.  Marcher jusqu’où les épinettes poussent si rapprochées les unes des autres que le vent arrive à peine à secouer leurs cimes.  Marcher jusqu’où les traces des humains rejoignent celles des bêtes…  Jusqu’où elles se perdent.

Dans ces lieux il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, même dans le ciel trop bleu d’un beau jour de juillet, les nuages en balles de neige se bousculent et s’impatientent.  Car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

 Ce n’est qu’après avoir escaladé des montagnes, traversé des vallées, des marécages, et des tourbières, foulé l’humus, le lichen et la pierre.  Ce n’est qu’après avoir longtemps erré à travers les forêts.  Erré jusqu’à s’y perdre que le voyageur découvre enfin devant lui, par-delà les broussailles, une éclaircie.  Et en passant brusquement de la pénombre à la lumière trop vive d’un ciel d’été, il se surprend à ouvrir grand les yeux.  Ébloui.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où, fourbu et tenaillé par la soif, il s’apprêtait à rebrousser chemin ?

À première vue le paysage n’offre rien de particulier.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Rond, silencieux, immobile.  Si immobile qu’aucune vague ne vient rider sa surface.  C’est tout de même à petits pas prudents que s’avance le voyageur.  Pourtant rien dans le paysage aux alentours ne laisse présager de la profondeur du lac.  Cependant, par-delà les broussailles, le rivage semble abrupt.  Mais n’y a-t-il pas, là-bas, un peu plus loin, un rivage plus accueillant ?

Sitôt il s’y précipite pour s’accroupir au bord du lac, les mains en coupe, prêtes à y puiser de ses eaux.  Et soudain ébahi, il suspend son geste.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où il allait enfin pouvoir étancher sa soif ?

À première vue le paysage n’a pas changé.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Mais un lac qui semble maintenant accueillir dans ses eaux, inversé, tout le pays alentour.  Un lac où il suffirait de plonger pour aller toucher le ciel en effleurant au passage les cimes des épinettes.

« Comme il serait bon, après avoir si longtemps marché, de connaître enfin un moment d’ivresse en apesanteur », se dit alors le voyageur.

Mais sitôt il perd pied, il bascule, il chute.  Le temps de voir se rider la surface de l’eau, de voir se bousculer dans le bleu du ciel les nuages en balles de neige, de voir s’agiter les cimes des épinettes, de voir s’obscurcir le lac miroir et, prise dans la glace, l’image inversée du pays tout autour se refermer sur lui.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecIl chute et chute encore pendant que ses pieds essaient en vain de toucher le fond du lac dans l’espoir de pouvoir rebondir.

Il chute et chute encore jusqu’à ce que transi, le cœur affolé, saisi d’une peur primitive, il abandonne…

 Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Un lac où il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Ces mains invisibles… par Claude-Andrée L’Espérance

8 avril 2017

Billet de L’Anse-aux-Outardes

« Bonjour, Sarah, je vais faire des courses.  La liste est sur la porte du frigo. »alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À peine entrée, je croise la patronne qui sitôt s’esquive en coup de vent.  Et moi, tout de go, je m’empresse d’enlever bottes et manteau, et de courir à la cuisine.  Ce matin, derrière la fenêtre couverte de givre, on aperçoit le bleu du ciel, la radio joue un air des Fêtes et je constate comme de coutume que ma liste s’est allongée.  Et me voilà, encore une fois, perdue dans cette immense maison, à ne plus savoir où donner de la tête, à me demander par où commencer.

Jeune femme fiable, assidue et dynamique

ferait ménage dans maisons privées

Tout avait pourtant bien débuté.  Une petite annonce placée dans le journal local.  Rédigée en désespoir de cause.  Comme on lance une bouteille à la mer.  Jusqu’ici, côté travail, j’avais été plutôt choyée.  Je me flattais en me disant qu’au contraire de mes compagnes de classe qui, aussitôt atteint l’âge légal, quittaient l’école pour la facterie*, moi, au moins, j’avais étudié.  Pétrie d’orgueil, j’attribuais ma chance à ma grande persévérance et à ma volonté.  Tant et si bien que lorsque la boîte a fait faillite, moi j’ai pris une sacrée débarque**.

