En marge de l’écriture(2), par Alain Gagnon…

11 juin 2017

Texte, et magies du texte… 

(suite)

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5. Faire confiance au texte.  (Les mots attirent les mots, les phrases, les phrases…)  Il est agile, cursif.  Il a besoin d’air frais, de vent ; de notre pauvreté, de notre nudité.  Il ne demande qu’à entraîner dans ses chevauches farouches.  Laisser courir le texte comme court l’esprit, là où il veut.  Il mène en des pays dont on ne saurait rêver, dresse sur les paysages intérieurs des idéaux plus fous  que les plus fous idéalismes.

6. J’ai échappé le fil de ma narration…  Impossible.  Il n’appartient pas à l’auteur de le tenir.  La trame repose dans le récit, et le récit respire dans le texte.  Peut-être même les bouts en sont-ils noués.  Le texte attend la nudité, la vacance.  Le lien sommeille dans les hautes herbes des accumulations mentales – des peurs surtout, de ses vanités et de ses caprices d’auteur.  …révéler l’art et cacher l’artiste…  (Oscar Wilde)  Sois humble.  Humble et patient.  Tais-toi.

7.  Lors des premières rencontres avec des lecteurs, je parlais d’abord de moi, pour ensuite en venir à mes ouvrages.  Un peu plus tard, je parlai d’abord de mes romans ou poèmes, pour en venir à ma biographie.  Ce que je tente maintenant : parler des textes, de mes rencontres avec le texte en création, à l’interstice de la conscience et des mots, où la lucidité vacille, se cherche — c’est le plus difficile, le plus intime, le plus imprécis, le plus exigeant.  C’est une tout autre aventure, et c’est cet hiatus que je voudrais combler, narrer, partager.  Possible hors du poème ?

8.  Le texte est un outil de connaissance de soi.  C’est par cela qu’il vaut, comme la musique.  Non une connaissance qui s’en tiendrait à une lucidité utilitaire, comme le voudraient la caractérologie ou les examens de conscience traditionnels — chercher ses failles, ses qualités, ses défauts…  Une véritable connaissance de soi, comme la voulait ce Grec, Socrate.  Une interrogation sur sa nature profonde, son appartenance au règne hominal : — Qu’est-ce un être pensant, à volonté plus ou moins libre et qui réfléchit ?  — Qu’est-ce un être conscient de sa mort et qui se veut immortel ?  — Qu’est cette conscience, ce mental, qui suscite les questions et accorde des réponses qui se réverbèrent en abîme, jusqu’à l’infini ?  Quelles sont les sources de l’angoisse, du manque, du sentiment d’incomplétude ?

9.  Le mot texte : du latin textus, tissu.  On peut en faire un voile, dont la fonction sera d’occulter.  Une tapisserie qui remémore et narre.  Ou encore une voile de navire, à faseillement de voyage et d’espoir.

10.  Il est dans la nature d’un poème de nager en marge du texte.  Il vaut par son appartenance à la marge.  Ne lui conviennent ni la grève ni l’abîme.

11. Notre langue d’ici, rocailleuse, hachurée et chuintante parfois.  Trop pleine d’eau et de glaise.  C’est pourtant de cette eau et de cette glaise que doit naître le texte, que doit surgir le chant.

[12.  La seule façon de donner cohérence, un semblant de limpidité à ses rencontres avec le texte,  c’est la reconnaissance de Dieu, de la transcendance en soi, au plus intime.  Pas un de ces démons criminels, demi-fous et foudres de guerre qui hante plusieurs textes sacrés, mais le Dieu du silence, celui de la fidélité quiète à sa créature.  Celui qui rehausse, synthétise, résume accorde sens à l’esthétique — et à son éthique.]

