Nnnn… oui !  Miaoui !, avec Sophie Torris…

15 juin 2017

Balbutiements chroniques

 

Et voilà que ça me reprend. Je ne sais pas bien quand ni comment  ça a commencé, le Chat. Mais c’est arrivé. Je me suis mise à dire oui. Oui à tout. J’acquiesce, j’opine,chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec j’accepte, je consens sans vergogne et sans nuances. Parfois, j’affirme même sans sommation : Voui ! Voui ! Voui ! Et si j’échappe par inadvertance un mouais plus indolent,  mon non-verbal lui, de toutes les façons, s’enthousiasme. Ai-je atteint le point de non-retour ? Vous allez m’aider, cher Chat, n’est-ce pas ? À retrouver la forme. Ma forme négative.

Afin de reconquérir mon non pas à pas, j’en appelle, ici même, à ma désobéissance volubile. Je dénoncerai donc un à un chacun de mes ouï-dire. Yes, I can ! Eh oui, je le veux ! Car franchement, le Chat, comment ai-je pu perdre cette aptitude innée à dire non ? Aujourd’hui, mes propres enfants usent de la formule pour un oui pour un non tout comme hier j’en abusais moi-même. Et ça… c’est comme le vélo ! Ça ne peut pas s’oublier.

Tout d’abord, je dis oui à mes petits. Ils sont si beaux quand ils s’affirment tout en négation. Leurs non abrupts et déterminés appellent invariablement mon oui qui ainsi, je le confesse, s’achète la paix. Oh, j’ai bien essayé de biaiser en multipliant le mot par deux. Il équivaut ainsi à une négation surtout si vous traînez un peu sur le ton : « Oui, oui… » Mais on ne dupe pas longtemps un enfant. Je dis oui également pour ne pas décevoir, pour ne pas faire de peine à ceux qui, malheureusement trop nombreux, savent que je cède volontiers au chantage affectif : « Quoi ! Tu ne peux pas venir ? Tu ne vas pas me faire ça à moi ! » Et puis, évidemment, je dis oui parce que je veux qu’on m’aime. Mais m’aimera-t-on jamais assez, le Chat ? Enfin, je dis oui à toutes les opportunités qui se présentent, savourant le plaisir masochiste de me sentir débordée. Un peu comme l’âne qui trotte indéfiniment derrière la carotte au bout du bâton. Je trotte gaiment certes, mais il n’en reste pas moins que pendant ce temps, d’autres broutent paisiblement la pâture. Et comme je ressemble aux femmes d’aujourd’hui, plurielles dans leurs désirs de carottes, je ne vous dis pas, le Chat, comment je trotte. Et ce n’est pas tout, puisque depuis peu, s’est ajouté le ouiiii frondeur, celui qui de son plein gré, veut tout voir, tout goûter, tout sentir, tout nager, tout courir, tout voler même. Ce ouiiii un peu compulsif, ma foi, qui s’essaie sans cesse parce que je commence à craindre le jour où mon corps, lui, malgré moi, me dira non.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecOn dit qu’être jeune, c’est dire oui à tout et que devenir vieux c’est apprendre à dire non. Peut-être que je ne veux pas vieillir, tout simplement. Pourtant, le Chat, n’est-ce pas la jeunesse qui dit non aujourd’hui ? Et son non ne vous semble-t-il pas plus engagé à chaque pas ? Peut-être est-ce parce que ce non repose sur un oui profond, sur une évidence. Un non de survie. Alors c’est promis, le Chat, quand je serais grande, je serais jeune parce que je saurai dire non. 

Sophie

 

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

 

 


À tire d’elle… par Sophie Torris…

30 avril 2017

Les balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Elle était ma tour jumelle.  Elle avait le mal d’altitude, mais plus aucune attractionchat qui louche maykan alain gagnon francophonie terrestre.  Je suis restée debout, pas elle.

Elle était ma tour de Babel.  Elle parlait toutes mes langues, mais moi, je ne la comprenais plus.

Elle disait qu’elle avait fait le tour de ses horizons et que tous ses soleils étaient couchants.  Je m’étais alors postée au guet de sa tour d’ivoire, mais elle m’a joué un tour pendable.

Mon amie, ma sœur kamikaze s’est envolée il y a 10 ans.  Un aller sans retour.  Triste anniversaire d’un attentat suicide.

Au nom de sa compagnie, je voudrais aujourd’hui affréter un long courrier et voyager un moment vent arrière.  Je vous invite, le Chat, à vous pencher au hublot de son souvenir.  Merci de rester assis, là, jusqu’à l’arrêt complet de ce rappel.

Nous avons appris à voler de nos propres ailes, ensemble, du tarmac de l’école secondaire.  Hôtesses de l’ère adolescente, on croyait au 7e ciel, prêtes à accueillir toutes les destinations avec, pour seuls bagages, l’insouciance de nos 16 ans et le goût de la turbulence.  Baptêmes de l’errance enfin !  J’étais son copilote parce que de nous deux, c’était surtout elle qui ne manquait pas d’air !  Pas de plan de vol et rien à déclarer.

Enfin, c’est ce que je pensais.  Mes radars n’ont rien repéré au début.  Le mal venait de la soute, du plus profond de son âme.  Elle y cachait ses excédents de bagages.  Moi, toute au plaisir de nos escales, je ne pensais qu’à vivre l’heure locale.  Certes, j’ai bien remarqué qu’elle s’asseyait toujours côté couloir, mais en cas de dépressurisation, elle portait un masque et dissimulait ainsi les valises qu’elle avait sous les yeux.  Elle préférait braver ses mauvais temps plutôt que de rester clouée au sol.  Elle se foutait des consignes de sécurité.  Elle me disait que j’étais son témoin lumineux.

Et puis un jour, j’ai quitté notre bimoteur pour une ligne régulière.  J’ai rejoint Air Canada, à des milliers de vols d’oiseaux d’elle, ma p’tite famille en orbite sur un autre fuseau horaire.  Elle, elle s’est abîmée en mère, cumulant des fécondations in vitro, mais jamais rien dans le cockpit.  Une grosse bedaine, c’est le seul gilet de sauvetage qui l’aurait peut-être empêchée de se noyer.

Ma tour jumelle est partie en vrille.  Disparue des écrans radars.  On n’a jamais retrouvé sa boîte noire.

La mort, ce sont ceux qui restent qui doivent la gérer.  Tout seuls.  Et quand elle est si violente, on n’a pas le temps de boucler sa ceinture.  On se la prend de plein fouet.

La culpabilité, d’abord, se met sur le pilotage automatique.  N’aurais-je pas pu être le tour de manivelle qui lui aurait fait faire demi-tour ?  Moi, qui étais son témoin lumineux, pourquoi l’ai-je laissée voler sans visibilité ?

Ma tour jumelle m’a damé le pion.  Pensait-elle gagner ainsi son paradis, en préférant la mort à mon amitié ?  Cette blessure d’amour-propre est longue à cicatriser.  J’ai été abandonnée.  Vous aussi peut-être, mon Chat ?

Alors, survivants d’une telle catastrophe aérienne, devant composer avec la peine, la colère, la culpabilité, n’élabore-t-on pas tout un tas de théories pour supporter la réalité, pour trouver une explication qui blesse le moins possible ?

On invoque alors le geste irrationnel, une détresse tellement intense qu’elle fait perdre tous les repères.  La soute qui s’ouvre tout grand sur la carlingue, le manque d’oxygène insoutenable.  Une telle panique à bord qu’on ne peut qu’en perdre la tour de contrôle.  Certes, la maladie mentale, le fanatisme peuvent annihiler le jugement, mais, je ne pense pas, le Chat, que la dépression occulte le raisonnement quand il s’agit de choisir de mourir.

Ma tour jumelle a fait le tour des possibilités.  Le moment, l’endroit, la manière.  Et c’est délibérément qu’elle a sauté dans le vide, sans parachute, qu’elle a quitté les membres de son équipage.  Elle a choisi de lâcher prise.

Certains y voient un tour de force.  Ne glorifions pas le suicide, s’il vous plaît.  Ma tour d’abandon n’avait plus le courage de chercher une issue.

Elle a cherché cependant à changer de cap.  Elle avait la chance d’être entourée ma tour.  On a volé à son secours quand certains restent isolés, sans personnel à bord, en proie au vertige d’une haute voltige.  C’est dans ces cas-ci, surtout, que le suicide est inadmissible, quand on se prive de tours d’essai parce qu’on ne sait pas où ni comment chercher de l’aide*.

On l’a aidée à trouver des passerelles, à décrypter son tableau de bord pour tenter de trouver une altitude de croisière, à changer son train pour des atterrissages plus en douceur.  Elle a ainsi retardé bien des vols suicidaires.  Elle a même cédé à l’attraction céleste, épousé la religion, mais elle disait que Dieu ne l’aimait pas.  A-t-elle cru qu’elle deviendrait monarque en ciel en sautant dans le vide ?  Certains croient que la mort est un recommencement, un tour de passe-passe, alors que tout peut recommencer sur la terre.

Je ne veux surtout pas promouvoir le suicide, mais peut-on le comprendre parfois ?  Car après tout, qui suis-je, moi, bien vivante sur mon vol de première classe, où presque tout concorde, pour parler à la place de ceux qui sont partis ?  Les absents auraient-ils toujours tort ?

On aide bien à décoller ceux qui sont à l’extrémité de la piste de leur vie, ceux dont la santé physique décline, ceux que leur propre déchéance physique panique, ceux qui ne veulent pas être une charge pour ceux qu’ils aiment.  Ces suicides assistés sont-ils des actes de lâcheté, d’orgueil ou de respect de soi ?  La loi Léonetti qui tente, entre autres, de s’opposer à l’acharnement thérapeutique, pose le délicat problème de déterminer un seuil de tolérance et se heurte évidemment à l’impossibilité d’avoir une position dogmatique qui couvrirait toutes les situations.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa douleur psychologique peut être aussi intense que la souffrance physique.  Quand quelqu’un, qui a eu accès à toutes les ressources sans succès, décide de partir, faut-il alors le condamner ?

J’ai 10 ans de miles de plus au compteur qu’elle aujourd’hui.  Elle me manque, ma tour jumelle.  J’aurais pu l’occulter pour soigner ma peine.  Je préfère ouvrir régulièrement le compartiment de ses bagages en prenant bien garde à la chute de tous ces objets qui nous appartenaient.  Je les attrape en plein vol et je lui vole ainsi tout un tas de baisers posthumes.

Sophie

* Si vous avez besoin d’aide, ne ratez surtout pas cet avion-là : 1 866 APPELLE

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Amour 2.0, par Sophie Torris…

20 avril 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

Mettons l’amour sur le billot, voulez-vous, puisqu’il est actuellement en tête dechat qui louche maykan alain gagnon francophonie gondole. On nous l’assaisonne à la sauce Cupidon depuis des semaines et à nous faire mariner ainsi jusqu’au 14 février, on risque tous de se débiter en tranches de vie attendries.

Ne comptez pas sur moi pour vous proposer ce genre de bœuf mode réchauffé. L’amour ne doit-il pas être dégusté saignant quand on recherche l’effet bœuf ? Permettez donc que je vous offre avant l’heure mes bons et aloyaux services et en guise de contre-valentinades, taillons dès à présent une petite bavette sur l’amour vache.

À cette fin et sans pour autant que cela ne dégénère en boucherie, je vous invite à goûter les histoires d’amour crues, hachées menu et épicées d’une bonne amie à moi, confrontée récemment au célibat sur le tard tard.

À table !

La belle fête donc ses noces de satin, abonnée à l’auberge du tournedos depuis des lustres dans ses draps de coton conjugal quand le sot-l’y-laisse. En tombant sur cet os, celle qu’on vient de prendre pour une dinde commence par crier haut et fort que tous les hommes sont des cochons. Après avoir bien ruminé tous les travers du porc en question qui est parti pour un filet plus mignon, elle se retrouve seule, sexualité et amour en berne, l’estime de soi sérieusement émincée, et pourtant, la poitrine, l’échine, le gigot toujours généreux et loin d’être avariés.

Mais voilà, une séparation, ça charcute l’amour-propre, et quand cela fait des années qu’on n’est plus dans la séduction, c’est difficile de penser qu’on peut plaire de nouveau. On se prend pour un boudin. À des lieux d’imaginer qu’on pourrait encore être traitée aux p’tits oignons.

La belle aurait pu donc décider de mettre définitivement la viande dans le torchon ou aurait pu virer viande saoule pour que ses inhibitions ne l’empêchent pas de se faire embrocher à l’occasion. Parce qu’après tout, un peu de sexe, ça peut donner l’illusion de l’amour.

Elle aurait pu. Mais la belle a des amies, compagnes toujours attentionnées de la vie. Elles l’ont inscrite sur Meetic, un réseau de rencontres virtuel. Avec l’espoir que sous l’œil bovin de millions d’abonnés, elle réveille enfin la vache folle qui sommeillait en elle et que cesse par la même occasion cette période de vaches maigres. Dans l’impossibilité de se faux-filer, la belle s’est donc choisi un pseudo, une photo de vache qui rit et, miracle de l’informatique moderne, après avoir rempli un long questionnaire, on lui a proposé plusieurs hommes de sa vie. Un vrai bouillon de bœufs !