Bon, inutile de larmoyer !  Je me suis vite retroussé les manches en me disant qu’en plaçant cette annonce j’aurai, au moins, tenté quelque chose.  Et qui sait ?  Avec cinq ou six clients par semaine, je pourrais peut-être, un jour, me mettre à mon compte…  Et finalement ça a marché !

Les premières semaines furent plutôt chaotiques.  Il faut bien prendre le temps de s’habituer aux horaires, à la routine, aux exigences de chaque client.  Mais on finit par s’adapter.  Et puis à prendre de la vitesse.  Surtout si on travaille à forfait et qu’on voit, un peu plus chaque semaine, s’ajouter à l’ordinaire, des tâches diverses en extra.  Pour le même prix.

Cette semaine, tout doit être impeccable.  Tout doit briller du plus beau lustre…  Fenêtres, miroirs et plafonniers, cristal, porcelaine et argenterie…  Laver les deux nappes en dentelle, les linges de table et nettoyer la coutellerie…  C’est pour une grande occasion…  Faudrait passer l’aspirateur sur tous les fauteuils du salon…  Et puis ne pas oublier la lessive…

DSCN5009Et c’est en séparant le blanc des couleurs que j’ai entendu la nouvelle.  Dans une ville au bout du monde, quelque part en Inde ou au Bangladesh, désertant leurs ateliers de misère, des milliers de femmes et d’enfants sont aujourd’hui descendus dans les rues, bien décidés à faire la grève.  Et moi, en apprenant la nouvelle j’ai eu soudain envie de crier.  Mais toute seule, dans cette immense maison je me suis tout de suite ravisée.  Car il est triste, croyez-moi, d’entendre l’écho de sa propre voix scander toute seule et dans le vide : So-So-So-Solidarité !  Et en lisant les instructions de lavage sur les chemises, les robes et les pantalons, j’ai songé à toutes ces mains invisibles, ces mains de femmes, ces mains d’enfants, qui chaque jour, dans le bruit des machines et la chaleur des ateliers, s’appliquent à assembler manches et cols aux chemises et à coudre robes et pantalons.  Sans cesse forcés d’aller plus vite pour enrichir quelques patrons.

J’en ai encore pour quelques heures avant de rayer sur ma liste toutes les tâches accomplies.  Derrière la vitre couverte de givre, je vois déjà pâlir le jour.  Et je me dis que pour le reste, il me faudra, une fois encore, faire vite et bien.  Avant de pouvoir, enfin, enfiler bottes et manteau et disparaître du décor.

* Facterie : manufacture, filature

** Débarque : dégringolade

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àla fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Et des chevaux qui au galop… par Claude-Andrée L’Espérance…

17 mars 2017

Billet de l’Anse-aux-Outardes…

Chambre 715.  Une autre vie qui s’étiole dans le secret d’une petite chambre, se dit l’infirmière chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecde garde, tout en jetant un coup d’œil discret à l’intérieur de la pièce.  Ce matin la vieille dame a tiré les rideaux autour du lit de son mari.  Sans doute pour ne plus voir tout à côté le lit vacant où hier encore…

Assise au chevet de son homme, depuis des heures elle monologue.  Des mots, des mots jusqu’à se perdre.  Des mots, des mots jusqu’à s’en étourdir.  Parfois quelques pauses.  À peine le temps de reprendre son souffle, de retrouver le fil.  Et quelquefois de revenir au tout début.  Au premier jour, ce matin où ce gamin maigrichon est entré dans sa vie.  La tuque enfoncée jusqu’au cou, sous les rires des autres gamins, tâtonnant comme un aveugle dans l’allée d’un autobus jaune bringuebalant, ce matin où il s’est avancé jusqu’au tout dernier banc pour venir s’asseoir tout près d’elle.  Elle, la petite fille timide soudain bousculée par l’amitié de ce garçon qui, chaque matin, pour la faire rire prenait plaisir à faire le pitre.

Et ils étaient voisins.  Comme on peut l’être à la campagne.  Les fermes de leurs parents éloignées l’une de l’autre de quelques kilomètres, séparées par un champ mitoyen.

