La cabane, une nouvelle de Jean-Marc Ouellet

14 janvier 2017

La cabane…

Une horreur blafarde pénètre mon âme vide. J’ai peur. Comme jamais.

Le ciel crache une eau épaisse, une trombe écrase la vie, et mon cœur s’agite. Entre là et néant, je cherche. Rien, tout, un chemin, un réconfort, de qui, de quoi, un sentiment oublié, parti jadis, jadis. Mais là où on ne devrait pas être, nulle consolation.

L’eau s’écrase sur la vitre. Je suis sec. Baume dérisoire. Je suis sec. Ha ha! Pour combien de temps? Minutes? Heures? Éternités. Tôt ou tard, je sortirai. Sortir. Fuir.

La carcasse métallique est enlisée. Le moteur s’est éteint, étouffé par l’eau qui monte, monte. Le fossé se noie, comme la route, comme mon courage.

Je sors dans les ténèbres. L’eau s’engouffre dans l’habitacle. Et moi je plonge, je me mouille, je cherche, j’espère, mais il n’y a rien, rien que le noir, et le clapotement des gouttes sur les feuilles, sur le torrent. La nuit gronde d’un râlement sinistre. Un trait de lumière fend le noir. Une lueur exsangue allume les alentours. Un instant, des fantômes m’entourent, des spectres humides et menaçants, lâches spectateurs. Leurs branches m’appellent, m’avertissent, me chassent. Je ne comprends pas. La vision est éphémère. Les ténèbres reviennent, couvrent la nuit. Et pourtant, j’avance. De longs bras m’agrippent, m’écorchent. Je fuis, mais d’autres arrivent, me tourmentent. Importun, je me hasarde plus loin, vers nulle part. Je trébuche. Les chicots m’enfargent,  m’accrochent. Je chute, je me relève, je tombe encore. Et je pleure. Mes larmes chaudes s’acoquinent avec les gouttes célestes. Froides. Cruelles. Il n’y plus de larmes. Que de l’acide ricanant sur mon épave.

Je tremble, je frissonne. De froid, d’effroi.

Au fond du noir, une lueur. Une étincelle dans l’obscurité. Elle scintille, fragile, tenace. Un espoir, comme l’étoile des rois. Je me faufile dans la moiteur végétale. À mon tour, je me laisse guider. J’avance. Je ne sens plus les égratignures, je survole les chicots, je me ris des vêtements imbibés. J’avance. Simplement. Espoir trouble.

Dans le bois, une cabane, une cabane noire dans les ténèbres, asile du fou, oasis du misérable. La lueur vient de là. Ou mirage.

J’approche, je touche. Il n’y a pas de rêve. La cabane est là, avec son bois pourri et sa puanteur moite.

À la hâte, je trouve la porte. Elle est entrouverte. J’hésite. Le vertige me fige. Je frappe. Enfin.

Pas de réponse.

Je hurle : — Il y a quelqu’un ?

Mon propre cri résonne dans ma tête. Le vent et l’orage me répondent. Une faible lumière émane de l’intérieur. J’ai froid. La nuit me pourchasse. Je n’en peux plus. J’entre.

Personne. Une seule pièce. Une table de bois, une chaise. Un feu éclaire l’âtre d’un foyer. La lumière danse une valse brouillonne. Les ombres se bousculent. Sur un mur, une bibliothèque attend. Un comptoir retient son évier près d’une autre paroi. Un lit est défait. Des draps propres y sont ouverts, comme une invitation, un sortilège.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répond.

L’air est lourd, et pourtant, il réconforte. L’orage s’apaise. La crainte s’assoupit, mais le doute prend la place.

Appuyée contre le mur, il y a une guitare. Comme la mienne. Sur la table de nuit, il y a un livre. Un roman. Le même que je lis, là-bas, à la maison, là où je devrais être. Je le prends, je le feuillette. Un signet tombe sur le sol. Un signet blanc, une photo l’agrémente. Des enfants. Mes enfants! Ma fille, mes garçons. Une note à la fin du livre. Mon écriture. Des mots de ma main, des mots qui ne furent jamais écrits.

Près d’une fenêtre, il y a une commode. Un cadre s’y repose. Je m’approche. Je prends l’artéfact, l’examine. Il y a une femme, un homme. Béatrice, ma femme, et… moi. Plus jeunes. Nous, il y a quelques années. C’est le même cliché. Le nôtre. Celui qui attend sur ma table de chevet, près de notre lit, chez nous, là où je ne suis pas.

Comment? Comment!

Rien ici n’existe. Ce n’est qu’un rêve, un cauchemar. Rien ici ne peut exister. Je me pince le bras. J’ai mal. Pourtant, rien ne disparaît. Tout reste. Odieux. Absurde. Je fuis, je me précipite vers la sortie, vers les ténèbres. J’affronte la tempête, celle du dehors, celle de mon âme. Je cours, je cours.

Enfin, je croise la route. Une voiture arrive. Je suis sauvé!

***

J’ouvre la porte. Un homme en uniforme se tient là, austère. Des sons sortent de sa bouche. Des mots nauséabonds, aux sens faméliques, ou maléfiques. Autour de moi, ces bruits flottent, graves, insensés. Des larmes jaillissent, roulent sur mes joues dérisoires.

L’homme n’est plus là. Je referme la porte. Je suis mort. Anéanti. Il n’y a plus de vie. Il n’y a que chimère et folie. Rien. Je ne suis rien. Qu’une image délavée d’un peut-être évanoui, qu’un probable qui ne sera jamais, qui ne sera plus qu’allusion et souvenir.

Oui. C’est ça. Oublier. Je dois oublier. Pour me rappeler. Seul. Seul.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

13 janvier 2017

Le Tunnel

Je m’éveille en douceur, comme sortie d’un éternel sommeil.  Engourdie.  Je suis engourdie.  Mes membres semblent handicapés soudainement.  Je regarde autour, rien ne m’est familier. Je ne comprends pas…  La mémoire, cette faculté que j’ai et qui oublie que trop ne m’a pas avertie qu’elle ferait des siennes, encore.  À gauche, rien en vue.  À droite, même chose.  Mais devant, devant, la lumière.  Une lumière vive, iridescente qui me crie au visage de la regarder.  Et je la regarde, intensément, comme envoûtée.

La lumière, le néon de la table d’opération.  L’opération !  Bien sûre !  Je dois être en train de me faire opérer à cœur ouvert.  Je dois être endormie, j’imagine.  Le néon étant fort, je le vois même si j’ai les paupières fermées.  Il m’aveugle, même.  Voilà !  Mais, comment est-ce possible que j’en  aie conscience ?  Est-ce que je rêve ?  Je hallucine ?  Non… Ça doit être les médicaments, ça m’affecte le cerveau, c’est un rêve inconscient, je ne m’en souviendrai plus au réveil.  De toute manière, moi et ma mémoire, hein !  Et cette table, je ne la sens pas sous moi, en réalité, je me sens bien debout, non plus couchée.  Me suis-je levée sans m’en rendre compte ?  Debout, je le suis, mais sans toucher le sol.  Et je ne vois que cette lumière au loin, qui m’attire comme un aimant.