(Chants d’août, Éd. Triptyque)

Notice biographique

Auteur prolifique, d’une forte originalité thématique et formelle, Alain Gagnon, ce marginal de nos lettres,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec a publié, à l’hiver 2011, Le bal des dieux, son trente-septième ouvrage. À deux reprises, il a remporté le Prix fiction-roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit en 1996 et en 1998, pour ses romans Sud et Thomas K. Il a également remporté, à quatre reprises, le Prix poésie du même Salon : en 2004, pour son recueil de poèmes Ces oiseaux de mémoire, en 2006, pour L’espace de la musique, en 2009, pour Les versets du pluriel et en 2012 pour Chants d’août. En 2011, il avait obtenu le Prix intérêt général pour son essai Propos pour Jacob.  Il a été le président fondateur de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES-CN) et responsable du projet des collectifs Un Lac, un Fjord, 1, 2 et 3. Il déteste la rectitude politique et croit que la seule littérature valable est celle qui bouscule, dérange, modifie les paysages intérieurs – à la fois du créateur et des lecteurs. De novembre 2008  à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé et de directeur littéraire aux Éditions de la Grenouille bleue, une nouvelle maison liée aux Éditions du CRAM, qui se consacrait à la littérature québécoise.  Il continue de créer et gère présentement un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche.  On peut lui écrire directement à : alain.gagnon28@videotron.ca

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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En marge de l’écriture, (1), par Alain Gagnon…

10 juin 2017

Texte, et magies du texte…

 1. En marge, nous trouvons ce qui est hors de la page attestée.  En frange.  À la périphérie.  Blanc du alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecpourtour.  Espace de frontière, où l’on gribouille parfois, où l’on annote — glose.  Ce qui n’appartient pas en vrai au texte, ni à l’ouvrage, mais s’ouvre aux notules anarchiques.  Ce qui est isolé, épargné par ce mouvement compulsif des yeux, de gauche à droite.  Ce qui promet d’autres récits, d’autres aires où s’ébaudiront les mots.  Où loge ce qui est réflexions sur, pensées sur.

Périphérie où s’élabore l’impossible à dire ou ce que l’on dira demain.

2. Écrire : se prolonger, donner une extension à sa voix.  Espoir de parler au-delà des déserts à tous ces proches sans visage et lointains.  Chaque jour rallumer le feu de la solidarité non sectaire, celle qui singulièrement s’évase au-dessous et au-dessus des mots.  Tenter de se reconnaître et de reconnaître les autres absents.

3. Comme moyen de création, d’expression, le texte suffit.  Il ne suffit pas à la finalité de l’écriture, mais comme outil, il suffit.  Déposons nos opinions, nos appétences humanitaires, nos bons sentiments, nos intentions, nos plans, nos drapeaux, nos engagements à la porte de l’officine : le texte ira cueillir tout ça, de par son propre dynamisme — il ira chercher mieux que tout ça, tout ça en mieux.

4. La question la plus fréquente lors de rencontres où l’on a velléité d’écriture : Parfois j’ai de bonnes idées.  Il me semble détenir les matériaux pour écrire de grandes choses, de sacrées bonnes histoires… Tout est là, dans ma tête !  Je m’assois, ouvre l’ordi, puis plus rien.   Rien ne se passe.  Le vide !  Pourquoi ? Et voilà, c’est le problème : la richesse.  On se présente embourbé de préjugés, de désirs et d’opinions – même les mieux fondées.  On est trop riche.  L’espace n’appartient plus au texte, il ne peut respirer.  Il étouffe mort-né.  Qu’on le laisse vivre, le texte !  Il en sait plus que soi.

