Sous la pluie, un texte de Luc Lavoie…

16 septembre 2016

Sous la pluie…

La pluie tombait. Drue. Les larmes d’un ciel triste et sombre s’abattaient sur les paysages. Un ciel peint d’unchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec interminable gris. Gris comme un Polonais. Un Polonais en costard assis au fond d’une ruelle. L’homme noyé. Une bouteille de vodka Wyborowa entre les doigts. Incapable d’affronter la tempête. Recroquevillé sur lui-même. Submergé par le chagrin…
Les milliards de gouttelettes s’éclataient en un fracas étourdissant sur les toitures et sur le bitume. De l’autre côté de la rue. C’était à la fin juillet. L’âge d’or de l’été. Où la saison donne du fruit. Les arbres aux feuillages fournis en pleuraient déjà. Tout allait si vite. Mes yeux suivaient la route sinueuse de l’eau au sol. Ruissellement, chargé d’alluvions humaines et de détritus naturels, qui emportait avec lui les pires saletés de la vie. Méandres menant vers des caniveaux obscurs. Dans de sombres endroits. Là d’où on ne revenait jamais. Là où les étoiles ne brillaient plus.
Je revoyais mes jours d’antan. Quelques éclairs de lumière qui s’étaient écoulés sans que j’accepte de les saisir. Sans que je tente de les retenir. Endigués par mes sanglots. À l’intérieur de la cage de mes malheurs passés. Puis les écluses formées par les fatalités de mon destin avaient fini par se rompre. Ces malchances, ces calamités, s’étaient déversées tel un torrent. Souvent dévastateur pour moi et pour ceux qui m’entouraient. Le sort en avait décidé pour moi. Pourtant, il n’en aurait tenu qu’à ma détermination pour en décider autrement. Mais peut-être était-ce écrit dans le ciel ? De toute façon, mon étoile en avait souvent appelé à ma sollicitude. À ma vigilance. Je le réalisais aujourd’hui avec une certaine amertume. Mais j’avais failli. J’avais abdiqué. Par lâcheté, sans doute. Je n’avais pas compris alors que ma destinée me tendait la main. Le temps d’un instant, pour que je la suive au moins un moment. Pour les minutes de ma pauvre existence. Du moins, jusqu’à la croisée des chemins. Mais j’avais eu peur. Cette satanée frousse de l’inconnu. Jusqu’au moment où je me serais libéré du corps lourd qui me sied si mal et que j’avais peine à soutenir. Hélas ! Je m’étais laissé emporter par le temps, charrié par son tumulte au lieu de demander l’aide nécessaire. Tout le long de ses rapides, de ses remous. Baigné par son courant, je m’étais laissé aller dans l’adversité. M’étais noyé. Par pure faiblesse. Jusqu’à ce que je ne devienne plus qu’un fragment. Qu’une infime particule arriviste, sédiment dissout dans les bas-fonds de l’infini océan.
L’averse avait cessé. La terre s’était saoulée. Nous, nous étions assez semblables à la fin du compte. Un silence paisible nous enveloppait, moi et les environs. Un soleil puissant s’était glissé entre les nuées. Bienfaiteur. Je n’avais pas encore rejoint le caniveau. Heureusement. Dans les rayons, mes doigts avaient laissé tomber le flacon de vodka qui roulait sur la surface du trottoir, à quelques pas de ma personne. Mon cœur battait à tout rompre dans ma tête et cette déchirure dans ma poitrine. J’avais réalisé mon erreur. J’étais prêt à la réparer. Mais en ces lieux-ci, il était trop tard. Je me sentais quitter ce monde de pair avec les vapeurs d’éther qui se dispersaient dans le lointain. Je retournais en cette chaleur enveloppante, plus léger, vers ce ciel si bleu.
Semblable à l’eau qui se répand pour ensuite retourner à son état premier. À la fin du voyage. À l’aube du recommencement.
Je reviendrai peut-être… pareil à la pluie. S’il le faut.

 Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier enchat qui louche maykan alain gagnon alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Variations pour une nuit, par Luc Lavoie…

11 juillet 2016

Opus 1

C’était une nuit.

Une nuit sans lune. Une nuit qui s’éternise. Un combat perdu d’avance. Une autre nuit qui se prostituait sous les regards des voyeurs.

Pour quelques malheureuses clopes…

Une sale nuit. Une nuit comme celles d’avant. Comme celles encore à venir…

À en finir…

Une lutte contre la promiscuité tragique des lieux. Intermittences ; transit entre les gouffres obscurs. Une vie qui s’amenuise. S’atrophie. Là où les étoiles se meurent. Petit à petit. Peu à peu. Emportée. Engloutie dans une redoutable torpeur.

À l’instant d’un dénouement cruel.

C’était une nuit sans nom. Une nuit troublée de l’écho des pas d’une marche funèbre. Loin de toute clarté. Quand le sommeil ne vient pas. Lorsque le triste sort a choisi. Que l’homme perd pied sur les escarpements d’une falaise.

Et que sa chute ne peut être alors… qu’inévitable.

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Opus 2

 

Nos rêves filent tels des cerfs-volants aux cieux et leurs teintes arc-en-ciel dessinent des mouvements dans l’aube du firmament. Ces oiseaux étranges et fragiles remontent dans les nuées et redescendent. Objets fugaces qui s’estompent parfois sur le bleu azur du ciel noyé de lumière.

Un fil ténu relie leurs ailes d’envergure à notre bras tendu, à notre regard brillant, et c’est lui qui ramène cet oiseau du paradis qui glisse et fend l’air. Pour ne pas qu’il chute. Pour ne pas qu’il s’écrase. La main et le regard en communion. Le rêve et l’oiseau en équilibre. La force et la fragilité dans l’instant.

Tout en mouvement.
Tout en contrôle.

La nuit.

chat qui louche maykan alain gagnon

 Opus 3

 

La lune est massive et blême par cette nuit de novembre. C’est avec force et détermination qu’elle repousse encore les dernières nuées qui tentent de l’encercler. Un faible halo pénètre par la fenêtre de la cuisine inanimée. Dans ce silence froid, chaque goutte d’eau se gonfle. Se forme. Se sépare du tout. Tombe. Une à une. Pour se fracasser au fond de l’évier. Une perle qui, sur les traces de la suivante, minute après minute, marque un temps qui semble interminable au présent. Une seconde, une vie ; le chaos décomposé s’opère dans l’immense espace qui sépare la mobilité presque parfaite de l’insaisissable et qui, elle, s’oppose au mutisme de l’endroit ainsi qu’aux illusions fortuites de l’existence. Lorsque, au-delà de l’œil se soustrayant au vide, l’infini se révèle, le rythme de l’horloger est projeté dans les affres de l’ultérieur. Masse en mouvement lorsqu’elle fend l’air. Gravité exige. Ce plein vide. Cette sonorité, rythme sur la surface métallique, trouble la rigidité cadavérique d’une scène horrible. D’un événement insolite. D’un spectacle tragique. Gestes passés. Lointains.

Arrêt sur image.

Le couteau repose sur le parquet. Du sang écarlate en macule la lame au carbure. Une courbe liquide cramoisie entoure d’un côté le corps inerte. La plaie est au thorax. Apparente. Yeux vides. Membres tendus. Et ce regard absent plaqué au plafond dans une rigidité grave…

Une mouche bourdonne. Arrivée de nulle part elle exécute un ballet aérien compliqué au-dessus du visage d’une occulte finitude. Le diptère se pose sur le bout de son nez aquilin. Incline sa tête au regard composé. Par moment, l’insecte entre par une narine. Qui sait ce qu’il y mijote. Quel dessein odieux se trame encore par ici. Dans la pénombre. Après quelques minutes il en ressort. Il remonte ses pattes arrière et lisse ses ailes transparentes. Sa trompe sonde la peau froide dans une forêt de capillaires. Une autre fois, c’est par la bouche ouverte que l’intrus pénètre.

