Le bourreau des cœurs…

28 juin 2017

(Une nouvelle inédite de Sandra F. Brassard…)

Le bourreau des cœurs

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Sandra F. Brassard

Les hommes étaient tous assis ensemble, les fesses appuyées sur de vieilles caisses de lait aux couleurs criardes, et ils contemplaient la tombée du jour sur les champs. Postés devant la vieille grange, juste sur la bute qui surplombe la route principale, certains fumaient tandis que d’autres mastiquaient un sandwich aux croûtes récalcitrantes. Peu d’entre eux parlaient, c’était comme cela entre gars. Entre deux gorgées de bière froide – comme en témoignait la condensation sur les bouteilles – ils se lançaient parfois des blagues douteuses qui racontaient des histoires de filles chaudes qui se frottent et qui aiment ça, comprends-tu, avec des grosses boules qui en veulent plein le visage, comprends-tu… et ça s’arrêtait après, dans un silence tout de même apprécié. Car après, qu’aurait-on pu dire de plus ? Et on se désaltérait si bien sans s’embarrasser des mots qui vont tellement mieux aux bouches des femmes. Rouge à lèvres et dents immaculées disent avec tellement plus d’habileté les tourments de ce monde injuste – l’argent qui manque, les enfants et le ménage en trop, les seins qui tombent et le mauvais sort qui les fait toutes grossir (mais pas les chips, le chocolat, le coca-cola) – et elles performent admirablement sous le mode accusatoire : « Tu ne m’écoutes jamais, tu ne comprends pas, tu ne peux pas savoir, pourquoi tu ne réponds pas ? ».

Ils prenaient enfin la pause qu’ils attendaient après ces nombreuses heures de travail passées à suer et contracter leurs muscles pourtant devenus vigoureux. Ce n’est pas qu’ils se plaignaient de ce qu’on leur demandait d’accomplir, mais ils profitaient du moment, confortables entre eux, dans la fraternité d’un labeur intense communément accompli. Surtout, ils savaient la valeur de ces minutes où personne ne leur posait ces questions si dérangeantes : « À quoi penses-tu ? Me trouves-tu belle ? Quand tu étais jeune, à quoi rêvais-tu ? ». Ici, dans la paix des hommes, avec les mains criblées de cicatrices et la barbe drue sur les joues, ils pouvaient respirer, arrêter de se sentir traquer, vivre même, se laisser aller sans compte à rendre, sans la menace de paraître inopportuns ou grossiers. Ils étaient des mâles virils, qui pissaient debout, et plus loin que les autres en plus, avec un engin beaucoup plus puissant, sauf peut-être le petit nouveau. À seize ans, on peut comprendre ça. Le vieux Firmin, en le regardant se soulager un jour, a commenté l’épisode d’un air entendu : « Hummm…moins gros parce que moins de pratique, ça viendra… ». Et c’était plausible, l’expérience fait toute la différence sur la grosseur, paraît-il, et il le sait, lui, qui, souvenez-vous, en a fait une dizaine de marmots, sans compter ses compétences en vaches, cochons et chèvres.

Chacun se regardait donc les pieds avec bonheur, n’ouvrant la bouche que pour roter et bailler selon l’usage, lorsqu’ils virent, de loin mais pas tant que ça, une jeune dame s’avancer vers eux. Pas une laide, mais une belle fille, qui balance les hanches et tout. Et là de dire qui la baiserait mieux que les autres. « Moi ! » « Moi ! » « Non, c’est moi qu’elle veut. » « Je te parie qu’elle me saute dessus, et qu’elle me suce. » « Une cochonne, je te dis ! » « Ouais, elle préfèrerait la mienne, parce qu’un petit bout de saucisse mou comme le tien… » « Et toi, Réjean, le jeune, t’en as jamais touché à une comme celle-là, non ? » « Pourquoi tu dis rien ? T’as peur, hein ? » « T’es peut-être pas attiré par les petites poules mais par les coqs ? » « Heh, les gars, Réjean aime qu’on lui mette la queue dans le cul ! » Alors, c’est le fou rire général. Même Réjean rit, il la trouve bien bonne celle-là, quand même, les coqs, ils les égorgent à grands coups de hache, rien d’autre : « Amenez-en de la poule, le poulailler au complet », réplique-t-il en jouant les renards gourmands. Mais les autres le regardent en pouffant, ils pensent qu’il fait l’habitué, mais qu’il n’assure pas. « Ouais, ouais Réjean, c’est ça ! » « Tu pourrais me donner un cours. » Et ils se moquent encore, encore.