Ce tunnel lumineux est tout droit devant.  Non, en fait, j’y suis déjà.  Bizarrement, j’ai l’impression d’être capable de bouger dans ce tunnel.  Comme si j’avais la faculté d’avancer, d’aller plus loin, de m’enfoncer dans celui-ci.  J’ai presque envie de le faire, juste pour voir.  Après tout, ce n’est que mon imagination, non ?   J’y vais.  J’avance doucement, puis réalise ; Je dois être morte !  C’est ça, je dois être morte là, sur la table d’opération, sous ce néon, non ?  Non…impossible, je le saurais, le sentirais.  Sent-on quelque chose, lorsque l’on meurt ?  Mais j’en sais rien moi, je ne suis jamais morte encore !

Je vois des formes au loin.  Ils sont vêtus de blanc, entièrement.  Ils sont sans visage.  Ou plutôt si, ils ont des visages, énormes, informes.  Des visages aux rictus effrayants.  Vêtus de blanc ? Non, ce doit être cette damnée lumière qui m’aveugle.  Mais où suis-je ?  Ces visages, ils me terrifient, sans que j’en comprenne la raison.  Je ne sens toujours pas mes membres, et pourtant je bouge dans ce tunnel, et me dirige droit sur ces… ces êtres.  Pas un son, pas un bruit, pas un mot.  Je n’entends rien, ou plutôt j’entends subtilement un bruissement.  Un léger souffle d’air, comme une brise, que je ne ressens pas.

Le tunnel est si sombre, et cette lumière si vive, je me retourne vers l’arrière, et ne vois que le noir.  Noir, tout est noir, des ténèbres de noirceur, je ne peux plus reculer.  Ces êtres semblent m’attendre, et puis bon, si je suis morte, ils ne peuvent rien me faire, non ?

Je continue d’avancer, à une vitesse de plus en plus rapide. Je ne contrôle pas mes pas, je ne contrôle plus où je vais, mais j’avance encore, rapidement, si rapidement que mon cœur bat la chamade dans ma poitrine.  Comment mon cœur peut-il battre ainsi, si je suis morte.  Anxieuse, terrifiée, je vois ces personnages aux visages informes s’approcher de plus en plus.  Inévitable, je m’en vais directement dans leur piège.

Qui sont-ils ?

Que me veulent-ils ?

Je suis tout près, et j’entends soudainement une voix.  Non, pas une voix, un murmure.

« Elle est éveillée. »

Je veux répondre, mais il semblerait que ma faculté à parler m’a été enlevée.  Aucun mot ne sort de ma bouche, je ne peux que les penser : « Oui, je suis éveillée.  Où suis-je ? »

Le murmure se poursuit, et j’entends : « Vous êtes la dernière.  Après vous, il n’y a plus d’espoir. »

Plus d’espoir ? D’espoir de quoi ?  Je ne comprends pas.  Dans le silence de mes mots, mes pensées voyagent à la vitesse de la lumière.  J’observe ces personnages, les scrutent.  Ils semblent vêtus de costumes d’astronautes, comme on peut voir dans les films.  Mais voilà, je m’imagine un film, mon esprit confus, à l’heure de la mort, je revois des scènes de cinéma.  Qui sait ce que l’esprit fait à l’heure de la mort, personne n’est jamais réellement revenu pour nous le dire, non ?

Encore ce murmure : « Non, vous n’êtes pas morte.  Vous êtes la dernière survivante terrestre.  De tous les sujets que nous avons sauvés, vous êtes la seule qui ait survécu à l’attaque.  Ne comprenez-vous pas, la mort n’existe pas réellement pour vous. »

« Non !  Je ne comprends pas », pensais-je, le plus fort que je le pus.  Je ne comprends pas, de quelle attaque ces êtres me parlent-ils ?  Où suis-je, que fais-je ici ?  J’ai vu le tunnel et des êtres bizarres, je suis certaine que je suis morte.  Tout le monde le raconte ainsi, ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente.  Pourquoi ce serait différent pour moi ?  Je ne veux qu’aller reposer en paix, dans un semblant de paradis, un endroit paisible où passer l’éternité.  Je refuse de rester ici, à errer dans des limbes vides, sombres.  Je refuse !  Je suis morte, et je le sais ! hurlai-je dans ma tête.

« Cessez !  Vous êtes le dernier espoir de l’humanité.  Tous les gens vous précédant ont eu le même réflexe et nous les avons perdus !   Ne voyez-vous pas, vous êtes unique, précieuse, grâce à vous, nous ferons revivre les humains, nous recréerons une Terre peuplée de vos semblables.  Grâce à vous, tout est possible !  Regardez… »

Un énorme écran, comme un écran de cinéma (encore, tiens donc…), s’alluma sous mes yeux.  La Terre, ma Terre, en feu.  Plus de vie, plus d’humains, plus d’eau, plus rien.  Anéantie, morte…  Je suis sidérée.  Est-ce cela les réponses que l’on vous promet à l’heure de la mort ?  Je ne tenais pas à savoir cela…  La lumière dans la pièce se tamisa un peu, je pus voir les instruments médicinaux, scalpels et pinces de toutes sortes, incubateurs, seringues, et j’en passe.  Les êtres mystérieux m’observent avec intérêt, attendant une réponse de ma part.

Je ne sais que dire.  Je suis morte.  Je n’ai rien à dire.  Je ne veux que…mourir en paix.  À la vitesse de l’éclair, je me dirige vers la table contenant tous ces objets contondants.  J’empoigne un scalpel et m’entaille les poignets, en quelques secondes, mon sang gicle sur le sol.  Ce sol que je ne touche pas, car je flotte dans un espace intemporel.

« Nooooooooooonnnnnnn !!! » hurlent les créatures.

En quelques minutes, je me sens défaillir, et je sombre dans un profond sommeil, pour ne plus jamais me réveiller.  Je ne saurai jamais quel était cet endroit, ce pont entre la vie et la mort.  Je n’existe plus, maintenant.  Morte, je suis ; en paix, je repose, enfin.

« Nous les avons tous perdus maintenant, plus de chance de survie pour cette espèce ignorante.  Chacun leur tour, ils se sont tués, sans même prendre le temps de réaliser qu’ils n’étaient pas morts, mais bien sur la Planète Blue 2, la deuxième Terre.  Que nous  tentions de les sauver …    Au lieu de ça, ils ont tous cru à ces balivernes du tunnel de la mort.  Quelle désolation… »

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Annie se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.  Fin 2010, elle a publié la nouvelle Miroir, miroir…  au Chat Qui Louche.)


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

26 décembre 2016

Miroir, miroir…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Annie

Je déteste les miroirs.

Je les déteste.  Le reflet qu’ils me renvoient n’est jamais  tout à fait moi.  Je m’observe et j’ai l’impression que quelqu’un ou quelque chose m’observe en retour, mais que ce n’est pas moi.  Lorsque je passe devant l’un de ces miroirs, j’ai l’impression qu’une ombre invisible me suit, bien au-delà de la surface miroitante.  Je ne m’y attarde pas, croyez-moi !

