Post mortem, une nouvelle de Richard Desgagné…

12 octobre 2014

 Post mortem…

La première sensation fut très agréable :

Il n’avait qu’à se laisser bercer par la musique ineffable des anges.

 Il sentait son corps qui lui collait à ce quelque chose qui s’appelait, jadis, l’âme et auquel il ne s’était jamaischat qui louche maykan alain gagnon attaché, faute d’assurance. Il avait traversé le couloir de lumière avec sa masse lourde et encombrante dont il fut débarrassé soudainement, comme si on lui enlevait les chairs sur les os, sans prévenir et sans anesthésie. La douleur fut intolérable. Il cria à se fendre de toutes parts, mais nul écho ne fit franchir à ses plaintes la porte du silence. Après cette seconde mort, il entendit une sérénade de vent, autour de lui et en dedans, qui se métamorphosait en palette de couleurs quand le souvenir de ce qu’il fut revenait se coller à lui : le passé était un arc-en-ciel éphémère. S’il oubliait, il redevenait cette boîte à musique ouverte sur tous ses côtés. Il avait l’impression qu’il pouvait s’étendre sur l’entière couverture du lieu qu’il habitait dorénavant quoiqu’il ne fût pas sûr de se situer quelque part, tant l’espace était élastique et le temps ignoré. Pourquoi avait-il cette conviction de devoir vivre désormais dans cette lumière réverbérante ? Il n’avait plus connaissance de l’obscurité, il en avait seulement la nostalgie et il savait de quoi elle se composait : de l’ignorance, de la peur, du soupçon. Il percevait clairement l’instant qui contenait, en même temps que sa brièveté, tous les autres instants, sans fin. Rien n’entravait une respiration qui n’était plus soumise à son pouvoir restreint : il pouvait se dilater, se retenir et repousser au plus loin cet air qui n’est plus rien. Il attendait. Qui pouvait venir et l’amener ailleurs, plus loin, plus haut, quelque part, endroit définitif et assuré ? Il était seul et il sentait des présences faites d’une seule : son indivise dualité ne courait plus le monde. Elle s’était assoupie quoiqu’elle voulait revivre sans le corps devenu impossible. Des odeurs montaient d’aussi loin que les confins du monde qu’il aima et dont il avait abandonné les rives trop rapidement ; il entendait les bruits de là-bas, même les moteurs des voitures qui roulaient, les pas sur les trottoirs mouillés, la décharge d’un torrent ; il voyait, dans le flou de la distance, des corps et leurs muscles, des fruits dans les arbres et les étals, un insecte à l’envers d’une feuille et la grignotant. Il s’y tenait encore, aux aguets, sans pouvoir se mêler à l’agitation générale. Furent-ils des jours et des mois, des ans, ces moments d’adoration obligée ? Il contemplait une structure accomplie qui le privait à tout jamais de la jouissance. C’était donc cela : petit à petit, il se détachait de lui-même, de ses lieux, de ses gens en escaladant une échelle immatérielle. Il se rappelait encore son nom, son âge, son visage qu’il avait souvent vu dans un miroir, ses goûts et ses peurs. Bientôt, on le priverait de ce corps dont il percevait, tapie sous des flots impavides, la présence trop diffuse pour qu’il pût le rappeler afin de s’y réinsérer à loisir.

 La seconde sensation lui fit craindre que le maître des voyages ne posât des conditions implacables à ceux qu’il conviait.

 Tout venait et se raccrochait : il lançait dans l’espace des appels qui cherchaient la chair et les os, la substance et la matière elles-mêmes. Ce n’étaient plus des odeurs et des visions ; cela se composait de muscles et de sueurs, de traits de visages et de rides ; cela touchait ce qu’il avait été dans ce monde disparu : un homme dans la trentaine, talentueux et travailleur, prêt à combattre pour mieux vivre et être heureux. Le sort avait tranché : il mourut sans avoir été appelé, disparu dans la soudaineté d’un moment de distraction par la faute d’une femme qui, au lieu de conduire en regardant la route, avait tourné la tête vers l’enfant assis derrière, dans cette voiture qui percuta la sienne au milieu de cette campagne si belle, en un juillet doux et lumineux. Brusquement, il perdit pied, quitta sa matière forme et traversa un lieu étroit comme un couloir au bout duquel brillait une lumière trop forte. Il ne vit pas son corps brisé, ses os cassés, son cerveau réduit en bouillie informe et cet œil, le gauche, qui sortait de son orbite. Son évasion était une fuite puis elle fut le symbole de ses regrets. Il voulut s’attacher à ce magma informe de chairs pourrissantes qui l’avait contenu, au risque même de souffrir, d’être nourri par des sondes ou un fou, abandonné de tous. Il chat qui louche maykan alain gagnonse vit dans un hôpital, inconscient, le sourire aux lèvres d’être vivant, échappé de la mort et de la torpeur perpétuelle. Il soupçonna qu’il ne pouvait être ailleurs, qu’il ne devrait jamais mourir, éternellement lié à cette planète cruelle. Il souhaita ignorer toutes les notions sur l’au-delà et la divinité qu’on lui avait inculquées et qu’il avait si bien absorbées. Il trouva cruel que le corps, qui ramassait tout son être en une masse cohérente, puisse devenir ce réceptacle de pourriture : la création perdait son temps en ne le rendant pas imputrescible. Il refusait ce nid d’ouate où on l’avait relégué ; après tout, on l’y gardait contre son gré. Vue de là-haut, la terre, sa planète, était si belle, si emplie de toutes les délices, si gorgée de suc, qu’il trouvait regrettable de ne plus faire partie du banquet. La torpeur dans laquelle il nageait suintait d’ennui, il ne pouvait s’y faire et ne voulait pas s’y noyer. Pour la première fois, la vie lui apparut merveilleuse et unique propriété indivise de l’homme qu’il pouvait malaxer à sa guise. Mais il n’y était plus.

 FIN

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykanRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

20 septembre 2014

Heart Lake

chat qui louche maykan alain gagnon

Crédit photo : Peter Browers

Enlacés dans notre sac de couchage, nus comme des vers, je n’avais senti la fraîcheur de la nuit que sur le bout de mon nez. L’aube naissait doucement, et les vagues sur la plage venaient s’échoir dans un souffle et puis repartaient en silence murmurer nos secrets. Nous avions passé la nuit à nous aimer et regarder les étoiles, parce que dans cette partie du monde retirée, les lumières étaient belles et naturelles.

J’enlevai la terre séchée sur ton épaule et caressai ta peau. Un sourire se dessina sur mes lèvres. Les souvenirs de la veille recréaient des images indécentes et mes joues s’empourprèrent. Cette brève incursion dans nos plaisirs nocturnes vint troubler mon flegme ; de mon bas-ventre envola une nuée de papillons bleus. Mon soupir se mêla à celui du vent.

Quand je sentais le vide s’ouvrir sous mes pieds, je prenais quelques jours de retraite et je venais ici, où j’avais passé les plus belles années de mon enfance. Les plus belles années de ma vie, tout court. Les souvenirs ont cette capacité de nous mener vers l’essentiel. Je revenais toujours à Heart Lake.

Un huard aux aguets observait un kayakiste au loin. L’homme avait cessé de pagayer, assis sur l’eau comme un sultan qui contemple son royaume, son éden. L’ioulement de l’oiseau fou s’entendit à des kilomètres à la ronde, et il disparut sous la surface. Ce rire distinctif faisait partie de mes évasions ultimes, au même titre que l’air frais qui me manquait tant. C’était ça, mon Eldorado.

Mon cœur allait se noyer. Il ne fonctionnerait bientôt plus. Le sang s’écoulait difficilement d’un ventricule. Faire l’amour était un risque. Me lever trop rapidement en était un aussi, et je pouvais défaillir à tout moment. Pourtant, hier, nous avions fait l’amour plusieurs fois, me foutant bien si j’y laissais ma peau. Je préférais cela à faire attention à tout. Mais mes mains tremblantes et mes pas vacillants, ce matin, me criaient que la fin approchait.

Les silhouettes des arbres en bordure du lac étiraient leurs branches recourbées au-dessus du grand vide humide, comme pour attraper au vol les oiseaux qui frôlaient de leurs pattes palmées la surface de ce miroir. Bientôt, la forêt allait s’éveiller complètement sous les voluptés du jour. Je ne voulais donc plus dormir. Tu étais mon phare dans la nuit, mais quand la nuit mourait, j’avais besoin d’une lumière plus vive. Je sortis de ton chaud giron et me levai. Tu ronchonnas quelque peu, sans ouvrir les yeux.

Pieds nus sur le sol de la forêt, mes pas résonnaient sur les brindilles des pins, comme si la terre dissimulait mille souterrains. J’atteignis enfin le sable, et l’immensité du monde me rattrapa. Il ne me restait que quelques mois de vie, peut-être quelques semaines selon ce que je savais, selon ce que le médecin m’avait dit. Je ne voulais pas d’un nouveau cœur. T’aimerait-il autant ? J’avais peur que non…

Le vide s’agrandissait toujours un peu plus et tu ne pourrais me donner ce que je désirais obtenir. Nous avions chevauché la nuit comme un voilier perdu dans une mer trop grande, s’agrippant à ses voiles déployées, déchirées par la tempête. Chaque vague de plaisir m’avait défiée, poignardé ce cœur affaibli. En m’éveillant, une idée m’était venue : je ne voulais pas mourir dans tes bras. Je ne voulais pas t’infliger ça.

Le ruisseau avait chanté toute la nuit. Cette infatigable mélodie au refrain apaisant avait réussi à endormir mes sombres réflexions. Nos souffles haletants et nos cris avaient alarmé cette forêt grouillante de petits animaux. Et ce matin, l’eau du ru courait gaiement pour se jeter à la rencontre d’une eau sage. Celle du lac. Discret, un chevreuil s’y abreuvait.

Tellement de vie autour de moi, et je me disais que je ne pourrais bientôt plus en profiter. Mon corps était meurtri, douleur persistante. L’eau du lac allait geler ces maux, comme le bassin de morphine dont j’avais besoin.

Ma toux fit fuir le couple de tamias qui se cachèrent dans la souche d’un arbre mort. Je sentais que je perdais prise sur ma vie. Tout me coulait entre les doigts. Tout se brisait autour de moi. Travail, amitiés, famille, amours. Même toi, tu n’étais plus le même. Tu restais par charité, par amour, par culpabilité ? J’avais compris cela, et ton regard avait changé. La pitié se déguisait encore sous le masque de la compassion, mais elle revêtirait bientôt ses grises loques, ce n’était qu’une question de temps. Je voulais que tu partes, mais je ne pouvais ne serait-ce que formuler les mots.

Le seul, qui semblait garder son calme et qui ne me traitait pas avec mansuétude, était ce lac entouré de montagnes immenses. Il se fichait bien de ce que j’avais et il me ramenait à l’essentiel. Nue, comme l’enfant qui naît, comme une Ève dans un jardin nouveau, je m’offris à lui.

Je voulais que l’eau m’engloutisse. Qu’elle me caresse et me rassure. Il fallut un moment à mes cuisses pour sentir enfin une chaleur dans cette eau froide. J’avançai encore. Puis, je m’arrêtai. Les vagues touchèrent mon sexe encore brûlant. Le choc cambra mes hanches et je lâchai un hoquet de surprise. Mon cœur s’affola, mais quelle sensation !

chat qui louche maykan alain gagnon

Crédit photo : Tobias Regell

Ce lac n’avait pas peur de me blesser ou que je perde le souffle. Il s’infiltrait dans les moindres fibres de mon être pour cajoler cette âme meurtrie. Je continuais d’avancer. L’eau monta jusqu’à mon ventre, puis ce fut au tour de mes seins. Il prenait ce que je lui donnais. Mon cœur battait à tout rompre, et non sans peine. Je pris une profonde inspiration.

Submergée, j’ouvris les yeux. Le vide sombre et tranquille. Seuls des halos blancs, autour de mes mains, devant moi, nageaient vers nulle part. J’étais en lui, ondoyant comme la sirène déchue que j’étais vers un trou sans fond. Le souffle me manqua. Trop loin, le chemin… Beaucoup trop loin. Mon cœur lâcha prise dans cette douce étreinte ; il céda enfin.

 Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnonEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

17 septembre 2014

 De la liberté de John Stuart Mill

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonSouhaitez-vous lire un essai qui bouleversera peut-être votre vision de l’homme, de l’individu, de l’individu dans ses relations avec ses semblables, de la société, de l’État ? Alors je ne saurais trop vous conseiller la lecture de De la liberté de John Stuart Mill.

Philosophe du XIXe siècle, Mill fut l’un des grands penseurs du libéralisme et un défenseur des libertés individuelles. Dans son livre, Mill nous met en garde contre une illusion, celle qui voudrait qu’en régime démocratique l’individu soit nécessairement libre.   La tyrannie de l’opinion majoritaire, aux yeux de ce penseur, n’est pas moins détestable que celle d’un despote. En effet, il n’y a pas que la loi qui peut violer les droits individuels (viols dont un gouvernement respectueux évidemment se garderait), mais également l’opinion réifiée en opinion commune, la rumeur et la désapprobation de la majorité, qui peuvent, comme l’histoire le prouve, mener ses victimes à la ruine. « Il faut aussi se protéger, écrit Mill, contre la tyrannie de l’opinion et du sentiment dominants, contre la tendance de la société à imposer, par d’autres moyens que les sanctions pénales, ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduite à ceux qui ne seraient pas de son avis. Il faut encore se protéger contre sa tendance à entraver le développement – sinon à empêcher la formation – de toute individualité qui ne serait pas en harmonie avec ses mœurs et à façonner tous les caractères sur un modèle préétabli. » Mais où pouvons-nous tracer la « limite à l’ingérence légitime de l’opinion collective dans l’indépendance individuelle ? » Puisque la société apporte sa protection, son soutien à l’individu, sans doute a-t-elle quelque droit de regard sur sa conduite ? Dès son chapitre introductif, Mill énonce clairement quel principe doit nous guider : « Ce principe, écrit-il, veut que les hommes ne soient autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d’action de quiconque que pour assurer leur propre protection. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. »

Mais d’où vient, vous demandez-vous peut-être, cette adhésion de Mill à une si vaste liberté de l’individu ? Mill, dois-je ici préciser, était utilitariste. En effet, il nous dit lui-même : « Je considère l’utilité comme le critère absolu en éthique ; mais ici l’utilité doit être prise dans son sens le plus large : se fonder sur les intérêts permanents de l’homme en tant qu’être susceptible de progrès. » Or, pour le lecteur attentif de Mill, il apparaîtra évident que la liberté de pensée et de discussion et que le libre développement d’individualités diverses est justement dans l’intérêt de l’homme « en tant qu’être susceptible de progrès » et, par extension, de la société, voire de l’État. En effet, tous, nous sommes essentiellement faillibles ; c’est pourquoi la libre discussion nous est nécessaire, à nous, les êtres humains, pour nous approcher de la vérité. Nous devons toujours avoir à l’esprit que l’opinion que nous serions tentés de réduire au silence peut très bien être vraie ou, à tout le moins, partiellement vraie. En outre, même si notre opinion devait se révéler absolument vraie, nous ne pouvons que bénéficier d’une saine opposition de ceux qui professent des opinions adverses. En effet, toute doctrine qui n’est pas combattue se transforme en un ensemble de dogmes stériles qui risque de perdre jusqu’à son sens dans l’esprit de ses adeptes.

Ceux qui ont accepté les principes déjà mentionnés devront convenir, s’ils veulent être logiques, que le droit à sa propre individualité, c’est-à-dire le droit d’être celui que l’on souhaite sans subir de pressions adverses et liberticides de la part du groupe, est pour l’ensemble des hommes de la plus haute utilité. On ne peut que reconnaître que cette diversité des vues que souhaite Mill suppose une autre forme de diversité, soit cellechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon des hommes et des femmes qui composent le groupe. La tentation est toujours grande de faire taire les originaux, mais nous devons nous rappeler que les innovations heureuses sont généralement leur fait. Par ailleurs, Mill dit encore bien d’autres choses sur l’individualité qui me semblent essentielles, mais j’en retiendrai deux qui me sont particulièrement intéressantes. Il y a d’abord la question de la coutume. Même si dans une société donnée la coutume, c’est-à-dire un ensemble d’usages et d’opinions propres à une culture, devait se révéler excellente, on ne doit jamais forcer l’individu à l’accepter sans examen. En effet, se conformer uniquement à la coutume ne nous amène pas à développer ces qualités qui sont le propre de l’être humain. Comme l’écrit Mill : « Les facultés humaines de la perception, du jugement, du discernement, de l’activité intellectuelle, et même la préférence morale, ne s’exercent qu’en faisant des choix. » Enfin, Mill énonce, dans son traité, une pensée capitale que tous les décideurs devraient avoir présente à l’esprit : « La nature humaine n’est pas une machine qui se construit d’après un modèle et qui se programme pour faire exactement le travail qu’on lui prescrit, c’est un arbre qui doit croître et se développer de tous les côtés, selon la tendance des forces intérieures qui en font un être vivant. » En somme, Mill, logique jusqu’au bout, cherche toujours le plus utile puisque le développement de l’individualité n’est pas seulement utile à l’individu lui-même, mais également au groupe – et c’est pourquoi il conclut son essai par une idée que tout véritable libéral devrait inscrire en son âme : « La valeur d’un État, à la longue, c’est la valeur des individus qui le composent… »

**

Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : John Stuart Mill, De la liberté, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1990.

Frédéric Gagnon

 

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnonFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

 


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

16 septembre 2014

 Le vieil homme et l’enfant

Chat Qui Louche maykan alain gagnon

 Je vais vous raconter l’histoire d’un homme en quête de liberté qui est mort là où il avait choisi de finir ses jours, dans la forêt de ses ancêtres, au nord du cinquantième parallèle.

 Fier représentant du peuple montagnais du Lac Saint-Jean, cet Amérindien gardait en mémoire de profondes valeurs humaines et un respect inconditionnel pour la nature.

 Le sang qui lui coulait dans ses veines était écarlate : couleur de la passion… mâtinée de courage et d’une certaine timidité.

 Si son cœur pouvait me parler aujourd’hui, il me présenterait sans doute des cicatrices laissées par les abus de certains Blancs qui l’ont jugé à tort. Il fut traité à répétition de primitif et de paresseux. Gardant le silence, il encaissait les frustrations. Si ces gens là sont toujours vivants, je souhaite qu’ils comprennent que vivre en harmonie, c’est vivre heureux.

 Les Amérindiens pratiquaient différentes activités selon les saisons. L’hiver, les Montagnais de l’époque se dispersaient en petits groupes et partaient à la chasse. Notre vieil homme, dans son jeune temps, y participait année après année.

 C’est avec peine et misère qu’ils trappaient dans des conditions climatiques extrêmes, dormaient dehors et devaient être innovateurs pour survivre. Mon vieil ami était loin d’être lâche… Et plusieurs ont profités de ses compétences de guide et de chasseur.

 Le long voyage qui séparait les époux ne les empêchait pas de se rêver, rendant les retrouvailles des plus attendues.

 Le printemps venu, les canots d’écorces de bouleau apparaissaient sur la ligne d’horizon, au large du lac Saint-Jean. Ils étaient dirigés par les maitres trappeurs qui avironnaient avec puissance. Le panorama évoquait calme et beauté. À la vue de leur cargaison, on devinait la joie qui les habitait. Des fourrures de toutes sortes couvraient le fond de l’embarcation : martres, loutres, visons, castors, rats musqué, belettes, pécans, loups, renards et lynx.

 Comme la plupart des Montagnais, le vieil Amérindien, avait appris à vivre sur une réserve, il s’était adapté à l’enseignement des missionnaires et était devenu catholique. Ainsi s’écoulait le temps…

 Les années passèrent, l’homme comprit qu’il s’avançait vers le seuil de la mort. Il s’endormait de plus en plus, suivant en cela le rythme de la forêt qui prenait les couleurs de l’automne. Avec courage, il demanda à ses proches d’être conduit en hydravion et laissé seul à son camp, situé sur son ancien territoire de chasse. C’est à travers les eaux limpides de son lac et dans le souffle du vent qu’il voyait Dieu.

 Il prit soin d’accrocher ses mocassins à la branche d’une épinette noire pour qu’on se souvienne de lui. Enfin libre, il ferma les yeux, à jamais bordé par les couvertures de laine que sa femme avait tissées. Son corps fut retrouvé le printemps suivant.

 Le sang du défunt coule dans les veines de l’enfant que j’ai peint. Celui-ci connaît l’histoire de son arrière grand-père, il marche dans ses traces. Malgré le fait qu’il s’inquiète de son avenir, le petit Amérindien souhaite battre de nouveaux sentiers. Ce matin là, j’aurais aimé peindre un enfant tout sourire et sans crainte.

 Virginie Tanguay

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estchat qui louche maykan alain gagnon près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cioran et la musique : Abécédaire…(37)

16 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Musique — Au sujet de la musique, Cioran, ce vieux magicien, ce vieux saint sans-dieu, vient nous illuminer, nous mettre en relation avec ce quechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon nous avons de plus cher en nous par ce télescopage esthétique :

Nous portons en nous toute la musique : elle gît dans les couches profondes du souvenir.  Tout ce qui est musical est affaire de réminiscence.  Du temps où nous n’avions pas de nom, nous avons dû tout entendre.

Une fois de plus cet athée, ami des saints, nous place au diapason de la grâce.

Après ce passage, donc, rangeons tout travail.  Pratiquons l’otium pour le reste du jour.  Cette façon intelligente de ne rien faire d’utile, qui vaut bien des révolutions politiques pour décaver les États.  Au programme, Wagner, Hildegarde Bingen et Satie.


Modernité et postmodernité : Abécédaire…(32)

15 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Modernité et postmodernité — L’homme pour qui son dernier jour sera le dernier jour du monde, ne peut qu’être rongé jusqu’à l’os par le désespoir, l’impatience chat qui louche maykan alain gagnonet l’envie.  C’est à cela, au fond, que se résume le paysage philosophique des penseurs du Monde Fini.

Mondanités littéraires — Rien de plus insidieux que ces activités littéraires ou paralittéraires pour bousiller une œuvre.

Si un écrivain perd son temps à bambocher ou à jouer aux échecs, la culpabilité l’aiguillonnera un jour ou l’autre ; il aura au moins la tentation de retourner au clavier.  Mais s’il se gaspille à organiser un avenir meilleur pour les écrivains de Terre-Québec, s’il se dépense en salons, colloques, comitose et cinq-à-sept, il aura l’impression erronée d’être utile à une cause.  Victime de l’illusion altruiste et sociale, il se prendra dans un réseau d’obligations que personne ne lui aura jamais imposées, qu’il se sera inventées.  Il en oubliera sa raison d’être profonde et première, le pourquoi de sa venue à l’écriture jadis, ces pulsions irrépressibles qui le poussaient vers sa table de travail.  Un jour, croira-t-il, il mettra fin à tout ça, se reprendra en main, poursuivra sa quête…  Mais, pendant ces heures de bavardage et de maquignonnage, le temps passe : le talent ne pardonne pas l’abandon – jaloux, il se lasse.  Et la reprise de la plume ou du clavier deviendra de plus en plus difficile.

 

chat qui louche maykan alain gagnon

Camberoque, Soir équivoque d’automne

 

Lorsque le malade mondain est un auteur qui a fait ses preuves (sève, style et originalité), nous assistons au désolant spectacle d’une perte irremplaçable.  Les voix des créateurs sont uniques.  Elles ne sont pas interchangeables.  L’une ne pourra jamais remplacer l’autre.

