Polar, une nouvelle de Jean-Pierre Vidal…

12 juin 2017

Polar (or Who dunit in the Shades)

 En courant, je revois le corps. Enfin, ce qu’il en reste. Parce qu’on l’avait passé par le genre d’outil qui ne chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonlaisse pas grand-chose. Pas grand-chose, mais tout juste assez pour voir que ça avait dû faire mal. Exagérément. Dame, le travail à chaud à la tronçonneuse, c’est pas de la chatouille thaïlandaise, et ce que ça laisse par terre, sur les murs et même au plafond, c’est pas du bran de scie.

 Et le p’tit gars qui court devant moi comme un lapin, c’est sans doute lui qu’a fait le coup. Ça m’a coûté trois mois de planque pour en être à peu près sûr, ouais, à peu près, trois mois à faire le poireau, à me geler les radicelles, à jouer les vitres de serre, à me fondre au terreau. Trois mois dont le souvenir me fait gonfler plus fort mes poumons pas très nets, pousser sur mes jambes un rien flageolpinces. Trois mois, bon Dieu ! Je l’aurai, le salaud.

 Penser au corps, ça rend plus rage. Et le chat ! Comment peut-on faire ça à un animal ? Les humains, passe encore. Ils paient pour leurs péchés, c’est dans la Bible. Mais un pauvre Felis silvestris catus qui d’mandait qu’à couler sa félicité ronronnante et craouante sur quelque coussin doux ! Avec un fer à souder, pauv’ bête !

 Tu t’en sortiras pas comme ça, mon p’tit gars, j’suis pas gambette d’airain, mais j’ai encore du tonus. Oh ! tu peux bien zigzaguer entre les passants, t’arranger pour qu’y ait toujours une mémère, un enfant, un vioque, la terre entière entre toi et moi, je t’aurai. Et sans flingue, à part ça. Faut pas tirer dans la rue de nos jours : ça fait désordre.

 Ah, si c’était Lionel qu’était à ma place, t’aurais pas fait long feu. Formés aux jeux vidéo, les jeunes flics. Y font dans l’réflexe, pas dans l’détail ni la dentelle. Y vous découpent vite fait à l’Uzi, sans vraiment suivre le pointillé.

 Avant, des crimes comme ça, c’était pas compliqué, c’était un dingue ou la pègre. Un amateur complètement sauté ou au contraire, un professionnel qui faisait ça sans passion, parce qu’on lui avait dit de faire un exemple et que parfois, c’est pas la mort qui fait le plus peur. Mais maintenant, allez savoir…

 J’t’aurai, p’tit gars.

 Enfin, j’dis p’tit gars, mais la silhouette fluette qui gagne du terrain sur moi, la vache ! c’est p’têt’ aussi bien celle d’une femme, après tout. De nos jours, tout le monde est capable de tout. Et depuis qu’les femmes font dans l’métier non traditionnel, comme y disent, on peut compter sur un paquet d’entre elles pour savoir jouer du fer à souder et de la tronçonneuse. Sans compter qu’maintenant on vous fait des modèles légers, légers.

 Quel qu’il soit, j’vais l’alpaguer. Il le faut. Peux pas laisser passer ça.

 Mais il ou elle est dans la joyeuse vingtaine et j’viens juste d’attraper cinquante balais.

 ***

 La théière est sur la table. C’est une table ronde, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs, où des objets incertains ont laissé des traces luisantes, demi-cercles brisés, carrés auxquels il manque un côté, triangles éventrés, taches furtives, simples points. Au centre, un carré de verre épais tient lieu de dessous-de-plat : son dessin, que cache presque entièrement la théière, est cependant suffisamment explicite dans ses parties visibles. Après avoir humé la bonne odeur de verveine qui monte de la théière fumante, Agatha ramène un peu son châle sur ses épaules, coule un regard ému vers le persan qui vient de lever la tête au léger crissement du fauteuil roulant de la vieille dame, et arrête sa mécanique un peu grinçante devant l’autre table, rectangulaire, qui lui sert de bureau. Elle écoute un moment, en penchant un peu la tête vers la radio, le menuet de Boccherini qui lui rappelle tant son vieil Albert et le pas de danse qu’en l’entendant il esquissait toujours. Sur la cheminée où crépite un confortable brasier, dans un cadre doré un peu passé, Albert lui sourit sous son casque de bobby.

