Post mortem, une nouvelle de Richard Desgagné…

12 octobre 2014

 Post mortem…

La première sensation fut très agréable :

Il n’avait qu’à se laisser bercer par la musique ineffable des anges.

 Il sentait son corps qui lui collait à ce quelque chose qui s’appelait, jadis, l’âme et auquel il ne s’était jamaischat qui louche maykan alain gagnon attaché, faute d’assurance. Il avait traversé le couloir de lumière avec sa masse lourde et encombrante dont il fut débarrassé soudainement, comme si on lui enlevait les chairs sur les os, sans prévenir et sans anesthésie. La douleur fut intolérable. Il cria à se fendre de toutes parts, mais nul écho ne fit franchir à ses plaintes la porte du silence. Après cette seconde mort, il entendit une sérénade de vent, autour de lui et en dedans, qui se métamorphosait en palette de couleurs quand le souvenir de ce qu’il fut revenait se coller à lui : le passé était un arc-en-ciel éphémère. S’il oubliait, il redevenait cette boîte à musique ouverte sur tous ses côtés. Il avait l’impression qu’il pouvait s’étendre sur l’entière couverture du lieu qu’il habitait dorénavant quoiqu’il ne fût pas sûr de se situer quelque part, tant l’espace était élastique et le temps ignoré. Pourquoi avait-il cette conviction de devoir vivre désormais dans cette lumière réverbérante ? Il n’avait plus connaissance de l’obscurité, il en avait seulement la nostalgie et il savait de quoi elle se composait : de l’ignorance, de la peur, du soupçon. Il percevait clairement l’instant qui contenait, en même temps que sa brièveté, tous les autres instants, sans fin. Rien n’entravait une respiration qui n’était plus soumise à son pouvoir restreint : il pouvait se dilater, se retenir et repousser au plus loin cet air qui n’est plus rien. Il attendait. Qui pouvait venir et l’amener ailleurs, plus loin, plus haut, quelque part, endroit définitif et assuré ? Il était seul et il sentait des présences faites d’une seule : son indivise dualité ne courait plus le monde. Elle s’était assoupie quoiqu’elle voulait revivre sans le corps devenu impossible. Des odeurs montaient d’aussi loin que les confins du monde qu’il aima et dont il avait abandonné les rives trop rapidement ; il entendait les bruits de là-bas, même les moteurs des voitures qui roulaient, les pas sur les trottoirs mouillés, la décharge d’un torrent ; il voyait, dans le flou de la distance, des corps et leurs muscles, des fruits dans les arbres et les étals, un insecte à l’envers d’une feuille et la grignotant. Il s’y tenait encore, aux aguets, sans pouvoir se mêler à l’agitation générale. Furent-ils des jours et des mois, des ans, ces moments d’adoration obligée ? Il contemplait une structure accomplie qui le privait à tout jamais de la jouissance. C’était donc cela : petit à petit, il se détachait de lui-même, de ses lieux, de ses gens en escaladant une échelle immatérielle. Il se rappelait encore son nom, son âge, son visage qu’il avait souvent vu dans un miroir, ses goûts et ses peurs. Bientôt, on le priverait de ce corps dont il percevait, tapie sous des flots impavides, la présence trop diffuse pour qu’il pût le rappeler afin de s’y réinsérer à loisir.

 La seconde sensation lui fit craindre que le maître des voyages ne posât des conditions implacables à ceux qu’il conviait.