Si l’on étouffe une voix, elle manquera à jamais à tout ce qui aurait pu être chanté.

http://maykan.wordpress.com/


Un conte remis à neuf de Marjolaine Bouchard…

13 septembre 2014

(Pendant les saturnales, carnavals et fêtes de fin d’année, on se permettait de l’irrespect envers les autorités.  C’est dans cet esprit que nous présentons ce conte qui pétille comme un bon vin mousseux.  Joyeux Noël et Bonne Année à nos lecteurs et aux autres. Alain G. — déc. 2010)

L’art et les rats

Depuis quelque temps, de grands paquebots blancs accostaient au port d’escale, battant fanions étrangers, amenant des touristes aux poches chat qui louche maykan alain gagnonsonnantes. Mais ce bateau-là, au drapeau bariolé, provenait d’un pays inconnu. Pendant la nuit, sa cargaison fantôme s’éparpilla dans la ville : les rats s’étaient introduits dans les égouts, la canalisation d’eau de pluie, tous les réseaux souterrains. Peu à peu, l’après-midi, on pouvait même en apercevoir qui gambadaient le long des rives de la baie où jouaient les enfants. Très vite, ceux-ci apprivoisèrent les petites bêtes qui, intelligentes et enjouées, se prêtaient volontiers aux fantaisies des jeunes. Qui aurait pu deviner alors que les rats étaient porteurs d’un bacille très contagieux, affectant le cerveau droit?

Quelques jours plus tard, tous les enfants de la ville furent atteints d’un mal étrange qui modifiait net leur comportement. Ils partaient en groupe, deux à deux ou en solitaires dans les cafés où ils ne buvaient rien, sur les quais où ils n’achetaient pas, vers la montagne où ils n’avaient pas le goût de coca ou encore, aux halls où ils ne mangeaient pas. Non. Ils s’installaient, soit penchés en clé de fa sur un feuillet, soit droits comme un i devant un lutrin. Ils dessinaient, peignaient, écrivaient, composaient, chantaient et dansaient.

Craignant que sa ville, un modèle de salubrité et de blancheur, ne soit entachée de barbouillages, de scribouillages et de piètre jazz, le maire tint conseil : il fallait éradiquer la source du problème. Et comme on ne pouvait pas éliminer ces jeunes Danis, ces Portal en herbe et ces naïfs Villeneuve de l’avenir, on devait se débarrasser des rats. Sinon, le mal risquait de se propager à toute la région. Le premier magistrat avait un vague souvenir d’un récit que lui avait lu sa mère, au cours de son enfance, où un exterminateur avait réussi, grâce à un simple pipeau, à nettoyer toute une ville des rats qui la menaçaient. Il se souvenait par contre que le maire de l’histoire, homme sans parole, n’avait pas voulu payer le joueur de flûte et, pour se venger, le meneur de rats avait, pendant la nuit, joué une mélodie ensorcelant tous les enfants de la ville avec qui il était parti.

Notre maire voulait à tout prix éviter pareille catastrophe et se promit de payer grassement celui qui débarrasserait la ville des rongeurs malfaisants. L’affaire lui sembla simple et il annonça un appel d’offres. Bien des citadins tentèrent leur chance avec toutes sortes d’appeaux, de sons, de cris. En vain. Les rats cabriolaient de plus en plus nombreux dans les rues.

chat qui louche maykan alain gagnonAu bout d’un temps, la maladie présenta un nouveau symptôme qui déconcerta la population : les contaminés du cerveau droit n’avaient plus qu’une seule envie : partir ailleurs, loin. Comme une hémorragie, les enfants quittaient la ville. Le maire ne comprenait pas : il était prêt à payer grassement celui qui dératiserait, mais, à l’inverse du conte de son enfance, les rats s’incrustaient alors que les enfants déguerpissaient. L’argent ne réglait donc pas tout?

On avait beau tenter de convaincre les malades de rester, faisant valoir que la ville offrait tous les services, que les rues étaient bien entretenues, que les bordures de la Principale étaient de granit sans fissure, que les trottoirs du centre-ville étaient faits de solides pavées. Rien n’y faisait.

« Vous ne trouverez pas moins cher ailleurs en taxes municipales! » clamait le maire.

Non, les enfants n’entendaient rien à ce discours.

« Et les vastes centres commerciaux, et les sentiers de motoneige, et les Roi du burger et King de la Pizza? N’est-ce pas suffisant pour votre confort? »

Non de non, les enfants partaient avec leurs lutrins, plumes et pinceaux, leurs cahiers et leur musique.

La ville était redevenue bien propre : plus de vives couleurs sur les murs, plus de musique sur le quai. Le béton ne chantait pas, plus personne ne dansait sur l’asphalte neuve, les édifices n’avaient rien à raconter.

L’hiver venu, pas une note, pas un rire, pas un poème ne flottait sur les toits. Le soir, dans les rues droites, on n’entendait plus que le frottement de pas traînants des habitants du troisième et quatrième âge, aigris comme de vieux lutins. Ils marchaient deux à deux, précautionneusement, regardant par terre, se tenant le bras. D’autres allaient seuls, une canne à la main, le visage éteint. Cheveux gris, cheveux blancs, noirs vêtements, ils allaient en silence vers un triste Noël.

Alors, Léon, le plus pauvre des fermiers, abandonné lui aussi de ses enfants, eut une idée. Il avait gardé une flûte à bec du temps de son école primaire. Il tenterait sa chance.

Le soir de Noël, on fut surpris de voir, sur le boulevard qui mène loin de la ville, Léon qui gambadait en jouant à la flûte des airs anciens. Se souvenant du plaisir que procure la musique, il eut un de ses rares sourires. Derrière lui suivait un cortège : le maire et tous ses marguilliers.

Marjolaine Bouchard : notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon

Un dessin d’Émilie Jean

Marjolaine Bouchard est née à La Baie en 1958.   Toute petite, lorsqu’on lui posait la question « Que feras-tu quand tu seras grande? », elle répondait : « une écriveuse de livres ».  Son rêve d’enfance se concrétise en 1996 alors que son premier roman remporte le prix littéraire de la Plume saguenéenne et est publié aux Éditions JCL (Entre l’arbre et le roc, 1997). Il sera suivi de quatre autres romans :Délire virtuel (JCL, 1998) La Marquise de poussière, Le Cheval du Nord (JCL, 1999) et Circée l’enchanteresse (JCL, 2000). En 2007, elle publie son sixième roman pour la jeunesse : Le Jeu de la mouche et du hasard (HMH Hurtubise) qui remporte le prix de l’AQPF et de l’ANEL en 2008. Elle contribue au collectif Un Lac, Un Fjord, Un Fleuve (recueil de nouvelles) depuis 1999 et participe activement à des rencontres dans les écoles primaires et secondaires ainsi qu’à titre de conférencière dans les bibliothèques publiques et à l’université.  Elle a participé à de nombreux festivals littéraires et événements culturels à travers le Québec. Elle est membre de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie-Côte-Nord (APES-CN) et de l’Union des écrivains du Québec (UNEQ).


Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

10 septembre 2014

Chasseurs de têtes

Cher Chat,

Je sais, ça frise parfois le ridicule, mais ne me cherchez pas de poux, c’est peigne perdu, j’ai succombé moi Chat Qui Louche maykanaussi à l’épidémie. J’ai dorénavant chignon sur rue. Je suis chasseur de têtes. Des miennes essentiellement. À la recherche du selfie qui décoiffe, j’aspire à déclencher des mouvements de capillarité générale sur le net. Je me cache d’ailleurs actuellement derrière le plus petit des masques, un nez de clown et à ma plus grande joie, je fais des adeptes !

Nous démêlerons donc aujourd’hui, le Chat, ce nœud gordien qu’est l’addiction aux autoportraits postés sur les réseaux sociaux.

Francisé « égoportrait » par les Québécois, le selfie fait donc état d’un narcissisme décomplexé qui semble avoir contaminé le monde entier. Même les macaques se prennent la grosse tête ! Tant est si bien que le selfie se décline aujourd’hui à tue-tête. On perd donc la tête en affichant compulsivement un legsie de ses jambes, un belfie de ses fesses, un welfie de ses muscles, un helfie de ses cheveux voire un drelfie de sa dernière brosse*. Tandis que la pop star passe elle-même au peigne fin tous les détails de son anatomie, le politicien compte dorénavant sur ses partisans pour lui faire une tête au carré. On se paye ainsi la tête des autres à coup de groufies.

Plus besoin de se couper les cheveux en quatre pour être tête d’affiche, il suffit d’avoir le Net. La gloire est à portée de bras et grâce au numérique, la créativité n’a plus de limite. On confie son image aux logiciels de retouche et on n’a plus à se faire de cheveux blancs pour les demandes d’amitié. Tellement facile d’être une de ces chicks* sur internet !

Mais alors, si on se met à cultiver plusieurs identités idéales par tête de pipe, ne serions-nous pas, plutôt que Narcisse amoureux de son reflet, des Pygmalion, amoureux de nos avatars virtuels ? Et enfin, est-on gagnant à gérer ainsi autant de têtes de série ?

L’autoportrait ne date pas d’hier. Avant que la photo n’existe, les artistes se faisaient connaître du grand public en se peignant le portrait. Van Gogh avec chapeau ou sans, avec barbe ou sans, avec oreille ou sans. Peut-on dire alors qu’il y a quelque chose de vangoghien à multiplier ainsi son image ? Je n’en donnerais pas ma tête à couper. Quand Frida Khalo tente de montrer son âme, les photos miroir des lolitas contemporaines exhibent plutôt leur derrière. Certains y verront peut-être une démarche artistique après tout.

Le corps, hélas, est encore le meilleur accélérateur de notoriété. Cette apothéose plastique du moi peut-elle avoir des vertus thérapeutiques ? Après tout, c’est peut-être salutaire de se monter la tête devant le miroir en se trouvant pas si mal ? Il faut bien que l’on s’admire un peu pour croire en soi, mais faut-il pour autant s’adonner au calcul de têtes et s’écarter ainsi de ce que l’on est vraiment ? Si les adolescents multiplient les selfies, s’essayant à toutes les coiffures, toutes les couleurs n’est-ce qu’une dérive de leur nombril ou une occasion connectée de se forger une identité ?

Ceci dit, malgré leur prolifération, les photos de profil ne présentent bien souvent que des stéréotifs. Cela prend un peu de maturité pour oser présenter ses imperfections bille en tête, et le jeune veille avant tout à être de mèche avec la majorité. Il vaut mieux rester dans le rang pour faire tourner les têtes.

Quant à moi, cher Chat, je suis une adepte du selfie comique, car un autoportrait peut aussi tenir lieu de discours provocateur ou engagé. Hélas, 99 % des selfies sont tristement premier degré !

Et si tout cela vous rase, mon Chat, vous pouvez en avoir par-dessus la tête : le dronie est en train de décoiffer le selfie. Il s’agit d’une courte vidéo capturée par un drone volant qui attaque de front le « m’as-tu-vu », ébouriffe son scalp pour s’achever sur un balayage aérien spectaculaire.

À chaque jour, suffit son peigne !

Sophie, femme de têtes.

*Une brosse pour les Québécois est une cuite, une biture pour les Français.

* Une chick est un canon, une bombasse, un méchant pétard quoi !

 

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnonSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

8 septembre 2014

La chute

 Tu croyais pouvoir endosser tous les rôles à la fois. Schizophrène avertie. Tu croyais pouvoir encaisser tousLes_Fils_qui_nous_lient les coups. Dépasser tes limites. Encore, toujours plus loin. Tu as toujours eu l’âme d’une compétitrice, et pour toi : vouloir c’est pouvoir. Tu voulais tout ça. L’Homme enfin debout, et le monde à vos pieds. L’amour pour bouclier, et la vie pour alliée.

 Tu as tenté d’endosser tous les rôles à la fois. Infirmière. Mère. Amante. Psy. Femme. Pompier. Cuisinière. Médecin. Comptable. Tyran. Punching-ball, aussi. Pour un seul homme, l’Homme. Pour l’aider à rejoindre le sentier des envies. Pour qu’il quitte enfin ce néant. Ce trou béant qui – au fil des jours – s’encombrait d’une vase en laquelle il s’enlisait. Mais, endosser mille et un rôles, ça fatigue. Et lui, l’Homme, conservait invariablement cette même mine défaite. Il semblait vide. Tellement vide. Tu voulais. Voulais souffler dans sa bouche, son nez, ses oreilles, pour le remplir enfin. Ne serait-ce qu’un peu. Ne serait-ce que d’air. Le remplir. Pour rendre la vie à ce triste pantin qui semblait se dessécher petit à petit.