 Dans un soupir, elle a repris son crayon. Elle barre soigneusement Lionel d’un croisillon d’encre acharné et met à la place Albert. Elle n’a jamais su se servir du correcteur liquide. Son éditeur se débrouillera avec ça. Encore beau qu’à son âge, elle n’écrive pas encore à la main ! Puis, elle entreprend de trouver le mot Uzi dans son dictionnaire. C’est bien ce qu’elle pensait.

***

…and the old men in wheelchairs know

that Matilda’s the defendant, she killed about a hundred

and she follows wherever you may go

waltzing Matilda, waltzing Matilda, you’ll go waltzing

Matilda with me

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJ’arrête Tom Waits, je caresse un peu Sibylle qui, depuis que son vieux compagnon s’est fait écraser, vient de plus en plus me trouver quand j’écris ; je finis mon verre et je n’ai plus, moi, qu’à répondre oui d’un doigt sur la souris, quand la machine me demande  : « Enregistrer les modifications avant de fermer ? »

 Demain, Agatha se remettra au travail et l’inspecteur reprendra sa course.

(Nouvelle tirée du recueil Petites morts et autres contrariétés, Éditions de la Grenouillère, 2011.)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).jp1

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Réductionnisme et laïcisme : Abécédaire… par Alain Gagnon

8 mars 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Réductionnisme — C’est un miroir brisé que la société présente au citoyen.  Un miroir qui le tronque ou, au mieux, le segmente : le refuse comme totalité.  Lachat qui louche maykan maykan2 alain gagnon liberté de culte et la séparation des Églises et de l’État nous honorent.  (Et il nous faut aussi respecter ceux qui considèrent l’homme comme un agrégat temporaire et accidentel de conscience, de pulsions et de souvenirs.)  Je me hérisse toutefois, lorsque, sous prétexte de respect des libertés individuelles, on bâillonne tout le monde, on empêche chacun d’exprimer la dimension essentielle de son être.

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonÀ titre d’exemple : cette école où une enseignante du primaire arrête un enfant qui s’apprête à raconter l’histoire des Rois Mages : ce récit pourrait heurter les sensibilités non chrétiennes de certains élèves.  (Et Les contes des mille et une nuits !)  Une histoire est une histoire ; et les enfants les apprécient.  Et s’ils sont d’une autre culture, ils l’apprécieront davantage car elle sera nouvelle pour eux.

Ces scrupules laïques cachent une haine : la haine de soi, la haine de toute transcendance, les cornes du réductionnisme niveleur.  La société plurielle, c’est tout le contraire du bâillonnement : l’acceptation des différences, non leur occultation.

Lorsque le credo réductionniste doit choisir entre plusieurs voies incertaines, entre plusieurs attitudes incertaines dans la conduite des affaires humaines, il choisit immanquablement le plus petit dénominateur commun pour délimiter son projet – ce qui accorde le moins d’envergure possible à la personne.

Tout cela donne une société très drabbe.


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

16 mars 2015

Les joueurs de cartes

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Au petit matin, le brouillard se dissipait sur le lac Saint-Jean.  Louis Tremblay, chef de gare de l’hôtel Château Beemer, assistait, selon son habitude, au lever du soleil qui miroitait dans les eaux encore endormies.  Il prenait soin de regarder sa montre de poche, même s’il savait que la notion de temps était secondaire dans ce coin de pays.  Le train prenait souvent du retard, étant donné les grandes distances à parcourir.  L’écho de la machine à vapeur annonçait plusieurs minutes à l’avance l’arrivée des passagers.  Alors Louis Tremblay apparaissait sur le quai de la gare ferroviaire ; il ajustait avec soin sa cravate, jetait un dernier regard à son habit, lissait sa moustache, et c’est avec fierté qu’il prononçait son fameux discours de bienvenue aux voyageurs : « Chers visiteurs, au nom du propriétaire de l’hôtel, M. Horace Jansen Beemer, au nom des employés et en mon nom personnel, je vous souhaite un séjour inoubliable sur les rives du lac Saint-Jean.  Jusqu’à très récemment, cette mer intérieure n’était qu’une légende…  Mais vous, vous y trouverez le confort rêvé, dans un milieu unique au monde, de par sa nature sauvage et de par ses eaux prometteuses d’une pêche miraculeuse ! »

