Chronique de Porto…

22 août 2016

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Les mots de la bouche…

Ils sont là, serrés, grouillant, grésillant d’impatience; ils se marchent sur les pieds, jouent des coudes sans relâche pour être les premiers. Dans la gorge entonnoir, après que ta cervelle les a bien préparés, quasi-militairement, ils tressautent se hissent s’agitent dans tous les sens pour ne former qu’une boule. La boule, tantôt gonflée hardiesse, tantôt contrite de peur, monte et descend sans cesse. La salive, sapide, ne sait plus où aller. Elle connait bien l’issue mais la craint tout autant.
Un effort. Une conviction. Cela ne tue pas tu sais.

La boule, courageuse, les lâche par petits paquets emberlificotés dans le creux de ta bouche. Les voilà sur la langue désormais. Goût de méli-mélo alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec et de papier mâché. Oui, tu préférerais qu’ils sortent sur papier. Mais, que veux-tu, avec la bouche on n’écrit pas. Ta pauvre bouche n’est pas une imprimante facile.

Désormais ils se cognent à l’ivoire de tes dents. Perle contre perle. Les plus faibles seront donc mastiqués. Pas de justice ici. Ici c’est la jungle.
Gonflés d’outrecuidance, ils rebondissent sur la langue et se cognent au palais, nuée d’insectes qui crépitent dans l’alcôve buccale.
Cela suffit. La bouche est pleine. Ils ont peur, pauvres petits, que ta salive les noie, les engloutisse dans l’ombre, les ravale.
Les dents. La salive. La gorge. L’EXTÉRIEUR. Que de monstres affolants!

Allez, sois courageux. Déjà tes lèvres tremblent et laissent passer un souffle frais. Ces satanées bestioles seront bientôt libérées. Ça frissonne. Ça chatouille. Le flot promet d’être prodigieux, furieusement débordant.
Les mots sont lâchés.

Tu parles!

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

11 avril 2016

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

par Clémence Tombereau

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable : enalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec son creux un poisson est venu s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

20 octobre 2015

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable: en son creux un poisson est venu

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Marc Sambi

s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.

(Merci de nous visiter.  Je vous invite à visiter également le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche 1 : http://maykan.wordpress.com/)


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

29 septembre 2015

(La première chronique que Clémence Tombereau a publiée au Chat. A.G.)

La ville grise

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présentera bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

28 mai 2015

La ville grise

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présentera bimensuellement une chronique.


Rétrospective : Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

11 janvier 2015

L’allégorie du tonneau

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIls vivent dans un gigantesque tonneau, imbibé de l’odeur tenace et sapide du vin. Ce parfum liquoreux suffit à les enivrer un peu plus chaque jour. L’air est pour eux une source d’ébriété perpétuelle, à la saveur boisée, et le moult de raisin se mélange à leur sang. Si bien que lorsque l’un d’eux se blesse par malheur, les autres accourent, faisant preuve d’une charité particulière qui consiste à boire un sang au goût vineux de vieux chêne.
Quelques-uns lèchent les parois du tonneau, leur langue frémissant de l’ivre humidité. Ils coulent des jours heureux, passés pour la plupart à explorer sans fin toutes les voies artistiques. Saouls, ils créent, comme ils respirent. Des tableaux, des musiques, des poèmes, des sculptures : la moindre parcelle de temps est occupée par le dépassement du réel sur différents supports.

L’un des hommes, un jour, ose ôter le petit bouchon sur l’une des parois. Il place son œil dans le trou et voit l’autre face du monde. Des êtres semblables à eux, qui s’agitent, qui courent, crient, pleurent, rient fort. L’envie de nouveauté saisit l’homme curieux.
Il décide alors de sortir du tonneau, d’aller à la rencontre de ces autres qui semblent vivre autant. Soucieux de leur montrer ce que son peuple fait, il prend dans son bagage des toiles, une lyre, des poèmes, et part le cœur vaillant, non sans avoir humé une dernière fois la moiteur enivrante.
Ceux qui restent, prudents, remettent le bouchon et continuent leur vie d’ivrognes involontaires.

