Rock progressif, par Jean-Marc-Ouellet : musique de drogués ?

24 juin 2017

La musique de drogués…

J’avais 15 ans. Quelques mois depuis le déménagement de ma famille à Québec. L’ado de la campagne s’était fait des amis, de bons amis. Il y avait un problème : ils parlaient de musique. Genesis, Van der graaf Generator, King Krimson, Emerson Lake and Palmer, Yes… Moi, je n’y connaissais rien de rien. Quelques années auparavant, le vieux tourne-disque que nous avions au rang Nord-du-Lac avait rendu l’âme. J’avais entendu parler de Ginette Reno, de Michel Louvain et de quelques autres. Faisaient-ils du jazz, du populaire ou du rock ? Je m’en doutais un peu, mais je ne me prononçais pas.

Je voulais conserver mes amis. Comment faire ? Dieu merci, j’avais un grand frère.

Sa conjointe et lui avaient deux enfants préscolaires. Et quel beau meuble de son ! En bois naturel, le genre de meuble de l’époque, des chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniehaut-parleurs cachés de chaque côté. Au centre, une armoire dissimulait un espace pour entreposer des vinyles, et au-dessus, un panneau qui donnait accès à cette merveille, un tourne-disque et ses commandes. Beau, énorme, inaccessible. J’en rêvais.

Un soir, le couple appela mes deux sœurs, des habituées du gardiennage. C’était pour le lendemain soir. Ni l’une ni l’autre n’était disponible. Je devins le plan C, un plan machiavélique.

Vingt heures plus tard, après l’école, je courus chez un disquaire me procurer quelques titres entendus de la bouche de mes amis. À mon retour à la maison, je les glissai dans un sac de sport. Puis j’attendis l’heure du méfait. À 19 h précise, mon frère vint me chercher. Chez lui, je reçus les instructions d’usages, puis, confiant, le couple quitta la maison. Pas tout à fait irresponsable, j’occupai les enfants jusqu’à 20 h 30, l’heure du dodo. Malgré les jérémiades, ma nièce et mon neveu collaborèrent presque. Une heure de remontrances et d’aller-retour salon-chambre les fatigua. Ils s’endormirent enfin. J’étais libre !

De mon sac, je sortis mes trésors. Je m’approchai de la merveille à musique et y déposai Nursery Crime de Genesis. Quelques essais et erreurs suffirent à y faire sortir du son. Je m’assis sur le divan, dans le noir, et j’écoutai.

Il y a des moments marquants dans une vie. Près de quarante ans plus tard, j’avoue que cette soirée fut grandiose. Assis, les yeux fermés, j’écoutais, et plus j’écoutais, plus je comprenais pourquoi mes amis aimaient cette musique, et pourquoi mes amis étaient mes amis. Nous vibrions au même rythme. Nous tripions sur les mêmes sons. Ce soir-là, je devins accro de rock progressif.

Peu de temps après, je plongeais dans mon premier travail : plongeur au restaurant de notre voisin. Mes premières payes financèrent un amplificateur, un tourne-disque et des haut-parleurs achetés séparément, que je montai moi-même dans des boîtes de bois qui devinrent des caisses de sons. Et j’achetai quelques disques. Plus tard, je travaillai dans un supermarché. Quoique modestes, mes revenus me permirent d’acquérir mes trois ou quatre vinyles par semaine. Genesis, Pink Floyd, Emerson Lake and Palmer, Supertramp, Harmonium, Styx, Yes, Jethro Tull, Gentle Giant, et tant d’autres. Mes parents ne partageaient pas mes goûts musicaux. De la musique de drogués, qu’ils disaient. Il est vrai que pour triper, plusieurs usaient de marijuana ou de H.  Pas moi. Dans les spectacles, je refusais la pipe qu’on me passait. La musique me suffisait. Je fermais les yeux, j’écoutais et je me laissais emporter. J’en frissonnais parfois. De bonheur. Je respirais sans doute ma part de la dope des autres. Elle emplissait l’enceinte. Mais chez moi, la même extase m’envahissait, sans émanation dopante extérieure. Cette musique m’enivrait. Elle m’enivre encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieDepuis ce temps, j’ai exploré bien des genres. Jazz, pop, métal, rock, nouvel âge… J’écoute de tout en fait. J’affectionne particulièrement le classique, mais toujours, encore aujourd’hui, je reviens au rock progressif.

Issu du rock, mais influencé par le jazz, le classique, la musique contemporaine ou ethnique, le rock progressif, le prog pour les disciples, est une musique élaborée, tant sur le plan de la technique instrumentale, de la composition et des textes. C’est une musique libre, complexe, caractérisée par ses longues parties instrumentales, ses solos de virtuoses ― ne fait pas du prog qui veut ―, ses finales enlevées comme dans les symphonies, l’indépendance de la section rythmique de la batterie et/ou de la basse, la profondeur et la richesse de ses textes, l’utilisation d’instruments peu conventionnels dans le rock (flûte, violon, violoncelle, saxophone, mellotron, cuivres…), et le graphisme artistique des pochettes et des livrets.

Née dans les années 60, la musique a évolué. Les techniques se sont perfectionnées, les instruments se sont développés, sont devenus plus précis, les sons plus riches. La majorité des vieux groupes ne sont plus. Certains ont survécu : Rush, Camel, Steve Hackett, Marillion, Pendragon, etc. Le genre disparut presque dans les années 80, mais deux courants, le néo-prog et le métal prog, maintinrent le genre en vie jusqu’à son renouveau.  Aujourd’hui, les Riverside, Porcupine Tree, Arena, Lunatic Soul, Karmakanic, Neil Morse, Opeth, Paalas et de nombreux autres font triper les fidèles. Le genre revient en force, et nous, les vieux accros, le faisons découvrir à nos ados. « Elle est bonne ta musique, Papa », qu’ils disent… parfois.

Ainsi, vous en avez marre des fadeurs radiophoniques, vous aimez la musique classique, les pièces aux rythmes changeants, mouvant comme la vie. Le rock, ses guitares, sa batterie, sa basse vous font vibrer. Les pièces qui se prolongent vous inspirent. Et une petite bête rebelle se terre quelque part en vous. Alors, comme pour ce drogué de musique qui écrit ces mots, le rock progressif est pour vous.

Pour vous permettre de juger par vous-même, je vous propose trois coups de cœur de la dernière année, des œuvres classées parmi les cinquante meilleurs albums de rock progressif de 2011 selon le site internet spécialisé Prog Archiv. http://www.progarchives.com/. Trois disques accessibles, différents, de bons exemples du genre.

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All rights removed, AIRBAG, Karisma records

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Ghosts, FREQUENCY DRIFT, Prog rock records

 

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When age has done its duty, COSMOGRAF, As is

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Hélas, vous ne les trouverez probablement pas chez votre disquaire. Pas assez commercial. Le prog se fait pour l’art, et l’émotion. Pas pour l’argent.  Votre vendeur de disques pourra sans doute les commander, mais je vous propose de le faire vous-même par internet, au site suivant : http://www.cduniverse.com/. Choix, fiabilité, efficacité. Bien sûr, vous pouvez voir et entendre certaines pièces sur YouTube.

Bonne écoute. Et ne craignez rien. La musique drogue lorsque le diapason vous branche sur la matière, la vie, et vous-même.

© Jean-Marc Ouellet 2012

 Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Le prédateur, un texte de Jean-Marc Ouellet…

21 juin 2017

Le prédateuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Troublé, je frappe à la porte. Pas de réponse. Avec précaution, j’ouvre. Il est là, vieux, les cheveux blancs en broussailles, assis par terre, le dos droit, les jambes croisées, en position du lotus. Il médite.
La pièce est modeste. Une bibliothèque couvre un mur. Près d’un fauteuil, sur le sol, des livres. Plusieurs sont ouverts. Une fenêtre éclaire l’espace d’une lumière feutrée. À quelques mètres devant le vieillard, une table, des chandelles allumées, un cadre représentant le Grand Maître. Le silence est parfait.
J’entre. Le vieil homme ne bouge pas. Pas même un cil. Je m’installe à ses côtés, prends la position, ferme les yeux.
Je peine à évacuer mes tensions intérieures, à trouver la paix.
― Une autre tuerie, Maître. Cent soixante morts. Des hommes, des femmes, des enfants.
―…
J’ouvre les yeux, regarde le vieillard. Il n’a pas réagi, mais il a entendu, je le sais.
― Pourquoi cette violence, Maître ? Pourquoi cette cruauté ? Il ferait si bon vivre ici-bas si l’on se tolérait, si l’on s’entraidait, si l’on s’aimait. Comment l’Absolu a-t-Il pu nous créer aussi hargneux envers nous-mêmes ?… Pourquoi, Maître ?
Je m’en veux, j’ai faibli. Tant d’impatience dans ma voix. Je suis indigne de l’enseignement reçu. Mon maître ouvre enfin les yeux, tourne la tête vers moi, plante un regard de compassion sur moi. Je ne peux soutenir ce regard. De honte, je baisse les yeux. Il se tourne vers le Grand Maître.
― Trois cents millions, prononce mon maître.
Je lève les yeux vers lui. Son corps n’a pas bougé, ses yeux fixent l’icône du Grand Maître. Il est calme, respire doucement, son esprit flotte quelque part.
― Trois cents millions ?
―…
― Je ne comprends pas, Maître.
―…
Je l’observe. J’attends.
« En effet… trois cents millions de vies. »
― Pardon, Maître. Je ne comprends vraiment pas.
Ma voix trahit mon désarroi.
― Oui. Trois cents millions de vies perdues. Et ça, que pour les dix guerres les plus meurtrières.*
― Que voulez-vous dire, Maître ?
― Trois cents millions de morts, disparus dans ces guerres, ce qui ne compte pas les autres conflits ayant affligé l’humanité, pas plus que les meurtres de toutes les secondes. Tu sais, des milliards d’enfants n’ont pu naître.
―…
Son regard reste dans le vide.
« Jean-Marc, tous les êtres vivants ont des prédateurs, continue-t-il enfin de sa voix douce. L’araignée tue la fourmi, la musaraigne tue l’araignée, le renard tue la musaraigne, le loup tue le renard. Les êtres vivants tuent pour survivre et pour contrôler les populations. C’est l’équilibre du monde vivant. Sans prédateurs, une espèce pullule aux dépens des autres. »
Mon maître s’arrête un instant, puis se tourne vers moi.
« Jean-Marc, quel est l’unique prédateur de l’Homme ? »
Il me regarde. Son regard est intense. Je ne sais trop quoi répondre. Je cherche, cherche, je ne trouve aucun prédateur. Une idée me vient enfin.
― Les virus et les bactéries ?
Il sourit.
― Bien pensé. Tu as raison. Encore aujourd’hui, malgré la science, ces minuscules organismes tuent beaucoup d’humains. Mais le seul vrai prédateur de l’Homme est l’Homme lui-même. Pas pour se nourrir, mais bien pour la survie de l’humanité et de la planète.
Je suis choqué. Quelle troublante déclaration ! Mon maître voit sans doute mon agitation, car il précise sa pensée :
« Sans les guerres, sans les meurtres, sans les virus et les bactéries, au fil des générations, il y aurait peut-être plus d’une centaine de milliards d’humains sur terre. Tu imagines l’état de la planète ! »
― Mais, Maître… si l’Absolu nous a créés pour nous entretuer, alors… le meurtre et la guerre sont justifiés, souhaitables, même ?
― PAS DU TOUT ! s’exclame-t-il d’un ton presque amusé. Pas du tout, Jean-Marc ! La guerre fait partie de la nature de l’Homme. Mais pose-toi plutôt cette question : quelle est sa vraie nature ?
― Euh… L’Homme est un animal… avec une raison, ou une âme, selon ce que l’on croit.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec― Tu as raison, appuie mon maître. Pour maintenir l’équilibre de sa Création, l’Absolu a créé l’animal appelé Homme avec des besoins physiques et l’instinct de la bête. Mais il l’a aussi pourvu de la raison, d’une âme, d’un peu de Lui, de cette capacité de Le toucher dans son for intérieur, de dissocier ce qui est bon pour lui de ce qui lui est mauvais. Il a permis à l’Homme de justifier ses actes, de choisir entre haïr et aimer, de réaliser que l’amour le rapproche d’une satisfaction profonde et intense, de sa vraie nature, de la transcendance.
Mon maître s’arrête un instant et se détourne de moi. Toujours immobile, il regarde devant lui.
« Ainsi, l’homme qui tue un homme est la bête, alors que l’homme qui aime vit l’Absolu. »
Il referme les yeux.