 Tu avais toujours cru, oui, que vouloir c’est pouvoir. Jusqu’à cette rencontre-là. Avec l’Homme. Tu avais beau vouloir, croire, espoir… Ça ou pisser dans un violon, enfin… tu sais. Il restait le même. Indifférent à ta joie de vivre, à tes rires en éclats, à ta légendaire bonne humeur, contagieuse jusque-là. Avec cette même mine défaite. Avachi sur le canapé, dissimulé sous son large survêt. Et, de l’autre côté du miroir. Il y avait ton toi d’hier. Si frais, si léger, si dopé à la vitamine D. Ton toi d’hier qui s’amusait encore d’un rien – il y a une heure à peine – avec ses lunettes roses. Ton toi d’hier qui s’assèche déjà – en cette heure d’après – qui se vide de toute substance. Cette substance dont l’Homme se nourrit.

 mante-religieuse-equilibreAlors, en dernier recours. Comme un dernier soubresaut avant la fin. Tu t’es engendrée secouriste. À lancer, en ce vide qui vous séparait depuis un siècle déjà, une corde. Solide et longue. Tu l’as vu hésiter un instant avant de la saisir. Tu l’as vu également – alors que tu puisais dans tes dernières forces pour le remonter enfin – la lâcher finalement. Jamais tu n’auras su s’il s’agissait d’une maladresse ou d’une sentence. Tu as seulement distingué sa silhouette s’évanouir, en une infinie chute, de ta vie. De ce monde, aussi. Et toi. Toi, tu es restée là. Ta corde entre les mains. Cette corde tout à coup beaucoup trop légère.

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnonMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique ontarienne, par Jean-François Tremblay…

7 septembre 2014

The One I Love : un film… étonnant !

chat qui louche maykan alain gagnon

Elisabeth Moss

De tous les films que j’ai vus jusqu’à présent cette année, mon préféré est sans conteste la comédie dramatique The One I Love. Premier long-métrage du réalisateur Charlie McDowell (le fils de Malcolm McDowell [Orange Mécanique] et de l’actrice Mary Steenburgen), et mettant en vedette Mark Duplass (qui a contribué au scénario), Elizabeth Moss (Peggy dans la série télé Mad Men), ainsi que Ted Danson, ce film en est un qui exige… la plus grande discrétion de la part des critiques !

Film romantique aux premiers abords, The One I Love est plus complexe qu’il ne le paraît. Le gros problème auquel je fais face actuellement et chaque fois que j’en parle, c’est de ne rien dévoiler de son intrigue. Mais voici la prémisse : Duplass et Moss interprètent un couple qui fait appel à un thérapeute (Danson) pour les aider à traverser une crise. Danson les envoie en retraite dans une maison de campagne où ils pourront se retrouver, et ainsi sauver leur relation.

Du déjà vu, vous direz… et avec raison. Sauf que The One I Love est le film le plus original, dans le genre romantique – et allons-y franchement, dans tous les genres – que j’aie vu depuis belle lurette. Par contre, je ne peux rien vous dire de plus. Cela gâcherait l’expérience.

Le scénario, selon les dires, ne faisait que 50 pages, et l’improvisation prend une grande place. Le duo d’acteurs formé par Duplass et Moss est d’un naturel subjuguant. Moss est l’une de mes actrices préférées des récentes années, et si vous suivez Mad Men, vous savez pourquoi. Dans ce film, elle est tout à fait sublime.

Le long-métrage fut présenté au festival Fantasia de Montréal à la fin juillet et est sorti en salles de manière très limitée. Pour ceux et celles parmi vous qui vivez loin des grands centres et qui n’aurez jamais la chance de le voir sur grand écran (tel est mon cas), The One I Love est disponible en location sur iTunes. J’ignore quel montant touchent les artisans du film dans ce genre de transaction, mais je vous invite tout de même à encourager ce film en le louant, car il s’agit d’une production originale, fine, intelligente, du type qu’on ne voit plus sur les grands écrans. Si l’expérience est aussi forte pour vous qu’elle le fut pour moi, le visionnement suscitera de longues discussions au sein de votre couple. D’ailleurs, je vous suggère fortement de regarder le film avec votre conjoint (e).

Ne regardez pas la bande-annonce. Ne lisez rien sur le film. Louez-le, allez le voir, encouragez un cinéma intelligent, réfléchi, adulte. Et laissez-vous la chance d’être surpris par ce petit film qui, en apparence, semble bien banal…

L’infatigable Robert Plant

Robert Anthony Plant

Robert Anthony Plant

En ce début septembre, mois qui amène toujours sa part de morosité, laissez-moi vous conseiller un disque qui devrait plaire à une grande majorité d’entre vous et ainsi vous remonter le moral : Lullaby and… The Ceaseless Roar, de Robert Plant.

Enregistré avec le groupe The Sensational Space Shifters, dont plusieurs membres ont déjà joué avec le rockeur vétéran sur de précédents albums, Lullaby… est un disque où Plant s’amuse à mélanger les sonorités de l’Afrique de l’Ouest, le blues américain, la musique de transe, et bien d’autres choses. C’est un melting pot dont les ingrédients peuvent sembler incompatibles, mais l’ensemble est tout à fait délicieux.

Je l’ai écouté au moins une bonne dizaine de fois jusqu’à présent (sûrement davantage, en fait…) et je ne peux m’en passer. La voix de Plant, qui mûrit tel un vin de la plus grande qualité, vient encore nous chercher et brasser diverses émotions, tandis que la musique nous fait voyager aux quatre coins du monde.

Je vous donne un lien pour l’écouter gratuitement, mais j’ignore pour combien de temps encore le lien sera valide. Quoi qu’il en soit, l’album sort en magasins le 7 septembre. Bonne écoute !

http://www.npr.org/2014/09/01/343144827/first-listen-robert-plant-lullaby-and-the-ceaseless-roar?autoplay=true

Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma. Il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite maintenant Peterborough.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

6 septembre 2014

 Les clowns tristes

Je ne voulais plus de cette vie. Je voulais la jeter aux poubelles et m’en refaire une autre avec du papier tout Les clowns tristes 1neuf. Mais les vies se froissent, se brisent et se tuent. Si elles se jettent ? Je ne le crois plus. J’ai essayé et j’en ai payé le prix…

Un soir, je sortis du bar complètement soûl, n’ayant que les murs des immeubles pour me tenir debout. Je déambulais dans les entrailles de cette ville pourrie pour me perdre pour de bon. Mais au détour d’une ruelle, je sentis un poids sur mon épaule. Désorienté, perdu, je détournai le regard. Tandis que j’essuyais du revers de ma manche le vomi qui parfumait mes lèvres, une main gantée de cuir noir saisit mon bras pour empêcher mon corps de s’effondrer. Cette nuit-là, je fis la connaissance des clowns tristes. Étaient parvenus à eux les cris de détresse que j’avais lancés en silence, du fond de ma cage thoracique. Ils firent de mon passé un vulgaire brouillon, une pâle esquisse aux veines remplies de plomb.

Je les ai suivis, abaissant devant mes yeux innocents les voiles d’une nuit qui perdurerait. J’étais fasciné, amusé. Leurs couches de maquillage graisseux faisaient naître des natures qu’ils pouvaient jeter une fois revenus à la réalité. Le bourdonnement de la musique syncopée, sur laquelle leurs corps se déhanchaient, enterrait leurs pensées et leur permettait de crier. Le soir venu, ils se nourrissaient des rires gras qu’ils déclenchaient sur la scène, mais qui de l’intérieur les grugeaient. Ils trainaient dans ces dépotoirs où les néons bronzaient leur peau de chagrin et brûlaient leur foie d’un trop plein d’eau de vie au goût tonique des suicides assistés.

Clowns tristes 2À la nuit tombée, le cirque commençait. Je compris alors que leur vie était un fil de fer barbelé, sur lequel leurs bottes à talon haut se déposaient l’une devant l’autre, tenant un martini à la main, afin de garder l’équilibre.

Tous les buissons des parcs recrachaient les petits « commerciaux », comme des usines à chiots. Ces pièces de viande vendues pas chères la livre étaient si faciles à repérer pour l’homme hétéro, mais jamais-de-la-vie-homo – le mari blasé de sa femme aux seins pendants, pas bandants, ou pour celui qui souhaitait étouffer le cri strident de ses envies dans la chaire d’un autre comme lui, sans que la rumeur tue sa famille, son travail et… sa vie. Le consommateur se consolait en se disant que ce clown était destiné à demeurer plus fou que lui. Quand on se compare, on se console, et c’est ce qui les désolait le plus. Et c’est ce qui permettait aux clients de revenir à la maison. Mais les clowns tristes n’avaient pas de maison.

Leur douleur se partageait autour d’une table et dans les rires absurdes, chargés d’amertume qui fusaient. Jamais déguisement n’aura été assez trompeur pour dissimuler leur frayeur, toute leur frayeur. Ils montraient les dents dans des sourires jaunis qui donnaient l’envie bête de se mettre à chialer. Même si des éclats de rire défonçaient leurs gorges irritées, il n’en demeurait pas moins que leur bonheur avait manqué le train. Ils avaient mal. Et sous l’eau des larmes, les maquillages ne tenaient jamais bien longtemps. Ils se guérissaient à même les bêtises vomies sur le plus malheureux du clan, car c’était en marchant sur sa tête qu’ils gardaient la leur hors de l’eau. Bitch, pétasse, connasse…

Leurs amours étaient une mer morte où les cadavres se prenaient pour des mages. Ils croquaient dans la chair fraîche des nouveaux noyés du coin, comme si l’amour avait meilleur goût à force de le consommer.

Leur cœur était ouvert à tous, sur les heures de lunch. Vaste et accueillant désert pour les solitudes affligées. Ils avaient l’espoir de trouver « l’âme sœur » dans les boîtes de vapeurs irritantes, violant du regard ce qui se trouvait sous la serviette. Les saunas de la Sainte-Catherine avaient souvenir de leurs habitudes. Leur peau était ouverte à se faire regarder, caresser, embrasser. Leurs envies suintaient une eau qui se sublimait en élans érotiques qui relâchaient la tension libidineuse qui frissonnait sur leur peau de velours.

Ce soir-là, j’avais plus que tout envie de fuir. Envie de crier que je savais… que j’avais vu. Et au plus profond de mon âme, je savais que si je restais là encore un instant, leur tourment s’agripperait à moi comme une mort contagieuse se nourrissant de mon souffle. Ils cherchaient l’amour, mais ne l’avaient pas ne serait-ce qu’effleuré. Ils avaient perdu de vue l’enfant qu’ils avaient été et ils étaient devenus les clowns tristes, désormais. Le fracas de leur cœur, qui se brisait, effrayait mes rêves enfouis.

Le soir où je les ai rencontrés, peu à peu, j’oubliais mon chemin, comme si la lumière dans la ruelle s’éteignait.Les clowns tristes 3 Je pensais qu’enlever leur image de ma vie me permettrait d’effacer leur visage, mais ce soir, j’avais le cœur à désert ouvert et mon rire sonnait faux. J’attendais un train derrière ce bosquet et je maquillais mes larmes aux couleurs du désir.

Demain, un clown triste s’assoira à cette table et racontera la sordide histoire du garçon qui craignait de jouer. Ce soir, il entendra le fracas de son propre cœur qui se brisera à l’approche du prochain consommateur et il deviendra sourd à force de souffrir. Mais tout ça, le clown triste le sait, car son cri résonne dans l’écho de la nuit, tandis qu’il agrippe l’épaule du jeune homme à genoux devant lui.

 Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnonEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

4 septembre 2014

Viva la siesta !