Des miroirs, dans ma nouvelle demeure, il y en a partout.

De l’immense miroir de la salle de bain au miroir de l’entrée, et des portes miroirs gigantesques dans le bureau   à celle dans la chambre à coucher.  Cette dernière  fait face à la fenêtre.  Dans sa glace, j’y aperçois  la fenêtre  sombre dont le  pourtour est illuminé par la lumière extérieure. La nuit, dans la  nuit noire, je dors du côté de la porte miroir, mais ce n’est pas moi que j’y vois.

La nuit, les miroirs semblent refléter à retardement les images qui leur sont présentées.

Lorsque le sommeil me prend, que je m’assoupis, les yeux clos, je sombre doucement dans les limbes doucereux, et le monde des rêves m’emporte.    Juste au moment où mon corps s’abandonne, un visage envahit mes pensées.

Un visage émergeant du miroir.

Il m’assaille, m’attaque mentalement.  Ses longues dents difformes, sa bouche ouverte, gorgée de sang rouge, noir, sombre, sale….  Son teint  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecblafard et ses yeux,  leurs orbites vides, ces trous noirs….  Il semble crier, hurler.  Vouloir me mordre, me dévorer.

Il semble vouloir s’échapper  du miroir.

Et moi, je fige, éveillée et endormie à la fois ; je fige, ne bouge pas.  Transie de peur, dans mon lit, dans le noir.  Je ne vois que ce visage qui prend toute la place dans mon esprit.  Je ne sais ni ce qu’il veut ni ce qu’il est, mais un seul mot me vient en tête : un démon ! Un démon dans le noir.

Un démon dans le miroir.

Puis, à bout de terreur, j’ouvre les yeux, aperçois  le miroir.  Je vois le miroir et l’image imprimée sur le tain, fade empreinte du passage du démon.  Je cligne des yeux, une, deux, trois fois… Le démon disparaît !  Mais la nuit prochaine et les suivantes, il  reviendra.

Je déteste les miroirs.  Auparavant,  je n’avais pas de raisons de les haïr à ce point.    Maintenant, oui !

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Anne se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.)

 


La gravure vive… une nouvelle de Richard Desgagné…

10 octobre 2016

La gravure vive…

Voici une gravure de Ducansson, sa plus achevée sans doute. Cet oiseau mort qui repose sur une table, on dirait que la vie vient à peine de le quitter ; j’aimais  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroire, il y a peu de temps encore, que le canon du fusil était brûlant et que le poignard planté dans le bois vibrait toujours. Hier, un visiteur est venu me demander la permission de prendre l’arme pour se défendre contre un chien qui le poursuivait. Je lui ai dit que cela était impossible ; il fut fort déçu, d’autant qu’il tenait déjà la crosse dans sa main. Je vous jure qu’il l’avait bien saisie et qu’il s’apprêtait à la sortir du dessin ; je l’ai même remise sur la table recouverte de velours. Nous nous sommes obstinés longuement, essayant chacun de nous convaincre du bon droit de l’autre. Quand il devint menaçant, je lui montrai mon revolver pour qu’il gardât ses distances et me laissât à mes occupations. Cet homme-là ne craignait rien, il s’avança et je dus le mettre en joue. Il insista. Plutôt que de tirer, je le blessai en lui donnant un coup de crosse sur le front. Le sang coulait, je rangeai mon arme. Il me vint comme un dégoût d’avoir blessé un pauvre bonhomme qui demandait de l’aide. Écrasé sur une chaise, il séchait son front. Je m’approchai de lui : la blessure était mineure. Il geignait en me fixant de façon bizarre.

            – Vous n’en êtes pas, qu’il me dit.

            – À quoi faites-vous allusion, monsieur ?

            – Si vous en aviez été, vous m’auriez permis de prendre le fusil et de tuer ce chien qui me poursuivait. Vous n’en êtes pas.

            – Je ne comprends pas…

            – Vous travaillez dans un musée et vous ne savez pas.

            – Monsieur, pourriez-vous être plus clair ?

            – Ce n’est rien. Vous ne rencontrez jamais personne quand vous faites votre tournée de nuit ?

            – Non. Le musée a un excellent système d’alarme qui se déclencherait sitôt qu’il détecterait une présence suspecte.

            – Je travaillais ici avant. C’était le bon temps. Il m’arriverait de parler avec les personnages des tableaux que je regardais. Parfois, j’entrais dans une pièce et je me mêlais à des créatures qui m’apprenaient plein de choses sur les siècles passés.

            Il avait l’air si sincère et si malheureux que tout ce monde-là se fût évanoui et qu’il dût le regretter devant celui qui l’avait agressé. Je crus qu’il délirait, tant son histoire ne tenait pas debout. Depuis que je travaillais dans ce musée, je n’avais jamais vécu d’aventures étranges ; de plus, je voyais le monde comme une réalité matérielle, absolument dépourvue de la plus infime distorsion. Pourtant, j’avais bien vu cet homme saisir une arme dans un dessin de Ducansson, et j’avais encore la sensation de la lui avoir enlevée des mains pour la déposer dans le même dessin ! Je me défendais bien mal contre les intrusions de la folie dans ma tâche de gardien de nuit.

            – Comment êtes-vous entré ?

            – J’ai ouvert la porte avec mon passe-partout. Votre système n’a rien senti.

            – Ça m’inquiète. Donnez-moi cette clé, monsieur. (Il me la remit sans hésitation.) Vous allez me suivre. Il m’est impossible de vous garder plus longtemps. Vous devez partir.

            – Mais le chien ! Il m’attend dehors, j’en suis sûr.

            – Je vous accompagne. S’il le faut, je l’abattrai.

             alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe chien n’était pas là, l’homme sortit et se perdit dans la nuit. Aussitôt, et pour la première fois, je me sentis mal à l’aise dans le musée, il me semblait que des personnages vivants sous leur croûte me regardaient et attendaient le moment opportun pour m’attaquer. « Allons, pas d’hystérie, Frédéric, ce ne sont que des figures d’une autre époque, des morts oubliés, des créatures sans vigueur, des masques funèbres. »

            Je revins devant le dessin de Ducansson. L’œil ouvert de l’oie reflétait un autre monde dans lequel je me sentis obligé de plonger ; je tentai de me retenir à des certitudes. Peine perdue, quelque chose voulait m’avaler, des ombres me couvraient. Une faim monstrueuse me prit de manger l’oie encore chaude. Je n’eus qu’à approcher ma main pour la saisir, l’extraire de son milieu pictural et la tenir contre mon cœur comme un bien précieux. « Ça n’a aucun sens ! Je ne peux la manger toute crue ! Comment faire pour enlever ces plumes ? » Pourtant, malgré mes appréhensions, je réussis sans peine à déshabiller l’oiseau de son duvet, à l’ouvrir avec le poignard qui m’attendait planté dans la table de Ducansson et à le vider de ses bas morceaux. Je dépeçai la dépouille et commençai à la manger sans me soucier du sang qui coulait sur le marbre de la Salle des gravures. Je mâchais chaque bouchée avec appétit. Je ne regrettais rien. La viande avait bon goût ; je me dis que l’oie avait vécu en liberté, avait été nourrie des meilleurs grains, d’herbes odoriférantes et ne s’était abreuvée que d’eau pure.

