Venise, un récit de Jacques Girard…

14 juin 2017

 Venise…

 

 Son prénom était Venise. Comme la grande ville italienne construite sur  cent dix-huit  îles  et  prisée  par les touristes. Ses parents l’avaient  prénommée ainsi à lachat qui louche maykan alain gagnon francophonie suite d’un séjour dans la ville des doges.

Un prénom sur mesure pour cette adolescente farouche, évanescente et conquérante.  Dans notre petit quartier de la fin des années 1950, il en fallait bien peu pour rompre la monotonie. Son arrivée bouleversa notre vie.

Personne ne put ignorer la présence de cette jeune fille, belle, ingénue et surtout très différente des sœurs et des copines du même âge. Elle créa tout un remous. Sa famille emménageait dans  la grande  maison  du docteur, parti pour la ville. Les valises n’étaient pas encore défaites que, déjà, Venise avait conquis le petit quartier qui s’étirait le long du lac Saint-Jean.

Il lui avait suffi, par ce premier dimanche de juillet, de se rendre au magasin, vêtue d’une  robe claire à la merci de ses mouvements en coups de vent, pour semer la commotion derrière les  rideaux.  Ses gestes  étaient étudiés. Si les jeunes filles de son âge (13 ou 14 ans) baissaient les yeux devant un homme ou chassaient la gêne en souriant, Venise, elle, portait les siens bien haut. Ses prunelles perses prirent la couleur du lac.

Elle était la cadette d’une famille de cinq filles. Belles, libres.

Leur grande maison entourée d’une  haute clôture fut assiégée par de nombreux prétendants. Sauf la dernière, elles succombèrent aux charmes d’un garçon de leur âge. Les deux plus vieilles se marièrent à un été d’intervalle.

Venise était plutôt solitaire. Elle incarnait l’amour impossible, l’impossible conquête.  Cette  fille  aux cheveux de jais jouait à être aimée et savait répondre aux désirs sans se compromettre. Notre malheur faisait à la fois notre bonheur. Sa liberté laissait, aux jeunes que  nous  étions, toujours de l’espoir.  Plus avertis,  les adultes  s’imaginaient que c’était tout simplement une petite aguicheuse. À l’école, il  n’y en eut que pour elle. Elle devint la préférée des religieuses qui la trouvaient charmante et serviable. Sur leurs recommandations,  ses parents l’envoyèrent étudier, l’année suivante, dans une école privée. Venise revint au milieu  de l’année ; on ne sut jamais pour quelle raison. L’hiver fut moins long.

Cet été-là, elle se fit bronzer presque nue, enlevant à demi le haut de son maillot de bain. Tout autour de la grande  barricade, des  yeux se  traçaient  un chemin. Certains  allèrent  même sur le lac avec des jumelles. Elle  s’efforçait de se  camoufler derrière une  haie criblée de trous.

Mon  ami,  qui  demeurait voisin, m’offrait les premières loges. Du haut de la fenêtre de sa chambre, on  examinait en  détail ce  corps de  sirène. Elle connaissait  notre présence. Je pense qu’elle  s’amusait de nous voir les mains moites, les yeux multipliés et les paupières folles.

Un jour, la mère de mon ami nous surprit en pleine séance de… Mal nous en prit.

Son jeu commença à lui attirer l’animosité des autres filles et des femmes. Les filles enviaient  et craignaient  cette Lolita. Les dames de la paroisse mirent leur mari et leurs adolescents en garde contre cette jeune sans attaches, trop libre, trop différente et qui, contrairement au reste de sa famille, ne s’était  pas intégrée à la vie du quartier. La suspicion augmenta quand elle abandonna, à trois mois de la fin de l’année,  son cours à l’Institut  familial. Il fallait que quelqu’un aidât sa mère.

Se complaisait-elle  dans l’adolescence ? La ville était petite. On ne permettait pas d’être  trop différent. Venise se trouva, bien malgré elle, isolée, pour ne pas dire ostracisée.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieUn  jour,  elle  disparut. Toutes sortes de  bruits coururent sur  ses  mœurs particulières.  Quelques années plus tard, la transfuge réapparut dans le quartier en compagnie d’une  fille plus jeune, portant toujours un pantalon. Elles  fumaient  et sortaient la nuit. Toutes deux déambulaient en riant, indifférentes aux autres. Elles se promenaient avec des éclairs de dédain dans les yeux, s’assoyaient  au bout du quai de la propriété familiale et buvaient de la bière à même la bouteille.

Venise s’affichait.

Je fus déçu, préférant garder le souvenir de la jeune fille qui avait soulevé une vague sur notre quartier, quelques années plus tôt. Je fus soulagé quand, après quelques jours, le couple repartit.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

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Le signe : Une nouvelle de Jacques Girard…

27 janvier 2017

Le signe

Au village, la journée s’ébroue au restaurant chez Roger. Les premiers clients pointent à six heures tapant, en même temps que la belle Thérèse, la fille du matin. On n’hésite pas à lui donner un coup de main pour accélérer le service. Roger, le proprio, arrive trente minutes après la première cafetière de Maxwell House, le sourire dans sa sacoche.

Jusqu’à neuf heures, la place fourmille. Thérèse voltige, papillonne. À chaque lever de soleil: même ballet, même menu, même regard. Mêmes calembours des habitués. Si un manque à l’appel, on s’inquiète, comme à l’école blanche du rang.

