La mort du Terre-neuve, par Alain Gagnon…

4 juin 2017

(Je me dois de replacer ces lignes en contexte.  Deux amies louaient un appartement dans un lieu féérique : Treasure Island, près de Kingston.  Les propriétaires possédaient un chien Terre-neuve, Axell, que tous affectionnaient.  Un jour j’ai appris qu’il allait mourir.  Et voilà…)

Zoosophie — Le vieux chien va mourir.  Dernier printemps dans le soleil.  Son maître l’a dit : le vieux chien va mourir.  Va-t-on conserver sa peau chat qui louche maykan alain gagnon francophonie?  La tanner et la suspendre au mur ?  Entre les photos d’ancêtres et les trophées ?

Le vieux chien va mourir.  Son maître l’a dit : le vieux Terre-neuve ne fera plus la joie des enfants.

On l’enterrera sous un chêne, tout près du quai où il aimait dormir au soleil.  En avril prochain, qui sait ?  les crocus seront peut-être plus beaux ?  les jonquilles plus éblouissantes ?

Le vieux chien va mourir, et il sera digéré.  Il ne restera rien de lui.  Désintégrés sa chair, ses nerfs et ses os.  Sa forme s’envolera vers le monde des archétypes et la nature récupérera son dû par apparente anarchie.  Fini l’agglomérat Axell !  Les matériaux démantelés serviront à d’autres constructions.  Accourent déjà les modèles et les formes : Axell sera pissenlits, herbe tendre, lièvres, crustacés…

Mais où ira le regard du vieux chien ?  Où iront notre amour pour lui et son affection ?  Lui qui plongeait son museau humide sous nos gorges.

Le vieux Terre-neuve va mourir.  Son maître l’a dit.  Par mouvement inverse de naissance.  Mais d’où provenaient son affection et ce regard qui savourait le monde ?


Individualisme et narcissisme : Abécédaire…

7 mars 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Individualisme —  « Moi, mon besoin, ici et maintenant ! »  Encore en vogue dans les groupes de croissance.  Parfaite expression du nihilisme, de l’individualisme, du narcissisme contemporains.

Que peut-on édifier avec un tel programme ?  Tout projet, toute œuvre individuelle ou collective, toute institution, à commencer par la famille, deviennent impossibles.  C’est avec de tels slogans pavloviens que l’on fabrique lentement, mais sûrement, les esclaves de demain, qui consomment déjà par stimulus bien agencés et produiront tout ce qu’une ploutocratie planétaire voudra – et autant qu’elle le voudra.

Rupture des communautés naturelles : massification !  L’être humain n’est plus une personne qui s’épanouira en liens, à l’intérieur de projets partagés, mais un compétiteur pour ses frères et sœurs dans une vaste foire d’empoigne néolibérale d’où devrait jaillir le rêve délétère de la production/consommation triomphante.  La mort constituerait le plus puissant antidote à l’illusion des marionnettistes océdéens[1] : seule la Grande Faucheuse peut obtenir du plus léger la réflexion.  Si seulement nos thanatologues cessaient de maquiller les morts comme pour le Five O’clock Tea…

Nous sommes loin des peuples constructeurs de cathédrales.

Nous marchons vers nos chaînes, poignets tendus, en beuglant : Liberté !


[1]Penseurs de l’OCDE

http://maykan.wordpress.com/


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

13 janvier 2017

Le Tunnel

Je m’éveille en douceur, comme sortie d’un éternel sommeil.  Engourdie.  Je suis engourdie.  Mes membres semblent handicapés soudainement.  Je regarde autour, rien ne m’est familier. Je ne comprends pas…  La mémoire, cette faculté que j’ai et qui oublie que trop ne m’a pas avertie qu’elle ferait des siennes, encore.  À gauche, rien en vue.  À droite, même chose.  Mais devant, devant, la lumière.  Une lumière vive, iridescente qui me crie au visage de la regarder.  Et je la regarde, intensément, comme envoûtée.

La lumière, le néon de la table d’opération.  L’opération !  Bien sûre !  Je dois être en train de me faire opérer à cœur ouvert.  Je dois être endormie, j’imagine.  Le néon étant fort, je le vois même si j’ai les paupières fermées.  Il m’aveugle, même.  Voilà !  Mais, comment est-ce possible que j’en  aie conscience ?  Est-ce que je rêve ?  Je hallucine ?  Non… Ça doit être les médicaments, ça m’affecte le cerveau, c’est un rêve inconscient, je ne m’en souviendrai plus au réveil.  De toute manière, moi et ma mémoire, hein !  Et cette table, je ne la sens pas sous moi, en réalité, je me sens bien debout, non plus couchée.  Me suis-je levée sans m’en rendre compte ?  Debout, je le suis, mais sans toucher le sol.  Et je ne vois que cette lumière au loin, qui m’attire comme un aimant.

Ce tunnel lumineux est tout droit devant.  Non, en fait, j’y suis déjà.  Bizarrement, j’ai l’impression d’être capable de bouger dans ce tunnel.  Comme si j’avais la faculté d’avancer, d’aller plus loin, de m’enfoncer dans celui-ci.  J’ai presque envie de le faire, juste pour voir.  Après tout, ce n’est que mon imagination, non ?   J’y vais.  J’avance doucement, puis réalise ; Je dois être morte !  C’est ça, je dois être morte là, sur la table d’opération, sous ce néon, non ?  Non…impossible, je le saurais, le sentirais.  Sent-on quelque chose, lorsque l’on meurt ?  Mais j’en sais rien moi, je ne suis jamais morte encore !

Je vois des formes au loin.  Ils sont vêtus de blanc, entièrement.  Ils sont sans visage.  Ou plutôt si, ils ont des visages, énormes, informes.  Des visages aux rictus effrayants.  Vêtus de blanc ? Non, ce doit être cette damnée lumière qui m’aveugle.  Mais où suis-je ?  Ces visages, ils me terrifient, sans que j’en comprenne la raison.  Je ne sens toujours pas mes membres, et pourtant je bouge dans ce tunnel, et me dirige droit sur ces… ces êtres.  Pas un son, pas un bruit, pas un mot.  Je n’entends rien, ou plutôt j’entends subtilement un bruissement.  Un léger souffle d’air, comme une brise, que je ne ressens pas.

Le tunnel est si sombre, et cette lumière si vive, je me retourne vers l’arrière, et ne vois que le noir.  Noir, tout est noir, des ténèbres de noirceur, je ne peux plus reculer.  Ces êtres semblent m’attendre, et puis bon, si je suis morte, ils ne peuvent rien me faire, non ?

Je continue d’avancer, à une vitesse de plus en plus rapide. Je ne contrôle pas mes pas, je ne contrôle plus où je vais, mais j’avance encore, rapidement, si rapidement que mon cœur bat la chamade dans ma poitrine.  Comment mon cœur peut-il battre ainsi, si je suis morte.  Anxieuse, terrifiée, je vois ces personnages aux visages informes s’approcher de plus en plus.  Inévitable, je m’en vais directement dans leur piège.

Qui sont-ils ?

Que me veulent-ils ?

Je suis tout près, et j’entends soudainement une voix.  Non, pas une voix, un murmure.

« Elle est éveillée. »

Je veux répondre, mais il semblerait que ma faculté à parler m’a été enlevée.  Aucun mot ne sort de ma bouche, je ne peux que les penser : « Oui, je suis éveillée.  Où suis-je ? »

Le murmure se poursuit, et j’entends : « Vous êtes la dernière.  Après vous, il n’y a plus d’espoir. »

Plus d’espoir ? D’espoir de quoi ?  Je ne comprends pas.  Dans le silence de mes mots, mes pensées voyagent à la vitesse de la lumière.  J’observe ces personnages, les scrutent.  Ils semblent vêtus de costumes d’astronautes, comme on peut voir dans les films.  Mais voilà, je m’imagine un film, mon esprit confus, à l’heure de la mort, je revois des scènes de cinéma.  Qui sait ce que l’esprit fait à l’heure de la mort, personne n’est jamais réellement revenu pour nous le dire, non ?

Encore ce murmure : « Non, vous n’êtes pas morte.  Vous êtes la dernière survivante terrestre.  De tous les sujets que nous avons sauvés, vous êtes la seule qui ait survécu à l’attaque.  Ne comprenez-vous pas, la mort n’existe pas réellement pour vous. »

« Non !  Je ne comprends pas », pensais-je, le plus fort que je le pus.  Je ne comprends pas, de quelle attaque ces êtres me parlent-ils ?  Où suis-je, que fais-je ici ?  J’ai vu le tunnel et des êtres bizarres, je suis certaine que je suis morte.  Tout le monde le raconte ainsi, ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente.  Pourquoi ce serait différent pour moi ?  Je ne veux qu’aller reposer en paix, dans un semblant de paradis, un endroit paisible où passer l’éternité.  Je refuse de rester ici, à errer dans des limbes vides, sombres.  Je refuse !  Je suis morte, et je le sais ! hurlai-je dans ma tête.

« Cessez !  Vous êtes le dernier espoir de l’humanité.  Tous les gens vous précédant ont eu le même réflexe et nous les avons perdus !   Ne voyez-vous pas, vous êtes unique, précieuse, grâce à vous, nous ferons revivre les humains, nous recréerons une Terre peuplée de vos semblables.  Grâce à vous, tout est possible !  Regardez… »

Un énorme écran, comme un écran de cinéma (encore, tiens donc…), s’alluma sous mes yeux.  La Terre, ma Terre, en feu.  Plus de vie, plus d’humains, plus d’eau, plus rien.  Anéantie, morte…  Je suis sidérée.  Est-ce cela les réponses que l’on vous promet à l’heure de la mort ?  Je ne tenais pas à savoir cela…  La lumière dans la pièce se tamisa un peu, je pus voir les instruments médicinaux, scalpels et pinces de toutes sortes, incubateurs, seringues, et j’en passe.  Les êtres mystérieux m’observent avec intérêt, attendant une réponse de ma part.

Je ne sais que dire.  Je suis morte.  Je n’ai rien à dire.  Je ne veux que…mourir en paix.  À la vitesse de l’éclair, je me dirige vers la table contenant tous ces objets contondants.  J’empoigne un scalpel et m’entaille les poignets, en quelques secondes, mon sang gicle sur le sol.  Ce sol que je ne touche pas, car je flotte dans un espace intemporel.

« Nooooooooooonnnnnnn !!! » hurlent les créatures.

En quelques minutes, je me sens défaillir, et je sombre dans un profond sommeil, pour ne plus jamais me réveiller.  Je ne saurai jamais quel était cet endroit, ce pont entre la vie et la mort.  Je n’existe plus, maintenant.  Morte, je suis ; en paix, je repose, enfin.

« Nous les avons tous perdus maintenant, plus de chance de survie pour cette espèce ignorante.  Chacun leur tour, ils se sont tués, sans même prendre le temps de réaliser qu’ils n’étaient pas morts, mais bien sur la Planète Blue 2, la deuxième Terre.  Que nous  tentions de les sauver …    Au lieu de ça, ils ont tous cru à ces balivernes du tunnel de la mort.  Quelle désolation… »

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Annie se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.  Fin 2010, elle a publié la nouvelle Miroir, miroir…  au Chat Qui Louche.)


