Rilke, Staline et la grive, par Alain Gagnon…

6 mai 2017

Dires et redires…

J’écoute les poèmes de Rilke mis en musique et je colle de très vieilles photos de famille dans un album neuf.  Je revois toute mon enfance en sépia chat qui louche maykan alain gagnon francophonieet noir et blanc.  Presque tous sont morts.  Je me fais penser à Staline, le petit père des peuples.  À la fin de sa vie, il découpait des photographies d’enfants dans les magazines et les collait un peu partout autour de sa chambre, au Kremlin.  Hobby de tyran.

J’écoute les vers de Rilke, mis sur une musique, et je me souviens de cette petite Allemande, Priscilla, qui m’a offert ce disque.  Que fait-elle maintenant ?  Dans combien d’années la vie aura-t-elle tué (ou accru ?) le meilleur en elle ?  Dans combien d’années la vie l’aura-t-elle réduite ?

(Le chien de Dieu)

*

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEt voici que du mélèze hachuré, à flanc de colline, la grive à flancs olive m’interpelle : — Je suis une grive, tu sais ; je ne suis pas la grive mais bien cette grive-là, solitaire dans le fouillis de mon univers qui n’est pas le tien, là.  Mon chant t’ignore, sache-le.  Il est aubade d’amour, cri de guerre ou de ralliement à la nichée, là.  Tu marches, voyageur, et, dans ta mémoire, musée de peines et de pitiés obscures, tu transportes mes notes et les rejoues sans cesse.  Pourquoi ?  Jusqu’à quel soir devrai-je chanter pour t’apprendre enfin la vacuité de mon chant pour toi, là, et qu’au-delà de mes mélodies absentes, tu oses cueillir la musique vraie, celle de tout temps vibrante pour toi, et qu’au plus intime tes apitoiements écrasent, là ?

(L’espace de la musique)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Kabbale, nature et esthétique, par Alain Gagnon…

27 mars 2017

Dires et rediresalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Le sujet en nous, toujours relié à l’Être par ce fil d’or qui, selon la Kabbale, unit encore l’humain à Dieu au cœur de la boue, du chaos, des pires turpitudes. Ce sujet, donc, contient le moi. Moi qui souffre de son ignorance et de son éloignement. Poésies et musiques seront donc souvent mélancoliques et sombres, avec, çà et là les embellies des rapprochements.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

Il est aussi dans la nature de l’humain de triturer la matière jusqu’à ce qu’elle crache quelques-unes de ses lois physico-chimiques que ce bimane rendra opératoires. L’humain est à la fois l’inquisiteur et le transmutateur du réel. Il n’est ni anaturel ni antinaturel ; il est surnaturel. Par sa technique, il engendre une surnature. Il se recrée et, ce faisant, il devient créateur d’une réalité aussi tangible que ce qui était déjà, mais étrangère à ce qui était déjà. L’urbanité, (comme courant littéraire, anthropologique, esthétique) est la résultante de la technique, de cette surnature en émergence.

(Propos pour Jacob, Éd. de la Grenouille Bleue)

*

Esthétique et supramental — [Sur un troisième plan, à l’intérieur de la personnalité, on trouve] le supramental alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec(mental intuitif) qui régit l’intuition supérieure et dont les manifestations éthiques, religieuses, esthétiques sont plus subtiles — il n’appartiendrait qu’au règne hominal, et selon Sri Aurobindo, la mission de l’humanité consisterait à faire descendre la réalité supramentale au niveau de la matière et du mental ordinaire, et d’ainsi régénérer le monde[1]. En soi, on le voit à l’œuvre par l’émotion et la satisfaction qu’éveillent en nous la beauté, la bonté et la vérité. Certains transposeront ces ressentis éthiques et esthétiques dans la beauté que l’on crée : musique, peinture, architecture, poésie…   Le supramental ouvre sur l’infini et permet à l’humain d’appréhender sa surnature, ce qu’il peut devenir, et ce que l’humanité sera demain. Il est au-delà des mots, des définitions, ce qui rend difficile tout exposé à son sujet. Il s’éprouve, ne se prouve pas. Il s’expérimente à travers les intuitions déformées qu’il offre au mental ordinaire.