Se pose alors la question de savoir si c’est du lard ou du cochon et l’art de sélectionner la bête tient vraiment de la boucherie héroïque ! Elle élimine rapidement ceux qui exhibent chipolatas, andouilles, merguez (c’est selon) dès le premier échange, tout en prenant soin d’envoyer ces chapelets de saucisses à ses copines en guise d’amuse-gueules. Ça les fait d’ailleurs beaucoup rire. Puis, de texto en sexto, la belle se laisse conter fleurette jusqu’à ce qu’un premier taureau lui propose de le prendre par les cornes. Il n’est pas encore question de se laisser brouter la luzerne, mais le cœur y est. Elle accepte alors une conversation téléphonique. La voix, l’élocution sont également un précieux critère d’évaluation. Sachez qu’à l’oreille, le Chat, on repère facilement la daube ! En effet, quand le fil de la conversation s’entrelarde d’erreurs syntaxiques coriaces et de matières grasses, la belle sait à quoi s’en tenir. Mais voilà, le taureau en question défend parfaitement son bifteck. Il semble courtois et se démarque par une subtile répartie.

Après quelques semaines de conversation galante, voire coquine, il convient de sauter le pas. L’homme est un prince charmant et la belle a 18 ans dans sa tête (c’est que l’amour virtuel laisse une grande place à l’imagination !), mais elle porte néanmoins une quarantaine bien mûre. C’est alors que la crainte d’appâter en croute resurgit. Les amies viennent alors à la rescousse pour aider à la préparation du premier rendez-vous. La belle doit être appétissante. Mais comment faire revenir la viande et la servir à point ? Faut-il se beurrer la face, quitte à estomper les rides d’expression ? La robe, pas trop sage ni trop pute, doit, sans en avoir l’air, se décolleter sur quelques tentations gustatives, car même si la belle n’est pas du genre à passer à la poêle le premier soir, elle se fait quand même des films cochons dans sa tête. Et puis, dans un tel contexte, peut-on ne pas se faire sauter sans se griller ? Outre le souci capillaire, faut-il alors envisager une épilation complète du maillot ou rester soi-même et oser l’origine du monde ?

Il est huit heures. Les amies notent bien le nom du restaurant. La rencontre se fait dans un endroit public au cas où l’homme mijoterait des plans extrêmes et s’adonnerait à de la cuisine trop exotique. Les amies, dans le bistrot d’à côté, sont d’ailleurs chargées d’appeler quinze minutes plus tard. Elles ont convenu d’un code verbal secret qui puisse les rassurer. Les carottes sont donc bien cuites. La première impression est positive. Derrière l’escalope à la salade, l’homme n’envisage pas qu’une escalade à la salope.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis cette première rencontre. Sans être une vache à lait, la belle a mis sa peau au feu quelques fois, et même si ces hommes seuls ont tous besoin qu’on s’étonne avant tout sur leur hotdog all dressed, elle a vécu une très belle histoire d’amour, goûté la cuisine halal, noué quelques solides amitiés et envoyé, inévitablement, quelques bouses à l’abattoir. En effet, la réception de certains prétendants sur le plancher des vaches ne vaut pas toujours le voyage virtuel. Il se peut qu’on ait à se farcir de la vieille semelle. Personne n’est à l’abri d’un menu mensonger. En fait, comme partout, certains jambons côtés à l’os pètent plus haut que leurs rognons.

Aujourd’hui, le droit au libertinage public ne choque plus personne. Je me souviens de mes escapades adolescentes clandestines sur le minitel rose. Les sites de rencontre me semblent avoir perdu ce côté sulfureux en passant de l’épicerie, même si elle n’était pas toujours fine, à la grande consommation. Avec une offre tellement généralisée, comment ne pas penser qu’il y a toujours mieux ? Comment ne pas céder à l’idée que le pis de la vache du voisin est toujours plus grand et devenir ainsi le dindon de cette grande farce ? Avec, entre chaque plat de viande fraiche, l’amertume d’une solitude qui faisanderait de plus en plus l’âme.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes relations sur internet se nouent à l’envers. On met la charrue avant les bœufs. Peut-on dire pour autant que les codes de séduction ont changé ? Livrer l’intimité de son âme avant celle de son corps rappelle les correspondances du 19e siècle où l’on tombait surtout en amour avec l’idée de l’amour.

Ha la vache ! C’est bien compliqué tout ça ! Mais si la belle a pu rencontrer l’amour sur Meetic, c’est certainement parce que là aussi, il peut se cuisiner avec un grand A. La leçon que nous pourrions en tirer, c’est qu’en aucun cas, il ne faut se contenter de regarder passer les trains. Les voies de l’amour finissent toujours par être pénétrables.

Je vous laisse mijoter le tout. Vive le ragoût !

Sophie

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cours d’éducation textuelle, par Sophie Torris…

15 avril 2017

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Voilà que depuis quelques jours, tout le monde se revendique bête de texte. Même ceux et celles qui avouent alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec pratiquer des activités textuelles contre leur gré ont pris la position du missionnaire. C’est que l’orthographe est devenue subitement zone érogène quand les éditeurs ont fait savoir qu’ils en appliqueraient les nouvelles règles dans les manuels scolaires de la prochaine rentrée. Beaucoup ont alors pris pour du harcèlement textuel, une réforme qui date pourtant de 1990 et qui n’a, par ailleurs, jamais condamné la bitextualité. C’est ainsi que sans faire fi de ces préliminaires, le doute a pénétré les consciences et toutes les langues se sont mises, dans un grand élan de masturbation de l’esprit, à se chatouiller le nénufar.

Puisque je jouis d’une certaine expertise en matière de proximité textuelle, permettez-moi, le Chat, de juguler ici cet excès de textostérone précoce. En effet, il y a une couille dans le potage! Si aujourd’hui, on invite bien les noms composés à copuler jusqu’à ne faire plus qu’un, le circonflexe, quant à lui, reste ce text toy indispensable et celles qui pensaient se faire un petit jeûne sans qu’il ne sorte couvert vont être bien déçues. Il va falloir faire abstinence.

Les faveurs textuelles accordées sont, en fait, assez minimes*. On déflore l’hymen de quelques traits d’union et on croquemonsieur dorénavant d’une seule bouchée. On corrige certains abus textuels qui visaient par exemple, à circoncire le cure-dent de son pluriel alors que le cure-ongles n’avait pas à subir l’opération. De ce fait, en uniformisant cette règle, on s’assure non seulement d’une cohérence grammaticale, mais également d’une meilleure hygiène dentaire. Ceci dit, le S ne supplante pas pour autant l’univers du X. Mesdames, vous pourrez continuer à monter régulièrement sur vos grands chevaux et en tirer tout le plaisir textuel habituel. Ces chevals de bataille ne sont donc que contrebande et, malgré l’excitation textuelle liée à la nouveauté, vous ne devriez pas avaler n’importe quoi.

Quant à l’ognon, même si les avis divergent là-dessus, on peut comprendre qu’il tienne à soulager le i de son priapisme originel. Certains prennent ainsi position en sa faveur en optant pour une simplification des pratiques textuelles, d’autres s’attachent à perpétuer un certain sado-masochisme en menottant la langue dès qu’elle devient libertine et en lui infligeant une correction instantanée.

Je suis désolée pour ceux qui pensent que la langue française est vierge. Elle n’est heureusement pas si chaste. On la caresse depuis la nuit des temps. Ses lettres sont passées par tout un Kamasutra de positions. Elle est adepte de l’échangisme et a souvent répondu aux avances d’amours étrangères. Elle s’est d’ailleurs laissée féconder régulièrement jusqu’en 1935 sans que jamais personne n’ait crié à la déviance. Alors, pourquoi, aujourd’hui, voudrait-on en faire une langue figée, alors que son identité textuelle a toujours été mouvante, alors qu’on n’a jamais eu autant besoin d’écrire?

La nouvelle orthographe ne joue pas au strip-poker avec la langue. La réforme ne s’amuse pas à déshabiller les mots pour offrir une relation textuelle dénudée de difficultés à des jeunes qui paniquent parce qu’ils ne savent plus écrire. Elle ne cherche pas à simplifier bêtement et à régler le problème de l’échec scolaire. Pensez-vous vraiment qu’en laissant la place à l’accent grave, la crise sera moins aigüe? Ce serait tout un évènement!

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCes nouvelles pratiques textuelles ne sont donc pas très exhibitionnistes et ceux qui ont cru à l’avènement de l’écriture phonétique peuvent aller se rhabiller. La nouvelle orthographe ne défigurera pas la langue. Elle se contente tout simplement d’en gommer quelques bizarreries.

Il serait donc absurde de ne pas apprendre l’orthographe rectifiée aux nouvelles générations, mais sachez toutefois, le Chat, que l’enseignante de français que je suis et qui se fait un devoir d’appliquer cette réforme simule ce désir textuel. Que voulez-vous, je suis, tout comme vous, d’une autre époque, celle où l’érotisme de la langue se cachait dans l’exception et dans l’ambiguïté de certaines règles.

Sophîe

*http://www.gqmnf.org/NouvelleOrthographe_NouvellesRegles.html

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

12 avril 2017

Mourir de rire

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Caricature de Vincent Dumortier

Cher Chat,

Comment peut-on nourrir d’aussi noirs desseins ? C’est la question à laquelle le monde tente de répondre depuis qu’on a dégommé Charlie. De toutes parts, on arme les cartouches. Ainsi gicle, à jet continu, le sang d’encre de toutes les impressions. Alors, avant que ne se dilue tout ce camaïeu de rouges, permettez-moi, le Chat, de libérer mon expression, car mine de rien, je commence à m’emmêler pas mal les crayons.

Vous le savez, l’humour est mon aiguisoir. J’ai rarement grise mine et même si je n’ai jamais exécuté de dessins, on peut me condamner pour quelques attentats à la bêtise. C’est, je l’espère, dans l’esquisse de résistances verbales facétieuses que je m’illustre le mieux.

Or, « Mourir de rire » aujourd’hui n’est plus une métaphore. Pour la première fois, ce 7 janvier, le journal le plus irrévérencieux de France a fait, bien malgré lui, du premier degré. C’est sans doute par solidarité avec cette figure de style que je me suis affichée « Charlie » le matin même. Je veux pouvoir encore mourir de rire, peu importe la boutade, sans passer à trépas.

Mais alors que des millions d’homonymes se dessinent à main levée et que le polyptyque n’en finit plus de se déployer, je me questionne sur l’authenticité de ma signature. Est-elle conforme à l’esprit du journal ? Contrefaçon ou caricature ? Et vous, le Chat, comment êtes-vous Charlie ? Car sous le couvert de cette identité se dessinent évidemment plusieurs motifs.

Je suis Charlie parce qu’il n’est plus. À sa mémoire. Parce que je le connais personnellement, parce que je l’ai lu ou le lis encore, parce que je reconnais l’humanisme derrière la satire.

Je suis Charlie parce que toutes les idées ont le droit de cité et qu’il n’appartient pas à quelques fous furieux de tracer les limites de la liberté d’expression.

Je suis Charlie parce que je n’ai pas peur et que je veux le montrer.

Je suis Charlie parce que je suis solidaire.

Je suis Charlie parce que je suis contre toutes formes de fanatisme, d’extrémisme, de violence.

Je suis Charlie, parce que je ne sais plus à quel Mohamet me vouer.

Mais… je suis aussi Charlie parce que ma copine l’est sur Facebook et que je suis tendance.

Je suis Charlie, parce que je suis contre les terroristes, les musulmans, les Arabes et qu’on ne m’a pas appris à faire la différence.

Je suis Charlie, parce que je suis politique et que j’y vois un moyen de relancer ma popularité.

Je suis Charlie, parce que je suis dictateur criminel et que je veux me donner bonne conscience.

Je suis Charlie parce que j’y vois un filon pour me faire du Beur en vendant des tee-shirts éponymes.

Alors Charlie ? Ça fait quoi d’être aimé aussi par des cons ?

Il y avait près de quatre millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans les rues hier. Une émouvante marche funèbre, chromatique, contrastée s’est déroulée toute la journée en arabesques pacifiques, « marchant un dessin commun qui aurait pour nom Charliberté* ». Ça ne s’était pas vu depuis la libération ; un déferlement populaire tout en plein, sans déliés, qui met la gomme pour effacer les différences d’opinion, de culture, de religion. C’était beau de voir ce grand rire spontané se tenir les côtes alors qu’il était en train d’étouffer sous la morosité ambiante.

J’ai envie d’y croire, le Chat. De toutes mes forces. Mais voilà, j’ai de la difficulté à être naïve. Sous la Sanguine, une aquarelle ou une peinture au couteau ? Je ne peux pas m’empêcher d’y voir un trompe-l’œil, de soupçonner un clair obscurantisme sous le vernis de ces 44 chefs en avant-plan et de craindre un marouflage* de toutes ces images.

Mercredi, les crayons-mines des survivants tireront à trois millions d’exemplaires.

Ils sont Charlie, mais que se passera-t-il quand ils ouvriront pour la première fois le journal qu’ils ont promis d’acheter dans un grand élan de solidarité ? Que se passera-t-il si, fidèle à l’irrévérence des pionniers disparus, l’encre du journal se met à leur baver dessus, tout Charlie qu’ils sont. Se laisseront-ils mourir de rire ou se cacheront-ils à nouveau derrière des gilets pare-bulles en attendant que l’encre sèche ?