Le lustre du plafond se reflète dans la marre rubiconde qui glisse sur le carrelage en damier noir et blanc. La main féminine aux ongles manucurés y baigne. Elle tient entre ses doigts crispés une photographie. Celle d’un homme. L’image est éclaboussée de sang.

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Opus 4



Un Jack Daniels « on the rocks » sur le comptoir usé de ma vie.
Du midi arrosé aux goulots de mes nuits blues harmonicas étranglées
Les vapes dans ma tête et une taverne au fond d’un verre
Odeurs illicites
Fond de tonne
Quartier du désespoir
Entonnoir
Défonce
cale
De l’autre côté du mur hurle du dedans la douleur du bitume des nuits qui s’écoulent
Les pleurs engourdis sont fleuves lents
Des entrailles démembrées aux éclats de verre brisé dans la glace froide d’une soirée de décembre
Quand le feu brûle la gorge et noie le cœur
Qu’encore une lampée découpe les mots
Lame maudite entre les dents
Ressac
Aphrodite
Fer amer
Instrument pervers
Qui submerge la vie
L’aurore lève le coude et boit à l’eau-de-vie du moment d’osmose avec les brumes
Dans la noirceur le cri du vieux sorcier mohawk hante la langue ancestrale
Écho sur les masses liquides aux palais des mouvances inaudibles aux marées viscérales
Tremble
Du bout des doigts qu’un verre de trop ne tinte les glaciers sur la paroi miroir océane et que tout bascule

La coupe aux lèvres
Regard vitreux sombre aux abîmes dans une geste déséquilibrée aux étranges visions où chavire l’incertain
S’enfonce le lointain
La noirceur avale, la musique cavale et de ses déhanchements,  soubresauts sous les « spotlights » l’ivrogne trinque encore
Voir les corps qui se vrillent et oscillent
Ces femmes qui ondulent fluides sur le « stage » enfumé
Chambranle chancèle vacille
Jusqu’aux chiottes à minuit
Pisse détresse de dégoût aux égouts
Imbibé
Les vapeurs de cognac se libèrent du mal mené aux amygdales déchues
Macère dans ton jus tout le long des rivières en méandres
Rampe vers la claire lune des caniveaux
Couleuvre des forêts endormies et des marécages vaseux loin des villes sauvages
Au retour des mouvances éthyliques
Aux extases mystiques
Boit
Boit au sommeil de l’ivresse
À la kermesse de la veille
Ingurgite
alcoolique du biberon enfant de la boisson ton amour platonique ta bouteille
Cette bouche pâteuse qui dégueule les mots
Cette gueule farouche des héros à tête creuse
Boit
Boit à t’en tordre les boyaux
Branle encore au sommet des gratte-ciel et à l’aube de l’hécatombe meurs
Pleure l’alcool de ta jeunesse
Les déboires de ta vieillesse
ta vie frelatée
Ta fin fermentée
Avale ta tasse
Par les soirs qui passent
Pilier de bar s’écroule buveur éteint plein au bouchon
Le cœur brisé
Saoul
« Last call »
Le barman le videur la ruelle
Destination misère humaine et sacs-poubelle

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Luc Lavoie
© Tous droits réservés 2014

 

Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier enalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le siège, un poème en prose de Luc Lavoie…

1 février 2016

Le siège

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Ce texte en prose est inspiré d’une photographie de M. Steve Harrison.  Photographe et ami.