(Chants d’août, Éd. Triptyque)

Notice biographique

Auteur prolifique, d’une forte originalité thématique et formelle, Alain Gagnon, ce marginal de nos lettres, a alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecpublié, à l’hiver 2011, Le bal des dieux, son trente-septième ouvrage. À deux reprises, il a remporté le Prix fiction-roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit en 1996 et en 1998, pour ses romans Sud et Thomas K. Il a également remporté, à quatre reprises, le Prix poésie du même Salon : en 2004, pour son recueil de poèmes Ces oiseaux de mémoire, en 2006, pour L’espace de la musique, en 2009, pour Les versets du pluriel et en 2012 pour Chants d’août. En 2011, il avait obtenu le Prix intérêt général pour son essai Propos pour Jacob.  Il a été le président fondateur de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES-CN) et responsable du projet des collectifs Un Lac, un Fjord, 1, 2 et 3. Il déteste la rectitude politique et croit que la seule littérature valable est celle qui bouscule, dérange, modifie les paysages intérieurs – à la fois du créateur et des lecteurs. De novembre 2008  à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé et de directeur littéraire aux Éditions de la Grenouille bleue, une nouvelle maison liée aux Éditions du CRAM, qui se consacrait à la littérature québécoise.  Il continue de créer et gère présentement un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


L’audition, un texte de Denis Ramsay…

26 mars 2017

L’audition

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Griot

Cette histoire est un fait vécu qui m’a été conté par la compagne du principal intéressé. Je ne sais pas le nom du personnage ; je l’appellerai donc Traoré, Traoré Binaré. Son pays d’origine ? Probablement le Nigéria, ou dans la région, en Afrique occidentale, en tout cas. Mais l’histoire se passe au Canada. Traoré n’a pas dormi de la nuit. Il est très nerveux. Il passe son audition ce matin à Immigration Canada.
Traoré est un réfugié politique. Le régime en place lui a fait comprendre qu’il n’aimait pas la contestation musicale. Traoré est chanteur et il a composé une chanson qui dénonçait l’absence de conscience de la classe dirigeante.
Traoré prit le métro, descendit à la Place des Arts ; le nom lui semblait de bon augure. Il se dirigea au complexe Ti-Guy Favreau, rencontrer les fonctionnaires d’Immigration Canada. Il rencontrait plutôt des commissaires, soit des fonctionnaires qui ont le droit de décision. Ils allaient décider de son cas ce matin dans une entrevue qu’ils nommaient audition. Traoré le prit dans le sens artistique plutôt que juridique, pour se mettre à l’aise. Il avait déjà passé quelques auditions, ici même, à Montréal. Il avait été retenu pour participer au festival africain qui aurait lieu au printemps 1998.
— M. Binaré ? Assoyez-vous.
Il s’agissait d’un petit local anonyme, sans fenêtre. Une table et quatre chaises le meublaient, mais trois chaises étaient du même côté de la table : le postulant citoyen face aux trois commissaires, deux hommes et une femme. L’enjeu était très important pour le postulant. Non qu’il idéalisait « le plus meilleur pays du monde ». Il en connaissait autant sur le Canada que nous sur le Burundi… Il ne voulait simplement pas retourner chez lui où on lui avait promis une condamnation sans procès. Le problème de Traoré, c’est que la population chantait sa chanson sur les barricades, sa balade devenait l’hymne de la contestation, le chant de ralliement.
— M. Binaré, demeurez-vous toujours à la même adresse ?
— Oui…
— Avec Mme Jocelyne…
— Mme Jocelyne, oui.
— Nous avons examiné votre dossier. Nous vous laissons maintenant la chance de vous faire entendre.
— Si je retourne là-bas, je suis mort. De toute façon, ils ne me laisseront jamais chanter de nouveau, ce qui revient presque au même.
— Pouvez-vous nous chanter la chanson litigieuse ?
— Là ? Maintenant ? Ici ?
— Oui ? Y a-t-il un problème ?
— Non. Pas de problème.
Il en voyait plusieurs : une atmosphère trop sèche et poussiéreuse, pas de musicien, pas même un petit tambour pour s’accompagner, et un public très restreint. Il s’exécuta néanmoins. Le grand Africain chanta haut et fort, avec émotion et sans fausses notes ; il était un professionnel. Il ne reçut aucun applaudissement, que d’autres questions.
— Est-ce là la seule chanson à votre répertoire demanda la femme ?
— Je ne vivrais pas vieux avec une seule chanson !
Traoré s’en était voulu d’avoir si franchement livré sa pensée. La docilité face à la machine gouvernementale était un réflexe de survie pour un Africain. Elle souriait… bizarre !
— Bien sûr. Quel genre de chansons chantez-vous habituellement ?
— Du folklore Haoussa, des chansons de fête et des chansons d’amour.
— Pouvez-vous nous en chanter une ?
— Une chanson d’amour ? Oui, je peux.
Il pensa à Jocelyne qui l’attendait chez lui, chez elle, chez eux, ici au Canada. Il regarda la commissaire droit dans les yeux, s’imaginant vouloir la séduire. Et il livra son art a capella, dans ces conditions exécrables, car il était un artiste de la voix, comme son père et son grand-père avant lui. Dans la culture de son peuple, ce talent, transmis sur trois générations, lui octroyait le titre convoité de « griot ». Une fois sa prestation terminée, il salua. Les commissaires s’échangèrent quelques mots à voix basse et quelques notes manuscrites. Finalement, celui qui devait être le chef se leva et tendit la main à Traoré.
— M. Binaré, bienvenue au Canada !
C’était réglé. Le nouveau citoyen trépignait de joie ; il était heureux. Il n’aurait jamais cru pouvoir entrer dans ce grand pays froid pour une chanson… ou deux !