Le temps passe et un jour, l’aventurier revient. Méconnaissable, les mains vides. Son visage tuméfié effraie ses frères. Après l’avoir soigné, ils l’écoutent, apeurés.

Sur l’autre face du monde, il a montré son art. Avant, il a dû réussir à arrêter quelques personnes, car là-bas tout le monde court, tout le temps, sans forcément savoir après quoi. Ces autres hommes ont jeté un regard excédé sur ses toiles, l’ont écouté chanter sans apprécier, et le son de sa lyre les faisait bailler. Après quelques instants de ces démonstrations, l’impatience les gagna.

« Ce que tu fais là, ma foi, n’est pas désagréable, mais à quoi cela sert ? »
Dépité, et en manque de son odeur d’ivresse, l’homme du tonneau leur dit que cela ne sert à rien, juste à être agréable, comme le chant des chat qui louche maykan alain gagnon francophonieoiseaux ou la couleur d’une fleur. Les autres se déridèrent alors, avant d’éclater de rire. Ils lui apprirent que les fleurs et les oiseaux n’existaient plus chez eux, et que l’agréable n’était pas pour eux un besoin vital. Ils avaient entendu parler du vin, interdit depuis longtemps, car néfaste. Alors que l’exilé tentait de leur expliquer les atouts du plaisir, ils finirent par s’énerver drôlement et le firent taire à coups de poing dans le ventre. Le seul plaisir pour eux jaillissait de la violence.

L’aventurier déçu retourna au tonneau et se fit la promesse de ne jamais en sortir. Rester ivre.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto… (2)

9 décembre 2014

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

par Clémence Tombereau

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable: en son creux un poisson est venu

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Marc Sambi

s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto…

17 octobre 2014

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Les mots de la bouche…

Ils sont là, serrés, grouillant, grésillant d’impatience; ils se marchent sur les pieds, jouent des coudes sans relâche pour être les premiers. Dans la gorge entonnoir, après que ta cervelle les a bien préparés, quasi-militairement, ils tressautent se hissent s’agitent dans tous les sens pour ne former qu’une boule. La boule, tantôt gonflée hardiesse, tantôt contrite de peur, monte et descend sans cesse. La salive, sapide, ne sait plus où aller. Elle connait bien l’issue mais la craint tout autant.
Un effort. Une conviction. Cela ne tue pas tu sais.

La boule, courageuse, les lâche par petits paquets emberlificotés dans le creux de ta bouche. Les voilà sur la langue désormais. Goût de méli-mélo chat qui louche maykan alain gagnon francophonie et de papier mâché. Oui, tu préférerais qu’ils sortent sur papier. Mais, que veux-tu, avec la bouche on n’écrit pas. Ta pauvre bouche n’est pas une imprimante facile.

Désormais ils se cognent à l’ivoire de tes dents. Perle contre perle. Les plus faibles seront donc mastiqués. Pas de justice ici. Ici c’est la jungle.
Gonflés d’outrecuidance, ils rebondissent sur la langue et se cognent au palais, nuée d’insectes qui crépitent dans l’alcôve buccale.
Cela suffit. La bouche est pleine. Ils ont peur, pauvres petits, que ta salive les noie, les engloutisse dans l’ombre, les ravale.
Les dents. La salive. La gorge. L’EXTÉRIEUR. Que de monstres affolants!

Allez, sois courageux. Déjà tes lèvres tremblent et laissent passer un souffle frais. Ces satanées bestioles seront bientôt libérées. Ça frissonne. Ça chatouille. Le flot promet d’être prodigieux, furieusement débordant.
Les mots sont lâchés.

Tu parles!

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto…

14 octobre 2014

Porto, encore…

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Clémence Tombereau

Nous parlerons de la ville. Nous ne parlerons pas des hommes. Les hommes passent et décorent, de leur main, de leur cœur. Les hommes ne sont pas pierres, et encore moins villes. Ils en sont la raison d’être, cela suffit. Par la suite elle leur échappe, gagne son autonomie sourde, grouille de ses entrailles, découvre sa vie de femme.