« Tu te souviens, dit la vieille, parfois après l’école dans ce grand champ nous nous donnions rendez-vous.  Étendus tous les deux dans l’herbe nous aimions regarder les nuages défiler dans le ciel, y voir se presser des dragons cracheurs de fumées grises, des îles qui naviguaient sur des mers lointaines et des chevaux, des chevaux qui au galop semblaient courir vers d’autres cieux.  Parfois, pris au jeu, il nous arrivait d’oublier l’heure.  Ce qui inquiétait nos parents. »

Le souffle de son homme à peine audible.  La vieille se tait.  Elle tient sa main enfermée dans la sienne.  Elle voudrait tant le retenir.  Le ramener bien loin derrière.

« Une question d’heures ou bien de jours, certains résistent plus longtemps », lui a pourtant dit l’infirmière.

Mais elle s’accroche à l’improbable.  Mais elle s’accroche à l’impossible.  Mêlant les mots et les soupirs, elle continue de raconter.

« Mais vint le jour, trop tôt le jour où il fallut nous séparer.  Partir étudier à la ville.  Deux ans, trois ans, cinq ans.  Partir pour mieux nous retrouver.  Au premier jour des grandes vacances.  Tu te souviens, dans le ciel d’un bleu trop pur, comme un trait d’aquarelle sur une feuille de papier mouillé, un avion avait tracé une longue ligne blanche.  Nous l’avons regardée s’estomper et disparaître en nous faisant la promesse de voler un jour au-dessus des nuages.  Et nous avons tenu notre promesse.  Même que, ce jour-là, en survolant les plaines de l’Ouest nous nous sommes tous les deux demandé si, tout en bas, au milieu d’un grand champ, il n’y avait pas comme nous autrefois, quelque part une fille, un garçon occupés à regarder les nuages et à rêver…  Ce jour-là je n’aurais jamais cru que nous vieillirions ensemble. »

La main de son homme se crispe dans la sienne.  La voix de la vieille se perd en un murmure.  Des mots, des mots que lui n’entendra plus.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec« J’avais prévu que nous partirions ensemble.  Mais chaque jour j’ai reporté l’échéance en me disant : et si demain, par-delà la douleur, venaient d’autres moments où nous pourrions encore, ensemble, regarder le ciel, y voir défiler les nuages et s’y presser des dragons cracheurs de fumées grises, des îles qui naviguent sur des mers lointaines et des chevaux, des chevaux qui au galop…  Mais, vois-tu, j’ai tant espéré que j’ai fini par en oublier l’heure. »

Que dire de plus quand dans le secret d’une petite chambre l’espace soudain se réduit au silence ?

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecQuébec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

10 mars 2017

Migrations

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et quand j’entendrai battre mon cœur au rythme des coups chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecfrappés au teueikan*, je n’aurai plus qu’à fermer les yeux.

Aux craquements des branches sous leurs pas, je devinerai leur présence.  Car je sais qu’ils viendront.  Au retour des outardes.  Après quelques jours de portage.  Ils viendront.  Mouiller leurs canots dans l’Anse.  Et bientôt, autour du feu, ils me raconteront leur périple : leur antique traversée du continent des glaces, leurs souvenirs des grandes migrations et leur longue route chaque hiver vers le nord, vers leurs territoires de chasse.  Là où leurs traces dans la neige se mêlent aux traces des caribous.

Ici, j’irai avec eux grimper au sommet des caps pour, de là-haut, embrasser du regard les montagnes, les forêts, le fjord.  Dans ce pays immobile, dit-on, il n’y a de silence que pour celui qui ne sait pas prêter l’oreille.  Car ici même la pierre se raconte.  Entaillée, sculptée, à coups de gels et de dégels.  À pierre fendre.  Et moi, j’irai toucher de mes mains cette histoire millénaire.

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et bientôt, aux coups frappés au tambour s’unira un chant qui, comme une prière, ira se perdre au milieu des forêts.  Et soudain, à travers le crépitement du feu, le clapotis des eaux, les cris affolés des canards sauvages, surgira du brouillard une barque.  Et puis une autre.  Et puis une autre.

« Maniteuat », diront les nomades.  Les Étrangers.

Et ils viendront, navigateurs et robes noires, explorer le territoire pour y tracer un chemin vers des pays d’abondance.  Leurs barques longeront les caps, les falaises et les forêts d’épinettes.  Des épinettes serrées les unes contre les autres, comme les pieux de palissades dressées pour leur interdire les côtes.