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Miles Davis et le laisser-écrire…, par Alain Gagnon…

18 mars 2017

Dires et redires
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Voilà ce que je répète [aux écrivains en devenir] : « Vous souhaitez écrire et ne savez par où commencer ?  Écrivez le premier mot, la première phrase : pour le reste, le texte s’autogérera adéquatement, si vous êtes honnêtes.  C’est-à-dire si vous ne le forcez à confesser des états d’âme ou des idéaux que vous souhaiteriez bien avoir et manifester. »

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

Miles Davis m’est d’un grand secours pour expliquer la notion d’inspiration et la nécessité pour un artiste de développer sa propre langue, sa propre musique. Davis joue les classiques du jazz (Porgy and Bess, Caravan…), mais une fois qu’on l’a entendu, on ne peut plus s’y tromper : il s’agit bien de Miles Davis, pas de Chet Baker ni de Louis Armstrong. Il joue de la trompette comme personne n’en a joué avant lui, il donne à la mélodie une couleur, une sonorité, une langueur – une autorité ! –, qui n’appartiennent qu’à lui.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe laisser-écrire — Depuis trois ans, je m’acharnais à un recueil de poèmes que je n’arrivais pas à conclure. Je m’y acharnais, car la substance me plaisait – plus encore !  : elle me convenait. J’y mettais trop d’efforts. Je m’efforçais de pousser ce nouveau matériel dans des formes empruntées à certains de mes ouvrages qui m’avaient apporté de la satisfaction. Bref, l’histoire des vieilles outres et du vin nouveau. Une citation de Stevenson, reprise par Borges, a provoqué une embellie : « La prose est la forme la plus difficile de la poésie. » Je l’avais lu il y a déjà quelques semaines et n’y portais plus attention, lorsqu’hier matin… Dans la nuit de dimanche à lundi, j’avais très mal dormi. Petit déjeuner au restaurant, puis je revenais paresser et laisser filer le dernier jour de ce congé pascal. Par discipline et monomanie, je me suis assis devant mon ordinateur et ai ouvert le dossier poésie sans aucune attente. Le miracle s’est produit. Le laisser-écrire a pris le dessus et je me suis mis à parcourir mes vers en les abolissant. En les remontant à la ligne supérieure, le curseur les transformait peu à peu en prose…  Et, bon dieu ! ça se tenait ! La ponctuation française suffisait à créer et à maintenir la musique !