Nous parlerons de la ville. Façades qui déchiquètent amoureusement le ciel et le brouillard, qui surgissent comme des monstres aux dents acérées, affamées. Pierres comme du basalte pareilles à des falaises.

Nous parlerons de la ville. C’est elle qui palpite. Tendez votre oreille. Ça sourd, ça bruisse, et même le silence a le droit de cité.

Le fleuve fait naitre la ville, les monuments ourlent sa bouche en une cosmétique déconstruite. Les rives sont investies d’un amour tragiquement platonique; aussi quelques ponts sont venus, ça et là, enjamber le miroir polychrome de l’eau.

Le pont de ferraille, tour Eiffel allongée, étend sa longue jambe grise hérissée de mil croisillons métalliques.

Allons sur l’autre rive. Gaia. Gaia n’est pas Porto mais son meilleur point de vue. La distance transforme les habitats humains en maisons de chat qui louche maykan alain gagnon francophoniepoupées. Façades étriquées, colorées et bancales, aux balcons minuscules qui plient sous leur poids, fragiles suspensions. La vie des poupées est décelable au linge gonflé d’azur qui flotte aux fenêtres, voiles de bateaux qui ne partent jamais. On devine aisément les poupées qui s’agitent, fument une cigarette le soir sur le balcon. Les poupées vont et viennent, vivent et meurent, puis passent le relais à de plus jeunes poupées.

Une silhouette féline parfois s’imprime sur les murs décrépis. Le chat zieute les mouettes qui le narguent bruyamment.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

12 octobre 2014

La ville grise

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, chat qui louche maykan alain gagnon francophoniemuraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présentera bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto…

18 août 2014

Porto, encore…

Clémence Tombereau

Nous parlerons de la ville. Nous ne parlerons pas des hommes. Les hommes passent et décorent, de leur main, de leur cœur. Les hommes ne sont pas pierres, et encore moins villes. Ils en sont la raison d’être, cela suffit. Par la suite elle leur échappe, gagne son autonomie sourde, grouille de ses entrailles, découvre sa vie de femme.

Nous parlerons de la ville. Façades qui déchiquètent amoureusement le ciel et le brouillard, qui surgissent comme des monstres aux dents acérées, affamées. Pierres comme du basalte pareilles à des falaises.

Nous parlerons de la ville. C’est elle qui palpite. Tendez votre oreille. Ça sourd, ça bruisse, et même le silence a le droit de cité.

Le fleuve fait naitre la ville, les monuments ourlent sa bouche en une cosmétique déconstruite. Les rives sont investies d’un amour tragiquement platonique; aussi quelques ponts sont venus, ça et là, enjamber le miroir polychrome de l’eau.

Le pont de ferraille, tour Eiffel allongée, étend sa longue jambe grise hérissée de mil croisillons métalliques.

Allons sur l’autre rive. Gaia. Gaia n’est pas Porto mais son meilleur point de vue. La distance transforme les habitats humains en maisons de poupées. Façades étriquées, colorées et bancales, aux balcons minuscules qui plient sous leur poids, fragiles suspensions. La vie des poupées est décelable au linge gonflé d’azur qui flotte aux fenêtres, voiles de bateaux qui ne partent jamais. On devine aisément les poupées qui s’agitent, fument une cigarette le soir sur le balcon. Les poupées vont et viennent, vivent et meurent, puis passent le relais à de plus jeunes poupées.

Une silhouette féline parfois s’imprime sur les murs décrépis. Le chat zieute les mouettes qui le narguent bruyamment.

 

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto…

6 août 2014

La ville grise

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présentera bimensuellement une chronique.