La mort du Terre-neuve, Alain Gagnon

10 janvier 2017

(Je me dois de replacer ces lignes en contexte.  Deux amies louaient un appartement dans un lieu féérique : Treasure Island, près de Kingston.  Les propriétaires possédaient un chien Terre-neuve, Axell, que tous affectionnaient.  Un jour j’ai appris qu’il allait mourir.  Et voilà…)

Zoosophie — Le vieux chien va mourir.  Dernier printemps dans le soleil.  Son maître l’a dit : le vieux chien va mourir.  Va-t-on conserver sa peau ?  La tanner et la suspendre au mur ?  Entre les photos d’ancêtres et les trophées ?

Le vieux chien va mourir.  Son maître l’a dit : le vieux Terre-neuve ne fera plus la joie des enfants.

On l’enterrera sous un chêne, tout près du quai où il aimait dormir au soleil.  En avril prochain, qui sait ?  les crocus seront peut-être plus beaux ?  les jonquilles plus éblouissantes ?

Le vieux chien va mourir, et il sera digéré.  Il ne restera rien de lui.  Désintégrés sa chair, ses nerfs et ses os.  Sa forme s’envolera vers le monde des archétypes et la nature récupérera son dû par apparente anarchie.  Fini l’agglomérat Axell !  Les matériaux démantelés serviront à d’autres constructions.  Accourent déjà les modèles et les formes : Axell sera pissenlits, herbe tendre, lièvres, crustacés…

Mais où ira le regard du vieux chien ?  Où iront notre amour pour lui et son affection ?  Lui qui plongeait son museau humide sous nos gorges.

Le vieux Terre-neuve va mourir.  Son maître l’a dit.  Par mouvement inverse de naissance.  Mais d’où provenaient son affection et ce regard qui savourait le monde ?


Bientôt, un poème de Mohammed El Qoch…

9 mai 2016

(J’ai lu ce poème de Mohammed El Qoch sur la Toile et il m’a bouleversé.  Prenant d’authenticité et de sensibilité. Merci, Monsieur Qoch, d’avoir permis que nous le reprenions au Chat. AG)

 

Bientôt…!

 

Bientôt, tu seras oublié

Tu laisseras tes vers et tes motsalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
Ta richesse et ta misère
Un autre voyage, l’ultime
Tu n’entendras plus le bruissement des feuilles
Des automnes
Ni le soupir des roseaux
Des printemps
Ni la voix des enfants joyeux, turbulents
Des étés
Tu ne sentiras plus l’écume lécher tes pieds nus
Tu partiras seul, ô pauvre créature,
Comme si tu n’avais jamais existé
Quelques larmes sublimeront
Quelques joues
Des adieux et puis le silence
Le silence, une éternité…
Alors,
Profite de l’instant
Aime, anime, désire, adore, sors
Voyage et découvre
Contemple ton horizon
Rejoins les flots
Laisse ton sourire transpercer ton silence
Et chaque matin
Serre tes bienaimés fortement
Dans tes bras comme si tu partais
Bientôt…
© Mohammed El Qoch
Main sur le cœur

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Mohammed El Qoch

Mohammed El Qoch est né le 10 juillet 1960 à Kénitra (Maroc). Il a exercé le métier de professeur de français durant 31 ans. Il est poète et artiste peintre. Son expérience poétique se présente comme un mélange de romantisme, d’existentialisme et de mysticisme. Il a pratiqué l’écriture à quatre mains avec la poétesse française Maryjoe Cassandre, l’Espagnole Elena Martinez et l’Uruguayenne Janice Montouliu. Sa poésie, qui émane d’une âme bouleversée par le chaos tragique qui submerge le monde, est profondément ancrée dans l’ « humain » avec ses deux composantes : existentielle et sociale. Elle est menée par une imagination débordante et une sensibilité esthétique aiguisée, et elle s’efforce, à chaque pas, d’ouvrir des brèches de lumière, de frayer des passages d’espoir et de rêves dans cette masse gigantesque, amorphe et muette : le devenir de l’homme. Sur le plan stylistique, ses poèmes sont intensément rythmés et parsemés, de bout en bout, d’images attrayantes de différentes sortes (comparaison, métaphores, métonymies…) à forte charge suggestive.
Mohamed Salah Ben Amor


L’accompagnatrice, une nouvelle de Micheline Frenette…

21 avril 2016

L’ACCOMPAGNATRICE

Je n’aime pas l’odeur infecte de notre chambre. Ça pue la pourriture de cette plaie sur ton corps qui ne guérit pas, qui s’infecte, saigne et suinte. Pourtant tu n’es pas mort. Je vis, je couche près de toi malgré cette odeur qui rôde parce que toi, je t’aime. Tel que promis, nous serons ensemble à la vie à la mort.
C’est une promesse comme une ivresse. Je te regarde, je te caresse tendrement. Ta main s’accroche à la mienne. Tu peux encore me voir mais ton regard s’éteint. Je vis au rythme de ta respiration très profonde et qui devient plus lente. Toujours cette odeur nauséabonde…  Tu n’as que 50 ans.

Comme un chien de garde, je veille. Gare à ceux qui te feront mal. Tu vas mourir, c’est une promesse. Question de temps dit le docteur. Nous le savons tous les deux. Je reste seule avec toi dans cette chambre où la mort rôde, te guette, te cherche, t’attend impatiemment…  Je suis là.
Le courage me vient de cette photo récente de toi que j’asperge du parfum que tu portais. Je me raccroche  à ce temps insouciant, ce  temps de ta beauté, de ta virilité. En regardant cette photo j’ai l’impression que tu me nargues du haut de tes six pieds. Ce temps menteur, pilleur, voleur de vie.

Je te sens si fragile et inquiet. Tu sais que tu viens de signer sur ce papier en toute lucidité ta dernière signature de ton vivant.
C’est ton dernier contrat.

En ce moment tu peux encore me parler de cette angoisse face à ton dernier bout  de vie, de ta révolte ainsi que de tous tes projets inachevés. Tu t’inquiète pour moi et pour ta mère. Tu me souris, même que parfois tu ris.  Je dois garder le secret.

Je n’ose te parler de la mort, tu paniques. Je ne fais qu’écouter quand toi tu en parles. Alors je te parle de vie qui est la nôtre dans cette chambre.

Nous sommes presque toujours seuls, à part ces passants. Ne t’inquiète pas, ce sont nos amis, docteurs et infirmières, ils respectent notre intimité.

Au printemps, l’ironie c’est qu’il fait beau et chaud. 30 ° Celsius. Même le climatiseur de notre chambre ne fournit plus. Tu transpires, tu as faim, tu as soif. Mais tu ne peux ni manger ni boire. Pour te soulager je passe un doigt mouillé sur tes lèvres et dans un réflexe tu me mords le doigt.

Il fait tellement chaud que je sors boire un soda sur la terrasse.   Je suffoque, j’ai besoin d’air. L’angoisse m’étrangle, je ne peux m’éloigner longtemps de toi. J’ai peur de faillir à ma promesse et de ne pas être là pour ton dernier soupir, lorsque la vie quittera ton corps.

Meurtri, affaibli, depuis trois jours tu dors. Moi je ne dors presque plus depuis déjà sept  jours six nuits. Tu ne peux que serrer ma main.
Me faire un petit signe. Je n’entends plus tes mots, ils se perdent dans tes chuchotements et certains murmures. Je vois couler tes larmes et les efforts que tu fais pour rester avec moi. Je sais tu veux me transmettre un dernier message de vie. Pourtant je ne te retiens pas. Je suis juste là à tes côtés.

Tu es dans le coma. Plus de réaction. Je te parle espérant juste que tu m’entendes afin que tu saches que je suis toujours là.

Ce matin je me suis assoupie, je me réveille en sursaut il est 6 h 30.
Je m’approche de toi. Tu as une forte fièvre. Ta respiration est de plus en plus laborieuse et espacée.

Alors je sais que c’est aujourd’hui qu’on va se quitter. Je veux rester seule avec toi.

Un prêtre est sur le seuil de la porte. Je dois l’empêcher d’entrer et je n’ai pas une minute à perdre. Je respecte ta volonté car tu as perdu la foi, enfin je pense que tu ne crois plus en ce que les hommes de Dieu veulent te dire.
Peut-être as-tu un Dieu en toi ?

Je me fais une brève toilette, prenant soin de ne pas fermer la porte. Je vis au rythme de ta respiration, tous mes sens sont en éveils. Je ne quitte plus notre chambre car je sens, je sais que c’est pour bientôt,  voire même ce matin.

Je ferme la porte de notre chambre. S’il vous plait, ne pas déranger.

Nous sommes trois : toi , moi et la mort.

Je m’étends près de toi et je dépose ta tête contre mon cœur qui bat la chamade alors que le tien se résigne peu à peu à cesser de battre.

Je te berce et je te parle doucement.

« Ce matin tu peux te permettre de faire la grasse matinée, on est jeudi, et il fait gris dehors. Ne sois pas inquiet je suis là !
Reste calme et respire. Je t’aime et aujourd’hui je peux te dire que tel que l’on s’est promis nous sommes unis et amis à la vie à la mort. Je sais que tu me quitteras bientôt et même si je n’ai aucune croyance, comme tu le sais, j’ose espérer que tu seras mieux de l’autre côté. Il ne me reste plus maintenant qu’à vivre ton absence. Mais tu m’y as bien préparé. Aujourd’hui on se quitte comme prévu, et je te dis Merci de m’accorder ces moments privilégiés et de me faire confiance pour franchir cette étape de vie avec moi. Respire et reste calme. N’ai pas peur.»

…et les trois derniers soupirs….

« Tu es mort dans mes bras. »

Je te tiens toujours contre mon cœur, j’échappe quelques sanglots. Le temps s’est figé.

Ton corps refroidit et commence à raidir. Ça fait 1 heure 30 que je te tiens dans mes bras !

Une heure vivant et 30 minutes mort.

Je sonne. Le docteur et les infirmières arrivent. On constate ton décès.

On m’aide à te retirer de mes bras car tu es lourd.

On te replace dans ce lit. On t’enfile la jaquette dont tu aimais l’odeur. Je place ta tête sur l’oreiller que je t’ai acheté et que tu aimes tant. Je couvre ton corps d’une couverture. Je ne veux pas que tu aies froid.

Je recule, je te regarde et je viens te peigner et t’embrasser pour la dernière fois.

On m’a laissée seule avec  toi.

Je sors finalement de notre chambre.
J’emprunte ce long couloir froid en silence pour me rendre au salon.
Je dois faire les téléphones d’usage.
Je suis de marbre …  Aucune émotion.
Je m’assois dans le salon et j’attends ta mère.

Notice

Micheline Frenette est née en 1953.  Aînée de trois enfants, elle a vécu son enfance et son adolescence sur le plateau Mont-Royal.  Elle a étudié en Biochimie pour se diriger plus tard vers la psychologie. Donc, depuis 1984, elle travaille comme psychologue clinicienne et essaie de marier l’art , la science et la psychologie. Elle est particulièrement fascinée par les humains, leurs histoire, leur vécu.  Elle s’adonne  à l’écriture depuis longtemps, de façon spontanée, et s’inspire du quotidien.  Le présent texte relate une situation d’impuissance devant l’inéluctabilité  du destin.

Nous en avons aimé l’émotion sans fard.


La bière, la danseuse et la mort, par Frédéric Gagnon

8 avril 2016

La bière, la danseuse et la mort

Ses fesses étaient plates, elle n’avait pas de très beaux seins, mais elle possédait un regard extraordinairement expressif.  Moi, j’étais là, dans ce alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecbar de danseuses de la rue Saint-Denis, j’essayais d’oublier mon chagrin, le malheur immense d’avoir vu le jour et de n’être pas aimé par Jeanne.