 Tout venait et se raccrochait : il lançait dans l’espace des appels qui cherchaient la chair et les os, la substance et la matière elles-mêmes. Ce n’étaient plus des odeurs et des visions ; cela se composait de muscles et de sueurs, de traits de visages et de rides ; cela touchait ce qu’il avait été dans ce monde disparu : un homme dans la trentaine, talentueux et travailleur, prêt à combattre pour mieux vivre et être heureux. Le sort avait tranché : il mourut sans avoir été appelé, disparu dans la soudaineté d’un moment de distraction par la faute d’une femme qui, au lieu de conduire en regardant la route, avait tourné la tête vers l’enfant assis derrière, dans cette voiture qui percuta la sienne au milieu de cette campagne si belle, en un juillet doux et lumineux. Brusquement, il perdit pied, quitta sa matière forme et traversa un lieu étroit comme un couloir au bout duquel brillait une lumière trop forte. Il ne vit pas son corps brisé, ses os cassés, son cerveau réduit en bouillie informe et cet œil, le gauche, qui sortait de son orbite. Son évasion était une fuite puis elle fut le symbole de ses regrets. Il voulut s’attacher à ce magma informe de chairs pourrissantes qui l’avait contenu, au risque même de souffrir, d’être nourri par des sondes ou un fou, abandonné de tous. Il chat qui louche maykan alain gagnonse vit dans un hôpital, inconscient, le sourire aux lèvres d’être vivant, échappé de la mort et de la torpeur perpétuelle. Il soupçonna qu’il ne pouvait être ailleurs, qu’il ne devrait jamais mourir, éternellement lié à cette planète cruelle. Il souhaita ignorer toutes les notions sur l’au-delà et la divinité qu’on lui avait inculquées et qu’il avait si bien absorbées. Il trouva cruel que le corps, qui ramassait tout son être en une masse cohérente, puisse devenir ce réceptacle de pourriture : la création perdait son temps en ne le rendant pas imputrescible. Il refusait ce nid d’ouate où on l’avait relégué ; après tout, on l’y gardait contre son gré. Vue de là-haut, la terre, sa planète, était si belle, si emplie de toutes les délices, si gorgée de suc, qu’il trouvait regrettable de ne plus faire partie du banquet. La torpeur dans laquelle il nageait suintait d’ennui, il ne pouvait s’y faire et ne voulait pas s’y noyer. Pour la première fois, la vie lui apparut merveilleuse et unique propriété indivise de l’homme qu’il pouvait malaxer à sa guise. Mais il n’y était plus.

 FIN

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykanRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )

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La magie des mots, par Francesca Tremblay…

20 septembre 2014

Heart Lake

chat qui louche maykan alain gagnon

Crédit photo : Peter Browers

Enlacés dans notre sac de couchage, nus comme des vers, je n’avais senti la fraîcheur de la nuit que sur le bout de mon nez. L’aube naissait doucement, et les vagues sur la plage venaient s’échoir dans un souffle et puis repartaient en silence murmurer nos secrets. Nous avions passé la nuit à nous aimer et regarder les étoiles, parce que dans cette partie du monde retirée, les lumières étaient belles et naturelles.

J’enlevai la terre séchée sur ton épaule et caressai ta peau. Un sourire se dessina sur mes lèvres. Les souvenirs de la veille recréaient des images indécentes et mes joues s’empourprèrent. Cette brève incursion dans nos plaisirs nocturnes vint troubler mon flegme ; de mon bas-ventre envola une nuée de papillons bleus. Mon soupir se mêla à celui du vent.

Quand je sentais le vide s’ouvrir sous mes pieds, je prenais quelques jours de retraite et je venais ici, où j’avais passé les plus belles années de mon enfance. Les plus belles années de ma vie, tout court. Les souvenirs ont cette capacité de nous mener vers l’essentiel. Je revenais toujours à Heart Lake.

Un huard aux aguets observait un kayakiste au loin. L’homme avait cessé de pagayer, assis sur l’eau comme un sultan qui contemple son royaume, son éden. L’ioulement de l’oiseau fou s’entendit à des kilomètres à la ronde, et il disparut sous la surface. Ce rire distinctif faisait partie de mes évasions ultimes, au même titre que l’air frais qui me manquait tant. C’était ça, mon Eldorado.