Rétrospective : Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…*

13 novembre 2013

(Nul ne sait comme Clémence chanter la mélancolie et la poésie du banal quotidien…  Parfois par une musique douce, parfois par des mots acides.  C’est par le café qu’elle nous y mène ici. AG)

Dans l’auréole blafarde de la cuisine, il met en route la machine à café. Une de ces machines à la mode qui font la fierté des vrais amateurs de café. Au prix de la capsule d’arabica il y a de quoi être fier en effet.
Odeur forte et chaude, bruit de percolateur. La symphonie continue. Une journée semblable aux autres s’enclenche, aussi mécaniquement que cette satanée machine. Pendant qu’il savoure le breuvage, Victor a l’esprit dans la brume; il ne se concentre que sur le goût de la mixture fumante qui descend dans son œsophage. Doucement il s’éveille. Le matin, il est muet et ne calcule rien. Seulement le café, le goût et la chaleur. A la dernière goutte avalée, il quitte la peau du zombi en sommeil et redevient un être humain. Un être humain de mauvaise humeur. Il amorce un sourire en pensant à la soirée qui l’attend.

Il va à la terrasse de sa cuisine, ouvre la porte vitrée et allume une cigarette. Comme tous les matins il fait instinctivement un geste de la main au voisin d’en face, qui fume aussi. Il ne sait rien de lui mais éprouve une profonde sympathie pour ce compagnon matinal et silencieux. Ils doivent avoir le même âge tous les deux. Le même mode de vie: l’autre fume aussi après son café, avant d’aller travailler.
Victor se demande si ce voisin hait autant que lui les matins. A voir la tronche qu’il arbore il faut croire que oui. Elle est curieuse, cette intimité qui s’instaure entre deux êtres qui ne se connaissent pas. Elle est honnête, sans attente, dénuée des fioritures de la convention sociale.
Rien ne les oblige à se saluer ainsi: ils pourraient s’ignorer dignement, personne n’en pâtirait. Mais non: un lien invisible et ténu, une connivence innée les pousse à se saluer. Ce geste pourtant anodin les sort tous les deux de leur solitude au point du jour. Lequel a commencé à saluer l’autre? Victor l’ignore: il a l’impression que ce signe de la main existe depuis toujours. Qu’il était là même avant eux, autonome et éternel.
Leurs mégots s’écrasent en même temps. Même si ce n’est pas le cas, on dirait qu’ils font exprès, qu’ils chronomètrent leurs actes pour les rendre jumeaux. Il s’agit juste d’une routine commune, universelle presque.
Chacun referme sa porte-fenêtre pour retourner à sa vie. Le claquement des vitres fait fuir les pigeons sales qui rôdent sur les terrasses, spectateurs aux yeux ronds des réveils gris de l’humain.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…**

7 novembre 2013

Le vieux dans l’oreille…

Tête sur l’oreiller, tu cherches le repos comme d’autres un sens à leur vie. Sur le fond noir de tes paupières, de drôles d’images abstraites palpitent clignotent s’agitent dans tous les sens à la manière d’étourneaux fous qui jamais ne se posent. Ça valse ça tressaillit. Des points colorés se croient psychédéliques. Des points colorés se prennent pour des idées sautillantes, incohérentes, errantes. Bonjour le calme.
Mais le pire est -comme toujours- à venir. Tu ne le veux pas, ne l’a pas convié.
Badam! Le festival commence.
Badam! Badam!
Il est là. Le vieux avec sa canne.
Niché dans le fin fond de ton oreille folle, le vieux commence sa marche. Le bruit est d’abord loin, comme un vieux rêve éteint qui surgit d’une broussaille de pensées confuses.
Il est en forme le vieux. Son rythme est rapide, jamais il ne fatigue. Il doit être bien petit pour passer sa vie là.
Sur la toile noire des paupières complices, tu te le représentes. Minuscule, longue barbe, visage comme une vieille pomme, bouche inexistante, vêtements sans couleurs, pantalon certainement en velours élimé. Un sourire, enfin, une grimace sympa. Il s’en fout d’être vieux. Il ne mourra qu’avec toi. Coriace le vieux.
Badam! Badam!
Tu es adulte maintenant. Tu veux bien croire, du moins faire semblant de croire, que ce battement dans l’oreille n’est que le fruit de pulsations sanguines. Qu’importe, tu ne peux t’empêcher. Il a bond dos le sang. Il a bon dos le cœur. Toi tu sais la vérité. Cette histoire de sang qui pulse, c’est pour rassurer les gens. Toi tu sais qu’on a tous un vieux dans notre oreille. Il clopine avec sa canne, on ne l’entend pas tout le temps. Seulement quand on essaie de n’avoir plus de pensée. Il se pointe. Toujours en rythme, infatigable, il arpente les circonvolutions labyrinthiques de nos douces oreilles en volutes.
Il est juste le temps de notre vie qui passe. Tant qu’il marche, tout va bien.
Badam! Badam!
Peut-être qu’après ta mort toi aussi tu deviendras un vieux d’oreille. Si possible d’une jolie fille.
Être une pulsation.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Rétro* : Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