Heureuse fatigue qui exige le repos de la raison raisonnante et laisse le champ libre à l’inspiration. Laisser l’Esprit souffler, édifier lui-même ses propres formes pour y étendre sa substance…

De là à déclarer le vers libre inutile dans son mimétisme de l’anecdote versifiée, il n’y a qu’un pas que je n’hésite pas à franchir.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Prolégomènes à toute métaphysique moléculaire future, une nouvelle de Nando Michaud…

5 mars 2017

Prolégomènes…

On y pense peu, mais la peau est le lieu où s’arrête l’individu et où commence le restechat qui louche maykan alain gagnon francophonie de l’univers.  En plus de juguler les pulsions expansionnistes de l’identité, cette membrane bloque l’intrusion de l’altérité.  Pourtant, elle est aussi zone d’osmose où des cerbères protéiniques régulent les échanges – rejetant ceci, admettant cela – qui font tourner la machine qu’est la vie.

Il est certain que le processus de complexi­fication qui a créé l’intelligence aurait tourné court si le jeu des réactions physico-chimiques n’avait d’abord accouché d’une enveloppe où a pu germer un embryon de système ner­veux.  Sur la voie qui va des organismes unicellulaires dérivant dans la soupe originelle, jusqu’à l’homo sapiens capable de s’appréhender comme objet évoluant dans un en­sem­ble de dispa­ri­tés discer­nables, une étape a dû être franchie : la constitution de la peau.

Il s’ensuit que la fermeture sur soi est préalable à l’ouver­ture sur l’autre et c’est ce paradoxe qui a présidé au développement de facultés cognitives.  Du sim­ple au complexe, l’affaire s’est réalisée par l’association d’unicellulaires opportunistes.  Comme des bri­ques iden­tiques peuvent s’as­sem­bler en une multitude d’objets différents, ces élé­ments ont établi des réseaux symbiotiques dont les possibilités sur­pas­saient la somme des possibilités individuelles.  D’essais en erreurs, des segments se sont spécialisés pour répondre aux pressions de l’environnement.  Ainsi est apparue une super­structure capable de coordonner un nombre grandissant d’ha­bi­letés, pour fina­le­ment en arriver à manipuler des abstractions.  Sans la peau, le bouton à quatre trous n’au­rait jamais existé.

***

Ces pensées me traversent l’esprit pen­dant que ma main frôle les seins de Pauline.  Elle fris­sonne sous la caresse et ses frissons engendrent les miens, qui amplifient les siens, et ainsi de suite.  C’est par la peau que naissent et transitent ces flots d’émo­tions qu’au­cun autre sens ne pourrait susciter et transmettre.

Nos caresses se pré­cisent.  La peau étant zone d’os­mose, un peu de moi se dissout dans Pauline et réciproquement.  L’échange dé­clenche des sécrétions hormo­nales qui diffusent des ordres dans l’or­ga­nisme.  Glycémie, tension arté­rielle, taux d’adrénaline, les paramètres bio­métri­ques impli­qués dans le processus s’ajustent en vue de l’éclatement final.  Le besoin de fusionner devient si impé­ratif que nos sexes sont attirés comme des ai­mants de polarité inverse.

Je sais qu’en faisant l’amour, nous obéissons à un réflexe vieux comme la reproduction sexuée qui ne poursuit qu’un ob­jec­tif : perpétuer l’espèce.  Nous savons contourner le piège pour tirer jouis­sance de l’appât, mais peu importe.  La stratégie de la gratification fonctionne malgré nos ruses pour la détourner de ses fins.  L’humanité a mis plusieurs milliers d’années avant d’attein­dre, vers 1900, le milliard d’in­di­vi­dus.  Lorsque les moyens de contraception sont devenus sûrs au milieu du XXe siècle, elle en comptait déjà le double.  Cin­quante ans plus tard, la popula­tion s’était multi­pliée par trois.