* http://www.ultimes.fr/homme/les-10-guerres-les-plus-meurtrieres-de-lhistoire-123/

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dieu, ce tabou, par Jean-Marc Ouellet…

6 juin 2017

Dieu, ce tabou

 Il y a quelques millions d’années, l’Humanité naissait. Parmi les plantes, parmi les insectes et les mammifères, arrivés bien avant elle. L’Homme,  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecune pièce de plus d’un magnifique casse-tête, d’un Univers merveilleux, vaste, obscur, complexe. Regardez le ciel, la nuit, observez ces petits points lumineux qui scintillent, là-haut, à des millions de kilomètres de nous ; goûtez au vent qui chatouille votre joue ; humez les parfums des arbres, des fleurs ; écoutez le gazouillis des oiseaux, les appels des écureuils, des grenouilles. La Nature est si belle, si forte, si ordonnée. Prenez le temps. Vous verrez. Vous vous sentirez minuscule. Et vous douterez. De la nature de tout ça, de ce que vous êtes, de votre place dans ce monde. Votre insignifiance vous frappera.

Il est fabuleux ce monde, il est improbable. Pourtant, il est cohérent et accessible. Albert Einstein disait : « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. » Il est réglé au quart de tour, comme une horloge. Et qui dit horloge, dit horloger.

Dieu existe-t-il ?

Je regarde les étoiles, je hume le parfum des fleurs, j’écoute les grenouilles, et mon cœur espère. Je regarde la télé, je lis les nouvelles, je constate la cruauté, l’indifférence, j’entends la haine, je souffre l’iniquité et l’incurie, et ma raison vacille, doute.

Dans mon roman, L’Homme des jours oubliés, Jémacaël affirme : « Alors que l’homme fait partie de Dieu, Dieu n’est plus dans sa vie. » Nous ne nous arrêtons plus sur notre présence, sur ce que nous sommes. Nous ne regardons plus les étoiles, nous ne ressentons plus la douceur du vent. Nous courons, nous nous défilons dans la modernité, une réalité fourbe, une réalité technique, une promesse de confort, de vitesse et de bonheur facile, et éphémère. Un mirage. La consommation devient la nouvelle religion. Nous nourrissons nos gadgets d’applications, nous frelatons notre âme. Essoufflés, nous embarquons dans le train technologique du tout compris, de l’image toute faite, offerte par on ne sait trop qui, pour contrôler on ne sait trop qui, sans destination réelle, aux sorties de secours closes.

Mon collègue du Chat Qui Louche, Frédéric Gagnon, écrivait dans sa brillante et profonde chronique du 2 août dernier : « … il y a chez elle ― la matière ― une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit. » Embrouillés, les passions émoussées, nous nions notre nature, nous rejetons l’Essence, la Force qui englobe toute chose, qui nous domine. Le Bien, le Vrai et le Beau ne nous disent plus rien. Le sacré nous fait peur, nous irrite. Ne plus voir le Plein dans le vide en nous n’est plus suffisant ; s’indifférer à l’idée de Dieu ne suffit plus. Non. Nous haïssons Dieu, et ce qu’il représente. Nous l’évacuons dans l’oubliette du déni. Le mot transcendance s’éteint, comme s’éteignent les mots famille, entraide, écoute et sacrifice, remplacés par solitude, moi, moi et moi, Prozac, meurtre et suicide. Nous  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroyons nous libérer de la tutelle du catholicisme dictatorial, nous confondons hommerie religieuse et transcendance, et nous combattons l’un en répudiant l’autre. Haïssant le vide en nous, nous nous affranchissons de l’influence spirituelle, nous châtions l’idée religieuse, nous ridiculisons le croyant, le chercheur de Vérité, ce pelleteux de nuages, le moins convaincu n’osant plus avouer sa tare, sa croyance en Jésus, en Dieu, en Allah, Bouddha… La spiritualité devient un tabou. Défenseurs de la nouvelle vérité terrestre, pourfendeurs de notre propre passé, nous nous moquons des symboles qui, il n’y a pas si longtemps, branchait l’âme à l’Esprit qui l’habite. L’inquisition moderne sévit. Les infidèles, ces adeptes de la simplicité volontaire ou de la vie intérieure sont cloués aux piloris. Les symboles propres aux spiritualités traditionnelles sont bafoués par une masse plus intéressée par une téléréalité abrutissante, abêtissante parfois, complice du pouvoir clandestin de l’argent. Sans égard pour ceux qui croient, qui sentent le divin et veulent s’y associer, nous saccageons les lieux du culte, les églises, les mosquées, les synagogues, nous faisons tout un plat pour une croix qui ne signifie rien pour nous, deux pièces de bois croisées accrochées à un mur, sur lesquelles une reproduction plâtrée d’un homme attend, presque nu. Sur la base d’une liberté de croire ou de ne pas croire, une liberté maintenant suspecte, nous abolissons les signes de la foi de ces tarés, nous renions le passé, nous reniant nous-mêmes. Nous prêchons la tolérance, l’ouverture d’esprit, par l’intolérance au sacré. Belle logique !

L’homme est Conscience. Dieu, Allah, Bouddha, Shiva, le nom importe-t-il ? La Vérité seule importe. Elle est l’Univers et l’Univers est en chacun  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecde nous. L’autre a le droit de s’y épanouir. Nier cette liberté, c’est nier sa propre Essence.

La croix de ton peuple t’énerve ? Ne la regarde pas. Ton voisin la vénère ? Et après. T’empêche-t-il d’admirer ta pop star préférée ? La croix à son cou vaut-elle moins que le piercing à ton sourcil ou le tatouage sur ta peau ? Respecte les traditions de tes ancêtres, celle de ton passé, que tu ne comprends pas. D’autres comprennent, et s’y identifient. La croix du peuple qui t’accueille ne te convient pas ?   Tourne le regard, ou va là où tu ne la verras pas. La femme que tu rencontres se voile ? Passe ton chemin et tu l’oublieras. Chacun a droit à sa Vérité dans une approche morale de l’autre.

Et accorde à ton esprit de courtiser ton cœur. Qui sait, s’y fondra-t-il sur le chemin de l’Harmonie ?

 

 Notice biographique :

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique de Québec… de Jean-Marc Ouellet

18 janvier 2017

Bruissement d’apocalypse…

Je suis un optimiste, un de ceux qui voient la moitié pleine du verre ou qui préparent le soleil pendant la tempête. Je dis parfois : ça ne peut pas être pire, alors je me contente de ce que j’ai. Parfois, je me trompe, et ça se gâte. Mais bon. En général, ça me sert bien. Alors…

Mais là, je vieillis. Et les choses ne vont pas comme je le voudrais. Je ne parle pas ici de mon nombril. Lui, il se porte plutôt bien. C’est plutôt le monde qui a un problème. Du moins, il ne va pas comme je l’aurais souhaité. Est-ce vraiment l’âge ? Suis-je plus sensible ou plus observateur ? Depuis quelque temps, surviennent des évènements qui me laissent perplexe ? Vous voulez des exemples ? En voici :

On construit des plates-formes de forage en mer alors que les marées noires se multiplient. Pour cacher son incurie, on offre des milliards pour qu’on oublie. Les oiseaux tombent du ciel, des baleines s’échouent et les abeilles disparaissent. Des espèces entières s’éteignent. Les poumons du monde, les arbres, sont arrachés pour bâtir des villes, des usines, des terrains de golf. Les pôles fondent. La neige tombe aux tropiques. On veut tous les services, mais, surtout, ne pas payer. La spiritualité devient taboue. Des peuples se révoltent, des dictateurs s’accrochent dans le sang. Des pays entiers meurent de faim alors que des milliards de dollars circulent dans les casinos, les maisons secondaires, les cocktails, les yachts, les jets privés, le jet-set… Et la nature s’en mêle. Les ouragans, les inondations et les tremblements de terre dévastent, se succèdent, quand ils ne s’acharnent pas simultanément. Ils ébranlent les fragiles infrastructures humaines qui défaillent : fuites de gaz, radiations, etc.