Mon cœur allait se noyer. Il ne fonctionnerait bientôt plus. Le sang s’écoulait difficilement d’un ventricule. Faire l’amour était un risque. Me lever trop rapidement en était un aussi, et je pouvais défaillir à tout moment. Pourtant, hier, nous avions fait l’amour plusieurs fois, me foutant bien si j’y laissais ma peau. Je préférais cela à faire attention à tout. Mais mes mains tremblantes et mes pas vacillants, ce matin, me criaient que la fin approchait.

Les silhouettes des arbres en bordure du lac étiraient leurs branches recourbées au-dessus du grand vide humide, comme pour attraper au vol les oiseaux qui frôlaient de leurs pattes palmées la surface de ce miroir. Bientôt, la forêt allait s’éveiller complètement sous les voluptés du jour. Je ne voulais donc plus dormir. Tu étais mon phare dans la nuit, mais quand la nuit mourait, j’avais besoin d’une lumière plus vive. Je sortis de ton chaud giron et me levai. Tu ronchonnas quelque peu, sans ouvrir les yeux.

Pieds nus sur le sol de la forêt, mes pas résonnaient sur les brindilles des pins, comme si la terre dissimulait mille souterrains. J’atteignis enfin le sable, et l’immensité du monde me rattrapa. Il ne me restait que quelques mois de vie, peut-être quelques semaines selon ce que je savais, selon ce que le médecin m’avait dit. Je ne voulais pas d’un nouveau cœur. T’aimerait-il autant ? J’avais peur que non…

Le vide s’agrandissait toujours un peu plus et tu ne pourrais me donner ce que je désirais obtenir. Nous avions chevauché la nuit comme un voilier perdu dans une mer trop grande, s’agrippant à ses voiles déployées, déchirées par la tempête. Chaque vague de plaisir m’avait défiée, poignardé ce cœur affaibli. En m’éveillant, une idée m’était venue : je ne voulais pas mourir dans tes bras. Je ne voulais pas t’infliger ça.

Le ruisseau avait chanté toute la nuit. Cette infatigable mélodie au refrain apaisant avait réussi à endormir mes sombres réflexions. Nos souffles haletants et nos cris avaient alarmé cette forêt grouillante de petits animaux. Et ce matin, l’eau du ru courait gaiement pour se jeter à la rencontre d’une eau sage. Celle du lac. Discret, un chevreuil s’y abreuvait.

Tellement de vie autour de moi, et je me disais que je ne pourrais bientôt plus en profiter. Mon corps était meurtri, douleur persistante. L’eau du lac allait geler ces maux, comme le bassin de morphine dont j’avais besoin.

Ma toux fit fuir le couple de tamias qui se cachèrent dans la souche d’un arbre mort. Je sentais que je perdais prise sur ma vie. Tout me coulait entre les doigts. Tout se brisait autour de moi. Travail, amitiés, famille, amours. Même toi, tu n’étais plus le même. Tu restais par charité, par amour, par culpabilité ? J’avais compris cela, et ton regard avait changé. La pitié se déguisait encore sous le masque de la compassion, mais elle revêtirait bientôt ses grises loques, ce n’était qu’une question de temps. Je voulais que tu partes, mais je ne pouvais ne serait-ce que formuler les mots.

Le seul, qui semblait garder son calme et qui ne me traitait pas avec mansuétude, était ce lac entouré de montagnes immenses. Il se fichait bien de ce que j’avais et il me ramenait à l’essentiel. Nue, comme l’enfant qui naît, comme une Ève dans un jardin nouveau, je m’offris à lui.

Je voulais que l’eau m’engloutisse. Qu’elle me caresse et me rassure. Il fallut un moment à mes cuisses pour sentir enfin une chaleur dans cette eau froide. J’avançai encore. Puis, je m’arrêtai. Les vagues touchèrent mon sexe encore brûlant. Le choc cambra mes hanches et je lâchai un hoquet de surprise. Mon cœur s’affola, mais quelle sensation !

chat qui louche maykan alain gagnon

Crédit photo : Tobias Regell

Ce lac n’avait pas peur de me blesser ou que je perde le souffle. Il s’infiltrait dans les moindres fibres de mon être pour cajoler cette âme meurtrie. Je continuais d’avancer. L’eau monta jusqu’à mon ventre, puis ce fut au tour de mes seins. Il prenait ce que je lui donnais. Mon cœur battait à tout rompre, et non sans peine. Je pris une profonde inspiration.