Lorsque la fille les rejoint, celle du patron d’ailleurs, Réjean a décidé de leur montrer qu’il besogne mieux que ces vieux galeux. Avant qu’elle ne chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecsoit tout à fait à leur hauteur, il se lève, la devance, et lui dit : « …hummm…ah ouais…eeeeeeeeeee… ». La pauvre fille ne sait pas trop quoi répondre : « Bonjour ! Puis-je faire quelque chose pour toi ? Te sens-tu bien ? As-tu besoin d’aide ? ». Tous les copains s’esclaffent, Robin se plie même en deux, se dégoutte dans la culotte. Sans attendre, Réjean repart à l’assaut : « …c’est que…pas mal…eeeeeeeeeee…je veux que tu… ». Visiblement mal à l’aise, la pauvre demoiselle lui sourit avec pitié, et convaincue d’avoir affaire à fou furieux, rejoint rapidement le groupe auquel elle transmet les consignes pour la prochaine semaine. Mais Réjean ne peut pas se laisser faire. Décidé, il s’avance encore une fois vers elle, et il la saisit par la croupe, fermement, et ajoute : « …jolie…tu voudrais…avec moi… ».

Cauchemar, elle se met à hurler : « Maudit violeur ! Aidez-moi, ôtez-le de là, il me fait mal ! ». Mais il continue, il ne s’agit que d’un sale moment à passer, puis elle se calmera :             « Laissez faire, les gars, elle aime ça, elle se trémousse, elle voulait ça depuis le début ! ». Seulement, les autres hommes ne sont plus de son avis, et se jettent sur lui : « Tu vas en manger une sacrement, mon gars ! Une hostie de volée, je te dis ! ». Réjean se laisse faire. Maintenu au sol solidement, il ferme les yeux, et il sourit. La fille tremble, et laisse entendre une plainte. Il préfère le contact des poings massifs à son regard égaré. Plus ils le cognent, plus son visage se détend, et plus ils se déchaînent sur sa personne. « Ah ! le monstre ! l’abominable ! » Bang ! « Il faut l’enfermer, appeler la police ! » Bang ! « Allez chercher le fusil. » Bang !

Mais Réjean, mû par une force insoupçonnée, se lève et se sauve. On essaie de le rattraper, mais il galope avec fureur, comme s’il était possédé. Il descend la côte, et se dirige vers sa maison dont le toit se détache sur l’horizon. « On va le rattraper, le petit christ, t’inquiète pas, ma fille », disent les hommes, un bras protecteur autour des épaules de la jeune femme qui pleure doucement. « Viens que je te serre là, petit cœur », ajoute un autre. Et le gamin court, ne perd pas une seconde, même si son souffle devient de plus en plus saccadé. Son abdomen le fait souffrir, il halète avec frénésie, la sueur et le sang trempent ses vêtements déjà maculés de terre. Complètement en nage, il poursuit sa course jusqu’au seuil de la maison familiale. Par la fenêtre, il voit sa mère, le combiné du téléphone à l’oreille, horrifiée.

« Il y a des choses qui ne s’expliquent pas », se dit-il.

Il se met alors à pleurer, à chialer comme une nénette, en hoquetant : « Je te trouve si jolie… Je te regardais et je me disais que tes cheveux avaient la même teinte que le miel… Tu me plais…Je t’invite ce soir  ». Puis, il s’assoit sur le palier, désolé mais résolu, et il attend la suite des choses dans son corps trop long pour lui. Mais le temps passe si lentement quand on devient un homme, un vrai, qu’il en perd la notion, et s’étend, à jamais endormi devant la porte.

Notice biographique

Native du Saguenay, Sandra F. Brassard enseigne la littérature québécoise au Cégep de Chicoutimi. Parallèlement, elle travaille comme adjointe à l’animation au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et comme pigiste au journal Voir Saguenay-Alma. Elle termine actuellement la rédaction d’un mémoire de maîtrise à l’UQAC sur l’intertextualité biblique dans l’œuvre de Sylvain Trudel sous la direction de François Ouellet.


