L'alphabet des roseaux, Claude-Andrée L'Espérance…

22 décembre 2016

Ma traversée du pays fantôme

 

 

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Courbes, boucles, arabesques
lettres liées ou déliées
énigmatiques
formant des mots
pour raconter
le vent
la pluie
la turbulence des eaux …
et bientôt disparaître
aux premières neiges de novembre

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies présentées ici.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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La tortue d'Achille, apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

20 décembre 2016

Apophtegmesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

211. — Non seulement je me prends pour un autre mais même pour plusieurs : c’est la seule façon que j’aie de m’en tirer avec mon identité.

212. — Certains arborent des profils en forme de profondeur de champ. D’autres ne sont perceptibles qu’en gros plan. Mais la vaste majorité des gens n’est désormais cadrée qu’en plan américain : coupé à l’âme.

213. — Les avatars de la ponctuation masculine : quand le point d’exclamation s’interroge, il finit en virgule. Un point, c’est tout.

214. — Quand on vous manifeste un respect dont vous ne voyez pas la raison, c’est que vous êtes devenu vieux.

215. — La morale sociale la plus répandue repose généralement sur cette maxime implicite : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent. Les affaires, comme la guerre, c’est l’inverse ; il s’agit expressément de faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent : payer le plus tard possible et se faire payer le plus tôt possible, acheter au plus bas, vendre au plus haut, tuer, assommer, sortir du marché, réduire à la mort économique, liquider ou contraindre à la liquidation, etc. Et l’on voudrait que l’on s’enthousiasme pour ça ?

216. — Il faut s’aimer terriblement pour accepter de se sacrifier à quelqu’un d’autre. Tous les martyres sont des arrogants qui cachent leur jeu. Jésus est l’arrogance incarnée. Plus arrogant que ça, tu meurs en fils de Dieu !

217. — J’ai toujours su qu’il y avait des cons. Mais je n’aurais jamais cru qu’ils étaient si nombreux. Ni que je finirais moi-même trop souvent par être l’un d’eux.

218. — Certains mettent à rater leur vie la même obstination que d’autres à rester dans les ordres ou dans l’erreur. Mais si le temps rend un peu rêveuse l’obstination de ceux qui ont pris la règle de Dieu pour une règle de vie, il ne fait qu’exacerber jusqu’à la rage l’entêtement de ceux qui ont choisi de gâcher leur vie comme on revendique l’erreur.

219. — Dans un salon funéraire, les hommes ont toujours l’air un peu puni. Les femmes, elles, retrouvent avec naturel et aisance leur rôle ancestral de gardiennes des aires.

220. — Ce n’est pas la tortue qu’Achille ne rattrapera jamais mais son propre talon. Et pourtant, combien se lancent d’un pied léger dans cette course folle !

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Je suis le vent, un texte de Carine Lejeail

19 décembre 2016

Je suis le vent

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Je suis le vent. Ça fait un moment que je l’ai compris. Plus j’y réfléchis et plus j’en suis convaincu. Je suis transparent, c’est indéniable. Prenons les passants. Ils ne me voient pas. Leurs yeux fixent une perspective loin derrière moi. Le bout de la rue, leur repas du soir. Leurs regards passent sur moi sans même s’accrocher au contour de ma silhouette, comme s’ils glissaient sur la paroi lisse de mon insignifiance. C’est bien la preuve. Je suis transparent, je n’ai pas de visage. Je suis le vent.
J’ai bien observé les gens. Je reconnais leurs gestes, leurs réactions. Quand ils sentent que je m’approche, ils ont ce petit froncement involontaire de sourcils, le signe d’un léger désagrément sans conséquence, qui fait presser le pas. Je pousse un peu plus près. Ils resserrent leur manteau, remontent leur col, rentrent les épaules et accélèrent de plus belle. Avec la peur que je m’insinue sous les pans de leur gabardine à frôler leurs poches. C’est bien moi, le vent.
Je suis un courant d’air. C’est dans ma nature de porter les odeurs. Je passe, les nez se plissent et les badauds soupirent. C’est sûr, les arômes d’ambre et de jasmin ne sont pas à ma portée. Moi, c’est plutôt les odeurs tenaces, les notes aigres, les parfums humains, les relents de la vie qui s’oublie. Toutes ces émanations qui portent loin. De toute façon, moi, je ne sens rien, je suis le vent.
Je malmène les poubelles. Je secoue les caddies. Je m’engouffre dans les bouches de métro, les passages encaissés. Je me faufile. Entre les portes, par-dessus les grilles. J’aime bien aller souffler dans des coins abrités où je ne serai pas dérangé. Les habitants méfiants cadenassent leurs portes, calfeutrent leurs volets. Ils pensent que je pourrais m’infiltrer.
Parfois, je hurle et je tempête, blessé de tant d’indifférence, de tant de solitude. Mes bourrasques de colère passent sur la tête des gens et j’existe pour un instant. Regards de mépris, regards de pitié, ils me trouvent enfin un peu d’intérêt. Ils sont rares, ces ouragans. Le quidam n’aime pas être dérangé par un vent capricieux, irascible. Et, moi, je n’aime pas être chassé. Alors mon courroux tombe. Je bougonne. Je me calme. Je me pose sur le bord du trottoir pour n’être qu’un souffle dans leurs chevilles. Assis. Sans bouger. Une coupelle à mes pieds avec quelques centimes jetés. Et une pancarte : « je suis le vent mais je voudrais manger. »

