L'alphabet des roseaux, Claude-Andrée L'Espérance…

22 décembre 2016

Ma traversée du pays fantôme

 

 

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Courbes, boucles, arabesques
lettres liées ou déliées
énigmatiques
formant des mots
pour raconter
le vent
la pluie
la turbulence des eaux …
et bientôt disparaître
aux premières neiges de novembre

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies présentées ici.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La tortue d'Achille, apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

20 décembre 2016

Apophtegmesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

211. — Non seulement je me prends pour un autre mais même pour plusieurs : c’est la seule façon que j’aie de m’en tirer avec mon identité.

212. — Certains arborent des profils en forme de profondeur de champ. D’autres ne sont perceptibles qu’en gros plan. Mais la vaste majorité des gens n’est désormais cadrée qu’en plan américain : coupé à l’âme.

213. — Les avatars de la ponctuation masculine : quand le point d’exclamation s’interroge, il finit en virgule. Un point, c’est tout.

214. — Quand on vous manifeste un respect dont vous ne voyez pas la raison, c’est que vous êtes devenu vieux.

215. — La morale sociale la plus répandue repose généralement sur cette maxime implicite : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent. Les affaires, comme la guerre, c’est l’inverse ; il s’agit expressément de faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent : payer le plus tard possible et se faire payer le plus tôt possible, acheter au plus bas, vendre au plus haut, tuer, assommer, sortir du marché, réduire à la mort économique, liquider ou contraindre à la liquidation, etc. Et l’on voudrait que l’on s’enthousiasme pour ça ?

216. — Il faut s’aimer terriblement pour accepter de se sacrifier à quelqu’un d’autre. Tous les martyres sont des arrogants qui cachent leur jeu. Jésus est l’arrogance incarnée. Plus arrogant que ça, tu meurs en fils de Dieu !

217. — J’ai toujours su qu’il y avait des cons. Mais je n’aurais jamais cru qu’ils étaient si nombreux. Ni que je finirais moi-même trop souvent par être l’un d’eux.

218. — Certains mettent à rater leur vie la même obstination que d’autres à rester dans les ordres ou dans l’erreur. Mais si le temps rend un peu rêveuse l’obstination de ceux qui ont pris la règle de Dieu pour une règle de vie, il ne fait qu’exacerber jusqu’à la rage l’entêtement de ceux qui ont choisi de gâcher leur vie comme on revendique l’erreur.

219. — Dans un salon funéraire, les hommes ont toujours l’air un peu puni. Les femmes, elles, retrouvent avec naturel et aisance leur rôle ancestral de gardiennes des aires.

220. — Ce n’est pas la tortue qu’Achille ne rattrapera jamais mais son propre talon. Et pourtant, combien se lancent d’un pied léger dans cette course folle !

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Je suis le vent, un texte de Carine Lejeail

19 décembre 2016

Je suis le vent

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Je suis le vent. Ça fait un moment que je l’ai compris. Plus j’y réfléchis et plus j’en suis convaincu. Je suis transparent, c’est indéniable. Prenons les passants. Ils ne me voient pas. Leurs yeux fixent une perspective loin derrière moi. Le bout de la rue, leur repas du soir. Leurs regards passent sur moi sans même s’accrocher au contour de ma silhouette, comme s’ils glissaient sur la paroi lisse de mon insignifiance. C’est bien la preuve. Je suis transparent, je n’ai pas de visage. Je suis le vent.
J’ai bien observé les gens. Je reconnais leurs gestes, leurs réactions. Quand ils sentent que je m’approche, ils ont ce petit froncement involontaire de sourcils, le signe d’un léger désagrément sans conséquence, qui fait presser le pas. Je pousse un peu plus près. Ils resserrent leur manteau, remontent leur col, rentrent les épaules et accélèrent de plus belle. Avec la peur que je m’insinue sous les pans de leur gabardine à frôler leurs poches. C’est bien moi, le vent.
Je suis un courant d’air. C’est dans ma nature de porter les odeurs. Je passe, les nez se plissent et les badauds soupirent. C’est sûr, les arômes d’ambre et de jasmin ne sont pas à ma portée. Moi, c’est plutôt les odeurs tenaces, les notes aigres, les parfums humains, les relents de la vie qui s’oublie. Toutes ces émanations qui portent loin. De toute façon, moi, je ne sens rien, je suis le vent.
Je malmène les poubelles. Je secoue les caddies. Je m’engouffre dans les bouches de métro, les passages encaissés. Je me faufile. Entre les portes, par-dessus les grilles. J’aime bien aller souffler dans des coins abrités où je ne serai pas dérangé. Les habitants méfiants cadenassent leurs portes, calfeutrent leurs volets. Ils pensent que je pourrais m’infiltrer.
Parfois, je hurle et je tempête, blessé de tant d’indifférence, de tant de solitude. Mes bourrasques de colère passent sur la tête des gens et j’existe pour un instant. Regards de mépris, regards de pitié, ils me trouvent enfin un peu d’intérêt. Ils sont rares, ces ouragans. Le quidam n’aime pas être dérangé par un vent capricieux, irascible. Et, moi, je n’aime pas être chassé. Alors mon courroux tombe. Je bougonne. Je me calme. Je me pose sur le bord du trottoir pour n’être qu’un souffle dans leurs chevilles. Assis. Sans bouger. Une coupelle à mes pieds avec quelques centimes jetés. Et une pancarte : « je suis le vent mais je voudrais manger. »

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre » qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014

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Le Calepin de Marc-André Lévesque…

17 décembre 2016

Je suis un roseau…

Je suis un roseau. Au vent, je plie dangereusement, mais je ne casse pas. Je suis une crue de  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecrivière, je me dévaste suite à des déversements d’idées préconçues, je suis une marée haute qui érode nos conditionnements inféconds, je suis une tempête tropicale qui frappe les privilèges des possédants, je suis un missile à tête chercheuse qui cible de pauvres amours, je suis une arme qui éclate dans les images faussées de nos médias, une unité de combat qui lutte contre l’hypocrisie, une alarme dans la nuit américaine, une montagne sacrée arrivée à sa date de préemption, une oreille attentive écoutant les raisons de notre désarroi. Je suis un miracle qui veut s’étendre au genre humain et qui se bute à des murs érigés sur la folie. Je suis un amoureux fou de la vie, je me façonne sur la girelle d’une potière, avec ses mains magiques elle me donne le courage d’aller plus loin.

Ce nouveau continent…

Nos déceptions, nos peines, notre naïveté et nos si bêtes amours nous ont fait franchir ce nouveau continent qui flotte au large de nous-mêmes. Nous y avons mis gauchement le pied un matin d’incertitude, où dépassés par les rumeurs du jour, un vent de folie s’est levé en nous poussant toujours plus loin dans l’inconnu. Nous avons cru que c’était solide, mais nos pas s’enfonçaient profondément dans ce que nous avions été, dans nos souvenirs de plastique. Les bruits mouillés qui se faisaient entendre de nos marches sur cette île se répercutaient aux amas de matière qui se formaient. Une pancarte à vendre faisait partie de ce lot incompréhensible. Des gens avaient répondu à ce mauvais appel et bientôt le nouveau continent fut peuplé de ceux qui venaient y flotter pour le reste de leur vie.