10 août 2013

Les mots de la bouche…

Ils sont là, serrés, grouillant, grésillant d’impatience; ils se marchent sur les pieds, jouent des coudes sans relâche pour être les premiers. Dans la gorge entonnoir, après que ta cervelle les a bien préparés, quasi-militairement, ils tressautent se hissent s’agitent dans tous les sens pour ne former qu’une boule. La boule, tantôt gonflée hardiesse, tantôt contrite de peur, monte et descend sans cesse. La salive, sapide, ne sait plus où aller. Elle connait bien l’issue mais la craint tout autant.
Un effort. Une conviction. Cela ne tue pas tu sais.

La boule, courageuse, les lâche par petits paquets emberlificotés dans le creux de ta bouche. Les voilà sur la langue désormais. Goût de méli-mélo et de papier mâché. Oui, tu préférerais qu’ils sortent sur papier. Mais, que veux-tu, avec la bouche on n’écrit pas. Ta pauvre bouche n’est pas une imprimante facile.

Désormais ils se cognent à l’ivoire de tes dents. Perle contre perle. Les plus faibles seront donc mastiqués. Pas de justice ici. Ici c’est la jungle.
Gonflés d’outrecuidance, ils rebondissent sur la langue et se cognent au palais, nuée d’insectes qui crépitent dans l’alcôve buccale.
Cela suffit. La bouche est pleine. Ils ont peur, pauvres petits, que ta salive les noie, les engloutisse dans l’ombre, les ravale.
Les dents. La salive. La gorge. L’EXTÉRIEUR. Que de monstres affolants!

Allez, sois courageux. Déjà tes lèvres tremblent et laissent passer un souffle frais. Ces satanées bestioles seront bientôt libérées. Ça frissonne. Ça chatouille. Le flot promet d’être prodigieux, furieusement débordant.
Les mots sont lâchés.

Tu parles!

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Rétrospective : Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

4 février 2013

Le moindre des mondes…

Approche-toi des momies. De toute façon elles ne te verront pas. Pose ta main sur leur peau parchemin. Concentre-toi. Au début tu ne sentiras rien, un soupçon peut-être. La peau est fraiche, sèche. Appuie ta main. Sur la poitrine. Tu sens ? Cette palpitation est si légère que tu crois l’avoir imaginée. Elle est là, tapie dans le corps mort.

Qu’aurais-tu fait à leur place ? La même chose, n’en doute jamais. Tu n’as aucune supériorité. Les charmes de la chose auraient agi sur toi aussi. Tu te serais enroulé dans leur confort. Tu aurais même payé drôlement cher pour goûter au plaisir de la vie par le casque.

Approche-toi. Laisse la technologie t’enlacer. On y est tellement bien. Tu remarqueras que le grésillement, désormais, est inaudible. Cela est mieux.

Dehors, dans ce dehors mort, décharné, vidé de tout, les lueurs du crépuscule sont d’autant plus belles que personne ne les regarde. Les vraies merveilles n’ont pas de spectateurs. Et puis, les crépuscules, si tu les voyais dans l’autre vie, si tu les voyais ! Cela est tellement bien fait.