Submergée, j’ouvris les yeux. Le vide sombre et tranquille. Seuls des halos blancs, autour de mes mains, devant moi, nageaient vers nulle part. J’étais en lui, ondoyant comme la sirène déchue que j’étais vers un trou sans fond. Le souffle me manqua. Trop loin, le chemin… Beaucoup trop loin. Mon cœur lâcha prise dans cette douce étreinte ; il céda enfin.

 Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnonEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

17 septembre 2014

 De la liberté de John Stuart Mill

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonSouhaitez-vous lire un essai qui bouleversera peut-être votre vision de l’homme, de l’individu, de l’individu dans ses relations avec ses semblables, de la société, de l’État ? Alors je ne saurais trop vous conseiller la lecture de De la liberté de John Stuart Mill.

Philosophe du XIXe siècle, Mill fut l’un des grands penseurs du libéralisme et un défenseur des libertés individuelles. Dans son livre, Mill nous met en garde contre une illusion, celle qui voudrait qu’en régime démocratique l’individu soit nécessairement libre.   La tyrannie de l’opinion majoritaire, aux yeux de ce penseur, n’est pas moins détestable que celle d’un despote. En effet, il n’y a pas que la loi qui peut violer les droits individuels (viols dont un gouvernement respectueux évidemment se garderait), mais également l’opinion réifiée en opinion commune, la rumeur et la désapprobation de la majorité, qui peuvent, comme l’histoire le prouve, mener ses victimes à la ruine. « Il faut aussi se protéger, écrit Mill, contre la tyrannie de l’opinion et du sentiment dominants, contre la tendance de la société à imposer, par d’autres moyens que les sanctions pénales, ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduite à ceux qui ne seraient pas de son avis. Il faut encore se protéger contre sa tendance à entraver le développement – sinon à empêcher la formation – de toute individualité qui ne serait pas en harmonie avec ses mœurs et à façonner tous les caractères sur un modèle préétabli. » Mais où pouvons-nous tracer la « limite à l’ingérence légitime de l’opinion collective dans l’indépendance individuelle ? » Puisque la société apporte sa protection, son soutien à l’individu, sans doute a-t-elle quelque droit de regard sur sa conduite ? Dès son chapitre introductif, Mill énonce clairement quel principe doit nous guider : « Ce principe, écrit-il, veut que les hommes ne soient autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d’action de quiconque que pour assurer leur propre protection. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. »

Mais d’où vient, vous demandez-vous peut-être, cette adhésion de Mill à une si vaste liberté de l’individu ? Mill, dois-je ici préciser, était utilitariste. En effet, il nous dit lui-même : « Je considère l’utilité comme le critère absolu en éthique ; mais ici l’utilité doit être prise dans son sens le plus large : se fonder sur les intérêts permanents de l’homme en tant qu’être susceptible de progrès. » Or, pour le lecteur attentif de Mill, il apparaîtra évident que la liberté de pensée et de discussion et que le libre développement d’individualités diverses est justement dans l’intérêt de l’homme « en tant qu’être susceptible de progrès » et, par extension, de la société, voire de l’État. En effet, tous, nous sommes essentiellement faillibles ; c’est pourquoi la libre discussion nous est nécessaire, à nous, les êtres humains, pour nous approcher de la vérité. Nous devons toujours avoir à l’esprit que l’opinion que nous serions tentés de réduire au silence peut très bien être vraie ou, à tout le moins, partiellement vraie. En outre, même si notre opinion devait se révéler absolument vraie, nous ne pouvons que bénéficier d’une saine opposition de ceux qui professent des opinions adverses. En effet, toute doctrine qui n’est pas combattue se transforme en un ensemble de dogmes stériles qui risque de perdre jusqu’à son sens dans l’esprit de ses adeptes.