Une lumière est allumée…

Tiens, une lumière est allumée derrière cette maison où il n’y a avait aucun signe de vie. Depuis hier dans la soirée, cette maison est éclairée intérieurement et extérieurement. Je ne vois cependant pas âme qui vive. Juste des lumières. Comme si, un système automatisé les allumait et les éteignait. Je ne suis pas voyeur, je remarque les changements qui s’agitent parfois et reculent. Cette maison suggère des drames : une femme y vivait seule, elle a été trouvée morte dans son garage, sa mort ressemble à un suicide, mais qui sait ; un vieil homme y vivait, il était très apprécié de son entourage et surtout des enfants ; d’ailleurs, il mettait sa piscine à leur disposition – la police l’a récemment arrêté pour pédophilie ; une jeune femme a été internée, car elle délirait, elle se promenait sur la rue en pyjama tenant une poupée dans ses bras ; depuis que son mari et son enfant étaient morts dans un accident, elle avait effectué une descente dans les plus bas fonds de la folie ; elle habitait là… Une lumière allumée dans la maison laissait supposer que quelqu’un y habitait, mais je n’en suis pas certain…

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Né à Saint-Ulric, près de Matane, sur la rive sud du fleuve, j’ai été créé par les images de ce désert d’eau qui change de forme selon les saisons.  Je lancerai bientôt (le 23 novembre) Des mots sur des couleurs, mon premier recueil de récits, en collaboration avec l’artiste peintre Pierre Morin de Varennes qui appartient, tout comme moi, aux paysages de la Matanie, mon pays, mes amours.

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La légende du tiroir, un texte de Catherine Baumer…

16 décembre 2016

La légende du tiroiralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Je tourne seule au milieu d’une foule bigarrée, brassée, pressée, bousculée, renversée, tourneboulée, plus de repère, où est-elle ? Où est-elle passée ? Je ne la vois plus, je ne la sens plus, pourtant, tout à l’heure encore, nous étions ensemble, attendant le moment où notre maîtresse déciderait de nous sortir de l’obscurité odorante dans laquelle nous mijotions tranquillement côte à côte.

Même lorsque nous étions accidentellement séparées par un jeté maladroit, je savais qu’elle était là, et que nos retrouvailles, imbriquées l’une dans l’autre après de plus ou moins longs séjours au soleil ou au coin du feu, seraient merveilleusement douillettes. Nous ne nous perdions jamais de vue, sauf, peut-être, la fois où un étranger nous avait confondues et associées à d’autres partenaires un peu semblables à nous. Un expert aurait su que la forme et la matière n’étaient pas tout à fait les mêmes, mais il n’y a que les imbéciles qui… Nous nous étions retrouvées sans tarder et avions continué de vieillir ensemble à côté de nos sœurs.

Bien sûr, j’étais toujours un peu inquiète quand de petites nouvelles débarquaient, toutes neuves, toutes belles, sans trous, toutes fiérotes, mais nous avions sur elles l’avantage de l’expérience, la faculté de nous adapter parfaitement, comme une seconde peau, à l’épiderme délicat de notre propriétaire.
Ne pas paniquer. Je vais attendre qu’on me sorte de là et sûrement la retrouver. Je ne veux pas penser à ces légendes entendues au coin des tiroirs où l’on parle de disparitions mystérieuses, de sœurs séparées et jamais réunies, je suis sûre que c’est pour nous faire peur, pour qu’on ne s’éloigne pas trop l’une de l’autre, mon Dieu, faites que…
Pourtant, à la sortie, je ne la vois toujours pas. Elle s’est peut-être trompée de tournée, je la retrouverai la semaine prochaine, ce n’est pas possible, je pleure toutes les larmes de mes fibres, il faut pourtant que je sèche si je veux espérer la retrouver un jour.

Elle ne reviendra pas, engloutie par je ne sais quel tour de magie appelé le mystère de la chaussette perdue.

À supposer qu’on me demande ici de parler d’anniversaire, j’en serais bien incapable, puisque ma jumelle a disparu et que je vais finir ma vie solitaire dans la corbeille des chaussettes uniques avant d’échouer à la poubelle.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/  Dans le cadre de son travail, elle anime également des ateliers d’écriture pour adultes et enfants.

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Avril, Louise Bourgeois et Van Dongen… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

15 décembre 2016

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

AVRIL

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Louise Bourgeois, Musée des Beaux-Arts du Canada

Je peux maintenant écrire et peindre sans que mes mains s’agitent comme des bêtes étrangères. Avoir pensé le contraire aurait été de ma part impardonnable à l’égard des miens qui souffraient de mon alcoolisme.

Sans autre exutoire que la marche, je parcours à pied les rues quiètes ou en retrait, les chemins de travers, les ruelles par lesquelles se succèdent les dérives vers d’autres cieux plus dégagés.

Pas à pas, je marche à me narrer, à m’égarer, à m’ignorer, à me rapprocher du prochain jour à marcher.

Je gîte en moi à marcher.

Je descends de l’autobus au coin des rues Sussex et Murray, à deux pas de la cathédrale Notre-Dame. Je me dirige vers le Musée des beaux-arts du Canada. J’espère Jules au pied de la gigantesque araignée métallique de la sculpteure Louise Bourgeois. Très haute, ses huit longues pattes solidement fixées dans les dalles de béton, la créature ne peut pas ne pas être vue par quiconque passe au musée. L’apparente docilité de cette araignée monstrueuse pousse de nombreux visiteurs à la toucher, à la cajoler, à la photographier. Les enfants, eux, s’amusent à courir de tous les côtés sous la voûte arachnéenne de cette nouvelle amie.

Six heures. Jules est en retard. Je lui donne cinq minutes. Pas une minute de plus. Finalement, j’entre seul au musée. J’achète mon billet pour l’exposition en cours. Jules arrive avec le sien en main. Nous montons la pente d’un long couloir vitré comme si nous pénétrions dans un monastère au style baroque. Par mégarde, Jules fait un faux pas et tombe durement sur le plancher. Je l’aide comme je peux à se relever. Il est sonné, mais refuse de s’arrêter quelques minutes avant de continuer.

Nous arrivons enfin aux salles où sont exposés huiles et dessins de Van Dongen. Le préposé nous informe qu’il nous reste une trentaine de minutes avant la fermeture du musée. Jules éprouve un malaise. J’ai juste le temps de le prendre par le bras avant qu’il ne tombe de nouveau. J’arrive à l’asseoir sur un des bancs de la première salle de l’exposition.
— Attends-moi ici. Je vais demander au garde de sécurité qu’il fasse venir les ambulanciers.
— Nan nan nan. Pas question d’aller à l’hôpital !
— Seigneur de bine que tu peux être têtu !
Je ramène Jules chez lui en taxi.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

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À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

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Un conte de Noël de Dany Tremblay…

14 décembre 2016

PAR UN SOIR DE NOËL

 

Je passe devant chez elle chaque jour. Le matin, l’après-midi et le soir. J’emprunte toujours le alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec même trajet. Mêmes rues, passerelle, mêmes trottoirs. Je suis très routinier.

Depuis que l’hiver s’est installé, je la vois derrière sa fenêtre. D’abord la petite, celle de la cuisine d’où elle surveille mon arrivée. Lorsqu’elle m’aperçoit, elle abandonne ce à quoi elle s’occupe et se rend devant la fenêtre du salon. Elle me regarde, la main en appui contre la vitre. Chaque fois, je ralentis jusqu’à m’arrêter et une fois immobile, je la fixe moi aussi. Lorsque je me remets en marche, elle continue de me regarder jusqu’à ce je disparaisse de son champ de vision. Je l’ai vérifié. Plusieurs fois, je me suis retourné. Elle reste devant sa fenêtre à me suivre des yeux.

Ce soir, je doute pourtant qu’elle soit au rendez-vous. C’est la nuit de Noël. Elle a une famille. Sur sa rue, toutes les maisons sont éclairées. Des banderoles de lumières argentées, vertes, rouges et jaunes ornent les devantures, les bordures des toits, les galeries, les arbres. Derrière les façades, j’entends un va-et-vient inhabituel et les vois endimanchés, à rire et à trinquer, les enfants impatients que sonne l’heure des cadeaux.