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre » qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014

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Le Calepin de Marc-André Lévesque…

17 décembre 2016

Je suis un roseau…

Je suis un roseau. Au vent, je plie dangereusement, mais je ne casse pas. Je suis une crue de  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecrivière, je me dévaste suite à des déversements d’idées préconçues, je suis une marée haute qui érode nos conditionnements inféconds, je suis une tempête tropicale qui frappe les privilèges des possédants, je suis un missile à tête chercheuse qui cible de pauvres amours, je suis une arme qui éclate dans les images faussées de nos médias, une unité de combat qui lutte contre l’hypocrisie, une alarme dans la nuit américaine, une montagne sacrée arrivée à sa date de préemption, une oreille attentive écoutant les raisons de notre désarroi. Je suis un miracle qui veut s’étendre au genre humain et qui se bute à des murs érigés sur la folie. Je suis un amoureux fou de la vie, je me façonne sur la girelle d’une potière, avec ses mains magiques elle me donne le courage d’aller plus loin.

Ce nouveau continent…

Nos déceptions, nos peines, notre naïveté et nos si bêtes amours nous ont fait franchir ce nouveau continent qui flotte au large de nous-mêmes. Nous y avons mis gauchement le pied un matin d’incertitude, où dépassés par les rumeurs du jour, un vent de folie s’est levé en nous poussant toujours plus loin dans l’inconnu. Nous avons cru que c’était solide, mais nos pas s’enfonçaient profondément dans ce que nous avions été, dans nos souvenirs de plastique. Les bruits mouillés qui se faisaient entendre de nos marches sur cette île se répercutaient aux amas de matière qui se formaient. Une pancarte à vendre faisait partie de ce lot incompréhensible. Des gens avaient répondu à ce mauvais appel et bientôt le nouveau continent fut peuplé de ceux qui venaient y flotter pour le reste de leur vie.

Une lumière est allumée…

Tiens, une lumière est allumée derrière cette maison où il n’y a avait aucun signe de vie. Depuis hier dans la soirée, cette maison est éclairée intérieurement et extérieurement. Je ne vois cependant pas âme qui vive. Juste des lumières. Comme si, un système automatisé les allumait et les éteignait. Je ne suis pas voyeur, je remarque les changements qui s’agitent parfois et reculent. Cette maison suggère des drames : une femme y vivait seule, elle a été trouvée morte dans son garage, sa mort ressemble à un suicide, mais qui sait ; un vieil homme y vivait, il était très apprécié de son entourage et surtout des enfants ; d’ailleurs, il mettait sa piscine à leur disposition – la police l’a récemment arrêté pour pédophilie ; une jeune femme a été internée, car elle délirait, elle se promenait sur la rue en pyjama tenant une poupée dans ses bras ; depuis que son mari et son enfant étaient morts dans un accident, elle avait effectué une descente dans les plus bas fonds de la folie ; elle habitait là… Une lumière allumée dans la maison laissait supposer que quelqu’un y habitait, mais je n’en suis pas certain…

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Né à Saint-Ulric, près de Matane, sur la rive sud du fleuve, j’ai été créé par les images de ce désert d’eau qui change de forme selon les saisons.  Je lancerai bientôt (le 23 novembre) Des mots sur des couleurs, mon premier recueil de récits, en collaboration avec l’artiste peintre Pierre Morin de Varennes qui appartient, tout comme moi, aux paysages de la Matanie, mon pays, mes amours.