J’avais déjà bu pas mal de bière et de vodka avant d’atterrir là, je m’étais dit que ces corps nus me ragaillardiraient, mais je ne découvrais dans ce bar sordide qu’un reflet de mon infinie, de ma pitoyable solitude.

Je n’avais pas posé mon cul depuis deux minutes sur cette chaise de métal qu’elle me demandait si elle pouvait s’asseoir à ma table, puis elle a déposé une serviette sur son siège et a pris place devant moi, vêtue d’un baby-doll, une sorte de filet qui laissait voir la peau, et d’un slip de satin noir.

Elle avait des cheveux bruns, tombant à l’épaule, des pommettes saillantes, des lèvres pleines et longues, et deux grands yeux violets qui regardaient droit dans les miens comme si elle était amoureuse.  Elle souriait, mais on sentait en elle la part d’ombre, cette part malheureuse que je devine chez certaines femmes.  Elle m’a posé des questions, elle voulait savoir qui j’étais.  J’ai dit que j’étais un homme dépressif de quarante-quatre ans et que je n’en avais plus pour longtemps.  Elle n’a pas cessé de sourire, mais elle comprenait, il y avait une tristesse insondable dans ses yeux.  Je ne savais trop si elle était triste pour moi ou pour elle-même.  Elle m’a dit qu’elle venait de Lévis, je lui ai dit que je venais de Québec, puis une danseuse noire apparut sur une scène faite de cases qui s’illuminaient successivement.  La Noire était svelte et souple.  J’ai remarqué qu’elle avait un beau derrière, la poitrine ronde, ferme et haute.  Elle dansait très bien, mais ça ne m’excitait pas tellement.  La fille aux yeux mauves, celle assise à ma table, m’a demandé comment je m’appelais.  Je n’ai pas répondu.  Moi, je pensais à Jeanne, tout ce cirque me tuait.  Elle m’a dit qu’elle s’appelait Miranda.  Miranda, j’aurais voulu t’embrasser, j’aurais aimé baiser la mort au creux de tes reins, mais la dépression me paralysait et j’avais peine à tendre le bras vers ma bouteille de bière.  Je n’ai pas exprimé mes désirs devant la danseuse, péniblement j’ai saisi la bouteille brune.  Et tout ce temps Miranda n’arrêtait pas de parler.  Ce qu’elle alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdisait n’avait rien à voir avec le sexe et au fond j’aimais mieux ça.  Elle m’a raconté des trucs pas possibles sur ses voyages à travers le Québec, parfois en Ontario ou aux États.  Elle avait même dansé à Sept-Îles.  Miranda en avait connu des aventures.  Un moment, ça m’a presque amusé.  Cette danseuse-là était prolixe en chien.  Ça faisait bien vingt minutes qu’elle jacassait quand je l’ai interrompue, je lui ai dit que je ne voulais pas lui faire perdre son temps, je ne la suivrais pas dans un isoloir.  Immédiatement son regard s’assombrit.  Elle était furibonde.  Puisque c’est comme ça, dit-elle, les dents serrées, et elle me quitta aussitôt.  Cette Miranda n’était qu’une petite chipie : elle n’en avait que pour mon argent.

J’ai décidé de sortir fumer une cigarette.

Dehors j’ai vu le videur qui avait exigé un pourboire pour me laisser entrer, un petit gros désagréable qui avait bien passé les cinquante-neuf bougies.  J’aurais été capable de l’envoyer au plancher si je n’avais pas été si déprimé.  Mais j’étais complètement vidé, d’autant plus que c’était un soir de juin de l’an 2010 et que la beauté du ciel me rappelait le visage bouleversant de celle que j’aime.  Il y avait dans le Quartier Latin une faune bigarrée faite de Blancs, de Noirs et de Jaunes, de quêteux et de millionnaires, de filles faciles et de matrones.  J’étais si triste que j’avais peine à retenir mes larmes.  Il y avait toute cette humanité autour de moi, une humanité qui m’était étrangère, à laquelle je n’appartiendrais peut-être plus jamais, si jamais je lui avais appartenu.  Seule Jeanne aurait pu me réconcilier avec le monde, avec moi-même, mais Jeanne était mariée à un médecin, ce qui me semblait parfaitement logique.  Un moment j’imaginai ce que devait être leur vie, une vie luxueuse, je passais souvent devant leur maison, Jeanne voyageait beaucoup ; une vie rangée, qui ignore toute forme d’angoisse devant les nécessités matérielles, une existence qu’en réalité je n’avais jamais connue.

***

Miranda est sortie.  Elle avait passé un t-shirt et un short par-dessus le baby-doll et le slip. Elle aussi avait envie d’une clope.  Je l’ai allumée, je lui ai dit que j’avais changé d’idée pour l’isoloir.  Le sourire lui est revenu.  Elle m’a passé une main dans le dos.  Elle a dit que je ne le regretterais pas.  Elle se tenait toute proche.  Je me suis demandé si cette fille-là se lavait, soudain je sentais des odeurs nauséabondes, mélange de brûlé, de poisson, de fruits blets, d’œufs pourris.  Mais, heureusement, l’hallucination, sans doute due à l’état d’extrême tension dont j’avais souffert ces derniers jours, finit par passer.  J’ai embrassé Miranda sur la joue, sous l’œil inquisiteur du videur vieillissant, puis nous sommes entrés dans le bar.

Dans l’isoloir Miranda était tout à fait chatte.  Elle s’est dévêtue lentement.  Je me suis dit qu’en fin de compte elle n’était pas si mal foutue.

J’ai retiré soixante dollars de mon porte-monnaie.  Ça me donnait droit à quatre danses, chaque danse durant de deux à quatre minutes, le temps d’une chanson.  J’ai tendu les billets et je me suis assis sur un fauteuil d’osier.  J’ai demandé à Miranda de s’asseoir sur moi, puis je lui ai donné mes instructions.  Au début du prochain morceau, elle devait me serrer très fort, très très fort, comme si elle voulait me broyer les os.  Pas de problème, qu’elle m’a dit, tant que ça te fait plaisir.  Je lui ai demandé quel âge elle avait, elle m’a dit trente, et j’ai songé que Jeanne en aurait bientôt quarante-sept, elle avait vu le jour en 1963 ; puis la prochaine chanson débuta et je serrai contre moi le corps de cette jeune femme nue qui me serrait contre elle.

On a beau dire, rien ne remplace le contact de la peau.  C’est un besoin aussi réel que la faim qui nous pousse vers l’autre sexe, celui d’une confirmation existentielle que ni Dieu ni les anges ne pourraient nous donner.  Quelle paix, quelle paix l’on trouve dans un corps de femme nu.  Il y a dans certaines femmes des nuits paisibles qu’éclaire seule la lune ; des soleils spirituels dansent sur leur ventre comme sur des mers infinies ; par moments une plainte sourde se fait l’écho de tempêtes apaisées qui ont nettoyé l’horizon, laissant le ciel plus parfaitement vide, plus parfaitement ciel.  Je découvrais dans le corps de Miranda un océan d’énergie sur lequel je dérivais tout doucement.  Je ne voulais plus que me perdre en elle, me noyer en elle, renaître d’elle.  Mon abandon fut profond.  Un moment, ce fut plus fort que moi, j’ai murmuré trois fois le nom de Jeanne.  Dès que je me suis excusé, le charme fut rompu.  T’as pas à t’excuser, m’a dit Miranda, ça me dérange pas si tu veux me donner le nom de ta copine.  Elle a reculé la tête et m’a regardé droit dans les yeux.  Elle a essuyé la larme qui coulait sur ma joue et m’a donné un baiser sur les lèvres.  Puis je l’ai serrée à nouveau, mais ce n’était plus pareil, maintenant je le savais trop bien, elle n’était pas Jeanne ; ma très chère Jeanne, je ne l’étreindrai jamais ainsi.

Après les quatre chansons, nous sommes retournés nous asseoir devant la scène sur laquelle une grande rousse s’exhibait.  Elle avait un parfait alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroissant entre les deux jambes.  Je l’observais avec curiosité, sans éprouver de désir.  Puis Miranda m’a demandé ça, Tu m’offres quelque chose à boire ? et, une fois de plus, ça m’a saisi, le dégoût, elle n’en avait vraiment que pour mon argent, il fallait que je la paye pour me serrer dans ses bras, elle ne pouvait même pas sortir son fric pour boire un coup, non, fallait que je sorte mes piastres.  Je l’ai regardée droit dans les yeux, puis je lui ai dit,  L’autre jour j’écoutais un de ces idiots de cosmologiste débiter sa poésie facile à la télé.  Il disait que la matière de tout ce qu’on voit, les arbres, les étoiles, nos propres corps, les planètes, avait été produite dès les premières microsecondes de l’univers, qu’au commencement il y avait un point d’énergie infiniment dense d’où tout ça s’est sorti et que nous sommes en quelque sorte parents des étoiles.  C’est-t’y pas beau ?  Pourquoi ces poètes à la noix, ils parlent jamais de l’autre côté des choses ?  Avec eux tout est cosmique, toujours du cosmique !  Parents des étoiles !…  Ils ne disent jamais qu’on est également parents de la merde !  Y avait pas juste des étoiles dans la première étincelle d’énergie, y avait également de la merde.  Pourquoi ils ne parlent jamais de la merde, du sang, du sperme ?  Pourquoi ?  Miranda regardait le plancher ; elle semblait soudain très lasse.  Puis elle a relevé la tête.  Elle aussi me regardait droit dans les yeux.  Pourquoi t’es comme ça ? demanda-t-elle.  Pourquoi tu dois tout briser ?  J’ai été correcte avec toi…  Pourquoi tu dois tout briser de même ?  Elle me jeta un dernier regard de mépris, puis elle s’éloigna.  J’ai moi-même quitté ce bordel.  Dehors je fus saisi d’une intense envie de pleurer.  Miranda avait raison, pourquoi avais-je tout brisé ?  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecÉvidemment, avec cette danseuse, ça n’allait nulle part, mais j’aurais pu profiter d’un bon moment.  J’étais franchement trop débile.  Et trop déçu de ne pas être aimé par celle que j’aime.  Bon Dieu ! que je me suis dit, et je suis parti à la course, puis, comme j’ai le souffle court, j’ai ralenti le pas au bout de deux ou trois minutes, et j’ai marché plus d’une heure dans cette cité d’une vie chaotique, obscène, puis je me suis arrêté dans une ruelle et j’ai dégueulé, après quoi j’ai pleuré un bon moment.  Je pensais à ma vie et j’y voyais trop clair.  Quel horrible gâchis !  Il n’y avait que Jeanne qui pouvait…  Mais ça ne se peut pas, ça.  Non, monsieur, ça ne se peut vraiment pas.  L’époux de Jeanne est médecin.  Il a sûrement beaucoup de fric.  Il est grand, athlétique, très beau.  Tout ça, c’est parfaitement logique : Jeanne est une femme grande, belle et blonde.  Et raffinée.  Et cultivée.  Elle devait être avec ce médecin.  Je devais être seul.  Mais c’est à Jeanne que je penserai au moment de fermer les yeux pour de bon.

***

Finalement, j’en ai eu assez de mes propres larmes.  On s’écœure de tout.  J’ai ravalé mes sanglots et je me suis rendu dans un bar où j’ai bu d’autres bières.  Puis je suis retourné dans la nuit en espérant m’y perdre pour de bon.

