G-20, temps et poésie, par Alain Gagnon…

16 juin 2017

Actuelles et inactuelles…

Post-attentats de Paris — Voici ce que j’aurais dit à Justin Trudeau et à Stéphane Dion si j’avais été en Turquiechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec pour le G-20 :
— Lorsque le feu est dans la friteuse, ce n’est pas le moment rassembler un conseil de famille, ni de penser à organiser une formation pour les pompiers : on l’éteint !
Le Canada est devenu un long navire qui dérive sans capitaine.

*

Je voudrais mes poèmes espace. Immuables, hors du temps. Le temps est un legs du dix-neuvième siècle. Taylor, Hegel, Darwin, Marx : chaîne de montage, histoire sacralisée, évolutionnisme, matérialisme dialectique… Ce siècle est le siècle du temps. Cet intrus nécessaire à l’imperfection.

*

La poésie, c’est quoi ?
— Traverser une ville, une fin d’après-midi d’octobre, alors qu’aux fenêtres s’allument les lumières.
— Les septembres chauds des classes à cahiers mauves et les soirs hâtifs aux lunes montantes des équinoxes.
— Ces barges aux fous pavillons verts qui glissent sur le fleuve en une nuit de novembre.
— Ces chiens qui aboient aux nuits lentes et pivelées d’étoiles.
— Boire sa colère aux membres difformes et aux crânes rasés des enfants croisés de rouge.
— Ces fenêtres sombres : yeux ensommeillés des maisons endormies.

*

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecNous sommes la première société où, par les jeux statistiques des sciences sociales, l’humain idéal est l’humain moyen, évalué par des courbes normales et encensé par le discours public. S’en dégagent le culte de la prévention et un jeu de cache-cache avec l’inéluctable mortalité : boire peu, manger peu, courir, faire de l’exercice, assurer sa retraite, ses vieux jours, comme s’ils devaient s’étirer éternellement. Tout cela sous le sourire niveleur de la liturgie publicitaire. Sans exigences lourdes, nous vous conduirons au bonheur.
Je n’écris pas pour ces gens. Je n’écris ni pour les pauvres ni pour les riches. Mes poèmes demandent un effort — mot honni ! J’écris pour ceux ou celles qui ont le désir et le courage d’explorer ces marges chatoyantes où univers et conscience se rencontrent, se testent, s’apprennent, s’étudient, s’éprennent et s’étreignent parfois.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Bris de réputation et fragments de Julie Turconi, par Alain Gagnon…

1 juin 2017

Actuelles et inactuelles

Bris de réputation planétaire… — Chaque nation se présente à ses voisins principalement par ses nouvelles télévisées où s’entassent les faits divers spectaculaires (du moins dans leur traitement) et majoritairement négatifs : vols, viols, assassinats, incendies, répressions et bavures policières, scandales politiques, collusions, émeutes, corruptions… Sans parler des catastrophes naturelles : tornades, feux de forêt, raz de marée, ouragans, tremblements de terre, tsunamis… Le sédentaire qui n’a jamais franchi les frontières de son pays se forme ainsi une bien bizarre et bien fausse image des États qui avoisinent le sien ou partagent la planète avec lui.

Peurs et dérision — Nous sommes des singes apeurés, perdus dans le monde des phénomènes. Privés de sens, nous nous réfugions dans l’ironie amère et la dérision, et transformons ainsi la beauté du monde en grisaille.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFragments — J’aime les fragments, les souvenirs, les correspondances et les journaux spontanés des écrivains ; ils s’y montrent plus à nu que dans une fiction, où ils se camouflent entre personnages et péripéties.
Je suis à lire Les petits riens de Julie Turconi. Une série de tableaux bien brossés de sa vie quotidienne montréalaise. Météo, saisons, promenades dans les parcs, faunes et flores urbaines… tout y passe dans un style qui coule comme une eau libre. Contenu paisiblement amené, mais lourd de non-dit. Une force tranquille, mais efficace.
Je vous le recommande si vous aimez les conversations murmurées, les confidences où l’essentiel se révèle avec discrétion.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Escobar et Djemila Benhabid, par Alain Gagnon