Roger encaisse en souriant. Pendant ce temps, les quatre exemplaires du journal Le Quotidien perdent de l’encre, au fur et à mesure qu’ils changent de main. Le circuit du journal est imprimé dans les habitudes. Et ce n’est pas demain que ça changera, foi de Thérèse et de Roger !

Bertrand, lui, colporte les résultats des matchs de baseball. Rita, elle, défile les films à l’horaire-télé. Jules, quant à lui, raffole des faits divers morbides. Belle, recluse, garde la gazette plus longtemps. On a l’habitude de cette coiffeuse branchée sur la carte du ciel. Blonde capiteuse,
célibataire heureuse, elle ne met pas un cheveu devant l’autre sans consulter les astres ! Avec le temps, l’astrologue de platine connaît le zodiaque des abonnés matinaux.

— Aie ! Belle ! interpelle Joseph, un routier beau garçon, dis-moi à matin si je serai chanceux en amour aujourd’hui.
— Gémeau, tranquille en amour, plus chanceux dans l’argent, répond Belle en gratifiant le célibataire d’un clin d’œil.

Belle porte à merveille son adjectif. Ça lui fait un beau nom. Et une belle jambe. Mais un contresens. Sa voix tonne … C’est le haut-parleur des lieux. Acouphène ou surdité industrielle ? Le bruit des séchoirs s’est niché au-delà des tympans.

Belle aime la vie et les hommes, retirée dans sa loge.

Elle trône sur le resto.

— Albert ! je te parle ! Une belle journée pour l’amour ? Ton horoscope est bon ! Fuck l’argent…

Le petit homme travaille à l’épicerie. Surpris, il accueille la nouvelle en souriant.

— Merci Belle !

— Ça, c’est gratis, mon beau … Aïe ! Marguerite ! prépare-toi à soir. Je vois ton beau Serge dans ton horoscope.

Un amant fougueux, qu’on dit. Sa Marguerite gère les avoirs de la Caisse populaire.

— Tu le diras au beau Serge, répond-elle sans coup férir.

Cette éventualité contrarie la Marguerite. Serge vient toujours plus tard.

Les horoscopes s’envolent. Les clients quittent le resto imprégnés des odeurs de toasts brûlés, de petites patates rissolées et de la pipe de Roger. Encore une fois, avec leur avenir en prime, ils sortent gavés de nouvelles du petit et du grand monde.

Une journée qui se dessine, se destine bien, dirait Belle.

Arrive un étranger. Il séjourne dans la place depuis une quinzaine. On sait qu’il travaille à l’usine d’épuration. Bel homme, cet ingénieur montréalais. Et d’adon comme on dit dans le bled. Quel art du compliment ! La belle Thérèse n’en revient pas.

Un café l’attend (lui aussi) où il s’assied, depuis ces quelques élans, près du kiosque à journaux. Tiens ! On l’appelle Marc. Déjà de la famille ! Lui ne demande que ça. Ce fils unique n’a pas été habitué aux repas communautaires. C’est un baume sur cette vie entre deux valises.

Ce matin-là, Belle lui demande son signe.
— Cancer, dit Marc de sa voix mielleuse.

— Heureux en amour, prédit la belle astrologue de papier.

Marc remercie et quitte la place. À midi, l’ingénieur vérifie son horoscope dans un TV-Hebdo oublié par le gardien du chantier. Le soir, l’ingénieur fonce au chalet de Belle, humble logis à l’écart. Comme il l’a vue, elle, à l’écart au resto de Roger.

On tambourine à la porte.
— Je t’attendais, mon beau …

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,  Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Raskolnikov… une nouvelle de Jacques Girard

16 janvier 2017

Ras

 

«Ras, t’es demandé au téléphone», dit le barman.  L’individu n’eut aucune réaction. Il continua de gesticuler de plus belle. Seul à sa table, Ras se trouvait dans une sorte de délire provoqué par l’absorption incontrôlée de houblon.

Le garçon de table dut élever la voix avant qu’il ne comprenne. Ras parut sortir d’un voyage astral. Péniblement, l’homme se leva et fit quelques pas en direction du bar. Tout à coup, il rebroussa chemin, revint à sa table et but une grande gorgée à même la bouteille. Les yeux écarquillés, le tour de la bouche tout ruisselant, l’homme retourna vers la cabine téléphonique.

Devant le bar, Ras s’arrêta net. Si brusquement qu’il faillit tomber. Encore tout chancelant, Ras pointa vers le barman un doigt aussi incertain.

«C’est pas Ras que je m’appelle, c’est Raskolnikov. C’est trop difficile à prononcer pour toi, je pense ben, dit le soûlard. C’est Ras-kol-ni-kov, c’est pas si dur que ça à dire», ajouta-t-il, en prenant bien soin de  prononcer en quatre syllabes distinctes ce nom inusité. «On sait ben, vous ne connaissez pas Raskolnikov.  Personne icitte n’a lu Crime et Châtiment. Vous ne savez pas qui est Dostoïevski ? Continuez de lire des comics, bande d’ignorants», poursuivit-il, se retournant vers la poignée de clients. Aucun ne daigna lever la tête.

« Je pense que c’est ton Dos, je ne sais pas trop », rétorqua avec tac le serveur, un homme d’expérience dans l’hôtellerie, le doyen de Roberval, titre qu’il revendiquait avec fierté.

René en avait vu des clients éméchés qui en voulaient à tout le monde. l’en savais quelque chose.