Tant d’anomalies en quelques mois.

Mais je suis optimiste, et surtout, aucunement superstitieux. Selon Wikipedia, plus de 41 fins du monde ont été annoncées pour le seul dernier siècle. Même Roch  Moïse Thériault avait la sienne. Le 19 février 1979. L’histoire ne dit pas si son erreur l’a fait « mourir » de honte jusqu’à sa mort récente.

La prochaine sur la liste : le 21 décembre 2012. C’est à nos portes ! Fin du calendrier maya. Certains la considèrent comme  le Jugement dernier.  Ne manquent que les causes. Des  guerres, des catastrophes naturelles ? En fait, selon la Légende des soleils, il ne s’agirait ici que de la fin d’un cycle, d’une période, dont la suite nous est inconnue, laissant la place à toutes sortes de spéculations, de courants spirituo-fatalistes. Et contrairement à ce que certains ont fait circuler, il n’y aura pas d’alignement des planètes, pas de centralisation terrestre dans la Voie lactée, pas d’inversion  des pôles. Nous tournerons toujours pendant  225 à 250 millions d’années à quelque 30,000 années-lumière du centre de notre galaxie, le pôle Nord restera au nord, le Sud au sud, et l’alignement de la Terre et du Soleil avec le centre de la Voie lactée se produira tous les ans, en décembre, sans évidence de changements. Désolé, chers agitateurs.

Je ne suis pas le plus pieux des hommes, mais j’ai lu la Bible. Par endroits, elle fait peur. J’avoue.

« […] On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume.

Il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des

pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands

signes dans le ciel. »

(Luc 21/10 et 11)

« […] Sur la terre, les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots; des hommes défailliront de frayeur dans l’attente de ce qui menace le monde habité; car les puissances des cieux seront ébranlées. » (Luc 21/25-26.)

« […] alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint noir comme une étoffe de crin, et la lune devint tout entière comme du sang […] et les monts et les îles s’arrachèrent de leur place; et les rois de la terre, et les hauts personnages, et les grands personnages, et les gens enrichis, et les gens influents, et tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent

se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes […] »

(Apocal, 6/12-15)

Évidemment, comme pour tous les textes, il y a matière à interpréter. Mes propres mots, ici même, seront paraphrasés de diverses manières.

Il y a les textes de Michel de Nostredame, dit Nostradamus. Cet apothicaire, ou médecin, selon la source, célèbre pour ses prophéties en quatrain, avait des visions plutôt pessimistes du monde.

Vous verrez tard et tost faire grand change,

Horreurs extrêmes et vindications.

Que si la Lune conduicte par son ange,

Le ciel s’approche des inclinations.

(I, 56)

Traduit par Jean-Charles de Fontbrune dans son livre

Nostradamus, historien et prophète,

Vous assisterez tôt ou tard à des grands changements, de

terribles horreurs et des vengeances jusqu’à ce que la République soit morte, des changements seront alors proches par le ciel. (sic)

En bref seront de retour sacrifices,

Contrevenans seront mis à martyre,

Plus ne seront moines, abbés, novices,

Le miel sera beaucoup plus cher que cire.

(I, 44)

Traduction fontbrunienne :

Le sacrifice des croyants recommencera ; ceux qui s’opposeront

au pouvoir seront martyrisés. Il n’y aura plus ni moines, ni abbés, ni novices, on connaîtra la cherté de la vie. (sic)

Mais je suis optimiste, non superstitieux, et pas tout à fait pieux. Ce qui ne m’empêche pas d’observer, d’interpréter, et de m’inquiéter.

Blaise Pascal a dit : « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » Malgré notre orgueil, malgré notre pouvoir de créer, nous demeurons bien faibles face au pouvoir de la Nature. Comme l’a dit Björk : « Quand vous réalisez que la nature peut vous tuer, vous devenez humble. »

Je crois en l’Homme. Il comprendra. La Nature l’aidera à dénicher son essence véritable. Il redécouvrira cette chose précieuse qu’il repousse, mais qui s’acharne, puisqu’elle le relie à l’Univers : sa transcendance.

La fin du monde n’est pas pour demain, ni pour 2012, ni pour les décennies suivantes. Mais les Mayas avaient peut-être raison. Un nouveau cycle débutera, un renouveau. Et chacun doit y croire, et agir en conséquence. La majorité silencieuse devra sortir de sa torpeur.

Voilà donc ma prophétie à moi.

Et si je me trompe et que, malgré les efforts des gens de bien, la fin du monde arrive demain ?

Bof ! Quelle importance ! Après, il n’y aura plus personne pour me reprocher ma bourde.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril, aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


La cabane, une nouvelle de Jean-Marc Ouellet

14 janvier 2017

La cabane…

Une horreur blafarde pénètre mon âme vide. J’ai peur. Comme jamais.

Le ciel crache une eau épaisse, une trombe écrase la vie, et mon cœur s’agite. Entre là et néant, je cherche. Rien, tout, un chemin, un réconfort, de qui, de quoi, un sentiment oublié, parti jadis, jadis. Mais là où on ne devrait pas être, nulle consolation.

L’eau s’écrase sur la vitre. Je suis sec. Baume dérisoire. Je suis sec. Ha ha! Pour combien de temps? Minutes? Heures? Éternités. Tôt ou tard, je sortirai. Sortir. Fuir.

La carcasse métallique est enlisée. Le moteur s’est éteint, étouffé par l’eau qui monte, monte. Le fossé se noie, comme la route, comme mon courage.

Je sors dans les ténèbres. L’eau s’engouffre dans l’habitacle. Et moi je plonge, je me mouille, je cherche, j’espère, mais il n’y a rien, rien que le noir, et le clapotement des gouttes sur les feuilles, sur le torrent. La nuit gronde d’un râlement sinistre. Un trait de lumière fend le noir. Une lueur exsangue allume les alentours. Un instant, des fantômes m’entourent, des spectres humides et menaçants, lâches spectateurs. Leurs branches m’appellent, m’avertissent, me chassent. Je ne comprends pas. La vision est éphémère. Les ténèbres reviennent, couvrent la nuit. Et pourtant, j’avance. De longs bras m’agrippent, m’écorchent. Je fuis, mais d’autres arrivent, me tourmentent. Importun, je me hasarde plus loin, vers nulle part. Je trébuche. Les chicots m’enfargent,  m’accrochent. Je chute, je me relève, je tombe encore. Et je pleure. Mes larmes chaudes s’acoquinent avec les gouttes célestes. Froides. Cruelles. Il n’y plus de larmes. Que de l’acide ricanant sur mon épave.

Je tremble, je frissonne. De froid, d’effroi.

Au fond du noir, une lueur. Une étincelle dans l’obscurité. Elle scintille, fragile, tenace. Un espoir, comme l’étoile des rois. Je me faufile dans la moiteur végétale. À mon tour, je me laisse guider. J’avance. Je ne sens plus les égratignures, je survole les chicots, je me ris des vêtements imbibés. J’avance. Simplement. Espoir trouble.

Dans le bois, une cabane, une cabane noire dans les ténèbres, asile du fou, oasis du misérable. La lueur vient de là. Ou mirage.

J’approche, je touche. Il n’y a pas de rêve. La cabane est là, avec son bois pourri et sa puanteur moite.

À la hâte, je trouve la porte. Elle est entrouverte. J’hésite. Le vertige me fige. Je frappe. Enfin.

Pas de réponse.

Je hurle : — Il y a quelqu’un ?

Mon propre cri résonne dans ma tête. Le vent et l’orage me répondent. Une faible lumière émane de l’intérieur. J’ai froid. La nuit me pourchasse. Je n’en peux plus. J’entre.

Personne. Une seule pièce. Une table de bois, une chaise. Un feu éclaire l’âtre d’un foyer. La lumière danse une valse brouillonne. Les ombres se bousculent. Sur un mur, une bibliothèque attend. Un comptoir retient son évier près d’une autre paroi. Un lit est défait. Des draps propres y sont ouverts, comme une invitation, un sortilège.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répond.

L’air est lourd, et pourtant, il réconforte. L’orage s’apaise. La crainte s’assoupit, mais le doute prend la place.

Appuyée contre le mur, il y a une guitare. Comme la mienne. Sur la table de nuit, il y a un livre. Un roman. Le même que je lis, là-bas, à la maison, là où je devrais être. Je le prends, je le feuillette. Un signet tombe sur le sol. Un signet blanc, une photo l’agrémente. Des enfants. Mes enfants! Ma fille, mes garçons. Une note à la fin du livre. Mon écriture. Des mots de ma main, des mots qui ne furent jamais écrits.

Près d’une fenêtre, il y a une commode. Un cadre s’y repose. Je m’approche. Je prends l’artéfact, l’examine. Il y a une femme, un homme. Béatrice, ma femme, et… moi. Plus jeunes. Nous, il y a quelques années. C’est le même cliché. Le nôtre. Celui qui attend sur ma table de chevet, près de notre lit, chez nous, là où je ne suis pas.

Comment? Comment!

Rien ici n’existe. Ce n’est qu’un rêve, un cauchemar. Rien ici ne peut exister. Je me pince le bras. J’ai mal. Pourtant, rien ne disparaît. Tout reste. Odieux. Absurde. Je fuis, je me précipite vers la sortie, vers les ténèbres. J’affronte la tempête, celle du dehors, celle de mon âme. Je cours, je cours.

Enfin, je croise la route. Une voiture arrive. Je suis sauvé!

***

J’ouvre la porte. Un homme en uniforme se tient là, austère. Des sons sortent de sa bouche. Des mots nauséabonds, aux sens faméliques, ou maléfiques. Autour de moi, ces bruits flottent, graves, insensés. Des larmes jaillissent, roulent sur mes joues dérisoires.