Asseyons-nous au grand damne du midi angélus

Le siège sied seul sur le sol

Fermons les yeux et baignons-nous de l’eau lumière sur les vastes océans prairies quand ceux-ci coulent et que la source aveuglant le jour de son éclair rejaillit sur les chemins destinés

Ces souffles qui se perdent dans les gerbes des blés sont telles les caresses chaudes du vent

Des bouquets de trilles à nos visages

Marchons du dedans au bien-être des éclats du repos où les fleurs parfois naissent de l’aride

Main dans la main réunis

Vers la plaine voile dans le lointain

Nos îles mortes illusions rejetées vers l’aube rescapée

Légers soyons pareils les feuilles filtrent les lueurs de la beauté aux grands arbres arches ployées au-dessus de nos pas

Ces longs bras comme le ressac ramènent les naufragés du ciel ici-bas

Aux dalles des passages d’espérance serpentent nos âmes frêles d’enfants innocents

Aux foulées décisives des grandes migrations aériennes du silence passager

Aux oiseaux glorieux des champs songeurs aux envols éclairés de fruits suaves et de ciel nu

Sentiers secrets empruntés en miroirs sur les flaques d’eau aux reflets de la geste des soleils en taches à vos pinceaux

Manet

Degas

Renoir

Cézanne

Monet

Nos sommeils lumineux des chemins prometteurs entre deux escales à la croisée des tableaux rêvés

Au départ des mouvements des bateaux qui portent à gué notre esprit qui s’égare encore un peu

Ailleurs

Là où l’envie à l’aventure enjambe le pont à l’autre rive

En vers… et contre tous

Débordants de visions dans la lumière nous renaîtrons à la traversée de la vie

Lorsque sied sur ce siège seul sur le sol nous entrouvrirons à nouveau les yeux

Conscients d’êtres libres enfin

Ou bien enchaînés à jamais

Luc Lavoie, Steve Harrison © Tout droits réservés 2014

 Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier en alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

 


Une nouvelle fantastique de Luc Lavoie…

6 août 2013

Le petit roi

Je suis couché sur la paille fraîche.  Le souffle court.  Un brin d’herbe serré entre les dents.  Ma main crispée sur la poignée de ma fidèle épée.  Mon visage affiche sans doute un sourire bizarre.  Quelques gouttelettes coulent encore sur mon front.  De la sueur ou de la pluie ?

Difficile à dire…

Ouf !  Je l’ai échappé belle.  Tout tourne autour de moi.  Mais je n’ai plus peur.  Non !  Mon épée magique m’a sauvé.

La porte de l’entrée claque.  La force du monstre pousse contre elle.  Le seuil est quand même robuste ; il ne cèdera pas.  Comme mon père.  Un vrai rempart.  Une forteresse.  Normal, le charpentier du royaume, ça trime dur, toujours.  De plus, c’est lui qui l’avait réparée ce printemps lorsque je l’avais un peu esquintée en manœuvrant avec le tracteur.  Elle tient bon.  Elle empêche le souffle et le corps de la bête de pénétrer l’enceinte.  Mon château.  Mon domaine.  De s’introduire en ce lieu fortifié dont je suis pour l’instant le seul défenseur.  De tout mettre sens dessus dessous.  De m’attraper.

En haut, dans l’ombre, les poutrelles d’épinettes, qui forment les arêtes du plafond ouvert, m’invitent, par le montant central, à l’escalade.  Une autre aventure vers les confins du passé.

C’est moi, Richard Cœur de Lion.  Je suis le héros victorieux des grandes Croisades.  Je me déplace au rythme des craquements sournois, sur les planches embouvetées.  J’explore des endroits nouveaux à la découverte d’objets de légende.  De reliques recouvertes de la poussière d’un temps révolu.  D’envahisseurs, de conquérants.  Halte-là ! crierais-je à l’ennemi qui me tendrait une embuscade, me barrerait la route.  Ces bandits de grand chemin n’auraient qu’à bien se tenir.  Sinon, ils goûteraient à la lame de mon épée légendaire.

Sur la pointe des pieds, je me vois franchir les pièces garnies de toiles d’araignées.  À la recherche de squelettes ou de fantômes.  Le cœur battant, je traverse dans la pénombre le grenier recouvert de bran de scie, à l’affut du moindre bruit suspect.  Je m’assois près des nids de pigeons dans les lucarnes et je touche les œufs encore chauds des premières couvaisons.  Tels les régents ou les princes, il me faut regarder le monde de haut.  À l’abri dans ma tourelle.  Mes quartiers.