Alors que j’étais étudiant à la recherche d’un travail, il me donna une chance en m’embauchant comme laveur de verres. Sous sa tutelle, je devins garçon de table. Cet emploi m’avait permis de défrayer une partie de mes études. Je lui témoignai ma gratitude en allant aussi souvent que possible prendre une bière en sa compagnie. Son statut particulier lui octroyait bien des aises dont celle de se rincer le gosier avec certains clients. Ma dernière visite remontait à quelques semaines.

Cet après-midi-là, ma présence avait un autre but. Comme je le remplaçais pendant les deux semaines suivantes, il était normal que je me familiarise avec les airs de la place.  Prix en vigueur, inventaire, ménage, horaire de travail, le crédit, tout y passa.

« S’il y a quelque chose que tu sais pas, tu le demandes à un client régulier, ils savent tout », concluait René en prenant une petite gorgée d’une
bière chaude.

Les piliers de la place, je les avais sous les yeux. À l’exception du fameux Ras, je les connaissais tous. Plus je regardais la figure du personnage de roman, qui se trouvait présentement dans la cabine téléphonique, plus ce faciès abîmé m’intriguait.

« J’ai vu ce gars-là quelque part, balbutiai-je à René. C’est pas possible! Mais où ai-je pu entrevoir cette face-là ? Vraiment, je suis en panne. »

Raskolnikov

Ras se nommait Raymond Lalancette et était né à Roberval sur la rue Ménard. À quinze ans, il s’était expatrié en ville. Selon les dires de René, Raymond bourlingua et fit cent métiers, connut des moments pénibles avant de dénicher un emploi dans une entreprise spécialisée en construction domiciliaire. Ras avait travaillé sur les plus gros chantiers et était finalement devenu contremaître. Victime d’une scoliose, il se trouvait en convalescence et en avait profité pour revenir dans son patelin. Sa mère y vivait encore. Depuis son retour, qui remontait à six ou sept mois, Ras avait élu domicile à la taverne de l’hôtel Windsor. On l’y voyait presque à tous les jours.  Ses beaux discours tinrent le haut du pavé aussi longtemps que ses ressources permirent de payer des «traites». Maintenant, il délirait, toujours seul, toujours à la même table, essayant à l’occasion de soutirer une bière à une vieille connaissance. On l’avait surnommé Ras parce qu’il parlait toujours de Raskolnikov.

Avec le temps, sa réputation s’était étiolée. À jeun, c’était un client poli et plutôt réservé. Mais la boisson le métamorphosait en docteur Jekyll. On trouvait son comportement plutôt singulier et on doutait de la véracité de son histoire.  Ras se prenait pour un autre. Il se disait le seul à
avoir lu des grands auteurs, à parler couramment  l’anglais et à avoir voyagé dans tout le Canada et même aux États-Unis. « Vous sortirez jamais de ce trou, vous allez crever icitte ; moi, je vais repartir, voir le monde. » René  connaissait ses tirades par cœur.  À ses crises, succédaient de longs silences suivis de profonds repentirs. René le trouvait bizarre. On ne savait jamais qui il était. De plus, ce Raskolnikov-là jouissait des atouts d’un Don Juan. Ses services d’amant étaient, avançait-il, on ne peut plus recherchés.

« Il n’est pas comme nous autres », disait René.

Pendant ce temps, Ras se trouvait dans la cabine téléphonique dont la porte était ouverte. Le combiné reposait entre son épaule légèrement suspendue et sa joue mal rasée. Il était là, immobile. Et cela durait depuis un certain temps. Ras sortit inopinément de son demi-coma et débita son boniment. Il fut question de sa vie, de sa liberté, du salut et de l’incompréhension de son entourage, puis il raccrocha brutalement.

— Fuck, ajouta-t-il en sortant de la cabine. Ras se mit à crier à tue-tête.

— Eh! Ras, tu baisses d’un ton ou je te fous dehors, l’enjoignit le maître des lieux. Aussitôt dit, aussitôt fait. Son obéissance me surprit.

En titubant, l’homme aux cheveux blonds, de taille moyenne, aux yeux étrangement bleus, avec de beaux traits, retourna à sa table. Quinze minutes plus tard, il s’endormit. Quand je quittai les lieux, le phénomène ronflait d’un sommeil agité.

Le lundi suivant, j’étais au poste quand, au beau milieu de l’avant-midi, arriva Ras. Son allure était toujours au beau fixe. II portait les mêmes vêtements et avait sans doute déjà bu. Ses yeux étaient bouffis et son haleine repoussante.

— Bonjour monsieur !

— C’est qui toi ? me répondit-il sèchement.

— Le remplaçant à René.

— T’as un nom ?

— Appelez-moi Raz avec un Z, dis-je.

— Comment Raz avec un Z ? C’est pas un nom ça !

— Raz pour Razoumikhine, vous le connaissez ?

— Oui, euh…

— C’est le grand ami de Raskolnikov dans Crime et Châtiment. J’ai lu Dostoïevski. J’ai lu Le Joueur, L’Idiot, Les Possédés, Les Frères Karamazov ; oui, j’ai lu tout Dostoïevski. En passant, quand je vais à Montréal, je rends visite à mon ami, Réal Bernard, à la Maison du Père, un lieu pour les sans-abri. Vous connaissez, je crois?

Je le regardai dans les yeux. Son visage se vida de son sang. Il fut incapable de répondre. À ce moment-là, je crus reconnaître en lui Raskolnikov au plus profond de sa déchéance. Le désespoir ravageait son visage. Je n’eus pas le courage de poursuivre …

« Une bière, monsieur Lalancette ? »

Notice

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Une nouvelle de Jacques Girard…

2 janvier 2017

La parole étouffée

La maison se cloître en fin de semaine, car le père est là.