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Ce chat et moi… nouvelle de Richard Desgagné…

22 juin 2017

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Venise, un récit de Jacques Girard…

14 juin 2017

 Venise…

 

 Son prénom était Venise. Comme la grande ville italienne construite sur  cent dix-huit  îles  et  prisée  par les touristes. Ses parents l’avaient  prénommée ainsi à lachat qui louche maykan alain gagnon francophonie suite d’un séjour dans la ville des doges.

Un prénom sur mesure pour cette adolescente farouche, évanescente et conquérante.  Dans notre petit quartier de la fin des années 1950, il en fallait bien peu pour rompre la monotonie. Son arrivée bouleversa notre vie.

Personne ne put ignorer la présence de cette jeune fille, belle, ingénue et surtout très différente des sœurs et des copines du même âge. Elle créa tout un remous. Sa famille emménageait dans  la grande  maison  du docteur, parti pour la ville. Les valises n’étaient pas encore défaites que, déjà, Venise avait conquis le petit quartier qui s’étirait le long du lac Saint-Jean.

Il lui avait suffi, par ce premier dimanche de juillet, de se rendre au magasin, vêtue d’une  robe claire à la merci de ses mouvements en coups de vent, pour semer la commotion derrière les  rideaux.  Ses gestes  étaient étudiés. Si les jeunes filles de son âge (13 ou 14 ans) baissaient les yeux devant un homme ou chassaient la gêne en souriant, Venise, elle, portait les siens bien haut. Ses prunelles perses prirent la couleur du lac.

Elle était la cadette d’une famille de cinq filles. Belles, libres.

Leur grande maison entourée d’une  haute clôture fut assiégée par de nombreux prétendants. Sauf la dernière, elles succombèrent aux charmes d’un garçon de leur âge. Les deux plus vieilles se marièrent à un été d’intervalle.

Venise était plutôt solitaire. Elle incarnait l’amour impossible, l’impossible conquête.  Cette  fille  aux cheveux de jais jouait à être aimée et savait répondre aux désirs sans se compromettre. Notre malheur faisait à la fois notre bonheur. Sa liberté laissait, aux jeunes que  nous  étions, toujours de l’espoir.  Plus avertis,  les adultes  s’imaginaient que c’était tout simplement une petite aguicheuse. À l’école, il  n’y en eut que pour elle. Elle devint la préférée des religieuses qui la trouvaient charmante et serviable. Sur leurs recommandations,  ses parents l’envoyèrent étudier, l’année suivante, dans une école privée. Venise revint au milieu  de l’année ; on ne sut jamais pour quelle raison. L’hiver fut moins long.

Cet été-là, elle se fit bronzer presque nue, enlevant à demi le haut de son maillot de bain. Tout autour de la grande  barricade, des  yeux se  traçaient  un chemin. Certains  allèrent  même sur le lac avec des jumelles. Elle  s’efforçait de se  camoufler derrière une  haie criblée de trous.

Mon  ami,  qui  demeurait voisin, m’offrait les premières loges. Du haut de la fenêtre de sa chambre, on  examinait en  détail ce  corps de  sirène. Elle connaissait  notre présence. Je pense qu’elle  s’amusait de nous voir les mains moites, les yeux multipliés et les paupières folles.

Un jour, la mère de mon ami nous surprit en pleine séance de… Mal nous en prit.

Son jeu commença à lui attirer l’animosité des autres filles et des femmes. Les filles enviaient  et craignaient  cette Lolita. Les dames de la paroisse mirent leur mari et leurs adolescents en garde contre cette jeune sans attaches, trop libre, trop différente et qui, contrairement au reste de sa famille, ne s’était  pas intégrée à la vie du quartier. La suspicion augmenta quand elle abandonna, à trois mois de la fin de l’année,  son cours à l’Institut  familial. Il fallait que quelqu’un aidât sa mère.

Se complaisait-elle  dans l’adolescence ? La ville était petite. On ne permettait pas d’être  trop différent. Venise se trouva, bien malgré elle, isolée, pour ne pas dire ostracisée.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieUn  jour,  elle  disparut. Toutes sortes de  bruits coururent sur  ses  mœurs particulières.  Quelques années plus tard, la transfuge réapparut dans le quartier en compagnie d’une  fille plus jeune, portant toujours un pantalon. Elles  fumaient  et sortaient la nuit. Toutes deux déambulaient en riant, indifférentes aux autres. Elles se promenaient avec des éclairs de dédain dans les yeux, s’assoyaient  au bout du quai de la propriété familiale et buvaient de la bière à même la bouteille.