(Propos pour Jacob, Éd. de la Grenouille Bleue)


[1] Si on souhaite approfondir, lire de Aurobindo La Vie divine, (4 volumes), Albin Michel.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet). On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Textes sacrés, nature et Braque, par Alain Gagnon…

3 mars 2017

Actuelles et inactuelles…

Les textes sacrés sont souvent des taches de Rorschach, ces images aux formes incertaines que les psychiatreschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec montrent à leurs patients pour faire ressortir les structures de leur personnalité.  Chacun y voit et y puise selon ses propres bibittes ou penchants ; et, dans le cas des textes sacrés, en tire valeurs, attitudes et comportements qui lui conviennent.

*

Dans un réseau social, quelqu’un souhaite que l’école reconnecte l’enfant à la Nature.

De quelle nature parle-t-on ici ?  Physique ?  Végétale ?  Animale ?  Mentale ?  Spirituelle ?  L’humain appartient à l’ensemble.  Si l’on veut sa vie réussie, il faut préparer le jeune à vivre et progresser à l’intérieur de toutes ces catégories.

*

Il y a peu, je terminais l’écriture d’un recueil de nouvelles fantastiques (Gloomy Sunday ou Le récit de Tasha Bonte).  J’y ai rédigé une brève introduction où j’exprime exactement ce que Marc Pasterger a lui-même écrit en préface de son ouvrage inexplicable, mais vraies, lu hier soir.  Coïncidence ?  Synchronicité ?

Mon texte :

En automne progresse le noir, progresse la nuit.  Le brumeux et le flou augmentent ; le mystérieux et l’insolite sortent des sous-bois et des sous-sols et se montrent à la lumière rare des jours gris.

Même si les heures lumineuses se tassent, si le royaume de l’obscur s’étend, il serait abusif de croire qu’il en résulte pour l’esprit affaiblissement et engourdissement.  Des ténèbres jaillit le clair ; et le regard inversé de l’humain peut profiter des jours sombres pour s’adonner à l’introspection, puiser en lui-même des intuitions fulgurantes ou quiètes qui lui ouvriront sur le réel des portes qu’il croyait jusque-là inexistantes.

Les récits que l’on tire de cet état d’esprit ont ce côté orbiculaire – in-finalisé – de plusieurs légendes innues ou inuites.  Le plafonnier n’éclaire pas tous les recoins de la pièce.  Les solutions totales des Maigret et des Sherlock Holmes en sont absentes.  La magie du clair-obscur survit à la dernière ligne du texte.  Le règne du non-dit et de l’indicible perdure, sans faste, mais assurément.  (Le récit de Tasha Bonte)

Et ma lecture d’hier :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecRien ne me plaît davantage qu’un fait avéré laissant patauger l’homme de ce début de troisième millénaire nanti d’un savoir minuscule et d’une culture très parcellaire.  J’adore les histoires n’arborant pas une fin en béton sans discussion possible.  Je raffole des récits — authentiques — laissant la porte grande ouverte à l’imaginaire, à l’existence d’un autre monde, parallèle, invisible, différent, meilleur ou moins bon, et même un peu de tout ça à la fois !  (Marc Pasterger)

Ces textes me ramènent en mémoire une citation de Braque :  « Je ne cherche pas la finition, je tends vers l’infinition. »

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


De Maupassant, de Schopenhauer… par Frédéric Gagnon

5 janvier 2017

Des idées et des Livres

De Maupassant, de Schopenhauer et de quelques considérations scandaleuses…

Publié pour la première fois en 1885, Bel-Ami de Maupassant est un roman réaliste qui nous révèle les dessous du journalisme, de la politique et du capitalisme dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle.

Frédéric Gagnon

 

Le personnage principal s’appelle Georges Duroy.  C’est lui, le Bel-Ami.   C’est un jeune homme pauvre, un ancien sous-officier.  Monté dans la métropole pour faire fortune, il travaille au bureau des chemins de fer du Nord et gagne un salaire de crève-la-faim.  Mais dès le chapitre premier, un hasard heureux se manifeste en la personne de Forestier, un ancien compagnon d’armes devenu journaliste.  Constatant l’impécuniosité de Duroy, Forestier décide de le prendre sous son aile.  Duroy deviendra ainsi reporter, chef des échos et enfin rédacteur politique à La Vie française, journal qui appartient à M. Walter, juif déjà fortuné qui deviendra cinquante fois millionnaire grâce à une transaction frauduleuse.

