Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

26 juin 2017

 Un lac sans fond

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Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Pour s’y rendre, il faut marcher.  Longtemps marcher sous le couvert des arbres.  Marcher jusqu’où les épinettes poussent si rapprochées les unes des autres que le vent arrive à peine à secouer leurs cimes.  Marcher jusqu’où les traces des humains rejoignent celles des bêtes…  Jusqu’où elles se perdent.

Dans ces lieux il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, même dans le ciel trop bleu d’un beau jour de juillet, les nuages en balles de neige se bousculent et s’impatientent.  Car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

 Ce n’est qu’après avoir escaladé des montagnes, traversé des vallées, des marécages, et des tourbières, foulé l’humus, le lichen et la pierre.  Ce n’est qu’après avoir longtemps erré à travers les forêts.  Erré jusqu’à s’y perdre que le voyageur découvre enfin devant lui, par-delà les broussailles, une éclaircie.  Et en passant brusquement de la pénombre à la lumière trop vive d’un ciel d’été, il se surprend à ouvrir grand les yeux.  Ébloui.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où, fourbu et tenaillé par la soif, il s’apprêtait à rebrousser chemin ?

À première vue le paysage n’offre rien de particulier.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Rond, silencieux, immobile.  Si immobile qu’aucune vague ne vient rider sa surface.  C’est tout de même à petits pas prudents que s’avance le voyageur.  Pourtant rien dans le paysage aux alentours ne laisse présager de la profondeur du lac.  Cependant, par-delà les broussailles, le rivage semble abrupt.  Mais n’y a-t-il pas, là-bas, un peu plus loin, un rivage plus accueillant ?

Sitôt il s’y précipite pour s’accroupir au bord du lac, les mains en coupe, prêtes à y puiser de ses eaux.  Et soudain ébahi, il suspend son geste.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où il allait enfin pouvoir étancher sa soif ?

À première vue le paysage n’a pas changé.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Mais un lac qui semble maintenant accueillir dans ses eaux, inversé, tout le pays alentour.  Un lac où il suffirait de plonger pour aller toucher le ciel en effleurant au passage les cimes des épinettes.

« Comme il serait bon, après avoir si longtemps marché, de connaître enfin un moment d’ivresse en apesanteur », se dit alors le voyageur.

Mais sitôt il perd pied, il bascule, il chute.  Le temps de voir se rider la surface de l’eau, de voir se bousculer dans le bleu du ciel les nuages en balles de neige, de voir s’agiter les cimes des épinettes, de voir s’obscurcir le lac miroir et, prise dans la glace, l’image inversée du pays tout autour se refermer sur lui.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecIl chute et chute encore pendant que ses pieds essaient en vain de toucher le fond du lac dans l’espoir de pouvoir rebondir.

Il chute et chute encore jusqu’à ce que transi, le cœur affolé, saisi d’une peur primitive, il abandonne…

 Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Un lac où il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.


Ces mains invisibles… par Claude-Andrée L’Espérance

8 avril 2017

Billet de L’Anse-aux-Outardes

« Bonjour, Sarah, je vais faire des courses.  La liste est sur la porte du frigo. »alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À peine entrée, je croise la patronne qui sitôt s’esquive en coup de vent.  Et moi, tout de go, je m’empresse d’enlever bottes et manteau, et de courir à la cuisine.  Ce matin, derrière la fenêtre couverte de givre, on aperçoit le bleu du ciel, la radio joue un air des Fêtes et je constate comme de coutume que ma liste s’est allongée.  Et me voilà, encore une fois, perdue dans cette immense maison, à ne plus savoir où donner de la tête, à me demander par où commencer.

Jeune femme fiable, assidue et dynamique

ferait ménage dans maisons privées

Tout avait pourtant bien débuté.  Une petite annonce placée dans le journal local.  Rédigée en désespoir de cause.  Comme on lance une bouteille à la mer.  Jusqu’ici, côté travail, j’avais été plutôt choyée.  Je me flattais en me disant qu’au contraire de mes compagnes de classe qui, aussitôt atteint l’âge légal, quittaient l’école pour la facterie*, moi, au moins, j’avais étudié.  Pétrie d’orgueil, j’attribuais ma chance à ma grande persévérance et à ma volonté.  Tant et si bien que lorsque la boîte a fait faillite, moi j’ai pris une sacrée débarque**.

Bon, inutile de larmoyer !  Je me suis vite retroussé les manches en me disant qu’en plaçant cette annonce j’aurai, au moins, tenté quelque chose.  Et qui sait ?  Avec cinq ou six clients par semaine, je pourrais peut-être, un jour, me mettre à mon compte…  Et finalement ça a marché !

Les premières semaines furent plutôt chaotiques.  Il faut bien prendre le temps de s’habituer aux horaires, à la routine, aux exigences de chaque client.  Mais on finit par s’adapter.  Et puis à prendre de la vitesse.  Surtout si on travaille à forfait et qu’on voit, un peu plus chaque semaine, s’ajouter à l’ordinaire, des tâches diverses en extra.  Pour le même prix.

Cette semaine, tout doit être impeccable.  Tout doit briller du plus beau lustre…  Fenêtres, miroirs et plafonniers, cristal, porcelaine et argenterie…  Laver les deux nappes en dentelle, les linges de table et nettoyer la coutellerie…  C’est pour une grande occasion…  Faudrait passer l’aspirateur sur tous les fauteuils du salon…  Et puis ne pas oublier la lessive…

DSCN5009Et c’est en séparant le blanc des couleurs que j’ai entendu la nouvelle.  Dans une ville au bout du monde, quelque part en Inde ou au Bangladesh, désertant leurs ateliers de misère, des milliers de femmes et d’enfants sont aujourd’hui descendus dans les rues, bien décidés à faire la grève.  Et moi, en apprenant la nouvelle j’ai eu soudain envie de crier.  Mais toute seule, dans cette immense maison je me suis tout de suite ravisée.  Car il est triste, croyez-moi, d’entendre l’écho de sa propre voix scander toute seule et dans le vide : So-So-So-Solidarité !  Et en lisant les instructions de lavage sur les chemises, les robes et les pantalons, j’ai songé à toutes ces mains invisibles, ces mains de femmes, ces mains d’enfants, qui chaque jour, dans le bruit des machines et la chaleur des ateliers, s’appliquent à assembler manches et cols aux chemises et à coudre robes et pantalons.  Sans cesse forcés d’aller plus vite pour enrichir quelques patrons.

J’en ai encore pour quelques heures avant de rayer sur ma liste toutes les tâches accomplies.  Derrière la vitre couverte de givre, je vois déjà pâlir le jour.  Et je me dis que pour le reste, il me faudra, une fois encore, faire vite et bien.  Avant de pouvoir, enfin, enfiler bottes et manteau et disparaître du décor.

* Facterie : manufacture, filature

** Débarque : dégringolade

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àla fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Et des chevaux qui au galop… par Claude-Andrée L’Espérance…

17 mars 2017

Billet de l’Anse-aux-Outardes…

Chambre 715.  Une autre vie qui s’étiole dans le secret d’une petite chambre, se dit l’infirmière chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecde garde, tout en jetant un coup d’œil discret à l’intérieur de la pièce.  Ce matin la vieille dame a tiré les rideaux autour du lit de son mari.  Sans doute pour ne plus voir tout à côté le lit vacant où hier encore…

Assise au chevet de son homme, depuis des heures elle monologue.  Des mots, des mots jusqu’à se perdre.  Des mots, des mots jusqu’à s’en étourdir.  Parfois quelques pauses.  À peine le temps de reprendre son souffle, de retrouver le fil.  Et quelquefois de revenir au tout début.  Au premier jour, ce matin où ce gamin maigrichon est entré dans sa vie.  La tuque enfoncée jusqu’au cou, sous les rires des autres gamins, tâtonnant comme un aveugle dans l’allée d’un autobus jaune bringuebalant, ce matin où il s’est avancé jusqu’au tout dernier banc pour venir s’asseoir tout près d’elle.  Elle, la petite fille timide soudain bousculée par l’amitié de ce garçon qui, chaque matin, pour la faire rire prenait plaisir à faire le pitre.

Et ils étaient voisins.  Comme on peut l’être à la campagne.  Les fermes de leurs parents éloignées l’une de l’autre de quelques kilomètres, séparées par un champ mitoyen.

« Tu te souviens, dit la vieille, parfois après l’école dans ce grand champ nous nous donnions rendez-vous.  Étendus tous les deux dans l’herbe nous aimions regarder les nuages défiler dans le ciel, y voir se presser des dragons cracheurs de fumées grises, des îles qui naviguaient sur des mers lointaines et des chevaux, des chevaux qui au galop semblaient courir vers d’autres cieux.  Parfois, pris au jeu, il nous arrivait d’oublier l’heure.  Ce qui inquiétait nos parents. »

Le souffle de son homme à peine audible.  La vieille se tait.  Elle tient sa main enfermée dans la sienne.  Elle voudrait tant le retenir.  Le ramener bien loin derrière.

« Une question d’heures ou bien de jours, certains résistent plus longtemps », lui a pourtant dit l’infirmière.

Mais elle s’accroche à l’improbable.  Mais elle s’accroche à l’impossible.  Mêlant les mots et les soupirs, elle continue de raconter.