21 mai 2017

Actuelles et inactuelles

 

Notes de lecture — Le testament de Pablo Escobar. Le journaliste Jean-François Fogel a rédigé une instructive biographie du baron de la drogue sur laquelle je reviendrai. J’y ai noté, entre autres, cette saillie colombienne que je vous donne :
Les Libéraux boivent en public et prient en privé, tandis que les conservateurs prient en public et boivent en privé.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecEt cet autre ouvrage : Comme je parle, une autobiographie d’Aldo Sterone, un jeune Algérien qui a fui la montée de l’islamisme radical dans son pays et qui est effaré de la situation qu’il découvre en Europe, plus précisément en France. Je lui laisse la parole :

L’islamophilie des Occidentaux frise l’addiction. Dans leurs propres pays, ils ont installé suffisamment de populations musulmanes pour créer des enclaves qui vivent en parallèle. Que sortiront-ils dans vingt ans encore ? Peut-être des califats autonomes à la tête de ces zones.
[…]
Quand je vois en France une chanteuse de rap porter le voile et venir en parler dans une chaine nationale, je ne peux m’empêcher de penser que cette société suit un chemin que nous avons déjà parcouru. L’actualité française me rappelle trop une catastrophe que j’ai vue venir au ralenti mais je ne pouvais rien faire pour l’éviter. L’Algérie a peut-être servi de laboratoire à un scénario capable de mettre n’importe lequel pays à feu et à sang.

Peut-être devrions-nous écouter plus attentivement ceux etalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec celles qui, comme Mesdames Fatima Houda-Pépin et Djemila Benhabid, nous mettent en garde contre l’extrémisme islamiste. Toutefois, il faut nous méfier des amalgames hâtifs : les fidèles de l’islam ne sont pas tous des talibans ou des tenants de l’EI, de même que les Allemands n’étaient pas tous nazis ni les Russes tous staliniens.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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L’histoire des filles, une nouvelle de Richard Desgagné…  

19 mai 2017

L’histoire des filles

Tu peux pas dire que t’es heureuse quand t’arrêtes pas de pleurer comme unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie Madeleine, sans cesse en essuyant tes larmes. Ça suffit, tu te prends en main, tu vas le voir directement, en pleine lumière. Peut-être qu’il te contera des bêtises mais tu sauras à quoi t’en tenir. Célimène, ma pauvre fille ! Tu me fiches la paix si je sais pas me conduire dans la vie. Quelle idée de m’engueuler comme du poisson pourri et de m’envoyer promener. La question n’est pas là. Ma réponse, tu veux dire ! Colette aimerait bien prendre un verre et se l’enfiler d’un coup dans le gorgoton et remettre, une fois de plus, Célimène à sa place. Pas de sa faute si elle est amoureuse d’un fou qui se pavane en faisant son numéro de coq. Il fait pas grand mal à personne au fond, il est beau, ça c’est vrai, riche à n’en plus finir et puis il a déjà couché avec nous toutes : Colette, Célimène, Claudine, Chantale, Céline.

Il était dans son bar, prenait sa coca, buvait ses rhums fins, conduisait sa voiture sport longue et basse. C’est pas une raison pour piquer les nerfs chaque fois qu’il oublie d’appeler ou qu’il se déniche une poupée dans un restaurant à la mode. Rien ne changera. Moi, j’ai tenu bon pendant deux ans à me pomponner, à l’accompagner sans trop parler, à le sucer quand il en avait besoin avant de s’élancer sur le chemin des combats de nuit. Je lui ai jamais fait la cuisine, j’ai jamais lavé ses vêtements, pas folle, c’était clair dès le début, et il avait pas rouspété.

Célimène a été son esclave. Elle a tout accepté, son jeu à elle pour le garder. Ç’a pas marché pour autant. Il a trouvé Claudine, il est resté avec Claudine. Alors elle pleure sans arrêt. Je peux plus l’entendre, elle me donne des nostalgies, je mets la musique plus fort, je chante, je ferme la porte de ma chambre, je mets des ouates dans mes oreilles et je dors quelques heures. Pourquoi je l’imagine en train de se suicider ? J’ai pas à m’occuper de ses états d’âme. C’est permis de rêver.