            Je regardai le dessin bafoué : le fusil était appuyé contre une chaise, une plume blanche reposait sur la table, je pus voir que la nuit descendait sur la scène alors qu’il y a peu un soleil éclatant jaillissait par la fenêtre de la pièce. Par terre, sur le plancher lustré, une cruche de vin attira mon attention. J’avais soif. Je la pris, en approchai le goulot de mes lèvres pour boire ce que je supposai être du vin. C’en était, et des plus merveilleux, un vin corsé, d’un rouge écarlate, sentant la framboise, l’amande et les fruits, que je bus jusqu’à plus soif, jusqu’à me souler. Je n’avais pas fini de découvrir la gravure de Ducansson.

            Tout au fond, contre un mur, il y avait un lit défait sur lequel je rêvai de m’étendre pour me reposer ; quelques instants plus tard, j’étais étendu, totalement alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec abandonné et heureux comme un loir.  Je dormis jusqu’au matin. Sans y songer, j’ouvris une porte et me retrouvai dehors, dans une cour ensoleillée, fraîche, où un chien dormait, la tête entre ses deux pattes, où un chat se reposait sur le rebord d’une fenêtre. Une femme étendait des pièces de vêtements sur une corde en chantant une mélodie dans une langue inconnue. Je pris conscience que j’étais passé de l’autre côté de la gravure, à l’abri du regard de Ducansson, dans un moment d’un extrême passé, intrus inquiet. Ainsi, tout un monde vivait hors du mien ; l’art permettait à la vie d’aller au-delà de la réalité banale ; l’art n’était pas que la tentative de reproduire ce qui est avec plus ou moins de génie ; l’art est la vraie vie, l’unique, parallèle à l’existence des êtres et des choses, qui la côtoie, qui se perpétue hors de mon regard. Ni le chien, ni le chat ne sentirent ma présence ; je m’approchai de la femme qui ne me vit pas venir. J’étais là, présent, absent, fantôme d’un autre temps. Désireux d’entrer en contact, je ramassai dans le panier à linge un grand drap de toile blanche et m’en recouvrit pour montrer la forme que j’étais qui n’avait plus d’assise. La femme m’aperçut enfin et, aussitôt, se mit à lancer des cris, à gesticuler comme une possédée ; elle courut pour échapper à cette apparition soudaine. Le chien grogna, le chat fit le dos rond, poils dressés ; un homme apparut, qui ressemblait à mon visiteur mystérieux, armé d’un fusil, le même que dans la gravure de Ducansson, qu’il pointa sur moi. Il tira et m’atteignit en plein cœur. Je ne mourus pas, je m’échappai par une porte et me retrouvai dans la pièce que j’avais quittée et où j’avais si bien dormi. Je me débarrassai du drap, remis ma veste de gardien et sortis de la gravure. Je la décrochai parce qu’il y manquait l’oie et la déposai dans le bac à ordures.

            Je déclarai la gravure de Ducansson dérobée, le conservateur me reprocha de n’avoir pu empêcher le vol, je m’excusai avec la plus grande sincérité. Depuis ce temps, quand j’entre dans un tableau pour visiter des mondes, je ne touche plus à rien. Je regarde, j’observe, je prends des notes pour mes mémoires.

Notice biographique

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Notes de lecture : Lovecraft, maître de l’horreur et du fantastique, par Alain Gagnon… »

8 février 2016

Lovecraft et le mot Pendrifter… 

 

Une autre nuit écourtée à cause de la lecture, mon vieux péché.

Howard Phillips Lovecraft, une fois de plus : relecture de Celui qui chuchotait dans les ténèbres… J’y trouve ce mot auquel je ne m’étais jamais arrêté : Pendrifter. C’est le pseudonyme qu’utilise un chroniqueur du Brattleboro Reformer, qui appuyait les conclusions sceptiques du personnage central au sujet des événements qui se produisaient dans les collines isolées du Vermont.

Le mot n’existe pas dans le Merriam-Webster en ligne.  Pen est un des premiers mots que nous avons appris en anglais : plume, crayon ou stylo.  Drifter : celui qui erre sans but.  Pendrifter est donc un pseudonyme qui signifie : plume errante ou celui qui écrit et laisse sa plume dériver ; ou l’écrivain sans attache, l’écrivain vagabond, la plume qui n’a pas d’attaches….

Une partie de la nuit, j’ai cherché un mot, un seul, pour traduire ce pseudonyme d’où fusent les images.  Je n’y suis pas arrivé.

Parmi nos diligents visiteurs, si quelqu’un a une idée, une trouvaille qu’il me la transmette, que je m’instruise et instruise les autres.

Pour ceux qui ne connaissent pas ou peu Lovecraft, quelques indications :

Notice biographique :

Howard Phillips Lovecraft (1890 et 1937) est un écrivain américain connu pour ses récits d’horreur (fantastique) et de science-fiction.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSes sources d’inspiration : l’horreur cosmique, l’idée selon laquelle l’homme ne peut pas comprendre l’existence et selon laquelle l’univers lui est profondément étranger. Ceux qui cherchent et raisonnent véritablement, comme ses personnages, mettent en péril leur santé mentale. Lovecraft est devenu l’objet d’un culte grâce au Mythe de Cthulhu, une suite de récits, plus ou moins en rapport les uns avec les autres, dans lesquels on parle de divers dieux hostiles au genre humain, ainsi que du Necronomicon (un grimoire fictif compilant des rites et savoirs interdits). Ses écrits sont profondément pessimistes, voire cyniques, et remettent en question le Siècle des Lumières, le romantisme, ainsi que l’humanisme chrétien.

Bien que le lectorat de Lovecraft ait été  limité de son vivant, sa réputation  s’affirmera au fil des décennies et il est à présent considéré comme l’un des écrivains d’horreur et de fantastique les plus influents du vingtième  siècle.  On le compare à Poe ; et Stephen King dira de lui qu’il est « le plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle ». (Inspiré partiellement de Wikipédia.)