Ça ne voulait rien dire.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


La mort du Terre-neuve, par Alain Gagnon…

16 septembre 2015

(Je me dois de replacer ces lignes en contexte.  Deux amies louaient un appartement dans un lieu féérique : Treasure Island, près de Kingston.  Les propriétaires possédaient un chien Terre-neuve, Axell, que tous affectionnaient.  Un jour j’ai appris qu’il allait mourir.  Et voilà…)

Zoosophie — Le vieux chien va mourir.  Dernier printemps dans le soleil.  Son maître l’a dit : le vieux chien va mourir.  Va-t-on conserver sa peau chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec?  La tanner et la suspendre au mur ?  Entre les photos d’ancêtres et les trophées ?

Le vieux chien va mourir.  Son maître l’a dit : le vieux Terre-neuve ne fera plus la joie des enfants.

On l’enterrera sous un chêne, tout près du quai où il aimait dormir au soleil.  En avril prochain, qui sait ?  les crocus seront peut-être plus beaux ?  les jonquilles plus éblouissantes ?

Le vieux chien va mourir, et il sera digéré.  Il ne restera rien de lui.  Désintégrés sa chair, ses nerfs et ses os.  Sa forme s’envolera vers le monde des archétypes et la nature récupérera son dû par apparente anarchie.  Fini l’agglomérat Axell !  Les matériaux démantelés serviront à d’autres constructions.  Accourent déjà les modèles et les formes : Axell sera pissenlits, herbe tendre, lièvres, crustacés…

Mais où ira le regard du vieux chien ?  Où iront notre amour pour lui et son affection ?  Lui qui plongeait son museau humide sous nos gorges.

Le vieux Terre-neuve va mourir.  Son maître l’a dit.  Par mouvement inverse de naissance.  Mais d’où provenaient son affection et ce regard qui savourait le monde ?

L’AUTEUR…chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jeanpour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Lovecraft, lieux et mer, et Faulkner… par Alain Gagnon

27 juillet 2015

Dires et redires….

Topophilie : l’amour des lieux.  Les écrivains du fantastique sont généralement de grands amoureuxchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec de lieux très précis.  Souvent, je me suis demandé si la cosmogonie yog-sothothienne et les intrigues parfois alambiquées de Lovecraft n’étaient pas, chez lui, simples prétextes à arpenter les paysages écartés de la Nouvelle-Angleterre.  Il décrit les gorges obscures, les torrents dévaleurs d’à-pic, les chemins ombrés et les vieilles fermes au toit défoncé avec un tel luxe de détails, une telle insistance, qu’on peut se demander si la poésie des lieux perdus de l’hinterland n’est pas son motif inavoué – un poète qui se sentirait obligé de faire de la prose pour publier.  Même phénomène chez Jean Ray.  Dans des décors différents, plus urbains, ou alors franchement maritimes.  Une complaisance dans la description des rues anciennes, des vieilles demeures, de ces tavernes où matelots et voyageurs viennent se remplir et déverser leur trop-plein depuis des siècles…

Au fond, j’ai écrit La langue des Abeilles et Le ruban de la Louve pour me promener, en imagination, dans les paysages de mon enfance.  On retrouve des lieux dans tous les genres.  Mais l’essence même du fantastique permet de retourner le paysage, de lui faire cracher ses intérieurs.

Ce matin, adieux au fleuve.  Demain, départ.  Retour en août.  Que m’apporte donc l’eau salée ? À quoi je songe lorsque je pense à la mer ? Marées, cris d’oiseaux, mort, couchers de soleil fantastiques et, surtout, cette odeur d’iode, je me répète, qui est celle du sexe de la femme.

(Le chien de Dieu)

*

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec(À propos de Faulkner…)  C’est ça, la littérature, messieurs, dames : la jouissance acide de l’écriture et de la lecture.  Ce n’est pas gentil ni salonnard.  Ce n’est pas délicat, ni convivial, ni syndical, ni patronal, ni politiquement correct, ni un texte bref pour professeur-auteur : c’est la pénétration brutale des multiples strates de la réalité, sans ménagement.  Difficile à placer dans le réseau de connivences qui souvent remplace l’institution critique en Terre-Québec.

(Le chien de Dieu)

Notice biographique

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises lechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Tomas K (Pleine Lune, 1998). Trois de ses romans sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004) et Le truc de l’oncle Henry (2006). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan et Cornes (Éd. du CRAM) et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Avant de dormir : Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

16 juillet 2015

Avant de dormir…

La table est froide. Comme le gris des murs, comme l’air frôlant mes épaules nues, comme le froid de mon cœur. Je suis sur le dos, je regarde le plafond, j’ai les bras en croix, comme le Christ sacrifié. Autour de moi, des inconnus discutent, s’affairent. Ils sont là pour moi. Et moi, que fais-je ici ?

Je suis malade. On me l’a dit. Très malade. Une découverte fortuite comme ils disent. Un test de routine anormal, d’autres tests. Cancer. Un mot, ma calamité.

Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi mes enfants, mon mari ? Pourquoi, merde !chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Et je suis là, dans une salle froide, avec des étrangers, pour une parcelle d’existence, pour ajouter quelques années à ce rêve, ma vie. Ma vie… Tout ça pour ce gâchis. Se retrouver sur une table d’opération, se faire ouvrir les entrailles, en faire extirper le mal qui me gruge, me donner du temps. Du temps… Que signifie le temps quand chaque seconde compte, qu’hier s’évapore et que demain s’éclipse ? Le temps qu’il reste avant que cette carcasse de trente-cinq ans ne devienne cadavre. Le temps de voir la peine dans les regards, les larmes. Celles de mes enfants, celles de l’homme qui m’accompagne depuis si longtemps. Ils sont ma raison de vivre. Pour eux, j’étirerai ma vie, je me battrai. Mais j’ai peur. Tellement peur. Mon ventre vidé de cette souillure, il y aura la douleur, il y aura les poisons qui brûleront les résidus du mal, et tout le reste. Pour gagner du temps. Pour survivre. Mon espoir est une lueur dans les ténèbres, évanouie dans les yeux du médecin. Sa bouche disait peut-être, mais la mort couvrait son regard. Ma mort.

Je joue le jeu. Une gentille femme s’approche de moi. Sous son masque, elle me sourit. Je le sais, je le sens. Sous son masque, que pense-t-elle de moi ? Me comprend-elle ? Et comprendre quoi ? Ma ruine, mon désespoir ? Sa voix est douce. Elle assiste celui qui endormira mon esprit. Et j’oublierai. Enfin.

Je contrôlais ma vie. De toujours, je dominais ma destinée. Chienne de destinée ! Fourbe ! Aujourd’hui, je sais. On ne contrôle rien, on ne choisit rien. Surtout pas le mal qui ronge les organes. On ne choisit pas de souffrir, de voir ses enfants pleurer. Non ! On joue à la roulette russe de la vie. Le malheur guette, il attend le moment, et soudain, il foudroie nos saintes convictions. Demain, plus tard, toujours. Et en finale, la mort. Infime justice de l’absurde.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieUn homme entre. Il s’approche. Grand, petit, beau, laid, quelle importance ? Il est déguisé de vert, comme les autres. Il dépose sa main sur mon bras. « Docteur Untel… anesthésiologiste… endormira. » Des mots inutiles. Seule compte sa main sur mon bras. Ce contact sur moi. Cette chaleur de l’âme. Il sent ma détresse. Il en a vu d’autres. Il sait.

Je lève la main et lui prends le bras à mon tour.

— Tout ira bien, docteur ? que j’aimerais lui réclamer.

En vain. Trop de pensées se bousculent. Je veux crier la haine de la maladie, la folie de l’incertitude, l’absurdité d’être là. J’aimerais dire tout ça, mais rien n’atteint ma bouche, rien ne sort. Rien.

Pourtant, l’homme a compris. Il m’explique la suite des choses, comment il me dérobera la conscience. Je ferme les yeux. J’abdique. Docteur, utilisez ce corps déchu comme bon vous semble. Ma vie n’est plus mienne.

Une brulure me pique le bras. Puis le froid, encore le froid. Il remonte dans mes veines. Je garde les yeux fermés. Des larmes roulent sur ma joue. J’entends des directives. J’entends la douceur d’une voix. J’ouvre les yeux. Juste au-dessus de moi, le médecin me regarde, me scrute. Son regard est bon. De derrière son masque, des sons sortent encore. « Bientôt… dormir… tout… bien… »

Je m’en fous. Ma vie est entre ses mains. Le reste…

Je plonge dans un néant… vers l’aube de l’après.

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

8 mai 2015

Tendre obsession

Toc, toc, toc.

Voilà.  J’y suis.  Je considère, impuissant, cette main étrangère cogner contre la porte qui depuis un quart d’heure me fait face.  Cette mainchat qui louche maykan alain gagnon francophonie étrangère, je crois pourtant la connaître.  C’est la même qui, chaque matin, porte à ma bouche une tasse de café.  La même qui souvent vient effleurer mes lèvres, accompagnée d’une cigarette.  La même qui serre avec force tant de mains par jour.  La même qui jadis effleura avec douceur des courbes vallonnées.  Cette main étrangère, c’est la mienne.  Enfin, je crois.

La porte s’entrouvre.  Un visage au large sourire dévoué m’accueille, l’œil pétillant.  D’une disharmonie tellement à l’heure qu’on la suspecterait d’avoir été répétée au geste près.  Et nos deux mains qui se serrent d’un juste désaccord.  En une cacophonie parfaite.  Le visage qui me fait face semble déjà me murmurer des Ravi que tu sois là alors que d’un fragile rictus j’entame déjà un requiem de Je ne suis déjà plus là.  Cette main qui cognait tout à l’heure contre l’épaisse porte en bois semble soudain se crisper.  N’ayant plus rien à agripper, c’est à sa propre peau qu’elle s’accroche.

Derrière ce premier visage, une vingtaine de silhouettes se dessinent dans le grand salon.  Elles se meuvent avec aisance au rythme d’un brouhaha oppressant.  Je crois avoir connu ces gens-là, dont tous les regards se fixent soudain sur cette carcasse qui me sert de carriole dans la vie.  Je crois avoir aimé ce brouhaha-là, pétri d’éclats de rire et de répliques fuselées.  Il me semble, oui, que ceux-là ont su faire pétiller ma vie jadis.  Jadis, quand Elle était encore là.  Quand ma vie n’était qu’un seul morceau.  Mais aujourd’hui, ces gens-là n’existent plus.  Et ces éclats de rire, ces mêmes répliques, me lèvent soudain le cœur.  Parce qu’aujourd’hui, il n’est plus qu’Elle.  Elle qui n’est déjà plus.

Je traverse cette foule comme un fantôme, sans remous et sans bruit.  Et ils ont beau, tous, ne plus me lâcher du regard, et perdre quelques mots qui piquent contre cette carcasse que les intempéries ont trop usée, je ne les vois, ne les entends, ne les sens pas.  Je rejoins d’un pas lourd et bancal un coin inoccupé de ce vaste appartement qui fait la joie de ses nouveaux propriétaires.  Ce coin-là sera le mien.  Devrais-je leur payer un loyer, à ceux-ci ?  Recroquevillé, j’observe de loin se jouer mille et une scènes qui n’existent déjà plus à l’instant où je pose mes yeux sur elles.  Ont-elles déjà existé, en réalité ?  Puisque déjà voici celle qui occupe tout mon esprit.  Elle.  Mathilde.