L’intérêt du roman repose en grande partie sur la carrière fulgurante de Bel-Ami, qui n’hésitera pas à se servir des hommes et des femmes dans une course qui le conduira au sommet de l’ordre social.  Ce personnage sans vergogne est une bête parfaitement adaptée aux tropiques d’un univers où tout s’achète, où tout se vend.  Georges Duroy est un égoïste, il ignore les remords et les conflits moraux ; c’est un monstre de désir, talentueux mais sans profondeur d’esprit ; il appartient à cette race qui obtient toujours les faveurs des femmes, de toutes les femmes.  Cette dernière remarque semblera peut-être odieuse ; ce qu’il faut savoir, c’est que Maupassant était grand lecteur de Schopenhauer, philosophe allemand qui publia en 1819 un ouvrage considérable, Le Monde comme volonté et comme représentation.  Or Schopenhauer soutient que l’univers entier est la manifestation d’une force désirante, qu’il nomme volonté, volonté

Guy de Maupassant

qui est une mais qui subit l’illusion de sa multiplicité dans le jeu des phénomènes.  La volonté étant donc l’essence de tout ce qui est, chacun dans ce monde (aussi bien l’homme qu’un arbre ou un animal) recherche les conditions optimales de sa propre existence, ce qui ne manque pas d’engendrer, vous l’aurez deviné, une lutte universelle dans laquelle sont engagés tous les individus.  Seul échappe à ce sort, qui se répète d’une génération à l’autre, le génie.  C’est là une personne singulière chez qui l’intellect l’emporte sur les forces instinctives, alors que normalement l’intellect est au service des instincts.  Saisi par la vision d’une Idée (eh oui ! Schopenhauer n’en était pas à un vice près, ce cher antimoderne croyait aux Idées de Platon), le génie enfante des œuvres qui font toute la grandeur de la culture humaine.  Mais si l’apport de cet être d’exception est inestimable, force est de constater que l’empire exclusif de l’intellect sur sa personne est contraire aux lois de la nature.  En fait, si le but de l’existence (comme le croient les darwinistes) était la seule survie, il faudrait admettre que ceux dont les facultés servent de puissants désirs sont de loin supérieurs au grand artiste qu’animent des visions transcendantes : le calculateur d’un entendement certain joue parfaitement son rôle dans cette tragi-comédie écrite d’avance que l’on nomme vie sociale.  Or voilà, Georges Duroy est dépourvu de toute grandeur morale ; mais il est ingénieux et doué d’un vouloir ferme, il sait tirer profit de circonstances et d’aléas dans lesquels, rétrospectivement, on voit un destin ; et la femme, sans doute si proche de la vie parce qu’elle donne la vie, cédera invariablement devant un tel individu, alors que son instinct l’éloigne de l’homme génial.

Ces considérations sur les rapports entre les sexes choqueront sans doute certains lecteurs.  Aux objections que l’on serait tenté de formuler,