Je ralentis. Je veux me donner le plus de chances possibles de la voir. J’avance avec une lenteur exagérée. Chacun de mes pas crisse, laisse une trace dans la neige. On jurerait que je suis le seul à être dehors. Le temps est plus froid que d’habitude. Je m’arrête un instant contre la falaise qui longe la rue. Au-dessus de moi, le ciel est dégagé, l’air bleuté. Sa maison n’est plus qu’à quelques pas. Je distingue une silhouette dans la fenêtre de la cuisine. Je souhaite que ce soit elle.
J’ai dans une autre vie habité une maison semblable à la sienne. Peut-être est-ce la raison qui m’a fait m’y attarder la première fois. Une impression de déjà vu. J’avais alors traversé la rue et l’avais aperçue, elle. À genou dans le parterre, les mains dans la terre. Elle avait écarté une mèche de cheveu qui lui tombait dans l’œil et m’avait souri. Ne m’en fallait pas plus. Il y a des regards…. Notre histoire a commencé ainsi.

Dans la fenêtre, l’ombre s’est éloignée. J’ai repris ma marche, toujours avec lenteur malgré le froid mordant qui aurait dû me pousser à avancer plus vite. En face de chez elle, je me suis immobilisé à nouveau et j’ai attendu, plein d’espoirs. Derrière moi, des gens sont sortis d’une maison. Ils riaient. J’ai regardé dans leur direction et lorsque je me suis retourné, elle était là. Aussitôt, plus rien d’autre n’a eu d’importance, qu’elle.

Richard distribuait les cadeaux aux enfants. Ceux-ci me tournaient le dos, accroupis devant leur père. J’en ai profité pour me rapprocher de la fenêtre de la cuisine. Richard m’a regardé. Il n’était pas dupe de mes manèges, mon attitude l’exaspérait, je le savais. J’ai jeté un œil dans la rue. Elle était déserte. L’heure à laquelle il passait approchait. Je ne voulais le manquer pour rien au monde. Je suis revenue vers le salon, me suis immobilisée dans le cadre de la porte. Richard a levé la tête, m’a lancé un regard sévère avant de reporter son attention sur les enfants. J’en ai profité pour retourner à la fenêtre et je l’ai aperçu. Il avançait en longeant la falaise coupée carré par la déneigeuse. Il s’est arrêté à quelques maisons de la nôtre. J’ai regardé par-dessus mon épaule. Je connaissais Richard depuis l’adolescence. La façon dont il penchait la tête indiquait son agacement. J’ai détourné la tête en vitesse afin d’éviter que nos regards se croisent. Après tout, c’était soir de Noël, je n’avais pas envie de gâcher le plaisir des enfants. J’ai reporté mon attention sur lui, le cœur me débattait. Il s’est remis en marche avec une lenteur inhabituelle. J’ai songé au froid intense qui sévissait et j’ai eu froid pour lui. Face à la maison, il s’est de nouveau immobilisé. J’avais allumé la lumière au-dessus de l’évier afin qu’il puisse me voir. Je tenais à ce qu’il sache que, même en ce soir particulier, j’étais à l’attendre.

Derrière moi, les enfants se sont agités. Richard avait fini la distribution des cadeaux et j’ai compris qu’on espérait le lunch de fin de soirée. J’ai quitté la fenêtre à regret pour rejoindre ma famille. J’ai sorti les canapés du réfrigérateur. Mes gestes étaient empreints de nervosité. Ma tête était dehors avec lui. Alors que les enfants s’attablaient, je suis retournée à la fenêtre, il n’y était plus.

Je l’ai vue s’éloigner de la fenêtre. Au moment où elle se détournait, j’ai fait un pas en avant. Je n’avais jamais osé m’avancer au-delà de la rue, mais en ce soir de Noël, un peu comme si je m’offrais un cadeau, j’ai marché jusqu’à son perron et monté les marches. Je me suis plaqué contre leur porte. Comme une impression d’être plus près d’elle, un peu des leurs. J’ai même poussé l’audace jusqu’à jeter un œil par la porte vitrée. J’ai vu l’arbre, les papiers colorés à son pied, mais d’elle, nulle trace. J’ai alors fermé les yeux, tendu l’oreille. Rien ne me pressait. Personne à m’attendre quelque part.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecJ’ai été la première à me lever. Comme chaque année, nous recevions les parents de Richard pour le repas du soir. J’aimais procéder aux préparatifs alors que les enfants dormaient encore. Le papier d’emballage qui avait servi à envelopper les cadeaux traînait au pied de l’arbre. Sur le dos d’un fauteuil, la nuisette offerte par Richard était étalée. Je l’ai touchée au passage. Dans la cuisine, j’ai regardé par la fenêtre comme s’il avait été possible qu’il soit demeuré là, avec ce froid, de l’autre bord du chemin, à m’attendre. Durant la nuit, le ciel s’était couvert et il neigeait.
J’ai mis en marche la cafetière, saisi un sac dans l’armoire et entrepris de ramasser les boîtes et le papier d’emballage qui gisaient au pied de l’arbre. Le sac plein, j’ai saisi mon manteau et suis sortie de la maison par la porte du côté. J’ai marché jusqu’au bac de recyclage, lancé le sac à l’intérieur. Je m’apprêtais à revenir sur mes pas lorsque je l’ai vu sur la galerie avant. Les flocons de neige s’étaient accrochés à lui et le recouvraient en partie. On aurait dit qu’il dormait. Le regard brouillé par les larmes, j’ai avancé jusqu’à lui, me suis assise sur la première marche. J’ai posé une main sur son corps. J’avais tant de fois espéré le toucher et le prendre contre moi. J’avais enfin cette chance, mais il avait fallu que la mort me précède. Avec d’infinies précautions, je l’ai pris dans mes bras, serré contre moi. De la main, j’ai caressé sa fourrure. Il était froid, si froid. Je l’ai pressé un peu plus fort contre moi comme si ça pouvait le réchauffer, le ranimer. C’était Noël. J’aurais dû penser en termes d’amours et de partage, mais je ne parvenais qu’à ressentir de la peine. Dans la fenêtre du salon, j’ai vu Richard, il me regardait. J’ai fermé les yeux et plongé mon visage dans la fourrure froide. Plus rien ne pressait. Non, plus rien et le monde entier pouvait bien m’attendre, maintenant.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

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Ceux qui disent « ça se voit comme un nez au milieu de la figure »…, Myriam Ould-Hamouda

13 décembre 2016

Ceux qui disent « ça se voit comme… »

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Ceux qui disent « ça se voit comme un nez au milieu de la figure » n’ont certainement jamais senti les deux yeux tapis juste au-dessus. Il y a ceux dont le pif porte les cicatrices de leurs luttes acharnées, et celles qui savent camoufler avec un peu d’adresse et beaucoup de fond de teint les imperfections qu’une lignée de tarins leur a laissées en héritage. Il y a ceux dont le pif s’atrophie sous les boursouflures que leur soûlographie a laissées sur leur face, comme ils pensaient y éviter les combats de la vie ses coups ses bleus, ses cicatrices, mais n’y sont jamais parvenus ; et celles qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer les dégâts de leur rhinoplastie ratée, comme elles engendreront quand même d’autres petits nez auxquels elles laisseront le soin de porter, un peu mieux qu’elles ces difformités qu’elles n’ont jamais su trouver belles.

Il y a des nez en patate à force de s’écraser contre les portes, d’autres dans lesquels aucun air ne passe plus parce qu’on les a trop pincés. Il y a des nez qui s’allongent à chaque fois que la bouche dessous s’ouvre ; et d’autres qui se retroussent quand le visage qui les porte rit fort ; comme il s’en moque en fait, de son nez, de ce qui pend au bout ou de si, parfois, il ne sait pas voir plus loin ; comme il s’en moque aussi de ceux qui le distinguent, son nez, au milieu de sa figure, mais s’en accommodent si bien qu’ils ne prennent jamais la peine de découvrir toutes les merveilles d’un regard qui a la pudeur de ne pas s’étaler au milieu de la figure.