Et pourtant la solution est peut-être là. Dans l’acceptation, puis dans la revendication de cette nouvelle identité, juive, musulmane, catholique, laïque. La France est Charlie, toute en couleurs primaires, toute en nuances, mais sans dégradés. 4 millions de Français l’ont compris et ont célébré leurs différences. Reste à convaincre les autres, les laissés-pour-compte.

L’autodérision devrait s’apprendre à l’école, en même temps que les lettres, les chiffres et les couleurs. J’ai été moi-même la cible d’un caricaturiste en herbe* durant toute mon adolescence. Son coup de crayon ne m’épargnait pas. Il savait épingler mes travers. Laissez-moi lui rendre hommage en publiant un de ces dessins. C’est peut-être grâce à lui que je suis libre aujourd’hui.

Sophie

*Marouflage : fixer une surface légère sur un support rigide à l’aide d’une colle forte qui durcit en séchant.

* Extrait de l’hommage de Stéphane de Groodt pour lui faire de la publicité. Il faut découvrir Voyages en absurdie.

* Hommage à Vincent Dumortier

  Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

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Une plume dans l’omelette, par Sophie Torris…

9 avril 2017

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Je ne suis pas une poule mouillée et même si je n’aime pas particulièrement les prises de bec, je n’hésitedangereuse-la-medisance-l-est-surtout-pour-celui-qui-en-est-la-victime-photo-fotolia pas à voler dans les plumes d’une dinde qui m’agace. Je lui dis en général sur-le-champ d’aller se faire cuire un œuf, et la semonce, par civilité, s’en tient là.

Cependant, il arrive que, de retour au poulailler, je devienne une vraie poule de Barbarie, et ce, à l’insu de la dinde en question. Prendre en grippe aviaire un absent semble être le propre de toute bonne basse-cour qui se respecte. Ce que je veux dire par là, le Chat, c’est qu’il est rare que je me couche avec mes poules sans médire un peu.

Mais il ne faut pas croire que seules les femmes gloussent et caquettent dans le dos de leurs semblables. Les hommes ne sont pas des coqs en vain et s’adonnent exactement à la même cuisine. Après tout, on ne fait pas de bonnes omelettes sans casser quelques œufs. Alors, pourquoi, cher Chat, prend-on plaisir à persiffler et que cachent ces rosseries d’alcôve ?

La médisance couve déjà chez l’enfant comme une tendance instinctive, l’homme étant naturellement tiraillé entre le Bien et le Mal. Les messes basses-cours de récréation commencent donc dès qu’il fréquente l’école. Le jeune coq qui n’a alors pas le droit de se servir de ses ergots pour se démarquer ou faire le paon va tout simplement utiliser, à défaut, la violence verbale. Il ne faut cependant pas y voir de cruauté intentionnelle à cet âge, car c’est en se comparant, et donc en castrant un chapon parfois un peu différent, à coups de petits mots perfides dans le dos, que le jeune coq, en pleine construction identitaire, se valorise et développe confiance en soi. On médit donc en premier lieu pour pallier une certaine insécurité, pour se rassurer de sa normalité et pour rester le préféré.

Et puis, avec un peu d’entraînement, on finit par prendre un malin plaisir à instiguer, sur le ton de la confidence, ces petites méchancetés. Les absents ayant toujours tort, les commérages sont rarement mal perçus. La prise de risque étant minime, la transgression peut alors s’accompagner d’une délicieuse chair de poule à l’idée de déblatérer en douce sur le voisin. De plus, le fait d’attiser la curiosité de tout un poulailler et d’y monopoliser l’espace de parole accentue le désir de faire éclore de nouveaux cancans. C’est ainsi que bien des poules font le coq et que bien des coqs caquettent.

Si, qui plus est, l’oiseau est oisif, le ragot peut devenir un passe-temps tout à fait créatif. Il y a toujours plus à picorer chez le voisin que chez soi-même surtout quand on vit comme un coq en pâte, et j’ai ouï-dire, mon Chat, qu’on s’ennuie beaucoup moins quand on qu’en dira-t-onne.

La médisance ne pouvant se pratiquer qu’à plusieurs devient alors créatrice de liens sociaux. Il est même prouvé que deux inconnus tisseront des relations plus fortes s’ils dénigrent ensemble un tiers au lieu de l’encenser, puisque c’est en s’accordant sur les défauts de ce troisième larron qu’ils s’assurent de partager les mêmes valeurs. N’est-ce pas rassurant de se dire qu’on fait partie du même nid ?

Il est donc tout à fait salutaire et recommandé pour l’amitié que deux poules s’exercent de temps en temps à lancer leurs œufs pourris ensemble sur une autre, qui plus est si cette dernière vient picorer dans un nid qu’elles auraient aimé investir. On se nourrit alors de calomnies qu’on partage à l’insu de cette poule de luxe, bourrée d’hormones, pleine comme un œuf, qui ne doit pas se gêner pour passer du coq à l’âne, qui semble contre toute attente avoir les dents longues et la bouche en cul…. de poule évidemment !

Mais dans le fond, si on s’évertue à tuer cette poule aux yeux d’or dont le ramage se rapporte peut-être au trop joli plumage, c’est souvent pour se rassurer de son propre potentiel de séduction. Nous médisons encore une fois pour dire nos inquiétudes, pour quérir un peu de réconfort, pour dire indirectement du bien de soi et de celui ou celle qui nous écoute.

ff289a65Irait-on alors, par jalousie ou frustration, jusqu’à médire dans le dos de ceux qu’on aime ? Si le coq se mettait à chanter, bien avant qu’il ne chante, se pourrait-il qu’un jour je vous renie trois fois, mon Chat ?

J’en doute parce qu’en vieillissant, j’ai appris à poser un regard plus indulgent sur moi-même. Je pousse même parfois la médisance à me prendre pour une bécasse, nourrie au grain de folie.

Cocoricotcot.

Et puis, on finit toujours par perdre ses plumes en les trempant dans le fiel. Avec quoi j’écrirais ?

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Du bonheur en contrebande, par Sophie Torris…

1 avril 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

En nous faisant croire que le seul chemin qui mène à Rome est l’austérité, on renvoie le bonheur aux calendes grecques, comme s’il n’avait plus le droit de cité. J’ai conscience que mon pays n’est plus de cocagne; je n’ai pas les portugaises ensablées. Mais pourquoi devrais-je m’empêcher de construire des châteaux en Espagne ?
Tonnerre de Brest, on dirait que, pour être crédible aujourd’hui, il faut avoir l’air grave, préoccupé, voire même tragique ! Le bonheur est devenu suspect.
Si vous souriez un peu trop, on risque de vous prendre pour un Béotien.
Si vous partagez quelques montagnes russes d’émotion, on vous taxera de faiblesse.
Si vous ne vous plaignez pas, c’est sans doute que vous cachez quelque chose. On ne peut décemment, de nos jours, être content de son sort sans que le téléphone arabe se mette à faire courir des rumeurs.
Bref, si vous voulez pouvoir afficher un peu d’ivresse, la seule raison acceptable est d’être saoul comme un Polonais.
Avec autant de si, ce n’est pas seulement Paris que l’on met en bouteille. C’est aussi la joie que l’on consigne. Car voilà, pour être un bon cru aujourd’hui, il faut être mal embouché, ruminer les plaisirs d’antan et porter le poids de la conjoncture.
Et bien, je préfère passer pour une cruche plutôt que de me plier à ce genre d’étiquette. Je ne veux pas vieillir en fût, le présent a bien plus de cuisse et de velours que le passé, aussi millésimé soit-il.
Et puis, franchement, ce n’est pas en faisant la gueule qu’on nous rendra l’Alsace et la Lorraine !

Prenons donc un petit quart d’heure bordelais, le Chat, afin de remettre les pendules à l’heure. La morosité s’est donc introduite, ces dernières années, tel un cheval de Troie, en ville, au bureau, jusque dans les foyers, et ce, même chez mon oncle d’Amérique. Je ne suis pas de Marseille, c’est hélas la triste vérité. Personne n’est plus à l’abri d’un coup de Jarnac. Et pour preuve, on m’a déjà limogée, virée, lourdée sans qu’on ait rien à me reprocher. Certes, ce fut une douche écossaise qui aurait pu noyer ma bonne humeur, mais j’ai préféré filer à l’anglaise. Il y a de ces revers de fortune contre lesquels on ne peut rien : deuil, maladie, séparation, perte d’emploi. À quoi bon alors se couronner soi-même tête de Turc en ressassant ce qui ne peut être changé ? Si le chagrin, qui, lui, est tout à fait légitime, ne s’accompagne pas d’un lâcher-prise, c’est la joie qu’on risque d’envoyer bouler à Pétaouchnok pour de bon.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecEt il en est de même pour ces petites chinoiseries qui font ruminer certaines personnes pendant des jours. Que mes enfants transforment ma maison en capharnaüm, ce n’est pas le Pérou ! Qu’il pleuve sans cesse sur Brest ce jour-là, ne m’empêchera pas d’y faire la java. Perdre mon chemin ne m’enverra pas dans la gueule du loup et pleurer après le temps perdu ne me le rendra pas. Pourquoi faire d’un événement qui est, de toute manière, irréversible, un supplice chinois ? Pourquoi s’empoisonner la vie d’une macédoine de soucis irrévocables et s’imposer ce genre de régime spartiate ?

C’est ainsi qu’on finit par croire que la vie de bohème se trouve à Tataouine, loin de la routine et de ses poupées russes de tracas. Et on se trompe en confondant plaisir et bonheur. Évidemment, le plaisir, c’est Byzance ! Il se boit cul sec et l’ivresse est immédiate. Mais il est éphémère parce que lié à la satisfaction d’un désir qui n’en est plus un quand il est consommé. Et nous revoilà à faire la manche indéfiniment entre chaque trou normand, parce que cette quête ne finit jamais. On ne se contente pas de voir Naples et mourir une seule fois. Le plaisir habite en Frénésie, c’est bien connu. Et c’est toujours la même histoire. Il y était une fois un prince que l’on veut charmant et que l’on pare de toutes les qualités existant sur le marché afin que le bonheur à deux puisse naître dans l’idée magnifiée que l’on a de l’autre. Ainsi, on se berce de joies formidablement illusoires et on croit à ses propres promesses de Gascon jusqu’à ce que la réalité nous rattrape et que l’on se remette à ronchonner sur ce qu’on a perdu.

Et si le bonheur n’était tout simplement pas lié à une cause extérieure ? On n’aurait plus besoin de s’échapper dans le plaisir comme si la seule solution était de s’oublier. Et s’il était, tout au contraire, cette cabane au Canada, blottie au fond de soi ? Et s’il suffisait d’en ouvrir la porte pour que la joie s’y invite ? Et s’il était cette auberge espagnole où chacun contribue à nourrir l’autre ? Et s’il était dans le don plutôt que dans la réception, dans l’instant plutôt que dans la projection ? On n’aurait peut-être plus le mal du pays.

Il paraît que le bonheur est contagieux. Alors que ceux et celles qui l’ont trouvé ne le boivent pas en suisse, il pourrait trinquer !

Sophie

Cette chronique est fortement inspirée du dernier ouvrage de Frédéric Lenoir, La puissance de la joiealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

La joie, c’est la vie, la plénitude.
La joie est profonde. Je n’ai pas joie de boire mon café.
Émotion amoureuse, esthétique, spirituelle, collective. La joie touche esprit, cœur, corps, sens, imaginaire.
Elle ne se décrète pas. On ne décide pas d’être en joie, mais on peut cultiver un climat favorable qui permet à la joie d’advenir. La joie s’invite.
On ne court pas après le bonheur. Il est à l’intérieur. (Enlever les obstacles qui ont bouché la source : égo, peur, mental). Se libérer de tout ce qui nous empêche d’être nous-mêmes. Se libérer des faux-moi. Tout ce que l’égo et le mental ont construit comme mensonge pour nous aider à survivre. Il faut avoir de l’égo pour survivre. On ne tue pas l’égo, mais ne pas être mû par le personnage qui s’est identifié à l’égo. Lâcher l’égo : moments d’éveil. On ne s’identifie plus au personnage qui a besoin de reconnaissances, de compliments, qui vit dans le regard de l’autre.
La joie peut accompagner le chagrin.
Lâcher le mental, logiciel de survie, qui a enregistré ce qui nous fait du bien et du mal pour aller vers les choses plus profondes. Renoncer aux biens immédiats pour un bien plus profond.

Comment : être attentif sinon la joie n’intervient pas. Il faut être présent. La joie vient quand on est présent. Si je pense à autre chose, je rumine, je perds ma disponibilité. Lorsqu’on est attentif, le cerveau secrète de la dopamine qui nous met de bonne humeur.

Plus on se sent vivant, plus on ressent la joie.
Le mental et l’égo nous aident à survivre, pas à vivre. Peur de ne plus être aimé, de décevoir, de perdre.

Le bonheur n’est pas une émotion passagère. C’est être dans un plaisir qui dure, non tributaire des choses extérieures.