« Mais vint le jour, trop tôt le jour où il fallut nous séparer.  Partir étudier à la ville.  Deux ans, trois ans, cinq ans.  Partir pour mieux nous retrouver.  Au premier jour des grandes vacances.  Tu te souviens, dans le ciel d’un bleu trop pur, comme un trait d’aquarelle sur une feuille de papier mouillé, un avion avait tracé une longue ligne blanche.  Nous l’avons regardée s’estomper et disparaître en nous faisant la promesse de voler un jour au-dessus des nuages.  Et nous avons tenu notre promesse.  Même que, ce jour-là, en survolant les plaines de l’Ouest nous nous sommes tous les deux demandé si, tout en bas, au milieu d’un grand champ, il n’y avait pas comme nous autrefois, quelque part une fille, un garçon occupés à regarder les nuages et à rêver…  Ce jour-là je n’aurais jamais cru que nous vieillirions ensemble. »

La main de son homme se crispe dans la sienne.  La voix de la vieille se perd en un murmure.  Des mots, des mots que lui n’entendra plus.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec« J’avais prévu que nous partirions ensemble.  Mais chaque jour j’ai reporté l’échéance en me disant : et si demain, par-delà la douleur, venaient d’autres moments où nous pourrions encore, ensemble, regarder le ciel, y voir défiler les nuages et s’y presser des dragons cracheurs de fumées grises, des îles qui naviguent sur des mers lointaines et des chevaux, des chevaux qui au galop…  Mais, vois-tu, j’ai tant espéré que j’ai fini par en oublier l’heure. »

Que dire de plus quand dans le secret d’une petite chambre l’espace soudain se réduit au silence ?

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecQuébec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

10 mars 2017

Migrations

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et quand j’entendrai battre mon cœur au rythme des coups chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecfrappés au teueikan*, je n’aurai plus qu’à fermer les yeux.

Aux craquements des branches sous leurs pas, je devinerai leur présence.  Car je sais qu’ils viendront.  Au retour des outardes.  Après quelques jours de portage.  Ils viendront.  Mouiller leurs canots dans l’Anse.  Et bientôt, autour du feu, ils me raconteront leur périple : leur antique traversée du continent des glaces, leurs souvenirs des grandes migrations et leur longue route chaque hiver vers le nord, vers leurs territoires de chasse.  Là où leurs traces dans la neige se mêlent aux traces des caribous.

Ici, j’irai avec eux grimper au sommet des caps pour, de là-haut, embrasser du regard les montagnes, les forêts, le fjord.  Dans ce pays immobile, dit-on, il n’y a de silence que pour celui qui ne sait pas prêter l’oreille.  Car ici même la pierre se raconte.  Entaillée, sculptée, à coups de gels et de dégels.  À pierre fendre.  Et moi, j’irai toucher de mes mains cette histoire millénaire.

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et bientôt, aux coups frappés au tambour s’unira un chant qui, comme une prière, ira se perdre au milieu des forêts.  Et soudain, à travers le crépitement du feu, le clapotis des eaux, les cris affolés des canards sauvages, surgira du brouillard une barque.  Et puis une autre.  Et puis une autre.

« Maniteuat », diront les nomades.  Les Étrangers.

Et ils viendront, navigateurs et robes noires, explorer le territoire pour y tracer un chemin vers des pays d’abondance.  Leurs barques longeront les caps, les falaises et les forêts d’épinettes.  Des épinettes serrées les unes contre les autres, comme les pieux de palissades dressées pour leur interdire les côtes.

« Est-ce bien ici le Royaume promis ?  N’est-ce pas plutôt la terre que Dieu donna à Caïn ?  * », demanderont-ils alors, assaillis par le doute.  Car ici pour accoster il leur faudra naviguer encore plus loin vers l’amont et, passé le lieu où l’on dit que les eaux sont profondes, s’aventurer jusqu’aux battures.

« Un jour, sans doute, dira le capitaine en tournant son regard vers le nord, nous irons jusqu’au-dedans des terres, établir des postes de traite, ériger des chapelles. »

« Mais qui sont ces gens alignés sur les berges ? », demandera l’un des marins.

« Des Sauvages », conviendront alors ces étranges voyageurs.

Et passeront les saisons marquées par le départ et le retour des outardes.  Marquées par le départ et le retour des nomades.  Et moi, le cœur battant toujours au rythme du tambour, j’irai, au gré des marées, survoler les pics des conifères ou bien je me laisserai porter par le vent jusqu’aux battures.  Là où, sur les berges, le pied de l’homme blanc* croisera désormais le pas de l’ours.

Bientôt dans la forêt résonneront les coups de hache des défricheurs.  Pins, sapins, épinettes.  Du bois en abondance.  De quoi construire un quai.  Un quai et puis des barques.  Pour les voyagements.  Suivront des abattis, des hectares de terre faite*, des chemins et des croix.  Postées en sentinelle aux clochers des églises.  Et puis, longeant les berges, des fermes éparpillées.  Des fermes isolées jusqu’au fin fond des rangs.  Derrière la Montagne noire, des hivers sans soleil.  Trop de temps à tuer ou c’est l’hiver qui tue.  Et tantôt, à travers la vallée, une route en lacet, quelques rues, un village.  Les hommes dans la forêt ou les hommes au moulin à scie.  Les femmes ont trop à faire avec quatorze enfants.  Derrière la montagne Noire des terres qu’on abandonne…

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt, perdus depuis l’éternité dans l’immensité des forêts, des lacs, trop de lacs à ne plus savoir quels noms leur donner.  Rond, Long, Caché ou Sans nom.  Et parmi eux, peut-être quelque part, un autre lac Amishk* en souvenir des nomades.

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et peut-être, ce jour-là, dans le ciel de septembre, les aboiements sonores d’un grand voilier d’outardes et au milieu du fjord, un navire marchand.

Et moi, de retour sur la grève, à travers le brouillard je chercherai les mots.

*teueikan : tambour traditionnel innu.

*citation attribuée à Jacques Cartier.

*le pied de l’homme blanc : c’est ainsi que les autochtones désignaient le plantain majeur, une plante herbacée qui aurait migré en Terre d’Amérique avec les premiers colons européens.  (Frère Marie Victorin, Flore Laurentienne )

*terre faite : terre prête à être ensemencée.

*Amishk : castor.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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À mille lieues du lieu qui m’habitait…,, par Claude-Andrée L’Espérance…

2 août 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes

 

J’habitais à mille lieues du lieu qui m’habitait. Pressée de fuir mes quatre murs pour chercher à me alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecretrouver, j’errais alors dans la cité, le pas traînant. Tout occupée à transporter bien malgré moi un océan.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. Les yeux noyés dans l’eau salée, à être sans cesse ballotté de marée haute en marée basse et à cheminer au hasard dans l’opacité du brouillard.

À errer ainsi dans la cité, trop occupée à transporter bien malgré moi cet océan, sans le savoir, j’avais rejoint le clan de ceux qu’on ne veut pas voir. Les détraqués, les exaltés, les prisonniers d’un même souffle océanique.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer, toujours la mer

C’est fou ce qu’un humain peut porter dans sa tête. Et dans la tête de tous ces prisonniers, l’océan en vagues déchaînées hurlait et rugissait.

D’aucuns, au milieu de la tempête, se prenaient pour de grands chefs d’orchestre. Et voulant ralentir des vagues le tempo, baguette en l’air, ils battaient la mesure. D’autres se désâmaient en se parlant tout seuls. Pour finir à genoux par supplier la mer. Et d’autres, illustres capitaines d’antiques vaisseaux fantômes, aboyaient sur le pont des ordres inutiles. Et moi, dans ce désordre, pour les avoir trop vus je ne les voyais plus. J’avais tellement de mal à garder l’équilibre sur un sol qui tanguait à chacun de mes pas sans avoir à porter le poids de leurs délires. Figure de proue d’un navire sans gouvernail, j’allais dans le brouillard au cœur de la cité sans autre point de repère que ma pâle silhouette qui, en ombre discrète, se profilait alors aux glaces des vitrines.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecBien sûr, il m’arrivait de souhaiter parfois que cesse tout ce vacarme et que pour un moment, juste pour un court moment, se calme l’océan. Et que devant mes yeux secs enfin réapparaisse une image bien nette des rues, des bâtiments. Dans ces rares moments, j’espérais bien qu’un jour, à force de se confondre, quelque chose naisse enfin de ces deux univers. Et immobile alors j’attendais que la mer redevienne à l’étale. Pour ensuite m’inquiéter du silence des eaux.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. À vivre ainsi au rythme des tempêtes.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer toujours la mer

C’est fou ce qu’en ce temps je portais dans ma tête

Mais un matin vint le silence. Et puis la mer reprit le large. Et moi, sans être sûre de m’être retrouvée, je cessai sitôt de fuir mes quatre murs et du même coup d’errer dans la cité.

Et si, aujourd’hui, de cette cité j’ai oublié le nom, c’est pour y avoir trop souvent rasé les murs.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Un vieil arbre, par Claude-Andrée L’Espérance…

11 juin 2016

Billet de L’Anse-aux-Outardes

Tu vois cet arbre.  Il a presque mon âge.  Quelques années de plus.  À peine.  Je le sais parce que mon père avait coutume de planter un arbre à la chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie naissance de chacun de ses enfants.  Il l’a fait pour moi, comme il l’a fait pour mes onze frères et sœurs.  Douze arbres.  C’est presque le début d’une forêt.  Si on compte en plus les graines semées par le vent qui finissent un jour par germer, s’enraciner et croître, on y est presque.