L’homme n’est plus là. Je referme la porte. Je suis mort. Anéanti. Il n’y a plus de vie. Il n’y a que chimère et folie. Rien. Je ne suis rien. Qu’une image délavée d’un peut-être évanoui, qu’un probable qui ne sera jamais, qui ne sera plus qu’allusion et souvenir.

Oui. C’est ça. Oublier. Je dois oublier. Pour me rappeler. Seul. Seul.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

18 décembre 2016

Le petit renne qui détestait Noël

 

Cette histoire me vient de mon grand-père. Elle lui avait été racontée par son père qui l’avait lui- alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecmême entendue de la bouche du Père Noël. Je comprends vos soupirs sceptiques. Mais en vérité, le vieil homme en vacances qui la lui avait racontée par un soir de juillet au bar d’une auberge du Vieux-Québec, portait de longs cheveux blancs, une longue barbe blanche et s’y connaissait en affaires du Pôle Nord. De plus, le lendemain de leur étrange rencontre, à son réveil, mon arrière-grand-père n’avait plus son pied bot. Mais ça, c’est une autre histoire.

Nous savons tous que le cheptel de rennes du Pôle Nord comprend cent cinq spécimens, dont cent, chaque année, sont attelés au traîneau du Père Noël pour le grand périple de la nuit de la Nativité. Ces bêtes ne sont pas éternelles. Elles vivent cent ans. Le lendemain de Noël, alors que le plus âgé, à cent ans et après quatre-vingt-quinze périples autour du monde, rejoint ses ancêtres au paradis des rennes, un nouvel animal naît. À l’époque des événements, pendant leurs cinq premières années, les plus jeunes se préparaient pour la tâche qui leur serait attribuée à leur cinquième Noël. Pendant leur formation, ils s’entraînaient fort. Ils couraient dans l’herbe, la boue, le sable et la neige, bien sûr, afin d’être fin prêts pour le grand jour.

Or, cette année-là, celle de la transcendance du légendaire Rudolf au nez rouge, un renne difforme naquit. On l’appela Hudor. En fait, il n’était pas si difforme. Il ne lui manquait qu’un sabot, mais pour un renne, un renne du Père Noël de surcroît, cela équivalait à une catastrophe. On évoqua plusieurs hypothèses pour expliquer le drame. On accusa d’abord la fée Carabosse de s’être vengée de la Fée des glaces pour une histoire d’échange de baguettes magiques qui avait mal tourné. On soupçonna aussi le magicien d’Oz, mais on s’est finalement souvenu de son absence de pouvoirs. On songea à Voldemort, le méchant sorcier qui haïssait les humains moldus. L’hypothèse fut cependant rapidement rejetée, le lutin Philominatoriophus invoquant la nature romanesque du personnage. On finit donc par accepter le rôle injuste du destin dans l’évènement, les principales questions s’imposant rapidement : qu’allait-on faire de l’avorton, et surtout, quel avenir attendait Noël sans une relève adéquate ? Au fil d’années de moqueries et de questionnements, Hudor se sentit rejeté. On l’accusait d’être inapte à la tâche, que handicapé comme il était, il ne pourrait jamais franchir les centaines de milliers de kilomètres indispensables au droit de retrouver les anciens au paradis des rennes. En effet, lors des entraînements, Hudor chutait, traînait à l’arrière, sanglotait, sous les sarcasmes de ses congénères. Les lutins-entraîneurs hochaient la tête de découragement. Ils soupiraient. Même le Père Noël s’inquiétait. Que devrait-il faire quand le tour d’intégrer l’équipe du petit malformé viendrait ? Hudor aussi se le demandait. Chaque nuit de Noël, quand l’aîné des apprentis s’éloignait pour la première fois avec l’équipage, le jeune renne au moignon soupirait. Lui, il ne pourrait jamais vivre cette aventure. Il se sentait rejeté et l’arrivée de Noël lui rappelait amèrement sa différence, une différence qui le privait de la joie d’aimer la Fête. Cette aversion atteignit son paroxysme un mois avant le Noël de sa cinquième année quand, pour le bien de l’équipe et de la fête de Noël, un comité spécial réunissant les lutins-entraîneurs, deux représentants des rennes et le Père Noël lui-même choisit d’écarter Hudor et d’intégrer plutôt dans l’équipe le renne de quatrième année. Humilié, l’exclu renâcla, brailla, grogna. Sous les quolibets de ses compagnons, il décida de fuir. Errant seul dans la toundra enneigée, il ragea, souhaita la fin de la harde et surtout, la disparation de la fête de Noël. Un jour, alors qu’il se tenait au sommet d’un pic et qu’il exhortait les dieux d’être enfin justes avec lui, il perdit pied et tomba dans le vide. Imaginant l’autodestruction, on aurait pu le retrouver au fond du gouffre. C’était sans compter le miracle.

Le soir même, quand Hudor réintégra la harde, c’était la panique. On lui apprit qu’au lendemain de Noël, pour la première fois dans l’histoire connue, aucun renne n’était né. Ainsi, dans la cinquième année qui suivrait, il n’y aurait pas de remplaçant du Vénérable, comme on appelait l’aîné de la troupe. Plusieurs fois, les lutins-entraîneurs se réunirent. On soupçonna les dieux de les punir pour avoir rompu avec la tradition le Noël précédent en intégrant un renne de quatrième année. Les dieux leur en voulaient sans doute et envisageaient peut-être d’éliminer Noël et, par le fait même, de dissoudre le troupeau. Or, pendant les mois d’incertitudes qui suivirent, Hudor trima dur. Il s’entraînait avec les autres et, en solitaire, il peaufinait son secret. Le 1er décembre vint enfin. Le comité spécial se réunit de nouveau. Il avait peu de choix. Soit ils apaisaient les dieux en permettant à Hudor d’intégrer l’équipe au risque de retarder le périple, soit ils optaient encore pour le renne de quatrième année, un animal paresseux, plus ou moins prêt pour la tâche. Les lutins-entraîneurs ayant remarqué la hargne du handicapé, c’est non sanstraineaunuit réticences et avec de fortes discussions qu’ils désignèrent Hudor. Le soir de Noël, on l’attela donc à l’arrière des quatre-vingt-dix-neuf autres membres de l’équipe. Nerveux, le Père Noël lança enfin le signal. L’équipage s’ébranla sur la neige. Sur le traîneau, les cadeaux remuèrent et se fixèrent à leur place définitive. Confiant, Hudor jouissait. Enfin, il démontrerait sa valeur. L’équipage n’avait pas franchi le dixième kilomètre quand, tout doucement, l’équipage se souleva. Les sabots quittèrent la surface de la neige et de la glace. Stupéfaits, les rennes s’agitèrent. Leurs pattes battaient à tout vent pour redescendre sur le plancher des rennes. En vain. Infailliblement, l’attelage se hissait dans les airs et plus les pattes s’agitaient, plus vite l’équipage filait dans les cieux. Surpris, apeuré au début, le Père Noël comprit enfin. Il abaissa les yeux vers le petit renne installé en queue de peloton. Concentré sur une activité intérieure intense, Hudor avait les yeux fermés. Il sentit sans doute le regard porté sur lui. Un instant, il rouvrit les yeux, tourna la tête et, resplendissant de bonheur, fit un clin d’œil au vieil homme.

On dit que cette nuit-là, pendant des heures et des heures, un long rire grave résonna dans le ciel. On dit aussi que, depuis cette nuit magique, Noël ne fut plus jamais le même. Mais ça, c’est une autre histoire.

Joyeuses Fêtes à tous ! alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Remissa est somnium, un texte de Jean-Marc Ouellet…

27 novembre 2016

Remissa est somnium

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Tu n’as jamais été vaillant. Dès le début, alors que nous usions les bancs du collège, tu aimais dormir. C’était en troisième secondaire. Je venais de changer d’école. Je ne connaissais personne. Tu étais assis à la table voisine. Avachi sur ton livre, tu dormais. Exaspérée, la professeure de français, Madame Robichaud, te tapait la nuque.
̶ Morin ! Réveille-toi ! Dors la nuit, mon homme. Pas ici !
Ensommeillé, désorienté, tu levais la tête, ne sachant trop où tu étais.
̶ Qu’est-ce… euh… ah… pardon madame, balbutiais-tu.
Ton attention résistait un instant, puis Morphée t’ensorcelait de nouveau. Abattue, l’enseignante ne disait plus rien.

Tu te vantais de ne pas étudier. Tu te contentais de la note minimale que tu obtenais en copiant sur nous. Je le savais, je te laissais faire. Dans les travaux d’équipe, tu t’occupais du minimum, que je reprenais le plus souvent. Tu arrivais en retard, tu séchais des cours. Malgré tout ça, je suis devenu ton ami.

Le soir, j’allais chez toi. Tu vivais dans une grande maison. Ça me changeait du taudis de mes parents. Pendant que j’étudiais, tu t’écrasais dans un grand fauteuil et tu jouais à des jeux vidéo. Parfois, ton père t’appelait pour un service. Tu bougonnais à peine, tu ne répondais pas. Moi, je m’offrais. Je suis comme ça.

Tu n’as jamais changé. Jeune adulte, la paresse te submergeait. Éveillé, tu bâillais. Souvent, tu t’écrasais sur un divan, ou sur ton lit, et tu t’endormais. Tu flemmardais, rêvassais, cocoonais, procrastinais. Tu ne travaillais pas. Ton père te traitait de fainéant. Tu lui opposais que tu faisais preuve de prévoyance, que tu te reposais avant de te fatiguer. Quand on te traitait de paresseux, tu décochais le plus sérieusement du monde que le zèle tue plus d’hommes que la paresse*, ce proverbe corse, et que, de toute manière, tu travaillais fort pour être paresseux. Quand ta mère pleurait en te traitant de bon à rien, tu lui rétorquais qu’elle avait tort, que tu faisais un excellent paresseux. Tes parents qui subvenaient à tes caprices en ont eu assez. Ils t’ont foutu à la porte, non sans te payer un studio de luxe que tu as négligé. La crasse s’est accumulée, la vaisselle s’est empilée, les vêtements souillés ont moisi.