De son côté, Gérard Dubuc balayait la véranda de son magasin général.  La pancarte qui battait dans la fenêtre indiquait « Open ».  Ce monsieur Dubuc était l’homme de la situation pour dépanner tous les habitants : de la femme qui manquait de farine en plein pétrissage de pâte, à l’ouvrier qui n’avait plus de clous carrés !  Son minois sympathique et sa discrétion en faisaient quelqu’un avec qui il était agréable de jaser.  Il était apprécié de tous, le confident par excellence.  Bien accoté à son comptoir d’épinette rouge, il écoutait les mémérages sans juger.  Connaissant les histoires de chaque ménage, il n’en répétait pas un mot.  Il se contentait de vendre à ses clients ce dont ils avaient besoin.  Assurément, le magasin général était le cœur du village, un lieu de rencontre pour prendre des nouvelles.

Les journées passaient, chacun à son métier.  Le soir tombé, on se donnait rendez-vous au bar de l’hôtel pour s’amuser un peu entre amis.  On se permettait des parties de cartes bien tirées et quelques verres de cognac.

Certains soirs, un homme bizarre, à l’œil de verre et à l’accent anglais, faisait son entrée et prenait place à table.  Natif de Chicago, surnommé « Fisher » par ses amis, il était guide de pêche sur les eaux du lac.  Ses histoires coloraient les soirées.  Plusieurs de celles-ci d’ailleurs circulent encore aujourd’hui.

Notice biographique de Virginie Tanguay

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage, son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Concours au Chat Qui Louche…

31 octobre 2014

Concours au Chat Qui Louche…

Le Chat Qui Louche lance un concours ouvert à toute la Francophonie…chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Invitation

Vous êtes un auteur aguerri ou en devenir ? Peut-être serez-vous intéressé par ce concours du CQL. Chose certaine, votre participation nous intéresse.

Comment participer ?

Avant le 31 décembre 2014 à minuit, présentez un court texte de fiction (300 à 800 mots) en prose et en français à l’adresse suivante :  alain.gagnon28@videotron.ca.

On publiera les noms des gagnants le 14 février 2015 et les prix seront remis ou envoyés.

On gagne quoi ?

Premier prix : 100 $ et publication du texte dans le CQL 1, avec présentation du gagnant et commentaires du jury.

Second prix : Ouvrages des auteurs membres du jury et publication dans le CQL 1, avec présentation du lauréat et commentaires du jury.

 Membres du jury

Jean-Pierre Vidal, président

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 :chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes, Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, XYZ, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

Clémence Tombereau

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonchat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

Alain Gagnon

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livrechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

2 octobre 2014

Par une nuit d’été au poil


Ton regard fixe le ballon lumineux accroché aux étoiles. Qu’en pense ton esprit ? Tu aimerais peut-être chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonl’attraper, le faire rouler, le mordre, le dégonfler. Mais tu n’étends pas la patte. « À quoi bon ? » te dis-tu sans doute. Dans l’air frais de la nuit d’été, l’un contre l’autre, assis, moi, les jambes étendues, toi, les pattes de devant soutenant ton corps assombri par la nuit, nous, seuls au monde, nous goûtons la tranquillité du moment. Nous sommes bien.

 Je frissonne. De froid, de bonheur. Tu te tournes vers moi, braques ton regard sur cet animal qui te parle, te cajole. À quoi songes-tu quand le moment se fait magique ? Tu étends la tête, me lèches le visage, un geste simple, répugnant peut-être, mais la marque de ton indéfectible attachement. Aldous Huxley disait : « Pour son chien, tout homme est Napoléon. » Je suis ton maître, ton empereur.