Schopenhauer

j’opposerai ceci : répondez-moi en toute sincérité et dites-moi si ce ne sont pas les volontaires, et non les imaginatifs, les penseurs, qui ont le plus de succès auprès des dames.  Un réaliste, je n’en doute pas, admettra que nos motivations amoureuses sont souvent fort primitives.  Une jeune fille est excitée par la force d’un homme, puis elle lui trouve du génie ; un jouvenceau admire la beauté d’une femme, puis il croit lui trouver des vertus.  Voilà le genre de méprises dont les moralistes et les auteurs comiques pourront nourrir leur œuvre durant l’éternité.   Point de vue cynique, pensez-vous ?  Ne serait-ce pas celui de ce vieux Darwin dont la modernité vante sans cesse la théorie ?  En tout cas, c’est là une conception du sexe qui rejoint Maupassant et son philosophe préféré ; toutefois mon but, dans mes chroniques, n’est pas de convaincre, mais de susciter la réflexion.  Je vous l’ai déjà dit, je suis à peu près convaincu que nous sommes plongés dans un profond sommeil, un sommeil métaphysique.  Or je mise sur cette idée que l’interrogation passionnée des grands auteurs peut nous mettre sur le chemin de notre éveil.  Je crois, cependant, que leurs œuvres, même celles des plus grands, ne sont pas la Voie, mais le doigt qui nous indique la voie à suivre : à nous de savoir lire les signes.  Il va sans dire que les conclusions d’un Schopenhauer ou d’un Maupassant sont contestables, mais ce sont là des esprits d’une immense profondeur : on gagne toujours à les fréquenter.  Enfin, il ne faudrait pas passer sous silence ce fait que Guy de Maupassant est non seulement un fin observateur, mais également un très grand écrivain.  On ne louera jamais assez son style.  Sa phrase est généralement courte, souvent incisive ; en quelques traits, il nous permet de saisir un personnage, une situation.  Modèle d’économie, l’écriture classique de Maupassant ressemble aux mouvements gracieux de naïades qui dansent au-dessus du néant.  Légèreté et profondeur, tel serait le maître-mot de cet auteur (ce qui n’est pas sans rappeler Mozart).  Tout est si violent et immoral dans Bel-Ami, et pourtant tout est si aérien, si lumineux par la grâce d’une voix dont le chant est l’un des plus purs de la littérature française.  Il faut lire Maupassant, se pénétrer de ses phrases, et comprendre que le style n’est pas une vaine ornementation, mais une pensée singulière qui rayonne et vit en chacun de ses éléments.

Bel-Ami est une œuvre forte, une œuvre belle.  Guy de Maupassant nous montre la vie telle qu’elle est, et non telle qu’on la souhaiterait.  C’est en ce sens un maître, tout comme ce philosophe allemand qu’il admirait.

*

On retrouve Bel-Ami dans plusieurs collections de poche.  On peut se le procurer pour la somme modique de 3,95$ chez Pocket.

Les amateurs de cinéma seront sans doute heureux d’apprendre que Bel-Ami vient de faire l’objet d’une adaptation, aux États-Unis, mettant en vedette Uma Thurman (sortie prévue en 2011).

À ceux qui désireraient s’initier à la pensée de Schopenhauer, je ne saurais trop conseiller un recueil de textes intitulé Esthétique et métaphysique, paru dans la collection du Livre de Poche.  On retrouve, par ailleurs, Le Monde comme volonté et comme représentation chez Quadrige / PUF et, en deux tomes, dans la collection Folio Essais.


De Maupassant, de Schopenhauer et de quelques considérations scandaleuses…, par Frédéric Gagnon

9 juin 2016

Des idées et des Livres

Publié pour la première fois en 1885, Bel-Ami de Maupassant est un roman réaliste qui nous révèle les dessous du journalisme, de la politique et

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Frédéric Gagnon

du capitalisme dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle.

Le personnage principal s’appelle Georges Duroy.  C’est lui, le Bel-Ami.   C’est un jeune homme pauvre, un ancien sous-officier.  Monté dans la métropole pour faire fortune, il travaille au bureau des chemins de fer du Nord et gagne un salaire de crève-la-faim.  Mais dès le chapitre premier, un hasard heureux se manifeste en la personne de Forestier, un ancien compagnon d’armes devenu journaliste.  Constatant l’impécuniosité de Duroy, Forestier décide de le prendre sous son aile.  Duroy deviendra ainsi reporter, chef des échos et enfin rédacteur politique à La Vie française, journal qui appartient à M. Walter, juif déjà fortuné qui deviendra cinquante fois millionnaire grâce à une transaction frauduleuse.

L’intérêt du roman repose en grande partie sur la carrière fulgurante de Bel-Ami, qui n’hésitera pas à se servir des hommes et des femmes dans une course qui le conduira au sommet de l’ordre social.  Ce personnage sans vergogne est une bête parfaitement adaptée aux tropiques d’un univers où tout s’achète, où tout se vend.  Georges Duroy est un égoïste, il ignore les remords et les conflits moraux ; c’est un monstre de désir, talentueux mais sans profondeur d’esprit ; il appartient à cette race qui obtient toujours les faveurs des femmes, de toutes les femmes.  Cette dernière remarque semblera peut-être odieuse ; ce qu’il faut savoir, c’est que Maupassant était grand lecteur de Schopenhauer, philosophe allemand qui publia en 1819 un ouvrage considérable, Le Monde comme volonté et comme représentation.  Or Schopenhauer soutient que l’univers entier est la manifestation d’une force désirante, qu’il nomme volonté, volonté