Or, toujours de bonne humeur, tu n’étais pas déprimé. Tu assumais ta paresse. Tu disais qu’elle était un mal nécessaire, qu’elle était indispensable à chacun, qu’elle ne demandait qu’à être surmontée et que ça prenait du courage pour la vaincre. Tu me parlais de tes nombreux projets. Voyages, sports, tournois de jeux vidéo, projets d’entreprises. Tu avais envie de faire tant de choses, mais tu ne faisais rien. Tu me lançais ce remissa est somnium**, qu’il fallait prendre le temps de prendre son temps, de rêver, que malgré tes projets et du qu’en-dira-t-on, tu avais l’audace de ne rien faire.

Je ne te comprenais pas.

On dit que la paresse et l’oisiveté sont contagieuses. Or, elles n’ont eu aucune emprise sur moi. Je n’étais pas comme toi. Je me suis éloigné. Je ne te voyais plus que rarement. Tu dépérissais. Blême, amorphe, ton débit verbal ralentissait. Jovial, tu te disais en forme pourtant, mais à l’évidence, tu n’allais pas bien. Tu aurais dû comprendre. La paresse ne mène à rien.
Six mois s’étaient écoulés. Je rencontre Wilfred, notre ami de jadis. Il me dit que tu ne l’invitais plus à votre mardi Warcraft. Il n’avait plus entendu parler de toi depuis des semaines. J’étais inquiet. Je décide de passer te voir. Je frappe à la porte. Tu ne réponds pas. J’ouvre et entre. Ton appartement empeste. Tu étais vautré sur le sofa.

― Ça va ? que je te demande.
Tu ne me réponds pas. Tu regardais au plafond, sans bouger. Une fois près de toi, tu tournes enfin la tête et tu me souris. Tu étais livide.
― Ça va ?
― Remissa est somnium. Je ne suis qu’un songe.
C’est là, à ce moment, que ça se produit. Tu fermes les paupières et lentement, ton corps se brouille, puis devant mes yeux, tu t’évapores. Tu n’es plus blême, tu deviens translucide. Petit à petit, d’une parcelle de chair à l’autre. Tu ne meurs pas, tu te dissipes, tu désertes le salon, la ville, le monde. Au bout d’un moment, tu n’es plus qu’une ombre. L’ombre d’une vie.

* Tiré du site Evene
** Traduction latine libre d’une citation, Le travail pense, la paresse songe, tirée du site Evene.

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

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Un monde civilisé, un texte de Jean-Marc Ouellet…

30 octobre 2016

Un monde civilisé

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Bosch, Le jugement dernier

Le Moyen Âge s’est écoulé du Ve au XVe siècle. Du déclin de l’Empire romain à la Renaissance et des grandes découvertes. Temps des envahisseurs barbares, des califats, des monastères, des Vikings, des innovations technologiques, des nobles, de la féodalité, des cathédrales gothiques, des croisades, il s’est conclu par les famines, la peste, les guerres et les crises théologiques. Le Moyen Âge est souvent vu comme une période sombre de l’humanité, où l’ignorance peut servir d’alibi.

Prenons les guerres à témoin. Munis d’épées, de coutelas, de hachettes et de masses, on se réunissait dans un champ, un camp face à l’autre. On criait, on faisait du bruit, on cherchait à intimider l’ennemi pendant que les sphincters s’échappaient. Enfin, on fonçait l’un sur l’autre. Les os craquaient, les pointes transperçaient les poitrines, les crânes explosaient. Guerrier contre guerrier. Quand un chef, las de voir ses hommes se faire massacrer, ordonnait la retraite, chacun remontait sur son versant de la vallée, puis, dans un commun accord, on allait récupérer ses morts et ses blessés. Ces derniers étaient conduits en sécurité, sachant bien que leurs jours étaient comptés, l’infection tuant plus lentement que l’épée. Le soir venu, chacun dans son camp, les quelques rescapés reprenaient leur souffle, dormaient avec peine, avant les brutalités du lendemain. À cette époque noire, on se haïssait, mais on respectait le guerrier devant soi. Bien sûr, au passage, on pillait les villages, on tuait femmes et enfants, mais les guerres se gagnaient au champ de bataille.

Dans le monde civilisé actuel, à l’ère du missile capable de frapper une cible de la grosseur de notre dollar, le 1er octobre 2016, on a bombardé un hôpital. Quelques jours plus tard, le même établissement fut de nouveau atteint. Méprise ? Hasard ? Bien, voyons !! On a tué des malades et des gens qui les soignaient. Des infirmières. Des médecins. Des hommes et des femmes qui sacrifiaient leur vie pour les autres. On les a tués comme on écrase des insectes. Un crime de guerre.
Une vidéo a récemment montré de jeunes ados, le fusil à la main, chacun se tenant debout derrière un prisonnier agenouillé près d’un compagnon d’infortune, brebis résignées à mourir. Sur l’image suivante, les hommes sont étendus dans la poussière du désert, inertes, leurs présumés meurtriers, à l’âge de jouer aux camions, triomphant. Des meurtres perpétrés par des enfants, endoctrinés au berceau. Un crime devant l’Humanité.

Aujourd’hui, on bombarde des musées, des églises, des hôpitaux, des écoles. On exécute sans procès. Une épée arrache une vie à la fois. Pas les bombes chimiques. Jadis, pendant que le père donnait sa vie pour la cause, l’enfant protégeait sa sœur, son jeune frère et sa mère. On ne l’offrait pas en pâture. Aujourd’hui, on attache une bombe à la taille d’un enfant et on l’envoie se faire exploser dans la foule. De la chair partout, du sang qui coule, du sang d’innocents. Tout ça, au nom de Dieu. Blasphème aux yeux des hommes et devant Dieu !

Ici, l’ignorance n’est pas une excuse. Le téléphone portable à la main, pendant qu’on sait tout du monde, le doigt sur la gâchette du Kalachnikov, on s’apprête à tuer. Le Mal en action.

Chaque siècle possède son Moyen Âge, écrivait Stanislas Jerzylec. Le XXe siècle a été celui de l’essor technologique. Les transports et les armes en ont bénéficié plus que d’autres domaines. Or, entre les cocktails, les bonzes de l’ONU discutent, discutent et discutent, pendant que la barbarie dépasse celle de l’Antiquité et du Moyen Âge. Le XXIe siècle vit son Moyen Âge.

Aucune société n’est irrémédiable selon Victor Hugo. Quelle que soit l’épaisseur de la nuit, on perçoit toujours une lumière. De toutes mes forces, j’essaie d’y croire. Je garde espoir en une Humanité respectueuse de la vie. Elle comporte tant de beauté et de bonté. Mais parfois, je l’avoue, aveugle peut-être, je la cherche, la lumière.

Citations tirées du site Evène.

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Toi, sombre matière ! par Jean-Marc Ouellet…

16 octobre 2016

 Billet de Québec

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Illustration : David Ramasseul

Nous croyons tout voir.  Menu travers d’homo sapiens moderne.  Thomas du réel, nous touchons la matière, entendons ses ondes, goûtons ses effluves, voyons ses merveilles.  Éblouis pour certains, indifférents pour d’autres, nous n’imaginons pas que tu puisses exister.  Pourtant, tu dilues le palpable dans ta substance, inaccessible, nous plonges dans une illusion d’univers.  La matière ?  Dérisoire !  Elle nous forme, nos sens la détectent.  Or, elle n’est presque rien, que 5 % de l’Univers.  Oui !  Un ridicule 5 % !  Tu es le reste ?  Ou plutôt, presque tout.  Toi, Matière sombre, invisible, sans odeur, impalpable.

Réservée, tu ne te laisses pas observer directement, mais nous te déduisons.  Toi, la timide, livrée par l’expansion de l’univers, cette expansion qui s’accélère.  Te souviens-tu de 1933, l’année où Fritz Zwicky, ce physicien, observait la vitesse de rotation des galaxies spirales ?  Un détail le chicotait.  La matière visible est limitée, la vitesse de rotation de ces galaxies est ahurissante.  Dans de telles conditions, sous l’effet de la force centrifuge, elles devraient s’effilocher, se saupoudrer dans le vide, comme une poignée de graines lancée de ma main se répand alors que je tourne sur moi-même.  Or, les galaxies retiennent leur contenu.  Le professeur a réfléchi.  Eurêka !  De l’antre de son esprit, une solution a surgi : nous ne voyons pas toute la matière qui existe.  Voilà !  Tu étais trahie !

Il y a donc autre chose, et c’est toi, Matière sombre.  Et sans toi, l’univers ne serait pas tel qu’on le connaît.  Insensible à la force électromagnétique, au pouvoir de la lumière, tu te soumets néanmoins à la gravité, tu t’agglutines, plus vite même que la matière visible.  Tu catalyses donc la formation des étoiles, des galaxies.

Tu croyais camoufler ta vastitude ?  Eh bien, là encore, tu t’es fait avoir !  Par les étoiles de ces mêmes galaxies spirales.  Eh oui !  Encore elles, qui tournent de manière uniforme, stable, pas autour d’un point central comme certains le pensaient, mais bien autour de plusieurs centres, comme si de la matière occupait l’ensemble de la galaxie, les zones sombres comprises.  Il a fallu de savants calculs, mais l’astronome Vera Rubin a estimé ta dimension dans l’Univers.  Puis, en 1992, le satellite Cosmic Background Explorer, suivi du satellite européen Planck (regarde l’image ci-contre), en 2012, a permis d’établir la carte du rayonnement fossile, ou fond diffus cosmologique, une représentation de l’univers à ses balbutiements, 380 000 ans après le Big Bang.  Tu étais bien jeune à l’époque.  En ces temps anciens, les atomes se formaient, s’agglutinaient, laissaient des espaces vides.  L’univers devenait transparent, la lumière était libre de se propager.  Cette image t’a démasqué.  Tu combles le vide du cosmos !  Quelques calculs additionnels, et hop, on t’a quantifié avec plus de précision !