Venise s’affichait.

Je fus déçu, préférant garder le souvenir de la jeune fille qui avait soulevé une vague sur notre quartier, quelques années plus tôt. Je fus soulagé quand, après quelques jours, le couple repartit.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


L’arbre à chat, un conte de Christian Merckx…

1 mai 2017

 L’arbre à chat

  Le petit village ne connaissait que des catastrophes depuis fort longtemps.  Elleschat qui louche maykan alain gagnon francophonie s’abattaient sur les habitants, sans en oublier un.  Dans la contrée, on le disait maudit, et on se détournait du chemin qui y menait.

    Aucun commerçant ni colporteur n’y venait jamais et, petit à petit, le hameau s’enfonçait dans une pauvreté rare.

     Cette année avait été particulièrement désastreuse pour les agriculteurs.  Le blé, qui était la principale ressource, s’annonçait comme le plus beau jamais récolté, lorsqu’une maladie inconnue le frappa, en pleine maturité.  De partout, on voyait les étendues, d’ordinaire dorées, noircies par ce genre de charbon qui touchait les céréales, avant de les tuer.

      C’est en plein moment de ce désastre qu’un petit chat entra dans la première maison du village, en miaulant.

   Personne ne savait d’où il venait, c’était la première fois qu’on le voyait ici.  Ce qui était certain, c’est qu’il devait mourir de faim, parce qu’il n’était pas très gros.

   Malgré le drame d’un bébé touché par une maladie qui l’emportait doucement et leur pauvreté, ces gens étaient braves.  Ils préparèrent une gamelle d’eau et une autre de nourriture pour l’animal.

   Celui-ci dédaigna l’offrande, se dirigea vers le petit lit où se mourait l’enfant et, avant que quiconque eût pu faire un geste, il se frotta au bébé.  Il continua ce manège au moins cinq minutes et, au fur et à mesure, le visage de l’enfant prenait à nouveau des couleurs de vie.

   Le chat termina en lui léchant le front, sauta du lit, passa devant les parents et sortit, sans toucher aux gamelles.

   Le petit chat rendait visite tous les jours à d’autres habitants, dans l’une ou l’autre maison, et chaque fois, s’il s’agissait de personnes touchées par un malheur, après son passage, ce malheur avait disparu.  Il était béni, cet animal et les gens du village ne savaient que faire pour le récompenser.  Mais lui, inlassablement, après avoir réalisé son bienfait, s’en allait, sans toucher à la nourriture qu’on lui tendait.

    Alors, à tour de rôle, les habitants du village allaient déposer des victuailles au pied du vieil aulne, à l’entrée du village, où le chat avait élu domicile.

    Le petit chat était aussi l’ami des enfants qu’il accompagnait, matins et soirs, sur le trajet de l’école.  Personne n’avait jamais pu l’attraper, sauf le Firmin, l’idiot du village.  On l’avait souvent vu passer ses journées au pied de l’aulne, le petit chat dans ses bras.  Il prétendait qu’ils se parlaient et ça faisait rire tout le monde.

   Depuis qu’il avait élu domicile au bord du village et qu’il s’y rendait chaque jour, celui-ci ne connaissait plus aucun problème.  Il était devenu florissant, les cultures y étaient les plus belles de la région et le médecin n’y était jamais retourné.

    Ça faisait maintenant trois ans que le petit chat vivait dans son arbre quand, un jour, le père Maturin, une brute alcoolisée, qui détestait les animaux, lui donna un coup de fourche qui le cloua au sol.  Le Firmin vint le chercher, l’emmena chez lui, d’où on entendit ses pleurs, toute la nuit, qui formaient une longue plainte ininterrompue.  Au matin, son voisin le trouva mort, mais point de cadavre de chat.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

On enterra le pauvre Firmin au pied de l’aulne et, tous les soirs, un habitant du village apportait de la nourriture et de l’eau dans des gamelles qui étaient vides chaque matin.