Le bonheur se construit, fruit d’un équilibre.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’Évangile selon sainte Rondelle…, par Sophie Torris…

25 mars 2017

Balbutiements chroniques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

« Enwoye go go, shoot la poque.  Enlève-z-y la rondelle.  Come on !  Skate, skate !  Lâche pas la game !  Enwoye !  Patriotes, Go ! » Ça, c’est moi, en immersion à l’aréna de Dolbeau-Mistassini.  J’apprends vite.  Je viens d’intégrer le chœur des mères supporters et je scande leur credo entre cornes de brume, cloches et crécelles.  Nous sommes donc douze, debout sur les gradins, arborant, haut et fier, le chandail de hockey de nos chérubins, égrainant sans relâche le même chapelet : « Enwoye, go go, shoot la poque.  Enlève-z-y la rondelle.  Come on !  Skate, skate !  Lâche pas la game !  Enwoye !  Patriotes, Go ! », tandis que de leur côté, les pères en cénacle ponctuent leur Molson-poutine de commentaires sur chaque Action de grâce.

Si je suis longtemps restée sur le parvis des arénas, c’est peut-être par fidélité au ballon rond de mon enfance.  Que voulez-vous, cher Chat, on ne change pas de religion de but en blanc, surtout quand on sait que le hockey au Québec est un sacerdoce.  Mais voilà, mon fils est un bleuet et il a de la suite dans les litanies.  Il a donc fini par me convertir et j’ai donc été baptisée cette fin de semaine.  Croyez-moi, le Chat, ce fut tout un choc culturel que de le voir fendre pour la première fois l’immaculé d’une patinoire de tournoi avec le patronyme auvergnat de son père sur le dos.  Qu’il porte le chandail des Patriotes et le numéro 9 de Maurice Richard est déjà en soi un miraculeux oxymore, mais que le tout soit en plus commandité par des trous de beigne ne peut relever que d’une intervention divine malicieuse.  Je vous confesse, cher Chat, que je m’amuse déjà beaucoup en imaginant qu’un jour peut-être, avant un match, mon rejeton, la main sur le cœur, chantera le Canada, terre de ses aïeux.

En attendant que les étoiles s’alignent en ce sens, je voudrais revenir à cette immersion culturelle pour le moins cocasse.  Le hockey n’est pas une simple histoire de short et de crampons et il n’existe malheureusement pas de bréviaire pour les nulles.  Moi qui n’en suis qu’à la genèse de l’aventure, j’ai dû observer en Judas mes voisines afin de pouvoir mettre chaque coquille à la bonne place et protéger mon p’tit Jésus.  Comme la sainte Poque peut laisser bien des stigmates, plastron, épaulières, jambières, coudières et rembourre derrière ont vite fait de métamorphoser nos petits anges délicats en préados baraqués qui ne transpirent plus vraiment l’eau bénite.  On comprend ainsi, dès qu’on y a séjourné un peu, pourquoi les vestiaires sont rebaptisés chambres.  J’ai donc très vite appris qu’une poche de hockey doit recevoir son extrême-onction de Febreze régulièrement, afin de se garder des odeurs peu catholiques.

Après le passage de la papamobile de marque Zamboni, mon fils, mu peut-être par une profession de foi inédite – « Go Lou, enwoye la rondelle putaiiinnnnn ! » – fait lors de la troisième période une magnifique ascension jusqu’à la sacristie adverse et malgré une étonnante génuflexion du goaler, envoie la poque, comme une offrande, exactement là où il faut.  Héros de sa Sainte Trinité (il est ailier gauche), il est consacré étoile du match.  Tandis que d’un côté de la nef de glace, douze Piétas portent leur croix, de l’autre, douze Madones mangent leur pain béni.

Mais ce n’est pas tout, cher Chat.  Le rite se poursuit à l’issue du match, la famille se tenant en longue procession derrière la porte close de la chambre qui lui est interdite le temps de l’Évangile selon saint Denis (c’est le coach des Patriotes).  S’en suivent les clameurs d’usage et autres cris de ralliement d’autant plus enthousiastes lorsqu’ils sont victorieux, et signe que les parents peuvent enfin pénétrer dans le sanctuaire afin de distribuer à leur tour les béatifications d’usage.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecS’agissant d’un tournoi, les festivités ne s’arrêtent pas là, nos Patriotes affrontant une autre paroisse le lendemain.  Je peux donc, avant que sonnent les matines, poursuivre mon immersion.  Ce sont donc plusieurs équipes du hockey mineur qui ont envahi tous les motels du coin et tandis que des parties de mini-hockey s’engagent dans les couloirs, des cinq à sept s’organisent.  C’est ainsi que nous nous retrouvons à 24 adultes dans une petite chambre, sur et autour du lit.  Le buffet est dressé autour du lavabo, chacun contribuant à sa providence.  Prenez et buvez-en tous !  Ce sont donc plusieurs conclaves qui s’avinent à chaque étage tandis que l’on frise l’apocalypse dans les couloirs.  Personne ne semble s’inquiéter du tapage nocturne.  On répond même aux sermons répétés d’une pauvre âme fatiguée que c’est soir de tournoi et que c’est comme ça.

Le lendemain, dès l’aube, il est grand le mystère de la foi !  Les parties de minihockey reprennent de plus belle dans les couloirs du motel tandis que quelques pères en tenue d’Adam retrouvent un semblant d’autorité et tentent de rapatrier leur progéniture sur l’oreiller.

Tandis que je marche le long du couloir vers mon petit déjeuner, s’exhale de chaque porte entrouverte, l’encens des poches de hockey comme une prière de retour à l’aréna.

Sophie

Notice biographique

321123_306765999351815_179961285365621_1163118_1077941746_n1111111112Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

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Pour le meilleur et pour le pire !, par Sophie Torris…

21 mars 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

Multirécidivistes, mes parents partagent la même maison d’arrêt depuis 50 ans.  On appelle ça des noces d’or, quand après un demi-siècle, personne ne s’est évadé.  Leur union a été mise sous protection judiciaire le 21 mars 1964 : « Monsieur Marc-André Torris, voulez-vous prendre pour compagne de cellule, madame Marie-France Barrois, ici présente ?  Madame Marie-France Barrois, voulez-vous parapher l’assignation à résidence ?  Les époux peuvent s’échanger les menottes et sceller leur alliance. » La détention aurait pu être provisoire, mais mes parents ont décidé d’en prendre pour perpètre.  Deux amants toujours au placard.  L’amour peut être une forteresse.

Il faut dire que mes parents ont un casier chargé.  Je suis leur premier attentat à la pudeur, mon frère et ma sœur, plus tard, leurs délits d’initiés.  Ils nous ont bercés, petits crimes, contre leur humanité.  Mais si à l’époque, le mariage conduisait inévitablement à la cellule familiale, aujourd’hui ce n’est plus la même musique.  On hésite à passer sa vie au violon avec la même personne.  Pourquoi se mettre la corde au cou ?  On retarde l’exécution.  On ajourne de plus en plus les peines d’amour.  Et si on se fait coffrer, on invoque rapidement la libération conditionnelle.

Devant si peu de constance, la perpétuité est célébrée comme une performance.  Pour preuve, on décerne aux noces de 50 ans, la médaille d’or.  Et pourtant, ne dit-on pas qu’il est contre nature de passer sa vie avec la même personne, de se condamner à la même petite mort, alors que nous sommes foncièrement des tueurs en série ?

 Alors ?  Modèle suprême ou châtiment extrême ?  Il semble, cher Chat, que l’affaire relève de la Brigade des mœurs d’une société, car si personne ne nie la nécessité d’avoir un arrangement pour organiser la vie collective et pérenniser la race, cette forme d’union à perpétuité n’est peut-être pas le seul modèle valable.  Et pourtant, les autres modèles en cours d’assise sont suspects.  On fait le procès des familles recomposées et des couples homosexuels, mais la sentence généralement rendue quant à l’équilibre incertain de leurs enfants est-elle justifiée ?  La société change, mais on dirait que l’on défend encore les codes sociaux issus du temps où l’Église était l’État.  Ce temps où un homme et une femme étaient condamnés à partager la même cellule de confinement pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort les sépare.

Ce modèle d’union à perpétuité serait donc religieux, animé par des valeurs chrétiennes.  Et pour preuve, mes parents vont renouveler leurs vœux de captivité dans une chapelle.  Ce qui est loin d’être condamnable.  Bien au contraire.  Et si je suis émue, ce n’est pas parce que je célèbre une performance, mais bien leur histoire personnelle, celle de deux détenus par l’amour qui reconnaissent, après 50 années à partager le même panier à salade et à purger les bonheurs et les peines de l’autre, qu’ils veulent encore vivre ensemble.  C’est beau, tendre, fort, complexe et ça n’a surtout rien de conventionnel.

Mais pourquoi érige-t-on encore ce modèle comme un pilier de la société alors qu’aujourd’hui, un couple sur deux fait appel et trouve souvent l’équilibre et l’amour dans la réhabilitation ?  Dans un tout autre ordre d’idées, n’est-ce pas faire preuve d’ethnocentrisme que de réfuter la polygamie ?  En quoi les enfants souffriraient-ils d’avoir plusieurs mères ou plusieurs pères ?  Et enfin, quand, en France, on manifeste contre le mariage gai sous couvert de raisons sociales, n’est-ce pas avant tout du militantisme religieux ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecIl faudrait, mon matou-maton, que je m’applique religieusement à vous écrire pendant 37 années, et ce, de manière exclusive pour que nous puissions fêter nos noces de papier.  J’aime votre maison de correction et toutes vos tentatives de redressement à mon égard, mais ne me présumez pas innocente.  Mon trafic de stupéfiances me mène parfois ailleurs.

C’est certainement dommage d’avoir perdu cette habitude du temps, des sentiments qui s’éternisent, des rires et des pleurs…  Toutefois, les noces d’or ne sont plus aujourd’hui qu’une vieille coutume, une tradition qui se perd.  Quant à mes parents, ils ne sont coupables que de s’aimer encore.  Avec préméditation pour les années futures.  Alors, quand je les retrouverai, on ira s’embrasser et danser leurs liens le long de la nef des fous.

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

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Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

14 mars 2017

Niqabotinage

Cher Chat,

Si je démarre sur les chapeaux de roue, c’est qu’il fait tempête sous mon crâne. Nous sommes à la veille deschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec élections et ça me prend la tête ! J’en bave des ronds de chapeaux à l’idée de devoir choisir une tête d’affiche parmi tant d’autres. C’est que, voyez-vous, je ne peux qu’en parler à travers mon chapeau* et, pourtant, je tiens à voter demain à visage découvert.
Je ne suis pas du genre à voter à la tête du client, mais j’aurais aimé que nos candidats se découvrent un peu plus. J’ai comme l’impression qu’ils se sont trouvé une tête de Turc pour pouvoir garder leur couvre-chef sans mettre toutes voiles dehors.
Et si nos hommes politiques, ces sombres héros n’étaient que des illusionnistes ? Voyez comment le gouvernement conservateur, alors qu’il perdait la face sur tous les fronts, a tiré, comme par magie, le foulard du chapeau. Ça ne fait palombe d’un doute, on nous prend pour des pigeons !
Je sais bien que la politique est un monstre à plusieurs têtes. Bien sûr, la place de la religion dans l’univers civique mérite sa tête de chapitre ! Bien sûr, j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête à l’idée que l’on puisse porter le niqab lors de cérémonies de citoyenneté, mais faut-il travailler du chapeau* pour s’évertuer à y chercher des poux quand 99 % des femmes votent à visage découvert, et surtout quand l’environnement, l’économie, les inégalités de revenu, le mépris de la culture, le déni des premières nations sont des enjeux qui s’imposent bille en tête ?
Je n’ai pas l’habitude d’avoir la tête près du bonnet*, mais je vous avoue que j’en ai plein mon casque de ces campagnes électorales qui deviennent des joutes idéologiques où des faces de carême s’occupent du chapeau de la gamine* quand ils devraient défendre tout un programme et surtout s’y tenir sans faire volte-face. Car n’est-il pas là, le problème ? Tous les candidats semblent adeptes du ruban adhésif double face, histoire que ça colle à gauche comme à droite. La tête me tourne d’entendre dire une chose puis son contraire comme si l’on jouait à pile ou face. Ne trouvez-vous pas, le Chat, qu’il est de plus en plus difficile de se faire une opinion ? Sous mon béret hier, sous ma tuque en poil de caribou aujourd’hui, plusieurs fois, j’ai mangé mon chapeau*. Alors quand mes chères têtes blondes me demandent qui aura ma voix, je ne leur dis pas pour qui, mais contre qui je vais voter. C’est un peu triste de ne pas croire en quelqu’un, d’attendre l’élu de son cœur. Mais je ne désespère pas. Je veux penser qu’un jour, je pourrai crier à tue-tête : « chapeau, l’artiste ! ».
En attendant, je vote pour le moins pire. Parce qu’ici, au moins, on a la chance de pouvoir le faire. Je vote pour ces têtes brûlées qui le représentent en région et pour qui j’ai néanmoins beaucoup d’estime.
Demain, si l’on en croit les médias, 8000 têtes de pipe feront la guerre des tuques bien enfoncées jusqu’au cou pour faire la tête au carré au voile intégral. Je peux concevoir que cet exercice de défoulement pacifique puisse souligner par l’absurdité la décision de la Cour d’appel, mais on ne dira pas que le ridicule m’a tuée… J’aurais la mienne nue, bien campée sur mes épaules. J’irais voter en femme de tête pour qu’un homme tire enfin sa révérence. Il ne va quand même pas nous faire le coup du chapeau !
Sophie
*Parler à travers son chapeau : parler d’un sujet que l’on ne connait pas.
*Travailler du chapeau : ne pas avoir toute sa tête.
*Avoir la tête près du bonnet : se mettre facilement en colère.
*Manger son chapeau : convenir de s’être trompé.
*Ne pas s’occuper du chapeau de la gamine : ne pas s’en faire.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sur mes chemins de Taire… par Sophie Torris…

3 novembre 2016

Balbutiements chroniques
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Cher Chat,

Je proclame ce jeudi 26 avril, jour de mon taire. Ceci est une manifestation personnelle pour la sauvegarde de mon environnement. Je ne balbutierai pas un mot, le Chat. Que voulez-vous, si je vise mon développement durable, il faut bien que je le préserve, mon taire.