Au début il y avait quelques lacunes : la virtualité était terne. Il s’agissait d’images plates, comme au cinéma, les sensations en plus. Les teintes se sont diversifiées, les trois dimensions sont arrivées et tout était là, sur un plateau, dans un casque. Les yeux n’y croyaient pas. Les yeux étaient nos cœurs. Affolés, palpitants, ils tressaillaient de joie face au spectacle, comme des enfants devant le sapin gorgé de cadeaux. Nos yeux comme des bambins qu’on leurre avec un vieux mythe. Ils sont tombés dans le panneau sans même avoir mal, le cortège des sens cosmétisant le tout.

Approche. Dehors ils sont momies. Sous la peau ils sont fous.

Tu pleures sans t’en rendre compte. Tu te dis que. Un jour. Peut-être. Peut-être que la révolution sera de retourner à la vraie vie. Il sera trop tard mon ami. Nos cerveaux formatés, nos corps ridiculement inutiles ne supporteront pas le choc d’un retour au naturel. Cela n’est pas triste. Cela « est » seulement, ou du moins essaie d’être.

Les hommes l’ont bien voulu. Les hommes l’ont bien cherché. Tu sais, ils en avaient peut-être marre, à la fin, de n’être que des hommes. Être des momies est plus original, on ne sait plus très bien.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Rétrospective : Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

4 janvier 2013

Rideau !

Le rideau était lourd et opaque, de cette couleur qu’ont les choses vieilles. Une non-couleur, comme la poussière est une non-fleur. On pourrait dire qu’il avait, dans le temps, été bleu. On devinerait presque quelques traces azurées, sans savoir réellement s’il s’agirait là d’un souvenir coriace ou d’un effet du temps.

Le rideau était lourd, seule certitude. Quant à son opacité, il se peut qu’elle soit due à la saleté de l’air. On rêverait alors d’un rideau transparent, d’une couleur joyeuse, estivale, légère et innocente comme une chambre d’enfant. Mais cela ne s’accorderait pas à la lourdeur de l’étoffe. Non, ce rideau n’a pas pu être un jour aérien. On le soupçonne d’être fait de plomb, mêlé dans la fibre, un plomb qui lui donne un solide drapé, à la manière d’une toge sur une statue grecque. Un tissu qui ne volerait pas au moindre vent coulis. Un tissu minéral, en somme.
Le rideau était lourd. On soupçonnerait même qu’aucune main humaine ne fut assez forte pour le soulever, de ce geste énervé, mécanique, presque anxieux, ce geste qui quémande une lumière vive. On rêverait du rideau comme d’une paupière, gigantesque, théâtrale, qui se soulèverait sur un spectacle désuet mais charmant. Une sorte de vie, là-bas, derrière la vitre comme derrière un écran. Une vie loin de nous, parée par la distance de quelque teinte onirique. Une vie rêvée, forcément meilleure que celle qui est ici, tapie dans un ombrage et impuissante face à ce lourd rideau.
Le rideau était lourd, de pierre, une paupière de mort. Plus rien ne l’agite, rien ne le soulève. On se plait à penser qu’autrefois, dans un temps, tu sais, ce temps où on n’existait pas, dans ce temps noir et blanc, quelque amoureux transi guettait la fleur en fille. Un œil derrière les pans de ce mur de tissus s’enflammait à la vue de la beauté qui trottinait, bien inconsciente de son effet, vers un avenir encore brillant.

Le rideau était lourd, à la manière d’un ciel qui prépare l’orage, gonflé, gorgé de violence. On verrait dans ce rideau une sorte de spleen, opaque et pesant, étanche à tous les souffles. On soupirerait d’aise. On tendrait le bras, gourd. On actionnerait la main, automate autonome ; on empoignerait la chose. Et la chose, indolente, se laisserait faire.
Le rideau est lourd. À moins que ce ne soit nous.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