     Si vous passez par là bas et que vous avez le regard pur et les idées honnêtes, tout au bout d’un long chemin de terre, vous trouverez un aulne.  En levant la tête, vous y verrez, tout en haut, le petit chat, dont les pattes et le corps sont faits de branches. (image prise chez gifs images over.blog.com)

   Par grand vent, on l’entend miauler depuis le village, et il le protège toujours.  Il se dit que c’est un envoyé de Dieu que Firmin priait tous les soirs pour sauver son village.

Notice biographique

Christian Merckx est né le 8 mai 1948 à Ixelles en Belgique, d’une mère avocate et d’unchat qui louche maykan alain gagnon francophonie père commandant du service de renseignement du Général de Gaulle.  Il est agrégé en philosophie et licencié en psychologie de la faculté de Bordeaux.  Il a été chanteur, agent d’artiste et écrivain.

Tombé dès l’âge de 7 ans dans la poésie en écrivant des poèmes enflammés pour son institutrice, il a écrit à ce jour 37 romans et nouvelles, 25 contes pour enfants et 12 recueils de poésie.

 


Le téléphone, un récit de l’écrivain Guy Lalancette…

27 avril 2017

Le téléphone

Sur ma table de travail, le calendrier indique le mardi 15 décembre 1998. Je ne sais pas encore que dans quelques minutes ma viechat qui louche maykan alain gagnon francophonie basculera sur un coup de téléphone. Je déteste le téléphone. Chaque fois, sa sonnerie me trouble. Envahissement sauvage. Souvent, je ne réponds pas.
Il est 13 h 55. De la maison à la porte de ma classe, où je dois donner un cours à 14 h 10, il y a exactement huit minutes. Les bottes aux pieds, la parka sur le dos, je corrige un manuscrit que les maisons d’édition me refuseront une fois de plus. Vingt ans de refus polis : …votre manuscrit ne correspond malheureusement pas à  la ligne éditoriale de notre maison.  Depuis le temps, j’ai compris. Je ne suis pas à la hauteur, mais je résiste. Si je cède, je coule. Comment pourrais-je ne plus écrire ?
13 h 58, je suis debout au-dessus du clavier de mon ordi. Un verbe à remplacer, un doute aussi. J’ai encore quelques minutes devant moi. Le téléphone sonne. Merde ! J’ai tout perdu. Encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi j’ai décroché. Une distraction ou plus sûrement l’envie furieuse de faire taire le monstre.
Au bout du fil, une voix calme et un peu rauque de fumeur. J’enregistre le nom : Jean-Yves Soucy, directeur littéraire chez VLB éditeur. À ma montre il est 13 h 59 et 15 secondes. Je sais que quelque chose d’unique est en train de se passer.   VLB éditeur comme un moulin emballé dans ma tête : je vois tourner ses grandes lettres au vent d’Alphonse Daudet dont le célèbre recueil occupe un coin de ma table de travail. Par-dessus tout cela, la voix continue de remplir mon silence de bouts de phrases brouillées « …publication de votre manuscrit… » pendant que je cherche à situer ce Soucy-là. Je connais le nom, mais je ne sais plus d’où. Il est maintenant plus de 14 h « …Salon du livre de Québec… » ; je comprends que chat qui louche maykan alain gagnon francophonieVLB veut publier mon dernier manuscrit. J’ai dû répondre quelque chose entre la félicité et l’urgence.
Je veux croire au conte, au rêve, à l’impossible. Ce sentiment aussi que cet instant-là de ma vie dérape, que je n’arriverai pas à m’arrêter au carrefour qui fonce sur moi à toute allure, je bafouille  « …mes élèves m’attendent… », plus que quarante secondes avant de devoir quitter. C’est l’accrochage. Je raccroche. Jean-Yves Soucy a promis qu’il me rappellera à 16 h.
Je ne me crois pas, je me déteste : j’ai fermé la ligne au nez de celui qui allait me donner accès à mon espoir le plus rêvé.  Un appel que j’attendais depuis vingt ans. Vingt ans de déceptions. Aucun cours, fût-il de théâtre, ne méritait une telle privation.
16 h 03, la sonnerie du téléphone : une symphonie.
Guy Lalancette
février 2011