 Au loin, à travers la brume hésitante, un huard appelle le mystère dans la nuit. Tu tournes la tête vers l’encre du lac, cherches la source de l’envoutement. Tu cherches à savoir, à comprendre. Ton esprit est curieux.

 Car tu n’es pas qu’un ami fidèle et loyal. Tu es intelligent. Chaque jour, tu me le démontres. Comme tes congénères, tu résous des problèmes nouveaux. Tu comprends des mots, tu reconnais des objets par leur nom. Une zone de ton cerveau reconnait les sons, décode même la voix, une zone similaire à la mienne. C’est une étude par IRM publiée dans Current Biology qui le dit. Tu es notamment habile à traiter les sons chargés d’émotions. Tu obéis aux intonations. Ah, si tu pouvais parler !

 Parfois, tu attends que je me détourne pour commettre ton méfait. Ensuite, tu t’enfuis, tu te caches. Serais-tu un être moral, ta conscience discernant le bien du mal ?

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon Et tu apprends. Si je te l’enseignais, par ton odorat 100 000 fois plus développé que le mien, tu collaborerais dans les fouilles, tu retrouverais des personnes disparues, tu sauverais des catastrophes, tu localiserais des mines dans les champs, tu aiderais les non-voyants, les personnes handicapées, tu alerterais de l’imminence d’un danger. Déjà, ami dévoué, tu aboies à l’approche d’un intrus. Certains de ta race ont même identifié de l’urine de cancéreux au travers d’échantillons de patients sains ou atteints d’autres maladies.

 Ton comportement m’est souvent étrange, à moi, ton maître, inapte à imiter tes exploits. Tu perçois des choses qui me sont inaccessibles, ton intuition est fine, tes facultés sont perçantes. Je regarde dans tes yeux. Une intelligence pure et tendre s’en dégage. Une âme sensible. Derrière ce regard se cache ce besoin désintéressé d’aimer, de m’aimer.

 Tu as des sentiments. C’est manifeste. Pourquoi s’en surprendre, en douter ? Ton système nerveux central fonctionne comme le mien. Mon noyau caudé répond à l’amour, à la nourriture, à la peur, à l’argent. Le soir, le tien engendre ton excitation à mon arrivée, il génère la crainte de la douleur, la tristesse de me voir triste. Tu ne peux me parler, mais comme le disait Victor Hugo, ton sourire est dans ta queue. Tes sauts, tes tremblements, ta posture disent tout.

 Sans le savoir, ton existence me fait du bien, me réconcilie avec le monde. Car plus je pense aux hommes, images3UOWPUWWaux bêtises humaines, plus je t’aime. Et tu es si tolérant. Tu ne me reproches jamais d’être maladroit, laid, pauvre, riche ou de t’avoir oublié. Si je m’amuse, tu t’amuses avec moi. Et chaque jour, tu me sors dehors, m’offrant l’occasion de me dégourdir et de méditer.

 Alors cette nuit, nuit de quiétude, sous l’acquiescement sélénien, je t’avoue mon bonheur de t’avoir à mes côtés. Je tends les bras, je t’enlace tendrement, et comprime tes muscles puissants, mais abandonnés de labrador.

 Bonne nuit, mon chien, mon ami.

Inspiré de : http://wamiz.com/chiens/guide/les-sentiments-du-chien-0117.html

Citations : Évène

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

1 octobre 2014

 Un après-midi de septembre de Gilles Archambault

             Au début des années 90, Gilles Archambault publiait un superbe récit sur ses relations avec sa mère : chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon francophonieUn après-midi de septembre. Avec le style qu’on lui connaît, classique, tout en nuances, l’auteur faisait un portrait très touchant de celle qui lui donna le jour.