Pin, sapin, épinette, mon père aimait les conifères.  Pour moi il planta une épinette blanche.  Une épinette blanche qui m’a vu grandir.

Petit garçon, j’aimais déjà me réfugier auprès d’elle.  Et, loin de l’agitation de la maisonnée, me plonger dans un livre.  Souvent le même.  Faut dire que les livres étaient rares par chez nous.  Lus, relus, jaunis, écornés.  Rares et précieux.  C’était il y a longtemps.  Avant la bibliothèque du village.  Avant l’antenne dans les montagnes.  Et bien avant que les motoneiges et les VTT viennent briser le silence des grandes forêts.  Pour être honnête, disons que, dans le coin, tout ce bruit n’a pas empêché l’arrivée du chevreuil qui, en grand seigneur, s’invite à l’occasion sur nos terres.  Et celle du coyote, sauvage et fuyant, dont on entend parfois à l’aube les vocalises dans la montagne.

Car j’habite à l’écart du village, au milieu d’un grand champ entouré de montagnes.  Un lieu où, encore aujourd’hui, il ne passe presque personne.  Sauf l’été, quelques touristes aventureux ou égarés qui s’arrêtent pour demander leur chemin ou pour s’enquérir de la distance jusqu’au prochain poste d’essence.  Et qui chaque fois s’étonnent à nous regarder vivre ainsi, loin de tout.  Et moi, chaque fois, j’ai envie de leur répondre que, dans ce coin perdu c’est comme partout ailleurs.  Tout change, bouge, évolue.  Et aussi tout prend de l’âge.  Les bâtiments comme les hommes.  On vieillit.  On n’en finit plus de vieillir.

Des fois, je me dis qu’il faudrait que ça s’arrête.  Car ici les très vieux finissent par aller mourir en ville.  C’est comme ça.  Un jour tu marches la tête droite et le pas léger.  Le lendemain ton pas se fait plus lourd, de plus en plus lourd.  Et un jour, immobile, tu te surprends à faire les cent pas dans ta tête jusqu’à ce que l’univers t’échappe…  Et moi, tout ça me fait un peu peur.

Il ne reste plus de mes frères et sœurs qu’une petite forêt.  C’était le vœu de mon père.  Un arbre pour chacun de ses enfants.  Tous assemblés en un bouquet.  Plantés à bonne distance les uns des autres cependant.  Pour que chacun ne manque ni d’espace, ni de lumière.

Ça me fait sourire quand je pense que nos arbres disposaient d’autant d’espace alors que nous, ses douze enfants, nous nous entassions dans deux dortoirs.  D’un côté, les filles.  De l’autre, les garçons.  Pas la moindre place dans la maison pour un peu d’intimité.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie Et moi, au pied de mon arbre j’abritais mes secrets : objets chapardés, livres interdits, premiers émois amoureux.  Parfois j’y retourne pour me souvenir.  De tous ces soirs d’été échevelés où nous étions deux à regarder le ciel, couchés dans l’herbe, des étoiles jusque sur la peau.  Hors du temps, hors du monde, les montagnes alors nous servaient de remparts.

Hier on a installé une antenne dans les montagnes.  Un veilleur de nuit dans un monde de plus en plus inquiet.

Ici, je ne peux pas dire que l’agitation du monde ne m’atteint pas.  N’empêche que les pieds enracinés, le nez dans les livres, je continue de voyager.  Caché sous les branches de mon épinette, il me semble parfois entendre battre son cœur.  Et quand une petite brise vient agiter sa cime, j’aime m’imaginer que, la tête aux quatre vents, comme moi, elle rêve.  Comme moi, elle résiste.

Notice biographiquealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

18 janvier 2016

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecExil

Une mansarde avec une fenêtre. Comme un œil ouvert sur le ciel. Une fenêtre où elle n’a jamais pu se résoudre à poser un rideau. Refusant de soustraire à sa vue l’infini et le mystère.

Il fait chaud dans la mansarde. Elle a choisi d’y habiter. Le plus souvent alitée sur un matelas posé au sol. Le jour, la nuit. À n’en plus faire la différence. Lumière trop vive, obscurité. En un précaire équilibre entre le vertige et la chute. Entre l’extase et la douleur. Elle vit.

Les autres. Depuis longtemps ils ont déserté sa maison. Pourtant elle se surprend encore parfois à les entendre chuchoter. Et à s’entendre leur répliquer. Qu’il ne lui reste que peu de temps. Que la douleur est un exil. Qu’elle voulait tant leur épargner. Et qu’il lui était devenu oppressant de les voir, chaque jour, s’affairer autour d’elle. Et de lire dans leur regard un peu de sa propre détresse.

Le ciel se mire dans les eaux

ma tête s’invente des voyages

dans l’ombre des oiseaux de passage

viennent parfois effleurer ma peau

Drogues licites ou illicites. Il faut bien apaiser le corps. Et de surcroît, ravir l’esprit. Au risque de devoir, au retour, résister à l’envie. D’ouvrir bien grand toutes les fenêtres. Pour y laisser entrer l’hiver. Ces nuits où il gèle à pierre fendre.

Sur un matelas posé au sol. Le jour, la nuit. Le plus souvent, elle git. La bouche muette, le corps alangui qu’à intervalles réguliers une vive douleur vient ranimer.

La gorge sèche, les comprimés et à nouveau l’engourdissement…

Dans les eaux le ciel s’obscurcit

voilier d’oiseaux au-dessus de ma tête

le jour décline

j’entends leurs cris

 

Sa tête a beau s’inventer des voyages. Il lui faut chaque fois revenir. À regret reprendre son souffle, retrouver ses rythmes familiers. Dans le noir, une fois encore, elle tend l’oreille. Dehors le vent s’est calmé. La neige tombe, lourde et mouillée. Dans la mansarde, c’est le silence. Ponctué de quelques bruits discrets. Derrière les murs, une présence. Souris sylvestre, souris à pattes blanches ?

DSCN3606Elle se dit qu’il lui faudrait poser des pièges. Mais, depuis peu, sacrifier des vies lui répugne. Aussi insignifiantes soient-elles. Et lui répugne davantage l’idée de devoir dégager du mécanisme meurtrier des pièges les corps rigides des petites bêtes. Et puis il fait si froid dans la mansarde. Il fait si froid qu’elle en frissonne. Mais ce n’est pas seulement pour ça.

En enfilant son chandail de laine, ses bas et son bonnet, stupéfaite, elle se demande ce qui la pousse, bien malgré elle, à s’accrocher, à résister. Quand il lui est chaque jour plus difficile de se lever, de bouger, de poser ses pieds sur le sol, d’avancer jusqu’à l’escalier. Puis une main agrippée à la rampe, descendre une à une les marches et au milieu de la cuisine, pour la centième fois peut-être, hésiter entre allumer le feu dans l’âtre ou risquer quelques pas dans la nuit…

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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L’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau…, par Claude-Andrée L’Espérance…

22 décembre 2015

Billet de l’Anse-aux-Outardes…

Il a rompu le silence.  Elle a délaissé les mots, refermé le livre et du coin de l’œil l’observe.  Son regard glisse prudemment de l’homme à la bouteille, de l’horloge à laalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec fenêtre et s’attarde un instant à la surface vitrée, le temps d’interroger son propre reflet.  Jusqu’ici le tic-tac de l’horloge soutenait le rythme de ce qui leur tenait lieu de conversation.  Quelques mots épars, des soupirs et des silences et, entre elle et lui, la bouteille qui peu à peu se vide.  Maléfice ou enchantement ?  Jusqu’ici il y avait le livre où elle pouvait trouver refuge.  Mais le livre git désormais inerte au coin de la table.

Il a rompu le silence, brisé le rythme.  Sa voix à présent couvre le tic-tac de l’horloge.  Dans la fenêtre, la femme scrute son propre reflet, comme si son double pouvait, avec un peu de chance, l’entraîner de l’autre côté de la surface vitrée.  Trop tard.  Encore une fois, elle est restée quand il lui aurait fallu fuir, quand il lui aurait fallu refuser de monter dans ce train qui accélère, s’emballe, s’apprête à dérailler.  Et maintenant, à cause de son inertie, la voilà prise au piège.  « La lune est presque pleine ce soir, dit-elle.  Demain soir, elle sera ronde, et si le ciel est sans nuages… » Mais l’homme n’écoute pas.  Sa voix s’enfle et sa rage et sa colère et ses mots surgissent exaltés par l’ivresse.

Ébranlée, la femme ferme les yeux et se regarde, encore une fois, couler à pic.  Dans les eaux noires d’un lac glacé, elle chute.  Une lourde pierre lestée à ses pieds, elle chute, effleurant au passage les corps-morts de longues épinettes qui jaillissent comme des spectres du plus profond des eaux.  Elle chute et chute encore jusqu’à ce que ses pieds touchent le fond et s’enlisent.