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Photo : Agence France-Presse

Nous savons donc que tu existes, nous connaissons ton immensité, à quoi tu sers même, mais qu’es-tu au juste ?  Eh bien, ici, tu gagnes !  Nous sommes dans le noir.  Pour l’instant.  Tu ne perds rien pour attendre.  La matière visible se composant de grains de matière (quarks, leptons, bosons, etc.), nous pressentons que des particules fondamentales te composent, toi aussi.  Mais lesquelles ?  Ah, ah !  Vilaine cachotière !  Plusieurs cherchent, imaginent hypothèses et expériences, mais tu es discrète, invisible, coquine.  Mais nous avons un allié au potentiel insoupçonné : le Grand Collisionneur d’hadrons (LHC) du CERN !  Tu trembles déjà, je le sens.  Après sa consolidation, il sera de nouveau en fonction en 2015.  Et là, tu vas voir !  De plus hautes énergies seront possibles et donc, plus de particules, des particules plus lourdes, de nouvelles particules peut-être, parmi celles-ci, les particules qui te constituent, toi, sombre matière, réelle composante de l’univers, mystère de ce qui nous entoure, de ce que nous sommes.

Alors… à bientôt, Matière noire !

Source : http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/392222/a-la-recherche-de-la-matiere-sombre

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Superstitieux, moi ! par Jean-Marc Ouellet…

27 septembre 2016

Billet de Québec

 Croyez-vous aux présages, aux signes prémonitoires ? Vendredi prochain, le treize, vous encabanerez-vous ? Évitez-vous de passer sous une échelle, ou portez-vous votre petit lapin en peluche le jour d’une entrevue, d’un examen ? Moi ? Pas du tout.

Les superstitions sont des désuétudes du passé, tracées par les mythes et les légendes. Dans l’Antiquité, le nombre 13 représentait une rupture dans l’univers. Déjà, àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec cette époque, il présageait le néfaste. Dans les mythologies païennes et religieuses, l’intérieur du triangle formait un espace maudit. Pensez au triangle des Bermudes. L’échelle ouverte forme un triangle, de quoi vous projetez dans une autre dimension si vous en violez l’espace ?

Le sel est précieux, sacré chez certains peuples. Il conserve les aliments, il est présent dans l’eau de la mer et le liquide amniotique, nid de l’homme. Le sel ferait fuir les mauvais esprits. Il devrait être déposé le premier sur la table, et retiré le dernier. Renverser la salière signerait le malheur. Judas, le 13e apôtre, aurait, il paraît, commis cette gaucherie lors de La Cène. Vous savez où la maladresse nous a conduits.

Dans Jack Tier, l’écrivain américain de la fin du 18e siècle, James Fenimore Cooper, écrivait : « L’ignorance et la superstition ont toujours un rapport étroit et même mathématique entre elles. » Or, la superstition n’est pas l’apanage de l’ignorant. « Tous ceux qui se moquent des augures n’ont pas toujours plus d’esprit que ceux qui y croient. », répliquait Luc de Clapiers, marquis de Vaunenargues, soldat, écrivain et essayiste français, lui aussi du 18e siècle.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt entre vous et moi, êtres raisonnables, pourquoi le trèfle à quatre feuilles et l’étoile filante seraient des porte-bonheur alors que croiser un chat noir ou ouvrir un parapluie sous un toit apporterait le malheur ? Honnêtement !?

Pourtant, chacun a sa modeste superstition personnelle, bénigne, parfois un fétiche qu’on bécote aux bons moments, qu’on serre aux difficiles, un don d’un être cher, ou obtenu dans des circonstances particulières. Tantôt, il s’agit de hasards qui se répètent, qu’on attribue à un signe. « La superstition est l’art de se mettre en règle avec les coïncidences. », disait Jean Cocteau. Moi, j’aime le nombre onze. Souvent, dans ma carrière, après m’être reposé après une nuit de garde, je me suis réveillé en fin d’avant-midi et, consultant mon réveille-matin, 11 h 11 était affichée. Ça vaut bien un café pour se réveiller. Sans doute que je n’ai pas porté attention aux autres fois, lorsqu’il était 9 h 53, 10 h 45, 12 h 37… Évidemment, le fait que ma mère soit née un 11 décembre et que moi-même, je sois né un 11 septembre, contribue à ma propension à y voir un signe du destin. Mais je ne suis pas superstitieux.

L’homme désire, et imagine. Les signes et les présages réconfortent les désirs. Et comme nous sommes anxieux par nature, ou par omission, ils nous rassurent, nous chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecportent chance. Avouons aussi que la vérité est compliquée et demande de l’effort. Pas les superstitions. Pourquoi s’arrêter à une théorie compliquée quand l’horoscope offre les réponses ?

Et les superstitions ne portent pas à conséquence, à moins qu’elles nous empêchent de donner le meilleur de nous-mêmes. Dans Jets d’encre, Paul Carvel écrit : « La superstition porte malheur. » Les superstitions maladives altèrent l’objectivité, portent à la paranoïa envers les faits passés et à venir, produisent de l’angoisse, ou de la panique, des symptômes de la psychose. Alors, si vous connaissez quelqu’un qui pleure, hurle, houspille, étend du sel partout et se cache sous le matelas pour un miroir brisé, contactez-moi. Je connais des psys.

Et pour mon cas, ne craignez rien. Je ne suis pas superstitieux. Mais je croise les doigts.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Moi, l'orgueilleux… un texte de Jean-Marc Ouellet

26 septembre 2016

Moi, l’orgueilleux…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

̶  Tiens, tiens. Un orgueilleux !!
Voilà ce que, d’un ton narquois, elle me lance, ma nouvelle copine.
Orgueilleux, moi ! Elle est bonne, celle-là. Pour qui me prend-elle ?

Bon, O.K. J’ai du mal à accepter l’erreur et à reconnaître mes torts. L’échec m’horripile. Que voulez-vous ? J’ai une haute opinion de moi-même. Tout me réussit. Je prospère en affaires, je plais aux femmes, je reçois des prix, on me cite en exemple. Vous serez d’accord avec moi, sans une estime minimale de soi et sans amour-propre, comment réussir sa vie ?

Je suis fier, ça, c’est certain. La critique me fait mal. Parce qu’injuste. Certains ne me comprennent pas. Ils devraient me faire confiance. J’ai souvent raison. Mon opinion de moi-même est justifiée. Ce n’est pas de la vanité. Pas de l’arrogance non plus. Ce que je suis, je le suis, et, si d’autres en sont conscients, c’est que c’est réel. Une juste confiance en soi. C’est tout. Ce n’est pas moi qui l’invente. Les louanges sont nombreuses, et sincères. Mes talents les certifient. Par ailleurs, j’aime bien qu’on m’encense.

Je n’en reviens pas encore ! Moi, orgueilleux ?! Ben voyons donc ! L’orgueil, ce n’est pas pour moi. C’est l’affaire des faibles, des médiocres. Moi, je n’ai pas besoin de briller parmi le monde pour me satisfaire. Si je brille, c’est tout simplement de manière naturelle. Je suis ainsi. Intelligent. Habile. Le mérite est en moi. Si j’étais si orgueilleux, on me mépriserait, ce qui n’est pas le cas, évidemment. D’ailleurs, c’est quoi au juste, l’orgueil ? Une enflure du cœur ? Un refuge pour ne pas se voir tel qu’on est, comme un mensonge à soi-même ? C’est voir les autres comme inférieurs ? Moi, je me connais. Je suis humble, j’aime les autres, j’ai conscience de mes vices, que je cache, bien sûr. Comme mes combats. D’ailleurs, pour paraphraser de Rivarol, si je confessais les plus flatteurs de mes péchés, je ferais preuve d’orgueil. Alors, je m’abstiens. Et j’exhibe mes victoires.

Bon, je* dois me calmer. J’étais déjà hors de moi et voilà que ma douce nouvelle amoureuse se moque de moi, et me traite d’orgueilleux. C’est sûr que je n’aurais pas dû réagir ainsi. M’impatienter et m’emporter de la sorte. Au fond, mon échec n’est pas si grave.
Ma nouvelle copine me regarde, réalise sans doute mon état. Elle sourit.
̶ Tu sais, mon amour. Tu en feras d’autres, des gâteaux.

* Le je du texte n’a aucun lien direct avec l’auteur et toute ressemblance n’est que le fruit du hasard. Ou presque.

© Jean-Marc Ouellet, 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La boîte à mirages, un texte de Jean-Marc Ouellet…

18 juillet 2016

Chronique de Québec

La télévision est merveilleuse. On y a vu Neil Amstrong déposer le pied sur la lune. On y a suivi les résultats des référendums, on s’est catastrophé devant la chute chat qui louche maykan alain gagnon francophoniedes deux tours, les guerres, les catastrophes. Grâce à elle, des jeunes aiment et pratiquent des sports. La télé nous informe, elle nous sensibilise, elle ouvre sur le monde, sur la culture, elle divertit. L’invention de l’histoire, peut-être. Hélas…

La télévision modifie la conscience. Dans une expérience datant de 1969, Herbert Krugman a constaté qu’une minute à fixer le scintillement de l’écran de télévision abaisse la fréquence cérébrale d’un état bêta (> 12 Hz) − activité consciente, pensée logique − à un état alpha (fréquence entre 8 et 12 Hz), inconscient.
Lorsque le sujet éteint son écran et lit un magazine, les ondes cérébrales retournent progressivement à la fréquence bêta. La télé endort.

On ne regarde pas la télévision pour son contenu. On le fait pour le contraste, parce que les images captivent. Quand nous regardons le petit écran, l’hémisphère gauche du cerveau, responsable de l’analyse, la critique et la logique, n’agit presque plus. Pendant ce temps, l’hémisphère droit, créatif, imaginatif et siège de la réaction émotionnelle, s’éveille. Il stimule la libération d’endorphines, sédatifs naturels, qui créent une sensation de bien-être que le sujet cherche à renouveler. La télé rend dépendant.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn diminuant l’activité du cerveau supérieur, la  télévision réduit la réactivité de l’esprit. Alors que la lecture nous entraîne à penser, à créer des images mentales, la télévision entraîne notre cerveau à l’inertie. Il se sclérose. Liliane Lurçat, psychologue et philosophe française, disait : « Transformé en spectateur, le rêveur ne crée pas ses images, il se laisse envahir par celles qu’on lui impose. Et elle constatait : « Enfants et adultes subissent une véritable fascination par l’image et par la parole. Lorsque le téléspectateur est devant le poste, il ne peut plus s’en détacher. » La télé hypnotise.