Voici ses textes les plus célèbres traduits en français et trouvables dans des collections de poche :

Dagon (Dagon, 1917)

La Maison maudite (The Shunned House, 1924)

Je suis d’ailleurs (The Outsider, 1926)

L’Appel de Cthulhu (The Call of Cthulhu, 1926)

La Couleur tombée du ciel (The Colour out of Space, 1927)

L’Abomination de Dunwich (The Dunwich Horror, 1928)

L’Affaire Charles Dexter Ward (The Case of Charles Dexter Ward, 1928)

Celui qui chuchotait dans les ténèbres (The Whisperer in Darkness, 1930)

Les Montagnes hallucinées (At the Mountains of Madness, 1931)

La Maison de la sorcière (The Dreams in the Witch-House, 1932)

Le Cauchemar d’Innsmouth (The Shadow over Innsmouth, 1932)

Dans l’abîme du temps (The Shadow out of Time, 1935)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre dualain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet). On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La gravure vive, une nouvelle de Richard Desgagné…

21 décembre 2015

La gravure vive…

Voici une gravure de Ducansson, sa plus achevée sans doute. Cet oiseau mort qui repose sur une table, on dirait que la vie vient à peine de le quitter ; j’aimais alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroire, il y a peu de temps encore, que le canon du fusil était brûlant et que le poignard planté dans le bois vibrait toujours. Hier, un visiteur est venu me demander la permission de prendre l’arme pour se défendre contre un chien qui le poursuivait. Je lui ai dit que cela était impossible ; il fut fort déçu, d’autant qu’il tenait déjà la crosse dans sa main. Je vous jure qu’il l’avait bien saisie et qu’il s’apprêtait à la sortir du dessin ; je l’ai même remise sur la table recouverte de velours. Nous nous sommes obstinés longuement, essayant chacun de nous convaincre du bon droit de l’autre. Quand il devint menaçant, je lui montrai mon revolver pour qu’il gardât ses distances et me laissât à mes occupations. Cet homme-là ne craignait rien, il s’avança et je dus le mettre en joue. Il insista. Plutôt que de tirer, je le blessai en lui donnant un coup de crosse sur le front. Le sang coulait, je rangeai mon arme. Il me vint comme un dégoût d’avoir blessé un pauvre bonhomme qui demandait de l’aide. Écrasé sur une chaise, il séchait son front. Je m’approchai de lui : la blessure était mineure. Il geignait en me fixant de façon bizarre.

            – Vous n’en êtes pas, qu’il me dit.

            – À quoi faites-vous allusion, monsieur ?

            – Si vous en aviez été, vous m’auriez permis de prendre le fusil et de tuer ce chien qui me poursuivait. Vous n’en êtes pas.

            – Je ne comprends pas…

            – Vous travaillez dans un musée et vous ne savez pas.

            – Monsieur, pourriez-vous être plus clair ?

            – Ce n’est rien. Vous ne rencontrez jamais personne quand vous faites votre tournée de nuit ?

            – Non. Le musée a un excellent système d’alarme qui se déclencherait sitôt qu’il détecterait une présence suspecte.

            – Je travaillais ici avant. C’était le bon temps. Il m’arriverait de parler avec les personnages des tableaux que je regardais. Parfois, j’entrais dans une pièce et je me mêlais à des créatures qui m’apprenaient plein de choses sur les siècles passés.

            Il avait l’air si sincère et si malheureux que tout ce monde-là se fût évanoui et qu’il dût le regretter devant celui qui l’avait agressé. Je crus qu’il délirait, tant son histoire ne tenait pas debout. Depuis que je travaillais dans ce musée, je n’avais jamais vécu d’aventures étranges ; de plus, je voyais le monde comme une réalité matérielle, absolument dépourvue de la plus infime distorsion. Pourtant, j’avais bien vu cet homme saisir une arme dans un dessin de Ducansson, et j’avais encore la sensation de la lui avoir enlevée des mains pour la déposer dans le même dessin ! Je me défendais bien mal contre les intrusions de la folie dans ma tâche de gardien de nuit.

            – Comment êtes-vous entré ?

            – J’ai ouvert la porte avec mon passe-partout. Votre système n’a rien senti.

            – Ça m’inquiète. Donnez-moi cette clé, monsieur. (Il me la remit sans hésitation.) Vous allez me suivre. Il m’est impossible de vous garder plus longtemps. Vous devez partir.

            – Mais le chien ! Il m’attend dehors, j’en suis sûr.

            – Je vous accompagne. S’il le faut, je l’abattrai.

            alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe chien n’était pas là, l’homme sortit et se perdit dans la nuit. Aussitôt, et pour la première fois, je me sentis mal à l’aise dans le musée, il me semblait que des personnages vivants sous leur croûte me regardaient et attendaient le moment opportun pour m’attaquer. « Allons, pas d’hystérie, Frédéric, ce ne sont que des figures d’une autre époque, des morts oubliés, des créatures sans vigueur, des masques funèbres. »

            Je revins devant le dessin de Ducansson. L’œil ouvert de l’oie reflétait un autre monde dans lequel je me sentis obligé de plonger ; je tentai de me retenir à des certitudes. Peine perdue, quelque chose voulait m’avaler, des ombres me couvraient. Une faim monstrueuse me prit de manger l’oie encore chaude. Je n’eus qu’à approcher ma main pour la saisir, l’extraire de son milieu pictural et la tenir contre mon cœur comme un bien précieux. « Ça n’a aucun sens ! Je ne peux la manger toute crue ! Comment faire pour enlever ces plumes ? » Pourtant, malgré mes appréhensions, je réussis sans peine à déshabiller l’oiseau de son duvet, à l’ouvrir avec le poignard qui m’attendait planté dans la table de Ducansson et à le vider de ses bas morceaux. Je dépeçai la dépouille et commençai à la manger sans me soucier du sang qui coulait sur le marbre de la Salle des gravures. Je mâchais chaque bouchée avec appétit. Je ne regrettais rien. La viande avait bon goût ; je me dis que l’oie avait vécu en liberté, avait été nourrie des meilleurs grains, d’herbes odoriférantes et ne s’était abreuvée que d’eau pure.

            Je regardai le dessin bafoué : le fusil était appuyé contre une chaise, une plume blanche reposait sur la table, je pus voir que la nuit descendait sur la scène alors qu’il y a peu un soleil éclatant jaillissait par la fenêtre de la pièce. Par terre, sur le plancher lustré, une cruche de vin attira mon attention. J’avais soif. Je la pris, en approchai le goulot de mes lèvres pour boire ce que je supposai être du vin. C’en était, et des plus merveilleux, un vin corsé, d’un rouge écarlate, sentant la framboise, l’amande et les fruits, que je bus jusqu’à plus soif, jusqu’à me souler. Je n’avais pas fini de découvrir la gravure de Ducansson.