L’homme s’est tu.  À nouveau, seul le tic-tac de l’horloge vient ponctuer le silence.  Sur la table la bouteille est presque vide et le livre git dans un coin, abandonné.  Dans la fenêtre il n’y a plus que le reflet déformé et grimaçant de deux êtres qui ne peuvent se passer l’un de l’autre.  Rescapée des eaux noires, la femme délestée de la pierre ouvre les yeux et se dit qu’il ne lui reste plus qu’à nager, nager jusqu’à l’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecElle a emporté dans ses bagages le livre, le souvenir du tic-tac de l’horloge, de la bouteille posée sur la table, de l’homme que l’ivresse a fini par mener jusqu’au sommeil, jusqu’au seuil de l’oubli.  Le train a quitté la gare.  Au passage à niveau quelques autos font la file.  Dans le jour assombri défilent les villes, les villages et les gares, se suivent les arrivées les arrêts, les départs et bientôt, dans la nuit, le sifflement du train.  Fatiguée, la femme a refermé le livre.  Dans la cabine elle a éteint une à une les veilleuses.  Avant d’aller dormir elle jette un dernier coup d’œil à la fenêtre, le temps d’apercevoir, au loin dans la tourbière, un lac, un lac entouré des corps-morts de longues épinettes et, au milieu du lac, mouvant, mystérieux, l’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

5 octobre 2015

Par la fenêtre…

 Il valait mieux regarder par la fenêtre.  Parce que dehors il y avait le ciel, la cour d’école et tout au chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecfond de la cour d’école, derrière une haie de cèdres, une clôture avec une large brèche en son centre.  Une brèche qu’il nous suffisait de franchir pour accéder à un boisé.  Un boisé avec des aulnes, des nids cachés sous la feuillée et parfois le chant des merles.  Au beau milieu du boisé, un ruisseau.  Et sur ses rives, à la toute fin du mois de mai, des anémones.  Des anémones par milliers.

Oui, il valait mieux regarder par la fenêtre, car entre les murs de la petite école, il faisait sombre, il faisait noir.  Noires silhouettes des Religieuses et longs couloirs dans la pénombre.  Filles et garçons séparés et pourtant soumis pour l’essentiel aux mêmes apprentissages.  Vérités immuables imprimées à l’encre noire sur le papier blanc de nos manuels scolaires.  Vérités incontestables qu’à tour de rôle il nous fallait recopier sans fautes à la craie blanche sur le tableau noir et que nous répétions en chœur jusqu’à ce qu’elles nous hantent.

Qu’est-ce que le catéchisme ?  Le catéchisme est le livre dans lequel nous apprenons tout ce qui est nécessaire pour aller au ciel.

Ainsi nous apprenions la géographie d’un au-delà organisé : le ciel, l’enfer, le purgatoire.  Et déjà nous nous désolions de nos vies ici-bas condamnées : péchés véniels, péchés mortels, nos âmes noires…

Heureusement, quelques questions du catéchisme exigeaient des réponses toutes simples.

Où est Dieu ?  Dieu est partout.

Dans les eaux vives du ruisseau, dans les aulnes, dans le chant des merles, dans la beauté de toutes les créatures vivantes ?  Vous croyez ?  Mais là, vous vous trompez.  Car le dieu d’alors n’avait pas le temps d’y être, trop occupé qu’il était à surveiller les gestes et les pensées coupables des petites filles de sept ans.

Dans ma classe, nous étions vingt-quatre petites filles de sept ans.  D’une génération d’enfants, coincée entre la fin d’une époque et le début d’une autre.  La fin d’une époque qui justifiait sans doute le zèle et l’urgence de fortifier la foi.

Au programme : les chants et les prières, la messe et la confesse.  Et tous les premiers vendredis du mois, une sortie organisée.  L’inévitable défilé.  Filles et garçons séparés marchant en rangs deux par deux en silence.  De l’école à l’église.  De l’église à l’école.  Et dans ma classe, vingt-quatre petites filles prisonnières du délire d’une Religieuse.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecConvaincue alors de l’arrivée imminente des « communistes »*, jour après jour, elle nous préparait au martyre.

« Aurions-nous, ce jour-là, le courage de défendre notre foi ?  Irions-nous jusqu’à mourir pour Jésus sur la croix ? »

Oui, il valait mieux regarder par la fenêtre et attendre patiemment la récré pour se précipiter au bout de la cour d’école, se faufiler derrière la haie de cèdres et, sitôt passé la brèche dans la clôture, les pieds posés sur les pierres du ruisseau, jouir un court moment du simple bonheur d’exister.

*Les prétendus « communistes », que craignaient certains Religieux et Religieuses du Québec de l’époque, n’étaient, en fait, que les artisans laïcs de la Révolution tranquille.

Notice biographiquechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

28 août 2015

C’était un jour…

C’était un jour à boire la pluie à plein ciel.  Et moi, postée à la fenêtre.  Occupée à aligner des silences. chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Sur la page blanche, je t’attendais.

Des mots épars plein la tête.  Figés.  Comme de vieux meubles dans un grenier.

Regard brouillé à la fenêtre.  Derrière la vitre embuée.  Je t’attendais.

Et la pluie qui tombait dru venait frapper sur la surface de verre et goutte à goutte y tracer des coulées.  Et la pluie qui tombait sans répit menaçait d’avaler ciel et terre jusqu’à faire disparaître l’horizon.

Et moi, derrière cet écran gris, je l’imaginais occupée à coucher l’avoine dans les champs, à abreuver la terre jusqu’à plus soif, à dessiner au hasard des chemins, coulées d’eaux grises, coulées de boues, des flaques d’eau et des rigoles.  Peut-être même s’apprêtait-elle, comme aux grandes crues du printemps, à gorger ruisseaux et rivières, à fissurer digues et barrages et de toutes ces eaux déchaînées engloutir villes et villages.  En laissant seuls, sur la terre ferme, une poignée d’hommes épargnés faire le bilan de la catastrophe et puis le compte des disparus.  Je n’en aurais alors rien su.

Car moi, à la fenêtre, trop occupée à conjuguer le verbe attendre à tous les temps, je t’attendais.  Au fait, je t’attendais depuis longtemps.  Depuis le temps d’avant la pluie.

C’est ce que je me disais justement quand dans ma tête, parmi les mots épars figés comme de vieux meubles dans un grenier, me revint le souvenir d’une lettre.  Enfouie, tout au fond d’un tiroir.  Parmi des dessous de dentelle aux odeurs de musc et de rose fanée, une vieille lettre d’amour.  Une lettre comme on n’en écrit plus.  À l’encre bleue sur papier vélin, hampes et jambages en arabesque, une fine écriture fleurie.  Et sur la page des mots, des mots, des mots qui essayaient en vain de se tracer un chemin jusqu’à moi.  Des mots, des mots, des mots qui, du haut de leur grandiloquence, semblaient me narguer.  Des mots, des mots, des mots quand, isolés au bas de la page, ces quelques vocables auraient suffi.

« Je pense à toi, Amour. »

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecOui, une lettre comme on n’en écrit plus.  Une lettre en amour majuscule.  Avec en guise de signature un gribouillis indéchiffrable.  Et en post-scriptum, enduite de curare, une flèche en plein cœur.

« Surtout, ne m’appelle pas chez moi, j’ai une copine. »

Mais à quoi bon, encore une fois abandonnée à la page blanche et au silence, chercher les mots en t’attendant, me suis-je dit ce jour-là.  Oui, à quoi bon quand dehors il y a toute cette pluie qui m’appelle ?

Car c’était un jour à boire la pluie à plein ciel.  Ce jour où, enfin lavée de toi, pieds nus dans l’herbe, je décidai de te larguer.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

14 juillet 2015

Cœur-coquillage

 — Koukoume, comment on dit le mot « cœur » dans ta langue ?

— Je vais te le dire ishkuess mais auparavant je veux que tu comprennes qu’un cœur ne bat jamais dans le alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératurevide.  Il bat, là, caché dans ta poitrine ou dans la mienne.  C’est pourquoi, dans ma langue, on dit « mon cœur, ton cœur ou son cœur », tu comprends ?

— « Mon cœur » alors, dit la petite fille.

Nitei, répond la grand-mère.

— Et dans un coquillage, Koukoume, est-ce qu’il y a un cœur qui bat ?  Insiste la petite en tenant au creux de sa main un buccin couleur de sable.

— Au fond de la mer, le coquillage abrite un petit animal avec un cœur qui bat.  Mais quand l’animal n’y est plus, le cœur n’y est plus.

— Et comment on dit « coquillage » ?

Esh

Nitei-esh ! S’exclame alors la petite fille en serrant très fort contre sa poitrine la coquille vide.

 

Maintes fois j’ai écrit et réécrit ce dialogue en essayant de rester fidèle à l’histoire que tu m’as racontée.  Maintes fois j’ai essayé d’imaginer ta vie si seulement à cette rencontre il y avait eu une suite.  La grand-mère et la petite fille.  La petite fille, car je n’ai jamais su ton vrai nom.  Bien sûr, dans le métier, il y a ces noms que l’on s’invente.  Et laisse-moi te dire que le tien, Brenda, ne t’allait pas du tout.