 14 h 15. L’après-midi se prolonge. Une langueur vous envahit. Pourquoi ? Repas du midi à la frugalité Start-CLH15-3abusive ? Ben voyons ! Vous avez mangé une salade !… Un avant-midi d’enfer ? Elle a été la plus relax depuis des mois… Manque de sommeil ? Vous avez dormi 10 heures la nuit dernière. Onze, la nuit d’avant. Alors… ?

Vous avez pourtant l’envie de dormir, de déposer votre tête sur le bureau, de fermer les yeux, pour un bref roupillon.

Non. Non. Vous résistez. Vous n’êtes pas paresseux à ce point tout de même. Mais la tentation est si forte !

Allez. Laissez vous aller !!

Dans certaines régions, la sieste est un mode de vie. « En Provence, le soleil se lève deux fois, le matin et après la sieste », écrivait Yvan Audouard, journaliste et écrivain français. Paris possède maintenant son bar à sieste. Au Québec, la sieste traîne un petit côté tabou, évoque la paresse. Pourtant la science en vante les bienfaits. Elle libère l’esprit du stress, remet à neuf le cerveau, ragaillardit la mémoire, l’assimilation des nouvelles données, la créativité. Les plus grands génies l’adoptaient : Isaac Newton, Archimède, Victor Hugo, André Gide, Salvador Dali, Van Gogh… Léonard de Vinci dormait un quart d’heure toutes les deux heures.

Alors… pourquoi se gêner ?

femme600220Les cycles du cerveau se renouvèlent aux 90 à 120 minutes. Le sommeil n’y échappe pas. Ses phases en font foi. La sieste, du latin sexta, ou sixième heure du jour, prise après le repas du midi, est programmée par la génétique, de là la tendance à s’endormir entre 14 et 15 heures. Ces prochains jours, portez attention. À cette heure, votre attention s’atténuera, vos paupières cligneront, votre tête chancellera. Vous cognerez peut-être des clous, oublierez la dernière page de votre lecture… Contrairement au sommeil du soir, bien qu’elle aussi soit liée au cycle circadien, la sieste n’est associée à aucun changement physiologique particulier, par exemple, la baisse de température du corps. Bien sûr, vous l’avez expérimenté, un repas trop riche, un effort physique préalable et la chaleur accentueront ce besoin de repos. Certains biologistes croient que cette hypovigilance est le dernier survivant du sommeil polyphasique du nourrisson. Bébé, vous dormiez par épisodes. Les années ont passé, les périodes de sommeil diurne se sont espacées, celle de l’après-midi s’est perpétuée, vous hante encore. Selon le docteur Michel Tiberge, spécialiste du sommeil de Toulouse, « l’être humain possède des portes du sommeil de une à deux minutes toutes les une heure et demie à deux heures. C’est ce rythme archaïque qui remonte à nos origines. » Pour ne pas s’exposer à ses prédateurs, l’homme préhistorique dormait peu, mais souvent. Dans les courses en solitaire, les navigateurs font de même.

Pendant la sieste, dormir n’est pas essentiel. Pour se régénérer, s’allonger, dans l’herbe ou dans son lit, poser la tête sur son bureau suffira. L’idée, c’est la pause, le repos pendant une vingtaine de minutes vers 14 et 15 heures. Au-delà, on entame un cycle de 90 minutes, mettant en péril l’endormissement du soir, et engourdissant notre réveil. La sieste du soir est proscrite. Elle tue le sommeil nocturne. Pour plusieurs, la sieste est un rituel. Au moment idéal, 12 heures après le milieu de leur sommeil nocturne, à leur choix, ils ferment la porte, font des étirements, mettent de la musique, éteignent la lumière, desserrent le col, la jupe ou le pantalon, s’étendent, attrapent un nounours, un oreiller, un coussin, le placent sous leur tête, chaque petit geste, avec le temps, appâtant le sommeil.

Vous ne voulez pas dormir trop longtemps ? Un réveille-matin est utile, mais il y a plus simple. Placez une clé entre votre index et votre pouce, et une assiette sur le sol. Quand le sommeil se présentera, s’approfondira, la clé tombera sur l’assiette, le bruit vous réveillera. La sieste sera finie. Salvador Dali appelait « sommeil avec clé » cette méthode. Selon lui, « vous n’avez pas besoin d’une seconde de plus pour qu’être physique et psychique tout entier soit reposé ».

Par ailleurs, le goût pour cette parenthèse quotidienne serait un signe de maturité. Enfant, on nous l’impose. 3792655_La_sieste__L’adolescent ne se couche plus, dort le jour. L’adulte est friand d’une douce sieste. Moi, le premier. Quand je le peux. Voilà le hic !

En effet, il y a le travail, cette affectation universelle. S’échiner, produire, produire, produire. Certains employeurs clairvoyants mettent à la disposition de leurs employés une salle paisible, à la lumière tamisée, meublée de fauteuils moelleux, accueillants… Ces trop rares employeurs reconnaissent les vertus de la sieste sur l’être humain, et les gains potentiels en productivité.

Hélas ! Je n’ai pas cette chance. Quelqu’un parlerait-il à ma directrice ?

Source : http://www.psychologies.com/Bien-etre/Sommeil/Dormir/Articles-et-Dossiers/La-sieste-20-minutes-pour-se-regenerer

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnonJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

3 septembre 2014

 Tropique du cancer de Henry Miller

chat qui louche maykan alain gagnon

Henry Miller et Brenda Venus, photographe inconnu

             Dans son Tropique du cancer, Miller dit aimer tout ce qui coule : « les fleuves, les égouts, la lave, le sperme, le sang, la bile, les mots, les phrases. » Or, son roman est à mes yeux un véritable fleuve langagier qui nous entraîne sauvagement tout comme le fait la vie, bien que nous n’en soyons pas toujours conscients, trop occupés, préoccupés par des soucis parfois infrahumains. Miller est un véritable éveilleur de conscience : à travers son roman, c’est le flux cosmique, source de toute mort et de toute créativité, qui nous est révélé. Tout est en mouvement, dirait sans doute Miller, d’accord en cela avec Héraclite, et c’est d’ailleurs ce qui me frappe dans ce texte, le mouvement perpétuel, celui des pensées, parfois fulgurantes, de Miller lui-même, qui marche beaucoup dans Paris où se situe le roman, des corps qui baisent, des corps qui digèrent, et de l’histoire universelle qui, toujours impitoyable, roule les individus dans une sorte de cyclone qui peut facilement sembler absurde. Au sujet du mouvement (et du temps), Miller a d’ailleurs une très belle phrase : « Sur le méridien du temps, il n’y a pas d’injustice ; il n’y a que la poésie du mouvement qui crée l’illusion de la vérité et du drame. » Voilà qui est bien, et bellement, dit. Mais avant de poursuivre, il faudrait peut-être situer cette œuvre de Miller.

            Premier roman publié de l’auteur, Tropique du cancer raconte la vie de bohème que mena à Paris Miller, qui à l’époque souhaitait devenir écrivain. Mais il s’agit de bien plus que d’un livre de souvenirs : Tropique du cancer est tout à la fois un bréviaire de l’inespoir et de l’enthousiasme. On y voit un homme qui connaît la pauvreté la plus abjecte, mais qui a la rage au ventre et qui est bien décidé, coûte que coûte, à vivre et à créer. Il ne faut pas, par ailleurs, négliger la part importante de la sexualité dans ce roman. Miller, qui est constamment affamé, connaît également la faim des corps de femme et les consomme autant qu’il peut. La part du sexe, dans cette œuvre, peut évidemment sembler gratuite, obscène, tout ce qu’on voudra, mais je crois pour ma part qu’il s’agit d’un aspect essentiel du travail millérien. Miller s’explique d’ailleurs très bien lui-même sur le sujet lorsqu’il dit : « Il faut marier les idées à l’action ; s’il n’y a pas de sexe, pas de vitalité en elles, il n’y a pas d’action. » On jurerait que pour Miller, vitaliste né, le sexe est une sorte de principe magnétique qui prête son efficace au monde de l’esprit humain (en quoi il ne serait pas si éloigné d’anciennes doctrines ésotériques excellemment présentées par Evola, entre autres).

            Rien n’est trop trivial, pour ce Miller, ni trop élevé, en quoi il couvre toute la gamme de l’humanité et peut-être même du fait cosmique ; en quoi, en fin de compte, il est complètement humain ou, peut-être, parfaitement inhumain. « Aujourd’hui, je suis fier de dire que je suis inhumain, nous dit Miller, que je n’appartiens ni aux hommes ni aux gouvernements, que je n’ai rien à faire avec les croyances et les principes. Je n’ai rien à faire avec la machinerie grinçante de l’humanité – j’appartiens à la terre ! » La race des inhumains, pour Miller, est celle des grands artistes, des grands créateurs, qui en un sens nietzschéen sont par le fait même des destructeurs. Ces individus doivent « mettre l’univers à sac, tourner tout sens dessus dessous, leurs pieds toujours pataugeant dans le sang et les larmes, leurs mains toujours vides, toujours essayant de saisir, d’agripper l’au-delà, le Dieu hors d’atteinte : massacrant tout à leur portée afin de calmer le monstre qui ronge leurs parties vitales. » Et, un peu plus loin dans le même paragraphe, Miller dit ceci qui me semble profondément vrai : « Et tout ce qui reste en dehors de ce spectacle effrayant, tout ce qui est moins terrifiant, moins épouvantable, moins fou, moins délirant, moins contaminant, n’est pas de l’art. Tout le reste est contrefaçon. Le reste est humain. Le reste appartient à la vie et à l’absence de vie. » De tout ce qui précède, on déduira aisément que Miller n’est pas un grand adepte de l’art conceptuel. « L’esthétique de l’idée produit les pots de fleurs », nous dit le cher homme.

           CVT_Tropique-du-Capricorne_50 Enfin, ce que je vois dans cette œuvre de Miller, c’est un extrême dynamisme du langage, de la pensée, du corps. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, comme disait l’autre – et chaque bombe est une bombe nouvelle et c’est comme un véritable explosif que le père Miller est apparu dans la conscience de bien des lecteurs. J’aimerais, en terminant, ajouter que l’on pourrait facilement établir nombre de correspondances entre Tropique du cancer et l’œuvre du très grand Friedrich Nietzsche. Nietzsche disait en effet que « tous ceux qui créent sont durs » et que tout créateur est un anéantisseur. Il disait, en outre, que l’individualité était l’acquisition la plus récente de l’espèce (c’est pourquoi il nous est si difficile d’être réellement des individus) ; mais individu, Dieu merci, Henry Miller le fut jusqu’au bout.

**

            Toutes les citations sont tirées des ouvrages suivants :

 Miller, Henry. Tropique du cancer, Paris : Denoël (coll. Folio), 1978.

(Il vaut la peine de souligner l’excellence de la traduction de Henri Fluchère.)

 Nietzsche, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra, Paris : Le livre de poche, 1983.

Frédéric Gagnon

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnonFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

1 septembre 2014

          L’appel de la maternité

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

        Son ventre de lune pointait l’absolu.  Maude était étendue sur le lit qui épousait les courbes de son corps.  Elle se détendait, fermait les yeux, le temps de me laisser visualiser le tableau.  Moi, l’artiste, j’allais peindre cette femme, cette amie, qui allait donner la vie !  Ce moment unique et partagé me donnait le privilège de rendre sur papier la splendeur de la maternité.

           Le rideau diaphane filtrait la lueur du jour.  C’est au moment précis où un rayon de lumière fit scintiller ses seins et son ventre lourd que je lui suggérai de conserver cette position.  Ses cheveux courts balayaient son front, lui conféraient un style original et affirmé.  L’ensemble de la scène m’imprégnait d’un état de grâce.

