Dieu, ce tabou, par Jean-Marc Ouellet…

6 juin 2017

Dieu, ce tabou

 Il y a quelques millions d’années, l’Humanité naissait. Parmi les plantes, parmi les insectes et les mammifères, arrivés bien avant elle. L’Homme,  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecune pièce de plus d’un magnifique casse-tête, d’un Univers merveilleux, vaste, obscur, complexe. Regardez le ciel, la nuit, observez ces petits points lumineux qui scintillent, là-haut, à des millions de kilomètres de nous ; goûtez au vent qui chatouille votre joue ; humez les parfums des arbres, des fleurs ; écoutez le gazouillis des oiseaux, les appels des écureuils, des grenouilles. La Nature est si belle, si forte, si ordonnée. Prenez le temps. Vous verrez. Vous vous sentirez minuscule. Et vous douterez. De la nature de tout ça, de ce que vous êtes, de votre place dans ce monde. Votre insignifiance vous frappera.

Il est fabuleux ce monde, il est improbable. Pourtant, il est cohérent et accessible. Albert Einstein disait : « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. » Il est réglé au quart de tour, comme une horloge. Et qui dit horloge, dit horloger.

Dieu existe-t-il ?

Je regarde les étoiles, je hume le parfum des fleurs, j’écoute les grenouilles, et mon cœur espère. Je regarde la télé, je lis les nouvelles, je constate la cruauté, l’indifférence, j’entends la haine, je souffre l’iniquité et l’incurie, et ma raison vacille, doute.

Dans mon roman, L’Homme des jours oubliés, Jémacaël affirme : « Alors que l’homme fait partie de Dieu, Dieu n’est plus dans sa vie. » Nous ne nous arrêtons plus sur notre présence, sur ce que nous sommes. Nous ne regardons plus les étoiles, nous ne ressentons plus la douceur du vent. Nous courons, nous nous défilons dans la modernité, une réalité fourbe, une réalité technique, une promesse de confort, de vitesse et de bonheur facile, et éphémère. Un mirage. La consommation devient la nouvelle religion. Nous nourrissons nos gadgets d’applications, nous frelatons notre âme. Essoufflés, nous embarquons dans le train technologique du tout compris, de l’image toute faite, offerte par on ne sait trop qui, pour contrôler on ne sait trop qui, sans destination réelle, aux sorties de secours closes.

Mon collègue du Chat Qui Louche, Frédéric Gagnon, écrivait dans sa brillante et profonde chronique du 2 août dernier : « … il y a chez elle ― la matière ― une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit. » Embrouillés, les passions émoussées, nous nions notre nature, nous rejetons l’Essence, la Force qui englobe toute chose, qui nous domine. Le Bien, le Vrai et le Beau ne nous disent plus rien. Le sacré nous fait peur, nous irrite. Ne plus voir le Plein dans le vide en nous n’est plus suffisant ; s’indifférer à l’idée de Dieu ne suffit plus. Non. Nous haïssons Dieu, et ce qu’il représente. Nous l’évacuons dans l’oubliette du déni. Le mot transcendance s’éteint, comme s’éteignent les mots famille, entraide, écoute et sacrifice, remplacés par solitude, moi, moi et moi, Prozac, meurtre et suicide. Nous  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroyons nous libérer de la tutelle du catholicisme dictatorial, nous confondons hommerie religieuse et transcendance, et nous combattons l’un en répudiant l’autre. Haïssant le vide en nous, nous nous affranchissons de l’influence spirituelle, nous châtions l’idée religieuse, nous ridiculisons le croyant, le chercheur de Vérité, ce pelleteux de nuages, le moins convaincu n’osant plus avouer sa tare, sa croyance en Jésus, en Dieu, en Allah, Bouddha… La spiritualité devient un tabou. Défenseurs de la nouvelle vérité terrestre, pourfendeurs de notre propre passé, nous nous moquons des symboles qui, il n’y a pas si longtemps, branchait l’âme à l’Esprit qui l’habite. L’inquisition moderne sévit. Les infidèles, ces adeptes de la simplicité volontaire ou de la vie intérieure sont cloués aux piloris. Les symboles propres aux spiritualités traditionnelles sont bafoués par une masse plus intéressée par une téléréalité abrutissante, abêtissante parfois, complice du pouvoir clandestin de l’argent. Sans égard pour ceux qui croient, qui sentent le divin et veulent s’y associer, nous saccageons les lieux du culte, les églises, les mosquées, les synagogues, nous faisons tout un plat pour une croix qui ne signifie rien pour nous, deux pièces de bois croisées accrochées à un mur, sur lesquelles une reproduction plâtrée d’un homme attend, presque nu. Sur la base d’une liberté de croire ou de ne pas croire, une liberté maintenant suspecte, nous abolissons les signes de la foi de ces tarés, nous renions le passé, nous reniant nous-mêmes. Nous prêchons la tolérance, l’ouverture d’esprit, par l’intolérance au sacré. Belle logique !