23 avril 2011

L’allégorie du tonneau

Ils vivent dans un gigantesque tonneau, imbibé de l’odeur tenace et sapide du vin. Ce parfum liquoreux suffit à les enivrer un peu plus chaque jour. L’air est pour eux une source d’ébriété perpétuelle, à la saveur boisée, et le moult de raisin se mélange à leur sang. Si bien que lorsque l’un d’eux se blesse par malheur, les autres accourent, faisant preuve d’une charité particulière qui consiste à boire un sang au goût vineux de vieux chêne.
Quelques-uns lèchent les parois du tonneau, leur langue frémissant de l’ivre humidité. Ils coulent des jours heureux, passés pour la plupart à explorer sans fin toutes les voies artistiques. Saouls, ils créent, comme ils respirent. Des tableaux, des musiques, des poèmes, des sculptures : la moindre parcelle de temps est occupée par le dépassement du réel sur différents supports.

L’un des hommes, un jour, ose ôter le petit bouchon sur l’une des parois. Il place son œil dans le trou et voit l’autre face du monde. Des êtres semblables à eux, qui s’agitent, qui courent, crient, pleurent, rient fort. L’envie de nouveauté saisit l’homme curieux.
Il décide alors de sortir du tonneau, d’aller à la rencontre de ces autres qui semblent vivre autant. Soucieux de leur montrer ce que son peuple fait, il prend dans son bagage des toiles, une lyre, des poèmes, et part le cœur vaillant, non sans avoir humé une dernière fois la moiteur enivrante.
Ceux qui restent, prudents, remettent le bouchon et continuent leur vie d’ivrognes involontaires.

Le temps passe et un jour, l’aventurier revient. Méconnaissable, les mains vides. Son visage tuméfié effraie ses frères. Après l’avoir soigné, ils l’écoutent, apeurés.

Sur l’autre face du monde, il a montré son art. Avant, il a dû réussir à arrêter quelques personnes, car là-bas tout le monde court, tout le temps, sans forcément savoir après quoi. Ces autres hommes ont jeté un regard excédé sur ses toiles, l’ont écouté chanter sans apprécier, et le son de sa lyre les faisait bailler. Après quelques instants de ces démonstrations, l’impatience les gagna.

« Ce que tu fais là, ma foi, n’est pas désagréable, mais à quoi cela sert ? »
Dépité, et en manque de son odeur d’ivresse, l’homme du tonneau leur dit que cela ne sert à rien, juste à être agréable, comme le chant des oiseaux ou la couleur d’une fleur. Les autres se déridèrent alors, avant d’éclater de rire. Ils lui apprirent que les fleurs et les oiseaux n’existaient plus chez eux, et que l’agréable n’était pas pour eux un besoin vital. Ils avaient entendu parler du vin, interdit depuis longtemps, car néfaste. Alors que l’exilé tentait de leur expliquer les atouts du plaisir, ils finirent par s’énerver drôlement et le firent taire à coups de poing dans le ventre. Le seul plaisir pour eux jaillissait de la violence.

L’aventurier déçu retourna au tonneau et se fit la promesse de ne jamais en sortir. Rester ivre.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

9 avril 2011

(Nul ne sait comme Clémence chanter la mélancolie et la poésie du banal quotidien…  Parfois par une musique douce, parfois par des mots acides.  C’est par le café qu’elle nous y mène ici. AG)

Dans l’auréole blafarde de la cuisine, il met en route la machine à café. Une de ces machines à la mode qui font la fierté des vrais amateurs de café. Au prix de la capsule d’arabica il y a de quoi être fier en effet.
Odeur forte et chaude, bruit de percolateur. La symphonie continue. Une journée semblable aux autres s’enclenche, aussi mécaniquement que cette satanée machine. Pendant qu’il savoure le breuvage, Victor a l’esprit dans la brume; il ne se concentre que sur le goût de la mixture fumante qui descend dans son œsophage. Doucement il s’éveille. Le matin, il est muet et ne calcule rien. Seulement le café, le goût et la chaleur. A la dernière goutte avalée, il quitte la peau du zombi en sommeil et redevient un être humain. Un être humain de mauvaise humeur. Il amorce un sourire en pensant à la soirée qui l’attend.