« Est-ce bien ici le Royaume promis ?  N’est-ce pas plutôt la terre que Dieu donna à Caïn ?  * », demanderont-ils alors, assaillis par le doute.  Car ici pour accoster il leur faudra naviguer encore plus loin vers l’amont et, passé le lieu où l’on dit que les eaux sont profondes, s’aventurer jusqu’aux battures.

« Un jour, sans doute, dira le capitaine en tournant son regard vers le nord, nous irons jusqu’au-dedans des terres, établir des postes de traite, ériger des chapelles. »

« Mais qui sont ces gens alignés sur les berges ? », demandera l’un des marins.

« Des Sauvages », conviendront alors ces étranges voyageurs.

Et passeront les saisons marquées par le départ et le retour des outardes.  Marquées par le départ et le retour des nomades.  Et moi, le cœur battant toujours au rythme du tambour, j’irai, au gré des marées, survoler les pics des conifères ou bien je me laisserai porter par le vent jusqu’aux battures.  Là où, sur les berges, le pied de l’homme blanc* croisera désormais le pas de l’ours.

Bientôt dans la forêt résonneront les coups de hache des défricheurs.  Pins, sapins, épinettes.  Du bois en abondance.  De quoi construire un quai.  Un quai et puis des barques.  Pour les voyagements.  Suivront des abattis, des hectares de terre faite*, des chemins et des croix.  Postées en sentinelle aux clochers des églises.  Et puis, longeant les berges, des fermes éparpillées.  Des fermes isolées jusqu’au fin fond des rangs.  Derrière la Montagne noire, des hivers sans soleil.  Trop de temps à tuer ou c’est l’hiver qui tue.  Et tantôt, à travers la vallée, une route en lacet, quelques rues, un village.  Les hommes dans la forêt ou les hommes au moulin à scie.  Les femmes ont trop à faire avec quatorze enfants.  Derrière la montagne Noire des terres qu’on abandonne…

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt, perdus depuis l’éternité dans l’immensité des forêts, des lacs, trop de lacs à ne plus savoir quels noms leur donner.  Rond, Long, Caché ou Sans nom.  Et parmi eux, peut-être quelque part, un autre lac Amishk* en souvenir des nomades.

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et peut-être, ce jour-là, dans le ciel de septembre, les aboiements sonores d’un grand voilier d’outardes et au milieu du fjord, un navire marchand.

Et moi, de retour sur la grève, à travers le brouillard je chercherai les mots.

*teueikan : tambour traditionnel innu.

*citation attribuée à Jacques Cartier.

*le pied de l’homme blanc : c’est ainsi que les autochtones désignaient le plantain majeur, une plante herbacée qui aurait migré en Terre d’Amérique avec les premiers colons européens.  (Frère Marie Victorin, Flore Laurentienne )

*terre faite : terre prête à être ensemencée.

*Amishk : castor.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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À mille lieues du lieu qui m’habitait…,, par Claude-Andrée L’Espérance…

2 août 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes

 

J’habitais à mille lieues du lieu qui m’habitait. Pressée de fuir mes quatre murs pour chercher à me alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecretrouver, j’errais alors dans la cité, le pas traînant. Tout occupée à transporter bien malgré moi un océan.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. Les yeux noyés dans l’eau salée, à être sans cesse ballotté de marée haute en marée basse et à cheminer au hasard dans l’opacité du brouillard.

À errer ainsi dans la cité, trop occupée à transporter bien malgré moi cet océan, sans le savoir, j’avais rejoint le clan de ceux qu’on ne veut pas voir. Les détraqués, les exaltés, les prisonniers d’un même souffle océanique.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer, toujours la mer

C’est fou ce qu’un humain peut porter dans sa tête. Et dans la tête de tous ces prisonniers, l’océan en vagues déchaînées hurlait et rugissait.