L’homme est Conscience. Dieu, Allah, Bouddha, Shiva, le nom importe-t-il ? La Vérité seule importe. Elle est l’Univers et l’Univers est en chacun  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecde nous. L’autre a le droit de s’y épanouir. Nier cette liberté, c’est nier sa propre Essence.

La croix de ton peuple t’énerve ? Ne la regarde pas. Ton voisin la vénère ? Et après. T’empêche-t-il d’admirer ta pop star préférée ? La croix à son cou vaut-elle moins que le piercing à ton sourcil ou le tatouage sur ta peau ? Respecte les traditions de tes ancêtres, celle de ton passé, que tu ne comprends pas. D’autres comprennent, et s’y identifient. La croix du peuple qui t’accueille ne te convient pas ?   Tourne le regard, ou va là où tu ne la verras pas. La femme que tu rencontres se voile ? Passe ton chemin et tu l’oublieras. Chacun a droit à sa Vérité dans une approche morale de l’autre.

Et accorde à ton esprit de courtiser ton cœur. Qui sait, s’y fondra-t-il sur le chemin de l’Harmonie ?

 

 Notice biographique :

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

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Labyrinthe, par Frédéric Gagnon…

12 février 2017

(Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon nous mène aux labyrinthes de nos propres vies…)

DISPARITIONS

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIl était donc seul.

Tous ceux qu’il avait aimés avaient disparu.

D’abord sa femme, Mara, et leurs deux petits garçons, Morly et Farand.

Un jour, entrant à cinq heures pile comme tous les autres jours, il n’avait pas retrouvé les bruits familiers, ceux des enfants qui jouent ou écoutent la télé, ceux de sa femme qui s’affaire dans la cuisine.  L’appartement était vide.  Ou plutôt il était plein, gros d’une absence qui était une présence malsaine, informe mais précise dans l’angoisse qu’elle suscitait.

D’abord il avait essayé de se raisonner.  Ils devaient être sortis un moment.  Mara s’était peut-être aperçue qu’elle avait oublié d’acheter un aliment quelconque en faisant son épicerie.  (Mais non, mais non, disait une voix qui était l’une des voix de sa conscience sans l’être tout à fait.  Mais non, cela n’arrive jamais : Mara n’oublie jamais rien.  Tous les jours, sans exception, Mara et les enfants sont là à cinq heures quand tu rentres du boulot.)

Il s’était assis sur le canapé du salon, sans prendre la peine d’ouvrir la lumière.  Et le temps avait passé.  Il épiait les moindres bruits de cette tour d’habitation où il avait vécu dix ans avec Mara, espérant le retour des siens, mais personne n’entrait dans ce logement du dixième étage.  Personne.  Et le temps passait.  Et maintenant  le soleil s’était couché et la pièce baignait en l’ombre comme dans une froide matrice.  Et finalement il se résigna et se versa un scotch.  Puis il but beaucoup jusqu’à ce qu’il s’endormît sur le canapé.

Le lendemain matin, quand il s’éveilla, il était toujours seul.  Rapidement il se doucha, puis il se rendit au bureau où il remplissait deschat qui louche maykan alain gagnon francophonie formulaires sur l’ordinateur.  Quand il revint, à cinq heures pile, ses espoirs furent déçus : le logement était toujours gros d’absence.  Alors il but du scotch, assis sur le canapé du salon.  Et le lendemain soir, il découvrit de nouveau un logement vide, et il but parce qu’il se sentait triste et sans ressource.  Le cinquième jour, il n’attendait plus rien en revenant du travail.  Quelque chose en lui s’était brisé, cette certitude intime et jamais formulée de l’ordre du monde.  À peine fut-il attentif à l’absence qui pourtant minait l’envers de son esprit.  Ce soir et cette nuit-là, il but et but beaucoup parce qu’en son esprit tout espoir de rétablissement s’était évanoui.

Le lendemain, c’était un samedi, il décida de rendre visite à ses parents qui vivaient dans une tour d’habitation, à l’autre bout de la ville.

Il prit deux métros puis parcourut à pied une distance d’un kilomètre sur une rue rectiligne, entre deux rangées de tours de béton.  Il entra dans un immeuble semblable à tous les autres et sonna.  « Qui est-ce? » fit la voix de son père.  Il approcha son visage de l’interphone et dit : « C’est moi ».  « Tu ne devais venir que demain », fit la voix, grave, neutre, terne presque.  « Il s’est passé quelque chose », dit-il.  « Très bien, fit la voix.  Je t’ouvre. »  Alors le timbre retentit et il put ouvrir la porte intérieure.  Il se rendit à l’ascenseur et appuya sur le huit.