Notice biographique

Né en 1948 à Girardville. Habite Chibougamau. Diplômes : Maîtrise en éducation (M.ED) Maîtrise en création littéraire (M.A). A enseigné l’expression dramatique pendant 30 ans. Publications chez VLB éditeur : Il ne faudra pas tuer Madeleine encore une fois (1999). Les yeux du père (2001), prix Roman Abitibi-Consol, finaliste au prix France-Québec. Un amour empoulaillé (2004) et Typo (2009), finaliste au prix France-Québec et au prix du Gouverneur général 2005. La conscience d’Éliah (2009), prix Roman Abitibi-Bowater, finaliste au prix des 5 continents de la francophonie 2010. Le bruit que fait la mort en tombant (2011), prix Récit du salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean 2011.
Lauréat des prix littéraires de Radio-Canada : Havre-les-Chiens, 2ème prix Récit 2007, publié dans la revue enRoute, Air Canada, avril 2008. Blou sued chouz, 2ème prix Récit 2008, publié dans la revue enRoute, Air Canada, avril 2009.


Le canard et la jument, un conte de Richard Desgagné…

26 avril 2017

Le canard et la jument

            une petite fois je vous jure juste une petite fois il y eut un canard qui s’était lié d’amitié avec une jument dans un pré qu’il fut visiter pour chat qui louche maykan alain gagnon francophonieinstaller sa famille future dont il se sentait responsable bien que sa cane n’eût point encore pondu ses œufs donc un canard prudent

            la jument animal curieux et fort au fait des convenances accueillit le palmipède avec joie et lui fit faire le tour du propriétaire ce qui n’était pas son cas à elle car elle vivait chez un monsieur fort riche pour lequel elle servait de bête de promenade dans les champs les sentiers et jusque sur la montagne que tu vois au loin qu’elle dit au canard demanda s’il était possible d’amener dans les semaines prochaines sa petite famille étant donné que dans l’étang principal il y avait trop de grenouilles à bosse qui sont batraciennes méchantes obtuses

            mais volontiers répondit la jument avec empressement parce qu’elle voyait là un moyen pour briser la solitude qui la menaçait de toutes parts sur cet immense territoire où elle ne connaissait personne juste ce canasson malade et aveugle qui lui racontait des histoires de mauvais goût dont elle ne savait que faire puisqu’elle ne pouvait les répéter vu qu’elle était toujours seule et un tantinet puritaine

            le canard remercia la demoiselle qui lui sourit de toutes ses dents de cheval au galop tandis qu’il essayait de la suivre sans avoir les moyens quand la nature vous a fabriqué basupattes et pas fait pour courir mais pour voler dans les airs derrière la jument qu’il devança rapidement le regardait dans ses airs à lui et se disait que vraiment il y en avait que pour les autres dans ce monde puis s’arrêta près de l’étang pour boire une bonne pinte tant elle avait soif de galoper juste pour s’amuser

            le canard ressortit de l’eau avec une racine de nénuphar qu’il appréciait par-dessus tout suivi de sa cane qui venait saluer la jument présenta ses souhaits de longue vie à la dame aussitôt disparue pour aller chicaner les grenouilles placoteuses dans les joncs le canard s’excusa la jument dit pas de quoi je comprends les situations même les plus bizarres à ce point demanda le canard surpris mais non je m’amuse ah bon qu’il remarqua en s’envolant suivi si je puis dire de la jument à la course dans les champs jusqu’à la lisière de la forêt où elle ne s’aventurait jamais de peur de rencontrer on ne sait qui armé de mauvaises intentions pour vous faire peur vous couper les oreilles ou tirer les crins on a déjà vu ça je vous jure

            moi c’est la même chose on arrache mes plumes pour en bourrer des oreillers qu’est-ce que cela elle demanda c’est pour mettre leur tête quand ils dorment dans les lits avec des plumes de canard ils fabriquent des tapis avec les poils de ma crinière des tapis oui pour marcher dessus quand ils entrent de dehors c’est fou mais je vous jure qu’ils se répondaient en jasant de choses et d’autres jusqu’à ce qu’il se mit à faire noir et que la cane lançait des cris inquiets