Mais mon nez qui ne fait rien qu’à se vautrer, j’ai beau l’écraser à longueur de journée sous une paire de lunettes parce que mes yeux sont aussi de gros paresseux : les nez au milieu des figures, je ne les vois jamais. Comme je ne sais pas voir non plus, et ça m’attriste bien plus, ce que tes yeux sont jolis. J’ignore les dimensions les couleurs et les sinuosités du nez parfait ; mais je sais bien que le mien n’a rien du pif idéal : il n’est pas en trompette n’est ni fin ni élégant, il n’a même pas le flair pour essayer de compenser un peu. Et si je louche parfois dessus, en fait je me moque bien de ses difformités et de cette manie qu’il a de les exagérer en s’empourprant quand il a froid, quand il a peur ou quand la moutarde lui monte dedans. J’ignore ce qu’un nez peut être lourd à porter, et, si j’ai souvent la tête qui penche en avant, ce n’est pas la pesanteur qui le force à pointer en direction de mes pieds : c’est que ton regard me fait bien plus d’effet que mille nez refaits ; et que la pudeur ne sait plus comment cacher derrière mes yeux et leurs verres inutiles tout ce que tu les as troublés. Mais que ni mon nez, ni mes yeux, ni ma bouche ne te l’avoueront jamais, qu’ils se planqueront encore et encore sous ces foulards si grands que personne n’a jamais su combien de tours il fallait pour que je m’y enroule, s’il y avait vraiment un cou dessous et si je respirais encore. C’est atroce, tu sais, comme on ne se refait pas et que même les meilleurs chirurgiens du monde n’y pourront jamais rien.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Yvon Paré nous parle d'André Major…

12 décembre 2016

André Major me fascine depuis toujours…

André Major a publié son dernier roman en 1995. Depuis, il y a eu Le sourire d’Aton ou l’adieu alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec au roman en 2001, où il fait ses adieux à la fiction et son plus récent carnet : « Prendre le large ». Son retour au genre romanesque, avec À quoi ça rime ?, est un événement dans notre monde des lettres. Simplement parce que Major occupe une place particulière dans notre littérature par son œuvre, ses carnets et aussi son travail à Radio-Canada où il a contribué à faire connaître plusieurs écrivains.

J’étais curieux de voir la direction qu’il prendrait après ce long retrait de la fiction. J’ai aimé les carnets, son essai L’Esprit vagabond qui ont marqué cette période où l’écrivain s’attardait à la vie et à la nécessité de l’écriture. Est-ce que le romancier qui savait si bien m’entraîner dans l’errance de ses personnages, la quête d’un monde meilleur, serait au rendez-vous ?
Quel bonheur de retrouver les protagonistes de « L’hiver au cœur ». Antoine est à Lisbonne après le décès d’Huguette, sa compagne. Elle a partagé sa vie jusqu’à sa mort. Une complice qui l’a secoué dans sa tête et son corps. Il est au Portugal pour respecter le vœu d’un oncle un peu fantasque qui souhaitait voir ses cendres dispersées dans le Tage. Un homme qui protégeait ses secrets et savait partir à l’occasion. Ce qui ne l’a pas empêché d’être le protecteur de la famille du jeune Antoine.

Présence de Pessoa

Et le voici dans Lisbonne, posant ses pas dans les pas de Pessoa qu’il relit lentement, au rythme de ses déambulations, de ses arrêts dans un café pour discuter avec Lydia, une jeune serveuse passionnée de littérature. Il y a aussi le « Ulysse » de James Joyce qu’il garde à l’œil.
« Ce à quoi je me prenais à rêver, au cœur de Lisbonne, ce n’était pas de faire des voyages organisés comme mon oncle en avait fait, c’était de me construire une cabane au milieu des pins et des bouleaux, mon loin du torrent, qui serait mon ermitage en quelque sorte, où je comptais non pas méditer sur mon salut éternel, encore moins écrire mes mémoires puisque je jouerais désormais le rôle de l’écrivain défroqué, mais ne rien faire, sinon marcher et lire, relire plutôt les livres qui m’avaient fait mieux voir ce qu’il y a à voir dans ce monde peuplé d’étranges créatures qui font semblant, la plupart du temps, de savoir de quoi est fait leur destin si passager et qui meurent finalement, sans avoir accepté de n’être bientôt plus que des ombres dans la mémoire de leurs survivants ou, pis encore, des cendres refroidissant dans une urne si encombrante qu’on s’empresserait de l’enterrer. » (p.38)
Un endroit où disparaître presque, pas trop loin d’un voisin qui lutte contre le cancer et repousse tous les médicaments. Une vie de lectures et de promenades. Ce rêve hante ses carnets. Jamais Major ne semble plus heureux que quand il se retrouve à la campagne, happé par les tâches les plus simples.

Force de vie

Antoine se rapproche d’Irena même si le souvenir d’Huguette est encore sensible.

« Le lendemain matin, contemplant le visage d’Irena endormie, il m’a semblé que l’ombre de la mort avait reculé et que rien n’était plus gai que les flocons de neige voletant comme du pollen entre les lattes du store. » (p.150)
La vie est là, plus forte que jamais.
Le roman de Major n’est pas très loin de ses carnets. On y retrouve les mêmes préoccupations, des lectures, des réflexions sur la vie et la littérature, les ruptures et les morts qui vous suivent en prenant de l’âge. Une écriture d’une limpidité désarmante pour traduire la vie dans ce qu’elle a de vrai et de beau. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec
On voudrait accompagner Antoine dans ses promenades en forêt, le regarder se bercer dans ses souvenirs près du poêle à bois ou encore partager ses réflexions sur les livres qu’il relit en buvant un thé. Un bonheur que ce roman. Il est vrai que j’aime Major depuis Le vent du diable paru en 1968. Cet écrivain a été un véritable compagnon depuis toujours. Il faudrait que je trouve le temps de relire son œuvre, en flânant sur ses phrases comme il sait si bien le faire. Quel plaisir de le retrouver ! J’espère qu’il va encore se laisser tenter par la fiction.

« À quoi ça rime ? » d’André Major est paru aux Éditions du Boréal.
http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/andre-major-1108.html

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Novembre, Claude-Andrée L'Espérance…

11 décembre 2016

Ma traversée du pays fantôme

 

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S’étioler
aux jours de gris
aux nuits trop longues
aux arbres nus
aux feuilles mortes
aux pas perdus
aux pluies d’automne

pourtant il suffirait d’un matin,
d’un lumineux matin

pour peindre le jour aux couleurs de l’aube

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies présentées ici.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Montréal, Rome et Henri IV, par Alain Gagnon…

10 décembre 2016

Actuelles et inactuelles

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Tallemant Des Réaux

 

Montréal et Rome… — Ce n’est pas aujourd’hui que l’on craint l’autre, l’immigration, le multiculturalisme et les métissages. À preuve, cet extrait d’Appien. « Depuis bien longtemps, dit Appien à cette occasion, le peuple romain n’était plus qu’un mélange de toutes les nations. Les affranchis étaient confondus avec les citoyens, l’esclave n’avait plus rien qui le distinguât de son maître. Enfin les distributions de blé qu’on faisait à Rome y attiraient les mendiants, les paresseux, les scélérats de toute l’Italie. » Cette population cosmopolite sans passé, sans tradition, n’était plus le peuple romain. Le mal était ancien, et les esprits clairvoyants auraient dû depuis longtemps le découvrir. (Gaston Boissier, Brutus d’après les lettres de Cicéron.)