Son père l’attendait dans le cadre de porte.  Son visage n’exprimait ni surprise, ni déception, ni joie.  Son visage n’exprimait jamais qu’une résistance obstinée au mouvement des êtres.

– Tu devais venir dimanche avec ta femme et tes enfants.

Il allait répondre quand il entendit la voix de sa mère :

– Qui est-ce ?

Bientôt elle apparut, derrière le père.

– Ah, c’est notre fils, ajouta-elle avec étonnement.  Mais fais-le entrer.

Le père recula d’un pas et son épouse s’écarta.

– Entre, dit le père sans émotion.

Il fit quelques pas et se retrouva dans le vestibule.  Son père l’invita à passer  au salon.  Ils y entrèrent tous trois et s’assirent.

–Lundi…  Lundi quand je suis revenu du travail, il n’y avait plus personne…  Je veux dire qu’il n’y avait absolument personne.

Il jeta un coup d’œil vers sa mère, qui était assise près de lui sur le canapé.  Sa mère regardait droit devant, apparemment indifférente, comme si tout ce qu’il pouvait dire lui était égal, mais il reconnaissait ce tic, ce clignement trop rapide de l’œil gauche qui trahissait son état intérieur.  Puis il regarda son père, assis sur son gros fauteuil à bascule, qui l’observait.

– Je n’ai pas revu Mara et les garçons depuis lundi matin.

Il y eut un moment de silence ; puis le père soupira et prit la parole.

– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

– C’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? demanda la mère dont la paupière gauche battait encore plus rapidement.  On a déjà tout fait ce qu’on pouvait pour toi.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?

– Regarde dans quel état tu mets ta mère, dit le père.

– C’est vrai, concéda-t-il au bout d’un moment.  Je n’aurais pas dû vous importuner.  Je vous demande pardon.

La mère éclata alors en larmes et enfouit son visage au creux de ses paumes.

Il se leva.

– Je vous laisse, dit-il.  Vraiment je regrette infiniment…

Alors sa mère releva la tête.

– Mais c’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? demandait-elle.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?  Nous, on a tout fait ce qu’on pouvait pour toi !

– Je…  Je vous prie de m’excuser, dit-il.

– Bon, ça va, dit le père, on n’en fera pas tout un drame.

Le père quitta son fauteuil et les deux hommes se dirigèrent vers le vestibule.

Comme il ouvrait la porte, le père s’immobilisa et lui dit, de sa voix grave, inanimée :

– Ne reviens pas demain.  Tu devais venir demain avec ta femme et tes enfants, mais tu as choisi de venir aujourd’hui.  Il est donc inutile de revenir demain.

D’un hochement de la tête, il salua son père et s’en alla.

Les trois samedis suivants, il revint chez ses parents, mais personne ne répondait.  Au bout d’un mois, la chose semblait certaine : sa femme, ses enfants et ses parents avaient bel et bien disparu.  Rien ne laissait présager le retour des siens.

Morly et Farand surtout lui manquaient.  La douleur de ne plus voir les gamins devenait franchement atroce.  Pour tromper l’ennui, il se mit à boire encore plus et il entreprit une liaison avec une collègue de travail, une certaine Mlle Tessier.

Un soir, il n’était que sept heures mais il était déjà fort ivre, il décida d’aller conter fleurette à sa maîtresse et se perdit en chemin.  Depuis l’adolescence, il connaissait par cœur le dédale de ces rues rectilignes ; son sens de l’orientation était reconnu de tous, et au travail on avait souvent loué la précision de son esprit ; mais par ce soir d’ivresse chagrine, il finit par se perdre entre ces rangées de tours de béton.

Après un temps il s’arrêta.  Il ignorait s’il avait marché vingt minutes ou deux heures.  Tout, tout ceci, le ciel nocturne et ces façades indifférenciables, lui devenait étranger comme il était devenu étranger à lui-même.

***

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn un pays lointain, un homme fortuné se fit construire un labyrinthe s’étendant sur quelques kilomètres.  On y circule entre des rangées de tours grises, carrées, hautes de plus de deux mètres.

Il y a quelques semaines, un journal racontait qu’on y avait découvert le cadavre d’un inconnu.