           Avec mon pinceau, je faisais danser les pigments et l’eau pure sur la feuille de papier, tout en discutant.  J’ai pensé qu’une partie de son histoire pourrait intéresser…

           Adolescente, Maude avait une vision assez catégorique de son avenir.  Elle affirmait ne pas désirer d’enfants.  Les raisons qui l’emmenaient à penser ainsi étaient les suivantes : elle ne voulait pas offrir à un enfant une terre où règnent la consommation excessive, la corruption, la pollution, l’injustice, la pauvreté, le capitalisme, l’individualisme.  Les gestes qu’elle posait entraient en contradiction avec son pessimisme.  Elle disait souvent :  « Quand on en a la volonté, il est possible d’améliorer sa santé…  Tout comme, ensemble, il est possible d’améliorer celle de notre environnement.  »

             Au début de la vingtaine, elle ressentait un « vide » à l’intérieur d’elle-même.  Un désir puissant la dominait : l’appel de la maternité.  Au-delà de tout, elle était convaincue que l’enfant qu’elle porterait allait être entre bonnes mains.  Dans sa tête, les questionnements se bousculaient.  Elle changea donc d’opinion sur la procréation : n’était-ce pas le rôle premier de la femme que de donner la vie ?

              C’est alors qu’un premier, puis un deuxième bambin, dont les grossesses n’avaient pas été orchestrées, virent le jour.  Maude croit que l’enfant choisit sa mère, qu’il vient à elle pour la faire s’épanouir et faire évoluer son âme.  Elle a toujours fait confiance à la vie et ses « enfants surprises » sont les éléments essentiels de sa grande richesse.

              La jeune famille a vécu en pays étranger pendant plusieurs années.  Diverses raisons ont provoqué la séparation d’avec son conjoint.  Battante, elle gardait l’espoir de se rebâtir un monde et décida de rentrer au bercail, près des siens.

               C’était un de ces jours de printemps, où l’air frais nous envoûte, qu’elle recroisa le regard d’un homme qu’elle connaissait depuis toujours.  Ne le voyant plus comme un ami, mais bien comme celui qui contribuerait à sa joie quotidienne, elle se sentit comblée, amoureuse.  Le temps a prouvé qu’elle avait raison.  Dix ans avaient passé depuis la naissance de sa seconde fille.  Et, en ce jour, Maude s’apprête à cajoler son troisième enfant.

               C’est par choix et avec plus d’expérience qu’elle recommence l’aventure.  Ce qui est certain, c’est que peu importe quand et comment elle y est parvenue, le bonheur indescriptible d’accueillir son enfant est le même !

       Virginie Tanguay

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estchat qui louche maykan alain gagnon près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Panne d'écriture et Wittgenstein, par Alain Gagnon…

31 août 2014

Panne

chat qui louche maykan alain gagnonÀ cet auteur en panne qui m’écrit : « Chaque matin, la seule pensée d’ouvrir mon ordinateur et de me retrouver devant l’écran blanc me terrorise. Mon roman est bloqué. Je cherche, cherche, sue, réfléchis, fais de longues promenades… Rien ! Le texte m’apparaît irrémédiablement dans une impasse. »

Tu prends tout à l’envers, camarade. Cesse de réfléchir ! Ce qui écrit en toi est beaucoup plus intelligent et créatif que toutes tes réflexions. C’est le fait même de t’asseoir devant l’écran et de faire aller très concrètement tes doigts sur le clavier qui résoudra tes problèmes d’écriture. Attendre d’avoir découvert « la solution » par des marches ou des méditations tourmentées est une ineptie. Ce sont les mots écrits pour vrai qui attirent les autres mots, ce sont les phrases qui attirent les phrases, les paragraphes qui engendrent les paragraphes, les chapitres, etc.

C’est en écrivant qu’on dénoue les problèmes d’écriture.

(Le chien de Dieu. Éd. du CRAM)

Wittgenstein

 Insomnie. Une bonne partie de la nuit à tourner et à retourner dans ma tête quelques passages des Remarques mêlées de Wittgenstein.

Notamment :

Si quelque chose est bon, alors c’est également divin. Voilà qui, étrangement, résume mon éthique.

Seul quelque chose de surnaturel peut exprimer le surnaturel.

………………………………………………….

Je pourrais dire : Si le lieu auquel je veux parvenir ne pouvait être atteint qu’en montant sur une échelle, j’y renoncerais. Car là où je dois véritablement aller, là il faut qu’à proprement parler je sois.

Ce qui peut s’atteindre avec l’aide d’une échelle ne m’intéresse pas.

…………………………………………………

C’est une grande tentation que de vouloir rendre l’esprit explicite.

…………………………………………………

Le rapport entre un film d’aujourd’hui et un film d’autrefois est comme celui d’une automobile d’aujourd’hui avec une automobile d’il y a vingt-cinq ans. L’impression qu’il donne est tout aussi ridicule et inélégante, et l’amélioration du film correspond à une amélioration technique, comme celle de l’automobile. Elle ne correspond pas à l’amélioration – si l’on ose employer ce terme dans ce cas – d’un style d’art. Il doit en être tout à fait de même dans la musique de danse moderne. Une danse de jazz devrait donc se laisser améliorer comme un film. Ce qui distingue tous ces développements du devenir d’un style, c’est que l’esprit n’y a point part.

Opinion que je ne partage pas – je viens de revoir Atlantic City de Louis Malle… Mais opinions qui ouvrentVR_13_2_p10_Wittgenstein-Book-Cover_web tout de même des perspectives à la réflexion. Malgré les fulgurances de Wittgenstein, j’abandonne la lecture de ce livre pour la deuxième fois – je devrais écrire la seconde, car il n’y en aura pas de troisième. Je comprends ce qui ne va pas chez lui : il ne respire pas, donc il ne fait pas place à la musique – ni à la sienne ni à celle du lecteur. Pas d’atmosphère, pas d’empathie par où communiquer. Tout comme chez Agatha Christie dont je n’ai jamais pu terminer un seul roman.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un texte de Jean-Pierre Vidal…

28 août 2014

L’art perdu dans le paysage

Fortinbras : Where is this sight? 

Hamlet, acte V, scène 2

 Plus que Debord, dont la pensée sociopoétique, malgré sa fulgurance, ne permet plus d’appréhender ce qui caractérise les sociétés postmodernes ou postindustrielles, c’est à Heidegger qu’il faut sans doute d’entrée de jeu faire appel. Sa célèbre formule selon laquelle « on ne peut pas vivre sans se représenter » permet mieux de comprendre l’origine de l’affection qui frappe nos sociétés où, dans l’hystérie généralisée, tout n’est plus que symptôme. Mais un symptôme à ce point déconnecté de son mal, indépendant et comme auto-engendreur qu’il faudrait parler, avec Baudrillard cette fois, de « précession des simulacres ».

 Car, à force de vitesse, la représentation précède désormais la vie, comme le simulacre a devancé ce qu’il simule au point d’en annuler la nécessité. Nous sommes passés désormais au-delà de la société du spectacle : quand tout est spectacle, plus rien ne l’est et ce paradoxe est sans doute au cœur de l’indifférenciation totale dans laquelle nous sommes englués, aux plans axiologique, éthique, politique, mais aussi esthétique.

 La ruée universelle à l’étal des réseaux sociaux où chacun s’expose avant même de considérer l’autre, quelque autre que ce soit, comme si le cyberespace suffisait à le matérialiser, sature le lieu même de l’altérité au point de l’abolir. Sur cette scène où tout, absolument, se présente, rien n’a lieu faute de saillance, comme dirait Abraham Moles.

 […]

 L’excentrique est devenu intrinsèque, il fait partie du quotidien de nos yeux, meuble notre imaginaire et jeff_koons-p2la pub en fait ses choux gras, comme de la flamboyante épithète de toute consommation. Quel spectacle en pourrait jamais naître ? Qu’est-ce qui pourrait bien, désormais, attirer le regard ? Et qui donc accepterait de simplement contempler, quand la participation est une injonction sociale et une passion collective ? Quand le faire a supplanté le voir ?

 Puisque toute distance, même de soi à soi, est abolie ; tout recul interdit, tout délai refusé, nous sommes collés à la masse par la force centripète qui anime nos civilisations. L’unanimité, même fallacieuse, est notre destin, la conformité notre horizon. Car la massification est le moteur même de la société postspectaculaire que nous vivons comme la forme extatique de la société de consommation et qui nous hante comme le spectre transi de la civilisation postindustrielle. Cette condamnation au conformisme et au confort que le nombre victorieux nous impose en tous domaines et dans toutes fonctions, fait imploser le moi, éparpille le sujet devenu simple poussière de masse, particule animée des mouvements browniens d’un déterminisme agissant pour le plus grand bien de l’espèce. C’est du moins ce dont on veut à toute force se convaincre pour garder une infime lueur d’espoir.

 Mais l’art dans tout ça ? Eh bien, horresco referens, comme disait Virgile, il fait pire que témoigner : il abonde, il concourt, il contresigne. Et semble même s’en réjouir.

 D’un art qui ne serait plus que symptôme

 Rien ne se vit plus, tout s’affiche. Rien ne se fait plus, tout se désigne ou, pire encore, se « propose », comme s’il fallait que tel Dieu, le badaud, le chaland, le client dispose ; cette modestie prostituée prétend montrer que l’artiste ne se prend pas pour un autre et s’en remet à l’anonyme tout puissant pour lui dire ce qu’il a fait et s’il s’agit bien d’art. Tout au plus parviendra-t-il, cet artiste qui fait tout pour se faire oublier, à protéger son intégrité en prétendant que c’est justement cette question qu’il veut poser au spectateur et que cette question, justement, « remet en cause le regard » selon la formule consacrée. Mais quel regard ? Qui, encore, de nos jours, regarde ? Où donc est ce spectacle, comme dirait Fortinbras repris par Hubert Aquin, dans Neige noire ?

[…]

L’art moderne, en règle générale, tendait vers un rapprochement critique de la vie, affublée d’une valeur de vérité indépassable, mais en même temps inatteignable ; il se mesurait à ce réel « impossible », comme disait Lacan, par toutes sortes d’artifices, mais non perçus comme tels, marqués et même occultés qu’ils étaient par des valeurs de quête perceptuelle et même d’ascèse. L’art postmoderne, poussant encore plus loin l’illusion, est dans la vie, tout en prétendant s’en déprendre (ah ! Ces naïves prétendues remises en cause du quotidien, du kitsch, du regard !). Pris et même dissous dans cette illusion idéologique qu’on appelle la vie, la vraie vie du vrai monde, dans sa quotidienneté, son insignifiance, son immédiateté, il n’est plus que l’arbre englouti par la forêt que jusqu’à présent il cachait encore. Je veux dire par là que ce qui était autrefois l’exception incluse — l’art a toujours fait partie de la vie, comme toutes les activités et les constructions intellectuelles ou même imaginaires de l’homme — est devenu une des applications de la règle : les joyeux internautes qui s’épivardent sur le Web « proposent » eux aussi, de plus en plus, des créations, purement ludiques, solipsistes et illustratives qui ne se distinguent de certaines œuvres ou pratiques dûment reconnues que par le label officiel qui leur manque.

 Notre art désormais, de quelque vocable qu’on l’affuble, postmoderne ou hypermoderne, s’est perdu dans le paysage, noyé dans la masse, volatilisé dans l’air du temps. Lorsqu’on lui cherche une caractéristique qui ne serait pas le tout-venant, on ne trouve que des étiquettes médiatiques aptes à définir bien des choses, somme toute, et qui ne sont jamais que l’appellation contrôlée du présent présentable : « jeune, urbain, festif ». S’il ne présente pas ces caractéristiques, l’art actuel ne passe pas la rampe de la conscience publique, du moins celle que joue la critique dont chacun sait qu’elle représente maintenant le public — on aurait dit autrefois qu’elle représentait, au contraire, l’œuvre et l’artiste auprès du public — lequel public, on le constate chaque jour et en toutes circonstances, s’en soucie comme d’une guigne.

 […]

Or l’art a toujours consisté à se mesurer à l’éternité, pas à se contenter du présent, et encore moins à se limiter à l’instantané ou au ponctuel.