Ceux qui ont accepté les principes déjà mentionnés devront convenir, s’ils veulent être logiques, que le droit à sa propre individualité, c’est-à-dire le droit d’être celui que l’on souhaite sans subir de pressions adverses et liberticides de la part du groupe, est pour l’ensemble des hommes de la plus haute utilité. On ne peut que reconnaître que cette diversité des vues que souhaite Mill suppose une autre forme de diversité, soit cellechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon des hommes et des femmes qui composent le groupe. La tentation est toujours grande de faire taire les originaux, mais nous devons nous rappeler que les innovations heureuses sont généralement leur fait. Par ailleurs, Mill dit encore bien d’autres choses sur l’individualité qui me semblent essentielles, mais j’en retiendrai deux qui me sont particulièrement intéressantes. Il y a d’abord la question de la coutume. Même si dans une société donnée la coutume, c’est-à-dire un ensemble d’usages et d’opinions propres à une culture, devait se révéler excellente, on ne doit jamais forcer l’individu à l’accepter sans examen. En effet, se conformer uniquement à la coutume ne nous amène pas à développer ces qualités qui sont le propre de l’être humain. Comme l’écrit Mill : « Les facultés humaines de la perception, du jugement, du discernement, de l’activité intellectuelle, et même la préférence morale, ne s’exercent qu’en faisant des choix. » Enfin, Mill énonce, dans son traité, une pensée capitale que tous les décideurs devraient avoir présente à l’esprit : « La nature humaine n’est pas une machine qui se construit d’après un modèle et qui se programme pour faire exactement le travail qu’on lui prescrit, c’est un arbre qui doit croître et se développer de tous les côtés, selon la tendance des forces intérieures qui en font un être vivant. » En somme, Mill, logique jusqu’au bout, cherche toujours le plus utile puisque le développement de l’individualité n’est pas seulement utile à l’individu lui-même, mais également au groupe – et c’est pourquoi il conclut son essai par une idée que tout véritable libéral devrait inscrire en son âme : « La valeur d’un État, à la longue, c’est la valeur des individus qui le composent… »

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Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : John Stuart Mill, De la liberté, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1990.

Frédéric Gagnon

 

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnonFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

 


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

16 septembre 2014

 Le vieil homme et l’enfant

Chat Qui Louche maykan alain gagnon

 Je vais vous raconter l’histoire d’un homme en quête de liberté qui est mort là où il avait choisi de finir ses jours, dans la forêt de ses ancêtres, au nord du cinquantième parallèle.

 Fier représentant du peuple montagnais du Lac Saint-Jean, cet Amérindien gardait en mémoire de profondes valeurs humaines et un respect inconditionnel pour la nature.

 Le sang qui lui coulait dans ses veines était écarlate : couleur de la passion… mâtinée de courage et d’une certaine timidité.

 Si son cœur pouvait me parler aujourd’hui, il me présenterait sans doute des cicatrices laissées par les abus de certains Blancs qui l’ont jugé à tort. Il fut traité à répétition de primitif et de paresseux. Gardant le silence, il encaissait les frustrations. Si ces gens là sont toujours vivants, je souhaite qu’ils comprennent que vivre en harmonie, c’est vivre heureux.

 Les Amérindiens pratiquaient différentes activités selon les saisons. L’hiver, les Montagnais de l’époque se dispersaient en petits groupes et partaient à la chasse. Notre vieil homme, dans son jeune temps, y participait année après année.

 C’est avec peine et misère qu’ils trappaient dans des conditions climatiques extrêmes, dormaient dehors et devaient être innovateurs pour survivre. Mon vieil ami était loin d’être lâche… Et plusieurs ont profités de ses compétences de guide et de chasseur.

 Le long voyage qui séparait les époux ne les empêchait pas de se rêver, rendant les retrouvailles des plus attendues.