Célimène, ce soir, on ira au Baalbek, on dansera, on achètera de la coca, plein le nez, ce sera la joie. Elle me regarde comme si j’avais dit une insignifiance, arrête de me regarder, t’es pas morte, y a d’autres hommes, plein d’autres hommes qui n’attendent que ça : te faire jouir ! Elle apprécie quand je parle ainsi, une façon de la sortir d’elle-même. Moi, je me rappelle ce passé et j’ai pas un pli sur la peau. Chacun son tour, après tout. Moi, j’attends pas après les désirs des autres, je prends ma part, je cueille le fruit, je choisis, je cherche, dans l’ordre que vous voulez. Quand je suis au Baalbek, j’ai les yeux ouverts, je souris, j’aime sourire, je suis belle, je danse toute seule si c’est nécessaire, je m’arrange. Je suis pas si pressée d’avoir un ami qui m’attend à la table parce qu’il aime pas danser de peur de casser sa chevelure ou du ridicule. C’est pas si important d’avoir l’air. Après tout, on est pas grand-chose. Des corps, rien que des corps et des caprices, des envies.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieChère Célimène, tu t’habilles en jeans avec une chemise de toile, en robe de soie, quelle importance ? Elle se maquille, elle se regarde dans le miroir en faisant des moues, les lèvres brunes et brillantes, mouillées, elle joue avec ses cheveux roux, elle sourit enfin, elle oublie de pleurer, elle sera heureuse ce soir. C’est petit, des fois, le bonheur et ça tourne jamais rond, y a toujours des secrets qui ressortent quand on s’y attend pas. Moi, j’essaie de pas voir, d’oublier les choses pas jolies, on vit pas quand on les garde en dedans, on se souvient, on vit pas, je veux vivre vieille, entière et secrète.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


Marie Brazeau, télégrammes et Serge Bouchard, par Alain Gagnon

18 mai 2017

Actuelles et inactuellesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Marie Brazeau, cabaretière. — Un extrait qui devrait fasciner les passionnés d’histoire, surtout ceux qui privilégient celle de la Nouvelle-France. Serge Bouchard nous captive avec la vie mouvementée, peu commune de Marie Brazeau, tenancière de cabaret dans le Montréal des 17e et 18e siècles.

Voici ce qu’il en dit en p. 4 couverture :

« Licencieuse et déshonnête, disait-on. Une cabaretière, une femme de pendu, imaginez ! regardez les registres d’audience de la ville de Montréal ! voyez combien de fois elle a paru, comparu, voyez vous-mêmes ! Ah ! la belle, la très forte Marie Brazeau. Quel bagout, quelle allure ! voici une battante qui ne s’avoua jamais battue. Laissez dire. Elle traversera bien l’Histoire. » (Serge Bouchard, Marie Brazeau, la tournée de la patronne, in Elles ont fait l’Amérique, LUX.)
Le style vif de Bouchard nous la rend très présente et nous fait voir les mœurs du temps.

À lire !

PS : On trouve cet opuscule en fichier électronique, à très bon prix, sur Amazon.

Les télégrammes. — Le téléphone tinte dans la nuit. La maisonnée se lève. On s’assemble autour de l’appareil. La tension est forte. Mon grand-père décroche et fait « O… Un télégramme. » Pendant que l’employé du Canadien National lit le texte haché, tronqué de stops, son visage se rembrunit. « C’est Amélie… », chuchote-t-il en raccrochant. « Elle est passée ! » gémit ma grand-mère.

Tous vont s’asseoir au salon. Les visages sont tristes. Des larmes coulent.

Les plus jeunes se demanderont de quoi je parle. Je parle d’un mode de communication oublié, dépassé : le télégramme. Il s’agissait de messages que l’on émettait et recevait par l’entremise du code Morse. On l’utilisait habituellement pour de mauvaises nouvelles. D’où l’angoisse qu’il provoquait, surtout de nuit. Les bonnes nouvelles (naissances, épousailles…), ça pouvait attendre. On s’écrivait. Quant au téléphone, ce n’est pas tout le monde qui y était branché.