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Guy de Maupassant

qui est une mais qui subit l’illusion de sa multiplicité dans le jeu des phénomènes.  La volonté étant donc l’essence de tout ce qui est, chacun dans ce monde (aussi bien l’homme qu’un arbre ou un animal) recherche les conditions optimales de sa propre existence, ce qui ne manque pas d’engendrer, vous l’aurez deviné, une lutte universelle dans laquelle sont engagés tous les individus.  Seul échappe à ce sort, qui se répète d’une génération à l’autre, le génie.  C’est là une personne singulière chez qui l’intellect l’emporte sur les forces instinctives, alors que normalement l’intellect est au service des instincts.  Saisi par la vision d’une Idée (eh oui ! Schopenhauer n’en était pas à un vice près, ce cher antimoderne croyait aux Idées de Platon), le génie enfante des œuvres qui font toute la grandeur de la culture humaine.  Mais si l’apport de cet être d’exception est inestimable, force est de constater que l’empire exclusif de l’intellect sur sa personne est contraire aux lois de la nature.  En fait, si le but de l’existence (comme le croient les darwinistes) était la seule survie, il faudrait admettre que ceux dont les facultés servent de puissants désirs sont de loin supérieurs au grand artiste qu’animent des visions transcendantes : le calculateur d’un entendement certain joue parfaitement son rôle dans cette tragi-comédie écrite d’avance que l’on nomme vie sociale.  Or voilà, Georges Duroy est dépourvu de toute grandeur morale ; mais il est ingénieux et doué d’un vouloir ferme, il sait tirer profit de circonstances et d’aléas dans lesquels, rétrospectivement, on voit un destin ; et la femme, sans doute si proche de la vie parce qu’elle donne la vie, cédera invariablement devant un tel individu, alors que son instinct l’éloigne de l’homme génial.

Ces considérations sur les rapports entre les sexes choqueront sans doute certains lecteurs.  Aux objections que l’on serait tenté de formuler,

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Schopenhauer

j’opposerai ceci : répondez-moi en toute sincérité et dites-moi si ce ne sont pas les volontaires, et non les imaginatifs, les penseurs, qui ont le plus de succès auprès des dames.  Un réaliste, je n’en doute pas, admettra que nos motivations amoureuses sont souvent fort primitives.  Une jeune fille est excitée par la force d’un homme, puis elle lui trouve du génie ; un jouvenceau admire la beauté d’une femme, puis il croit lui trouver des vertus.  Voilà le genre de méprises dont les moralistes et les auteurs comiques pourront nourrir leur œuvre durant l’éternité.   Point de vue cynique, pensez-vous ?  Ne serait-ce pas celui de ce vieux Darwin dont la modernité vante sans cesse la théorie ?  En tout cas, c’est là une conception du sexe qui rejoint Maupassant et son philosophe préféré ; toutefois mon but, dans mes chroniques, n’est pas de convaincre, mais de susciter la réflexion.  Je vous l’ai déjà dit, je suis à peu près convaincu que nous sommes plongés dans un profond sommeil, un sommeil métaphysique.  Or je mise sur cette idée que l’interrogation passionnée des grands auteurs peut nous mettre sur le chemin de notre éveil.  Je crois, cependant, que leurs œuvres, même celles des plus grands, ne sont pas la Voie, mais le doigt qui nous indique la voie à suivre : à nous de savoir lire les signes.  Il va sans dire que les conclusions d’un Schopenhauer ou d’un Maupassant sont contestables, mais ce sont là des esprits d’une immense profondeur : on gagne toujours à les fréquenter.  Enfin, il ne faudrait pas passer sous silence ce fait que Guy de Maupassant est non seulement un fin observateur, mais également un très grand écrivain.  On ne louera jamais assez son style.  Sa phrase est généralement courte, souvent incisive ; en quelques traits, il nous permet de saisir un personnage, une situation.  Modèle d’économie, l’écriture classique de Maupassant ressemble aux mouvements gracieux de naïades qui dansent au-dessus du néant.  Légèreté et profondeur, tel serait le maître-mot de cet auteur (ce qui n’est pas sans rappeler Mozart).  Tout est si violent et immoral dans Bel-Ami, et pourtant tout est si aérien, si lumineux par la grâce d’une voix dont le chant est l’un des plus purs de la littérature française.  Il faut lire Maupassant, se pénétrer de ses phrases, et comprendre que le style n’est pas une vaine ornementation, mais une pensée singulière qui rayonne et vit en chacun de ses éléments.