Sylvie Marcoux et Jacques Girard au Salon du Livre

Lorsque je viens chercher mon ami, Luc, mes pas collent au seuil de la porte. J’étouffe les mots économisés de peur de déranger son père.

La douzaine de sœurs et frères disparaissent. Seule la mère demeure visible. En douceur, elle assure la liaison entre la présence et les absents.

Les filles se terrent dans leur chambre et lisent des yeux, se verrouillant les lèvres. Les plus jeunes des garçons les imitent ; les plus âgés s’inventent des sorties. Les emmurés sortent brièvement au moment des repas en famille. Une obligation comme la messe du dimanche.

La maison se tait et bat d’un cœur dur, impitoyable, sans concession ; un cœur pétri par l’intransigeance qui refuse l’évolution du monde et les changements engendrés par la Révolution tranquille.

L’homme déteste la musique. Le cinéma tue les yeux et sème la fausse vie. On perd du temps devant les nouveaux appareils de télévision.

L’homme ne vit que pour son travail en forêt, le seul endroit où un être humain peut s’épanouir. Le grand livre de la nature.

« Hors de la forêt point de salut », psalmodie avec ironie le fils aîné qui travaille dans un bureau. Depuis ce jour, le père a fait un trait sur ce fils indigne qui, de surcroît, se réfugie dans les livres et écrit des poèmes dans le journal local. Quelle colère de la part du maître des murs silencieux !

Ce fils exaucera ses vœux en partant avec un professeur de passage.

Deux fils travaillent dans les chantiers. Sans cet amour, sans cette passion qui dévore l’homme des arbres couchés. Sa considération équivaut à leur engouement. Le chef mesureur les traite comme des étrangers, pis que des inconnus, prétextant l’obligation d’ignorer les liens du sang. Son cœur est pourri comme les arbres que le comptable rejette la mort dans l’âme, telle une partie de son être.

La santé fragile du quatrième lui interdit le travail dans les exploitations forestières. Il n’a rien de lui. Le blâme tombe sur sa conjointe. Mon ami Luc, lui, refuse. Le réfractaire le défie ouvertement :

— Fuck le bois pourri,

— Fuck le bois couché,

— Fuck le bois en planches,

— Fuck le bois en madriers,

— Fuck le triste bois,

— Fuck le bois triste.

Le poème de sa révolte, il le crie sur la grand-rue à chaque arbre rencontré …

— Restez debout les arbres.

Est-ce une révolte passagère d’adolescent? Le père le croit. À tort.

Mon ami se confie et parle de ses projets, de sa vie.

Qu’il aimerait avoir un père comme le mien !

Qu’il aimerait chanter, écrire, vivre, tuer le silence, libérer les mots qui l’étouffent, qui le cloîtrent. Je l’écoute.

Ses yeux ressemblent à des caméras de télévision.

Deux grosses coupoles entendent des sons étrangers, un harmonica filtre les mots. Il n’est pas d’ici : il est d’ailleurs, Nelligan, Rimbaud, Baudelaire communiquent avec lui ; il fouille les mots, forge des images, bombarde Roberval d’incantations nocturnes. Ses amis s’appellent Ferré, Brel, Brassens et moi, silencieux.

Le poète se soûle, se grise et chante sa vie dans les tavernes et les bistrots.

Ses rares amis l’encouragent. Quitte à s’expatrier puisque c’est impossible de faire ce qu’il aime dans ce bled,
comme il dit.

L’ami nous fuit, le fils fuit la mère inquiète ; l’adolescent fuit la maison où est le père. Le père, c’est « lui ». Il ne dit jamais son père ou le père. C’est « lui », « lui », les dents serrées.

Le fuyard couche où il peut. Cette fuite dure toute la fin de semaine. Le révolté fuit le cloître.

Alors, la maison se mure. La mère barre le piano. Elle cache le tourne-disque. La télévision refroidit. Muette la radio.

Les chambres des enfants au premier étage se barricadent. On sort peu, sinon sur la pointe des pieds. On emprunte la porte d’en avant, évitant le père qui trône dans la cuisine, assis sur sa chaise branlante.

À la table, le père est servi le premier, puis les enfants qui passent rapidement. La mère dépose dans les fragiles assiettes des portions réduites. La mère se sert en dernier. La parole s’enlise dans le silence. La tablée évite le regard courroucé du maître de la maison silencieuse. Les enfants n’ont pas faim. Ils répondent aux questions du père brièvement, en hésitant, mal à l’aise. On préfère la faim à sa présence dévorante.

Le plancher cesse de craquer. Les usagers évitent les endroits où l’on sait que les planches grincent, se plaignent ou chantent.

Les parents s’abstiennent de venir. Les amis le savent.

On frappe à la porte pour des raisons majeures. La mortalité par exemple.

À Noël et au jour de l’An, la maison fête en silence, dans la crainte du père qui, pourtant, a déjà sorti et bu. Le père a épuré cette partie de sa vie. Classé cet épisode que l’on appelle la jeunesse. Classé et chassé dans la catégorie des mauvais moments.

Enterré. Comme le tyran enterre les siens. Comme le mari enterre sa femme. L’homme est grand, mince, sec ; ses traits sont aiguisés comme des pointes de flèche. Des yeux de braise…

Le patron donne des ordres et ne tolère pas la réplique. On le craint dans les chantiers.