Le 14 septembre 2004

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

19 janvier 2017

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres…

12 janvier 2017

À Paris avec Ernest, par Frédéric Gagnon

Ce que j’ai compris en lisant Ernest Hemingway est au fond très simple : la vie est tragique et notre mort certaine ; la condition humaine est celle d’un être seul dans un monde incompréhensible ; notre sort post-mortem est au mieux hypothétique ; mais nous devons faire face à l’existence avec courage et dignité, cela, nous ne le devons pas à l’ordre social ou à Dieu, mais à nous-mêmes.  C’est là un enseignement lourd à porter, diront certains.  Peut-être… mais il y a dans l’œuvre du grand écrivain un livre qui porte sur  le bonheur d’exister, Paris est une fête que je relisais dernièrement (« … tel était le Paris de notre jeunesse, dit Hemingway, au temps où nous étions très pauvres et très heureux. »)  Si l’on retrouve dans cet ouvrage la rude personnalité de l’auteur, il faut admettre qu’il s’agit là d’un récit qui est d’un tout autre registre que Le Soleil se lève aussi ou L’Adieu aux armes.  Hemingway, vieilli, examine avec sincérité sa jeunesse et les personnages qu’il fréquenta dans le Paris des folles années 20 ; on le sent par moments gagné par cette émotion qui nous étreint quand nous pensons aux premiers feux de notre existence.  Je dois pour ma part l’admettre, Paris est une fête fait partie de ces textes dont la pure beauté m’éblouit.

Vous verrez dans ce roman des personnages que l’auteur, avec son talent inimitable, sait rendre très vivants.  On y voit Gertrude Stein, emmerdante mais très cultivée, une expérimentatrice du langage qui participa à la formation de l’écrivain.  Il y a aussi Ezra Pound, sympathique et généreux.  En vain, Hemingway tenta d’enseigner les rudiments de la boxe à l’auteur des Cantos (Pound n’était vraiment pas doué), et le poète, quant à lui, conseillant son jeune ami dans ses lectures, suggérait à ce dernier de s’en tenir aux Français, admettant pour sa part n’avoir jamais lu les Russes.  Enfin, il y a aussi l’immense auteur de Gatsby le magnifique.  En exergue de cette partie du récit qui porte le nom de son ami disparu (Scott Fitzgerald), Hemingway écrivit une description poétique du grand défunt que je dois citer pour sa pure beauté : « Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d’un papillon.  Au début il en était aussi inconscient que le papillon et, quand tout fut emporté ou saccagé, il ne s’en aperçut même pas.  Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et de leurs dessins, et il apprit à réfléchir, mais il ne pouvait plus voler car il avait perdu le goût du vol et il ne pouvait que se rappeler le temps où il s’y livrait sans efforts. »  Je sais qu’Hemingway composa peu de vers ; je ne les ai pas lus, on m’a dit qu’ils étaient mauvais ; mais le passage que je viens de citer est un modèle absolu de poésie : dans une langue simple et noble, son auteur crée de manière convaincante une image qui dit tout de la vie tourmentée de Fitzgerald ; on voit de plus dans ces quelques phrases un bon exemple de cet art de la répétition qui n’appartient qu’à Hemingway, et de son emploi de la conjonction (« and » : « et »), deux éléments qui participent à cette métrique qui est l’un des secrets de sa prose.

Le ton des œuvres d’Hemingway, on s’en rend compte dès la première lecture, est très particulier.  Je l’ai déjà dit, le grand style est une pensée singulière, la phrase met le monde en ordre.  Or le style d’Hemingway est exemplaire et reconnaissable entre tous.  Hemingway est avare d’adjectifs et d’adverbes ; ses descriptions sont courtes mais suggestives ; il saisit ses  personnages sur le vif, en pleine action, mais il ne retient que ces paroles et gestes qui révèlent un personnage, l’essence d’une situation.  On pourrait dire que chez Hemingway la poétique se confond avec la vision du monde d’un homme réfléchi mais essentiellement actif ; avec un rythme vital qui devait trouver sa source dans l’organisation physique et mentale de l’écrivain ; avec une pensée précise qui tout en se projetant dans un ordre classique n’est pas sans parenté avec l’existentialisme.

Dans Paris est une fête, Hemingway investit de ses plus hautes qualités d’artiste un récit qui ne peut qu’être beau, celui de la jeunesse, des débuts de la vie adulte, quand toutes choses sont neuves et dégagent une atmosphère subtile et enchantée que l’on ne saurait qualifier que de printanière.  Toutefois Hemingway dans son œuvre ultime ne crée pas un merveilleux facile sans commune mesure avec la vie.  Certes, boire du vin est une fête, tout comme de marcher dans les rues de la plus belle ville du monde, mais l’accomplissement de l’homme n’en demeure pas moins l’objet d’un combat.  Dans tous ses écrits, Hemingway demeure réaliste ; mais ses souvenirs parisiens ont quelque chose d’enlevé qui n’est certainement pas étranger à la verdeur du sujet.

On voit par ailleurs, dans Paris est une fête, un Hemingway observateur et perspicace dès son entrée dans le monde des lettres.  On lit ainsi une remarque singulière dans laquelle l’auteur fait état de l’une de ses premières découvertes dans l’art d’écrire.  Il s’agit de l’omission.  Il nous dit que selon une théorie qu’il avait alors conçue « on pouvait omettre n’importe quelle partie d’une histoire, à condition que ce fût délibéré, car l’omission donnait plus de force au récit et ainsi le lecteur ressentait encore plus qu’il ne comprenait. »  Voilà, le grand écrivain vise l’inconscient (ce serait l’inconscient qui donne vie, qui prête vie à des personnages dans lesquels un plat observateur ne verrait sans doute qu’une suite de caractères imprimés) ; or la façon la plus sûre de mobiliser les puissances émotionnelles du lecteur serait l’ellipse, mais il doit s’agir d’absences délibérées et non de lacunes dues à l’inadvertance, en un mot, cela doit se faire avec art, l’art étant le fruit des efforts concertés des plus hautes facultés du créateur.