D’aucuns, au milieu de la tempête, se prenaient pour de grands chefs d’orchestre. Et voulant ralentir des vagues le tempo, baguette en l’air, ils battaient la mesure. D’autres se désâmaient en se parlant tout seuls. Pour finir à genoux par supplier la mer. Et d’autres, illustres capitaines d’antiques vaisseaux fantômes, aboyaient sur le pont des ordres inutiles. Et moi, dans ce désordre, pour les avoir trop vus je ne les voyais plus. J’avais tellement de mal à garder l’équilibre sur un sol qui tanguait à chacun de mes pas sans avoir à porter le poids de leurs délires. Figure de proue d’un navire sans gouvernail, j’allais dans le brouillard au cœur de la cité sans autre point de repère que ma pâle silhouette qui, en ombre discrète, se profilait alors aux glaces des vitrines.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecBien sûr, il m’arrivait de souhaiter parfois que cesse tout ce vacarme et que pour un moment, juste pour un court moment, se calme l’océan. Et que devant mes yeux secs enfin réapparaisse une image bien nette des rues, des bâtiments. Dans ces rares moments, j’espérais bien qu’un jour, à force de se confondre, quelque chose naisse enfin de ces deux univers. Et immobile alors j’attendais que la mer redevienne à l’étale. Pour ensuite m’inquiéter du silence des eaux.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. À vivre ainsi au rythme des tempêtes.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer toujours la mer

C’est fou ce qu’en ce temps je portais dans ma tête

Mais un matin vint le silence. Et puis la mer reprit le large. Et moi, sans être sûre de m’être retrouvée, je cessai sitôt de fuir mes quatre murs et du même coup d’errer dans la cité.

Et si, aujourd’hui, de cette cité j’ai oublié le nom, c’est pour y avoir trop souvent rasé les murs.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Un vieil arbre, par Claude-Andrée L’Espérance…

11 juin 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes

Tu vois cet arbre.  Il a presque mon âge.  Quelques années de plus.  À peine.  Je le sais parce que mon père avait coutume de planter un arbre à la chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie naissance de chacun de ses enfants.  Il l’a fait pour moi, comme il l’a fait pour mes onze frères et sœurs.  Douze arbres.  C’est presque le début d’une forêt.  Si on compte en plus les graines semées par le vent qui finissent un jour par germer, s’enraciner et croître, on y est presque.

Pin, sapin, épinette, mon père aimait les conifères.  Pour moi il planta une épinette blanche.  Une épinette blanche qui m’a vu grandir.

Petit garçon, j’aimais déjà me réfugier auprès d’elle.  Et, loin de l’agitation de la maisonnée, me plonger dans un livre.  Souvent le même.  Faut dire que les livres étaient rares par chez nous.  Lus, relus, jaunis, écornés.  Rares et précieux.  C’était il y a longtemps.  Avant la bibliothèque du village.  Avant l’antenne dans les montagnes.  Et bien avant que les motoneiges et les VTT viennent briser le silence des grandes forêts.  Pour être honnête, disons que, dans le coin, tout ce bruit n’a pas empêché l’arrivée du chevreuil qui, en grand seigneur, s’invite à l’occasion sur nos terres.  Et celle du coyote, sauvage et fuyant, dont on entend parfois à l’aube les vocalises dans la montagne.

Car j’habite à l’écart du village, au milieu d’un grand champ entouré de montagnes.  Un lieu où, encore aujourd’hui, il ne passe presque personne.  Sauf l’été, quelques touristes aventureux ou égarés qui s’arrêtent pour demander leur chemin ou pour s’enquérir de la distance jusqu’au prochain poste d’essence.  Et qui chaque fois s’étonnent à nous regarder vivre ainsi, loin de tout.  Et moi, chaque fois, j’ai envie de leur répondre que, dans ce coin perdu c’est comme partout ailleurs.  Tout change, bouge, évolue.  Et aussi tout prend de l’âge.  Les bâtiments comme les hommes.  On vieillit.  On n’en finit plus de vieillir.

Des fois, je me dis qu’il faudrait que ça s’arrête.  Car ici les très vieux finissent par aller mourir en ville.  C’est comme ça.  Un jour tu marches la tête droite et le pas léger.  Le lendemain ton pas se fait plus lourd, de plus en plus lourd.  Et un jour, immobile, tu te surprends à faire les cent pas dans ta tête jusqu’à ce que l’univers t’échappe…  Et moi, tout ça me fait un peu peur.

Il ne reste plus de mes frères et sœurs qu’une petite forêt.  C’était le vœu de mon père.  Un arbre pour chacun de ses enfants.  Tous assemblés en un bouquet.  Plantés à bonne distance les uns des autres cependant.  Pour que chacun ne manque ni d’espace, ni de lumière.