On constate un fléchissement de la crois­sance démo­gra­phique en Occident, mais l’épi­dé­mie persiste à l’échelle plané­taire.  À l’image des transnationales qui installent leurs usines sous des cieux monétaires plus cléments, les centres de procréa­tion se concen­trent maintenant là où les coûts de fabrication des bébés sont moin­dres.  L’émi­gration dis­tri­bue ensuite les surplus dans les pays riches à court de main-d’œuvre.  Résultat : la po­pu­la­tion mondiale dé­passera bientôt huit mil­liards.  Et ça ne s’arrêtera pas là, parce que notre système écono­mique est fondé sur la croissance per­pé­tuelle de la production et, donc, du nombre de consommateurs.

Le développement durable n’y changera rien.  Ce concept magique, sorti d’on ne sait quel chapeau, n’est qu’un leurre, une con­tra­diction dans les termes ; au mieux, un ralentisseur sur la route du pro­grès infini.  Ses thuriféraires sont de bonne foi, mais ils ne prêchent rien d’autre que la nécessité de faire durer le dévelop­pe­ment.  De quelque ma­nière que l’on retourne la question, on se heurte au même constat : l’espèce hu­maine est lancée dans un proces­sus de pro­li­fération que rien ne peut en­diguer.

***

Le plaisir devient si intense qu’une partie de moi plane dans les étoiles comme si une com­munion s’éta­blissait entre elle et le cosmos.  Puis, comme Icare s’écrasa après s’être brûlé les ailes en s’approchant du Soleil, je retombe dans la grisaille quotidienne après avoir flirté avec la lumière.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLorsque je retrouve l’unité, une autre idée saugrenue me vient : je ne suis peut-être qu’un organisme élé­men­taire déri­vant dans une soupe originelle imperceptible de ce côté-ci de la réalité.  Une simple brique qui, sur la voie de la com­plexi­fica­tion, servira à fabri­quer une peau destinée à une ma­chine bio­lo­gique existant dans un autre ordre de grandeur, d’où notre besoin incoercible de proliférer.

Il y a sans doute de la tristesse post coïtale assaisonnée de pan­théisme candide dans la genèse de cette idée.  N’empêche ! elle me donne la chair de poule.

Pauline accentue le ma­laise lors­qu’elle susurre :

— Tu sais, chéri, mes règles retardent…

 Nando Michaud

Notice biographique

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Après avoir passé 11 ans à écrire des discours ministériels, j’essaie maintenant de me refaire une santé en tâtant un autre type d’absurdités… sans effets secondaires déplorables.  J’ai publié jusqu’ici un recueil de nouvelles (Virages dangereux et autres mauvais tournants) et neuf romans, dont Les montres sont molles, mais les temps sont durs, Le hasard défait bien des choses, Un pied dans l’hécatombeet La guerre des sexes ou Le problème est dans la solution.


L’homme rempli de mots, un texte de Pierre Patenaude…

24 janvier 2017

WOW !  Ma réaction en recevant ce texte qui s’approche du fond des choses en littérature, ce qui m’a toujours fasciné.  Je laisse parler l’auteur. (texte publié en juillet 2010)

Présentation du texte par l’auteur :

Quand j’écris, je cherche à me cacher dans le texte en feintant ne pas être moi. Il m’arrive de me prendre pour le langage. Même, parfois, je crois être une illusion et n’être que des mots. Ça ne se soigne pas par un verre ou deux, je suis bien comme ça.

J’aime les auteurs qui parlent de la langue, comme Borges et Vila-Matas. La littérature et l’enseignement de la langue maternelle sont les seuls domaines qui

Pierre Patenaude

n’ont d’autres objets qu’eux-mêmes. Je crois Borges quand il dit que tous les livres  ont déjà été écrits, même les livres à venir. En écrivant L’homme rempli de mots, Borges ne me sortait pas de la tête (à cause de ce personnage issu du cauchemar d’un autre), ainsi que le Scriptorium de Paul Auster. Loin de moi l’idée de plagier ces auteurs. Mais, je dois vous l’avouer, je lis lentement et je déguste ce que je lis. Parfois, en lisant ou en écrivant, je réalise qu’un autre a déjà émis l’idée sur laquelle je m’échine. Je le vis actuellement et je suis un peu démonté, mais je vais trouver une issue.