Cet emploi de l’ellipse, qu’avait découvert le jeune Hemingway, est bien illustré par plus d’un passage des souvenirs parisiens d’un Hemingway vieillissant.  Cela est particulièrement vrai de la fin du récit, où l’auteur nous parle de personnes fortunées qui auraient gâché son écriture et son mariage avec Hadley.  Le physique et le moral de ces riches-là n’est pas décrit, en fait, ils ne sont même pas nommés ; mais par une série d’allusions fines, Hemingway nous fait ressentir la réalité de leur travail de sape.  Paris est une fête est en grande partie construit sur de telles allusions.  Quelques dialogues brefs, des descriptions succinctes de leurs escapades, suffisent à nous faire sentir quel couple formaient Ernest et son épouse, à quel point ils étaient bien assortis.  Par contre, en quelques remarques, le romancier brosse un portrait de Zelda Fitzgerald en harpie bohémienne qui, foncièrement jalouse du talent de Scott, encourageait son ivrognerie.

Il ne faut pas chercher, dans une telle œuvre, des tirades ni des descriptions psychologiques interminables.  Chez Hemingway, les hommes et les femmes parlent comme ils le font dans la réalité ; ils agissent avec un naturel convaincant qui nous en dit plus long que des analyses qui n’en finissent plus.  Je crois qu’un écrivain devrait avoir sans cesse à l’esprit le conseil qu’Hemingway donnait à Scott Fitzgerald : « Écris une nouvelle de ton mieux, et écris-la aussi simplement que tu peux » (c’est moi qui souligne).  Si cela ne vous vient pas naturellement d’écrire comme un Proust, un Claude Simon ou un Faulkner, efforcez-vous plutôt d’être simple : c’est quand vous écrivez simplement que ressurgit votre complexité réelle, celle qui n’appartient qu’à vous.  On retrouve dans Paris est une fête une telle complexité, toujours suggérée ; une originalité qui inspirait à l’auteur certaines des phrases les plus vraies que l’on peut trouver.  Il y a un passage, à la fin, dans lequel Hemingway, parlant d’Hadley, exprima peut-être la plus belle pensée d’amour qui fut jamais écrite : « … je souhaitai être mort avant d’aimer une autre qu’elle. »

Enfin, il faut souligner que Paris est une fête, comme toutes les grandes œuvres, nous conduit à une meilleure compréhension de notre humanité.  En réalité il n’y a sans doute pas de petites gens ni de vies insignifiantes.  En quelques traits, Hemingway dessine des êtres qui chez un auteur médiocre nous sembleraient sans importance.  Il est ainsi question d’un certain Jean, serveur moustachu qui remplit sans mesurer les verres de whisky d’Ernest et d’Evan Shipman, un poète aujourd’hui oublié.  Or on apprend que le nouveau propriétaire de la Closerie va obliger les garçons à couper leur moustache ; on en est révolté : quelques indications habiles ont suffi à nous rapprocher d’un personnage pourtant secondaire.

Hemingway, dès ses premières nouvelles, rechercha la vérité de l’homme, une réalité existentielle capable de fonder une œuvre.  C’est, je crois, le propre de la jeunesse de vouloir prendre la mesure du cœur humain ; au bord du gouffre, Hemingway se fit une âme neuve pour ressusciter l’émerveillement qui nous habite quand nous découvrons la vie.

Le monde est implacable, il peut même être cruel, mais il semblera toujours d’une beauté souveraine au jeune homme qui porte sur lui un regard clair.  Espérons que les âmes bien nées auront toujours leur Paris.

*    *   *

Vous trouverez sur le site Book Drum (http://www.bookdrum.com/books/a-moveable-feast/9780099909408/bookmarks-1-25.html?bookId=15939) une séries de notes, accompagnées de photos et de vidéos, portant sur Paris est une fête (site en anglais).

On trouve Paris est une fête dans la collection Folio.  Mon édition est celle de ’73; la traduction, superbe, est de Marc Saporta : j’espère que Gallimard l’a conservée.


De Maupassant, de Schopenhauer… par Frédéric Gagnon

5 janvier 2017

Des idées et des Livres

De Maupassant, de Schopenhauer et de quelques considérations scandaleuses…

Publié pour la première fois en 1885, Bel-Ami de Maupassant est un roman réaliste qui nous révèle les dessous du journalisme, de la politique et du capitalisme dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle.