 Le printemps venu, les canots d’écorces de bouleau apparaissaient sur la ligne d’horizon, au large du lac Saint-Jean. Ils étaient dirigés par les maitres trappeurs qui avironnaient avec puissance. Le panorama évoquait calme et beauté. À la vue de leur cargaison, on devinait la joie qui les habitait. Des fourrures de toutes sortes couvraient le fond de l’embarcation : martres, loutres, visons, castors, rats musqué, belettes, pécans, loups, renards et lynx.

 Comme la plupart des Montagnais, le vieil Amérindien, avait appris à vivre sur une réserve, il s’était adapté à l’enseignement des missionnaires et était devenu catholique. Ainsi s’écoulait le temps…

 Les années passèrent, l’homme comprit qu’il s’avançait vers le seuil de la mort. Il s’endormait de plus en plus, suivant en cela le rythme de la forêt qui prenait les couleurs de l’automne. Avec courage, il demanda à ses proches d’être conduit en hydravion et laissé seul à son camp, situé sur son ancien territoire de chasse. C’est à travers les eaux limpides de son lac et dans le souffle du vent qu’il voyait Dieu.

 Il prit soin d’accrocher ses mocassins à la branche d’une épinette noire pour qu’on se souvienne de lui. Enfin libre, il ferma les yeux, à jamais bordé par les couvertures de laine que sa femme avait tissées. Son corps fut retrouvé le printemps suivant.

 Le sang du défunt coule dans les veines de l’enfant que j’ai peint. Celui-ci connaît l’histoire de son arrière grand-père, il marche dans ses traces. Malgré le fait qu’il s’inquiète de son avenir, le petit Amérindien souhaite battre de nouveaux sentiers. Ce matin là, j’aurais aimé peindre un enfant tout sourire et sans crainte.

 Virginie Tanguay

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estchat qui louche maykan alain gagnon près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cioran et la musique : Abécédaire…(37)

16 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Musique — Au sujet de la musique, Cioran, ce vieux magicien, ce vieux saint sans-dieu, vient nous illuminer, nous mettre en relation avec ce quechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon nous avons de plus cher en nous par ce télescopage esthétique :

Nous portons en nous toute la musique : elle gît dans les couches profondes du souvenir.  Tout ce qui est musical est affaire de réminiscence.  Du temps où nous n’avions pas de nom, nous avons dû tout entendre.

Une fois de plus cet athée, ami des saints, nous place au diapason de la grâce.

Après ce passage, donc, rangeons tout travail.  Pratiquons l’otium pour le reste du jour.  Cette façon intelligente de ne rien faire d’utile, qui vaut bien des révolutions politiques pour décaver les États.  Au programme, Wagner, Hildegarde Bingen et Satie.


Modernité et postmodernité : Abécédaire…(32)

15 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Modernité et postmodernité — L’homme pour qui son dernier jour sera le dernier jour du monde, ne peut qu’être rongé jusqu’à l’os par le désespoir, l’impatience chat qui louche maykan alain gagnonet l’envie.  C’est à cela, au fond, que se résume le paysage philosophique des penseurs du Monde Fini.

Mondanités littéraires — Rien de plus insidieux que ces activités littéraires ou paralittéraires pour bousiller une œuvre.

Si un écrivain perd son temps à bambocher ou à jouer aux échecs, la culpabilité l’aiguillonnera un jour ou l’autre ; il aura au moins la tentation de retourner au clavier.  Mais s’il se gaspille à organiser un avenir meilleur pour les écrivains de Terre-Québec, s’il se dépense en salons, colloques, comitose et cinq-à-sept, il aura l’impression erronée d’être utile à une cause.  Victime de l’illusion altruiste et sociale, il se prendra dans un réseau d’obligations que personne ne lui aura jamais imposées, qu’il se sera inventées.  Il en oubliera sa raison d’être profonde et première, le pourquoi de sa venue à l’écriture jadis, ces pulsions irrépressibles qui le poussaient vers sa table de travail.  Un jour, croira-t-il, il mettra fin à tout ça, se reprendra en main, poursuivra sa quête…  Mais, pendant ces heures de bavardage et de maquignonnage, le temps passe : le talent ne pardonne pas l’abandon – jaloux, il se lasse.  Et la reprise de la plume ou du clavier deviendra de plus en plus difficile.