En vérité, ça m’arrange cette jachère anniversaire impromptue. Parce que pour être bien franche… je sèche.

Laissez-moi vous expliquer, cher Chat, car je ne voudrais pas qu’il y ait de l’eau dans le gaz entre vous et moi. Il est bien sûr hors de question que je me retire de votre protocole. Il est bien trop tôt.

Il y a que pour ajouter un sou à ma couche d’aumône, quoique je ne perde ni le plan, ni le nord, je suis bien obligée d’exporter mes gisements de faire ailleurs, même si cela va à l’encontre de mon engouement égologique.

Alors voilà, je n’ai pas besoin de vous sensibiliser à tous mes changements climatiques. Vous savez bien que je suis un courant d’air. Je vous dirai simplement pour ma défense que j’ai sans aucun doute surexploité mes ressources naturelles cette semaine. Toutefois, je n’ai pas perdu mon énergie renouvelable.

Nous sommes le 26 avril, jour de mon taire. Permettez, le Chat, que je lutte pour ma biodiversité et pour le recyclage de mes produits usagés. Il paraît que c’est dans l’air du temps. C’est en toute humilité que je vous offre un de mes balbutiements poétiques. Ce sera mon défi vers de la semaine.

La valse du nombril *

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecAujourd’hui, je sais le ruban de peau qui me lie à ma mère et qui me nourrit. Je sais mon cœur qui cogne contre le matelas de son ventre, je sais le velours de mes pieds quand, à tâtons, dans la nuit de mon nid, je les attrape.

Aujourd’hui, je sais l’exil, quitter mon port d’attache sans bagages et sans souvenirs. Je sais la bourrasque de l’air quand elle entre dans mes poumons faire tempête. Aujourd’hui, je suis un moulin à vent et j’ai un prénom.

Aujourd’hui, je sais les yeux humides et fiers de mon père, ses grandes mains calleuses et maladroites. Je sais du bout de ses doigts, ce tête à tête dans l’effluve du tabac froid qui m’entête.

Aujourd’hui, je sais mes bottines bien lacées et leurs désirs de conquête. Je sais, la main tendue de ma grand-mère et de l’autre côté de mon premier pas, l’innocence de ma menotte vierge tout contre le kaléidoscope de sa paume.

Aujourd’hui, je sais l’autre, le tout petit, le tout fragile. Je ne suis plus le seul nombril. Je sais mon frère et la famille, son petit cœur dans un grand chœur.

Aujourd’hui, je sais la cour d’école, la craie qui crisse les premières lettres de l’alphabet et la complicité des genoux écorchés. Je sais la chaleur de l’amitié, les secrets partagés qu’on emmitoufle dans des grands manteaux de fou rire.

Aujourd’hui, je sais mon corps déboussolé qui se perd de vue entre monts et marées. Je sais les lignes courbes qui dessinent la femme qui sommeille encore en moi.

Aujourd’hui, je sais le ressac de l’amour et sa vague à l’âme. Je sais le brasier qui m’essouffle, la lueur d’un foyer, mais la flamme qui s’étouffe. Je sais les attentes déçues et les amours feintes. Je respire toutes les étreintes.

Aujourd’hui, je sais mon autre moitié, ma terre promise, mon horizon de jachère. Je sais ses yeux qui dénouent mes silences et mon cœur sur sa main. Je sais nos demains joints. Je sais mon homme et le petit qui lui ressemble.

Aujourd’hui, je sais un peu de mon chemin, ses clairières et ses ornières. Je sais mes routes et mes déroutes. Je sais choisir la clé de mes champs et débusquer la violette sous le champignon ciguë.

Aujourd’hui, je sais le deuil. Je sais l’automne qui se fane trop tôt et mon cœur de chrysanthème. Je sais ma poitrine de larmes cramponnée à la bouée d’un ange. Je sais le chagrin des naufragés.

Aujourd’hui, je sais le dernier pointillé de mon cœur. Mon âme pleine comme une lune rousse quitte son vieux parchemin de peau et toutes ses écritures. Aujourd’hui, je sais ce que personne ne sait.

Sophie

*La valse du nombril est un livre d’artiste, fruit d’une collaboration avec une de mes étudiantes en arts. Isabelle Duquette en est l’illustratrice.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

 

 


On s’lâme avec Sophie Torris…

11 octobre 2016

Pour le meilleur et pour le rire ! alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

(Si le Slam est poésie, il est surtout art oratoire, déclamation. J’ai donc besoin de vos cordes vocales pour que vous puissiez apprécier ce texte. Je vous en prie, prenez le en bouche. Caressez la voyelle, attaquez la consonne, choisissez vos pauses et vos accélérations. Offrez-lui votre propre musique et faites danser les mots. Sophie)

Vous ! Dites ha !   (Dans le public, quelqu’un dit Ha !)

Vous là-bas ! Dites ha ha ! (Dans le public, quelqu’un dit ha ha !)

Vous tous, dites ha ha ha ha ha ! (Le public en chœur dit ha ha ha ha ha !)

C’était pas des potins, y’a du potentiel. Le parterre se poile et moi, j’ai pignon sur rire.

Mais… le rire est contagieux ? J’ai la bouche qui se fend, le sourire qui s’étend, de grands spasmes en dedans.

Je réclame la liberté d’expulsion. Hourra qui rit ! Voyez comme le rire me désarme.

J’voudrais faire un slam pour le meilleur et pour le rire.

J’voudrais faire un slam avant que la bonne humeur ne s’tire.

Ayons l’humeur à l’humour pour que l’amour ne meure.

Ce n’est pas une tare d’être hilare. Ce n’est pas un tord même si « satire ». S’cuse, c’est l’occas d’avoir le rire Khomikaze.

Tu veux que je te fasse un slam ? Intégriste et périls ! J’ai la ceinture armée de grotesques plausibles prêts à rire aux éclats d’obus en blanc.

Je vais te dilater la rate, te décrocher la mâchoire, te déployer la gorge, te fendre la gueule et… te dérider.

Attention, j’envoie les gaz hilarants ! Pas de rires étouffés. Je veux des sourires francs. Tu peux rire à mes dépens. L’humour est une arme à double tranchant.

Allez-y ! Désopilez-moi, esclaffez-moi, gloussez-moi, gaussez-vous de moi que je meurs en martryre.

Garde aux joues ! Présentez, armes !

Te voilà armé jusqu’aux dents, prêt à mourir de rire. Maintenant qu’t’es addict à ma dictature, faut qu’t’attires d’autres comiques.

Attends ta seconde et revendique, sans révolver, à zygomatiques découverts, notre signature. Peace and Lol.

Glousse, rigole, te gondole et te gausse d’un grand rire carabiné qu’abdique enfin la morosité. Ricane, raille et brocarde à grands coups de rictus que rapplique enfin l’hilarité. PTDR PTDR PTDR ! Pas de tir au flanc. Faire sauter tous les faux-semblants.

Que rien ne t’échappe. Rira bien qui rira le premier. Débusque les rires sous cape et fais agape de tes propres handicaps. Prends-toi en otage, participe à ton propre sabotage et a capella fais hommage à tes désavantages.

L’autodérision est une arme de construction massive qu’on amorce en se chatouillant l’écorce. Prends plaisir à l’offensive. Le ridicule ne tue pas, il renforce.

L’ironie est mon arme blanche. L’attaque est tactique et l’homicide volontaire, mais si je monte vos travers en neige c’est parce que vous m’êtes plus qu’un fait divers. Qui aime bien châtie bien. Qui enlace, agace. Qui se noue, se joue, qui s’acoquine, taquine. Si je me paie votre tête, c’est par pudeur, peut-être, pour ne pas avoir à vous dire que je vous aime avec le cœur.

Alors, ne passons pas nos blagues à tabac et tant mieux si on se fend la pipe.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecQuand on fera mon autopsie, je rirai à ventre déboutonné. Un rire bien gras, je vous le promets, qui se tiendra les côtes et vous prendra aux tripes.

Chassez le rigolo, il revient toujours au galop.

Vous dites ha ! (Dans le public, quelqu’un dit ha !)

Vous là-bas dites ha ha ! (Dans le public, quelqu’un dit ha ha !)

Vous tous dites ha ha ha ha ha ! (Le public en cœur dit ha ha ha !)

Touchée.

Je me meurs de rires dans vos bras.

Sophie

  Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

15 septembre 2016

Cher Chat,

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJe suis tombée dans le théâtre quand j’étais petite.  Mes plus beaux trésors sont dans ma malle à déguisements, et je traîne souvent dans mes grands sacs de fille des accessoires ou des morceaux de costumes pour répondre à mes envies subites de me prendre pour une autre.  C’est que la vie est trop courte pour s’habiller triste, vous ne trouvez pas, le Chat ?

Dimanche dernier, en randonnée sur le magnifique sentier Eucher à La Baie, alors que décollaient vers le sud des centaines de voiliers d’outardes, je ne me suis pas contentée de les regarder.  Il ne me faut pas grand-chose pour entrer dans la peau d’un personnage.  Un jupon et j’avais des ailes.

Hélas, cette joyeuse comédie-ballet a pris un tour tragique à la suite d’un triple salto un peu trop téméraire.

Si je me remets tranquillement de cette mésaventure, je dois cependant gérer la rébellion de mes organes.  Mon cerveau a décidé de faire la grève et reste quelque peu embrouillé.  À défaut de balbutier correctement, j’ai pensé vous offrir cette courte pièce, écrite il y a quelques années, à la gloire de ces organes que nous maltraitons parfois.

Du théâtre au Chat Qui Louche !  Une fois n’est pas coutume !

Sophie

Symphonie somatique en hic majeur

(Courte pièce pour organes)

Le décor est surréaliste, évoquant l’intérieur du corps humain.  L’intestin est endormi tandis que l’estomac est assis, l’air incommodé.  La scène commence avec l’arrivée du cerveau.

 Le cerveau

Debout !  Ici, la tour de contrôle…  J’ai dit debout là-dedans !  Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ce matin ?…  Moi-même, j’me sens drôlement confus…  J’ai pas les idées très claires.  Voyons… une petite gymnastique matinale de mes synapses ne peut pas me faire de mal !  Une… deux… une… deux…  Ouille…  Aïe, j’aurais bien besoin d’un Tylenol !

L’estomac

Et là-haut, vas-y mollo !!!  J’suis vraiment pas dans mon assiette…  Quand est-ce qu’elle va comprendre que je suis quadragénaire et que je n’ai plus la constitution d’un estomac de 20 ans !  Si elle continue à maltraiter mes sucs gastriques, on va finir par manger les pissenlits par la racine beaucoup plus tôt que prévu !

Le cerveau

Qu’est-ce qu’elle a encore fait ?  C’est bizarre, je ne me souviens plus de rien.  J’ai les deux hémisphères dans la brume !

L’estomac (se moquant)

C’est pourtant toi le cerveau, p’tite tête !  Tu t’es encore fait rouler dans la farine !

Le cerveau

Quoi ?…  Elle a encore trop fêté hier soir, c’est ça ?

L’estomac (en colère)

Bravo, t’es une vraie lumière !  Eh bien oui !  Elle s’est encore saoulée et elle n’y est pas allée avec le dos de la cuillère.  Elle commence franchement à me courir sur le haricot.  J’ai dû bosser toute la nuit et j’ai encore du pain sur la planche !  J’ai tenté d’assimiler les neuf pintes de bière et le demi-litre de vin qu’elle s’est envoyés !  Je suis crevé…  T’aurais pas pu la raisonner pour une fois !

Le cerveau

Tu sais bien que l’alcool me coupe tous mes effets…  J’me disais bien qu’il me manquait quelques neurones ce matin et j’ai la dopamine en ébullition.

L’intestin qui est toujours endormi fait des borborygmes incongrus.

L’estomac (accusant l’intestin)

Et l’autre, il roupille comme si de rien n’était alors qu’il fait un bruit de casserole.  Faut quand même pas me prendre pour la bonne poire de service, je vais quand même pas me taper tout le boulot.  On est une équipe, oui ou non ?

Le cœur entre en fredonnant, l’air heureux.

 Le cœur

Salut, les mecs…  Ça gaze ?

L’estomac (lançant un œil critique à l’intestin)

Ça pour gazer, ça gaze !  (Hurlant au-dessus de l’intestin qui s’éveille en sursaut) Y’a d’la vie dans la tuyauterie !