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La légende du tiroir, un texte de Catherine Baumer…

16 décembre 2016

La légende du tiroiralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Je tourne seule au milieu d’une foule bigarrée, brassée, pressée, bousculée, renversée, tourneboulée, plus de repère, où est-elle ? Où est-elle passée ? Je ne la vois plus, je ne la sens plus, pourtant, tout à l’heure encore, nous étions ensemble, attendant le moment où notre maîtresse déciderait de nous sortir de l’obscurité odorante dans laquelle nous mijotions tranquillement côte à côte.

Même lorsque nous étions accidentellement séparées par un jeté maladroit, je savais qu’elle était là, et que nos retrouvailles, imbriquées l’une dans l’autre après de plus ou moins longs séjours au soleil ou au coin du feu, seraient merveilleusement douillettes. Nous ne nous perdions jamais de vue, sauf, peut-être, la fois où un étranger nous avait confondues et associées à d’autres partenaires un peu semblables à nous. Un expert aurait su que la forme et la matière n’étaient pas tout à fait les mêmes, mais il n’y a que les imbéciles qui… Nous nous étions retrouvées sans tarder et avions continué de vieillir ensemble à côté de nos sœurs.

Bien sûr, j’étais toujours un peu inquiète quand de petites nouvelles débarquaient, toutes neuves, toutes belles, sans trous, toutes fiérotes, mais nous avions sur elles l’avantage de l’expérience, la faculté de nous adapter parfaitement, comme une seconde peau, à l’épiderme délicat de notre propriétaire.
Ne pas paniquer. Je vais attendre qu’on me sorte de là et sûrement la retrouver. Je ne veux pas penser à ces légendes entendues au coin des tiroirs où l’on parle de disparitions mystérieuses, de sœurs séparées et jamais réunies, je suis sûre que c’est pour nous faire peur, pour qu’on ne s’éloigne pas trop l’une de l’autre, mon Dieu, faites que…
Pourtant, à la sortie, je ne la vois toujours pas. Elle s’est peut-être trompée de tournée, je la retrouverai la semaine prochaine, ce n’est pas possible, je pleure toutes les larmes de mes fibres, il faut pourtant que je sèche si je veux espérer la retrouver un jour.

Elle ne reviendra pas, engloutie par je ne sais quel tour de magie appelé le mystère de la chaussette perdue.

À supposer qu’on me demande ici de parler d’anniversaire, j’en serais bien incapable, puisque ma jumelle a disparu et que je vais finir ma vie solitaire dans la corbeille des chaussettes uniques avant d’échouer à la poubelle.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/  Dans le cadre de son travail, elle anime également des ateliers d’écriture pour adultes et enfants.

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Avril, Louise Bourgeois et Van Dongen… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

15 décembre 2016

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

AVRIL

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Louise Bourgeois, Musée des Beaux-Arts du Canada

Je peux maintenant écrire et peindre sans que mes mains s’agitent comme des bêtes étrangères. Avoir pensé le contraire aurait été de ma part impardonnable à l’égard des miens qui souffraient de mon alcoolisme.

Sans autre exutoire que la marche, je parcours à pied les rues quiètes ou en retrait, les chemins de travers, les ruelles par lesquelles se succèdent les dérives vers d’autres cieux plus dégagés.

Pas à pas, je marche à me narrer, à m’égarer, à m’ignorer, à me rapprocher du prochain jour à marcher.

Je gîte en moi à marcher.

Je descends de l’autobus au coin des rues Sussex et Murray, à deux pas de la cathédrale Notre-Dame. Je me dirige vers le Musée des beaux-arts du Canada. J’espère Jules au pied de la gigantesque araignée métallique de la sculpteure Louise Bourgeois. Très haute, ses huit longues pattes solidement fixées dans les dalles de béton, la créature ne peut pas ne pas être vue par quiconque passe au musée. L’apparente docilité de cette araignée monstrueuse pousse de nombreux visiteurs à la toucher, à la cajoler, à la photographier. Les enfants, eux, s’amusent à courir de tous les côtés sous la voûte arachnéenne de cette nouvelle amie.