Le texte que je vous envoie s’inspire d’un roman, L’homme au cœur de crapaud, que je suis en train d’écrire. Et j’écris ce roman en pensant au crapaud qui, chaque année, vient m’observer pendant que je travaille sur mes semis, à l’intérieur de ma serre. Il me regarde. On jurerait qu’il me connaît. Il se tient dans un bac noir. Il se retire lorsque je démonte l’abri à l’automne. L’an prochain il reviendra, j’en suis convaincu.

Le personnage de ce texte, Romuald, se construit à mesure que les mots emplissent les cases de son cerveau.

L’homme rempli de mots

À l’orée du bourg, vivait un homme rempli de mots.  Seule Alia, près de son âme et de sa vie, il aimait.

Au bout du bonheur, le diabète mollit la pompe de Romuald.  L’homme soignait les fleurs près de la maison.  Un crapaud le suivait, le printemps et l’été.  Auparavant, le crapaud Léo  pétait le feu.  Maintenant, il ne sautait plus, il sautillait.  Un jour, ses bonds furent des pas.  Les voisins apercevaient Romuald qui parlait au batracien.  Il s’adressait au crapaud comme on parle à son chien les jours de chagrin, sans plus.  Dans le boisé, près de son logis, une gélinotte le suivait.  Maintenant, il jugeait les bêtes ses égales.

Le désir d’Alia fanait comme la gerbe après la noce.  Toucher Alia pressait.  Romuald disait les plantes, les oiseaux, les batraciens et les arbres.  Il existait à nommer, et nommait pour mieux exister.  Décliner la création le justifiait.  Son cerveau avait autant de cases que le monde a d’objets.  Mais les replis du cerveau où logent les émois se desséchaient. La vie de Romuald tenait à des mots.  Et lui, il voulait conquérir tous les mots. Il aurait dû naître à une autre époque.  Le temps des émotions non dites.  Il pensait cela.  Mais, qui sait ?, ces émois-là  coulent dans le sang depuis les origines.  L’époux d’Alia était dans le sas du langage, puisque dire les émois lui échappait.

Le temps pressait.  Demain, on l’opérait.  Seul comme un chien, il se rendit à l’hôpital.  Le chirurgien scia le sternum.  Romuald rêva aux mots qui demain seraient.  Un fracas le troubla.  Il tomba dans un trou.  Le vide lui serrait le poitrail.  Et comme dans les écrits du poète argentin, les alvéoles où nichaient les mots, dans le crâne de Romuald, luisirent enfin.  Des émois se logèrent dans les niches.  Tous les émois du monde scintillaient comme les cierges à Notre-Dame.  Un émoi dans la case du Scriptorium le happa.  Il ne comprit que ces mots : « …sûr, à la vue de… il est sorti de sa propre vie et il a disparu ».  Un autre comme lui serait.  L’humain tournerait le kaléidoscope du langage et dirait les mots de l’univers, les émois de l’amour, avant de mourir…


Texte et Ithaque, Alain Gagnon…

25 décembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecTexte — Provient du mot latin textus, tissu.  Sera-t-il voile dont la fonction est d’occulter ?  Ou tapisserie qui remémore et narre ?  Ou, encore, voile de navire, à faseillement de voyage et d’espoir ?

Nous nous cachons souvent dans le texte, derrière le texte, (les nôtres et ceux des autres), et ainsi nous nions aux vents le droit de gonfler la voile et de nous mener vers Ithaque pour laquelle nous sommes nés.

Voir aussi : http://twitter.com/#!/chatquilouche

 


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