Me voici donc, roi des rois des contreforts.  Fier représentant de l’ordre des Templiers, monarque incontesté qui surplombe ses territoires bordés d’eaux bleutées et de forêts magiques.  Je règne sur les esplanades de mon domaine.  Une vieille chaise berçante brisée me sert de trône.  Une couverture rouge que maman m’a donnée me revêt comme une cape.  Une gamelle en acier inoxydable épouse la courbe de ma petite tête et me sert de couronne.  Enfin, dans son fourreau, à la taille, ma fidèle épée, sculptée dans l’odoriférant bois d’érable.

Je ne suis pas un roi de pacotille, moi !

Toute ma richesse est cachée ici, dans un antique coffret dissimulé sous un amoncellement de vieilleries.  J’ouvre le boitier avec précaution.  Mes yeux de gamin brillent.  Fasciné, j’en sors, une à une, pour les observer, les pièces qui constituent mon trésor.  À commencer par une longue plume d’une aile d’aigle – si lisse qu’elle me chatouille si je la passe sous mon nez.  Je m’en sers pour écrire des messages que j’attache aux pattes de mes pigeons voyageurs.  Un jour, mes preux chevaliers qui chevauchent encore leur monture dans le lointain, les recevront et reviendront au galop vers leur souverain.  Ce sont de fiers et valeureux combattants.  De loyaux serviteurs du roi.

Il y a aussi un pot de confiture au couvercle troué.  À l’intérieur attendent trois magnifiques papillons aux ailes safranées.  Ce sont des fées.  J’en suis certain.  Les fées exaucent les vœux.  Je les laisserai partir tout à l’heure, lorsque j’aurai fait fuir le Dragon.  J’obtiendrai alors mes trois souhaits.  C’est vrai !  Je l’ai lu dans mes livres de contes.

Pour finir, une magnifique bague en or.  Le joyau des joyaux du roi.  Celui qui la possède et la porte à son doigt peut brandir l’épée qui terrasse les dragons en furie et devient immortel…
J’aime à me rendre dans le fenil par les solives du toit.  Voir les particules légères danser dans les stries de lumière.  Je me sens alors invincible.  J’empoigne mon épée et je combats, moi aussi, pour la liberté.  Enfin ! je m’écris d’une voix provocatrice, voici un adversaire digne de mon rang.

L’orage menaçait.  La pénombre au grenier était inhabituelle.  J’avançai vers l’ennemi, épée pointée en sa direction, et le sommai de s’immobiliser : Prépare-toi à périr pour avoir osé pénétrer ce lieu interdit, infâme Chevalier noir, gardien et protecteur du Dragon !

N’écoutant que mon courage, je m’élançai vers le sac de paille suspendu au bâti central et, en un mouvement de ma lame sacrée, lui transperçai le cœur.  Un puissant éclair zigzagua alors le long du pilier central, dans lequel s’était fichée mon arme.  Je me sentis secoué, transpercé de toute part.  Le coup de tonnerre qui suivit fut terrifiant.  Il était déjà trop tard.

Je m’en souviens maintenant : les parfums de l’été se dissipent ; celui de la saison des fourrages avec eux ; l’odeur des balles cordées les unes sur les autres dans le grenier, entassées comme des briques qu’on empile en des murs qu’on gravit.  L’effluve particulier, mélangé à celui du bois sec, excite mes narines qui inspirent l’air encore chaud.  Tout ça me rappelle un peu l’odeur des galettes qui sortent du fourneau de ma mère.  Cela me donne faim.