 

chat qui louche maykan alain gagnon

Camberoque, Soir équivoque d’automne

 

Lorsque le malade mondain est un auteur qui a fait ses preuves (sève, style et originalité), nous assistons au désolant spectacle d’une perte irremplaçable.  Les voix des créateurs sont uniques.  Elles ne sont pas interchangeables.  L’une ne pourra jamais remplacer l’autre.

Si l’on étouffe une voix, elle manquera à jamais à tout ce qui aurait pu être chanté.

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Un conte remis à neuf de Marjolaine Bouchard…

13 septembre 2014

(Pendant les saturnales, carnavals et fêtes de fin d’année, on se permettait de l’irrespect envers les autorités.  C’est dans cet esprit que nous présentons ce conte qui pétille comme un bon vin mousseux.  Joyeux Noël et Bonne Année à nos lecteurs et aux autres. Alain G. — déc. 2010)

L’art et les rats

Depuis quelque temps, de grands paquebots blancs accostaient au port d’escale, battant fanions étrangers, amenant des touristes aux poches chat qui louche maykan alain gagnonsonnantes. Mais ce bateau-là, au drapeau bariolé, provenait d’un pays inconnu. Pendant la nuit, sa cargaison fantôme s’éparpilla dans la ville : les rats s’étaient introduits dans les égouts, la canalisation d’eau de pluie, tous les réseaux souterrains. Peu à peu, l’après-midi, on pouvait même en apercevoir qui gambadaient le long des rives de la baie où jouaient les enfants. Très vite, ceux-ci apprivoisèrent les petites bêtes qui, intelligentes et enjouées, se prêtaient volontiers aux fantaisies des jeunes. Qui aurait pu deviner alors que les rats étaient porteurs d’un bacille très contagieux, affectant le cerveau droit?

Quelques jours plus tard, tous les enfants de la ville furent atteints d’un mal étrange qui modifiait net leur comportement. Ils partaient en groupe, deux à deux ou en solitaires dans les cafés où ils ne buvaient rien, sur les quais où ils n’achetaient pas, vers la montagne où ils n’avaient pas le goût de coca ou encore, aux halls où ils ne mangeaient pas. Non. Ils s’installaient, soit penchés en clé de fa sur un feuillet, soit droits comme un i devant un lutrin. Ils dessinaient, peignaient, écrivaient, composaient, chantaient et dansaient.

Craignant que sa ville, un modèle de salubrité et de blancheur, ne soit entachée de barbouillages, de scribouillages et de piètre jazz, le maire tint conseil : il fallait éradiquer la source du problème. Et comme on ne pouvait pas éliminer ces jeunes Danis, ces Portal en herbe et ces naïfs Villeneuve de l’avenir, on devait se débarrasser des rats. Sinon, le mal risquait de se propager à toute la région. Le premier magistrat avait un vague souvenir d’un récit que lui avait lu sa mère, au cours de son enfance, où un exterminateur avait réussi, grâce à un simple pipeau, à nettoyer toute une ville des rats qui la menaçaient. Il se souvenait par contre que le maire de l’histoire, homme sans parole, n’avait pas voulu payer le joueur de flûte et, pour se venger, le meneur de rats avait, pendant la nuit, joué une mélodie ensorcelant tous les enfants de la ville avec qui il était parti.