On arrive d’une longue journée de travail, éreinté, on s’assoit devant l’écran, et des heures plus tard, si l’on ne s’est pas endormi, on se retrouve tétanisé sous son emprise. L’hyperstimulation cérébrale draine le peu d’énergie qui restait. On pensait se coucher tôt ? Erreur. C’était sans compter l’ensorcellement de l’image. Tard le soir, enfin, avec un effort de volonté souvent, on

s’arrache de notre fauteuil enfoncé, on se couche au coup de minuit. Le matin, le cadran s’en fout. Il s’actionne, un autre jour se lève. Le soir, plus fatigué que jamais,  on s’affale encore sur le divan, et l’on regarde encore, et encore. La télé avachit.

Une étude publiée en 2002 par le prestigieux magazine Science, a démontré que trop de petit écran rime avec agressivité. Pour connaître les effets de la télévision, les chercheurs ont suivi 707 familles américaines sur plus de 17 ans. Ils ont classé les téléspectateurs en trois groupes : moins d’une heure de télé par jour, de une à trois heures, et plus de trois heures. En interrogeant la famille et les autorités locales, ils ont ensuite évalué le nombre d’actes violents commis par les personnes suivies : agressions, bagarres, etc. Eh bien, plus les gens regardent la télé, plus ils deviennent agressifs. C’est particulièrement vrai chez les jeunes, les garçons plus que les filles.

Selon une étude de Lamson (Van Evra 1998), en 1995, entre 8 et 12 actes de violence se perpétraient par heure à l’écran. Aujourd’hui, il y en aurait plus de 30, même aux heures d’écoute des enfants. Durant une émission particulièrement violente, un film de Rambo, par exemple, l’amygdale s’active. Pas celle de la gorge. Non. Celle du cerveau, cette structure qui s’anime normalement en situation de danger. Quand une automobile fonce sur vous, l’amygdale reconnaît le danger et induit instantanément des modifications physiologiques. Elle agira sur votre respiration, elle contractera les vaisseaux sanguins de votre peau — vous deviendrez blancs comme un drap — et elle déviera le sang vers les organes vitaux de l’organisme, dans ce cas-ci, dans vos muscles, pour fuir. Par ailleurs, les victimes d’actes violents, les militaires ou les secouristes emmagasinent leurs douloureux souvenirs dans la circonvolution cingulaire postérieure, une autre zone du cerveau, qui ramènent facilement à la conscience les expériences particulièrement traumatisantes du passé. Elle produira les flashbacks. Des chercheurs nous apprennent que l’écoute de scènes de violence sur le petit ou le grand écran affectera ces aires du cerveau. L’effet a surtout été étudié chez les enfants, mais n’épargnerait pas les adultes. En situation de conflit, les actes de violence vus à la télé seront ramenés à l’avant plan. Bousculée par quelqu’un, l’amygdale s’éveille et alerte la circonvolution cingulaire postérieure, qui, instantanément, rappelle l’action de frapper. Et bang !

L’être humain s’habitue. À la longue, au fil des heures à côtoyer la violence télévisuelle, celle-ci se banalise, devient plus tolérable. Certaines personnes s’identifieront à un monde dangereux, semblable à celui des fictions visuelles, et n’arriveront plus à différencier clairement le monde de la télévision de la réalité elle-même. Les drames surviennent.

Il n’y a pas que la violence. La télévision accroit les risques pour la santé. Obésité, tabagisme, alcoolisme, sexualité mal contrôlée. Selon les goûts, bière, boissons gazeuses, croustilles, chocolat accompagnent le téléspectateur. Mangez-vous des croustilles en lisant, ou en courant sur le tapis roulant ? L’obésité s’accroît avec le temps devant le petit écran. Ou bien la télé stimule le centre de l’appétit, ou elle est ennuyeuse, et et on doit occuper le vide en grignotant.

La télévision crée des stéréotypes. Elle influence la pensée et le comportement. Les vedettes féminines sont belles, jeunes, et minces. Les jeunes filles s’identifieront à elles et voudront devenir femmes avant le temps. Les troubles alimentaires rôderont. Plus tard, au temps des désillusions, sentiments d’échec et d’infériorité frapperont. Les jeunes hommes chercheront l’image du célibataire désinvolte. Ils voudront échapper à la censure familiale. Décrochage et criminalité sont possibles. À la télé, les minorités sont sous-représentées ou se retrouvent dans des contextes indésirables ou violents. Germe de racisme. La publicité changera l’image de la relation homme femme.

Autrefois, le peuple engendrait l’image de la société. Aujourd’hui, les images la façonnent.

La télévision vole la vie. Plutôt que de marcher, courir, jouer dehors ; plutôt que de jouir d’une belle conversation entre amis ; plutôt que de lire et développer  sonchat qui louche maykan alain gagnon francophonie imaginaire ; plutôt que de profiter d’une partie de cartes entre proches ; ensemble, on fixe les électrons, on ne se parle pas, et on se dit en soi-même : « Merde ! Je perds mon temps ! Drogué visuel, on s’accroche pourtant. Faites l’expérience. Un soir que vous recevrez des amis — si à part la télé, vous en avez — alors qu’une discussion intéressante est engagée, ouvrez votre téléviseur. Vous verrez. Trente minutes plus tard, ce sera le silence, et tous regarderont l’écran.

Et dire que la télévision pourrait être un formidable outil d’éducation ! Hélas, les experts s’entendent : la qualité du contenu télévisuel s’appauvrit. Dans un but lucratif, dans un marché férocement compétitif, les diffuseurs doivent attirer l’attention, ils doivent choquer. Les émissions de valeur nécessitent beaucoup de gens compétents. Il est beaucoup plus facile et surtout, moins onéreux, de trouver des gens pour des émissions médiocres. La violence, le sexe et le sensationnel sont aisés à produire, et séduisent le public. Et si ce dernier se lasse, on augmente la dose. L’horreur qui faisait peur dans les années 70 était de la petite bière comparée à celle d’aujourd’hui. Le propriétaire de station de télévision est bien au fait de l’effet hypnotique sur les téléspectateurs. Et il en abuse.

La télé envoûte, ramollit et rend accro. Pas facile d’échapper à son pouvoir, et ses mirages. La chute est inévitable. À moins de contourner le précipice.

Quelques références :

Science, mars 2002 ; Vol. 295 : p. 2468-2471.

http://www.ledevoir.com/societe/medias/6566/la-violence-a-la-television-peut-avoir-des-effets-tangibles-sur-le-cerveau

http://www.european-mediaculture.org/fileadmin/bibliothek/francais/ledingham_effets/ledingham_effets.html

http://www.european-mediaculture.org/fileadmin/bibliothek/francais/josephson_etude/josephson_etude.pdf

Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Migrants des étoiles, un texte de Jean-Marc Ouellet…

5 juin 2016

Migrants des étoiles alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Le 2 mai de l’an terrestre 2016, ou, pour mieux se situer, à 4,54 zirconères de notre temps, soit 4,54 milliards d’années depuis la naissance de leur mythique planète, des terriens scientifiques, usant d’archaïques lunettes, repérèrent notre précieux et bien-aimé monde. Déjà, au lendemain de la nouvelle, plusieurs de ces singulières créatures rêvèrent de s’élancer vers nous, de traverser les quelque 35 photosqarks qui nous séparent d’eux. Imaginez ! Eux qui peinaient à vaincre la vitesse du son, devaient s’approcher de la vitesse de la lumière et franchir le fossé salutaire de 350 000 milliards de leurs kilomètres qui nous isolaient d’eux.

Des centaines de leurs révolutions planétaires s’écoulèrent, puis, malgré des connaissances rudimentaires, mais par la force de leur féroce appétit de découvrir, ils percèrent enfin les secrets de la lumière, et encore quelques centaines de leurs années plus tard, pendant qu’ils recueillaient le fruit de leur incurie millénaire sur leur malheureuse et jadis prodigue terre, dilapidée et transformée qu’elle fût en roche aride et inhospitalière − certains parmi vous connaissent déjà cette affligeante histoire − après ce temps donc, ils parvinrent enfin à se déplacer à la moitié de la vitesse photonique. Pendant 70 de leurs années, ou 56 des nôtres, la révolution de notre planète autour de Symsis, notre inestimable étoile, s’étirant sur une période plus longue, ils voyagèrent dans le vide sidéral pour atteindre enfin notre système, alors que les cendres de ceux qui, à l’origine, s’étaient embarqués dans cette odyssée, dérivaient déjà dans l’espace. Les autres avaient vu le jour dans leur minable aéronef, avaient appris des premiers, ne savaient leur monde d’origine que par les souvenirs légués par les autres. N’ayant jamais rien vu, mais croyant tout connaître, ils franchissaient l’espace, s’éloignaient de leur planète mère, affrontaient l’inconnu, migrants nouveaux vers une terre d’accueil interstellaire, espérant coloniser un monde qui ne les avait pas invités, comme jadis, à une époque ancestrale, certains de leur espèce avaient bravé les abîmes pour s’approprier par la tromperie ou la violence des contrées paisibles. Or, durant le périple de ces néo-explorateurs, leur planète s’est éteinte.

Car cette créature est vaniteuse et centrée sur elle-même. Pour elle, l’individu prévaut sur le clan, le clan sur l’espèce. Présomptueuse, elle agit pour elle-même, s’approprie toute chose, détruit la vie et, inimaginable, s’autodétruit jusqu’à l’extermination. Irréfléchie, elle ne se soucie pas des choses qu’elle ne maîtrise pas, ou dont l’existence transcende son esprit obtus et prisonnier d’un corps fragile et corrompu. Hautaine, elle s’autoproclame maître de sa destinée, déniant l’essence de ce qui la constitue vraiment, le Tout, fontaine de vie. Il en découle que, tout au contraire de nous, cette créature ne s’est pas émancipée de la matière, de son corps, elle n’existe pas en essence, son esprit libre dans le Tout, et le Tout, moteur de l’esprit. À une époque, certains s’étaient pourtant affranchis. On les a persécutés, on les a isolés, on les a immolés.