            Au début du texte, Archambault nous dit qu’il perdit sa mère l’automne dernier, et il écrit ceci, qui est sans doute très vrai : « Quand une personne meurt, elle emporte avec elle tant de secrets qu’elle apparaît avec le temps de plus en plus impénétrable. »

            L’un des aspects les plus réussis de ce récit est la façon dont l’auteur joue avec le temps, entremêlant les souvenirs d’une époque lointaine où sa mère était jeune, tendre et belle, ceux d’une époque plus récente où elle devint femme d’âge mûr et enfin la période de l’agonie. Autre chose que j’admire, la façon qu’a l’auteur de parler de son désespoir sans véhémence, avec une retenue qui a pour figure principale la litote. Ainsi, Archambault nous apprend qu’il fut conçu avant le mariage de ses parents. Apeurée, la mère de l’écrivain, qui n’avait alors que dix-huit ans, tenta de se débarrasser de l’enfant de façons diverses (elle voulut se faire avorter à trois reprises, elle s’adonna à des exercices violents afin que meure son bébé). Or devant les aveux tardifs de sa mère, Archambault ne pousse pas de hauts cris et ne s’épanche point en récriminations ; devant la mort possible (et souhaité par sa jeune mère) du fœtus qu’il était, il nous dit laconiquement : « Je n’étais pas sûr du tout que cette éventualité aurait été tragique. » Voilà, le désespoir et la qualité d’un esprit nous sont livrés en une seule phrase.

            chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonMais il en est d’autres, des phrases, qu’il vaut la peine de citer tant elles révèlent la qualité du style et la pensée de l’auteur. Page 32, celui-ci nous dit : « On ne s’habitue pas plus à soi qu’on s’habitue à la vie. On essaie tant bien que mal de donner forme à un être qu’on est chargé de représenter. » Un peu plus loin (p. 45), Archambault écrit : « La vie ne se construit que dans la construction. »

            Enfin, parmi tous les textes d’Archambault que j’ai lus, Un après-midi de septembre est l’un de mes préférés et je ne puis que vous en conseiller la lecture.

**

Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : Gilles Archambault, Un après-midi en septembre, Montréal, Boréal (coll. Boréal Compact), 1994.

 

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

 


Le romantisme : Abécédaire…(62)

30 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Romantiques — Les poètes romantiques étaient – sont encore !  – les victimes d’une folie douce. D’agréable fréquentation, mais des illusionnés profonds.  Voir dans la Nature une confidente ou une marâtre ; y percevoir de l’empathie ou de l’indifférence hautaine.  Lamartine, Musset, Hugo, Vigny…  De merveilleux magiciens, mais de méchants ébahis !

Ce poème de Friedrich Nietzsche exprime clairement ma pensée :

 

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Nietzsche

 

 

Un voyageur va dans la nuit,

va d’un bon pas ;

vallée tortue et longue montée,

il les emprunte.

La nuit est belle, il va sans trêve

et sans relâche.

Où mène sa route ? Il n’en sait rien.

Un chant d’oiseau traverse la nuit :

« Hélas, oiseau, qu’as-tu fait là ?… »

Et le voyageur reproche à l’oiseau de l’avoir distrait de sa quête, de sa douleur, de l’avoir consolé… Et l’oiseau lui répondra qu’il n’a cure du voyageur, qu’il appelait une femelle dans les hautes branches et qu’il n’a cure de sa peine.

Deux mondes qui se copénètrent et s’ignorent. Influent involontairement l’un sur l’autre, toutefois.

La Nature ne prend sens, pour nous, que si nous la sortons du bucolique, de l’idyllique, de l’élégiaque ; si nous n’y cherchons point un sein tiède où nous réconforter.  Nous la découvrons alors source de nos besoins et pourvoyeuse du nécessaire à les combler.  Elle nous a également munis de ces caractéristiques spécifiquement hominales : la capacité pour le sujet humain de se prendre comme objet et de travailler à sa propre cocréation – de se finir, de se parachever ; et de finir et de parachever, en la surmontant, la Nature même, notre mère.  Est-elle la génitrice qui a enfanté, dans l’ignorance, des rejetons qui la briseront, la materont, la transformeront au point où elle ne se reconnaîtra plus ? Ou un tel aboutissement dialectique est-il inhérent à son être, à une planification rectrice du devenir ?  Par tempérament, j’incline vers la seconde proposition.

Mais, dans un cas comme dans l’autre, il m’apparaît insensé d’attendre de sa part empathie ou compassion.

Hors la tragédie, tout est babiole.


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