Mathilde.  Ma, comme deux lèvres qui se séparent en la faisant déjà leur.  Thilde, comme une langue qui éclot puis claque contre le palais.  La voilà, ma Belle, qui dans la foule, diffuse la seule lumière qui appelle encore mon regard.  Elle qui, depuis des mois déjà, se fait unique cible à la triste flèche de mon existence.  Elle qui, par sa chevelure d’or, illumine encore les hasardeux sentiers de ma frêle espérance.  Elle qui, depuis quarante-huit mois déjà, s’est proclamée conquérante d’un cœur qui n’est plus le mien.  Elle qui s’est substituée à une vie qui n’est plus la mienne.  Mathilde.

— Jean ?!

— Mathilde, ma belle Mathilde…

— Jean, mon beau Jean.  Tu sais que je ne suis plus.  Tu le sais, hein ?

— Je le sais, ma Douce.  Je le sais et pourtant, je ne peux m’empêcher de te sentir là.  Plus là qu’aucun vivant ne le sera jamais.  Ceux qui ont vécu par le cœur d’un autre ne meurent jamais vraiment, tu sais.  Et le mien, à chaque battement, te maintient en vie.

— Je le sais, mon Jean.  Comme je sais qu’en cet ici où j’erre, tu m’apparais encore en rêves…  Je souhaite juste qu’ici-bas, tu sois heureux.  Que tu effleures l’Eden, comme jamais je n’ai pu, par le passé, te le faire effleurer.  Jean, je te veux heureux.  Sans moi.

— Mathilde, ma dangereuse Mathilde…  Rien de ce que tu souhaites, rien de ce que tu n’exiges, ne se verra réalisé ici-bas.  Ici, il n’y a plus qu’une moitié de moi.  Et j’ai beau défier le temps, défier la vie, il me faut réapprendre sans cesse que demain t’ignore déjà…

— Jean, mon délicieux Jean…

Et je distingue déjà, son ombre à Elle, s’estomper au milieu de cette foule qui n’est déjà plus.  Cette foule tellement là qu’elle se confond déjà en un passé qui m’échappe.  Déjà.  Encore.  Cette foule inconsistante à qui désappartient hier.  Et demain.  Demain qui n’est déjà plus.  Demain qui semble déjà tellement trop là. Ici-bas.  Avec cette moitié de moi.  Et cette main qui cognait tout à l’heure contre l’épaisse porte en bois semble à nouveau se crisper.  N’ayant plus rien à agripper, c’est à sa propre peau qu’…  Encore.  Aïe.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Mort, etc., une nouvelle de Richard Desgagné…  

1 mars 2015

Mort, etc.

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonieUne bonne pichenotte sur du verre : l’homme est mort, à ce point mort que son assassin a eu la tremblote pendant quelques minutes et a tourné en rond à la façon d’un chat qui cherche le point idéal d’un coussin avant de s’étendre.

           À qui nous intéresserons-nous maintenant ?

         À ce mort qui n’a plus rien à offrir, sinon son cadavre figé.

        Au tueur et voleur qui prendra la poudre d’escampette sans demander son reste ?  Il va sans dire que celui-là, à cause du crime, pousse l’écrivain à chercher l’origine de son impulsion, le mobile de son acte et la suite de l’événement.  L’assassin est un beau sujet ; il l’a toujours été depuis Caïn.

            Il faut parler de la situation ci-haut présentée.

            Le disparu méritait-il sa mort ?  Si vous demandiez au tueur pourquoi il a occis un homme, il trouverait sûrement de bonnes raisons.  « Un maudit avare.  J’ai rendu service à la société. » « J’avais besoin d’argent, je suis pauvre, moi, et j’ai des dettes. » « Il n’avait qu’à pas être là ! »

            Que répondrait la victime à la question s’il était possible qu’elle puisse y répondre ?  Qu’elle ne connaît pas les raisons de sa disparition dans le Royaume des morts ?  Qu’elle avait reçu des menaces ?  Qu’elle se trouvait chez elle au mauvais moment face à un tueur avide de son bien ?

            Paul A est mort de s’être trouvé là où il n’avait que faire, même s’il était chez lui et en droit d’y être, vous en conviendrez.  Son assassin ne s’attendait pas à le trouver dans cet appartement qui contenait tout ce qui intéresse un voleur.

            Maintenant, le tueur doit faire vite, abandonner appareils coûteux, bijoux cachés, billets oubliés dans un livre ; plus il s’éternise, plus il risque sa vie ou la possibilité de disparaître sans laisser de trace.  Une femme peut apparaître qui viendrait rejoindre le locataire pour passer une bonne nuit ; un voisin peut sonner pour emprunter du sucre ou rendre une simple visite.  Il doit partir avec discrétion, si cela est encore possible après ce coup de feu qui a claqué dans l’air.  Il se presse, cherche une sortie sûre qui ne le mettrait en contact avec aucune personne, ni même aucune bête.

            Là, au fond du salon, cette grande baie au travers de laquelle il voit la ville qui s’allume pour la nuit. Il s’approche et regarde dehors : le balcon, tout en bas, la rue.  C’est trop haut, il pourrait se blesser en sautant.  Que faire ?  Sortir tout simplement par la porte de l’appartement qui donne sur le palier, appeler l’ascenseur, s’y engouffrer et quitter l’édifice en sifflant tout doucement.

            Il y est, il marche, il regarde les maisons de ce quartier paisible.  Il dépasse un homme qui promène un affreux petit chien au bout d’une laisse, il siffle tout doucement et bifurque vers la première rue perpendiculaire.

            Il ne se soucie plus d’avoir été repéré ou entendu ou poursuivi.  Il s’apaise et rentre à pied chez lui.

            C’est une douce nuit de printemps quand tout s’annonce encore, quand tout l’été commence à bouger dans les corps.  Il se demande s’il pourra encore connaître le bonheur après ce qu’il a fait.  Pourra-t-il ?  Il voudrait répondre mais il oublie.  Il passe à autre chose, à regarder le ciel étoilé, à fixer parfois un bruit.

 (Ce texte de Richard Desgagné a remporté le troisième prix ex æquo au concours 2014 du Chat Qui Louche. Félicitations !)

  Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon

22 décembre 2014

Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon

La bière, la danseuse et la mort

Ses fesses étaient plates, elle n’avait pas de très beaux seins, mais elle possédait un regard extraordinairement expressif.  Moi, j’étais là, dans ce chat qui louche maykan alain gagnon francophoniebar de danseuses de la rue Saint-Denis, j’essayais d’oublier mon chagrin, le malheur immense d’avoir vu le jour et de n’être pas aimé par Jeanne.

J’avais déjà bu pas mal de bière et de vodka avant d’atterrir là, je m’étais dit que ces corps nus me ragaillardiraient, mais je ne découvrais dans ce bar sordide qu’un reflet de mon infinie, de ma pitoyable solitude.

Je n’avais pas posé mon cul depuis deux minutes sur cette chaise de métal qu’elle me demandait si elle pouvait s’asseoir à ma table, puis elle a déposé une serviette sur son siège et a pris place devant moi, vêtue d’un baby-doll, une sorte de filet qui laissait voir la peau, et d’un slip de satin noir.

Elle avait des cheveux bruns, tombant à l’épaule, des pommettes saillantes, des lèvres pleines et longues, et deux grands yeux violets qui regardaient droit dans les miens comme si elle était amoureuse.  Elle souriait, mais on sentait en elle la part d’ombre, cette part malheureuse que je devine chez certaines femmes.  Elle m’a posé des questions, elle voulait savoir qui j’étais.  J’ai dit que j’étais un homme dépressif de quarante-quatre ans et que je n’en avais plus pour longtemps.  Elle n’a pas cessé de sourire, mais elle comprenait, il y avait une tristesse insondable dans ses yeux.  Je ne savais trop si elle était triste pour moi ou pour elle-même.  Elle m’a dit qu’elle venait de Lévis, je lui ai dit que je venais de Québec, puis une danseuse noire apparut sur une scène faite de cases qui s’illuminaient successivement.  La Noire était svelte et souple.  J’ai remarqué qu’elle avait un beau derrière, la poitrine ronde, ferme et haute.  Elle dansait très bien, mais ça ne m’excitait pas tellement.  La fille aux yeux mauves, celle assise à ma table, m’a demandé comment je m’appelais.  Je n’ai pas répondu.  Moi, je pensais à Jeanne, tout ce cirque me tuait.  Elle m’a dit qu’elle s’appelait Miranda.  Miranda, j’aurais voulu t’embrasser, j’aurais aimé baiser la mort au creux de tes reins, mais la dépression me paralysait et j’avais peine à tendre le bras vers ma bouteille de bière.  Je n’ai pas exprimé mes désirs devant la danseuse, péniblement j’ai saisi la bouteille brune.  Et tout ce temps Miranda n’arrêtait pas de parler.  Ce qu’elle chat qui louche maykan alain gagnon francophoniedisait n’avait rien à voir avec le sexe et au fond j’aimais mieux ça.  Elle m’a raconté des trucs pas possibles sur ses voyages à travers le Québec, parfois en Ontario ou aux États.  Elle avait même dansé à Sept-Îles.  Miranda en avait connu des aventures.  Un moment, ça m’a presque amusé.  Cette danseuse-là était prolixe en chien.  Ça faisait bien vingt minutes qu’elle jacassait quand je l’ai interrompue, je lui ai dit que je ne voulais pas lui faire perdre son temps, je ne la suivrais pas dans un isoloir.  Immédiatement son regard s’assombrit.  Elle était furibonde.  Puisque c’est comme ça, dit-elle, les dents serrées, et elle me quitta aussitôt.  Cette Miranda n’était qu’une petite chipie : elle n’en avait que pour mon argent.

J’ai décidé de sortir fumer une cigarette.

Dehors j’ai vu le videur qui avait exigé un pourboire pour me laisser entrer, un petit gros désagréable qui avait bien passé les cinquante-neuf bougies.  J’aurais été capable de l’envoyer au plancher si je n’avais pas été si déprimé.  Mais j’étais complètement vidé, d’autant plus que c’était un soir de juin de l’an 2010 et que la beauté du ciel me rappelait le visage bouleversant de celle que j’aime.  Il y avait dans le Quartier Latin une faune bigarrée faite de Blancs, de Noirs et de Jaunes, de quêteux et de millionnaires, de filles faciles et de matrones.  J’étais si triste que j’avais peine à retenir mes larmes.  Il y avait toute cette humanité autour de moi, une humanité qui m’était étrangère, à laquelle je n’appartiendrais peut-être plus jamais, si jamais je lui avais appartenu.  Seule Jeanne aurait pu me réconcilier avec le monde, avec moi-même, mais Jeanne était mariée à un médecin, ce qui me semblait parfaitement logique.  Un moment j’imaginai ce que devait être leur vie, une vie luxueuse, je passais souvent devant leur maison, Jeanne voyageait beaucoup ; une vie rangée, qui ignore toute forme d’angoisse devant les nécessités matérielles, une existence qu’en réalité je n’avais jamais connue.

***

Miranda est sortie.  Elle avait passé un t-shirt et un short par-dessus le baby-doll et le slip. Elle aussi avait envie d’une clope.  Je l’ai allumée, je lui ai dit que j’avais changé d’idée pour l’isoloir.  Le sourire lui est revenu.  Elle m’a passé une main dans le dos.  Elle a dit que je ne le regretterais pas.  Elle se tenait toute proche.  Je me suis demandé si cette fille-là se lavait, soudain je sentais des odeurs nauséabondes, mélange de brûlé, de poisson, de fruits blets, d’œufs pourris.  Mais, heureusement, l’hallucination, sans doute due à l’état d’extrême tension dont j’avais souffert ces derniers jours, finit par passer.  J’ai embrassé Miranda sur la joue, sous l’œil inquisiteur du videur vieillissant, puis nous sommes entrés dans le bar.