Frédéric Gagnon

 

Le personnage principal s’appelle Georges Duroy.  C’est lui, le Bel-Ami.   C’est un jeune homme pauvre, un ancien sous-officier.  Monté dans la métropole pour faire fortune, il travaille au bureau des chemins de fer du Nord et gagne un salaire de crève-la-faim.  Mais dès le chapitre premier, un hasard heureux se manifeste en la personne de Forestier, un ancien compagnon d’armes devenu journaliste.  Constatant l’impécuniosité de Duroy, Forestier décide de le prendre sous son aile.  Duroy deviendra ainsi reporter, chef des échos et enfin rédacteur politique à La Vie française, journal qui appartient à M. Walter, juif déjà fortuné qui deviendra cinquante fois millionnaire grâce à une transaction frauduleuse.

L’intérêt du roman repose en grande partie sur la carrière fulgurante de Bel-Ami, qui n’hésitera pas à se servir des hommes et des femmes dans une course qui le conduira au sommet de l’ordre social.  Ce personnage sans vergogne est une bête parfaitement adaptée aux tropiques d’un univers où tout s’achète, où tout se vend.  Georges Duroy est un égoïste, il ignore les remords et les conflits moraux ; c’est un monstre de désir, talentueux mais sans profondeur d’esprit ; il appartient à cette race qui obtient toujours les faveurs des femmes, de toutes les femmes.  Cette dernière remarque semblera peut-être odieuse ; ce qu’il faut savoir, c’est que Maupassant était grand lecteur de Schopenhauer, philosophe allemand qui publia en 1819 un ouvrage considérable, Le Monde comme volonté et comme représentation.  Or Schopenhauer soutient que l’univers entier est la manifestation d’une force désirante, qu’il nomme volonté, volonté

Guy de Maupassant

qui est une mais qui subit l’illusion de sa multiplicité dans le jeu des phénomènes.  La volonté étant donc l’essence de tout ce qui est, chacun dans ce monde (aussi bien l’homme qu’un arbre ou un animal) recherche les conditions optimales de sa propre existence, ce qui ne manque pas d’engendrer, vous l’aurez deviné, une lutte universelle dans laquelle sont engagés tous les individus.  Seul échappe à ce sort, qui se répète d’une génération à l’autre, le génie.  C’est là une personne singulière chez qui l’intellect l’emporte sur les forces instinctives, alors que normalement l’intellect est au service des instincts.  Saisi par la vision d’une Idée (eh oui ! Schopenhauer n’en était pas à un vice près, ce cher antimoderne croyait aux Idées de Platon), le génie enfante des œuvres qui font toute la grandeur de la culture humaine.  Mais si l’apport de cet être d’exception est inestimable, force est de constater que l’empire exclusif de l’intellect sur sa personne est contraire aux lois de la nature.  En fait, si le but de l’existence (comme le croient les darwinistes) était la seule survie, il faudrait admettre que ceux dont les facultés servent de puissants désirs sont de loin supérieurs au grand artiste qu’animent des visions transcendantes : le calculateur d’un entendement certain joue parfaitement son rôle dans cette tragi-comédie écrite d’avance que l’on nomme vie sociale.  Or voilà, Georges Duroy est dépourvu de toute grandeur morale ; mais il est ingénieux et doué d’un vouloir ferme, il sait tirer profit de circonstances et d’aléas dans lesquels, rétrospectivement, on voit un destin ; et la femme, sans doute si proche de la vie parce qu’elle donne la vie, cédera invariablement devant un tel individu, alors que son instinct l’éloigne de l’homme génial.

Ces considérations sur les rapports entre les sexes choqueront sans doute certains lecteurs.  Aux objections que l’on serait tenté de formuler,