Anecdote sur Henri IV — Tirée des Historiettes de Tallemant Des Réaux.
Ce roi traversait la France. Il s’arrête avec sa cour à une auberge de village. Aussitôt à table, il demande :

« — Quel est l’homme de ce village qui a le plus d’esprit ?
— Gaillard, reprennent les curieux.
— Alors, allez me chercher ce dénommé Gaillard !
L’homme arrive, s’installe. Le Roi lui demande :
— Dites-moi, mon ami. Quelle différence y a-t-il entre gaillard et paillard ?
— Sire, répond le paysan, il n’y a que la table entre deux.
— Ventre-saint-gris ! j’en tiens, dit le Roi en riant. Je ne croyais pas trouver un si grand esprit dans un si petit village. »
Pour en savoir plus sur Des Réaux : http://urlz.fr/4c4v

Dans le même ouvrage, Des Réaux souligne un trait plutôt bizarre de la Reine alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Marguerite de Valois :
Elle portait un grand vertugadin (jupon), qui avait des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettait une boîte où était le cœur d’un de ses amants trépassés ; car elle était soigneuse, à mesure qu’ils mouraient, d’en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendait tous les soirs à un crochet qui fermait à cadenas, derrière le dossier de son lit.

Vive la France !

L’auteur : Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose ont ensuite paru chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale(2003), Jakob, fils de Jakob (2004), Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan,Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux(MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur. On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com).


Pas tactile, un texte de Clémence Tombereau…

8 décembre 2016

Pas tactile…

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Il est des gens dits « tactiles ». Des gens qui vous serrent la taille lorsqu’ils vous font la bise. Des gens qui vous touchent l’épaule lorsqu’ils vous serrent la main. De ceux qui aiment le contact, toujours, avec n’importe qui. Le voisin, la collègue, même l’inconnu à une soirée : les tactiles ne peuvent s’empêcher de manifester par leurs mains leur goût pour l’être humain.

Tape dans le dos, caresse sur la tête ou sur le bras, accolade à outrance : ils aiment, simplement, TOUCHER. Appuyer leurs paroles par leur corps. Peut-être pour se sentir en vie. Peut-être pour marquer leur présence – ou leur territoire. Peut-être par pure philanthropie – qui sait ?
Ils touchent. Tout le monde. Tout le temps. Il n’y a pas forcément, derrière ces gestes, d’intention sensuelle. Séductrice peut-être.

Les tactiles sont légion. Toucher les gens leur fait du bien. Toucher les gens ne leur fait pas peur. Alors ils tripotent gaiement tout ce qui ressemble de près ou de loin à un être humain.

[…] Leurs gestes s’associent souvent à une apparente empathie pour l’Autre, l’étranger, l’inconnu. Ils touchent autant qu’ils parlent. Ils parlent autant qu’ils rient et ne comprennent pas, ou si peu, la terrible réticence que peuvent avoir certains à être malaxés de la sorte. Il leur paraît alors malpoli de se soustraire à leurs mains ou d’esquisser un petit geste de fuite, presque inconscient, à la manière de ces animaux non domestiqués si peu enclins aux cajoleries.

Elettra, quant à elle, manifestait un rejet quasi épidermique face à ce genre de comportements, encore plus durant les fameuses périodes où son corps, bouillonnant, n’était que désir infernal. Elle avait beaucoup de mal à ne pas sursauter, effrayée, lorsqu’une main ou une bouche connue tentait l’approche simple, gratuite, dénuée de sous-entendu. Et cela était pire lorsque la main en question appartenait à une potentielle proie.

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Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Le temps de vivre, un texte de Nathalie Besson…

7 décembre 2016

Le temps de vivre

La société a-t-elle perdu ses repères ? Un événement récent m’amène à alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec m’interroger.

Un vendredi soir, je reçois un appel d’un membre de ma famille, qui me propose de venir souper le lendemain soir, en apportant un repas du restaurant dont nous partagerions le coût. Sans hésitation, j’adhère à sa proposition.

Cependant, un petit hamster s’est mis à tourner dans mon cerveau, à une vitesse surprenante, et à réactiver au passage de petits circuits endormis depuis plusieurs années. Avec tendresse, je revoyais mes grands-oncles et mes grandes-tantes descendre de leur voiture pour nous visiter, sans préavis !

Nous étions heureux dans nos cœurs d’enfant de les voir, et spontanément, ma mère leur offrait à dîner, offre qu’ils ne refusaient pas. Par la suite, nous nous rendions chez mes grands-parents, qui demeuraient à la campagne, pour déguster le souper.

Le souvenir de ces moments pleins de spontanéité m’a rappelé à quel point les relations entre les gens se délitent ! De nos jours, nous devons attendre de recevoir un faire-part avant de visiter quelqu’un, et toujours selon sa disponibilité ! Croyez-moi, ne vous hasardez pas à vouloir surprendre, les probabilités de devoir retourner chez vous illico sont élevées ! Est-ce vraiment la vie que nos ancêtres, nos parents, voulaient façonner pour nous ? Je ne crois pas !

Au temps de mes souvenirs, on vivait d’entraide et de convivialité, les gens se faisaient une joie de recevoir parents et amis, et tout le monde était le bienvenu ! Mes grands-parents réservaient même un banc pour le « quêteux », qui y dormait par temps froid.

Par opposition, de nos jours, tout est planifié dans l’angoisse, même la naissance des enfants. Tout le monde court, tout le monde travaille désespérément pour s’acheter une grande maison, et tout le monde est à l’affût des dernières nouveautés : électronique, meubles, voitures, gadgets… Cette chasse au superficiel produit des téléphones qui explosent — poussés par le marketing, on les a mis en vente sans vérification suffisante ! Cette chasse à l’inutile et au clinquant oblige à travailler constamment, à cumuler les heures supplémentaires pour augmenter son revenu, et même à occuper plus d’un emploi pour réussir à se payer toutes ses babioles ! D’ailleurs, souvent on n’a même plus le temps d’en profiter, et le cinéma maison à 5000 $ s’ennuie tout seul dans son sous-sol.

On ne peut pas retourner au temps de nos grands-parents et, pour certaines choses, on ne voudrait pas. Mais si on veut, on peut réduire les sources de tension qui rendent si difficile la spontanéité !

On n’a plus le temps pour la fantaisie ! On n’a même plus le temps de sourire !
On n’a plus le temps d’écouter le chant des oiseaux ! On n’a plus le temps de regarder éclore une rose ! On n’a plus le…. temps !

Mon souhait le plus cher, c’est qu’on en revienne aux vraies valeurs, non quantifiables et non monnayables ! Lesquelles ? Prendre le temps de vivre chacun de nos moments de liberté avec les gens qu’on aime. Apprécier les visites inattendues. Être à l’écoute de ceux qui ont besoin de se confier. Prendre du temps avec ses enfants sans l’intrusion du cellulaire. Prendre le temps de lire Le Chat qui louche !
En un mot, prendre le temps de vivre !

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecNathalie Besson a étudié en Lettres et en Radiophonie, elle a travaillé au Mouvement Desjardins, et elle a fait du travail social.  Elle a aussi été maman à temps plein.  Elle pratique, ou a pratiqué, la décoration, la peinture à l’huile, le jardinage, et, plutôt paradoxalement, elle préfère les livres qui réfléchissent sur le sens de la vie, et celui de la mort, aux romans.
Ses romans sont en librairie, c’est-à-dire dans les sites, car elle publie électroniquement :  son éditeur, Éditions fpc, est lié à Prologue numérique.  On trouve La Mort, c’est triste, Mais la vie, c’est pas drôle, Les Aventures de Miaoumé :  Miaoumé et son chaton Cannelle, et Les Aventures de Miaoumé, tome 2 :  Miaoumé et les réfugiés.