Chez lui, même style. Le despote se rive à sa chaise, se berce et fume une pipe. Une sorte de torpeur hypnotique l’enveloppe. Endormi, prostré. Je l’avais vu une fois dans cet
état. Je le pensais mort …

Ce que souhaite mon ami. Il lui a déclaré la guerre. Le poète revient au bercail le dimanche. Avec prudence, le fuyard attend une heure. Alors, la maison s’ouvre. La maison s’ouvre à ses enfants. C’est le retour. La musique crie, les vers craquent le plancher. On entre, et les sons sortent. Les fils reviennent, les filles se libèrent de leur geôle. La table s’agrandit et la parole sort de son étouffement.

La maison enfante la mère.

Notice

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

29 septembre 2016

Le cimetière qui se meurt

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’été s’ébroue.  Les champs fument le matin, et les cultivateurs plantent leur pelle dans la terre dégourdie.  Le marchand de monuments fait alors le tour des villages qui cernent la ville où son cimetière public embrasse le trottoir.

Le commerçant livre les épitaphes des disparus au temps du froid.

Les campagnards connaissent son vieux camion rouge défraîchi.  Les hommes de la terre réparent les clôtures abîmées par la neige et le gel qui éjecte les poteaux hors de leur trou.  Le passage de ce matin éveille des souvenirs et creuse des plaies dans ces villages familiaux.  Les terriens inclinent la tête comme pour conjurer le mauvais sort.

Dans la boîte s’entassent les pierres tombales de leur chair.  Tout l’hiver, le fabricant d’épitaphes a travaillé dans son petit atelier.  Ses grosses mains ont gravé les noms et les dates dans la pierre de granit.  Des chiffres définitifs.

Au cimetière, le marchand remet les pierres tombales aux parents.  Le contrat de vente comprend l’installation.  Son fils et moi, nous l’accompagnons.  Je remplace Robert qui ne pouvait pas venir.  De la mortalité… dans sa famille.

Nous prenons place dans la boîte, assis sur les stèles.

Le camion rote et aboie dans les côtes qui conduisent à Saint-François.  Le moteur rend presque l’âme.  La vieille guimbarde avance péniblement et le conducteur pousse sur le volant.  Son visage rougit et une fumée bleue s’échappe dessous la boîte.  Le tuyau d’échappement fuit.  Elle s’infiltre entre les planches lâches et baigne la charge.  Comme dans un film d’horreur avec Boris Karloff.  Nous toussons, et avec des vieux bouts de linge, des « guenilles » dirait ma mère, nous chassons les rejets du moteur fatigué.

Quel spectacle !  Les automobilistes ferment les vitres.  Les campagnards lèvent les bras vers le ciel.  Est-ce du dépit ?  On ne sait pas trop.  En profitent-ils pour exorciser ce que représente le marchand de pierres tombales ?  Fort possible.  La religion de la terre.

Le marchand n’a pas leur sympathie.  C’est un homme dur, avare, qui exploite la dernière fatalité en usurier.  Il traite la mort sans compassion.  Comme son père.  Est-ce que son fils se conduira comme lui ?  Pour le moment, il s’amuse avec moi dans ce cimetière qui semble à son dernier soupir, à son ultime souffle.

Nous sommes trois jeunes.  Le troisième est décédé.  Nous regardons son épitaphe.  Nos yeux déchiffrent son nom et les dates de sa naissance et de sa mort.  Douze ans, comme nous.  Un taureau l’a écorné, piétiné, secoué comme un sac de paille.  Claude connaît l’histoire.  De la bouche de son père.

Le cœur me lève.  Pourtant la fumée s’est dissipée durant cette descente.  La mort n’a pas d’âge.  Les autres étaient âgés et certains très vieux.  Plusieurs pierres sont visibles et on lit les noms.  On s’interroge, on parle de la mort.  La mort, c’est la fin de la vie.  Pourquoi mourir à douze ans ?  Mourir avec des cheveux blancs, sans dents, nous semble normal.  La mort de ce jeune nous secoue, nous intrigue.  Comment ?  Pourquoi ?  Pourquoi lui ?

Ma main se pose sur son prénom.  Mes doigts s’immobilisent sur les années.  Incapables d’aller plus loin.  Paralysés.  Les épitaphes sont retenues par des sangles sales et l’une d’elles cache une partie de son nom.  On ne peut pas la lever de peur que le chargement se déplace et nous écrase.

Cette découverte me bouleverse.  Mon compagnon s’en aperçoit.  Lui semble immunisé contre le grand départ.  Est-ce de famille ?  Mon ami demeure de marbre, de glace.  Imperturbable comme la pierre.  Moi, je tremble, tressaille ; mon corps se secoue au même rythme que le camion.

Tout à coup, la carcasse du véhicule s’ébroue et s’écarte sur l’accotement.  Le moteur chauffe.  Le marchand peste, et on saute par terre.  Le père de Claude saisit le bidon d’eau attaché sur le côté d’une ridelle.  Il ouvre le capot et attend que le radiateur refroidisse avant de tourner le bouchon.  Son visage sue, et la colère rougit sa peau gercée.

Nous, on marche sur le bord de la route.  On ramasse des roches.

─ Va me chercher la paire de gants, crie le marchand à son fils.

Claude se dépêche, le regard bas.

Son père les enfile et enlève le bouchon.

Qu’est-ce qui va surgir de cette pièce de métal en ébullition ?  Une vapeur d’eau, comme quand la terre se réveille ?

Nous fuyons.  Le conducteur maugrée.  On regagne notre place avec des poignées de roches dans les mains.  Des petits cailloux.