Dans l’isoloir Miranda était tout à fait chatte.  Elle s’est dévêtue lentement.  Je me suis dit qu’en fin de compte elle n’était pas si mal foutue.

J’ai retiré soixante dollars de mon porte-monnaie.  Ça me donnait droit à quatre danses, chaque danse durant de deux à quatre minutes, le temps d’une chanson.  J’ai tendu les billets et je me suis assis sur un fauteuil d’osier.  J’ai demandé à Miranda de s’asseoir sur moi, puis je lui ai donné mes instructions.  Au début du prochain morceau, elle devait me serrer très fort, très très fort, comme si elle voulait me broyer les os.  Pas de problème, qu’elle m’a dit, tant que ça te fait plaisir.  Je lui ai demandé quel âge elle avait, elle m’a dit trente, et j’ai songé que Jeanne en aurait bientôt quarante-sept, elle avait vu le jour en 1963 ; puis la prochaine chanson débuta et je serrai contre moi le corps de cette jeune femme nue qui me serrait contre elle.

On a beau dire, rien ne remplace le contact de la peau.  C’est un besoin aussi réel que la faim qui nous pousse vers l’autre sexe, celui d’une confirmation existentielle que ni Dieu ni les anges ne pourraient nous donner.  Quelle paix, quelle paix l’on trouve dans un corps de femme nu.  Il y a dans certaines femmes des nuits paisibles qu’éclaire seule la lune ; des soleils spirituels dansent sur leur ventre comme sur des mers infinies ; par moments une plainte sourde se fait l’écho de tempêtes apaisées qui ont nettoyé l’horizon, laissant le ciel plus parfaitement vide, plus parfaitement ciel.  Je découvrais dans le corps de Miranda un océan d’énergie sur lequel je dérivais tout doucement.  Je ne voulais plus que me perdre en elle, me noyer en elle, renaître d’elle.  Mon abandon fut profond.  Un moment, ce fut plus fort que moi, j’ai murmuré trois fois le nom de Jeanne.  Dès que je me suis excusé, le charme fut rompu.  T’as pas à t’excuser, m’a dit Miranda, ça me dérange pas si tu veux me donner le nom de ta copine.  Elle a reculé la tête et m’a regardé droit dans les yeux.  Elle a essuyé la larme qui coulait sur ma joue et m’a donné un baiser sur les lèvres.  Puis je l’ai serrée à nouveau, mais ce n’était plus pareil, maintenant je le savais trop bien, elle n’était pas Jeanne ; ma très chère Jeanne, je ne l’étreindrai jamais ainsi.

Après les quatre chansons, nous sommes retournés nous asseoir devant la scène sur laquelle une grande rousse s’exhibait.  Elle avait un parfait chat qui louche maykan alain gagnon francophoniecroissant entre les deux jambes.  Je l’observais avec curiosité, sans éprouver de désir.  Puis Miranda m’a demandé ça, Tu m’offres quelque chose à boire ? et, une fois de plus, ça m’a saisi, le dégoût, elle n’en avait vraiment que pour mon argent, il fallait que je la paye pour me serrer dans ses bras, elle ne pouvait même pas sortir son fric pour boire un coup, non, fallait que je sorte mes piastres.  Je l’ai regardée droit dans les yeux, puis je lui ai dit,  L’autre jour j’écoutais un de ces idiots de cosmologiste débiter sa poésie facile à la télé.  Il disait que la matière de tout ce qu’on voit, les arbres, les étoiles, nos propres corps, les planètes, avait été produite dès les premières microsecondes de l’univers, qu’au commencement il y avait un point d’énergie infiniment dense d’où tout ça s’est sorti et que nous sommes en quelque sorte parents des étoiles.  C’est-t’y pas beau ?  Pourquoi ces poètes à la noix, ils parlent jamais de l’autre côté des choses ?  Avec eux tout est cosmique, toujours du cosmique !  Parents des étoiles !…  Ils ne disent jamais qu’on est également parents de la merde !  Y avait pas juste des étoiles dans la première étincelle d’énergie, y avait également de la merde.  Pourquoi ils ne parlent jamais de la merde, du sang, du sperme ?  Pourquoi ?  Miranda regardait le plancher ; elle semblait soudain très lasse.  Puis elle a relevé la tête.  Elle aussi me regardait droit dans les yeux.  Pourquoi t’es comme ça ? demanda-t-elle.  Pourquoi tu dois tout briser ?  J’ai été correcte avec toi…  Pourquoi tu dois tout briser de même ?  Elle me jeta un dernier regard de mépris, puis elle s’éloigna.  J’ai moi-même quitté ce bordel.  Dehors je fus saisi d’une intense envie de pleurer.  Miranda avait raison, pourquoi avais-je tout brisé ?  chat qui louche maykan alain gagnon francophonieÉvidemment, avec cette danseuse, ça n’allait nulle part, mais j’aurais pu profiter d’un bon moment.  J’étais franchement trop débile.  Et trop déçu de ne pas être aimé par celle que j’aime.  Bon Dieu ! que je me suis dit, et je suis parti à la course, puis, comme j’ai le souffle court, j’ai ralenti le pas au bout de deux ou trois minutes, et j’ai marché plus d’une heure dans cette cité d’une vie chaotique, obscène, puis je me suis arrêté dans une ruelle et j’ai dégueulé, après quoi j’ai pleuré un bon moment.  Je pensais à ma vie et j’y voyais trop clair.  Quel horrible gâchis !  Il n’y avait que Jeanne qui pouvait…  Mais ça ne se peut pas, ça.  Non, monsieur, ça ne se peut vraiment pas.  L’époux de Jeanne est médecin.  Il a sûrement beaucoup de fric.  Il est grand, athlétique, très beau.  Tout ça, c’est parfaitement logique : Jeanne est une femme grande, belle et blonde.  Et raffinée.  Et cultivée.  Elle devait être avec ce médecin.  Je devais être seul.  Mais c’est à Jeanne que je penserai au moment de fermer les yeux pour de bon.

***

Finalement, j’en ai eu assez de mes propres larmes.  On s’écœure de tout.  J’ai ravalé mes sanglots et je me suis rendu dans un bar où j’ai bu d’autres bières.  Puis je suis retourné dans la nuit en espérant m’y perdre pour de bon.

Ça ne voulait rien dire.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

20 septembre 2014

Heart Lake

chat qui louche maykan alain gagnon

Crédit photo : Peter Browers

Enlacés dans notre sac de couchage, nus comme des vers, je n’avais senti la fraîcheur de la nuit que sur le bout de mon nez. L’aube naissait doucement, et les vagues sur la plage venaient s’échoir dans un souffle et puis repartaient en silence murmurer nos secrets. Nous avions passé la nuit à nous aimer et regarder les étoiles, parce que dans cette partie du monde retirée, les lumières étaient belles et naturelles.

J’enlevai la terre séchée sur ton épaule et caressai ta peau. Un sourire se dessina sur mes lèvres. Les souvenirs de la veille recréaient des images indécentes et mes joues s’empourprèrent. Cette brève incursion dans nos plaisirs nocturnes vint troubler mon flegme ; de mon bas-ventre envola une nuée de papillons bleus. Mon soupir se mêla à celui du vent.

Quand je sentais le vide s’ouvrir sous mes pieds, je prenais quelques jours de retraite et je venais ici, où j’avais passé les plus belles années de mon enfance. Les plus belles années de ma vie, tout court. Les souvenirs ont cette capacité de nous mener vers l’essentiel. Je revenais toujours à Heart Lake.

Un huard aux aguets observait un kayakiste au loin. L’homme avait cessé de pagayer, assis sur l’eau comme un sultan qui contemple son royaume, son éden. L’ioulement de l’oiseau fou s’entendit à des kilomètres à la ronde, et il disparut sous la surface. Ce rire distinctif faisait partie de mes évasions ultimes, au même titre que l’air frais qui me manquait tant. C’était ça, mon Eldorado.

Mon cœur allait se noyer. Il ne fonctionnerait bientôt plus. Le sang s’écoulait difficilement d’un ventricule. Faire l’amour était un risque. Me lever trop rapidement en était un aussi, et je pouvais défaillir à tout moment. Pourtant, hier, nous avions fait l’amour plusieurs fois, me foutant bien si j’y laissais ma peau. Je préférais cela à faire attention à tout. Mais mes mains tremblantes et mes pas vacillants, ce matin, me criaient que la fin approchait.

Les silhouettes des arbres en bordure du lac étiraient leurs branches recourbées au-dessus du grand vide humide, comme pour attraper au vol les oiseaux qui frôlaient de leurs pattes palmées la surface de ce miroir. Bientôt, la forêt allait s’éveiller complètement sous les voluptés du jour. Je ne voulais donc plus dormir. Tu étais mon phare dans la nuit, mais quand la nuit mourait, j’avais besoin d’une lumière plus vive. Je sortis de ton chaud giron et me levai. Tu ronchonnas quelque peu, sans ouvrir les yeux.

Pieds nus sur le sol de la forêt, mes pas résonnaient sur les brindilles des pins, comme si la terre dissimulait mille souterrains. J’atteignis enfin le sable, et l’immensité du monde me rattrapa. Il ne me restait que quelques mois de vie, peut-être quelques semaines selon ce que je savais, selon ce que le médecin m’avait dit. Je ne voulais pas d’un nouveau cœur. T’aimerait-il autant ? J’avais peur que non…

Le vide s’agrandissait toujours un peu plus et tu ne pourrais me donner ce que je désirais obtenir. Nous avions chevauché la nuit comme un voilier perdu dans une mer trop grande, s’agrippant à ses voiles déployées, déchirées par la tempête. Chaque vague de plaisir m’avait défiée, poignardé ce cœur affaibli. En m’éveillant, une idée m’était venue : je ne voulais pas mourir dans tes bras. Je ne voulais pas t’infliger ça.

Le ruisseau avait chanté toute la nuit. Cette infatigable mélodie au refrain apaisant avait réussi à endormir mes sombres réflexions. Nos souffles haletants et nos cris avaient alarmé cette forêt grouillante de petits animaux. Et ce matin, l’eau du ru courait gaiement pour se jeter à la rencontre d’une eau sage. Celle du lac. Discret, un chevreuil s’y abreuvait.

Tellement de vie autour de moi, et je me disais que je ne pourrais bientôt plus en profiter. Mon corps était meurtri, douleur persistante. L’eau du lac allait geler ces maux, comme le bassin de morphine dont j’avais besoin.

Ma toux fit fuir le couple de tamias qui se cachèrent dans la souche d’un arbre mort. Je sentais que je perdais prise sur ma vie. Tout me coulait entre les doigts. Tout se brisait autour de moi. Travail, amitiés, famille, amours. Même toi, tu n’étais plus le même. Tu restais par charité, par amour, par culpabilité ? J’avais compris cela, et ton regard avait changé. La pitié se déguisait encore sous le masque de la compassion, mais elle revêtirait bientôt ses grises loques, ce n’était qu’une question de temps. Je voulais que tu partes, mais je ne pouvais ne serait-ce que formuler les mots.