D’où venais-tu ?  Je ne l’ai jamais su. Uashat mak Mani-Utenam, Pessamit, Essipit ?  (J’avais imaginé Essipit à cause de la rivière aux coquillages, ça ajoutait à ta légende.) Mais comment aurais-je pu savoir, puisque, toi-même, tu l’ignorais ?  Et n’eût été le désir de cette grand-mère de te connaître, tu n’en aurais jamais rien su.  Une brève rencontre.  Une promenade le long du fleuve.  À peine le temps de te laisser apprivoiser par cette vieille dame qui insistait pour que tu l’appelles Koukoume et qui s’exprimait avec les siens dans une langue jusqu’alors inconnue de toi.  Une brève rencontre, et puis, plus rien.  Sauf la fugue que tu fis, l’année de tes dix ans, avec en tête une seule idée : la retrouver.  Mais comment donc la retrouver avec ce seul nom en mémoire quand là-bas sur la Côte, d’Essipit à Uashat mak Mani-Utenam, il y a tant et tant de koukoumes.

À force de partager la même loge, les mêmes trajets en autocar et parfois la même chambre, on en vient aux confidences.  Ces derniers temps tu parlais de retrouver les tiens, certaine de pouvoir, cette fois, y arriver.  Tu parlais aussi de lâcher le métier.  Ce métier où l’on vieillit trop vite.  Sitôt jetées, sitôt remplacées.  Par des plus belles et des plus jeunes.  Mais toi, tu aurais bien pu afficher quelques rides, ça n’aurait rien changé.  Car tu étais belle.  Belle dans ta façon d’être au monde.  Ardente et rieuse, malgré les commentaires salaces de ces hommes qui te tournaient autour et qui, de toi, auraient voulu bien davantage que ta danse lascive et ton corps nu.  Et moi, j’avoue, de toi j’étais amoureuse et en secret, au matin, j’aimais te regarder dormir.

alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératureParmi tous les clients, il y en avait un, un habitué, un assidu.  Toujours assis à la même place, tout près de la scène.  Un type de qui tu disais avoir peur.  Jusqu’ici, tu avais refusé ses avances.  Pourtant, cette nuit-là, tu l’as suivi.  Peut-être l’offre était-elle alléchante.  Un peu de poudre blanche.  Ou la promesse d’un petit matin au bord d’un lac à regarder se lever le soleil.

Ce matin-là, je me suis réveillée en sursaut.  Avec dans ma gorge, ton cri.  Un cri que l’on étouffe.  Et puis plus rien.  Sauf un grand vide et, dans la chambre, toutes ces choses qui me parlent encore de toi.  Et parmi elles, ce coquillage couleur de sable, seul souvenir de ta grand-mère.

Dix jours déjà…

Il n’y aura pas d’enquête.  La police ne m’a pas prise au sérieux.

« Une danseuse nue, partie ailleurs refaire sa vie.  Ce n’est pas la première fois qu’elle fugue… »

 

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à forcealain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littérature d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

14 mai 2015

Rue du Verger

Au 415 rue du Verger, tu viens à peine d’emménager.  Pourtant déjà à bicyclette tu as fait le tour du quartier. chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  Et découvert, tout près de chez toi, un terrain vague bien clôturé avec au centre, à peine visible, ce qui fut jadis un étang.  Des eaux stagnantes et des quenouilles qui arrivent à peine à respirer sous les canettes, les bouteilles et les cartons du McDo d’à côté.  Un peu plus loin sur quelques rues, ici et là au fond des cours, quelques pommiers abandonnés.  « Avec l’étang, a dit ton père, seuls survivants du vieux verger. »

Il a raison, car autrefois dans ton quartier, il y avait un verger.  Et sur ta rue, bien alignés, des centaines de pommiers.  Printemps, été, automne, hiver.  Jamais pareils, toujours changeants.  Et à les voir en février, maigres vieillards aux longs bras nus, n’eût été leurs bourgeons en dormance, on les aurait déclarés morts.

Petits bourgeons sur chaque branche et sur chaque arbre des milliers.  Petits bourgeons à peine visibles où sommeillaient feuilles et fleurs qui au printemps s’ouvraient bien grand et s’étiraient en plein soleil.  Les feuilles d’abord, les fleurs ensuite pour, à la fin du mois de mai, habiller branches et rameaux.  Et dans un souffle avant l’été, redonner vie aux grands vieillards.

Et nous, enfants, sous la feuillée d’un de ces arbres-fleurs, d’un de ces arbres presque nuages, assis sur une branche basse et adossés au tronc rugueux, tout près du cœur de l’arbre et enivrés de ses parfums, nous rêvions.  Autour de nous les colibris et les abeilles allaient, venaient d’une fleur à l’autre.  Dans une course contre le temps.  Car il est court le temps des fleurs, vite achevé d’un coup de vent et de pétales jonchant le sol.  Triste.  Comme neige au printemps.

Feuillaison, floraison, nouaison.  Bientôt des fruits grosseur d’une pomme.  Pour nous, enfants, le bon moment pour apprendre, du travail, chaque jour la patience, la minutie et le temps long.  Dans chaque pommier, de bas en haut et du pourtour jusqu’à son centre, inspecter branches et rameaux.  Du bout des doigts, d’un geste sûr, y faire tomber les fruits menus pour que ceux de la grosseur d’une bille puissent atteindre pleine maturité et, à la fin de la saison, devenir pommes et non pommettes.  C’était une tâche rebutante, mais qui avait ses bons côtés. Car nous aimions grimper aux arbres, comme nous aimions courir les champs et puis nous baigner dans l’étang.

À la fin d’août débutaient les cueillettes qui ne s’achevaient qu’aux gelées.  Et pour, dans ces pommiers immenses, parvenir à tout récolter, il fallait se diviser les tâches.  Aux adultes, la plus difficile : cueillir, juchés sur de lourds escabeaux.  À nous, enfants, celle de ramasser au sol toutes les pommes tombées.  Et de cueillir au beau mitan de l’arbre les pommes enfouies sous sa feuillée.  Ou bien, accrochées au sommet, celles qui nous forçaient à grimper.  Grimper, là-haut, sur une branche frêle qui sous le poids d’un adulte aurait cédé.

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonieVenaient ensuite aux beaux jours de septembre, la rentrée ; et les samedis, et les dimanches, au bord de la route achalandée, un kiosque pour la vente et des paniers à préparer.  Petits paniers et grands paniers de pommes rouges, vertes ou jaunes que nous frottions jusqu’à ce qu’elles brillent.  Un petit geste sans importance.  Car pomme d’été, pomme d’automne, pomme à croquer ou pomme à cuire, toutes les pommes, même les moins bonnes, les tavelées et les rouillées, en ce temps-là, trouvaient preneur.

Printemps, été, automne, hiver.  Ainsi se terminait le cycle tout comme il avait commencé.  Pieds dans la neige, branches dénudées, noueux, rugueux, quatre cents pommiers.  Et parfois, dans l’un de ces arbres en dormance, quelque part au bout d’une branche, quelques feuilles par le vent agitées.  Et puis, là-haut, couleur novembre, dure et gelée, une pomme au sommet oubliée.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à chat qui louche maykan alain gagnon francophonie la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

11 avril 2015

Tu es, tu vis, tu viens au monde…

Emporté par la vague, tu surgis soudain du sombre, de l’humide, de l’obscur.  Porté pour la première fois par des mains étrangères, c’est avec deschat qui louche maykan alain gagnon francophonie yeux d’aveugle que tu émerges à la lumière.  Tu es, tu vis, tu viens au monde.  Ta tête roule sur le sable comme un galet ballotté par le mouvement des vagues.  Ainsi commence le voyage.

Enroulé sur toi-même, tu bouges les doigts.  À peine.  Le temps d’un premier souffle.  Le temps d’un premier cri.  La mer a repris le large, et de l’espace du dedans tu n’es plus désormais.  Rompu le cordage qui te reliait à elle ?

Pas encore, pas tout à fait, car du bercement, du clapotis, des jours chamboulés et des tempêtes, du temps où tu n’étais qu’à travers elle, par-devers elle ou malgré elle, ton corps n’aura rien oublié.  Et quand le son de sa voix viendra à nouveau effleurer ton oreille.  Quand dans ses bras tu retrouveras la chaleur de son corps, ta bouche accueillera son sein comme un retour au pays.  Alors tu boiras à la source de celle qui veille, qui berce et qui porte.

Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’un matin vienne la lumière.  Jusqu’à cette première fois où tes yeux distingueront enfin son visage penché sur toi.  À partir de ce jour, ton regard se tournera vers elle.  Dans l’attente de son sein.  Dans l’attente d’une étreinte.  Dans l’attente d’être porté à nouveau.  À hauteur d’elle, il y aura le monde alentour.  Et tes yeux chercheront à saisir ce qui se rapproche, ce qui s’éloigne, le mouvant, le fugace, l’ombre et la lumière.

À partir de ce jour, ton regard se tournera vers elle et cherchera son regard.  Plein de promesses.  Câlins et caresses.  Jeux de mains, jeux de pieds.  Jeu du petit homme debout.  Tes pieds posés sur ses genoux.  Tes mains dans les siennes.  À hauteur d’elle, il y aura toute cette vie qui remue.  Les visages qui s’animent.  Les corps qui bougent.  Les rires, les cris, les bavardages.  Et toi à nouveau couché, assis, porté, bercé.  Le temps d’une halte.  Ta tête appuyée sur son bras, ta bouche contre son sein, un matin elle te verra esquisser un sourire et de ta main effleurer son visage.  Elle saura alors que le temps est venu pour toi de toucher terre.  Ce jour-là, tout doucement elle te posera sur le sol.