Six heures. Jules est en retard. Je lui donne cinq minutes. Pas une minute de plus. Finalement, j’entre seul au musée. J’achète mon billet pour l’exposition en cours. Jules arrive avec le sien en main. Nous montons la pente d’un long couloir vitré comme si nous pénétrions dans un monastère au style baroque. Par mégarde, Jules fait un faux pas et tombe durement sur le plancher. Je l’aide comme je peux à se relever. Il est sonné, mais refuse de s’arrêter quelques minutes avant de continuer.

Nous arrivons enfin aux salles où sont exposés huiles et dessins de Van Dongen. Le préposé nous informe qu’il nous reste une trentaine de minutes avant la fermeture du musée. Jules éprouve un malaise. J’ai juste le temps de le prendre par le bras avant qu’il ne tombe de nouveau. J’arrive à l’asseoir sur un des bancs de la première salle de l’exposition.
— Attends-moi ici. Je vais demander au garde de sécurité qu’il fasse venir les ambulanciers.
— Nan nan nan. Pas question d’aller à l’hôpital !
— Seigneur de bine que tu peux être têtu !
Je ramène Jules chez lui en taxi.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

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À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

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Un conte de Noël de Dany Tremblay…

14 décembre 2016

PAR UN SOIR DE NOËL

 

Je passe devant chez elle chaque jour. Le matin, l’après-midi et le soir. J’emprunte toujours le alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec même trajet. Mêmes rues, passerelle, mêmes trottoirs. Je suis très routinier.

Depuis que l’hiver s’est installé, je la vois derrière sa fenêtre. D’abord la petite, celle de la cuisine d’où elle surveille mon arrivée. Lorsqu’elle m’aperçoit, elle abandonne ce à quoi elle s’occupe et se rend devant la fenêtre du salon. Elle me regarde, la main en appui contre la vitre. Chaque fois, je ralentis jusqu’à m’arrêter et une fois immobile, je la fixe moi aussi. Lorsque je me remets en marche, elle continue de me regarder jusqu’à ce je disparaisse de son champ de vision. Je l’ai vérifié. Plusieurs fois, je me suis retourné. Elle reste devant sa fenêtre à me suivre des yeux.

Ce soir, je doute pourtant qu’elle soit au rendez-vous. C’est la nuit de Noël. Elle a une famille. Sur sa rue, toutes les maisons sont éclairées. Des banderoles de lumières argentées, vertes, rouges et jaunes ornent les devantures, les bordures des toits, les galeries, les arbres. Derrière les façades, j’entends un va-et-vient inhabituel et les vois endimanchés, à rire et à trinquer, les enfants impatients que sonne l’heure des cadeaux.

Je ralentis. Je veux me donner le plus de chances possibles de la voir. J’avance avec une lenteur exagérée. Chacun de mes pas crisse, laisse une trace dans la neige. On jurerait que je suis le seul à être dehors. Le temps est plus froid que d’habitude. Je m’arrête un instant contre la falaise qui longe la rue. Au-dessus de moi, le ciel est dégagé, l’air bleuté. Sa maison n’est plus qu’à quelques pas. Je distingue une silhouette dans la fenêtre de la cuisine. Je souhaite que ce soit elle.
J’ai dans une autre vie habité une maison semblable à la sienne. Peut-être est-ce la raison qui m’a fait m’y attarder la première fois. Une impression de déjà vu. J’avais alors traversé la rue et l’avais aperçue, elle. À genou dans le parterre, les mains dans la terre. Elle avait écarté une mèche de cheveu qui lui tombait dans l’œil et m’avait souri. Ne m’en fallait pas plus. Il y a des regards…. Notre histoire a commencé ainsi.

Dans la fenêtre, l’ombre s’est éloignée. J’ai repris ma marche, toujours avec lenteur malgré le froid mordant qui aurait dû me pousser à avancer plus vite. En face de chez elle, je me suis immobilisé à nouveau et j’ai attendu, plein d’espoirs. Derrière moi, des gens sont sortis d’une maison. Ils riaient. J’ai regardé dans leur direction et lorsque je me suis retourné, elle était là. Aussitôt, plus rien d’autre n’a eu d’importance, qu’elle.