Le seul, qui semblait garder son calme et qui ne me traitait pas avec mansuétude, était ce lac entouré de montagnes immenses. Il se fichait bien de ce que j’avais et il me ramenait à l’essentiel. Nue, comme l’enfant qui naît, comme une Ève dans un jardin nouveau, je m’offris à lui.

Je voulais que l’eau m’engloutisse. Qu’elle me caresse et me rassure. Il fallut un moment à mes cuisses pour sentir enfin une chaleur dans cette eau froide. J’avançai encore. Puis, je m’arrêtai. Les vagues touchèrent mon sexe encore brûlant. Le choc cambra mes hanches et je lâchai un hoquet de surprise. Mon cœur s’affola, mais quelle sensation !

chat qui louche maykan alain gagnon

Crédit photo : Tobias Regell

Ce lac n’avait pas peur de me blesser ou que je perde le souffle. Il s’infiltrait dans les moindres fibres de mon être pour cajoler cette âme meurtrie. Je continuais d’avancer. L’eau monta jusqu’à mon ventre, puis ce fut au tour de mes seins. Il prenait ce que je lui donnais. Mon cœur battait à tout rompre, et non sans peine. Je pris une profonde inspiration.

Submergée, j’ouvris les yeux. Le vide sombre et tranquille. Seuls des halos blancs, autour de mes mains, devant moi, nageaient vers nulle part. J’étais en lui, ondoyant comme la sirène déchue que j’étais vers un trou sans fond. Le souffle me manqua. Trop loin, le chemin… Beaucoup trop loin. Mon cœur lâcha prise dans cette douce étreinte ; il céda enfin.

 Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnonEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

18 septembre 2014

La mort, cette illusion

 Nous avons peur de la mort, de plonger dans ce lieu qu’on nomme le néant, d’où nul n’est revenu. Sénèquechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon disait : « Toute la vie n’est qu’un voyage vers la mort. » Tous y passent. Pauvres, riches, beaux, laids, intelligents, bêtes, pessimistes, optimistes, chanceux ou infortunés. Tous. L’ultime justice.

Certains vivent dans sa hantise, perdent la vie avant terme. Pierre Corneille écrivait que « chaque instant dans la vie est un pas vers la mort ». À quoi sert-il de marcher dans ce cas ? Peut-être devrions-nous plutôt, comme Seamus Heaney, « vivre jusqu’à notre mort », refouler l’idée de notre inéluctable fin, cesser d’avoir peur du néant, du vide éternel, lier la mort à une correspondance plutôt qu’à un terminus.

En mourant, sommes-nous morts pour toujours, ou l’existence survit-elle ?

Dans les temps anciens, à l’époque de Jésus, les esséniens, des mystiques qui erraient dans la pauvreté, la vertu et l’enseignement des révélations divines (Jean-le-Baptiste en était peut-être un, Jésus aussi), croyaient qu’au début des temps, les forces du Mal avaient emprisonné l’âme divine dans les corps, comme dans une prison, des corps corruptibles, desquels il était possible de s’affranchir en transcendant la chair pour se réapproprier son statut divin. Sous diverses variantes, plusieurs courants religieux ont repris cette conception de l’être, dont le catholicisme. Ainsi, dans ce schème, la mort du corps n’altère en rien l’âme éternelle à jamais libérée.

Nous sommes dans un monde de sensations, où chaque instant est envahi par les images, les arômes, les sons, les saveurs, les contacts. Sans répit, nos sens sont sollicités. Leur pouvoir trompe notre esprit qui nous laisse croire à la primauté de la matière, de la réalité, l’âme se voulant reléguée au rang de spectatrice. Or, la science rejoint les mystiques quant à la nature trompeuse de la réalité. Et si la réalité est chimère, la mort peut-elle en être autrement ?

Pour mourir, il faut avoir été. La vie ne pourrait-elle n’être qu’un rêve dans un univers qui nous échappe, un rêve dont la mort nous réveille ? Einstein disait : « les gens comme nous… savent que la distinction entre le passé, le présent et le futur n’est qu’une persistante illusion. » Dans Propos sur le bonheur, Alain ajoutait : « la mort est une maladie de l’imagination. »

Nous croyons à la mort parce qu’on nous a enseigné que nous allons mourir. Et qu’autour de nous, les corps meurent. Or, notre pensée est déterminée par une impression, celle que le monde existe de manière objective, indépendante de l’observateur. Cette impression est fausse ! L’espace, le temps, la matière elle-même, dépendent de celui qui les regarde. Je suis daltonien. Je ne vois pas les mêmes couleurs que vous. Mon rouge n’est pas votre rouge mais demeure le rouge pour vous et moi. Vous trouvez qu’il fait froid, l’Esquimau à vos côtés transpire, se découvre. L’aveugle ressent des choses, entend des sons, qui nous sont étrangers, à nous les voyants. La réalité dépend de l’observateur. Ce que vous ressentez en ce moment, jusqu’à votre propre corps, n’est que le fruit de votre esprit, de votre système nerveux. Il en est ainsi pour le temps et l’espace, outils de notre esprit pour rassembler les choses en un semblant de réalité.

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonDes expériences le démontrent. La réalité fluctue avec l’observation. Ainsi, quand vous l’observer, une particule projetée sur une barrière munie de deux orifices ressortira d’une des deux ouvertures sous forme particulaire, alors que si vous ne l’observez pas, espiègle, elle agira comme une onde et émergera des deux trous à la fois. La conscience agit donc sur la réalité. Autre exemple : le principe d’incertitude d’Heisenberg. Si le monde était véritablement composé de particules, nous devrions pouvoir mesurer toutes leurs propriétés. Or, la mesure simultanée de la position et de la vitesse d’une particule ne peut être absolument précise. En outre, comment expliquer l’interaction instantanée de deux particules distantes de milliers de kilomètres ? Ou comment des photons, des particules de lumière, connaissent-ils à l’avance l’agissement futur de particules jumelles distantes ? Enfin, dans un article publié dans Science en 2007, des scientifiques ont rétroactivement déterminé le comportement de photons qui étaient depuis longtemps passés à travers un filtre. On projette des photons vers une fourchette, leur donnant le choix d’agir comme une particule ou une onde. Longtemps après leur passage, à l’aveugle, des collaborateurs manipulent un interrupteur créant ou fermant des orifices de la fourchette, ce qui aurait eu un effet sur les photons si leur passage avait suivi. Eh bien, les photons, dans le passé, avaient obéi à l’instruction émise dans le futur. Étrange. C’est comme un lanceur de baseball qui a le choix entre une courbe et une rapide et qui, à chaque lancer, se soumet à la commande d’un instructeur faite le lendemain, à l’aveugle, dans l’antre de son bureau.

Quelque chose nous échappe. La réalité confond nos sens, dépasse notre entendement. Tout se passe comme si la distance et le temps n’étaient que le produit de notre esprit. En outre, aucune observation ne peut être prédite de manière absolue. Les possibilités sont multiples et chacune comporte sa propre probabilité. Dans la théorie des univers multiples, il y aurait un univers pour chaque possibilité.

Et la mort là-dedans ? Notre esprit borné et trompé par des sens limités cloître l’existence dans le temps etChat Qui Louche maykan maykan2 alain gagnon l’espace, des illusions. Dans un contexte d’une réalité fourbe et d’un univers englouti dans un nombre infini d’univers, la mort devient litigieuse, elle-même une illusion, une possibilité parmi une multitude, ce qui liait le corps à la réalité se dissipant dans l’immensité des possibles. Quelque part ailleurs, quelque chose existe toujours.

J’aime l’idée de voir mon esprit libéré de mes petits bobos, des vicissitudes du monde, à voguer dans l’éternité.

En attendant, mes yeux s’enivrent des beautés de la nature, mes papilles dégustent le bon vin et la boustifaille, j’inspire les fumets de la vie, j’écoute le gazouillis des oiseaux, je frissonne sous la caresse du vent, goûtant ainsi chaque instant de cette vie si merveilleuse et précieuse, illusoire ou pas.

Inspiré de http://www.psychologytoday.com/blog/biocentrism/201111/is-death-illusion-evidence-suggests-death-isn-t-the-end

© Jean-Marc, 2014

Notice biographique

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

16 septembre 2014

 Le vieil homme et l’enfant

Chat Qui Louche maykan alain gagnon

 Je vais vous raconter l’histoire d’un homme en quête de liberté qui est mort là où il avait choisi de finir ses jours, dans la forêt de ses ancêtres, au nord du cinquantième parallèle.

 Fier représentant du peuple montagnais du Lac Saint-Jean, cet Amérindien gardait en mémoire de profondes valeurs humaines et un respect inconditionnel pour la nature.

 Le sang qui lui coulait dans ses veines était écarlate : couleur de la passion… mâtinée de courage et d’une certaine timidité.

 Si son cœur pouvait me parler aujourd’hui, il me présenterait sans doute des cicatrices laissées par les abus de certains Blancs qui l’ont jugé à tort. Il fut traité à répétition de primitif et de paresseux. Gardant le silence, il encaissait les frustrations. Si ces gens là sont toujours vivants, je souhaite qu’ils comprennent que vivre en harmonie, c’est vivre heureux.

 Les Amérindiens pratiquaient différentes activités selon les saisons. L’hiver, les Montagnais de l’époque se dispersaient en petits groupes et partaient à la chasse. Notre vieil homme, dans son jeune temps, y participait année après année.

 C’est avec peine et misère qu’ils trappaient dans des conditions climatiques extrêmes, dormaient dehors et devaient être innovateurs pour survivre. Mon vieil ami était loin d’être lâche… Et plusieurs ont profités de ses compétences de guide et de chasseur.

 Le long voyage qui séparait les époux ne les empêchait pas de se rêver, rendant les retrouvailles des plus attendues.

 Le printemps venu, les canots d’écorces de bouleau apparaissaient sur la ligne d’horizon, au large du lac Saint-Jean. Ils étaient dirigés par les maitres trappeurs qui avironnaient avec puissance. Le panorama évoquait calme et beauté. À la vue de leur cargaison, on devinait la joie qui les habitait. Des fourrures de toutes sortes couvraient le fond de l’embarcation : martres, loutres, visons, castors, rats musqué, belettes, pécans, loups, renards et lynx.

 Comme la plupart des Montagnais, le vieil Amérindien, avait appris à vivre sur une réserve, il s’était adapté à l’enseignement des missionnaires et était devenu catholique. Ainsi s’écoulait le temps…

 Les années passèrent, l’homme comprit qu’il s’avançait vers le seuil de la mort. Il s’endormait de plus en plus, suivant en cela le rythme de la forêt qui prenait les couleurs de l’automne. Avec courage, il demanda à ses proches d’être conduit en hydravion et laissé seul à son camp, situé sur son ancien territoire de chasse. C’est à travers les eaux limpides de son lac et dans le souffle du vent qu’il voyait Dieu.

 Il prit soin d’accrocher ses mocassins à la branche d’une épinette noire pour qu’on se souvienne de lui. Enfin libre, il ferma les yeux, à jamais bordé par les couvertures de laine que sa femme avait tissées. Son corps fut retrouvé le printemps suivant.

 Le sang du défunt coule dans les veines de l’enfant que j’ai peint. Celui-ci connaît l’histoire de son arrière grand-père, il marche dans ses traces. Malgré le fait qu’il s’inquiète de son avenir, le petit Amérindien souhaite battre de nouveaux sentiers. Ce matin là, j’aurais aimé peindre un enfant tout sourire et sans crainte.