Bel-Ami est une œuvre forte, une œuvre belle.  Guy de Maupassant nous montre la vie telle qu’elle est, et non telle qu’on la souhaiterait.  C’est en ce sens un maître, tout comme ce philosophe allemand qu’il admirait.

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On retrouve Bel-Ami dans plusieurs collections de poche.  On peut se le procurer pour la somme modique de 3,95$ chez Pocket.

Les amateurs de cinéma seront sans doute heureux d’apprendre que Bel-Ami vient de faire l’objet d’une adaptation, aux États-Unis, mettant en vedette Uma Thurman (sortie prévue en 2011).

À ceux qui désireraient s’initier à la pensée de Schopenhauer, je ne saurais trop conseiller un recueil de textes intitulé Esthétique et métaphysique, paru dans la collection du Livre de Poche.  On retrouve, par ailleurs, Le Monde comme volonté et comme représentation chez Quadrige / PUF et, en deux tomes, dans la collection Folio Essais.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

11 février 2016

   Le printemps des berges

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Le printemps des berges

  Dans notre coin de pays, dès la fonte des neiges, les eaux se retirent des terres fertiles, sillonnent les vallées, pour rejoindre le bassin versant du lac Saint-Jean.  Quand le paysage printanier se dessine, à la vue de mon canot qui émerge de la neige, je me plais à imaginer le mode de vie de ceux qui sont passés bien avant moi… les Amérindiens.  Voici l’histoire de Yepa.

       Une tempête balayait tout sur son passage, laissant à découvert les carcasses d’animaux gelés.  À chaque instant, c’était le combat extrême entre les hommes et le froid.  Les plus forts allaient survivre.  Une jeune fille était venue au monde dans ces conditions difficiles de la saison morte.  Ses parents l’avaient nommée Yepa ou, en français, Princesse de l’Hiver.  Le clan « kwi’kwa’ju » (carcajou) accueillit cette enfant avec amour.  Les membres du clan portaient ce nom ; ils s’identifiaient à cet animal doté d’une habileté et d’une intelligence hors du commun.  (De nos jours, nous côtoyons rarement cette bête, mais jadis sa présence était indéniable sur tout le territoire du Québec.  Sa réputation le présente comme un animal rusé, des plus féroces.)  Ces nomades possédaient des outils rudimentaires, efficaces pour la chasse, la pêche, et des techniques d’approche subtiles.  Ils se déplaçaient en fonction de la quête de nourriture.

      Yepa se réveillait à la lumière du jour, le sourire aux lèvres, remerciant la terre de lui donner ses fruits.  Sa mère était décédée d’un mal inconnu lorsqu’elle avait dix ans.  Cette petite veillait au bien-être de ses frères et de ses sœurs.  L’amour maternel lui manquait.  Les femmes du clan chérissaient cette enfant, elle était attachante.  Jeune femme en devenir, elle dégageait une énergie positive qui rayonnait ; son père en était très fier !

        Chaque matin, au départ des chasseurs, Yepa veillait à ce que le feu ne s’éteigne pas.  Il fournissait la chaleur et cuisait les aliments.  Les poissons et les gibiers à plumes fumaient jusqu’à une tendreté et un goût impeccables.

         Lors des moments de détente, l’art occupait un rôle de premier plan.  D’authentiques sculptures de pierre et de bois décoraient les berges du Lac.  Yepa portait un collier qu’avait taillé son père.  Cette œuvre d’art, fait d’os de caribou, avait été créée pour protéger la belle et inspirer le respect pour les ressources qu’offrait la Nature.  Au couchant, Yepa s’étendait sur une roche plate près du rivage et s’endormait en écoutant le clapotis des vagues.  L’esprit vagabond, elle songeait à l’avenir des siens.