Richard distribuait les cadeaux aux enfants. Ceux-ci me tournaient le dos, accroupis devant leur père. J’en ai profité pour me rapprocher de la fenêtre de la cuisine. Richard m’a regardé. Il n’était pas dupe de mes manèges, mon attitude l’exaspérait, je le savais. J’ai jeté un œil dans la rue. Elle était déserte. L’heure à laquelle il passait approchait. Je ne voulais le manquer pour rien au monde. Je suis revenue vers le salon, me suis immobilisée dans le cadre de la porte. Richard a levé la tête, m’a lancé un regard sévère avant de reporter son attention sur les enfants. J’en ai profité pour retourner à la fenêtre et je l’ai aperçu. Il avançait en longeant la falaise coupée carré par la déneigeuse. Il s’est arrêté à quelques maisons de la nôtre. J’ai regardé par-dessus mon épaule. Je connaissais Richard depuis l’adolescence. La façon dont il penchait la tête indiquait son agacement. J’ai détourné la tête en vitesse afin d’éviter que nos regards se croisent. Après tout, c’était soir de Noël, je n’avais pas envie de gâcher le plaisir des enfants. J’ai reporté mon attention sur lui, le cœur me débattait. Il s’est remis en marche avec une lenteur inhabituelle. J’ai songé au froid intense qui sévissait et j’ai eu froid pour lui. Face à la maison, il s’est de nouveau immobilisé. J’avais allumé la lumière au-dessus de l’évier afin qu’il puisse me voir. Je tenais à ce qu’il sache que, même en ce soir particulier, j’étais à l’attendre.

Derrière moi, les enfants se sont agités. Richard avait fini la distribution des cadeaux et j’ai compris qu’on espérait le lunch de fin de soirée. J’ai quitté la fenêtre à regret pour rejoindre ma famille. J’ai sorti les canapés du réfrigérateur. Mes gestes étaient empreints de nervosité. Ma tête était dehors avec lui. Alors que les enfants s’attablaient, je suis retournée à la fenêtre, il n’y était plus.

Je l’ai vue s’éloigner de la fenêtre. Au moment où elle se détournait, j’ai fait un pas en avant. Je n’avais jamais osé m’avancer au-delà de la rue, mais en ce soir de Noël, un peu comme si je m’offrais un cadeau, j’ai marché jusqu’à son perron et monté les marches. Je me suis plaqué contre leur porte. Comme une impression d’être plus près d’elle, un peu des leurs. J’ai même poussé l’audace jusqu’à jeter un œil par la porte vitrée. J’ai vu l’arbre, les papiers colorés à son pied, mais d’elle, nulle trace. J’ai alors fermé les yeux, tendu l’oreille. Rien ne me pressait. Personne à m’attendre quelque part.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecJ’ai été la première à me lever. Comme chaque année, nous recevions les parents de Richard pour le repas du soir. J’aimais procéder aux préparatifs alors que les enfants dormaient encore. Le papier d’emballage qui avait servi à envelopper les cadeaux traînait au pied de l’arbre. Sur le dos d’un fauteuil, la nuisette offerte par Richard était étalée. Je l’ai touchée au passage. Dans la cuisine, j’ai regardé par la fenêtre comme s’il avait été possible qu’il soit demeuré là, avec ce froid, de l’autre bord du chemin, à m’attendre. Durant la nuit, le ciel s’était couvert et il neigeait.
J’ai mis en marche la cafetière, saisi un sac dans l’armoire et entrepris de ramasser les boîtes et le papier d’emballage qui gisaient au pied de l’arbre. Le sac plein, j’ai saisi mon manteau et suis sortie de la maison par la porte du côté. J’ai marché jusqu’au bac de recyclage, lancé le sac à l’intérieur. Je m’apprêtais à revenir sur mes pas lorsque je l’ai vu sur la galerie avant. Les flocons de neige s’étaient accrochés à lui et le recouvraient en partie. On aurait dit qu’il dormait. Le regard brouillé par les larmes, j’ai avancé jusqu’à lui, me suis assise sur la première marche. J’ai posé une main sur son corps. J’avais tant de fois espéré le toucher et le prendre contre moi. J’avais enfin cette chance, mais il avait fallu que la mort me précède. Avec d’infinies précautions, je l’ai pris dans mes bras, serré contre moi. De la main, j’ai caressé sa fourrure. Il était froid, si froid. Je l’ai pressé un peu plus fort contre moi comme si ça pouvait le réchauffer, le ranimer. C’était Noël. J’aurais dû penser en termes d’amours et de partage, mais je ne parvenais qu’à ressentir de la peine. Dans la fenêtre du salon, j’ai vu Richard, il me regardait. J’ai fermé les yeux et plongé mon visage dans la fourrure froide. Plus rien ne pressait. Non, plus rien et le monde entier pouvait bien m’attendre, maintenant.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

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