Dominique Blondeau nous parle de Gilles Jobidon…

6 décembre 2016

Des fleurs charnelles vénéneuses ***

Il nous demande quelles sont les personnes qui nous sont les plus désagréables. On lui répond  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecsans hésitation : Les personnes obsessionnelles qui ne savent maîtriser leurs sentiments univoques. Plus elles nous harcèlent, plus on les méprise. Il se tait, sachant à quoi il s’est exposé, quelques mois plus tôt, quand, se rappelant la détresse d’Ondine, l’herbe verte était devenue noire. On parle du roman de Gilles Jobidon, La petite B.

Les lecteurs et lectrices qui s’intéressent un tant soit peu à l’œuvre de Charles Baudelaire savent qu’en 1841, il a séjourné brièvement aux Mascareignes. Île Maurice et La Réunion. Le poète a vingt ans, il n’est pas encore Baudelaire, il n’est que Charles. Son beau-père, le général Jacques Aupick, l’a éloigné de Paris, le soustrayant aux griffes de prostituées juives, à ses amis débauchés. Là-bas, le jeune homme se serait épris d’une mulâtre, tireuse de cartes, Maah, de qui il aurait eu une fille. Plus tard, celle-ci se serait installée à Paris, aurait posé pour des artistes établis à Montmartre. La petite B., l’auraient-ils surnommée. De ce voyage, Charles gardera un souvenir obsédant qui influencera magistralement son œuvre, fera éclater son génie. Nourrira son intarissable recours à la fabulation mensongère. À son retour, se vautrant dans un luxe ostentatoire, l’héritage qu’il a reçu de son père, Joseph-François Baudelaire, sera dilapidé en objets d’art et en drogues. Sa relation tumultueuse, passionnelle, avec sa mère, Caroline Aupick, est devenue légendaire. Cette femme autoritaire aurait gâché la vie de son fils, a-t-il été dit, mais ne réglait-elle pas ses dépenses somptuaires ? Un sentiment ambigu la liait à cet indomptable enfant mort dans ses bras, bien avant elle, à quarante-six ans. Ce fils duquel elle a refusé de reconnaître le génie, lui préférant des poètes aux œuvres conventionnelles. Lamartine et Musset. Caroline Aupick a eu une servante, Marie-Louise Nattier. Cette dernière aurait joué un rôle équivoque dans la vie de Laure Loux, fille supposée de Baudelaire qui, photographe, se serait exilée en Californie, à San Francisco, avec son jeune fils, prénommé Charles. Marie-Louise Nattier, qui a intercepté une lettre importante écrite par la mère de Baudelaire, accompagnera Laure en Amérique, sera sa prêteuse. L’enveloppe subtilisée contenait une somme d’argent qui n’atteindra jamais son destinataire. Après que Laure a embauché un jeune homme captivé par la photographie, Jesse Sin, l’aventure de Marie-Louise Nattier tournera court et mal. Puis, nous apprendrons que Jesse est le fils d’une Chinoise, Molly Sin, et d’un Allemand pour qui elle a éprouvé une vive passion. Dans la lettre court-circuitée par Marie-Louise, la mère de Baudelaire mentionne qu’elle a reçu Laure Loux, accompagnée de son enfant, qui n’est autre que l’arrière-petit-fils de Caroline. Le gamin de neuf ans ressemblant à son fils, elle s’en éprendra. L’argent contenu dans l’enveloppe devait assurer l’avenir du jeune Charles.

Le roman est un chassé-croisé de portraits féminins de couleur blanche ou noire, qui accaparent un hypothétique passé et un concevable présent, embrouillés dans des événements successifs se référant à Baudelaire, peu à peu s’en éloignant pour faire la part belle à des êtres inconsistants, non pour ce qu’ils représentent mais soumis au temps qui a fui. Perçus à différentes époques, parisienne, californienne ou chinoise, habilement dépeintes par Jobidon. Quand Jess Sin, figure prédominante, fait son entrée dans l’histoire, nous savons tout des mœurs barbares de la Chine impériale, évoquées par sa mère, Molly, qui réside dans le Chinatown de San Francisco, quartier appartenant aux sinistres Triades. Toutefois, il serait vain de se remémorer Baudelaire, nous l’avons perdu de vue. Trop de non-dits éparpillent la fiction au lieu de la cerner dans une continuité limpide et clairvoyante.

Si le lecteur risque de se perdre dans ce dédale sur fond baudelairien, le récit séduit par son écriture poétique, s’avérant une constante dans l’œuvre de l’écrivain. Ses descriptions géographiques et sociales, son apport psychologique, s’amalgament à un siècle où les hommes et les femmes rebelles devaient se contraindre à n’être que l’ombre de la multitude qu’ils recélaient en eux. Charles et Caroline n’étaient-ils pas la part masculine et féminine de l’un et de l’autre à laquelle ils refusaient de se soumettre ? Baudelaire, précurseur de la poésie moderne, a constamment été le jouet de femmes dominantes, celles-ci reflétant la femme vindicative qu’a été sa mère. Femme de laquelle il n’a jamais su se déprendre. Autre visage noir féminin déluré à La Réunion, Fannie Vétivier, qui lui louera une chambre. Elle a un fils, handicapé mental, à qui Baudelaire s’attachera, comme il décrira plus tard l’albatros maladroit moqué par les marins. À Paris, Jeanne Duval, Noire elle aussi, avec qui il aura une longue liaison houleuse, la maîtresse détestée entre toutes par Caroline.

Dans l’espace et le temps, deux repères de marque enclavent le roman : l’abolition de l’esclavage et la Ruée vers l’or. Baudelaire traversera ces phénomènes sociaux sans très bien réaliser qu’il confronte deux époques historiques. La syphilis lui dissimule l’effervescence d’une fin de siècle où tout bouge, tout change. Le génie qu’il affichera constamment gangrené par une maladie alors incurable, alimenté par un irrépressible désir d’écrire. Les femmes aimées ne seront plus que brouillard difforme, égarées peut-être sur les  » merveilleux nuages  » engrangés par le poète. Seule sa mère lui offrira une mort digne, des obsèques grandioses. Toutes les autres finiront, parce qu’elles finissent, assassinées par une vie trop abîmée, trop imbibées d’absinthe et de drogues. Ou heurtées mortellement par le tremblement de terre qui frappera San Francisco le 18 avril 1906 à 5 heures 12 du matin…

Roman complexe où l’imaginaire de Gilles Jobidon s’en donne à cœur joie, comme chaque fois alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec qu’un individu illustre nous conduit à travers ses forces, ses faiblesses. Principalement, ses démons. Ici, Baudelaire a tenu la main de l’écrivain, la délaissant trop tôt, au détriment de sa place, occupée par des protagonistes qui, parfois, interfèrent la teneur essentielle du récit. On pense à Jesse Sin encombrant les pages de sa propre histoire, tandis que le poète accède à l’immortalité. Son rôle d’être humain est terminé, sa poésie incandescente balaie les préjugés, dénoue les malentendus du siècle qui l’a vu naître, plane au-delà des contingences. L’existence douloureuse et dévoyée de Charles Baudelaire entre enfin dans les interprétations.

La petite B., Gilles Jobidon
Leméac Éditeur, Montréal, 2015, 232 pages.

(Semblable à tous les articles publiés dans le blogue Ma page littéraire, ce texte est interdit de reproduction par la loi sur les droits d’auteur et sans l’autorisation de l’auteure, Dominique Blondeau.)

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Le temps, l'absent, un texte de Carine Lejeail…

5 décembre 2016

Le temps, l’absent                                        

OCTOBRE, 2016

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Je n’oublierai jamais ce jour-là. Le jour où la pluie s’est arrêtée de tomber. Et le vent et les nuages n’avaient rien à voir là-dedans. Les gouttes se sont interrompues par la loi du 4 mai 2053, juste avant les présidentielles. Une décision vouée à faire remonter la cote de popularité du président sortant. On maîtrisait la météo depuis une bonne quinzaine d’années. Et ce mois de mai pourri avait servi de prétexte au vote unanime de l’arrêt du mauvais temps. C’est sûr, depuis cette date, plus un jour de gros temps. Les parapluies au rebut, les K-Way recyclés. J’avais encore parfois le réflexe de scruter le ciel pour y lire les nimbus, interpréter leur noirceur et choisir ma veste en conséquence. Puis je me souvenais que les Français s’étaient prononcés pour un ciel uniforme. Un bleu céruléen, n° 452 sur le nuancier gouvernemental.