Nous attendons en silence.  Le camion redémarre, traîne, puis reprend de la vitesse.  Le conducteur surveille l’aiguille de la température du moteur.  Son index pianote sur le tableau de bord.  L’aiguille revient dans la zone normale.

Je regarde cette scène dans les yeux explicatifs de mon compagnon.  Nous, on n’a pas d’auto.  Mon père voyage en bicycle ballon.

Le marchand s’allume une cigarette et tire à un point tel que la cabine s’enfume.

─ C’est correct, conclut alors Claude qui regagne son banc de granit.  Je l’imite.  Nos roches sont humides.

Alors nous jouons aux roches cachées.  On devine le nombre de zéro à cinq.  Le chargement a été partagé en deux, lui à droite, moi à gauche.  Approximativement douze pierres chacun.  On jouera dix coups.  Le plus près l’emporte.

Le gagnant fixe le nombre d’épitaphes en jeu.  Mon ami écrit les résultats sur un bout de papier avec un crayon de la longueur d’un mégot.  Qu’il tient au coin de ses lèvres.

La chance lui sourit.  Six épitaphes en deux mains.  Je n’ose pas miser trop haut.

─ T’as peur, me défie-t-il en riant.  On joue pour le « fun ».

Je gagne deux coups.  Cinq pierres passent dans mon cimetière.

Claude recouvre la main, décidé à reprendre le contrôle de la partie.  Perdre l’horripile.

On se meuble une banque de stèles.

Avec regret, la pierre du jeune garçon passe dans son lot.

J’écris cette histoire vivante et pense au roman Les Âmes mortes de Gogol.

─ Je te joue ton restant de cimetière, annonce le gagnant.

La partie prend fin lorsque je n’ai plus rien à perdre.  Plus de cimetière.  Le fils du fabricant jubile, comme son père quand la radio annonce les avis de décès.  Lorsque le glas sonne.

Le visage de mes parents s’étire alors.  Celui du marchand de monuments s’éclaire d’un étrange sourire de complicité avec la loi humaine de la vie et de la mort.

Le commerçant dresse ses comptes.  La mort, c’est de l’argent, de la vie.  On connaît ses expressions.

─ Tant de décès ce mois-icitte, pas beaucoup de défunts, un mois de misère, un mois pauvre en morts, ça ne meurt plus…

Vive le mois des morts.

Les murs de papier de la maison renvoient ses bilans.  Sa famille applaudit, maugrée, grogne, tout dépendant de la volonté divine.

Nous, on se tait.  Je trouve ça bizarre.  Je suis jeune et je ne comprends pas tout.

Mais, lorsque le mois souffre « d’un manque de morts », selon son expression, le marchand se venge sur son entourage.  Il bougonne, grogne, marmonne.  Sa famille, les locataires, les voisins, personne n’est épargné.

Il grogne comme en ce moment.  Le vieux bolide menace de s’évanouir, se lamente dans la côte qui n’en finit plus pour accéder à Saint-François-de-Sales.

─ On va en débarquer plusieurs icitte ; le camion va être moins chargé après, m’explique Claude.

Nous voici au cimetière.  Une femme fonce sur le camion dont les freins obéissent avec peine, avec bruit.

En larmes.  Le corps disloqué.  Allons-nous la percuter ?  Son mari l’empoigne à la dernière seconde.

─ Mon petit, crie-t-elle, mon petit Pierrot !

Notice biographique de Jacques Girard

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage, son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.


Le portier de la nuit… un récit de Jacques Girard….

1 juillet 2016

Le portier de  la nuit

Je pénètre dans la nuit. Le portier s’appelle Rilke. Prénom  inusité sur lequel butent les clients. Plus facile de l’appeler le « portier ». Ses yeux étrangement clairs chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québeccoupent les ténèbres, comme un faisceau au laser.

Étrange portier à l’allure frêle. Quel contraste avec son prédécesseur qui obstruait la porte exiguë ! Et quelle pâleur ! Il fuit la lumière du jour.

« J’ai  un intérieur que j’ignorais. »  Voilà le mot de passe pour  franchir le seuil  de ce bar où se réfugient les noctambules après le last calls  dans les hôtels de Roberval. C’est le Bar de la Traversée de la nuit. L’obscurité s’étire. On vit en  sursis.  Sursis  de  la mémoire.  Mon auto  repose  à l’ombre du clocher de l’église. Dans le parc en  face,  une grosse  Amérindienne et  un Blanc à la bouche  vide se  roulent derrière  la haie de  cèdres qui entoure  le monument  des saints martyrs canadiens. Saint Jean de Brébeuf bénit leur union ardue, agitée dans cette nuit fiévreuse de juillet.

Un autre Amérindien cuve son  vin près de la galerie.  On  vit à tâtons  à l’intérieur. On vit l’un sur l’autre, dans  un accord fragile qu’entretient avec calme le portier. Cet employé intervient lorsque les gestes saccadés du jour reviennent en surface. Le veilleur, drapé d’un complet  noir, est vif. Il serpente  entre les tables. Quand la parole quitte le registre de  la nuit,  s’égare au  soleil,  s’enferme dans  le bureau, retrouve la cuisine, le portier arrive. Il convertit les mouvements de frustration, ouvre les poings fermés, change de direction les doigts pointés, détend les mâchoires crispées et occulte le sang des yeux colériques.