Ça me fait sourire quand je pense que nos arbres disposaient d’autant d’espace alors que nous, ses douze enfants, nous nous entassions dans deux dortoirs.  D’un côté, les filles.  De l’autre, les garçons.  Pas la moindre place dans la maison pour un peu d’intimité.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie Et moi, au pied de mon arbre j’abritais mes secrets : objets chapardés, livres interdits, premiers émois amoureux.  Parfois j’y retourne pour me souvenir.  De tous ces soirs d’été échevelés où nous étions deux à regarder le ciel, couchés dans l’herbe, des étoiles jusque sur la peau.  Hors du temps, hors du monde, les montagnes alors nous servaient de remparts.

Hier on a installé une antenne dans les montagnes.  Un veilleur de nuit dans un monde de plus en plus inquiet.

Ici, je ne peux pas dire que l’agitation du monde ne m’atteint pas.  N’empêche que les pieds enracinés, le nez dans les livres, je continue de voyager.  Caché sous les branches de mon épinette, il me semble parfois entendre battre son cœur.  Et quand une petite brise vient agiter sa cime, j’aime m’imaginer que, la tête aux quatre vents, comme moi, elle rêve.  Comme moi, elle résiste.

Notice biographiquealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

18 janvier 2016

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecExil

Une mansarde avec une fenêtre. Comme un œil ouvert sur le ciel. Une fenêtre où elle n’a jamais pu se résoudre à poser un rideau. Refusant de soustraire à sa vue l’infini et le mystère.

Il fait chaud dans la mansarde. Elle a choisi d’y habiter. Le plus souvent alitée sur un matelas posé au sol. Le jour, la nuit. À n’en plus faire la différence. Lumière trop vive, obscurité. En un précaire équilibre entre le vertige et la chute. Entre l’extase et la douleur. Elle vit.

Les autres. Depuis longtemps ils ont déserté sa maison. Pourtant elle se surprend encore parfois à les entendre chuchoter. Et à s’entendre leur répliquer. Qu’il ne lui reste que peu de temps. Que la douleur est un exil. Qu’elle voulait tant leur épargner. Et qu’il lui était devenu oppressant de les voir, chaque jour, s’affairer autour d’elle. Et de lire dans leur regard un peu de sa propre détresse.

Le ciel se mire dans les eaux

ma tête s’invente des voyages

dans l’ombre des oiseaux de passage

viennent parfois effleurer ma peau

Drogues licites ou illicites. Il faut bien apaiser le corps. Et de surcroît, ravir l’esprit. Au risque de devoir, au retour, résister à l’envie. D’ouvrir bien grand toutes les fenêtres. Pour y laisser entrer l’hiver. Ces nuits où il gèle à pierre fendre.

Sur un matelas posé au sol. Le jour, la nuit. Le plus souvent, elle git. La bouche muette, le corps alangui qu’à intervalles réguliers une vive douleur vient ranimer.

La gorge sèche, les comprimés et à nouveau l’engourdissement…

Dans les eaux le ciel s’obscurcit

voilier d’oiseaux au-dessus de ma tête

le jour décline

j’entends leurs cris

 

Sa tête a beau s’inventer des voyages. Il lui faut chaque fois revenir. À regret reprendre son souffle, retrouver ses rythmes familiers. Dans le noir, une fois encore, elle tend l’oreille. Dehors le vent s’est calmé. La neige tombe, lourde et mouillée. Dans la mansarde, c’est le silence. Ponctué de quelques bruits discrets. Derrière les murs, une présence. Souris sylvestre, souris à pattes blanches ?

DSCN3606Elle se dit qu’il lui faudrait poser des pièges. Mais, depuis peu, sacrifier des vies lui répugne. Aussi insignifiantes soient-elles. Et lui répugne davantage l’idée de devoir dégager du mécanisme meurtrier des pièges les corps rigides des petites bêtes. Et puis il fait si froid dans la mansarde. Il fait si froid qu’elle en frissonne. Mais ce n’est pas seulement pour ça.

En enfilant son chandail de laine, ses bas et son bonnet, stupéfaite, elle se demande ce qui la pousse, bien malgré elle, à s’accrocher, à résister. Quand il lui est chaque jour plus difficile de se lever, de bouger, de poser ses pieds sur le sol, d’avancer jusqu’à l’escalier. Puis une main agrippée à la rampe, descendre une à une les marches et au milieu de la cuisine, pour la centième fois peut-être, hésiter entre allumer le feu dans l’âtre ou risquer quelques pas dans la nuit…

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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