Chronique de Porto…

22 août 2016

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Les mots de la bouche…

Ils sont là, serrés, grouillant, grésillant d’impatience; ils se marchent sur les pieds, jouent des coudes sans relâche pour être les premiers. Dans la gorge entonnoir, après que ta cervelle les a bien préparés, quasi-militairement, ils tressautent se hissent s’agitent dans tous les sens pour ne former qu’une boule. La boule, tantôt gonflée hardiesse, tantôt contrite de peur, monte et descend sans cesse. La salive, sapide, ne sait plus où aller. Elle connait bien l’issue mais la craint tout autant.
Un effort. Une conviction. Cela ne tue pas tu sais.

La boule, courageuse, les lâche par petits paquets emberlificotés dans le creux de ta bouche. Les voilà sur la langue désormais. Goût de méli-mélo alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec et de papier mâché. Oui, tu préférerais qu’ils sortent sur papier. Mais, que veux-tu, avec la bouche on n’écrit pas. Ta pauvre bouche n’est pas une imprimante facile.

Désormais ils se cognent à l’ivoire de tes dents. Perle contre perle. Les plus faibles seront donc mastiqués. Pas de justice ici. Ici c’est la jungle.
Gonflés d’outrecuidance, ils rebondissent sur la langue et se cognent au palais, nuée d’insectes qui crépitent dans l’alcôve buccale.
Cela suffit. La bouche est pleine. Ils ont peur, pauvres petits, que ta salive les noie, les engloutisse dans l’ombre, les ravale.
Les dents. La salive. La gorge. L’EXTÉRIEUR. Que de monstres affolants!

Allez, sois courageux. Déjà tes lèvres tremblent et laissent passer un souffle frais. Ces satanées bestioles seront bientôt libérées. Ça frissonne. Ça chatouille. Le flot promet d’être prodigieux, furieusement débordant.
Les mots sont lâchés.

Tu parles!

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.

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Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

11 avril 2016

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

par Clémence Tombereau

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable : enalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec son creux un poisson est venu s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

20 octobre 2015

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable: en son creux un poisson est venu

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Marc Sambi

s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.

(Merci de nous visiter.  Je vous invite à visiter également le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche 1 : http://maykan.wordpress.com/)


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

29 septembre 2015

(La première chronique que Clémence Tombereau a publiée au Chat. A.G.)

La ville grise

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

28 mai 2015

La ville grise

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Rétrospective : Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

11 janvier 2015

L’allégorie du tonneau

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIls vivent dans un gigantesque tonneau, imbibé de l’odeur tenace et sapide du vin. Ce parfum liquoreux suffit à les enivrer un peu plus chaque jour. L’air est pour eux une source d’ébriété perpétuelle, à la saveur boisée, et le moult de raisin se mélange à leur sang. Si bien que lorsque l’un d’eux se blesse par malheur, les autres accourent, faisant preuve d’une charité particulière qui consiste à boire un sang au goût vineux de vieux chêne.
Quelques-uns lèchent les parois du tonneau, leur langue frémissant de l’ivre humidité. Ils coulent des jours heureux, passés pour la plupart à explorer sans fin toutes les voies artistiques. Saouls, ils créent, comme ils respirent. Des tableaux, des musiques, des poèmes, des sculptures : la moindre parcelle de temps est occupée par le dépassement du réel sur différents supports.

L’un des hommes, un jour, ose ôter le petit bouchon sur l’une des parois. Il place son œil dans le trou et voit l’autre face du monde. Des êtres semblables à eux, qui s’agitent, qui courent, crient, pleurent, rient fort. L’envie de nouveauté saisit l’homme curieux.
Il décide alors de sortir du tonneau, d’aller à la rencontre de ces autres qui semblent vivre autant. Soucieux de leur montrer ce que son peuple fait, il prend dans son bagage des toiles, une lyre, des poèmes, et part le cœur vaillant, non sans avoir humé une dernière fois la moiteur enivrante.
Ceux qui restent, prudents, remettent le bouchon et continuent leur vie d’ivrognes involontaires.

Le temps passe et un jour, l’aventurier revient. Méconnaissable, les mains vides. Son visage tuméfié effraie ses frères. Après l’avoir soigné, ils l’écoutent, apeurés.

Sur l’autre face du monde, il a montré son art. Avant, il a dû réussir à arrêter quelques personnes, car là-bas tout le monde court, tout le temps, sans forcément savoir après quoi. Ces autres hommes ont jeté un regard excédé sur ses toiles, l’ont écouté chanter sans apprécier, et le son de sa lyre les faisait bailler. Après quelques instants de ces démonstrations, l’impatience les gagna.

« Ce que tu fais là, ma foi, n’est pas désagréable, mais à quoi cela sert ? »
Dépité, et en manque de son odeur d’ivresse, l’homme du tonneau leur dit que cela ne sert à rien, juste à être agréable, comme le chant des chat qui louche maykan alain gagnon francophonieoiseaux ou la couleur d’une fleur. Les autres se déridèrent alors, avant d’éclater de rire. Ils lui apprirent que les fleurs et les oiseaux n’existaient plus chez eux, et que l’agréable n’était pas pour eux un besoin vital. Ils avaient entendu parler du vin, interdit depuis longtemps, car néfaste. Alors que l’exilé tentait de leur expliquer les atouts du plaisir, ils finirent par s’énerver drôlement et le firent taire à coups de poing dans le ventre. Le seul plaisir pour eux jaillissait de la violence.

L’aventurier déçu retourna au tonneau et se fit la promesse de ne jamais en sortir. Rester ivre.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto… (2)

9 décembre 2014

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

par Clémence Tombereau

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable: en son creux un poisson est venu

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Marc Sambi

s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


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