Schopenhauer

j’opposerai ceci : répondez-moi en toute sincérité et dites-moi si ce ne sont pas les volontaires, et non les imaginatifs, les penseurs, qui ont le plus de succès auprès des dames.  Un réaliste, je n’en doute pas, admettra que nos motivations amoureuses sont souvent fort primitives.  Une jeune fille est excitée par la force d’un homme, puis elle lui trouve du génie ; un jouvenceau admire la beauté d’une femme, puis il croit lui trouver des vertus.  Voilà le genre de méprises dont les moralistes et les auteurs comiques pourront nourrir leur œuvre durant l’éternité.   Point de vue cynique, pensez-vous ?  Ne serait-ce pas celui de ce vieux Darwin dont la modernité vante sans cesse la théorie ?  En tout cas, c’est là une conception du sexe qui rejoint Maupassant et son philosophe préféré ; toutefois mon but, dans mes chroniques, n’est pas de convaincre, mais de susciter la réflexion.  Je vous l’ai déjà dit, je suis à peu près convaincu que nous sommes plongés dans un profond sommeil, un sommeil métaphysique.  Or je mise sur cette idée que l’interrogation passionnée des grands auteurs peut nous mettre sur le chemin de notre éveil.  Je crois, cependant, que leurs œuvres, même celles des plus grands, ne sont pas la Voie, mais le doigt qui nous indique la voie à suivre : à nous de savoir lire les signes.  Il va sans dire que les conclusions d’un Schopenhauer ou d’un Maupassant sont contestables, mais ce sont là des esprits d’une immense profondeur : on gagne toujours à les fréquenter.  Enfin, il ne faudrait pas passer sous silence ce fait que Guy de Maupassant est non seulement un fin observateur, mais également un très grand écrivain.  On ne louera jamais assez son style.  Sa phrase est généralement courte, souvent incisive ; en quelques traits, il nous permet de saisir un personnage, une situation.  Modèle d’économie, l’écriture classique de Maupassant ressemble aux mouvements gracieux de naïades qui dansent au-dessus du néant.  Légèreté et profondeur, tel serait le maître-mot de cet auteur (ce qui n’est pas sans rappeler Mozart).  Tout est si violent et immoral dans Bel-Ami, et pourtant tout est si aérien, si lumineux par la grâce d’une voix dont le chant est l’un des plus purs de la littérature française.  Il faut lire Maupassant, se pénétrer de ses phrases, et comprendre que le style n’est pas une vaine ornementation, mais une pensée singulière qui rayonne et vit en chacun de ses éléments.

Bel-Ami est une œuvre forte, une œuvre belle.  Guy de Maupassant nous montre la vie telle qu’elle est, et non telle qu’on la souhaiterait.  C’est en ce sens un maître, tout comme ce philosophe allemand qu’il admirait.

*

On retrouve Bel-Ami dans plusieurs collections de poche.  On peut se le procurer pour la somme modique de 3,95$ chez Pocket.

Les amateurs de cinéma seront sans doute heureux d’apprendre que Bel-Ami vient de faire l’objet d’une adaptation, aux États-Unis, mettant en vedette Uma Thurman (sortie prévue en 2011).

À ceux qui désireraient s’initier à la pensée de Schopenhauer, je ne saurais trop conseiller un recueil de textes intitulé Esthétique et métaphysique, paru dans la collection du Livre de Poche.  On retrouve, par ailleurs, Le Monde comme volonté et comme représentation chez Quadrige / PUF et, en deux tomes, dans la collection Folio Essais.


Paroles du souffle, par Frédéric Gagnon…

18 novembre 2016

Paroles du souffle

 

traces sur la plagealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
de la lucidité de tes pas
fous engoulevents criaient
les chants funèbres de mon être

mon cœur
qu’obligeait la mer inutilement
en vain pour toi se dévoilait

tu n’avais jamais été là

*

jusqu’à toi
j’aurai parcouru l’agonique chemin

sur ma cuisse traces de sang
l’être véritable
de naître commençait

*

bernaches aux quiets marais
s’envolent dans ta paume
tracent les lignes de ma main

tes yeux me voient moi
dans tes yeux je m’attends
plus tout à fait masculin

*

l’ange véritable se détourne de dieu
mais divin oui le miracle que tu sois
des outardes si chère traversent ton regard
dieu lui préfère ce qui ploie

femme parfaite dans un temple de chair
ta chair du réel le mystère suprême
tu m’auras appris toi visage de mes lèvres
qu’adulte seulement
l’homme naîtra

la mort elle que les mâles tous craignent
toi non ne te vaincra point
érodée splendeur jusqu’en tes os
à mes yeux toi tu seras toujours même

mon cœur belle mille fois te l’aurai donné
notre père donc exister ne peut pas

*

lumière des algues à l’orient de tes lèvres
ta chevelure fluviale émeut les oiseaux
d’entre tes reins l’aurore se lève
mes blancs soupirs coulent
sur les sables de ta main

*

s’éteignent des dieux désuets
nous devenons libres d’aimer

absolue sans cesse
notre présence s’évanouit et renaît

disparition d’inutiles dieux
advient en nous autour de qui nous sommes
le monde

passe l’oiseau si bleu
le ciel et l’oiseau confondus

toujours même mort
dissous dans la terre mes os
toujours toi j’aimerai

l’homme qui t’aime reconnaît
l’infinité sans paradoxe du cercle

*

amour écoute la nuit palpite
vois ce soleil pâle
l’obscur règne des chouettes
philosophes illuminer

moi belle ne le sais-tu pas ?
sur le chant rauque du sang
j’aurai tout misé

*

chaque moment le monde disparaît
l’homme lui prévoit sa fin

terre ventre tu m’accueilleras
d’omphalos ma langue percera les secrets

moi seul dans la cavité de chair vive
je t’entends corneille ton vol tu déploies

*

jamais des arbres les racines
n’épuiseront les sources de tesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
charmes de blanches mains

dans tes mains ondoient de calmes fruits
m’enchante la mort d’un bleu serein

*

vert ton regard m’a traversé
j’en oubliai femme de mourir
lune tu égares dans tes blancs
sentiers le trépas noir des poètes

essentiel savoir resplendit
l’admirable marbre du tombeau
ivre lune ta flamme pure prête
sa passion à nos érotiques débats