Il va à la terrasse de sa cuisine, ouvre la porte vitrée et allume une cigarette. Comme tous les matins il fait instinctivement un geste de la main au voisin d’en face, qui fume aussi. Il ne sait rien de lui mais éprouve une profonde sympathie pour ce compagnon matinal et silencieux. Ils doivent avoir le même âge tous les deux. Le même mode de vie: l’autre fume aussi après son café, avant d’aller travailler.
Victor se demande si ce voisin hait autant que lui les matins. A voir la tronche qu’il arbore il faut croire que oui. Elle est curieuse, cette intimité qui s’instaure entre deux êtres qui ne se connaissent pas. Elle est honnête, sans attente, dénuée des fioritures de la convention sociale.
Rien ne les oblige à se saluer ainsi: ils pourraient s’ignorer dignement, personne n’en pâtirait. Mais non: un lien invisible et ténu, une connivence innée les pousse à se saluer. Ce geste pourtant anodin les sort tous les deux de leur solitude au point du jour. Lequel a commencé à saluer l’autre? Victor l’ignore: il a l’impression que ce signe de la main existe depuis toujours. Qu’il était là même avant eux, autonome et éternel.
Leurs mégots s’écrasent en même temps. Même si ce n’est pas le cas, on dirait qu’ils font exprès, qu’ils chronomètrent leurs actes pour les rendre jumeaux. Il s’agit juste d’une routine commune, universelle presque.
Chacun referme sa porte-fenêtre pour retourner à sa vie. Le claquement des vitres fait fuir les pigeons sales qui rôdent sur les terrasses, spectateurs aux yeux ronds des réveils gris de l’humain.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Porto… par Clémence Tombereau…

12 mars 2011

Le vieux dans l’oreille…

Tête sur l’oreiller, tu cherches le repos comme d’autres un sens à leur vie. Sur le fond noir de tes paupières, de drôles d’images abstraites palpitent clignotent s’agitent dans tous les sens à la manière d’étourneaux fous qui jamais ne se posent. Ça valse ça tressaillit. Des points colorés se croient psychédéliques. Des points colorés se prennent pour des idées sautillantes, incohérentes, errantes. Bonjour le calme.
Mais le pire est -comme toujours- à venir. Tu ne le veux pas, ne l’a pas convié.
Badam! Le festival commence.
Badam! Badam!
Il est là. Le vieux avec sa canne.
Niché dans le fin fond de ton oreille folle, le vieux commence sa marche. Le bruit est d’abord loin, comme un vieux rêve éteint qui surgit d’une broussaille de pensées confuses.
Il est en forme le vieux. Son rythme est rapide, jamais il ne fatigue. Il doit être bien petit pour passer sa vie là.
Sur la toile noire des paupières complices, tu te le représentes. Minuscule, longue barbe, visage comme une vieille pomme, bouche inexistante, vêtements sans couleurs, pantalon certainement en velours élimé. Un sourire, enfin, une grimace sympa. Il s’en fout d’être vieux. Il ne mourra qu’avec toi. Coriace le vieux.
Badam! Badam!
Tu es adulte maintenant. Tu veux bien croire, du moins faire semblant de croire, que ce battement dans l’oreille n’est que le fruit de pulsations sanguines. Qu’importe, tu ne peux t’empêcher. Il a bond dos le sang. Il a bon dos le cœur. Toi tu sais la vérité. Cette histoire de sang qui pulse, c’est pour rassurer les gens. Toi tu sais qu’on a tous un vieux dans notre oreille. Il clopine avec sa canne, on ne l’entend pas tout le temps. Seulement quand on essaie de n’avoir plus de pensée. Il se pointe. Toujours en rythme, infatigable, il arpente les circonvolutions labyrinthiques de nos douces oreilles en volutes.
Il est juste le temps de notre vie qui passe. Tant qu’il marche, tout va bien.
Badam! Badam!
Peut-être qu’après ta mort toi aussi tu deviendras un vieux d’oreille. Si possible d’une jolie fille.
Être une pulsation.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


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