Sitôt ta main voudra saisir ce que tes yeux voient.  Mais pour cela il te faudra rouler, ramper, avancer à quatre pattes.  En quelques mois à peine, poisson, amphibien mammifère, toi fragile animal humain, tu auras refait le trajet millénaire de la mer jusqu’à la terre ferme.  Et quand, petit quadrupède, tu auras fait mille fois le tour de ta tanière.  Quand tu auras compris que, hors les murs, il y a l’herbe, la boue, la terre, le sable, la pierre, tu comprendras aussi que pour saisir ce monde il te faudra petit à petit t’éloigner d’elle.  Et elle aussi comprendra.

Ce jour-là, tes pieds posés sur le sol, tes mains dans les siennes, tu feras tes premiers pas.  Un pied devant l’autre.  Un premier pas et puis un autre.  Et on recommence.  Le jeu du petit homme debout qui tombe et se relève.  Ce jour-là elle sera avec toi et lui aussi, peut-être, et les autres, et les tiens, et dans leurs sourires tu devineras que tu es désormais des leurs.  De ceux qui marchent.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieBien sûr, tes premiers pas se feront hésitants, chancelants, incertains, mais tant d’autres suivront.  Un pied devant l’autre, et on recommence.  Le jeu du petit homme debout.  Le jeu du petit de l’homme debout qui tombe et se relève.

Ainsi tu iras, pas à pas, jusqu’au jour où ta main captive voudra desserrer leur étreinte, jusqu’au jour où tes pieds s’agiteront impatients de t’amener ailleurs.  Toucher ce que tes yeux voient.  Ce jour-là, tu iras d’un pas souple et léger et tu iras ainsi jusqu’au jour où tu pourras enfin marcher libre et seul.

Désormais, c’est porté par tes rêves que tu surgis de l’ombre.  Et pour la première fois, en posant le pied sur le sol devenu pour toi familier, il te semble émerger à la lumière.  Tu es, tu vis, tu viens au monde…

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec chat qui louche maykan alain gagnon francophonieà Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

3 mars 2015

Trois boîtes

« J’ai mis tout ce qui lui appartenait dans trois boîtes…  Quand j’y pense, laisser derrière soi aussi peu de choses, on peut appeler ça voyagerchat qui louche maykan alain gagnon francophonie léger…  Même si votre tante ne voyageait pas beaucoup… »

Trois boîtes de carton empilées l’une sur l’autre, coincées entre une commode et un fauteuil, dans une chambre encombrée de meubles hétéroclites.  Une chambre avec une porte-fenêtre, un minuscule balcon, une vue sur le ciel de Québec et sur les toits de la vieille ville.

« Y’a pas à dire, mademoiselle Mireille, en dehors de ses absences, votre tante était une locataire tranquille. »

Ses absences…  La délicatesse du vieil homme me touche.  Il en parle comme s’il s’agissait de séjours à l’étranger.  Au fond, c’était peut-être ça : un pays étranger.  Ce lieu, pourtant placé sous le patronage du prince des archanges, qu’après chaque visite, de retour à l’air libre, ma mère, mes sœurs et moi nous nous empressions d’oublier.  Oublier ses longs corridors peuplés d’ombres, ses portes closes derrière lesquelles on devinait des cris, des plaintes et des gémissements.  Oublier Saint-Michel Archange qui aurait dû prendre tous ces fous sous son aile et du tranchant de son épée prendre en chasse tous leurs démons.

« Dans la plus grande des boîtes, j’ai empilé ses cahiers de musique.  Ça pourrait encore servir à quelqu’un.  Au fait, j’ignorais que votre tante était pianiste. »

Je laisse le silence répondre à ma place.  Un instant, je revois ses doigts qui courent sur les touches du piano.  Comme s’il était dans sa nature à elle de faire naître cette musique qui tenait du prodige.  Cette musique qui un jour s’est arrêtée.  Trop tôt.

Ce jour-là, en cherchant la pianiste, on ne trouva que le silence, un banc de brouillard et le regard vide d’une jeune femme changée en pierre.  Catatonie, ont déclaré les médecins.  Puisqu’il faut mettre un nom sur la chose.

La suite fut une quête qui n’était plus la sienne, mais celle de tous ces hommes en blanc qui s’affairaient autour d’elle.  À chercher le traitement de choc ou la formule magique qui assurerait non sa guérison, mais juste un bout de vie…  Un bout de vie hors du brouillard.  Mais était-ce le mal ou le remède qui infligeait au moindre mouvement de son corps la raideur d’un automate ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn dehors de ses absences, à chacune de mes visites dans sa petite chambre, elle me parlait du ciel de Québec et de l’infini du fleuve où elle rêvait d’aller un jour noyer son regard bleu.  Mais on ne peut aller vers le fleuve sans sortir de sa chambre.  Et elle ne sortait plus.  Monolithe immobile, assise dans son fauteuil.  Dans sa tête elle berçait ses fantômes.

Ainsi, rechute après rechute, elle allait.  Ballottée d’essai en erreur, de fol espoir en mauvais dosage, offerte à une science encore jeune qui expérimentait.  Est-ce le mal ou le remède qui l’a tuée ?  Trop tôt.

« Le cœur », a dit le vieil homme.

Dans la chambre, trois boîtes de carton empilées l’une sur l’autre, coincées entre une commode et un fauteuil.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québecchat qui louche maykan alain gagnon francophonie à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance… »

8 octobre 2014

Le pèlerinchat qui louche maykan alain gagnon francophonie

J’ai exploré tant de chemins

tant d’avenues d’où l’on revient

parfois brisé et parfois fou

d’autres fois nu et à genoux

avec mon sort entre les mains

et dans mes poches à peu près rien

j’ai visité tant de pays

au gré des ombres de ma nuit.

 Le Vieux aimait ça, chanter.  Cette chanson-là, c’était sa préférée.  Y’avait même ajouté un couplet pour moi.

Hors de la ville ou en son cœur

j’ai croisé d’autres voyageurs

dans la noirceur des nuits sans lune

d’autres compagnons d’infortune

combien alors, je ne sais plus

peut-être cent, peut-être mille

je vous le jure, je les ai vus

le corps brisé, l’âme en exil.

 

Un couplet juste pour moi qu’y disait. Pis moi, j’faisais semblant d’y croire. Faut dire qu’ le Vieux avait passé tellement d’années à faire la route du fleuve qu’y’avait sûrement du vrai dans son couplet.  Pis moi, j’devais bien faire partie des cent ou des mille…

Le soir où j’l’ai rencontré, j’cherchais une place à squatter.  En marchant sur la grève, pas loin des hangars à bateaux, j’avais vu d’la fumée.  Tout doucement, j’me suis approché.  C’est là qu’j’ai vu, assis dans le sable, le regard tourné vers le fleuve, un vieux monsieur qui faisait griller du pain sur une broche en métal, au-d’sus des braises. Y’avait deviné ma présence parce que, juste au moment où j’passais loin derrière lui, sans même se r’tourner. y m’a crié  :

« Approche, aie pas peur, le jeune.  Viens t’asseoir ! »

Ce soir-là, y’avait fait bouillir de l’eau dans une p’tite casserole,  pis on avait bu du thé. Moi j’aurais aimé mieux du fort ou d’la bière, mais j’avais pas d’argent, pis le Vieux disait, en r’gardant l’ fleuve, qu’y buvait pas, qu’y buvait pu.

« Veux-tu ben m’dire, Sébaste, pourquoi j’prendrais un coup quand j’ai toutes ces eaux-là pour me soûler l’regard à longueur de journée ? »

J’lui avais dit mon nom, mais j’ai jamais su le sien. À chaque fois que j’ai cherché à savoir, j’ai eu droit à un long silence. Pas d’papiers, pas d’nom, pas d’adresse…  Une vie à marcher le long des ch’mins pour ramasser des cannettes pis des bouteilles vides.  Une vie à marcher en poussant sa voiturette, beau temps, mauvais temps, emmitouflé dans son parka de nylon doublé, usé, taché, brûlé par le soleil ; son parka qui, à force d’être porté, avait fini par prendre la couleur d’la poussière des ch’mins. Beige, gris, une couleur entre les deux ? Difficile de mettre un nom sur une couleur qu’y a pas d’couleur.  Pareil pour sa barbe, pis sa tignasse. Sans farce, de loin on aurait dit la toison d’un bœuf musqué.  Une bête sauvage, le Vieux. Y’a pas à dire, son allure faisait peur au monde, mais fallait pas s’arrêter à ça. Fallait plutôt voir ses yeux. C’est comme si, à force de côtoyer l’fleuve, de « s’imbiber le regard de ses eaux », comme y disait, ses yeux avaient fini par en prendre toutes les couleurs.

Les derniers jours, y’étaient plutôt « couleur des jours de fleuve sombre, couleur  des jours de fleuve à la pluie, des jours de fleuve à la tempête… »  Y parlait comme ça, le Vieux.

Hier, j’ai eu la visite d’une policière de la SQ.  Elle m’a posé des tas de questions. Qu’est-ce que tu voulais que j’lui dise ?  Est pas restée longtemps.