 Virginie Tanguay

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estchat qui louche maykan alain gagnon près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Individualisme et narcissisme : Abécédaire…(25)

9 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

 

 

Individualisme —  « Moi, mon besoin, ici et maintenant ! »  Encore en vogue dans les groupes de croissance.  Parfaite expression du nihilisme, de l’individualisme, du narcissisme contemporains.

Que peut-on édifier avec un tel programme ?  Tout projet, toute œuvre individuelle ou collective, toute institution, à commencer par la famille, deviennent impossibles.  C’est avec de tels slogans pavloviens que l’on fabrique lentement, mais sûrement, les esclaves de demain, qui consomment déjà par stimulus bien agencés et produiront tout ce qu’une ploutocratie planétaire voudra – et autant qu’elle le voudra.

Rupture des communautés naturelles : massification !  L’être humain n’est plus une personne qui s’épanouira en liens, à l’intérieur de projets partagés, mais un compétiteur pour ses frères et sœurs dans une vaste foire d’empoigne néolibérale d’où devrait jaillir le rêve délétère de la production/consommation triomphante.  La mort constituerait le plus puissant antidote à l’illusion des marionnettistes océdéens[1] : seule la Grande Faucheuse peut obtenir du plus léger la réflexion.  Si seulement nos thanatologues cessaient de maquiller les morts comme pour le Five O’clock Tea…

Nous sommes loin des peuples constructeurs de cathédrales.

Nous marchons vers nos chaînes, poignets tendus, en beuglant : Liberté !


[1] Penseurs de l’OCDE

 

http://maykan.wordpress.com/

 

Déesses et dieux, par Alain Gagnon… » »

18 mai 2014

Propos sur l’oubli de soi :

Un concitoyen était riche.  Il ne lui restait que deux ou trois semaines à vivre.  Un mois tout au plus.  Il s’est procuré une auto luxueuse.  Il se promenait d’une station service à l’autre, d’un centre commercial à l’autre, et à ceux qui admiraient sa dernière acquisition, il répétait : « Je l’ai payée cash ! »  Il s’agissait pourtant d’un bon citoyen, d’un homme honnête et intelligent.  Il s’était simplement oublié.  Certains diraient qu’il avait la capacité d’amasser des sous mais pas celle de la réflexion sur soi.  Possible.  Je l’ignore.  Mais l’aurait-il possédée, cette faculté, que rien dans son milieu n’aurait pu l’aider à la développer.  Le christianisme et ses explications sur les réalités spirituelles de la personne humaine a bien laissé des traces ici et là.  On retrouve parfois ces références enfouies… lorsque l’on ne sait plus quoi faire avec la vie.  Ou pour marquer certains événements de solennité : enterrements et mariages.

*

Ce matin, au centre commercial, j’ai rencontré des déesses et des dieux.  Ce qu’ils y faisaient ?  Ils se croyaient vieillis. Devant des cafés tièdes, certains noircissaient des mots-mystères, d’autres frottaient des gratteux.  Et, de temps à autre, ils se rendaient à un kiosque transparent où une préposée bien humaine acceptait leurs dollars et leur remettait des lotto-max, des minis, des quotidiennes, des tangos, des 6-49, des québec-49, des triplex, des jours-de-paye, des astros, des bancos…  Et tous ces dieux étaient bien tristes.  Une coiffeuse m’a confié : « Il y a du suicide dans l’air. Les froids de janvier… »

Quelle magicienne a obscurci leur mémoire au point qu’ils en oublient leur nature : qui ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ?

À bientôt !


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance… »

15 mars 2014

Rigor Mortis

Il a fallu que ça tombe sur lui.  Ce mal qui l’a émacié jusqu’à le rendre méconnaissable, ce mal qui, un peu plus chaque jour, le prive de son souffle.

« De fines particules de poussière toxique se sont logées dans mes poumons, Léa, et les ont blessés à un point tel qu’ils ne sont plus capables de faire correctement leur travail », lui a expliqué son grand-père.

À Léa, on ne cache rien.  Surtout pas l’appareil qui permet désormais à papi de respirer la nuit.  « Un second souffle pour ton grand-père…  Jusqu’à ce que son cœur flanche », a précisé sa grand-mère.

À Léa, on ne cache rien, pas même l’histoire de sa venue au monde saluée comme un accident de parcours dans la vie professionnelle exigeante et trépidante de ses parents.  Léa qui, tout au long de l’année scolaire, compte les jours qui la séparent des vacances qu’elle passe sur la ferme de son grand-père.  Ce grand-père que désormais elle ne quitte plus des yeux.  Car Léa et papi n’ont jamais eu besoin de beaucoup de mots pour se comprendre.  Des regards complices, des rires, des silences, des gestes, de simples petits gestes.

Hier, Léa a installé pour papi une chaise au milieu du jardin.  Pour qu’il puisse s’y reposer, le temps de reprendre son souffle, le temps d’admirer les roses en bouton qui vont bientôt éclore et les pousses de petits pois qu’elle a soigneusement attachées au treillis.

Mais aujourd’hui, il pleut.

« Ton grand-père fait la sieste.  À son réveil, vous mettrez vos manteaux de pluie et irez faire un tour au jardin », a dit sa grand-mère.  Mais on ne ment pas à Léa.  Elle a tout juste huit ans et pourtant elle sait.  Elle sait que son grand-père n’ira plus au jardin, ni aujourd’hui, ni demain.  Elle l’a deviné à la manière dont il a posé les yeux sur elle ce matin.

« Le temps se rafraîchit, je vais voir si ton grand-père a besoin d’une couverture. » Et Léa discrètement suit sa grand-mère jusqu’à la chambre et, cachée derrière la porte entrebâillée, elle risque un coup d’œil et voit : perdu au milieu du grand lit, papi, la tête renversée, la bouche grande ouverte, qui pour la toute dernière fois cherche son air.  Tenant ses mains dans les siennes, sa grand-mère incrédule hurle et supplie.

« Léa, le numéro des urgences ! »

Mais c’est loin la campagne, plus loin encore le bout du rang.  Et puis c’est long tout ce temps à attendre l’ambulance qui n’arrive pas.  Léa et sa grand-mère montent la garde devant ce corps pétrifié, comme si un froid extrême l’avait brusquement saisi du dedans comme du dehors.  Alors, pour ne pas pleurer, Léa imagine papi : il flotte au-dessus d’elle, comme une plume, une plume toute frêle qui glisse en douceur vers la lumière.

« Léa, arrête tes singeries ! »

Sa mère n’aime pas le jeu auquel elle se livre depuis un certain temps.  « À onze ans, se dit-elle, elle devrait avoir compris que la mort n’est pas un jeu. » Car Léa, chaque soir, étendue sur son lit, la bouche ouverte en un rictus, renverse la tête, inspire, expire et, le corps raidi en un spasme, ferme les yeux et attend la suite, l’étape ultime.

« …comme une plume, une plume toute frêle glissant en douceur vers la lumière… »

C’est un copain qui lui a proposé d’essayer.  D’abord le garrot, et puis une simple petite piqure dans le pli du coude… On va partir ensemble, Léa, pis j’vais te tenir la main.  T’as pas peur des piqures, Léa ? »

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique ontarienne, par Jean-François Tremblay…

9 mars 2014

Mon premier semi-marathon (réflexions éparses sur la vie et la mort)

Je n’étais pas nerveux ; non, le mot est trop faible.  J’étais terrifié.ADSC_0014

Courir un semi-marathon, c’est-à-dire 21 kilomètres.  À mes yeux, c’est énorme, voire ridicule.  Pourquoi faire cela ?

En même temps, je suis conscient que c’est bien peu de choses comparées à d’autres épreuves.  Terry Fox, par exemple, a couru l’équivalent d’un marathon par jour (42 kilomètres) pendant 143 jours consécutifs.  Et ce, avec une jambe artificielle…

Mon seul but était de terminer, me rendre jusqu’au bout, ne pas flancher.  Me prouver que j’en étais capable.

C’était le 23 février dernier – un jour avant mes 37 ans.  C’était ma façon d’affirmer au monde que je suis en vie, que j’aime la vie.  Que, comparativement à mon père décédé il y a six ans, à l’âge de 55 ans, et qui a passé la majeure partie de sa vie à s’alimenter de manière déplorable et à ne pas faire d’exercice, je suis en bonne forme et j’ai la ferme intention de demeurer en vie.  J’ai été longtemps sur la même pente dangereuse que lui, mais aujourd’hui je peux dire que j’ai complété un semi-marathon.

Je l’ai terminé en deux heures et vingt-sept minutes.  Un très mauvais temps pour tout coureur le moindrement compétitif, mais je suis fier d’avoir été au bout de l’épreuve.  Un jour, je ferai mieux.  Et un jour, je ferai un marathon complet, peut-être plusieurs.  Pour l’instant, je suis simplement heureux d’être en vie.  Grâce à ce sport, qui m’a fait perdre considérablement de poids et regagner l’estime de moi-même, de nombreuses portes se sont ouvertes – et j’ai franchi celle-ci avec fierté.

J’écris ce texte le jour de l’anniversaire du décès de mon père.  Il me manque terriblement.  Je l’aimais de tout mon cœur, et sa voix, ses conseils, sa présence me font défaut.  Chaque année, cette journée est difficile.

Et cette fois, c’est encore plus marquant pour une raison.

J’ai ouvert Facebook en me réveillant ce matin et j’ai vu la photo d’une fille dont le visage m’était vaguement familier dans une rubrique nécrologique.  Et puis, j’ai finalement allumé : cette fille, j’ai travaillé avec elle au début de février.  J’avais alors dégoté un petit emploi temporaire, et nous étions plusieurs à occuper le même travail.  Cette jeune femme, je l’avais remarquée pour son sourire radieux.  Et elle était gentille.  On a échangé quelques mots, sans plus.  Aujourd’hui, je regrette de ne pas lui avoir parlé davantage.

On m’a dit qu’il s’agissait d’un suicide.  J’ignore les détails ; j’ignore tout de sa vie.  Mais l’idée qu’il y a à peine quelques semaines, cette jeune femme de 28 ans avait toute la vie devant elle, qu’elle souriait, me parlait, et qu’aujourd’hui il ne reste plus rien de ce sourire, cela me fend le cœur.

Pendant que je courais mes 21 kilomètres le 23 février et que je vivais une certaine extase en réaffirmant mon désir de vivre, que vivait-elle de son côté à quelques jours de sa mort ?  Quelles étaient ses pensées, ses émotions ?

Ces pensées se bousculent dans ma tête.

deuil-600Je ne comprendrai jamais le suicide.  Ma joie de vivre a toujours été immense.  La vie est une chance.  Tellement de facteurs auraient pu faire en sorte que nous ne naissions pas.  La vie est une opportunité.  Il faut en tirer le meilleur.  On passe tellement de temps à se concentrer sur des choses futiles, à se préoccuper de ce qui ne le mérite pas.

Lors de l’hommage au mort pendant la récente soirée des Oscars, il était frappant de voir le nombre de jeunes gens décédés au cours de la dernière année.  J’ai tellement peur de mourir jeune.  C’est quelque chose dont je suis devenu pleinement conscient lorsque j’étais penché sur le corps sans vie de mon père, il y a six ans.  Mon père qui n’a pas su profiter pleinement de sa vie, qui a travaillé avec acharnement pour une retraite qu’il n’aura jamais connue.

Comme le chantait Ferland : « Je veux mourir ma vie, et non vivre ma mort. »  Je commence à peine à comprendre ces paroles.

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique etdecinéma. Ila fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite maintenant 432295_10151130281416193_857073040_sPeterborough.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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