Ma tignasse de mouton noir recouverte de brindilles et de feuilles séchées ressemble à un voyage de foin, dirait grand-père, s’il me voyait ainsi affublé.  Les yeux fixes, corps inerte, je songe.  J’ai trop chaud et je me sens las.  Si fatigué…  Mon cœur bat irrégulièrement.  Les bruits de milliers de clous qui heurtent la toiture de métal, juste au-dessus de moi, confinent mes sens à un isolement quasi total.  Comme si je m’éloignais d’ici.  Passager d’une bulle de rêve…

Le monstre gronde encore au-dehors.  Il se fâche.  Il en a toujours après moi.  Je le sens.  Dans sa colère, furieux de ne pas m’avoir attrapé, il libère bourrasques, pluie et même grêlons.  Il s’acharne.  J’imagine ses sourcils froncés, sa face sombre et sa bouche en cul-de-poule.  Il souffle.  Souffle…  Il déchaîne sa puissance contre le bâtiment, contre les éléments.  Dans les prés et les champs, où paissent nonchalantes les vaches, où poussent les récoltes de mon père, les jeunes plants se rient de lui et boivent.  La terre se gave.  Elle festoie.  Se désaltère.  Se saoule.

Je ne m’inquiète plus.  Je me sens si léger.  Libéré.  Un fin rayon de lumière chargé de la poussière de l’endroit vient toucher ma joue noircie.  La foudre s’est éloignée.  Les grondements de la bête avec elle.  Pour poursuivre d’autres enfants… d’autres petits rois.  Garnements téméraires en armures en d’autres contrées.

Gna, gna, gna, gna, gnaaaaa ! 

La porte de la grange est tombée avec fracas.  Le soleil est revenu.  Plus vif que jamais.  Il m’apaise.  Me réconforte.  M’aveugle aussi.  Je voudrais fermer les yeux, mais je ne le peux pas.  Poser ma main sur mon visage.  Me lever, j’en suis incapable.  Mes membres demeurent inflexibles.

Je vois papa, sa silhouette découpée dans l’éclat du jour ; il s’élance en de grandes enjambées vers moi.  Il crie mon nom.  Il m’étreint de ses bras musclés.  La voix submergée d’émotion, l’air désespéré, il me parle du fil qui descendait le long du bâti central :

— Richard !  Reviens !  Je t’avais prévenu…  Le paratonnerre installé au  faîte de la toiture…  Le fil…  Papa déglutit.  La vue du corps noirci de son enfant lui brise le cœur.

— Tu l’as vue, toi aussi, la flamme du Dragon, hein, Papa ?  Je l’ai vaincu par l’épée, n’est-ce pas ?  Il est parti maintenant ! lui avais-je répondu, en gosse de douze ans que j’étais.

— Oui, mon garçon.  Tu es… un digne et courageux chevalier.

 Une larme avait coulé sur la joue de mon père.  C’était la première fois que je le voyais pleurer.  La lumière s’était mise à danser dans mes yeux.  Jamais auparavant elle ne m’avait fait cet effet.  J’étais bien.  Blotti contre son cœur.

Je ne revis jamais mon père ni la vieille grange ; ni mon château fort…  Seulement grand-papa, superbe sur sa monture, qui portait l’armure étincelante et la robe blanche traversée de la Sainte-Croix rouge, celle des chevaliers des Croisades.  Il me tendait sa main gantée dans la lumière vive, et moi, je lui présentais la mienne, qui montrait la magnifique bague qu’il m’avait offerte quelque temps avant de partir au loin.

Grand-père me souleva sur son cheval blanc et me dit avec tendresse ces quelques mots : Viens, Richard, j’ai reçu ton message par-delà les campagnes.  Sache que ton cœur s’est revêtu de pureté.  De la pureté des valeureux chevaliers.  Il est temps de partir.  Les grandes Croisades nous attendent.  Puis il ajouta : Le mort et le prisonnier n’ont plus ni ami ni parent en ce monde. 

Je sautai derrière mon grand-père sur l’étalon et m’agrippai à lui.  Nous galopions et je me demandais : Qui donc, un beau jour, a bien pu prononcer cette phrase ?

 Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-photo-luc-ecrivain-1du-Loup.  Il est présentement courtier en alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

 (Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

 

 


 


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