« Vraiment triste de finir comme ça !  Pas d’papiers, pas d’adresse, un corps sans nom dans un tiroir d’la morgue… »

C’est c’qu’elle a dit en partant.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieVictime anonyme d’un chauffard, le Vieux…  Découvert à moitié mort dans l’fossé, un beau matin d’octobre, par un couple de touristes qui s’étaient arrêtés sus l’bord du ch’min pour admirer l’fleuve.  La policière m’a raconté que, quand est arrivée sur les lieux de l’accident, la femme en état de choc arrêtait pas de répéter :

« Cette année nous voulions voir le fleuve, l’an prochain nous ferons Compostelle… »

Tu sais, toi, où c’est Compostelle ?

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

8 juin 2014

Autodafé

À un bouleau…

Le jour se pose sur la page blanche et je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire DSCN5758cousue de fil blanc. Il suffirait de quelques mots jetés pêle-mêle sur la page. Telle une formule incantatoire que l’on répète à haute voix. Pour aussitôt voir apparaître des mots venus d’on ne sait où. Des mots qu’on s’empresse de noter, de peur d’en laisser en chemin. Parfois épars, parfois multiples à en noircir la page blanche jusqu’au trop-plein. Et parmi eux des mots biffés, des corrigés, des encerclés, des soulignés. Des mots en marge. Vains bavardages à pleines pages gribouillés. Et puis des mots tissés serré jusqu’à ce que sur la feuille blanche il n’y ait plus un seul espace pour respirer. Pages noircies que je lirai et relirai. Pour n’en garder que peu de choses. Pour quelques mots retenus. Autant de mots jetés aux flammes.

Oui, je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire cousue de fil blanc. Mais l’aube appelle la vérité… démaquillée. Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter et hausse le ton pour crier.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

des racines jusqu’au bout des branches, je suis

jusqu’au vert tendre des feuilles

si éphémère

Et dans le secret de l’arbre, du pied jusqu’au sommet, tant de tracés, tant de canaux où, de haut en bas, de bas en haut, circule la sève. Et, cernant son cœur, entre le bois dur et l’écorce, œuvre du temps, comme les pages d’un grand livre, en minces couches superposées, l’aubier et le liber.

Tant de tracés, tant de canaux qu’il y faudrait comme sur les cartes, placées au centre des cités à l’intention des voyageurs, y dessiner un cercle rouge ou bien une flèche pour indiquer « vous êtes ici ». Alors que, peut-être, ailleurs est votre tête.

Et moi, même si ma tête s’offre à tous vents, je veux des mots qui s’enracinent et de mes mots puisés à même la sève toucher de l’humain l’écorce et le liber.

DSCN5706Il y a des histoires qu’on se raconte pour ne pas perdre le fil. Pour faire mentir le vieil adage qui veut que « chacun soit une île ». Tant de tracés, tant de canaux et tant d’histoires. De quoi en perdre son chemin. Tant et tant de mots enfouis dans les livres et tant de temps passé à vouloir réinventer le monde, ou en perpétuer la mémoire et de l’humanité, l’utopie. D’un gigantesque arbre humain toutes branches et feuilles tendues vers la lumière et enroulées autour de son cœur, nourries de sève, les pages d’un grand livre.

Je sais, je rêve.

Car un tel arbre ne pourrait faire autrement que cacher la forêt tout entière. Et pour tant de livres écrits. Tant d’autres jetés aux flammes.

Et moi, en regardant mon bouleau blanc, je me questionne. Faut-il abattre l’arbre pour le bois brûler et voir ainsi, tranquillement, autour de son cœur, privés de sève, l’aubier et le liber s’assécher ? Faut-il sacrifier l’arbre pour retrouver un jour, peut-être, parmi ses cendres la mémoire des mots jadis jetés aux flammes ?

Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

 Notes

L’aubier désigne la partie de l’arbre la plus proche du cœur et du bois parfait, ou lignifié. Il est formé de couches concentriques non encore lignifiées formant encore un bois imparfait. Ces couches dans lesquelles circulent les matières nutritives se transforment en bois parfait après une période de 4 à 20 ans.

Le liber, du mot latin liber : livre, forme la partie interne « vivante » de l’écorce. Il comporte lui aussi un ensemble de vaisseaux dans lesquels circule la sève élaborée. Il empile comme les pages d’un livre des couches de réserve.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L'Espérance…

11 mai 2014

 L’échappée

 Apprendre à se taire

Se faire toute petite

Obéir

Dès les premiers jours d’école, la consigne avait été donnée. Et personne alors n’aurait osé la contester. Pourtant, deux ansDSCN2714 plus tard, après le départ des Religieuses, le voile de la peur avait cessé de flotter au-dessus de nos têtes. À la récré, nous étions enfin libres de courir, de rire, de nous amuser sans craindre d’être réprimandées ou punies par la nouvelle maîtresse d’école.

À quelques jours des grandes vacances, les examens de fin d’année. Dans la classe de troisième, au premier rang, deux petites bavardes. Deux fillettes tout en contrastes. Caroline, la blonde au visage d’ange, vive et loquace. Et moi, la noiraude plutôt frêle, timide et ricaneuse.

En face de nous, la maîtresse qui s’impatiente et se demande comment occuper « ses deux tannantes » qui ont terminé l’examen et qui, encore une fois avec leurs singeries, s’apprêtent à perturber la classe.

Comme il n’y a pas grand-chose à faire, après un moment de réflexion, elle nous accorde la permission de sortir couleurs et crayons pour dessiner dans nos cahiers en attendant l’heure du dîner. Mais nos cahiers sont déjà pleins de marguerites et de soleils. On ne sait plus quoi inventer…

Par les fenêtres grandes ouvertes, sans un nuage, le bleu du ciel. Dans le silence de la classe, venus des boisés alentour, des chants d’oiseaux comme un appel. Façon discrète de nous rappeler qu’à force de tourner en rond dans la cage, on finit par s’ennuyer.

Bientôt la cloche pour le dîner. Repas léger vite englouti. Et puis les cent pas dans la cour. En attendant de revenir en classe.

Trop besoin d’air et puis d’espace. Et moi je dis dans un soupir.

« On ne va pas encore une fois passer le temps à se morfondre ! »

Dans les buissons, les chants d’oiseaux semblent me donner la réplique. Regard complice de Caroline. Et soudain dans nos deux têtes, en même temps, la même idée : s’enfuir à défaut de pouvoir s’envoler.

Coup d’œil furtif à la cour d’école. La surveillante est occupée. Pour nous, voici enfin venu le temps de mettre en pratique la consigne.

Apprendre à se taire

Se faire toute petite

Pour cette fois

Désobéir

Dans le village, nous avançons à pas feutrés. Toutes les deux hantées par la peur d’être pointées d’un doigt accusateur et de se voir sitôt ramenées à l’école sans même avoir pu profiter d’un court moment de liberté. Nous traversons le petit village sans rencontrer âme qui vive. Sauf sur la grand-route, quelques camions. Mais ils filent vite et, de toute façon, n’ont sûrement pas le temps de prêter attention à deux écolières en fuite.

De la grand-route jusqu’au rang 4, un paysage familier. Pour l’avoir tant et tant de fois vu défiler derrière les vitres de l’autobus. Mais il en va tout autrement quand on fait partie du décor et qu’on s’est donné comme défi de traverser ce vert pays tout imprégné d’odeurs de foin, de rose sauvage, de terre grasse et de fumier.

Une heure de marche, deux heures, trois heures ?

Aucune idée de la distance.

DSCN2703Une heure de marche, deux heures, trois heures. Trop vite passées en bavardages et en fous rires. Cheveux au vent et joues rougies par le soleil d’après-midi. Nos jambes nues vite maculées de la poussière des chemins. Souvent forcées de nous arrêter pour enlever les petits cailloux dans nos souliers…

De tout le temps passé, ce jour-là, sur la route, je n’ai jamais fait le calcul. Car arrivée à la maison beaucoup plus tard que l’autobus, chacune de nous fut accueillie par des parents plutôt inquiets. Accueillie et réprimandée.

Et moi, à la question « T’es revenue comment ? » posée par ma mère en colère, je me souviens lui avoir répliqué avec un air de défi : « À pied ! »

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L'Espérance…

27 avril 2014

Printemps tardif

« Ils sont arrivés. Ils arrivent chaque année, juste au moment où, sous les chauds rayons du soleil d’avril, la DSCN4553neige granuleuse commence à fondre. D’abord, on les remarque à peine. Ils ont l’allure de minuscules esquilles de bois ou d’écorce. À les regarder, on ne devinerait jamais que ce sont des insectes. Jusqu’à ce qu’ils se mettent à bouger, à courir sur la neige. »

La vieille dame a brisé le silence.

Dans la pénombre du salon. Traversée de quelques rais de lune. Ils sont deux. Elle et son homme. Assis côte à côte. Immobiles. Silencieux. Deux vieillards transis qui, cette nuit, veillent. Est-ce la lune presque pleine qui trouble leur sommeil ? Ou bien le vent qui fait des siennes ? À les voir, on devine qu’un fait plus troublant que le vent vient d’ébranler leurs certitudes.

La vieille dame hasarde encore quelques mots. De ces petites phrases banales que l’on dit pour reprendre pied, pour tenter de s’accrocher au réel.