L’intestin (bâillant et s’étirant)

Ahhh…  Désolé si je vous ai réveillés, mais il faut bien que la digestion se fasse !

L’estomac

Eh bien, lâche pas mon homme parce qu’il y a encore du stock…  Et c’est pas du gâteau !  Attention, je t’envoie la marchandise !

L’intestin (paniqué)

Oh non…  C’est trop là…  Tu te la gardes…  Moi, je n’en peux plus et je vais finir par devenir « dysfonctionnel » !  J’ai les muqueuses complètement enflammées !

L’estomac

Et voilà…  La grande nouille fait sa sucrée.  Écoute, si tu ne veux pas qu’on se prenne le chou tous les deux, tu ouvres tes vannes, car y’a pas écrit « consigne » !

L’intestin

Moi, j’en ai assez de faire des heures « sup » !  Non seulement je suis surexploité (en montrant l’estomac), mais en plus on me harcèle sur mon lieu de travail !  Moi, je me mets en grève !

L’estomac

Ça, c’est la cerise sur le sundae !  Je trime comme un malade pour lui livrer le tout haché menu et « môssieur » refuse de réceptionner le colis !  Il voudrait le beurre et l’argent du beurre peut-être !

Le cerveau

Bon, écoutez, calmez-vous !  Ça ne sert à…

L’estomac

Toi, mêle-toi de tes oignons, le maquereau !  On travaille pour toi et t’es même pas capable de nous protéger !  Quelques grammes d’alcool dans le sang et le cerveau pédale tranquillement dans la choucroute pendant que, moi, l’estomac, je me fais de la bile.  Et après on va dire que je suis soupe au lait !

Le cœur

Oh là, là…  Ça va pas fort ce matin…  Pourtant la vie est belle !  Laissez-vous bercer par mon tam-tam.  L’entendez-vous qui cogne sans relâche depuis hier soir ?

Le cerveau (dépité)

Ne me dites pas qu’elle est tombée amoureuse ?

 L’estomac

C’est un vrai cœur d’artichaut, vous le savez bien !  Elle fond comme une motte de beurre à chaque fois qu’il y a un gars qui lui fait des yeux de merlan frit.

Le cœur

Mais cette fois-ci, c’est différent !  Je suis emballé.  Je vis des pulsations inédites et folles.  J’ai les oreillettes qui pompent plus que de raison et le myocarde en pâmoison !

L’utérus entre très énervé.

 L’utérus (paniqué)

Au secours, à l’aide !  Déclenchez le signal d’alarme !…  Nous sommes envahis !

L’estomac

On le sait que nous sommes envahis !  C’est la faute de l’intestin qui ne veut pas évacuer !  Moi, je vous dis qu’on se prépare une occlusion (montrant l’intestin) si cette vieille saucisse continue à tourner autour du pot !

 Le cerveau

Chut !  Laisse donc l’utérus parler !  C’est curieux, je sens moi aussi tout à coup une présence étrangère qui commence à me titiller les nerfs !  (À l’utérus) Explique-nous ce qu’il se passe.

 L’utérus

Je suis bouleversé…  Ce matin, j’ai eu la visite des trompes de Fallope.  Sans un mot et l’air triomphant, elles m’ont largué un corps étranger.  Depuis, cet intrus s’incruste !…  Le pire, c’est qu’il se développe de plus en plus !  Je ne contrôle plus rien !

Le cerveau (catastrophé)

Ah non !!!

L’intestin

Quoi, c’est grave ?  C’est qui, cet importun ?  Si c’est un microbe, j’en fais mon affaire…  Moi, la faune bactérienne, ça me connaît !

Le cerveau (fataliste)

Non, rassurez-vous, nous ne sommes pas malades…  Nous sommes « enceinte » !

L’estomac (sarcastique)

La mayonnaise a pris !  Et bien voilà qui va nous pimenter l’existence !  Je ne voudrais pas en faire un fromage, mais on est dans le jus !  Et l’addition va être salée !

Le cœur

Mais non, c’est super !  Quelle bonne nouvelle !  Elle va être tellement heureuse !  Le jour de ses quarante ans, quel beau cadeau d’anniversaire !  C’était inespéré !

Le cerveau

Si seulement mes facultés n’avaient pas été amoindries par l’alcool, j’aurais pu au moins lui rappeler à quoi sert un condom.

 Le cœur

Il est bon de temps en temps que seul le cœur ait ses raisons !

Le cerveau

Mais il ne faut pas se leurrer, ça va faire un bébé sans père !  La belle ne se doute pas encore qu’ellechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec se prépare de vieux jours d’angoisse et mon hypothalamus de joyeux troubles de l’humeur !

L’estomac

Et puis un môme, ça prend de la place !  On était déjà serrés comme des sardines !

L’utérus

Bon…  Qu’est-ce que je fais moi ?

Le cerveau

Tu couves, mon cher…  C’est toi la matrice !  Réchauffe-nous cet embryon, prends-en bien soin pour qu’il nous arrive au moins complet et en santé.  Quant à nous, les amis, nous n’avons pas le choix…  Il va falloir être un peu plus solidaires !  Tous pour un !

Tous (se prêtant au jeu avec plus ou moins bonne volonté)

Un pour tous !

Le cerveau

Parfait !  Chut…  Elle se réveille !

L’estomac (tout bas)

Je crois que je vais vomir !

Fin

 Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cinquante nuances de cris…, un balbutiement de Sophie Torris…

11 septembre 2016

Cinquante nuances de cris

Cher chat,

J’ai toujours été fille de joie et, pourtant, je n’avais jamais fait le trottoir. Cette semaine, je suis descendue dans lachat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec rue pour la première fois avec l’idée d’arrondir mes fins de mois. Je viens donc de passer deux jours sur l’asphalte : une petite halte pour prévenir mes arrières. Après tout, je fais le plus vieux métier du monde. Je suis travailleuse textuelle.
Mais entrez donc dans mon bordel, le Chat. J’en suis la tenancière. C’est là que je déflore les esprits. Je tente de les mener à ces jouissances horizontales que sont l’écriture et la lecture. L’enseignement est une histoire de cul…te. Alors, même si le gel des salaires n’est pas le meilleur des lubrifiants, je continue de besogner en prenant soin d’élargir mon répertoire de pratiques textuelles. Vous le savez, je ne suis pas du genre à glander.
Toutefois, je ne suis ni pute ni soumise, et quand le gouvernement veut jouer à la renverse, je me mobilise. Voilà pourquoi je sors de ma maison d’impasse pour une partie de jambes à l’air. Je me mets à nu sur les avenues. Je me consume sur le bitume. Sur les grandes artères, je dénonce le cul-de-sac. Je bénévole, je racole au secours de mon école.
Ça m’aura coûté deux journées de salaire, mais c’est là que je veux investir. Je ne finirai pas statut précaire, car j’ai le droit à un autre avenir !
Alors, je lutte, je vocalise contre tous ceux qui amputent et vandalisent l’éducation à grands coups de compression. J’arpente la chaussée en dilettante avec d’autres travailleurs du texte et ensemble nous réécrivons cinquante nuances de cris :
« On fait la grève pour la survie de l’école publique, pour pas qu’on en fasse des maisons closes. On fait la grève parce que le gouvernement nous nique, toutes ces coupures qu’on nous impose !
On fait la grève pour nos classes de 50 élèves, on fait la grève sans trêve pour nous et pour la relève. On fait la grève pour une retraite moins brève avant qu’on ne crève !
On fait le trottoir pour quelques dollars parce qu’on en a marre de ce manque de vision idéologique. On fait la grève pour dénoncer le manque de soutien pédagogique ! »
Je ne suis pas une fille facile et pourtant j’arpente la ville. Je fais le tapin, la pancarte à la main, j’ai le slogan assassin : « J’enseigne, on me saigne ! » De quoi sera fait demain ?
Je ne suis pas femme de petite vertu, mais je pratique le coït interrompu. Quels sont ces rapports non protégés qu’on veut m’infliger ?
Je ne suis pas une cocotte, pourtant on m’encourage à des pratiques textuelles avec menottes. L’école est une maison de tolérance où le décrochage n’a plus d’importance.
Je ne suis pas escort, pourtant ce n’est pas la première cohorte que j’attise. Combien sont-ils à jouir de mon expertise ?
Je ne suis pas péripatéticienne, mais, quand leur enfant fait des siennes, j’offre mes services pour zéro cent. Mon déficit est explicite.
Je ne suis pas une fille à soldats et, pourtant, ce texte est mon combat. Je ne suis pas une femme légère, et j’espère faire le poids. Je ne me prostitue pas, mais je me tue si je ne proteste pas.
Tout cela est beaucoup plus qu’une histoire de sexe. Arpenter la chaussée n’est qu’un prétexte. C’est beaucoup plus qu’une histoire de baise, la grève n’est pas qu’une parenthèse.
Je ne suis pas femme volage, pourtant je racole le long des lignes de piquetage. Bientôt, j’entamerai ma troisième ronde de débrayage.
Je ne fais pas la belle. J’ai troqué mes dentelles contre des crécelles, mes bobettes contre des trompettes. Mon lupanar n’a rien d’égrillard. Je fais l’amour à l’éducation, ma pancarte en érection.

Sophie

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


T’as de beaux yeux, tu sais, par Sophie Torris…

6 septembre 2016

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJe me suis toujours demandé sur qui vous louchiez et le pourquoi de cette coquetterie dans l’œil ?  Est-ce pour mieux voir ou pour mieux être vu ?  Permettez donc, le Chat, que je vous lance aujourd’hui un peu de poudre aux yeux afin de constater comment vous vous rincez l’œil.

C’est qu’il existe plusieurs écoles pour manger des yeux.  Si certains louchent, d’autres préfèrent avoir les yeux derrière la tête.  Voir sans être vu.  Quoi qu’il en soit, quand on n’a pas les yeux dans la poche, c’est bien le regard (avant l’oreille, la main, le nez, la langue) qui est notre premier juge.  Et nous avons tous tendance à avoir les yeux plus gros que le ventre.  À croire aux apparences avant d’avoir goûté.  Pourquoi en effet ne pas boire à l’œil quand c’est offert ?

Imaginez, cher Chat, que vous ayez des vues sur moi.  Qu’est-ce que mon image peut bien vouloir dire de moi ?  Peut-on se fier à une bande-annonce ?  Je suis blonde.  Suis-je pour autant condamnée au cinéma muet ?

Imaginez que vous osiez un travelling avant.  Plan rapproché.  Champ contre champ.  J’ai presque un demi-siècle.  Sur mon visage, se devinent déjà les sillons d’une carte de Tendre*.  Imaginez que je vous fasse mon cinéma sans effets spéciaux.  Au naturel, sans retouches ni raccords, car je ne suis pas adepte de science-fiction.  Si je suis interdite aux moins de 18 ans depuis belle lurette, suis-je pour autant un film d’horreur ?

Vient un temps où les années s’ajoutent comme des kilos en trop dont on voudrait se débarrasser parce qu’aujourd’hui, on n’est pas beau quand on est vieux, on n’est pas beau quand on est gros.  Mais les lignes courbes ne sont qu’une illusion d’optique.  En quoi mon dos rond, mon ventre rond sont-ils révélateurs de ce que je suis ?  Le regard des autres change en même temps que mon image, mais pas moi.

On est tous des films de répertoire en version originale, mais comme peu prennent le temps de lire les sous-titres et qu’on ne veut pas être hors champ, on repère en un clin d’œil les premiers rôles et on s’efforce de leur ressembler.  À force de fastidieux découpages techniques, certains deviennent des professionnels du doublage et multiplient ainsi les figurations jusqu’à leur générique de fin.  Au détriment d’un cinéma-vérité.

Et si ça continue comme ça, le Chat… il n’y aura plus que des navets** au Box-Office.

Alors voilà, c’est malheureux, mais aujourd’hui, la meilleure façon de taper dans l’œil de quelqu’un, c’est de lui mettre le doigt dans l’œil.  Finis les plans-séquences en une seule prise sans postproduction qui offrent des longs métrages réalistes.  On leur préfère le cinéma émergeant des réseaux sociaux, le ciel artificiel d’une nuit américaine*** sous lesquels on peut s’exhiber tout en surimpression de profils trompeurs.  Un festival de courts métrages éclectiques pour bien oublier de se regarder en face et ainsi se prendre pour un autre.  Se prendre pour des autres.

Bombardées d’images, nos pupilles se dilatent tant et si bien qu’il devient impossible de se regarder dans le blanc des yeux.  Et pourtant, n’est-ce pas là que se loge l’essence des êtres ?  La vue peut bien évidemment toucher le cœur.  N’est-elle pas la porte d’entrée pour apprécier l’art ?

Ainsi, je me plais à penser qu’en vous faisant mon cinéma d’amateur, en vous prêtant mes yeux, enchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec les laissant s’attarder surtout, j’arrive à changer quelques regards.

Quant à vous, mon Chat, je sais maintenant pourquoi vous louchez.  Parce qu’il est prudent, en ces temps de troubles oculaires (les apparences étant trompeuses), d’avoir de temps en temps un œil qui se rebelle et qui dit merde à l’autre. Voilà sans doute pourquoi je suis ciné-folle de vous.