C’est la pluie qui me l’avait amenée. On gardait ce souvenir au cœur, comme un trésor. Le ciel avait décidé de laver Paris à grande eau. Ses bourrasques emportaient poussière, feuilles et passants. Elle s’était précipitée pour s’abriter sous l’auvent de la porte, juste à côté de moi. Rien de mieux que la pluie pour briser la glace. Marie m’avait lancé un sourire mouillé au travers de ses cheveux collés. Puis elle m’avait suivie. Par tous les vents, par tous les temps, accrochée à mon bras.

Les années n’avaient fait que nous rapprocher. Maintenant, les saisons se ressemblaient jusqu’à se confondre. Par référendum, les citoyens avaient choisi un printemps tirant sur la fin, ces heures douces qui précédent l’été, où le soleil réchauffe sans faire transpirer. Un chapelet de jours conformes à la réglementation, trois-cent-soixante-cinq perles du même éclat. Les infimes différences jouaient sur quelques degrés, en plus ou en moins, selon les dates des vacances scolaires et les exigences des secteurs touristiques. Et je soupirais. Et je m’ennuyais. Plus d’orage lourd de chaleur, charriant des parfums de macadam mouillé. Plus d’ondée en juillet pour danser l’été, trempées et riant comme des enfants. Plus de tonnerre déchirant pour rassurer Marie, se réfugier devant un chocolat fumant, ou sous une couverture épaisse. Plus de froid mordant pour couvrir ses épaules de ma veste chaude. Plus de pieds glacés dans le lit qu’elle réchauffait sur mes mollets. Plus de balades emmitouflées jusqu’au nez, de mains jointes dans la chaleur partagée d’une poche. Plus de joues rouges piquées de froid, plus de givre sur nos fenêtres toujours ouvertes… Il nous manquait le piment des gelées dans l’interminable persistance de l’été.

(C’est avec joie que nous accueillons cette nouvelle collaboratrice.  A.G.)

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre » qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014

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Yvon Paré nous parle de Nancy Huston…

4 décembre 2016

Nancy Huston se penche sur l’acte créateur

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecCombien de fois, j’ai entendu des gens affirmer ne pas avoir le temps de lire. La vie est si trépidante, si folle qu’il ne reste plus d’espace pour ouvrir un livre, s’attarder à une oeuvre qui exige de la concentration. Ces mêmes personnes vous confient dans un salon du livre qu’ils rêvent d’écrire. Ces propos m’ont toujours laissé bouche bée.

Nancy Huston, dans «L’espèce fabulatrice», aborde cette question. Elle visitait une prison de Paris quand une détenue lui a lancé: «À quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable?»

L’écrivaine n’a su que répondre. Cette femme lui demandait pourquoi elle perdait son temps à écrire? Et pourquoi elle s’étourdissait à lire.

Madame Huston a noirci 200 pages pour répondre, démontrant que l’être humain trouve son sens, sa particularité et «son âme» dans ce pouvoir de créer des histoires.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecQu’on le veuille ou non, des fictions animent nos sociétés et occupent tous les bulletins de nouvelles. La croissance continue, la libre circulation des biens et des gens, la lutte au terrorisme, l’excellence et la productivité, la croissance de l’indice du bonheur dans la consommation constituent les volets d’une même fable. Certains tribuns préfèrent se boucher les yeux et les oreilles, répéter que l’on peut raser des forêts, brûler du pétrole sans compter, utiliser tous les fertilisants chimiques imaginables, polluer les eaux sans affecter l’environnement et la planète. Le réchauffement de la Terre rejoint les aventures de Superman dans leur esprit.

La lecture

Nancy Huston emprunte bien des méandres avant d’en arriver à la lecture et à l’écriture.
«Les pays où les individus ont le droit de retravailler les fictions identitaires reçues – le droit de changer de religion, de parti politique, d’opinion, voire de sexe – sont aussi les pays où sont écrits et lus des romans.» (p.178)

Un peu plus loin elle explique: «Plus on se croit réaliste, plus on ignore ou rejette la littérature comme un luxe auquel on n’a pas droit, ou comme une distraction pour laquelle on est trop occupé, plus on est susceptible de glisser vers l’Arché-texte, c’est-à-dire dans la véhémence, la violence, la criminalité, l’oppression de ses proches, des femmes, des faibles, voire de tout un peuple.» (p.180)

La lecture d’oeuvres de fiction aurait aussi un effet «civilisateur» sur les populations. Elle favorise l’autre point de vue, le respect, les comparaisons et les parallèles. Les États où on lit de moins en moins sont des pays où la liberté individuelle et collective perd du terrain.
«Tant dans son émergence historique que dans sa consommation courante, le roman est inséparable de l’individu. Il est intrinsèquement civilisateur.» (p.179)

Pas le temps

Pourquoi si peu de temps est consacré à la lecture au Québec? Il y a la télévision et le cinéma bien sûr. Le cinéma, je veux bien. On y invente des œuvres réfléchies, ficelées, exigeantes, proposant de nouvelles lectures de notre réalité. Signalons les films de Denys Arcand. Au théâtre, les œuvres de Robert Lepage, de Daniel Danis, Michel Marc Bouchard, Évelyne de la Chenelière et Larry Tremblay proposent un regard autre, décortiquent et permettent une «réflexion nécessaire», ouvrent des chemins et questionnent nos façons d’être.

Pour la télévision de «Paquet voleur» ou de «Loft Story», permettez mois d’avoir des doutes. Bien sûr, tout n’est pas parfait dans le monde de la fiction. On y trouve du pire, du meilleur et du jetable.

Lire, c’est comparer, bousculer, secouer des idées, se définir devant les dogmes dominants qui aspirent nos sociétés et marquent toutes les activités. J’imagine que l’on pourrait favoriser l’implication des jeunes en politique par la lecture dans les écoles. Avez-vous entendu quelqu’un pendant les dernières élections fédérale et provinciale proposer un programme de lecture? Est-ce pour cela que notre démocratie bat de l’aile, que la participation à ces mêmes élections ne cesse de reculer?

Il faut s’inquiéter devant le temps de lecture qui s’étiole au Québec comme partout dans le monde. La santé de la pensée et de la démocratie est touchée. Certains en profitent, soyez en assurés, pour imposer leurs fictions productivistes et irresponsables.

L’espèce fabulatrice de Nancy Huston est paru aux Éditions Actes Sud/Leméac.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, LeRéflexe d’Adam, Les Oiseaux de glaceetLe souffleur de mots.  Les récits de voyageUn été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Quand l'automne… un texte de Luc Lavoie…

3 décembre 2016

Quand l’automne

(Crédit photos : Luc Lavoie)

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Feuilles en sursis.
Nées d’une trop courte saison.
Elles tombent. Elles chutent légères des arbres mûrs qui partagent à nouveau ce qu’ils ont reçu de la terre.

C’est le début d’une longue léthargie. La nature qui composera bientôt avec la musique de la décomposition. Un prélude à une lente liturgie. Le temps fera son œuvre. Spectacle symphonique. Aux forts vents de l’orchestre dans un grand désarroi d’épinettes pareilles à des archets agités ; vibrations des cordes de Vivaldi. Sous la pluie drue qui martèle la rythmique. Mélodie d’une morne lenteur. D’où la lumière s’estompe. Au froid qui s’installe et qui glace le sang sève.