Encore aujourd’hui, je ne peux entendre ou lire ce mot « télégramme » sans ressentir un pincement au plexus solaire.

Liberté de mouvement. — Souvent dans une journée, nous n’allons pas beaucoup plus loin qu’un prisonnier le ferait dans son établissement carcéral ; nous nous déplaçons peut-être moins que lui. Où est la différence entre lui et nous ?
Nous n’en sommes pas toujours conscients. Pourtant, elle est énorme. Si nous avons envie de changer de lieu, dans les mesures du raisonnable, nous pouvons le faire. Nous ressentirions profondément l’importance de cette liberté si nous étions privés. Un peu comme la faim. Repus, nous n’y songeons pas, ou peu.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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P-dg en bazou et Nerval, par Alain Gagnon…

16 mai 2017

Actuelles et inactuelles

 

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Comédie organisationnelle — Un P-dg vient travailler en bazou, pour faire peuple. L’intention est peut-être bonne, mais tout le monde sait que derrière son chez-soi… Et ces grands-messes d’entreprise, où on se répète : chez nous, les ressources humaines sont la priorité, chaque employé est essentiel, irremplaçable. Ben non ! Attendez jusqu’à la prochaine récession. De plus, tout le monde le sait : si un tel part, l’organisation pourrait se retrouver en difficulté, alors que le départ d’un autre passera inaperçu, quand il ne soulage pas.
On tente de camoufler les rapports d’autorité, les rapports hiérarchiques, qui pourtant sont tout le contraire des rapports de servitude.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecUtilité de la littérature — Entre autres, la littérature aide à comprendre que tu vis parce ce que d’autres l’ont vécu – fussent-ils des personnages de fiction.
C’est déjà beaucoup.
Ce cri de désespoir de Gérard de Nerval dans Les chimères, qui nous renvoie à nos propres doutes métaphysiques et aux angoisses qu’ils soulèvent parfois :

En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’une orbite,
Vaste, noire et sans fond,
d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;

Ce même Nerval qui, solitaire dans son logis, rue de la Vieille-Lanterne, écrivait dans une lettre à sa tante Labrunie, dans les heures qui précédèrent son suicide – le 26 janvier 1856 :

Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche.

Toujours sur la littérature (celle moins utile, peut-être…), cette foucade d’Alexandre Labzine dans René Guénon, Vie et œuvres :

Trop d’écrivains pris de spasmes névrotiques crurent réinventer un langage inspiré parce qu’ils étaient incapables de savoir encore ce que penser veut dire.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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L’autre en lui, une nouvelle de Dany Tremblay…

12 mai 2017

L’autre en lui

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 Il se tient sur le trottoir. En retrait du lampadaire. Contre la bâtisse de briques. Comme s’il faisait corps avec elle. Il regarde les gens qui entrent dans le bar de l’autre côté de la rue. Ils sont nombreux à s’y engouffrer. D’où il se trouve, il entend les blagues du portier. Tantôt, elles s’adresseront à lui. Depuis le temps, le portier et lui sont de vieux amis en quelque sorte. Pour l’instant, personne ne prend garde à lui. Le portier moins que les autres, trop occupé à ouvrir le passage aux dames, à blaguer avec les hommes. Il se veut de toute façon anonyme. Dissimulé dans l’ombre d’un porche. Lui-même ombre. Tassé sur lui. Col de veste relevé, cou dans les épaules, regard de chien battu. Il attend.

Il attend de la voir, elle. Après, seulement après qu’elle soit entrée dans le bar, il avalera la pilule rose, de forme ovale, qui laisse un goût de métal sur la langue. Il lui en reste huit. Huit pilules. C’est bien peu. Elles sont dans un contenant de plastique transparent qu’il promène avec lui en permanence. Elles coûtent une fortune, c’est un véritable casse-tête, son fournisseur lui refuse le crédit. Il est vendeur de souliers, gagne un salaire de crève-la-faim. Avant de l’avaler, il s’assure toujours d’avoir assez de salive dans la bouche. Ainsi, moins de risque qu’elle se coince dans la gorge. Ça lui est arrivé. Elle avait fini par passer, mais la sensation… Il n’avait pas aimé la sensation.