 Pour reprendre l’analyse de Walter Benjamin, l’aura de l’œuvre, liée à l’ici-maintenant et modifiée voire même liquidée par la reproductibilité technologique voit sa possibilité même — sauf dans l’art éphémère, tentative désespérée de rétablir cette aura, dont on peut dire sans doute qu’elle doit son existence à cette prise de conscience — remise en cause par ces transformations qui arrivent au sujet contemporain et font, notamment, que sa part extérieure, sa capacité d’extériorisation d’une partie de lui-même se trouvent modifiées au point d’inverser les réalités : inversion des valeurs de la tradition occidentale, la part extérieure est désormais garante de l’intériorité qui, à la limite, s’y résume. Le sens et la fonction de la représentation changent ainsi complètement dans une société sous l’emprise de ce qu’un psychologue contemporain a appelé l’« extimité », cette intimité réversibilisée.

[…]

Figures mêmes de cette évidence, l’émotion et la technologie ont remplacé toute considération esthétique dans l’attente du public et parfois même dans le désir de l’artiste. Dans son rapport à l’art, l’homme est ainsi pris entre le biologique et la machine qui lui dictent ses besoins et ses rêves.

 Du discernement

 camillo3Peut-être les Grecs pourraient-ils, une fois de plus, nous fournir le carrefour épistémique d’où faire partir une pensée de notre avenir, eux qui inventèrent le théâtre, notre modèle de tout spectacle, et la démocratie où la représentation est la marque même de l’altérité conjuguée, et surtout eux pour qui l’apparition d’un dieu et le cérémonial d’un songe appartenaient à la même réalité, tout aussi « réelle » que celle du quotidien. C’est ce dont témoigne d’ailleurs le terme phantasma (apparition, vision, songe, et surtout image offerte à l’esprit par un objet) et ce qu’en a fait le français.

 Qu’on se souvienne de ce que disait Deleuze des simulacres tels qu’ils conditionnent désormais notre rapport au monde et à l’Autre : « Le simulacre n’est pas une copie dégradée, il recèle une puissance positive qui nie et l’original et la copie, et le modèle et la reproduction(…) La simulation c’est le phantasme même, c’est-à-dire l’effet de fonctionnement du simulacre en tant que machinerie, machine dionysiaque… » (Logique du sens, Éditions de Minuit, p. 302-303 ; c’est moi qui souligne).

 […]

Déjà il ne s’agit plus pour nous d’appréhender une situation, une chose, un évènement, il s’agit d’en être. L’art n’est plus un horizon qui se fait ou se contemple, c’est un état qui se vit et comme tel, c’est un lieu d’indifférenciation où le sujet s’abolit. La conséquence logique de cette fusion devrait être qu’il n’y a plus ni art ni artiste, mais des modalités de l’être, individuel aussi bien que collectif. Cependant, l’atavisme couplé aux revendications proprement corporatistes qui ont mené au « statut de l’artiste » fait que cette étape ultime n’est pas franchie et que nous en restons à un stade où chacun se proclame capable de faire ce que certains produisent encore « officiellement » tout en ayant soin de déclarer qu’ils n’ont aucun droit particulier à le faire et que la réponse, en forme de verdict, appartient au récepteur. D’ailleurs, Duchamp a brouillé sur ce plan définitivement les pistes. Ne restent, imbécilement souverains et irréductibles, qu’une volonté, un désir, un choix : est art ce que je décide de proclamer tel, qui que je sois et quelle que soit la chose. Et même si elle n’est pas mon fait, ô, R. Mutt !

 Dans la rue, à moins qu’une petite troupe de complices ne l’entoure (et encore !), une performance, aussi dérangeante se veuille-t-elle, n’est jamais pour un passant innocent qu’une de ces extravagances inexplicables, mais insignifiantes dont la ville du XXIe siècle est coutumière. On y jette à peine un regard en passant et rien n’en est ébranlé.

[…]

Où donc est le spectacle, quand l’artiste est lui-même le théâtre de ses gestes et de ses émotions, la scène mobile de ses parcours sans bornes ? Et quand le spectateur brûle lui aussi les planches du feu de l’interactivité et de la participation ?

 La célèbre question de Gauguin sur la trajectoire humaine ne s’entendrait plus maintenant que dans la forme, plus radicale encore, d’un « où sommes-nous ? »

 Et seul l’art encore en pourra, comme toujours, formuler la réponse. Telle une cérémonie sans cesse reconduite du discernement et de la distinction.

 Jean-Pierre Vidal

(Nous avons le plaisir de reproduire ce texte de réflexion de Jean-Pierre Vidal.  AG)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurchat qui louche maykan alain gagnonémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée). De plus, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Une nouvelle de Pat Isabel…

9 août 2014

Le secret du bonheur

Par Pat Isabelle

chat qui louche maykan alain gagnon

Pat Isabel

— Vous aimeriez que je vous raconte une histoire ? répète le client d’un ton amusé.

Il jette un long regard sur le petit sapin qui pend du rétroviseur, concentré à assembler les événements importants de son histoire.  Sa mémoire

n’est plus ce qu’elle a déjà été, mais il est prêt à déballer l’essentiel de son anecdote.

— Je dois retourner loin en arrière, commence-t-il.  Le récit s’est déroulé dans les années quatre-vingt, soit vingt-cinq ans passés.  Tout a débuté lorsqu’une vieille dame prénommée Jane s’est installée dans mon village natal.  Mon village n’était pas très vaste ni populaire.  Pas de musées, pas de gratte-ciels, pas d’usines. Vraiment rien d’intéressant à visiter sinon une petite rivière poissonneuse.

Au village, tout le monde se connaissait, nous étions, dans un sens, des voisins. Il ne faut pas croire que nous nous aimions tous, mais cela était, et est encore aujourd’hui, une réalité humaine.

Qu’importe, cette dame a été enchantée par l’endroit et elle s’y est acclimatée avec une facilité déconcertante.  Chaque matin, elle allait déguster le thé au restaurant du coin, discutait sans-gêne avec les gens.  Son accent britannique, son nez pointu et ses yeux bleu clair lui donnaient un charme… unique. Très unique, vous me comprenez?

Selon ses dires, elle a vécu son enfance en Europe et, un peu avant son quinzième anniversaire, elle a immigré au pays en compagnie de ses grands-parents. Nous, ceux et celles qui la côtoyaient au restaurant, n’avons jamais connu les raisons de sa fuite. Cependant, nous avons soupçonné la mortalité familiale.

Pourquoi a-t-elle choisi notre village?

Aucune idée. Nous avons avancé des hypothèses, sans plus. Pas de certitude.

Malgré nos théories farfelues, Jane n’a jamais paru affectée par son passé. Elle marchait la tête haute.  Elle dégageait une aura spéciale, nous chat qui louche maykan alain gagnonsentions le bonheur émaner d’elle.  Ses gestes et son attitude nous apportaient une oasis de fraîcheur. Toujours, elle affichait un visage angélique et rassasié.  Nous écoutions sa voix, buvions ses paroles, envions sa personnalité, voulions être son amie. Tout simplement.

Son habillement était modeste et vieillot.  Elle portait des robes de brocart cintrées avec de la dentelle qui tombait en cascade sur sa poitrine.  Elle couvrait ses mains de gants noirs comme si elle cachait un défaut, une blessure.

Peu de temps s’est écoulé avant qu’elle ne devienne une inspiration pour nous, les villageois.  Elle était considérée comme un don du Ciel.  Sa présence suffisait à transformer une journée maussade en un jour empli de bonheur.

Une fois, une serveuse nommée Johanne a osé lui poser LA question.  La question qui nous trottait dans la tête depuis des semaines, mais que personne ne se risquait à soulever.

— Quel est le secret de votre bonheur ?

Un lourd silence s’est installé à l’intérieur du restaurant. Même les appareils électriques ont semblé suspendre leurs opérations.

Jane a élargi son sourire perpétuel et a pris la main de la serveuse entre ses doigts gantés.  Le visage de Johanne a blanchi et, placés derrière elle, nous avons senti son cœur cogner dans sa poitrine.

— Il est celui qui a la capacité d’aller là où personne ne peut, a répondu la vieille dame, les yeux pétillants.  Le cœur d’une personne âgée est rempli de souvenirs, bons et mauvais, mais souvent oubliés.  Lui, cet homme miracle, me conduit au travers ces moments heureux et me les fait revivent comme les premières fois.  Tous les soirs, nous voyageons ensemble, traversons mon esprit à bord de son bolide volant. Drôle de nom, n’est-ce pas?  Mais combien représentatif de son œuvre!

Il y a eu des soupirs de déception et des murmures confus parmi les villageois présents.  Certains, dont moi, avons accordé du crédit à cette histoire tandis que d’autres se sont contentés de virer les talons, méprisants.

L’opinion publique change rapidement chez les gens émotifs.

Jane n’a peut-être pas aimé les réactions à son égard? Impossible de savoir. Hélas!

Ainsi, la vieille dame a lâché doucement la main molle de Johanne et a quitté le restaurant, le menton levé. Sur son passage, les oiseaux ont chanté des mélodies et l’ont accompagné un bon bout de temps.

Les chants du cygne?

Le lendemain matin, le brouillard pesait sur le village comme une couverture grise et épaisse.  Les piétons, emmitouflés dans des vêtements chauds, circulaient la tête basse, les yeux ternes.  Assis au comptoir du restaurant, nous observions le triste décor extérieur au travers les fenêtres.  Nous appréhendions une mauvaise nouvelle.

Dès que Johanne, enveloppée dans son manteau de cuir, capuche sur la tête, est arrivée en retard au travail, elle a annoncé le drame :

« Jane est décédée dans son sommeil. »

La serveuse a fait la désolante découverte quand, pour une raison mystérieuse, elle a décidé d’aller rendre visite à la vieille dame.

La suite du récit n’est pas évidente. Cela est très abstrait, vous savez.

Nous ne connaissons pas les détails du décès de Jane avec précision. Nous n’avons pas demandé une autopsie. Nous avons seulement participé aux modestes funérailles.

Vous vous souvenez de cette aura qui entourait Jane ?

Après quelques jours, nous avons remarqué avec surprise qu’une aura positive rayonnait autour de Johanne. Comme si la vieille dame lui avait refilé son secret du bonheur.

Plus tard, étrangement, les villageois se sont amassés près de la serveuse et ont écouté sa douce voix. Johanne a parlé, et parlé. Elle n’a jamais autant parlé. De tout et de rien. Des paroles toujours intéressantes et captivantes.

Cela nous a fait du bien. Un grand bien. Nous avons même oublié, l’espace d’une décennie, l’homme et le bolide volant.

Et la redoutable question est revenue sur toutes les lèvres, jour après jour.

Le client arrête de parler, un sourire en coin, les yeux rêveurs.

— Aujourd’hui, est-ce que Johanne est en vie ? Demande l’interlocuteur.

Pas de réponse.

Long silence.

Un silence qui laisse planer le mystère.

Notice biographique :

Originaire de Valleyfield, Pat Isabel se passionne pour l’écriture et la lecture depuis des années.  Il a publié une douzaine de nouvelles dans Horrifique, Brins d’Éternité, Nocturne, Dires, Asile…  Il gère aussi un blogue que je recommande : patisabelle.blogspot.com et s’amuse de temps en temps sur Facebook.


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

8 juin 2014

Autodafé

À un bouleau…

Le jour se pose sur la page blanche et je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire DSCN5758cousue de fil blanc. Il suffirait de quelques mots jetés pêle-mêle sur la page. Telle une formule incantatoire que l’on répète à haute voix. Pour aussitôt voir apparaître des mots venus d’on ne sait où. Des mots qu’on s’empresse de noter, de peur d’en laisser en chemin. Parfois épars, parfois multiples à en noircir la page blanche jusqu’au trop-plein. Et parmi eux des mots biffés, des corrigés, des encerclés, des soulignés. Des mots en marge. Vains bavardages à pleines pages gribouillés. Et puis des mots tissés serré jusqu’à ce que sur la feuille blanche il n’y ait plus un seul espace pour respirer. Pages noircies que je lirai et relirai. Pour n’en garder que peu de choses. Pour quelques mots retenus. Autant de mots jetés aux flammes.