            Tout au fond, contre un mur, il y avait un lit défait sur lequel je rêvai de m’étendre pour me reposer ; quelques instants plus tard, j’étais étendu, totalementalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec abandonné et heureux comme un loir.  Je dormis jusqu’au matin. Sans y songer, j’ouvris une porte et me retrouvai dehors, dans une cour ensoleillée, fraîche, où un chien dormait, la tête entre ses deux pattes, où un chat se reposait sur le rebord d’une fenêtre. Une femme étendait des pièces de vêtements sur une corde en chantant une mélodie dans une langue inconnue. Je pris conscience que j’étais passé de l’autre côté de la gravure, à l’abri du regard de Ducansson, dans un moment d’un extrême passé, intrus inquiet. Ainsi, tout un monde vivait hors du mien ; l’art permettait à la vie d’aller au-delà de la réalité banale ; l’art n’était pas que la tentative de reproduire ce qui est avec plus ou moins de génie ; l’art est la vraie vie, l’unique, parallèle à l’existence des êtres et des choses, qui la côtoie, qui se perpétue hors de mon regard. Ni le chien, ni le chat ne sentirent ma présence ; je m’approchai de la femme qui ne me vit pas venir. J’étais là, présent, absent, fantôme d’un autre temps. Désireux d’entrer en contact, je ramassai dans le panier à linge un grand drap de toile blanche et m’en recouvrit pour montrer la forme que j’étais qui n’avait plus d’assise. La femme m’aperçut enfin et, aussitôt, se mit à lancer des cris, à gesticuler comme une possédée ; elle courut pour échapper à cette apparition soudaine. Le chien grogna, le chat fit le dos rond, poils dressés ; un homme apparut, qui ressemblait à mon visiteur mystérieux, armé d’un fusil, le même que dans la gravure de Ducansson, qu’il pointa sur moi. Il tira et m’atteignit en plein cœur. Je ne mourus pas, je m’échappai par une porte et me retrouvai dans la pièce que j’avais quittée et où j’avais si bien dormi. Je me débarrassai du drap, remis ma veste de gardien et sortis de la gravure. Je la décrochai parce qu’il y manquait l’oie et la déposai dans le bac à ordures.

            Je déclarai la gravure de Ducansson dérobée, le conservateur me reprocha de n’avoir pu empêcher le vol, je m’excusai avec la plus grande sincérité. Depuis ce temps, quand j’entre dans un tableau pour visiter des mondes, je ne touche plus à rien. Je regarde, j’observe, je prends des notes pour mes mémoires.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Mon frère Jack, une nouvelle d’Annie Perreault…

7 juillet 2015

Mon frère Jack

Samedi matin, 29 septembre 2035

Une forte brise souffle entre les pierres tombales du cimetière Taguill, fouettant les épitaphes chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie muettes, alors que les branches des cyprès centenaires, les gardiens des lieux, se balancent en sifflant une mélodie lancinante.  Dans l’allée centrale, des feuilles mortes tourbillonnent et bruissent, retenant prisonnière une plume blanche qui se débat.  Aidée par une soudaine rafale, la plume se libère, s’élève et flotte quelques secondes au-dessus des pierres.  À l’accalmie, elle retombe sur un tapis d’épines brunes et de pommes de pin beiges, au pied d’une stèle funéraire noire, illuminée par les premiers rayons de soleil.  Dans le marbre, on peut lire l’épitaphe : « François Granmon, 1942-2020. » La pierre tremble.  D’immenses camions transportant des chargeuses-pelleteuses grondent en roulant vers le cimetière.

À dix minutes du cimetière, une petite fille bondit dans la chambre de sa mère et la presse pour qu’elle se lève.  « Maman !  Maman !  Réveille-toi, allez, vite, on doit se rendre au cimetière ! » Elle veut voir la tombe de son grand-père qu’elle n’a jamais connu, même si elle raconte à tout le monde qu’elle le connaît depuis toujours et qu’il est son frère.  Les grandes personnes rient de ses mots d’enfants, mais Aurélie, avec le plus grand sérieux, les sermonne en leur disant qu’ils devraient ouvrir leurs oreilles pour entendre les vraies choses et qu’elle en sait bien plus qu’ils pourraient en savoir.

Depuis l’âge de deux ans, l’âge où elle a commencé à parler, elle raconte à sa mère que son frère Jack joue avec elle dans sa chambre tous les soirs.  Tous les soirs, précise-t-elle avec un accent français qui fait bien rire sa mère.   Son frère Jack a les cheveux bruns, les yeux verts et un nez rond comme un clown, mais pas rouge, toutefois.  Et il l’aime…  « Moi aussi, je t’aime, la rassure sa mère.   Nous t’aimons tous, ma chérie. » Mais lui l’aime encore plus, car il est revenu…  À ces propos qu’elle débite presque tous les jours, sa mère, Marilyn, demeure perplexe, mais calme, sachant qu’à cet âge, les enfants ont des amis imaginaires.  Et l’ami imaginaire de sa fille s’appelle « mon frère Jack ».

Marilyn a commencé à s’inquiéter lorsqu’un soir d’été, elle et sa fille regardaient les photos de son vieil album.  En pointant le portrait d’un homme de six pieds, aux cheveux bruns et yeux verts, se tenant debout, devant une galerie, Aurélie s’est écriée : « C’est lui, maman !  C’est mon frère Jack ! » Aurélie avait alors quatre ans.  « Mais non, ma chérie, ce monsieur est mon père.  C’est François Granmon, et il est mort… » Aurélie a dévisagé sa mère comme si elle venait de lui dire le pire des mensonges.  « Maman, voyons !  C’est lui qui joue avec moi tous les soirs.  Il est vivant et gentil.  C’est vrai… » Marilyn a froncé les sourcils, en soupirant : son père…

Quand il est décédé, quinze années auparavant, Marilyn avait senti un énorme soulagement, une libération.  François Granmon avait toujours forcé sa fille à faire ce qu’il voulait, entre autres à devenir la comptable agréée qu’il n’avait pas réussi à devenir, à acheter la maison que lui rêvait d’obtenir, à épouser le fils de son meilleur ami…        François Granmon ne l’avait pas aimée pour ce qu’elle était, mais pour l’image qu’il avait d’elle.  Il avait longtemps dévalorisé son rêve de devenir une grande pianiste, ne le prenant pas au sérieux, lui disant que le piano n’était qu’un simple passe-temps, qu’elle ne gagnerait pas sa vie avec la musique.  Non, François Granmon n’avait pas été un bon père : il n’avait pas su l’écouter ni s’intéresser à ce qu’elle aimait, à ce qu’elle était réellement, trop obnubilé qu’il fût par sa vision de la vie, convaincu de tenir LA vérité.  Lui, un homme si pragmatique, si rationnel, si à l’opposé d’elle.  Elle, une fille qui n’avait pas su lui tenir tête, qui avait un besoin insatiable de reconnaissance et d’approbation, de se sentir aimée…  Maudite dépendance affective !

Et là, il hanterait leur maison et viendrait rendre visite à Aurélie.  Marilyn eut peur.  Pour sa fille.  Une rage l’envahit.  NON !  Cet homme ne viendra pas gâcher la vie de ma fille comme il l’a fait avec moi !  Elle ferait tout pour l’en empêcher.  Mais comment s’y prendrait-elle ?  Il était mort !

 chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie« De quoi parlez-vous, ton frère Jack et toi ? » a-t-elle demandé à Aurélie, un matin, alors que la fillette dégustait ses Crispy Rices, l’oreille au-dessus de son bol.  « De toi… » Sa mère l’a fixée, la bouche ouverte.  Puis la petite a ajouté : « Mais aussi du temps d’avant, quand j’étais grande.   Ton papa et moi, on était frères et sœurs.  Il s’appelait Jacques, mais il préfère qu’on le nomme Jack ; et moi, je m’appelais France.  On habitait une maison comme… » Elle a couru à sa chambre et est revenue avec une feuille qu’elle a montrée à sa mère.  « Comme celle-là : elle est belle, hein ? » Sa mère a jeté un œil sur le papier bleu.  Aurélie avait dessiné une petite maison de ville, avec des volets jaunes, entourée de grands sapins verts.  Les traits de l’esquisse étaient irréguliers, la forme des fenêtres, disproportionnée, et les couleurs, vives.  « On vivait à Paris », a conclu la gamine, tout naturellement.  Puis elle a bu le reste de son lait, à même le bol, sous le regard étonné de Marilyn.