          Un matin d’automne, le clan Carcajou partit à la recherche de nouveaux territoires de chasse.  Les bagages furent réduits pour faciliter les déplacements.  Par mégarde, le collier si précieux de Yepa tomba dans les eaux noires du lac.  Désolée, elle se consola en se disant que c’était là le destin et qu’elle le porterait désormais dans son cœur.  À la file indienne, les canots d’écorce fendaient l’eau au rythme des avirons…

           D’aussi loin que je me souvienne, au printemps, une joie m’envahit et, enthousiaste, je pars à la recherche de fossiles, de trilobites et de pointes de flèches sur les berges et dans les eaux de mon lac.  Il arrive que mes démarches soient récompensées : l’été dernier, j’y ai découvert les fragments d’os d’un collier…

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres  laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue :virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)



Ce matin-là… par Jean-Marc Ouellet…

10 janvier 2016

Ce matin-là

Depuis quelque temps, je marche en forêt. Une vieille forêt. Avec ses vieux arbres, ses chicots, ses mystères, sonalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec savoir. Le matin, avant le petit-déjeuner, une tasse thermos à la main et remplie de café, je marche, avec mon amoureuse, avec mes labradors. Parfois seul. J’enjambe les branches et les racines. Je hume l’air humide, imprégné de sapins, d’épinettes, de cèdres, de fougères, de fleurs sauvages, de pourriture, de toute cette nature de fibres et de sève comme de chair et de sang. J’écoute le gazouillis des oiseaux, le croassement des corneilles, le murmure du vent, l’écoulement de l’eau du ruisseau. Je m’arrête devant les pistes de lièvres et de cervidés. Je marche, marche, marche. Je sue, je vis. Sur le sentier qui me sépare de mes biens, de ce pour quoi j’échine pourtant mes jours, je m’enrichis du pouvoir des arbres, des bêtes sauvages, du vent, du ciel… Et je pense. Beaucoup. Car les insondables secrets de la nature engendrent un état d’âme riche en fantaisies et en illuminations. Les problèmes s’allègent, les réponses surgissent. « Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt. » écrivait Jules Renard. Et penser dans la forêt, c’est enchâsser nos vies de jets de lumière. De l’ombre d’un arbre, des univers se créent. Et chaque arbre étant unique, imaginez l‘infini des possibles d’une promenade en forêt. Les pensées se bousculent donc. Les écureuils ne les voient pas. Mes labradors non plus. Malgré leur ouïe prodigieuse, ils ne les entendent pas. Mon amoureuse non plus, à moins que, parce qu’elles en valent la peine, je les lui partage. Les autres… Elles m’habiteront en exclusivité, me hanteront peut-être plus tard. Les arbres les sentent peut-être. Qui sait ? Je soupçonne même qu’ils en soient la source. De Gonzague St-Bris écrivait : « Lors de mes vagabondages dans les verdures éternelles, j’avais l’impression de lire l’univers et la forêt était pour moi la plus belle des bibliothèques. »
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlors, je marche, et je pense. À quoi ? Eh bien… à tout. Au quotidien, à mon travail, à mes joies, à mes misères. Je pense à mon amoureuse qui me précède ou me suit, à mes enfants, à mes proches, à mes chiens qui gambadent à mes côtés. Des projets d’écriture germent. Je pense aux injustices, à la science, à l’ivresse d’être là, à cet instant, je pense à hier, à demain. Les motifs ne manquent pas, le pouvoir inspirant des arbres étant sans limites.
C’est donc un certain matin, le thermos de café penchant dangereusement alors que j’enjambais un chicot échoué à travers le sentier, qu’une pensée singulière traversa mon esprit. Pourquoi confiner des pensées en soi, dans l’éthérisme du je-ne-sais-où ? Pourquoi vivre, penser, si la vie n’est qu’un ramassis de secrets ?
J’ai le bonheur d’écrire. Et j’ai la chance d’avoir un bon ami qui publie des textes dans un blogue devenu magazine littéraire électronique, Le Chat qui louche, des textes qui sont lus. Un ami qui, deux fois déjà, m’a fait confiance. Jamais deux sans trois, dit l’adage.
Ce matin-là, mes pensées m’ont conduit à cet ami, à son blogue, à ma nostalgie du temps où j’y publiais des textes. J’ai donc pensé reprendre du service, une fois par mois, y graver ces impressions de matins de randonnées parmi les arbres.
Tout y passera. Réflexions, science, fiction…
Des secrets ?
Qui sait ?

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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