Notre maire voulait à tout prix éviter pareille catastrophe et se promit de payer grassement celui qui débarrasserait la ville des rongeurs malfaisants. L’affaire lui sembla simple et il annonça un appel d’offres. Bien des citadins tentèrent leur chance avec toutes sortes d’appeaux, de sons, de cris. En vain. Les rats cabriolaient de plus en plus nombreux dans les rues.

chat qui louche maykan alain gagnonAu bout d’un temps, la maladie présenta un nouveau symptôme qui déconcerta la population : les contaminés du cerveau droit n’avaient plus qu’une seule envie : partir ailleurs, loin. Comme une hémorragie, les enfants quittaient la ville. Le maire ne comprenait pas : il était prêt à payer grassement celui qui dératiserait, mais, à l’inverse du conte de son enfance, les rats s’incrustaient alors que les enfants déguerpissaient. L’argent ne réglait donc pas tout?

On avait beau tenter de convaincre les malades de rester, faisant valoir que la ville offrait tous les services, que les rues étaient bien entretenues, que les bordures de la Principale étaient de granit sans fissure, que les trottoirs du centre-ville étaient faits de solides pavées. Rien n’y faisait.

« Vous ne trouverez pas moins cher ailleurs en taxes municipales! » clamait le maire.

Non, les enfants n’entendaient rien à ce discours.

« Et les vastes centres commerciaux, et les sentiers de motoneige, et les Roi du burger et King de la Pizza? N’est-ce pas suffisant pour votre confort? »

Non de non, les enfants partaient avec leurs lutrins, plumes et pinceaux, leurs cahiers et leur musique.

La ville était redevenue bien propre : plus de vives couleurs sur les murs, plus de musique sur le quai. Le béton ne chantait pas, plus personne ne dansait sur l’asphalte neuve, les édifices n’avaient rien à raconter.

L’hiver venu, pas une note, pas un rire, pas un poème ne flottait sur les toits. Le soir, dans les rues droites, on n’entendait plus que le frottement de pas traînants des habitants du troisième et quatrième âge, aigris comme de vieux lutins. Ils marchaient deux à deux, précautionneusement, regardant par terre, se tenant le bras. D’autres allaient seuls, une canne à la main, le visage éteint. Cheveux gris, cheveux blancs, noirs vêtements, ils allaient en silence vers un triste Noël.

Alors, Léon, le plus pauvre des fermiers, abandonné lui aussi de ses enfants, eut une idée. Il avait gardé une flûte à bec du temps de son école primaire. Il tenterait sa chance.

Le soir de Noël, on fut surpris de voir, sur le boulevard qui mène loin de la ville, Léon qui gambadait en jouant à la flûte des airs anciens. Se souvenant du plaisir que procure la musique, il eut un de ses rares sourires. Derrière lui suivait un cortège : le maire et tous ses marguilliers.

Marjolaine Bouchard : notice biographique

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Un dessin d’Émilie Jean

Marjolaine Bouchard est née à La Baie en 1958.   Toute petite, lorsqu’on lui posait la question « Que feras-tu quand tu seras grande? », elle répondait : « une écriveuse de livres ».  Son rêve d’enfance se concrétise en 1996 alors que son premier roman remporte le prix littéraire de la Plume saguenéenne et est publié aux Éditions JCL (Entre l’arbre et le roc, 1997). Il sera suivi de quatre autres romans :Délire virtuel (JCL, 1998) La Marquise de poussière, Le Cheval du Nord (JCL, 1999) et Circée l’enchanteresse (JCL, 2000). En 2007, elle publie son sixième roman pour la jeunesse : Le Jeu de la mouche et du hasard (HMH Hurtubise) qui remporte le prix de l’AQPF et de l’ANEL en 2008. Elle contribue au collectif Un Lac, Un Fjord, Un Fleuve (recueil de nouvelles) depuis 1999 et participe activement à des rencontres dans les écoles primaires et secondaires ainsi qu’à titre de conférencière dans les bibliothèques publiques et à l’université.  Elle a participé à de nombreux festivals littéraires et événements culturels à travers le Québec. Elle est membre de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie-Côte-Nord (APES-CN) et de l’Union des écrivains du Québec (UNEQ).


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