Le jour de la fête de ses cinq ans, Aurélie avait invité quatre amies.  Elles ont joué dehors tout l’après-midi, à cache-cache, à la chasse au trésor et à plein d’autres jeux de petites filles.  Au menu du souper : hamburger et frites, plus un énorme gâteau au chocolat avec des framboises.  « Fais un vœu », lui a demandé l’une de ses amies avant qu’elle souffle sur les chandelles.  Aurélie a regardé sa mère avec des yeux remplis d’une grande douceur et a dit : « Je souhaite que ma maman soit heureuse. » Puis elle a soufflé de toutes ses forces.  Marilyn est restée pantoise.  Le soir, en bordant sa fille, elle lui a murmuré à l’oreille : « Je suis heureuse, ma chérie.  J’ai la meilleure petite fille du monde. » Aurélie l’a fixée, en faisant glisser entre ses doigts potelés les longs cheveux blonds de sa mère.  « Non, maman, tes yeux sont souvent tristes ; tu m’aimes, mais tu voudrais être ailleurs… »

               Deux mois plus tard, Aurélie s’est levée avec le désir de visiter la tombe de son grand-père.  « Maman, je veux voir où François est enterré.  Allez, on y va, aujourd’hui… » Elle insistait, mais Marilyn hésitait : elle n’était pas retournée au cimetière Taguill depuis la mort de son père.  Trop de colère, dans son ventre, envers lui, envers elle.  Elle haïssait ce côté mollasse de sa personne qui avait un tel besoin de plaire !  Qui n’avait pas su tenir tête à ce François.   Elle n’avait pas réussi à lui pardonner.  Incapable.  Il avait détruit une partie de sa vie, celle qu’elle regrettait le plus, surtout lors des jours de pluie ou quand elle entendait une sonate de piano à la radio, lui rappelant un rêve qu’elle n’avait jamais pu réaliser.  « Non, ma chérie, répondit-elle à sa fille qui agrippait sa manche.   Une autre fois.  Maman refuse d’y aller. »  « Il veut qu’on y aille : c’est important !  Maman… »  Aurélie l’implorait des yeux.  De ses petits yeux bleus pétillants, intenses, rieurs.  Marilyn a failli céder, mais s’est ravisée au dernier instant : « Non, c’est non !  Compris ? »  Aurélie lui a tiré la langue, puis est partie bouder dans sa chambre.  « JE TE DÉTESTE ! » a-t-elle crié de derrière la porte.

            Le soir même, Aurélie s’est couchée toute seule : sans histoires, sans câlins, sans bisous.  Une heure plus tard, Marilyn a voulu voir si sa fille s’était endormie, mais elle s’est butée à une porte verrouillée.  Doucement, elle a collé son oreille contre la porte, pour écouter.  Sa fille ne dormait pas, elle parlait.  « Je suis désolée, disait sa voix.  Maman a refusé.  Je crois qu’elle a peur de toi. » Un silence a suivi.  « Moi aussi, je t’aime.  Bonne nuit. » Marilyn a fait un pas vers l’arrière, une main sur la bouche, et s’est mise à trembler.   « Aurélie ? a-t-elle lancé un peu trop fort à son goût.  C’est maman.   Allez, ouvre !  Je sais que tu ne dors pas, je t’ai entendue. » « On écoute aux portes ?  C’est impoli ! a sèchement répliqué la voix de sa fille. »  Marilyn a soupiré : « Si tu n’ouvres pas, je vais crocheter la serrure et entrer de force.  Qu’est-ce que tu choisis ? » Un court moment silencieux a suivi, puis la porte s’est ouverte.  « Qu’est-ce que tu veux ? lui a demandé Aurélie, les poings sur les hanches. »  Marilyn a hésité un moment : « Euh… écoute. » Elle s’est accroupie aux pieds de sa fille, pour être à sa hauteur, puis elle l’a regardée droit dans les yeux : « Je suis désolée de t’avoir déçue, aujourd’hui, lui a-t-elle confié, mais il faut que tu saches que ton grand-papa n’a pas toujours été un bon papa pour moi…  Jamais il ne m’a dit “je t’aime”.  Je ne suis pas encore prête à visiter sa tombe : il y a cette grosse boule, toute dure dans ma gorge…  Si tu savais tout ce que j’ai sacrifié pour n’avoir qu’un seul “je t’aime” de sa part. Jusqu’à le laisser prendre le contrôle de ma vie !  Et même sur son lit de mort, j’espérais un “je t’aime”, mais rien, il n’a rien dit, il est parti sans me voir, alors que j’étais juste à ses côtés. » Aurélie s’est jetée dans les bras de sa mère : « Je t’aime, moi, maman.  Je t’aime.  Je t’aime…  Je ne te déteste pas, excuse-moi pour tout à l’heure, j’étais fâchée, mais là, je comprends. »

            Deux matins plus tard, soit le samedi 29 septembre 2035, d’immenses camions traversent la ville en direction du cimetière Taguill.

Aurélie entre en trombe dans la chambre de sa mère, l’air complètement paniqué.  « Maman !  Maman !  Réveille-toi, allez, vite, on doit aller au cimetière ! » Marilyn se redresse sur ses coudes et lance un regard courroucé à sa fille : « Quelle heure est-il ? » Aurélie tire sur les couvertures et tente de soulever sa mère par le bras : « Vite !  Ne pose pas de questions. » Marilyn s’arrache péniblement de son lit.  Quand sa fille a de quoi en tête, il n’y a pas moyen de la faire changer d’avis !  « Mets ton pantalon : celui-là », ordonne Aurélie en ramassant le vêtement qui traîne sur le plancher.  Pendant que sa mère s’habille, Aurélie attend impatiemment sur le seuil, les poings sur les hanches, balançant son corps sur une jambe, puis sur l’autre.  Elles partent, enfin.