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonie là-bas près l’étang je rentre je reviendrai demain pour trouver un endroit propice attendez je vais avec vous ils reprirent leur course dans les champs l’un dans l’espace avec ses ailes l’autre sur le sol avec ses sabots arrivés à l’étang la jument mangea un peu d’herbe le canard se fit reprocher ses écarts par son épouse en fusil puis tout rentra dans l’ordre assez rapidement

            la jument retourna chez elle avec entrain de revoir le jeune garçon qu’elle aimait bien parce qu’il était toujours poli respectueux des convenances et souriant enfin qu’il dit en la voyant entrer dans son box tu y a mis du temps j’ai rencontré un canard on s’est bien amusés comme s’il comprenait notre langage elle remarqua en mangeant son avoine où il avait déposé une grosse carotte et une pomme vraiment très gentil une bonne tape sur une cuisse avec amour puis il sortit juste au moment qu’elle s’endormit entra dans la pièce au-dessus de l’écurie pour écouter la télé lire un peu manger peut-être une pointe de gâteau que sa mère lui avait envoyé du village près du domaine

            la fenêtre était ouverte sur des bruits des éclairages d’étoiles des odeurs fortes et réjouissantes pour un garçon travailleur et sage qui n’aimait que cette paix dans les champs il aperçut un canard qui venait tranquillement faire son tour en plein soir comme un grand malgré les chats le chien en liberté va-t’en qu’il lui fit signe de ses mains que le canard ignora puisqu’il rendait une visite amicale à la jument dans son box il ne lui arriverait pas malheur il en avait vu d’autres des menaces sur le bord de l’étang quand les aigles passaient ou qu’un serpent cherchait qui avaler sans discernement

            aussitôt il descendit ouvrir la porte à l’oiseau qui passa devant lui avec dignité un petit salut discret c’est comme ça un canard il se dit à lui-même en découvrant le box de son amie qui le vit avec plaisir d’avoir une visite pour passer le temps quand après tout la soirée était encore jeune

            elle expliqua au canard qui l’invitait à passer la journée près de l’étang pour jaser sous le soleil ou la pluie car la cane n’appréciait pas beaucoup de voir son mari filer droit dans les airs sans se soucier de la famille future qu’il fallait prémunir déjà contre les maléfices du monde la jument n’y vit pas d’inconvénient demain rien au programme le maître se rendait à la ville pour ses affaires dont elle ignorait tout et sous le regard du garçon qui se tenait près d’eux écoutant la conversation tout ébahi d’y comprendre quelque chose

            ainsi donc les animaux parlent se dit-il en sifflotant puis en mâchouillant un brin d’herbe qui avait un bon goût de fraîcheur il voyait le grand œil de la lune par une lucarne ouverte il percevait les cris des insectes de la nuit il trouvait que la vie était une bien belle chose toute vernie claire comme le jour

            c’est entendu j’y serai à la première heure tout de suite après mon repas et nous nous amuserons bien ma chère amie qui lui dit bonsoir pendant qu’il se préparait à s’envoler pour retourner à l’étang dormir près de la cane qui avait toujours des petits frissons quand elle couvait ce dont il fallait se méfier un degré de chaleur de moins pouvait tuer les petits dans leurs œufs pas de famille pas de descendance

            elle se faisait un tel plaisir d’avoir des petits moi aussi d’ailleurs à demain c’est ça il s’envola le garçon referma la porte monta chez lui et chat qui louche maykan alain gagnon francophonies’endormit fit de beaux rêves dont je ne parlerai pas tant ils furent emplis de la présence d’une certaine jeune fille cette jolie histoire n’eut pas de fin je crois que la jument et le canard vécurent fort heureux très près l’une de l’autre le garçon rêva longtemps de la jeune fille qu’il épousa avec l’accord de son père à elle qui était aussi le propriétaire du domaine

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous ce texte original qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Le jardin perdu, un conte de Karine St-Gelais…

24 mars 2017

Le jardin perdu

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Il y a un récit, une histoire si ancienne que vous n’en avez surement jamais entendu parler.  Un récit qui s’est perdu au fil du temps.  Que seul l’artiste entend. Ce conte débute dans mon jardin, chez moi, là où le malheur aime frapper en secret.  Je ne suis pas là pour vous raconter mon infortune, mais plutôt pour vous peindre un tableau comme celui-ci.