Sophie

* Carte d’un pays imaginaire appelé « Tendre », inventé par Madeleine Scudéry.  On y retrouve, tracée sous forme de chemins, les différentes étapes de la vie amoureuse.

** Navet : Terme qui désigne familièrement un mauvais film.

*** Nuit américaine : technique cinématographique qui permet, grâce à l’utilisation de filtres, de jouer des scènes censées se dérouler la nuit.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…*

5 août 2016

ophagie

Cher Chat,

C’est décidé. Je me retire. Je fais mes adieux. Je pose ma démission. Vous aurez beau me supplier, le Chat, me dire que ma carrière a été de trop courte durée, mon choix est fait. Oui, je sais, je n’ai écrit qu’une malheureuse chronique politique, mais c’est bien assez pour en tirer les conclusions qui d’ailleurs s’imposent d’elles-mêmes : 3 .

Le même jour, sur le même fil d’actualité, le « Vous allez être trop jalouses, les fiiiilles,  je me suis trouvée un p’tit kit Zara topissiiiiime dégriffé chez Winners » de mon amie Véronique, a dépassé sans conteste mon habituelle côte de popularité avec : 54  .

Entre moi, webmilitante et la LOLita, 51 clics ! Y’a pas photoshop. J’ai le cybermat en berne. Je ne peux que retourner à mes chroniques en robe légère. Car il faut se rendre à l’évidence, ce n’est pas parce que je pense sur Facebook que je suis. Descartes peut aller se rhabiller. Ce qui importe n’est pas ce que nous partageons, mais bien le regard que portent les autres sur nous. Tu me  , donc je suis.

Désormais objets de convoitise mondiale, 2,7 milliards de  sont consommés par jour. On se met à multiplier ses statuts pour avoir son lot quotidien de déclarations d’amour. Et voila, c’est ainsi que vous devenez facebookolique.

On peut alors se demander si le secret de longévité de ces réseaux sociaux ne tient pas tout entier dans ce ?  L’homo internetus s’allongerait-il sur la toile pour épancher sa soif d’amour ? www.oh ! faudrait pas me prendre pour une émoticonne quand même ! Franchement, le Chat, le monde n’est vraiment pas net ! Il ne semble pas douter un seul instant, ni de la véracité de cet amour en ligne, ni de l’identité parfois discutable de ce «J’».

Car, en effet, savez-vous, le Chat, que vous pouvez avoir recours à l’agence de marketing Boostic pour augmenter votre nombre d’amis ? Cette agence, et ce n’est pas la seule, vous garantit de vrais fans et une amélioration immédiate de votre image de marque en vous proposant 1000  pour la modique somme de 100 euros.

Sans blog, j’en ai l’interface toute pixélisée ! Mais il faut que je me ressaisisse en haute vitesse, sinon ce qu’il me reste d’amis finira pas lâcher un : On la vire-tu-elle ?

Alors, mon cher Chat, je fais quoi, moi, pour soigner ma e-réputation ? Je me  ? Après tout, il se peut que j’ai l’autosatisfaction contagieuse, le viral. Tout se propage tellement rapidement à l’ère du Web 2.0.

Et si l’exaltation narcissique ne fonctionnait pas, il me resterait le choix de créer un compte pour Sandrine, mon poisson rouge. LOL. MDR. .

Sophie, ophile malgré tout.

(NDLR : Sophie Torris ne s’évalue pas à l’aide du bon instrument ou elle donne dans la fausse modestie.  Le nombre de visiteurs qu’attirent ses chroniques ferait l’envie de beaucoup de chroniqueurs de par la vaste Toile. AG)

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


L’art de la glisse…, par Sophie Torris…

4 juillet 2016

Balbutiements chroniques

Cher Chat,chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Vous est-il déjà arrivé de déraper ?  Votre prestige est blanc comme neige et puis un jour, vous vous essayez à un petit hors-piste et vous faites une malheureuse faute de carre.  C’est votre première erreur de parcours et elle est parfois même insignifiante, mais elle fait boule de neige.

Claude Charron[1] était dans les traces de René Lévesque quand sa carrière a pris un méchant virage.  Voilà l’exemple d’un homme brillant et intègre dont la réputation s’est mise à fondre comme neige au soleil à cause d’un seul mauvais piqué du bâton.

Si d’honnêtes gens deviennent ainsi injustement d’abominables hommes des neiges et patinent pour retrouver sans succès leur intégrité, d’autres, par contre, godillent toute leur vie sans souci, parfaitement à l’aise dans leur sloche[2].

Alors qui sont ces hommes et femmes Téflon sur lesquels rien n’adhère, ces fines lames que toute attaque laisse de glace ?  Interrogeons-nous, cher Chat, sur cet art de la glisse, voulez-vous ?  Montez à bord de mon brise-glace et mettons nos péniches[3] dans le plat.

Pour ce faire, je jetterai donc l’encre dans la baie d’un hypothétique port de croisière afin d’y analyser comment un tout aussi hypothétique vieux gréement peut y rester une figure de proue malgré de multiples embardées.  Mais attention, le Chat, vous risquez d’avoir le mal de maire !

Il était donc une fois, le maire de ce petit port de croisière.  Vous comprendrez que c’est à l’abri de la fiction que j’en fais sans trembler là-là, un personnage Téflon qui a plus d’un tour dans son sac de nœuds.  Il s’agit ici de bien comprendre cet art complexe qu’est l’art de la glisse et plus précisément de mieux saisir comment réussir à larguer toutes les amarres quand on se mouille pourtant jusqu’à l’ancre.

C’est ainsi que dans notre histoire, notre Téflon, qui tient à son gouvernail, provoque régulièrement de son plein gré les quarantièmes[4] rugissants dans le but non avoué de profiter des vents arrières furibonds pour tirer de nouveaux bords.  Plus clairement, il s’agit pour gagner en popularité de susciter une polémique afin d’exciter quelques attaques publiques à son endroit et ainsi se faire passer pour victime auprès de ses citoyens : « On veut me faire chavirer !  Qui sont ces pirates venus d’ailleurs pour nous donner des leçons ?  Dieu m’en est témoin, ils ne savent même pas crier “À l’abordage !” en français !  Et quand ils ne hissent pas les voiles sur le front de leurs femmes, ils sont à voile et à vapeur ! »

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJe n’ai pas besoin de faire dériver le monologue plus loin, ni de m’aventurer en plein maire.  Vous avez compris, le Chat, que le Téflon n’argumente pas.  Son secret pour que l’antiadhésif tienne bon, c’est de ne jamais entrer dans les débats de fond, mais tout simplement de décrédibiliser l’attaquant en surfant adroitement sur la vague populiste.  Imaginons que les reproches émanent d’un étranger ou d’un citadin de la grande ville – qu’il soit laïc ou d’une autre confession, universitaire ou artiste –, les bouées de sauvetage de notre Téflon seront la fierté régionale, la foi chrétienne et le gros bon-sens.

L’art de la glisse consisterait donc à se légitimer en délégitimant l’autre, à s’en prendre au messager plutôt qu’au message.  En stigmatisant ainsi celui qui s’oppose, on détourne tout simplement le problème.

Le proverbe « Qui pisse au vent mouille son caban » devient alors caduc et on peut se demander, cher Chat, si tout cela ne frise pas un peu la malhonnêteté intellectuelle.

C’est ainsi que dans la baie d’un hypothétique petit port de croisière, je lance ma bouteille au maire.

Sophie


[1] En 1981, Claude Charron, numéro deux du gouvernement québécois, est impliqué à tort dans un réseau de production de films de pornographie juvénile.  Victime de ce sale coup, son homosexualité, jusqu’alors gardée secrète par le Parti québécois, est étalée au grand jour.  Blessé, frustré et désillusionné, il vole bêtement un manteau de 125 $ chez Eaton.  Pris sur le fait, il doit faire face à une plainte au criminel déposé par le magasin.  Il quitte le monde politique de son propre chef, dans une aura de scandale qui entache à jamais une image jusqu’alors parfaite.

[2] Au Québec, mélange de neige fondue et de boue sur la chaussée.

[3] Souliers ou pieds en argot français classique.

[4] Région maritime.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Montée de lait, un texte de Sophie Torris…

11 juin 2016

Montée de lait

Cher Chat,

J’ai laissé le chat aller au fromage et par trois fois, mon ventre baratte a fait son alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecbeurre. Après neuf mois d’affinage, j’ai pu boire du p’tit lait devant le plus beau des « cheese » de chacun de mes bébés.
19 % de matières grasses et grises plus tard, me voilà, fière Vache qui rit, à fêter deux décennies de maternité et apte à poser, entre la poire et le fromage, un constat sur la mère terroir que je suis devenue au gré des saisons, des tempêtes et des accalmies.

Vous n’êtes pas sans savoir, le Chat, que ma marmaille ne compte pas pour du beurre et que l’on peut craindre mes montées lait quand on s’attaque à mes enfants.
Ceci dit, si j’ai bien aspiré pendant un temps à devenir ce modèle longue conservation de mère parfaite homogénéisée par la presse féminine, force m’est de constater que je ne suis pas la crème des mères et que mes enfants ne sont pas les petits choux à la crème dont j’ai rêvés. En effet, le lait a vite tourné. J’ai bien tenté de passer les grumeaux au mixeur pour faire illusion, mais ça m’a rendue chèvre. Mes prétentions à la perfection n’ont donc pas fermenté très longtemps. Et heureusement, car je sais aujourd’hui qu’il n’existe ni enfant parfait ni mère parfaite, et, s’il en est une, qu’elle me lance la première tarte à la crème.

Permettez donc que je beurre épais ce plaidoyer afin de décomplexer toutes ces mères qui se tartinent l’existence de devoirs, car, à quoi bon exhiber un bonheur factice derrière des mines à faire beurre ? Je ne suis pas de nature soupe au lait, mais je me refuse, alors qu’on s’est récemment écrémées du patriarcat, à succomber à une autre tyrannie, celle d’enfants qui savent être si délicieusement despotes. Petitpotdebeurre, il est temps de te dépetitpodebeurriser !

Et pour cela, il faut avant tout apprendre que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Cette leçon d’un Munster de la littérature vaut bien tous les fromages sans doute. Je n’ai pas inventé le fil à couper le beurre, mais personne ne me fera croire qu’avec trois enfants, une maison peut ressembler à un catalogue Ikea ou une paire de fesses à une pâte ferme. Le problème, c’est que l’époque fait son beurre avec une normalisation à l’extrême qui pousse les femmes à se fondre dans un même moule, comme s’il y avait un idéal de vie conjugale, sexuelle, sociale, professionnelle, comme s’il existait un archétype maternel à atteindre. Que nos mères l’aient cru, passe encore, mais, aujourd’hui, il faut être vachement naïves pour se laisser berner. Meuuuh, les filles ! Wonder Woman est une héroïne de bande dessinée ! Elle compte pour du beurre !

Moi, je veux juste être une mère suffisamment bonne*. Je ne serai jamais une vache à lait et mon cœur se gruyère devant la traite que certaines mères s’imposent. C’est pour cette raison que je vais prendre le taureau par les cornes afin de désarçonner cette culpabilité de n’être pas Super Maman.

Voilà ! Je suis prête à recevoir les foudres de celles qui voient se dissoudre l’instinct maternel dans le lait en poudre. Mes enfants n’ont jamais été frères et sœur de lait, je n’ai dégrafé ma brassière que pour leur père. Et puis, je les ai laissés pleurer la nuit, trop fatiguée pour me lever une troisième fois. Quand certaines cèdent à tous les caprices des dieux, j’ai refusé d’en faire des enfants rois. Je n’ai pas toujours fait bouillir l’eau des biberons pendant une minute. J’ai risqué la santé de mes poupons, mais la vie n’est-elle pas une dure lutte ? Je leur ai fait goûter la crème glacée avant l’introduction des produits laitiers et dans un gâteau défiant toutes les allergies alimentaires, j’ai planté une bougie pour leur premier anniversaire. J’ai même réchauffé au microonde des petits pots industriels dans lesquels abondent des saveurs artificielles. J’ai cédé à leur gourmandise et les ai nourris au Mac Do et c’est par flemmardise que je n’ai jamais cuisiné bio. Je les ai parfois laissés seuls pour écouter la Galère, une suce en amuse-gueule pour les inviter à se taire. Je ne leur ai pas fait écouter du Mozart, ne leur ai pas raconté tous les soirs une histoire. Je leur ai même crié dessus sans préliminaires, tout simplement parce que j’étais à bout de nerfs. Je les ai parfois couchés tard pour qu’ils ne me réveillent pas trop tôt. Voyez, le Chat, je ne suis pas l’avatar de Françoise Dolto. Je ne les ai pas portés jusqu’à 5 ans dans un sac kangourou. Je me suis acheté du temps en les mettant devant Caillou. Je n’ai pas attendu qu’ils aient des dents pour les confier à la nounou et je les lui ai laissés en pyjama pour prendre la poudre d’escampette. Voyez le Chat, je n’ai jamais suivi le mode d’emploi de la mère parfaite. Je ne suis pas non plus une pro de la mop, pas du genre à faire le ménage non-stop. Ce sont leurs petits derrières qui me servaient de ramasse-poussières. Et puis, je les ai laissés dessiner sur les murs et se couper eux-mêmes les tifs. La créativité sans censure, c’est mieux que tous les jeux instructifs. J’ai souvent encouragé leurs bêtises pour qu’ils ne soient pas trop sages, car je sais que la vie goûte les friandises quand on ose changer de paysage.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe n’ai pas sacrifié mon bonheur à mes enfants même si je bois tous les jours le lait de cette tendresse humaine. Je n’ai pas toutes les bonnes réponses, mais je pense avoir gagné leurs petits cœurs de lion en étant moi-même, en me trompant, parfois juste pour leur apprendre l’indulgence.
Je ne crois pas en l’instinct maternel. Je ne suis pas née mère, mais je prends plaisir à m’inventer maman, tous les jours et différemment, pour chacun de mes enfants. Il ne faut pas oublier qu’on a 20 ans pour les élever et pour ajouter petit à petit du beurre dans leurs épinards.