Une fois arrivées au cimetière, la mère et la fille aperçoivent des chargeuses-pelleteuses qui transportent de la terre, des roches, des touffes de gazon.  « Oh !  Oh !  Ils sont en train de tout démolir, là ! » s’inquiète Marilyn.  Aurélie se tortille sur son siège : « C’est pour ça qu’il faut se dépêcher.  Mon frère Jack m’a dit : “Le cimetière, la tombe de ta grand-mère, le cyprès, sous la racine, vite…”   Allons-y.  Il n’arrêtait pas de crier ça.  Il était nerveux. »

Marilyn gare la voiture à l’orée de la forêt, derrière laquelle s’étend l’immense cimetière de Taguill.  La petite s’éjecte de la voiture et court dans le sentier menant vers les rangées de pierres tombales, puis s’arrêtent, et fait volte-face.  Elle s’assoit sur le gazon et se met à parler toute seule.  Craintive, Marilyn va la rejoindre : « Aurélie !  Qu’est-ce que tu fais ?  Lève-toi ! »  « Chut ! lui réplique sèchement sa fille. »

Marilyn s’impatiente et jette des regards nerveux autour d’elle.  Les chargeuses-pelleteuses approchent de plus en plus de la tombe de son père : elle peut les voir au-dessus de la haie de rosiers sauvages.  Après un moment, la petite se remet debout et lui prend la main : Aurélie la guide vers le cimetière.  Pendant qu’elles marchent rapidement dans l’allée centrale, une brise souffle entre les stèles funéraires, soulevant les feuilles mortes en un tourbillon qui danse à leurs pieds et transportant les odeurs des roses jusqu’à elles.  Le bruit menaçant des camions et des pelles mécaniques à l’œuvre se propage dans le sol, sous leurs pas.  Avec assurance, Aurélie progresse dans le cimetière, comme si elle y était venue plusieurs fois.  « Mon frère Jack me dit où aller, déclare-t-elle soudain, mais sois sans crainte, tout va bien. » Tout va bien, mon œil !  Depuis qu’elles ont pénétré en ce lieu lugubre, Marilyn sent la boule de détresse grossir dans sa gorge.  Plus elle approche de la tombe de son père, plus son ventre se durcit ; sa respiration s’accélère ; la panique l’envahit ; la colère…  Non !  Elle n’est pas prête !  Elle lui en veut tellement !  Il a brisé sa vie !  SA VIE !  Elle veut partir.  Elle s’arrête, elle en a assez de cette situation vraiment trop idiote.  « Allez, Aurélie, ça suffit !  On s’en va… » Elle tire sa fille par le bras vers la sortie.  La fillette proteste : « Non, tu dois venir, maman, fais-moi confiance, s’il te plaît… » Marilyn soupire et se résigne.  La boule est si immense dans sa gorge qu’elle a l’impression d’avoir avalé un ballon de soccer.

            La tombe est enfin là, devant elle : noire et froide.  Marilyn se surprend à ne rien ressentir.  Pourquoi ressentirait-elle ne serait-ce qu’une once d’un quelconque sentiment ?  Jamais il ne lui a accordé l’attention qu’elle souhaitait.  L’attention d’un père aimant et compréhensif.  Jamais.

Une plume blanche, gisant au centre d’un amas de pommes de pin et d’épines, attire soudain son regard : une plume comme elle en a si souvent vu durant son enfance.           Elle la prend et des images de son passé défilent en rafale dans sa tête : son père penché au-dessus d’une immense cage, en train de nourrir ses trois colombes ; ses mots doux ; son rire ; son père qui sirote un café en lisant son journal alors que le roucoulement des colombes envahit la cuisine ; son père qui lit des livres sur les oiseaux, en se berçant près de la cage…  Son père et ses maudites colombes !  D’un geste rageur, elle lance la plume par terre et l’écrase de son pied.

            « Maman, viens m’aider ! » crie soudain Aurélie, sortant Marilyn de ses réflexions.  Assise sous chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie le cyprès, derrière la tombe de sa grand-mère, Aurélie creuse dans la tourbe avec frénésie de ses petits doigts.  « Vite, il faut se dépêcher avant qu’il ne soit trop tard.  Aurélie !  Mon Dieu !  Mais qu’est-ce que tu fais ?  Ton pantalon…  Allez, arrête-moi ça, tout de suite.  Viens, on s’en va.  C’est dangereux, ici, avec ces gros camions qui approchent… » Aurélie s’immobilise un moment et l’observe avec ses grands yeux lumineux : « Non, Maman.  C’est important ce que mon frère Jack a dit, et c’est pour toi : un trésor ! » Marilyn soupire : doit-elle croire sa fille ?  Aurélie va finir par la rendre dingue, avec toutes ses histoires !  Elle hoche la tête, négativement.  Un trésor !  Et quoi d’autre ?  Inquiète pour sa fille, et voulant en finir au plus vite, elle se met à creuser avec elle jusqu’à ce que leurs doigts touchent une boîte métallique.  Aurélie l’extrait du sol et la tient d’une main ; de l’autre, elle enlève le surplus de terre, sous les yeux de Marilyn qui reste muette, figée.  La petite tend l’oreille vers une personne invisible, écoute ses mots.  Marilyn ne s’en rend pas compte, trop obnubilée qu’elle est par la vue de ce coffret en métal.  Elle le reconnaît ; il appartenait à sa mère et avait disparu le jour où elle était décédée.  C’était deux ans avant la mort de son père.  Elle y rangeait ses bouts de fleurs desséchées qu’elle cueillait chaque été et les pierres blanches, incrustées de quartz, qu’elle trouvait dans les ruisseaux de la forêt : c’était son trésor !

            Aurélie ouvre doucement la boîte.  À l’intérieur, des rouleaux de billets de cent dollars sont entassés, serrés.  Marilyn écarquille les yeux : « Aurélie, veux-tu bien me dire à qui est tout cet argent ? » Sa fille sourit et la regarde avec tendresse en lui remettant la boîte.  « C’est pour toi, maman, pour acheter ton piano…  C’est mon frère Jack qui te le donne.  Il t’aime et t’a toujours aimée… »

Notice biographique

 L’auteure Annie Perrault se présente ainsi : chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

« Elle est une âme, une femme, une créativité débordante vivant sur deux pattes, c’est comme vous voulez.  Elle tente désespérément de trouver un équilibre, un sens à sa vie, grâce à l’écriture.  Elle ne peut vivre sans.  C’est comme cela, et elle doit s’y faire.

 « Dans cette vie, et dans ce corps, ses parents lui ont donné le nom d’Annie Perreault.  Mais elle pourrait être prénommée de bien des façons, dépendamment de qui prend les rênes lorsqu’elle écrit…  Elle n’a pas toujours le contrôle, et cela est bien ainsi !  Eh oui !  Elle, qui a longtemps eu le contrôle de presque tout dans sa vie, doit donc apprendre à lâcher-prise quand elle se tient devant une page blanche.

 « Ce qui la passionne est d’autant écrire librement que d’écrire avec une pensée dominante.  Écrire sans contraintes lui permet de se libérer, raison pour laquelle elle a créé son blogue Moi, et ce qu’il y a en dedans…  Cependant, pour être compris de ses lecteurs et lectrices, l’auteur a avantage à structurer son récit, à y réfléchir, à respecter la logique inhérente de son histoire…  Ce qu’Annie a tenté de faire, jusqu’à ce jour, comme apprenante active de l’écriture, en ayant écrit plusieurs nouvelles littéraires et une dizaine de romans, dont un seul a été publié : Adeline, porteuse de l’améthyste, aux éditions Pierre Tisseyre, en 2008.

 «  Annie est, avant tout, une exploratrice qui s’ouvre à son inconscient, mais surtout à la partie divine et créative qui l’anime, cette étincelle de vie et de lumière jouant sa mélodie dans les univers, cette énergie appelée ‘Âme’, l’Esprit de l’esprit… »


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