« Chaque printemps c’est la même chose. Ils viennent puis disparaissent. Je n’ai jamais vraiment su leur nom. Mouches ou puces des neiges ? Ils ne ressemblent pourtant ni à des mouches ni à des puces. »

Le vieil homme ne dit rien. Néanmoins, sa femme insiste pour tenter d’amorcer la conversation. À quoi bon, se dit-elle, égrener chacun pour soi les rêves abandonnés en cours de route ? Rêves auxquels nous renonçons ou rêves qui, à la longue, nous abandonnent à notre vacuité ? Désormais condamnés à voir se décliner nos vies à l’imparfait…

Il y a quelques heures, tous les deux emmurés dans leur silence, les yeux tournés vers la fenêtre, ils ont cru un moment apercevoir là-bas, tout au bout du chemin, les phares d’une auto. Mais qui pourrait bien être assez fou pour s’aventurer en pleine nuit sur ce chemin isolé et venir s’y embourber dans la neige molle, la boue et les ornières ?

Et l’auto, à la croisée, a rebroussé chemin.

D’une voix presque éteinte, la vieille dame soliloque.

« Le passage éphémère de ces minuscules insectes. L’eau qu’au matin de Pâques, mon père et moi, nous allions puiser à la source du village. Le plaisir de revoir enfin affluer dans les battures les oies blanches, les outardes et les canards sauvages et d’aller cueillir sur les rives limoneuses de la rivière les fleurs jaunes des tussilages… Il me semble parfois qu’on a oublié tout ça. Et qu’à force de ne plus prendre le temps de saluer le retour des eaux, le dégel de la terre, les champs à nouveau mis à nu, nous allons à la dérive. »

DSCN4561Le vieil homme se lève. Il ouvre la fenêtre. Une petite brise venue du sud a chassé le noroît. Accoudé à la fenêtre, il contemple un long moment la lune qui derrière la montagne s’apprête à disparaître. Puis revient s’asseoir. Il ne dit rien. Pourtant une larme a coulé sur sa joue.

Dans la grisaille du salon où le jour tarde encore à venir. Ils sont deux. Assis côte à côte. À nouveau immobiles et silencieux. Deux vieillards transis. Occupés à attendre que se dissipent les ombres et que les premières lueurs de l’aube viennent à nouveau nommer les couleurs.

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Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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13 avril 2014

L’autre versant de la montagne…

La montagne m’attendait.  J’aurais pu faire mes bagages.  Partir sans même me retourner.  Mais la montagne m’attendait.DSCN2174

Ses mots à lui avaient tranché

« Je ne sais pas comment te le dire…  Mais depuis quelque temps, j’ai une copine qui, bientôt, viendra s’installer chez moi. »

Et le soir même, me laissant seule dans sa grande maison, il était allé la rejoindre.

« Un de perdu, dix de retrouvés ! »

S’était exclamée une amie en apprenant la nouvelle.  Propos qui se voulaient rassurants, mais qui ne firent qu’exacerber ma peine.  Et, étendue sur mon lit, incapable de trouver le sommeil, j’avais passé la nuit à regarder s’afficher les minutes et les heures au cadran lumineux du radio-réveil.  Puis l’aube était venue.  Et dans la clarté de l’aube, la montagne qui, derrière la maison, m’attendait.

Dans la montagne, point de chemin.  À peine la trace d’un petit sentier.  Qui va en louvoyant à travers la forêt et disparaît au pied des crans*.  Ensuite, il faut grimper.  Et, tant bien que mal, tenter de s’agripper à la pierre tout en cherchant des points d’appui.  Et pendant que j’amorçais péniblement ma montée, mon chien, lui, courait devant.  Loin devant.

J’avais commencé l’ascension, le corps brisé, la tête lourde.  Quand, parvenue à mi-chemin, je sentis se dissiper ma fatigue et s’alléger ma tête.  Sans doute le fait de voir la maison peu à peu s’éloigner puis disparaître dans la vallée n’y était pas étranger.  Car j’atteignis le sommet dans un état second.  Et là, en regardant à mes pieds se dévoiler le paysage, j’eus soudain envie de m’envoler.

Sur le sommet de la montagne, point de chemin.  Pas même la trace d’un petit sentier.  Mais une forêt de conifères, parmi lesquels disséminés, quelques bouleaux et peupliers.  Est-ce l’odeur des épinettes ou le vert tendre des jeunes feuilles toutes baignées dans la lumière de ce précieux matin de mai qui vint à bout de ma raison ?  Car soudain mue par l’obsession de découvrir d’autres points de vue, j’errai là-haut un long moment.  Sans découvrir d’autres points de vue.  Que l’infini de la forêt…  Et pendant que mon chien courait devant.  Loin devant.  Moi, incapable de revenir sur mes pas, je commençais à m’inquiéter.

montagneJ’errai encore un long moment quand, au hasard, je découvris juste à mes pieds un filet d’eau.  Dévalant l’autre versant de la montagne, un petit ruisseau.  Et bientôt dans la forêt au gargouillis de ses eaux et au bruit feutré de mes pas vint s’ajouter dans le lointain le grondement sourd d’un moteur.  D’abord une scie.  Puis plusieurs scies qui, dans un concert improvisé, semblaient se donner la réplique.

Quelques traces sur le sol me menèrent à un abattis.  Arbres tombés, branchailles** et cordes de bois***, j’avançais à tâtons à travers ce fouillis quand un premier bûcheron se tourna vers moi.  Puis un deuxième.  Et un troisième…  L’un après l’autre, saluant mon passage d’un regard, d’un signe de tête, d’un sourire ou de quelques mots gentils.  L’un d’eux prit même la peine d’écarter quelques branches de mon chemin.

Étaient-ils quatre, cinq ou six ?  Sept, huit, neuf ou dix ?  Je ne sais plus.  Mais je me souviens pourtant très bien que c’est le dernier, le tout dernier des bûcherons rencontrés sur mon chemin, qui m’escorta vers la sortie.

 * Cran : rocher à fleur de terre

** Branchailles : branches d’arbres jonchant le sol

*** Corde de bois : amas de bois débité et empilé régulièrement

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L'Espérance…

16 mars 2014

Pour se perdre…

Elle était venue ici pour se perdre.  Pour échapper à un parcours tracé d’avance.  Histoire de faire honneur à sa famille, DSCN5311elle aurait dû s’inscrire à la fac.  Choisir la médecine ou le droit.  Comme papa.  Elle n’en avait rien fait.  Elle s’était plutôt trouvé un boulot.  Dans un café.  Le temps de se mettre de l’argent de côté.

Ailleurs.  Elle avait toujours voulu être ailleurs.  Fuir ces espaces quadrillés où elle voyait déjà s’étioler sa vie.  Et son désir était si grand qu’il avait fini par creuser un fossé entre elle et les siens.  Et quand, un beau matin, billet d’avion en main, elle leur avait annoncé qu’elle partait, ils avaient poussé les hauts cris.

Elle était venue ici pour se perdre.  Et aussi pour les grands espaces.  Je sais, c’est un cliché, mais c’est ce qu’elle raconte encore parfois.  Depuis longtemps elle en rêvait de ce lointain pays d’hiver.  De Tadoussac à Natashquan.  Et pourquoi pas jusqu’au nord du Nord ?  Mais, ce jour-là, le hasard vint d’un coup chambouler ses plans.

Arrivée à Québec le matin pour aussitôt en repartir.  En direction du Saguenay via le parc des Laurentides.  Dans l’autocar à moitié vide, de kilomètre en kilomètre, elle avait regardé par la fenêtre défiler les épinettes.  Avec un petit pincement au cœur.  Puis la neige s’était mise à tomber.  À en voiler le paysage.  Forçant le bus à ralentir.

« Des peaux de lièvre, il tombe des peaux de lièvre, c’est ce qu’on dit par chez nous quand la neige tombe à gros flocons », lui avait expliqué le type assis sur le banc d’à côté.

Deux heures de retard à l’arrivée.  Qu’importe, elle avait prévu pour la suite faire le trajet en auto-stop.  Oubliant qu’entretemps la tempête s’était amplifiée.  Et quand un brave l’avait prise à bord pour ensuite l’abandonner.  À la croisée de la grand-route et d’un petit chemin de terre.  Au beau milieu d’une forêt de conifères et de bouleaux.  Où au plus fort de la tempête il ne passait presque personne… sauf le chasse-neige.  Enfin « la gratte ou la charrue » puisque c’est ce qu’on dit par ici.

Elle était venue ici pour se perdre et, en regardant passer le chasse-neige, elle en était à se demander si elle n’avait pas atteint son but.  Quand, émergeant de la tempête, un pick-up jaune tout déglingué à côté d’elle s’était arrêté.

« Tadoussac, la Côte-Nord…  Désolé, ma belle, les routes sont trop mauvaises, j’vais pas plus loin que le prochain village.  Envoye, embarque ! » lui avait dit le conducteur.

 DSCN5245Et c’est sur un chemin peu fréquenté, entre le fjord et les montagnes, à l’écart de mon petit village, qu’elle avait, par un soir de tempête, trouvé refuge dans un des gites encore ouverts en février.

Un jour, deux jours, trois jours à regarder les pêcheurs aller et venir sur la glace.  Un jour, deux jours, trois jours à regarder tomber la neige, à y voir s’effacer ses traces.  Quand, au matin du troisième jour, sous un ciel cette fois dégagé, elle avait rencontré cet homme qui allait devenir le sien.

Il était venu du village.  Relever ses lignes au large…

Elle était venue ici pour se perdre.  C’est ce qu’elle raconte encore parfois.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àla fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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