Peu à peu.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe sera le début du bain des fragrances. Portées par les courants d’air ; ces bouquets, qui exhalent dans les bruissements et les colorations, exciteront encore mes narines. Sous un soleil fade. La saison se commettra. Une fois de plus. Comme l’assassin revient sur la scène de son crime. On dira : C’est l’automne qui assassine l’été, puisqu’il rougit. Jusqu’à se pâlir jour après jour. Jusqu’à se tiédir dans l’aurore. Dans un quasi-évanouissement mortuaire.
La nuit, les cristaux de gel ; frimas et glaçons miroirs et fragments, multitudes de solitudes, auront paré de diamants tout le couvert forestier.

À la surface des étangs. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
Dans les sous–bois.
Aux grèves des lacs tranquilles.
Seul, sur les chemins de lots.
Derrière mes pas…

Ne nous froissons point surtout.
Les longs jours d’hiver suivront.
À nouveau…

Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier enchat qui louche maykan alain gagnon alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Corneilles et rouscaillage… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

1 décembre 2016

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

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Je parle souvent aux corneilles en marchant. Quand elles m’entendent du haut de mon balcon, elles rouscaillent. À cette hauteur, le son de ma voix est peut-être menaçant.

J’ai grand plaisir à converser avec elles. Cris doux, plaintifs, aigus, agressifs, cris courts, cris longs, cris de protestation… J’y perds souvent mon chinois.

Selon certains auteurs, il semblerait que les corneilles possèdent les rudiments d’un langage. Elles y parviennent en modulant l’intensité, les pauses et les séquences de leurs croassements qui ont tous une signification particulière.

Grâour grâour grâour grâour (pause) grâour grâour ! C’est un peu comme cela qu’elles proclament leur identité et leur droit de spoliation, à la manière ostentatoire des possédants de ce monde.

Cââ cââ cââ, crient-elles quand un chat se cache dans les parages. Cââ câââ câou cââ si c’est un oiseau de proie.

J’ai droit à un coa coa coa vigoureux quand, l’air désabusé, elles me voient revenir à ma cellule. Elles en remettent avec un tonique coac coac caac
suivi d’un percutant croââ crâr crâa crâr crâa, si je feins de les ignorer. « Oui, oui, leur dis-je, je vous ai comprises. » Kaâ koâ koâ, me répondent-elles, et dans un joyeux boucan, elles reprennent leurs conversations.

Au faîte des arbres, seule, la corneille se plaît à babiller. Ses chants improvisés me rappellent un phrasé de jazz.

« Désespère pas mon pompon ! » me disent-elles. Coa coa, me lancent-elles encore, suivi d’un coa, cro croââ. Crâr crâa, crâr, crâa, répètent-elles pensives avant de reprendre la conversation avec un tapageur koâ, koâ, koâ.

D’humeur instable, les corneilles peuvent être cinglantes. Leurs locutions incendiaires les rendent alors plus détestables aux oreilles de certains. Par temps de détresse, leurs cris résonnent en moi comme autant d’appels à l’aide des sacrifiés.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


À farfouiller dans les bottes de foin…, un texte de Myriam Ould-Hamouda

29 novembre 2016

À farfouiller… alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

À farfouiller dans les bottes de foin par crainte qu’une aiguille ne s’y soit faufilée, nous avons oublié comme c’était rigolo de les défaire et de nous rouler dedans. Nous n’avions pas encore atteint l’âge de raison, et pas l’envie non plus de nous mettre sur la pointe des pieds pour le chercher, même si nous savions être de véritables cascadeurs quand il s’agissait de dénicher les tablettes de chocolat planquées toujours au même endroit : sur la dernière étagère du placard de l’entrée. Nous nous disions parfois que les adultes manquaient cruellement d’imagination, et puis nous éclations de rire et retournions vite construire un monde à notre démesure sans jamais nous coller sous les pattes assez de leur fatigue pour avoir envie d’aller nous coucher. Nous adorions grimper sur les bottes de foin même si ça faisait râler le voisin, mais nous nous en moquions bien, comme des aiguilles dedans, comme des trous dans nos pantalons et des accrocs du destin ; nous n’avions pas le goût pour la couture et nous n’écoutions jamais mémère qui s’échinait à nous apprendre à les raccommoder. Nous n’écoutions pas non plus le monde qui pensait nos épaules trop frêles pour porter tout le poids que la vie nous flanquait déjà dessus : nous étions des superhéros et le chocolat chaud et la brioche du goûter suffisaient à combler nos petits creux et à nous donner toujours assez d’énergie pour repartir à l’aventure.

Les adultes trouvaient la vie bien cruelle avec nous, quand c’était eux encore une fois qui manquaient atrocement de poésie quand ils ne saisissaient jamais tout ce qu’il y avait de beau dans nos yeux qui se perdaient parfois dans les nuages pour y chercher celui qui y était soudain parti en voyage. Ils scrutaient nos silences, armés de leur pince à épiler, pour y enlever les morceaux de terreur que nous étions trop occupés pour distinguer : toi tu jouais avec le chat dans le jardin, moi je faisais de la place dans la grange de pépère pour qu’il puisse y mettre un éléphant.

Le temps a filé entre nos doigts de mômes, nous avons grandi et voilà que c’est nous les adultes depuis ce matin. Et si tu savais comme je t’envie de derrière les carreaux sales de la cuisine, à te regarder jouer avec le chat dans le jardin, comme j’ai bien trop peur qu’il ne sorte les griffes pour te rejoindre et jouer avec vous ; mais comme je sais bien aussi que dans la grange même bien rangée il n’y aura jamais assez d’espace pour qu’aucun éléphanteau ne s’y sente jamais bien. C’est fou, tu ne sais pas, comme les morceaux de terreur qu’on ne voyait pas font de bruit dans la solitude. Et pendant que je farfouille dans les bottes de foin par crainte qu’une aiguille ne s’y soit faufilée, toi, tu n’as pas oublié comme c’était rigolo de les défaire ; et comme tu t’éclates à te rouler dedans, moi, je souris encore un peu.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


D’Ormesson, Dieu, Kant et le temps, par Alain Gagnon…

29 novembre 2016

Notes de lecture…

Lecture de Qu’ai-je donc fait (sans ?) de Jean d’Ormesson, Laffont, 2008.  Livre de souvenirs, de réflexions… Un peu répétitif, lorsqu’on a lu

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Jean d’Ormesson

ses précédents comme C’était bien. Mais c’est vif, alerte, primesautier, léger… et la langue est belle : c’est du d’Ormesson.

J’y ai cueilli quelques formules bien relevées et qui portent à sourciller, sourire ou à réfléchir : l’âge n’a pas soustrait d’acuité à son style.

Cette formule qu’il rapporte et sert de conclusion à une dispute entre rabbins : « Ce qu’il y a de plus important, c’est Dieu — qu’il existe ou qu’il n’existe pas. » (p. 39)

« La littérature, c’est une affaire entendue, est du chagrin dominé par la grammaire. » (p. 111)

Alors qu’il s’apprête à raconter une histoire d’amour dont il est peu fier : « On ne va pas tomber dans le sirop d’orgeat d’une littérature d’édification et de la repentance. » (188)

« La lumière est l’ombre de Dieu. » (p. 309)

« Oui, bien sûr, je doute.  Je doute de l’existence de Dieu.  Je doute encore bien davantage de son inexistence.  Les uns croient en Dieu.  Les autres doutent de Dieu.  Je doute en Dieu. » (p. 340)

À propos du mystère du temps qu’il appelle notre prison : « Kant parle quelque part d’une hirondelle qui s’imagine qu’elle volerait mieux si l’air ne la gênait pas.  Il n’est pas impossible que le temps soit pour nous ce que l’air est pour l’hirondelle. » (p. 348)

Jean d’Ormesson a le grand mérite d’avoir su admirer Chateaubriand tout en se gardant bien de l’imiter.


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