Oui, je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire cousue de fil blanc. Mais l’aube appelle la vérité… démaquillée. Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter et hausse le ton pour crier.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

des racines jusqu’au bout des branches, je suis

jusqu’au vert tendre des feuilles

si éphémère

Et dans le secret de l’arbre, du pied jusqu’au sommet, tant de tracés, tant de canaux où, de haut en bas, de bas en haut, circule la sève. Et, cernant son cœur, entre le bois dur et l’écorce, œuvre du temps, comme les pages d’un grand livre, en minces couches superposées, l’aubier et le liber.

Tant de tracés, tant de canaux qu’il y faudrait comme sur les cartes, placées au centre des cités à l’intention des voyageurs, y dessiner un cercle rouge ou bien une flèche pour indiquer « vous êtes ici ». Alors que, peut-être, ailleurs est votre tête.

Et moi, même si ma tête s’offre à tous vents, je veux des mots qui s’enracinent et de mes mots puisés à même la sève toucher de l’humain l’écorce et le liber.

DSCN5706Il y a des histoires qu’on se raconte pour ne pas perdre le fil. Pour faire mentir le vieil adage qui veut que « chacun soit une île ». Tant de tracés, tant de canaux et tant d’histoires. De quoi en perdre son chemin. Tant et tant de mots enfouis dans les livres et tant de temps passé à vouloir réinventer le monde, ou en perpétuer la mémoire et de l’humanité, l’utopie. D’un gigantesque arbre humain toutes branches et feuilles tendues vers la lumière et enroulées autour de son cœur, nourries de sève, les pages d’un grand livre.

Je sais, je rêve.

Car un tel arbre ne pourrait faire autrement que cacher la forêt tout entière. Et pour tant de livres écrits. Tant d’autres jetés aux flammes.

Et moi, en regardant mon bouleau blanc, je me questionne. Faut-il abattre l’arbre pour le bois brûler et voir ainsi, tranquillement, autour de son cœur, privés de sève, l’aubier et le liber s’assécher ? Faut-il sacrifier l’arbre pour retrouver un jour, peut-être, parmi ses cendres la mémoire des mots jadis jetés aux flammes ?

Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

 Notes

L’aubier désigne la partie de l’arbre la plus proche du cœur et du bois parfait, ou lignifié. Il est formé de couches concentriques non encore lignifiées formant encore un bois imparfait. Ces couches dans lesquelles circulent les matières nutritives se transforment en bois parfait après une période de 4 à 20 ans.

Le liber, du mot latin liber : livre, forme la partie interne « vivante » de l’écorce. Il comporte lui aussi un ensemble de vaisseaux dans lesquels circule la sève élaborée. Il empile comme les pages d’un livre des couches de réserve.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un récit de Jacques Girard…

2 janvier 2014

La femme de famille

À ma mère

jacjpg

– Maman, moi, c’est Jacques.  Ce n’est pas Alphonse, Armand ou Rosaire !

J’aurais pu ajouter Alain et André, les prénoms de mes deux frères et même Yvon ou Normand, deux de mes oncles.

– Je le sais que c’est Jacques, c’est moi qui l’ai choisi, se contentait de répondre ma mère tout en continuant à parler comme si de rien n’était.

Mes frères auraient pu lui adresser le même reproche.  Ma mère était pourtant très jeune et en bonne santé quand je remarquai cette façon assez particulière d’interpeller ses enfants.  Toujours aussi en forme, vingt ans plus tard, elle s’adresse encore à nous en jonglant avec les prénoms.

Ma mère imite les Espagnoles qui donnent aux leurs les prénoms de tous leurs ancêtres.  Les prénoms simples de ses enfants s’allongent.  Elle les double, les triple surtout.  Elle fait précéder le bon prénom de deux autres puisés dans ce que j’appelle sa table de composition des prénoms.  Ce n’est pas de la confusion ; ça semble étudié.

Les combinaisons seraient réduites si elle s’en tenait à ses trois rejetons.  Fille aînée d’une famille nombreuse, elle avait dû élever en catastrophe ses jeunes frères Armand et Alphonse.  Rosaire, l’aîné, lui prêtait main-forte.  Voilà pourquoi elle les a toujours à la bouche.  Ensuite, on retrouve le prénom d’un de mes frères, et finalement le bon.

Ma mère n’agit pas ainsi tout le temps.  Certains moments sont plus propices telle une réunion de famille.  Une conversation où le passé côtoie le présent chavire ma mère.  Elle jongle et commence à jouer avec les prénoms.  Ce phénomène est encore plus prononcé lorsqu’elle se trouve au chalet à quelques kilomètres de la ferme où elle a grandi.  Cette jonglerie impromptue agace mon père.  En pointant l’index à la hauteur de la tête, il prétend – mi-­sérieux, mi-farceur – qu’elle fait du chapeau.

Il n’a pas tort.  Rosaire, Armand et Alphonse portaient un chapeau de chef, leur réputation de maîtres queux circule encore.  Je n’ai rien contre le fait d’être pris pour un autre.  Ainsi, de Rosaire, j’ai la bedaine, mais pas son argent.  Pendant quelques secondes, ma taille fond, mes cheveux s’éclaircissent et, tel Armand, je mijote des plats, remplissant les ventres des bûcherons, puis des retraités et des étudiants.  Ou, comme Alphonse, qui s’était recyclé dans l’entretien ménager, je vadrouille et traque la poussière.

J’aurais bien aimé devenir mon oncle Clément, le temps d’un prénom.  Ce frère aîné était plus âgé que notre mère.  Il était parti de la maison très tôt.

J’aurais tant souhaité enfiler la calotte de taxi de cet oncle.  On l’aimait.  Lorsque mes parents partaient, mon oncle Clément nous gardait.  Il arrivait à la maison avec un sac plein de friandises et des histoires.  Petit, rondouillard, les cheveux en brosse, oncle « Te-Tent » aimait prendre un verre, raffolait des femmes et à l’entendre parler, celles qui s’étaient pendues à son cou ne se comptaient plus.  Même malade, l’homme n’avait jamais cessé de rire et de travailler.  Mais il rendit l’âme près de notre chalet, juste avant de prendre une courbe.  Se sentant mal, le conducteur avait immobilisé son auto sur l’accotement.

Il avait 49 ans.  Ma mère en parle souvent avec affection.  Je ne sais pas pourquoi, elle ne retient pas son prénom.

Physiquement et, dans  une certaine mesure, mentalement, je suis plus près de cet oncle que des autres.  Je ne déteste pas entendre le prénom de mon oncle Yvon.  Il a quelques printemps de plus que moi.  Six tout au plus.  C’est le mari de ma tante Françoise, la cadette de la famille maternelle.  Un homme affable.  Quand nous peinons à l’abattage d’un arbre, l’ancien bûcheron s’en charge en un tour de scie mécanique.  Ma mère l’aime et c’est certainement pour ça qu’elle l’inclut, à l’occasion, dans les litanies qui préparent le chemin à nos prénoms.

jacjpg2Ma mère s’inquiète pour les siens.  Ses deux familles l’occupent en pensée.  L’état de santé d’Alphonse ; elle trouve toujours Armand trop pâle.  Il faut prendre le temps de vivre, dit-elle, en donnant comme exemple le regretté Rosaire.  La nervosité d’André n’est pas sans lui causer des soucis.  Elle rappelle sporadiquement qu’Alain fait de l’asthme et a une constitution fragile.  Mes cernes sous les yeux ne la rassurent pas…

Ses pensées vont aussi à ses sœurs, Rose, Marianne et Françoise.  Elle a réussi à les intégrer par  le biais de ses belles-filles ; la méthode est la même.

Marianne Linda Diane Françoise Diane Isabelle Rose Isabelle Linda…

Aujourd’hui, sa table accueille sept petits-enfants…

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne chat qui louche maykan alain gagnonsaurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un poème d’Emmanuel M. Simard…

1 mai 2011

DÉCHIRÉ AU VENTRE  [COURAGE PARFOIS] — poème publié dans la revue Estuaire

L’état de N…

lèvres qui dégorgent un sang bombardé. dans un cabinet froid. on reçoit la grenade orale. on nous oblige à valser avec les morts.

la violence du hasard strangule nos cerveaux givres. on nous baragouine des chimères. évoque le danger. alors qu’on devrait nous bercer.

on ne veut pas de cette boucherie chez soi.

on envoi naître le tombeau ailleurs.

on ne connaît aucun pas de danse qui passe de 3 à 2.

on se cannibalise. on s’en veut. on se clôture de petites planches de haine.

on rêve de fusiller le premier venu.

le désolé le compatissant celui qui n’a jamais vu les nuages crapules.

on a mal au ventre.

la corde du cœur accroché après un support.

on décrypte les féroces. en route vers le nouveau vide. dépeuplant la prière.

on vide la pièce. tandis qu’on ne comprend pas encore. qu’on est gelé de peluche. de tapisserie bleu vert rouge jaune. qu’on est encore prisonnier du collet.

lièvres biberonnés aux forêts qui s’évaporent.

se bourrer pour ne pas avoir à parler. déjeuner le pire.

trouver ensuite le courage de ne pas appeler dieu en renfort.

donner un généreux tip.

on engorge nos trachées d’asphalte. la musique digère nos tympans foudres.  on se fait discret dans les dinners.

on parle l’anglais de chasse.

les reclus appellent forcément une blessure.

on se grise d’accidents improbables. de couleur noir. de fils électriques serpents. de chaque poteau enfoncé. de chaque bannières étoilées. keep america clean que les poubelles crient.

on marche dans les marathons alors qu’il faut courir.

on ne fait que retarder notre faillite.

notre cœur a une bombe dans la tête.

le motel près de la mer. on s’expatrie contre les pleurs du goéland. devant la télé on rugit d’attente. on singe le tapis industriel gris.

périr peut-être un peu.

dans le lit king. on se demande.

comment appeler cet état où l’on ne veut ni vivre           ni mourir.

L’état de O…

on transpire des griffures de paysage. la route nous vêt de chandails de plomb.

on quitte une autre ville caverne. le bruit de la pluie nous étouffe.

bien crever l’hiver par un cri sauvage. laisser entrer les malamutes dans les cordes vocales. nettoyer les tranchées à venir de nos têtes écrasées

dans la douceur de ton gilet de laine

supplanter les restes de nous.

sur l’émail du bain trop petit.

on empiète désormais nos cœurs d’une soluble absence.

on se déboîte dans le miroir taché de dentifrice. nos dents frottent sur les syllabes misères. hurler seulement. la brosse à cheveux à témoin.

liquor store. on y arrête.

faire le plein de tendresse.

on chantonne un peu.

on se fait accroire qu’on est lumière.

on est lendemain houleux. on est danse du fakir à la retraite.

qui ne regarde plus les clous.

L’état de I…

on parque le char. on se demande où aller encore. on le sait pourtant.

on doit casser le caillou dans la botte.

on ne pacage plus nos regards sur ton ventre chantier.

on parle dans le dos de la vérité. par-dessus la nuit.

on devient des soldats rampant. fragile barda. on se joucque sur le poteau. on est azalée vent morsure. on est tornade. qui ne se frôle pas.

on s’empêche trop rapidement de secouer le silence.

 

L’état de K…

on mazoute le stationnement de notre présence ferraille. on pardonne la mer de son envergure. de ses noyades salées. bullshitant le ciel.

des ombres pétrifiées sur notre visage. point de suture éternel. on envahit toutefois le regard de l’autre.

prendre des forces. pour ne pas oublier qu’on est deux.

on s’embrasse sur les joues. puis le nez. puis le front. dans ta jaquette bleue. on voit ta craque de fesse. on ne voit plus la bedaine.

déchiré au ventre.

courage parfois.

 Notice biographique

Originaire de La Baie, Emmanuel Simard détient un diplôme en art interdisciplinaire à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a écrit et réalisé chat qui louche maykan alain gagnonune dizaine de courts métrages ayant participé à divers festivals (Regard sur le court métrage au Saguenay, Vidéaste Recherché). Il pratique également la peinture.

Il travaille à la publication de son premier roman, Triptyque Baieriverain. Dernièrement, il a publié de la poésie dans les revues Estuaire et Jet d’encre.



%d blogueueurs aiment cette page :