*

mystère sans fin ton souffle domine
les plus obscurs secrets de mon être

souveraine tu t’ouvres
lors mes mains voient
la tendre chair d’une rose sacrée

*

dans le lointain ne l’entends-tu pas
en vain le père blême sans cesse pleurer ?

enfin lucide mon esprit enfante
l’être qui non dieu mais divin
sans arrêt nous conçoit

*

rien
vierge vers dont les écumes chantent
les ébats héroïques de deux amants
sur le vélin spectral te déploies
sans jamais exprimer rien
seul silence bruissant où
vide miroir du monde tu dis
l’absence nue d’amoureux qui
éblouis ne sauront
plus jamais rien

*

la mer s’éveillant au son de ses refrains
femme tu suis sans détours la voie
contre ton sein éclatent mes écumes
dans l’orient absolu belle tu m’attends

*

combien de meurtres derrière ce baiser ?Albrecht Altdorfer
vois-tu la sarcelle qui s’envole ?
dans ton regard reviennent les oies blanches
le jour dans son or apparaît

*

sous le rosier aux fleurs rouge sang
les amants enlacés
à l’être donnent voix

vérité d’une clairière

ce matin le huard dans l’eau plongea

*

instant

morts pourtant ne mourrons point

amour

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Étrangeté, une nouvelle de Frédéric Gagnon…

15 octobre 2016

 Étrangeté

 (Premier prix au concours 2014 du Chat Qui Louche.)

            Ce matin-là, il se regarda dans le miroir de la salle de bains et ne se reconnut pas.  Puis il retourna dans la chambre àalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec coucher et vit sa femme pelotonnée dans le lit — mais c’était pourtant une autre.  Il se rendit donc dans la chambre de sa fille, espérant que cet être le rattacherait à lui-même, à son identité, à tout un passé qui lui paraissait définitivement étranger.  Il vit l’enfant dans son pyjama rose, dormant les jambes écartées.  Il y avait au coin gauche de ses lèvres un filament de salive.  Décidément, il ne retrouvait pas le sentiment de sa propre paternité.  Mais qui était donc cette fillette de cinq ou six ans ?  Découragé, vidé de lui-même tel un fantôme qui circule dans une maison inconnue, il descendit au sous-sol où se trouvait son bureau.  Il examina le manuscrit de ce roman que supposément il était en train d’écrire.  L’histoire en était absurde.  Ces milliers de mots s’effilochaient dans son esprit ; leur lecture pénible l’écœurait, comme s’il eût sucé quelque bonbon doucereux qui lui rappelait une enfance qui ne pouvait avoir été la sienne.  Il ramassa le paquet de Gauloises, à côté de l’ordinateur portable, et alluma une cigarette, puis il tenta de réfléchir à sa situation, mais toute pensée claire se refusait à lui.  Alors qu’il éteignait le mégot dans le cendrier de métal doré, il aperçut une feuille de papier, vraisemblablement déchirée en son milieu, qui reposait sur le coin gauche de sa table de travail.  Ce papier était porteur d’un message, d’une note manuscrite qu’il avait sans doute rédigée lui-même, mais dont il ne reconnaissait pas l’écriture.  Attentivement, il lut, puis relut : Est-ce que le monde est dans ma tête ?  Est-ce moi qui suis dans le monde ?  Ces questions (mais au fait, à qui s’adressaient-elles ?) lui donnaient une sensation de vertige.  En un sens, mais il n’aurait su préciser lequel, il sentait que ces questions-là étaient intimement liées à la perte de son identité.  Qu’était-ce donc, être moi-même ? se demanda-t-il.  Qui étais-je, quand tout empli d’une personnalité nette et précise comme le tranchant d’un couteau, j’étais habité par le sentiment de ma propre présence ?  Il pressentait qu’il s’interrogeait en vain.  Il fuma une seconde cigarette, mais cette fois ne tenta pas de réfléchir.  Puis, harassé par un monde d’ombres qui s’entassaient dans cette pièce comme les éléments dissous d’un univers à jamais perdu, il retourna au rez-de-chaussée et sortit sur le perron.  Il vit le ciel, d’un bleu absolu, bleu comme l’amour qu’on ne retrouvera jamais, comme les yeux d’une femme qui nous manque bien qu’on ne l’ait jamais connue — et il constata que ce ciel était identique à celui de la veille.  Il en conçut du dépit.

Frédéric Gagnon

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


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