Je continue donc, en fière mère indigne, à ne pas suivre les consignes et mes enfants, eux, n’en font pas tout un fromage !

Sophie

*D.W Winnicot

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Bals de finissants, par Sophie Torris…

24 mai 2016

La piste aux étoiles

Oyez, oyez, le Chat !chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Ce soir est le grand soir !  Retenez votre souffle, c’est l’heure du grand frisson.  Le cirque est en ville !  Réservez votre gradin et vous verrez passer devant l’entrée du chapiteau dressé pour l’occasion la caravane satinée et emplumée des finissants.

Ma fille termine son secondaire et clôture ses cinq années d’acrobaties académiques par un bal.  Et croyez-moi, c’est toute une mise en piste que ce bal des finissants.

Le vieux continent n’étant pas adepte de ces coutumes, permettez donc, cher Chat, que je revête le costume de monsieur Loyal pour l’occasion.  Je dompterai le mot aujourd’hui afin d’introduire chacune des jongleries entourant la préparation de cet événement très attendu.

Roulement de tambour !  L’exercice est périlleux.  C’est que nos jeunes baladins ne badinent pas avec leur bal.  Il faut savoir que c’est un moment unique qui ne se renouvellera jamais.  Eh oui !  Si on peut multiplier les pirouettes nuptiales sous plusieurs lunes de miel, on ne vit son bal qu’une seule fois.  Il est donc hors de question de se lancer dans cette aventure sans filet et c’est grâce à d’abracadabrants préliminaires que l’illusion pourra être parfaite.

Le bal est donc une consécration collective qui, parce qu’elle précède la dissolution d’un groupe d’élèves, se doit d’être un moment inoubliable et intense pour chacun.  Ainsi, non seulement on le prépare des mois à l’avance, mais, en plus, on entoure cette mise en scène de mystère.  Le secret fait partie intégrante de l’aventure et celui de la robe de bal est au cœur de la représentation.  Dès septembre, c’est toujours le même manège, ça se rue dans toutes les boutiques pour trouver l’objet de convoitise et ça monte sur ses grands chevaux quand ça leur passe sous le nez.  Car c’est une course à la montre.  Une robe ne peut être vendue qu’une seule fois.  Vous pensez bien, cher Chat, que le conte de fées avorterait instantanément si deux princesses portaient la même robe.

L’enjeu est bien évidemment de se faire remarquer.  Perchées sur des échasses et très souvent sans avoir appris au préalable à s’en servir, certaines offrent des numéros de haute voltige assez clownesques quand d’autres excellent dans des numéros de contorsion, à l’étroit dans des fourreaux sexy.  Il est également du meilleur goût pour les demoiselles d’arriver pendue au trapèze d’un cavalier dont le nœud papillon ou la cravate rappellera subtilement la couleur de la robe.  Si cette dernière n’a pas déjà coûté une petite fortune, les accessoires, indispensables, car garants d’une véritable élégance, contribueront alors à élever sensiblement la facture : souliers, bijoux, sac, étole, barrettes, faux ongles, faux cils et tout autres postiches.  L’investissement pour certains parents frise la haute voltige, et pour peu qu’on ait plusieurs filles, on se retrouve sur la corde raide.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Les finissants doivent également soigner leur arrivée, et il sera de bon ton de surprendre l’assemblée de parents, professeurs et amis amassée devant le chapiteau en optant pour un carrosse original.  Si la limousine a encore la cote, on s’évertuera chaque année à penser à des moyens de locomotion inusités : ambulances, tracteurs, bateaux, chevaux, corbillards, chars allégoriques en tout genre.  Nos saltimbanques ont souvent une imagination débordante et cette parade toute circassienne est un des clous du spectacle.

C’est donc sur cette arène d’une seule soirée, sous les cuivres d’un orchestre et dans l’odeur fauve de l’excitation, que ma fille va rugir pour la première fois ses vertes années devant le public.  Premier événement social majeur auquel elle participe, ce bal n’est-il pas l’occasion de s’inventer et de vivre un rite de passage dans une société qui malheureusement n’en offre plus ?  Alors que notre monde perd l’équilibre, ces jeunes funambules ressentent le besoin de célébrer comme un rituel collectif la fin d’un cycle et l’espoir de premiers pas individuels sur le fil tendu d’un nouveau savoir-faire.

Le bal est une mise en scène solennelle qui joue avec la corde sensible des adultes.  Nos petits ont franchi une étape dans leur scolarité et croyez-moi, le Chat, y ‘a de la voyelle emphatique dans l’air.  Ce sont des Ah, des Eh, des Ih, des Oh, des Uh qui ponctuent les 150 solennelles remises de diplômes. Et puis, c’est le temps de la valse.  Aux bras fiers des pères, les filles virevoltent et le froufrou de leurs robes défie l’attraction terrestre tandis que, serrées contre leurs fils qui tentent de compter leur pas, un, deux, trois, les mères tournoient heureuses, même si l’espadrille inexpérimentée couleur « robe de bal » de leur rejeton vient broyer impitoyablement leur escarpin.

Alors, rite de passage, certes, mais qui s’accompagne également de rites pas sages.  En effet, le bal se retrouve souvent pris en sandwich entre un avant-bal et un après-bal.

Après l’élection du roi et de la reine, les finissants prient donc les adultes de leur lâcher les baskets afin que tous puissent peut-être trouver chaussure à leur pied.  Beaucoup finissent cependant par marcher à côté de leurs pompes, l’ivresse étant non seulement permise, mais souhaitée.  D’ailleurs, avant de quitter le bal, les parents fournissent leurs enfants mineurs en alcool afin qu’ils ne manquent de rien, agençant, plein de bonne volonté, les limites ordinairement permises, cautionnant même parfois un taux élevé d’alcoolémie.

L’aura de mystère qui entoure les avants et après-bals est encore plus flagrante.  L’avant-bal a lieu quelques semaines avant le bal.  On le prépare dans le dos de la direction qui ne doit pas être au courant de la date.  Les futurs finissants arrosent ainsi leur première nuit blanche en plein air dans la cour d’école et quand la cloche sonne au petit matin, tous rejoignent sagement leur pupitre, affublés d’un nez rouge, dans des vapeurs d’alcool et de vomi.  Inutile de leur faire compter des moutons ce jour-là.

L’après-bal, quant à lui, est tenu dans un endroit isolé dont la destination n’est dévoilée qu’au dernier moment.  Secret d’initiés oblige !  On quitte alors le chapiteau et sa piste aux étoiles pour la voute céleste d’une cabane à chat qui louche maykan alain gagnon francophonie sucre des environs ou tout autre endroit qui en a vu d’autres.  Les finissants doivent être les seuls à savoir où ils sont et resteront souvent très évasifs sur ce qu’il s’y sera passé.  On y boit.  Beaucoup.  L’alcool n’est-il pas l’instrument rituel par excellence, accompagnant et célébrant toutes transitions ?  Il est vrai que l’ivresse invite à cette folie provisoire et réversible qui permet un certain détachement de soi pour mieux se fondre au groupe.  En déséquilibre sur cette roue de fortune, ils osent alors s’essayer  à tous les rôles d’adultes, à d’autres tours d’adresse.  C’est le temps d’un autre rite de passage et certains jeunes attribuent à l’après-bal un rituel nettement sexuel.

L’alcool, bâton du diable et ferment du groupe, continue de couler à flot, échauffant les sens et la fête qui ainsi peut déborder de son cadre et entrer dans l’histoire des finissants à travers tous les souvenirs impérissables qu’elle aura laissés.

Alors on pleure au petit matin parce qu’on se quitte ou parce qu’on ne se souvient de rien.

Le bal n’est donc pas que de la poudre aux yeux.  Ne pensez-vous pas, cher Chat, qu’il joue un rôle réel dans le devenir adulte ?  Je vous avoue cependant que j’aurai un peu de difficulté à m’endormir ce soir, alors que ma fille aidée de son pack de Smirnoff sera en train d’inscrire dans sa mémoire l’intensité du moment.

Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)


Avec ou sans farce, par Sophie Torris…

9 mai 2016

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

J’ai toujours aimé qu’on me cuisine, particulièrement quand je ne suis pas dans mon assiette.  Ceux qui pensent mettre de l’huile sur mon feu en me taquinant se trompent allègrement.  J’aime qu’on m’assaisonne.  Et vous, le Chat, comment faut-il vous apprêter le dindon ?  Avec ou sans farce ?  Peut-on rire de vous sans que ça tourne en eau de boudin ?  Puis-je vous mettre en boîte sans que la moutarde vous monte au nez ?  C’est que, voyez-vous, on s’asticote volontiers chez moi et personne n’en a jamais fait un fromage.  Il faut dire que, dans ma famille, on persiffle de père en fille.  Mon grand-père était clown et son fils a dû tomber dans sa marmite à sarcasmes quand il était petit.  Papa a une recette très particulière pour entrer en contact avec les inconnus.  Il met directement les pieds dans le plat et vous sert en guise de mise en bouche une estocade, une de ses railleries blanchies au second degré.  Oh, rien qui ne puisse vous rester en travers de la gorge, je vous rassure.  Juste une petite entrée salée qui parfois fait chou blanc, mais qui souvent fait s’esclaffer celui ou celle qu’il a mariné.  Chez nous, l’ironie est un mode relationnel.  Se charrier est une preuve d’attention.  Ainsi on s’agace par pudeur, pour ne pas avoir à se dire qu’on s’aime.

Je tiens donc de mon père, ce goût pour le mot qui se mord la queue, pour la plaisanterie décalée, pour toutes les facéties à la sauce qui pique ou qui chatouille, et si je prends plaisir aujourd’hui à éplucher les ridicules de mes contemporains sans mettre d’eau dans mon vin, c’est que je suis allée à son école de l’éloquence volontiers buissonnière, puisque laissant souvent la parole s’échapper hors des sentiers battus de la bienséance.  On ne rit jamais plus que lorsque l’on rit de tout ce qui incarne l’échec de nos prétentions.  De quoi rions-nous, le Chat, si ce n’est de nos imperfections et de nos faiblesses ?

Mais peut-on rire de tout et de tous alors que nous macérons actuellement dans une époque politiquement correcte ?  On se doit de passer au chinois toutes les blagues à connotation sexiste, raciste, politique ou religieuse, et c’est devenu une vraie gageure de faire rire sans saupoudrer personne.  Mais moi, je ne veux pas m’accommoder des restes.  Il y a un os : ça ne vaut pas un radis de se marrer de ce qui est comique.  C’est précisément parce qu’il y a des choses pas marrantes du tout qu’il faut apprendre à s’en gausser.  D’abord parce que c’est le meilleur régime contre le poids de l’existence, mais aussi, et surtout, parce que c’est la fin des haricots si on ne peut plus rire de tout.  On ne se racontera pas de salade, cher Chat, on remettrait diablement en cause la liberté de penser et de s’exprimer s’il fallait qu’on se mette à rire sous cape.  Il ne faut pas avoir inventé le fil à couper le beurre pour comprendre que le trait d’esprit est une manière d’affirmer sa supériorité sur ce qui nous aliène.

Permettez donc que je défende mon bifteck…

Mais le couvert n’est pas tout à fait dressé, et l’on peut se demander, cher Chat, si, pouvant rire de tout, nous pouvons en rire de n’importe quelle manière.  En effet, si l’intention est d’étuver, de réduire l’autre et de jouir de sa souffrance, le rire est moralement douteux.  Cependant, je ne peux pas être méchante si je me présente comme partie prenante des ridicules dont je me moque.  L’humour ne devrait pas épargner le rieur, car on ne peut pas faire d’omelette sans casser ses propres œufs, tout comme on ne fréquente pas les estrades scolaires sans en tomber ou sans y commettre ces irréversibles lapsus dont on vous fait tout un plat des années durant.  C’est ainsi que depuis que j’enseigne au Québec, je monte mes travers en neige.  L’autodérision a toujours été ma tasse de thé et le ridicule ne m’a pas encore fait manger les pissenlits par la racine.

Enfin, et vous comprendrez, cher Chat, que je ne crache ici dans aucune soupe, je vous invite à casser la croute du menu qui suit : Si l’humour français, résolument provocateur, continue de manger son pain blanc en cassant volontiers du sucre sur des dos hilares, il me semble qu’au Québec, une moquerie porte souvent sa victime à ébullition et ce, même si on le cuisine à feu doux.  Sur ce dernier constat qui vaut son pesant de cacahouètes et qui mérite réflexion, je vous laisse pédaler dans la semoule.

Sophie, toujours cerise sur votre sundae.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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