Un long hiver froid se termine en même temps que mon dernier chef-d’œuvre.  Je peins depuis que je suis toute petite.  Je peins des portes.  Toutes sortes de portes.  De bois, de fer ou de pierre.  Des entrées ou des sorties sur le Paradis ou vers l’enfer ?  Cela m’importe peu.  L’important pour moi est de dessiner une belle issue qui me mène quelque part…

Un matin, mon salon s’éteint sous une ombre étrange.  J’ouvre les rideaux et je vois quelque chose qui flotte sur la neige.  Étonnamment, c’est une splendide porte !  Elle scintille d’un blanc franc et elle se laisse caresser par les flocons de neige incandescents.  Elle se fond au paysage comme si elle avait toujours été là, sans que je m’en doute.  Un portail vraisemblablement fait de bois, mais je n’en suis pas certaine.  Elle est lustrée comme le verre et bordée de moulures idylliques, sorties tout droit d’une époque que je ne connais pas, en fait, pas encore.

Ma première idée est de peindre un nouveau tableau pour la rendre telle que je la vois sous le soleil matinal.  Mais quelque chose me dit que cette ouverture mène plus loin que mon imagination.  Qu’elle ouvre sur quelque chose d’extraordinaire, j’en suis profondément convaincue.  Je prends mes moufles de laines ainsi que mon manteau.  J’oublie que je suis toujours en pantoufles et je pars découvrir cette mystérieuse frontière.  Contrairement aux autres, celle-ci me parait différente.  Le froid me rappelle que je ne rêve pas et l’arbre devant moi aussi lorsque je m’y cogne et m’y appuie.  Devant l’immanquable monument, je m’arrête.  Je pose mon oreille contre le bois, il est bizarrement tiède et je n’entends rien.  Je tourne finalement la poignée.  Soudain, je sens un courant électrique qui irradie le long de mon bras droit, je le secoue, il me fait mal.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlors, par le pas entrouvert, un petit scorpion noir sort.  Je suis terrifiée, je la referme aussitôt !  Je détale comme une gamine pour revenir à la maison.  L’insecte est maintenant devant ma porte, la queue retroussée, prêt à attaquer.  Mais qu’est-ce qu’il fait là ?  Il ne peut survivre dans le froid du Canada.  Je prends une boite vide et je sors la déposer sur la créature.  J’ai de la peine pour cette petite bête loin de chez elle.  Je réussis à l’enfermer à l’intérieur et je la ramène près du passage mystique.  Je tourne de nouveau son mignon pommeau et je lance la boite de l’autre côté, soulagée d’être débarrassée de cette chose horrible et heureuse d’avoir pu retourner ce scorpion chez lui.  Je soupire de soulagement, mais j’ai toujours envie de voir ce qui se cache derrière cette fameuse entrée !  Je mets de nouveau ma main sur la ferrure, mais cette fois-ci, j’ouvre rapidement, d’un coup sec.  Maintenant grande ouverte, une fine toile noire me bloque le passage.  Je la touche, elle réagit comme une pellicule plastique.  Cela ressemble à un vortex, une brèche dans l’espace-temps, comme dans un film de science-fiction.  Qu’est-ce que je fais ?  Je décide d’y aller malgré tout et je referme derrière moi.

Je suis de retour chez moi !  Qu’est-ce qui a changé ?  C’est impossible !  Je regarde par la fenêtre, mon quartier semble le même, mais plus beau, plus calme et beaucoup plus serein.  Pourtant, mon chat me lance le même miaulement interrogateur qu’hier matin.  Il a quelque chose de différent ?  Quelque chose s’opère en moi, dans mon cœur !  C’est inhabituel, je souris et je regarde de nouveau dehors.  La porte est toujours là, survolant tout doucement mon jardin au gré du vent.  Je ne comprends rien !  Je sors de nouveau et je tourne une nouvelle fois la poignée de la majestueuse fente avec hâte.  Je vois enfin de l’autre côté, c’est un petit village cajolé par les fleurs printanières, c’est très charmant !  Je referme derrière moi, sans savoir si je vais revenir, tout en jetant la dernière couleur sur cette enjôleuse toile.

Un blanc brillant et bleuté imbibe mon pinceau de nouveau.  Je fignole les flocons de soie et ensuite les rayons dorés, délicatement, comme si j’y étalais de l’or.  Je parfais le petit diablotin noir dans l’entrebâillement de cette entrée peu ordinaire.  Je termine avec joie ce seuil magique qui ouvre enfin sur quelque chose !  Ce fût le plus beau de mes tableaux, mélangeant la peur et la joie, mais ce sera malheureusement le dernier.  Car j’ai enfin trouvé ce que je cherchais, car je me peins maintenant du bonheur !

D’une peintre inconnue

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantines alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecqu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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