Chaque soir, terré contre la bâtisse de briques, il surveille son arrivée. C’est pour elle qu’il prend ces pilules roses. Sans pilule, elle le trouverait insipide, niais, plat, insignifiant, bon à rien. Elle ne se présente jamais seule au bar. Ils sont quelques-uns à l’escorter. À courir derrière. À faire des courbettes. Elle marche la tête haute, elle rit de ce qu’ils racontent. Ses cheveux sont platine. Elle porte des talons d’une hauteur vertigineuse. Impossible de ne pas la voir, de ne pas l’entendre venir.

Avant sa rencontre avec elle, il ne sortait que le samedi. Il avalait une pilule rose avant de quitter son appartement, histoire de s’éclater un peu, d’oublier les clientes grincheuses devant lesquelles il s’agenouillait la semaine entière. Un samedi soir, il l’a remarquée, elle. Elle était entourée de copains. Sans la quitter des yeux, il s’était approché. Elle avait soutenu son regard. Ils avaient dansé ensemble. Il avait effleuré sa main, sa hanche du bout des doigts. Avant qu’elle quitte la piste, il s’était penché à son oreille, lui avait murmuré qu’elle bougeait bien. L’effet de la pilule rose lui permettait toutes les audaces. À la fermeture, elle était repartie, escortée de sa ribambelle d’admirateurs. Avant de tourner le coin de la rue, elle lui avait envoyé la main. Il avait passé la semaine à rêver d’elle, à anticiper le samedi suivant. Il avait contacté son fournisseur de pilules roses. Hors de question d’en manquer, maintenant qu’il l’avait vue, elle.

Le samedi d’après, puis tous les autres, finalement chaque soir de la semaine, il y est retourné. Pour elle. Si drôle, si gentille, toujours prête pour la fête. Un soir, ils ont fait l’amour dans la salle de bains des femmes. Ils ont joui en silence, yeux dans les yeux. L’occasion se répétera, il en est sûr. La patience, il connaît.

Il est un habitué, maintenant. Le portier l’appelle par son prénom, lui conte des blagues, des salées même. Chaque soir, environ à la même heure, il avale sa première pilule rose. Grâce à elles, il est libre, totalement, sans complexes, débarrassé de son bégaiement qui amusait les filles à la petite école.

Chaque soir, il se place en retrait de ce lampadaire, dans l’ombre de ce porche. Lorsqu’elle surgit au coin de la rue, il sort chat qui louche maykan alain gagnon francophonie le contenant de plastique de sa poche. Il est tiède, parfois moite, faute de l’avoir tenu au creux de sa paume. Alors qu’elle marche vers le portier, il l’ouvre, fait glisser une capsule dans sa main, veille à ne pas en échapper. Il se retient d’avaler sa salive, l’accumule contre les dents d’en avant. Lorsqu’elle disparait à l’intérieur du bar, il la porte à sa bouche, l’avale d’un coup sec. Il ferme les yeux, chaque fois. Il enfouit le menton dans son veston, chaque fois. Lorsqu’il les rouvre, il est quelqu’un d’autre. C’est cet autre qui regarde en direction du bar, qui rabat le col de sa veste d’un geste assuré, qui dénoue le premier bouton, entreprend de traverser la rue, sourire aux lèvres, épaules dégagées. Sur le trottoir d’en face, le portier l’aperçoit, lui envoie la main. Lui répond à son salut, libre de toutes contraintes, en homme heureux, bien dans sa peau.

À son tour, il entre dans la place. Elle est au bar. Avec ses cheveux oxygénés, elle se démarque. Il l’admire de loin, remercie l’inventeur de la pilule rose, son laissez-passer pour le bonheur. De la main, il tâte le flacon transparent dans sa poche, puis marche vers elle.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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