Dans  ce minuscule royaume, Blancs et Amérindiens cohabitent.  Dans les veines du gardien coule le sang de la nuit et des étoiles. Il efface de la main le passé, s’empare d’un mot et relance le bavardage. Le vigile parle de tout en général, avec art, sans parti pris. Il marie une Ford et une Pontiac, disserte sur  les  faiblesses de  Chrétien et  de Bouchard, et réconcilie les amours. Son aura assure  le sommeil des hommes ballonnés par la bière. Il lui suffit de passer pour calmer l’angoissé qui lutte contre les démons du quotidien, pour soulager l’éplorée dont le corps souffre de la blancheur de l’abandon. La sentinelle écroue ses clients dans la nuit, cette période de grandes douleurs salvatrices.

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Rilke

Rilke clame la nuit comme le poète dont  il  emprunte l’identité. N’est-il pas l’auteur du livre culte Les Cahiers  de Malte Laurids Brigge ? Est-ce un vulgaire usurpateur ce Rilke qui vante les vertus du vampirisme, de l’espace qui rétrécit, du safari intellectuel dans le désert  du temps ?  Je  le cerne dans son  retranchement.  Laisse au vestiaire du jour ce qui est au jour. Voilà Rilke en action. Sa  main délicate saisit le mot menaçant, avec une douceur rapide, avant qu’il n’atteigne les miroirs qui bornent le bistrot. Rilke règne dans ce Palais des glaces qui allongent les ténèbres.

Le portier crée un univers factice. Moi, je l’appelle Rilke et Rilke l’accepte. Je suis aussi portier.  À l’Hôtel Lasalle. Nous sommes de la même constellation hôtelière. L’homme refuse mon pourboire.

— Bienvenue chez toi, qu’il me dit avec révérence. Je te donne ma nuit.

Bref, Rilke intrigue. J’en sais peu sur lui. Tout ce que l’on dit, c’est qu’il est arrivé par une nuit troublée. Le portier était ivre, le patron était débordé et l’étranger lui a donné un coup de main.

— T’as déjà  travaillé dans  un  hôtel,  toi ?  lui a dit le patron de sa voix de centaure.

— Oui, si l’on veut.

Portier depuis. Très discret sur son  passé. Il  a donné comme  nom  Rilke Bélanger.  Il préfère  qu’on  l’appelle  le « portier » parce que  c’est moins embêtant.  Son  père  lui a donné ce prénom rarissime par amour pour le poète Rainer Maria Rilke. Mon fils s’appelle Maxime par sympathie pour Gorki. Quelles manières d’enseignant ! Comme moi. Il a souri lorsque je lui ai parlé de cette affinité.

Le portier voyage, mais il s’arrête au besoin. Il  dit que l’air du lac lui a refait une santé et… un porte-monnaie. Ce n’est pas mauvais le gîte et le couvert, en plus des gages.

Le portier se cache du soleil. Il souffre d’une maladie de la peau, à ce qu’il dit. Vous devriez lui voir les canines ! Une grande mèche de cheveux cache une plaque blanchâtre sur le front.  On  en  retrouve  d’autres sous  des  manchettes amples. Le géographe  de la nuit arpente  la grand-rue le matin, avant l’aurore. Il emprunte la rue du centre-ville, là où se dressent trois pierres tombales qui annoncent les produits d’un fabricant de monuments.  Ce cimetière publicitaire lui rappelle son enfance.

— Lorsque j’étais gamin, la fenêtre de  ma chambre s’ouvrait sur ces trois pierres, je lui confesse.

— Nous sommes frères de la Lune.

Nous sommes des frères. On a des affinités. Mais le portier met le jour entre nous et je le comprends. Je ne tiens pas à dépasser cette limite. Notre zone, c’est la nuit. chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSon regard couvre le petit bar où s’entassent les piliers de la nuit. Le portier crée l’ombre pour les couples. Je l’écoute.

À ce  couple  aux  amours douloureuses, une  nuit Rimbaud-Verlaine. Le vieux, qui porte sans se lasser un chapeau et  mastique une  cigarette, s’appelle Prévert.  Apollinaire, c’est le patron.

Je lui présente mon ami. En plus d’être journaliste, il a publié Ma Nuit.

— Ton ami, c’est Antoine Blondin ?

— Excellent parallèle !

Cette Amérindienne belle à croquer dans sa vulgarité, teint cuivré, se transmue en Jeanne  Duval.

— Baudelaire en  serait  fou,  prétend  cet huissier  des lettres.

Lui opte plutôt pour une espèce de George Sand qui mène les hommes selon ses désirs. Il n’entend  pas souffrir comme Musset. Lamartine,  Vigny,  Michaud, Artaud. Nelligan, Miron et Apollinaire qui meublent son imaginaire. Brassens gratte sa guitare.

Le veilleur ouvre les nuits aux grands des mots.

« Toujours être  ivre ! De quoi ? De  vin, de  poésie,  de vertu ? Qu’importe. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous », écrivait Baudelaire.

Le geôlier  parle des serrures  éphémères de l’amitié.

Mais sa Jeanne  ne m’intéresse pas. On s’enfonce dans les mots. On plaisante avec les voyelles sur le tableau noir.

Lorsque je quitte la nuit, l’horizon à  nouveau exhume de la terre. L’Amérindien ressuscite. Dans le parc, un vieil homme caresse les capucines de ses doigts rêches. Il déambule entre les plates-bandes, dessinant un demi-cercle imaginaire avec sa canne blanche.  Un chauffeur  l’attend  dans  une  vieille Buick indigo. Je reconnais un ancien maire de Roberval, qui rayonna sur toute la région. Un visionnaire. Les yeux me piquent.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

2 juin 2016

La vieille Indienne

À Pierre Gill

La Montagnaise, par Virginie Tanguay

Plusieurs la croyaient morte depuis des lunes, la vieille Wednesday.

On ne l’avait pas vue souvent sur la réserve.

Jusqu’à la mort subite de son mari, le couple vivait en forêt de la trappe.  Il se nourrissait de la cueillette des fruits, mangeait du poisson et du gibier.  Les Wednesday faisaient partie des quelques familles qui vivent encore selon le mode de vie traditionnelle.

La vieille Montagnaise revient habiter sa cabane avec ses deux fils.

Bref renouement.  L’aîné meurt dans un accident d’automobile imputable à la vitesse et à l’alcool.  Quelques mois plus tard, on retrouva le cadet dans une crevasse en bordure de la voie ferrée que le CN délaisse.  Sa gorge était nouée au bout de son foulard en fourrure.

Alors, la vieille Indienne décide de vivre sa vie.  À 80 ans.  Jamais trop tard pour emprunter son sentier, proclame la patriarche.

Elle participe à toutes les assemblées publiques du Conseil de Bande, est présente aux séances des commissions, dont celle des Aînés, assiste aux réunions diverses et prend part aux manifestations.

Les Amérindiens écoutent les aînés.  L’ancêtre profite de ce privilège.  Les quelque 1,200 Montagnais ont peine à croire que cette femme, robuste sous une apparence frêle, ait passé les trois quarts de sa vie en forêt, une vie dure, exigeante.  Elle était née sous une tente par une nuit glaciale, avait vécu son enfance et adolescence dans le territoire de chasse et de pêche de sa famille.  La jeune femme des bois avait rencontré son mari sur la grande roche chaude qui mouille dans la rivière, au pied de leur campement.  Le couple se complétait en forêt comme le bouleau et l’écorce.  Soumise à lui.  Par contre, leurs fils refusèrent cette vie.

Son entourage s’émerveille de la voir si épanouie, si connaissante.

Quelle mémoire infaillible !  La petite histoire de son peuple est gravée dans sa chair, dans ses gestes, associés aux mouvements de la lune et aux grandes saisons.

Son père fut chef du Conseil de Bande ; et son défunt mari un ardent défenseur des coutumes ancestrales.

Ses expériences, l’ancêtre aime les partager avec son entourage.

La direction de l’école primaire l’invite.  Quel succès !  La vieille Montagnaise transporte sa jeune troupe au pays de ses ancêtres,  tend un collet, un petit piège, calle l’orignal dans le silence le plus complet.  Elle allume un feu imaginaire autour duquel les jeunes se réchauffent les mains et mangent du pain, de la banik.

Son vieux bonnet ancré sur la tête, vêtue d’un poncho, la vieille Wednesday ne passe pas inaperçue.  L’aïeule sillonne le village, quelle que soit la température.  Elle pisse où l’envie la prend.  Fatiguée, la vieille dame s’assoit et se repose en fumant une grosse pipe bourrée d’un tabac dont l’odeur est forte, particulière, différente du tabac commercial.  Les jeunes disent que c’est du pot !

C’est le tabac qu’elle cultive dans son petit jardin.  Ses plants dégagent une senteur forte, louche, prétendent les voisins sans trop s’en soucier.

La vieille Indienne boit maintenant et reprend le temps perdu.  Toute sa vie, la mère avait donné l’exemple, bien inutilement, à ses enfants.  Son mari en prenait, peu.  Trop tard pour revenir en arrière.

Un matin, l’envie de boire l’avait saisie aux tripes.  Comme une grippe de castor.  Par dépit ou avec l’intention de se rapprocher des siens, la vieille dame, seule, s’était soûlée.  Avec passion.  À se rouler sur le plancher gondolant de sa cabane.

Une odeur de veille continue flotte autour d’elle !  Une odeur amplifiée par le tabac et l’absence de soins corporels.  La vieille Indienne pue la vie…

Peine à croire que ses jambes tordues et son cœur fatigué lui permettent de danser, comme une jeune fille, et de fêter toute la nuit sans cligner de l’œil.

Une gourde de cognac pend à sa ceinture.  Des perles brillent dans les longs poils qui encerclent sa bouche édentée.

On penserait que la vielle amérindienne est toujours prête à partir tant elle traîne de bagages.  Elle va sur la grande place avec le sac en bandoulière de son fils aîné et vêtu du vieux poncho effiloché de l’autre, le poète qui mariait la langue de son peuple au français.  C’était elle qui lui avait appris l’importance de maîtriser le parler des autres.  « Les mots nous rapprochent des autres », défendait-elle.  L’ancêtre agissait comme traductrice quand la professeure n’était pas là.  Comme son père, elle avait appris l’anglais en fréquentant les marchands de fourrures.

Tout un personnage dans la communauté à la recherche de son identité.  C’est ce qu’on dit.

Lorsque le Canadian National évoque l’intention de retirer le tronçon de la voie ferrée qui desservait le magasin Hudson Bay fermé depuis plusieurs années, la farouche aïeule ameute la communauté.

On occupe les lieux.  La vieille dame indigne, dirait Graham Greene, reçoit les journalistes dans une sorte de grotte, une grosse crevasse, dans laquelle son fils, le barde, était mort.

Cette voie fait partie de leur vie et est liée à leur histoire.

« Le sentier de fer et de bois coule dans nos veines comme la rivière où je suis née », clame-t-elle.  Les appuis se manifestent.

Le CN transforma la voie désaffectée en un sentier piétonnier baptisé « Le sentier de la mère Wednesday ».

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielletanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


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