Oui. Destin tragique d’une désolante créature contrainte à fuir, à migrer vers nous.
Pourquoi ne sont-ils pas restés ?

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecÉlémentaire. Usant du pouvoir de notre avantage, notre esprit, nous avons pénétré le leur, singulièrement délicat et malléable. Déserts froids, nuits glacées et interminables, jours suffocants, tempêtes de sable, pluies de météorites, éruptions volcaniques, monstres surgissant de nulle part, des images repérées dans leurs cauchemars et infligées à leur conscience. Aveugles, bernés, ils n’ont jamais reconnu les arbres, les fleurs, les animaux, les océans, la douce brise, la fraîche ondée, toute la précieuse symbiose de la vie de notre merveilleux monde, ces merveilles avec lesquelles nous interagissons, et qui, jadis, faisaient pourtant partie du leur. Non, ils n’ont rien vu ! Comme leurs ancêtres dans leur propre monde. Ces brefs instants que nous leur avons consacrés leur ont paru des zirconères. Ils ont pris peur, et sans que nous les pleurions, ils ont fui, regagnant l’éphémère salut du seul monde que leur génération ait connu : l’abîme cosmique.

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Je pense, et je suis, par Jean-Marc Ouellet…

13 mai 2016

 

Billet de Québec

L’être humain pense. Descartes disait : « Je pense, donc je suis. » Indubitable. L’inverse n’est pas certain. La roche existe, elle ne pense pas. Dans le coma, l’homme alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec existe, mais ne pense pas, du moins, pas notre réalité. Comment savoir ? La pensée se dérobe à l’investigation des sens. Elle n’apparaît qu’aux yeux d’un témoin intérieur, soi-même. La pensée ne se voit pas, ne s’entend pas, ne se palpe pas. Tu regardes, et toi seul sais si tu vois. Tu penses, et toi seul sais que quelque chose se déroule dans ton esprit. Nous ne pourrions savoir que la pensée existe si nous ne pouvions la vivre à travers la conscience. Elle n’apparaît qu’à soi-même. Penser, c’est agir en soi. Et sans la pensée, voir, entendre, imaginer ne servirait à rien.

Je suis devant une statue. Je perçois la chose devant moi. Je peux faire semblant de ne rien voir. Un effort me sera nécessaire. Je devrai penser pour ne pas regarder. J’abandonne, je regarde. Je décide de ne voir que le marbre, rien d’autre. Aussitôt, je vois les replis de la surface, la physionomie qui l’anime, l’attitude que l’artiste lui a fait prendre. Le personnage n’est pas réel, il ne vit pas devant moi. Mais la statue lui ressemble. Pendant que mon inconscient élimine, déforme, filtre, une image me vient en tête, je fais des liens, avec mon langage, mes souvenirs (une personne, un lieu, un événement), mes croyances, mes valeurs, mes stratégies. J’appréhende pour moi seul l’objet devant moi. La statue ne pénètre pas en moi. Elle devient une image. Dès lors, je ne suis plus le même. Je suis enrichi d’une réalité nouvelle, une représentation intérieure qui agira sur mes émotions, sur mon comportement, et finalement, sur mes expériences de vie.

Il en est de même de toute pensée, qu’elle se rapporte à une personne, à un objet, à un projet, à une création. Au départ, une image naît des informations reçues des sens, ou des profondeurs de soi. Cette image sollicite les liens, se peaufine, s’approprie le réel. Elle sera rejetée, ou deviendra un roman, une peinture, un projet, une symphonie… « Avec nos pensées, nous créons le monde », disait Bouddha.

On peut s’imposer une pensée, plusieurs mêmes, mais une à la fois, à la queue leu leu. Trop de pensées embrouillent. Elles se bousculent, s’inhibent, comme des gestes inutiles retardent l’action, comme trop de légumes dénaturent la soupe. Dans les arts martiaux, on dit de ne pas penser, de laisser venir l’action, sans distractions, l’esprit libre étant le maître de l’action. Les meilleures idées sont d’ailleurs celles qui surgissent en voleur, sans qu’on s’y attende, souvent dans les moments non propices. Si l’on ne les saisit pas au passage, si l’on ne s’y attarde pas, elles s’évanouissent, se camouflent dans un tiroir du subconscient, et attendent d’émerger à nouveau, sans crier gare.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDe la sensation, ou de l’inconscient, la pensée germe, crée la connaissance, qui sera réutilisée par les sens. Ce processus dépendra de la fonctionnalité chimique cérébrale, des mouvements moléculaires dans les centres nerveux. Profitant des technologies modernes, des chercheurs exploitent le pouvoir de la pensée. Un patient quadriplégique, incapable d’utiliser ses membres, mais qui pense comme vous et moi, dirigera son fauteuil roulant par la pensée. Comment ça marche ? Au début, on calibre le système. On demande au patient de se concentrer sur une seule pensée, bouger sa main droite paralysée par exemple. On enregistre le profil encéphalographique de cette pensée, puis on fait de même pour la main gauche. On programme ensuite la chaise de sorte qu’elle réponde adéquatement au tracé spécifique à ces pensées. Ainsi, lorsque le patient entraîné focalisera son esprit sur sa main droite, la chaise ira à droite. De même pour la gauche. S’agissait d’y penser! Et ça ne fait que commencer. Bientôt, nous conduirons notre auto, jouerons du piano, écrirons en pensant. Sceptiques ? Vous verrez…

Un dilemme pointe. Les ondes cérébrales produisent-elles la pensée ou cette dernière vient-elle d’abord, les ondes s’enregistrant ensuite ? L’œuf ou la poule ?

Parlant de poule, les animaux pensent aussi. Le chien pense. Le chat et la poule pensent. Ils sentent une menace, ils réagissent. Ils voient la nourriture approcher, une image se forme, ils font des liens avec la faim, se diront peut-être : « Enfin ! », accourront au moment opportun, immédiatement si le porteur est leur maître, ou après le départ d’un étranger. Le chien te regarde tristement quand tu es contrarié, il hésite, quelque chose se déroule dans son esprit canin. Pas juste l’instinct.

En 1966, Cleve Backster, l’inventeur d’un système de détecteurs de mensonges, imposera sa notoriété en réalisant des expériences chez des plantes. Il installa des  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecélectrodes sur une d’elles et enregistra ses réactions à un stimulus (l’arroser, l’orienter dans une autre direction, etc.). En pensée, il menaça la plante de la bruler avec une allumette. La lecture du polygraphe se transforma, la plante s’affola. Elle avait perçu la cruelle pensée du chercheur. Quand par la pensée, il menaça de génocide un groupe de plantes branchées, toutes s’affolèrent en même temps. Par ailleurs, il découvrit aussi que les plantes manifestaient de l’aversion pour les personnes qui ne les aimaient pas, et de l’affection pour celles qui les traitaient avec soin. Ses travaux furent critiqués quant à ses méthodes. Mais… s’il avait raison ?

Des observations par résonance magnétique indiquent que le cerveau décide 300 millièmes de seconde à 10 secondes avant que cette décision n’atteigne la conscience. Comme l’écrit Sam Harris, spécialiste américain en neurosciences et auteur de Free Will, « nos décisions ne sont pas de notre fabrication. » De l’eau du corps, le rein sécrète l’urine. Le cerveau ne pourrait-il pas sécréter un fluide conceptuel filtré d’un flux d’idées universelles dans lequel les êtres vivants baignent, une énergie supérieure qui abreuve la vie ? Pour le religieux et le mystique, la pensée relie la matière à la création, au Créateur, qui génère la pensée. À la limite infinitésimale de la matière, les particules sont composées d’ondes d’énergie. Et comme la matière, la pensée est une énergie qui vibre à sa source, sous une forme autre, insaisissable. « La pensée se forme dans l’âme comme les nuages se forment dans l’air », écrivait l’essayiste français Joseph Joubert.

Pour conclure, je laisse la parole à M. J. Tyndall, physicien anglais du 19e siècle :

« Si notre intelligence et nos sens étaient assez perfectionnés, assez vigoureux, assez illuminés, pour nous permettre de voir et de sentir les molécules mêmes du cerveau; si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques, si elles existent, de ces molécules; si nous connaissions parfaitement les états moléculaires correspondant à tel ou tel état de pensée ou de sentiments, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème : Quel est le lien entre cet état physique et les faits de conscience ? L’abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. » (1)

 (1)     Les forces physiques et la pensée, M.J. Tyndall, Revue des cours scientifiques 1868-69, Trad. De l’anglais par Éd. Barbier

Quelques sources :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0776-5541_1894_num_1_4_1389

http://www.ulaval.ca/phares/vol4-ete04/texte06.html

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


1837, un texte de Jean-Marc Ouellet…

7 mai 2016

1837

Saint-Eustache-Patriotes

L’officier hurle. Rassemblés au milieu de la place du village, entassés tels des animaux dans un enclos ceinturé de tuniques rouges, les femmes, les enfants, les aînés, pétrifiés par la peur et l’incompréhension, pleurnichent, tremblent ou transpirent. Nous, nous nous cachons, les épions du coin d’une lucarne. L’officier mugit.

̶ Where are they ?! Où sont-ils ?! traduit-il d’un fort accent. Where !

Nos familles se taisent. L’atmosphère est lourde, la désolation et la rage planent. L’officier hurle encore. Des soldats allument des torches, se dirigent vers des maisons, lancent le feu sur les toits, par les fenêtres. Le chaume s’embrase. Horrifiée, ma main est moite. Nos demeures flambent.

Un instant, je repense à avant, au temps si près d’aujourd’hui, alors que nous vivions en paix sur cette terre bâtie par la sueur de nos tripes et le sang de nos veines. Notre terre. Notre liberté.

Mais ils sont venus, ont dicté leurs lois, au mépris de nos coutumes, de nos voix. Nous avons dû réagir, nous avons dû nous battre. Pour nos femmes, pour nos enfants, pour notre terre, pour la liberté. Et s’il faut mourir… nous mourrons.
Les flammes lèchent la fenêtre. L’air n’est que boucane. Nous étouffons. Contraints de fuir, nous dévalons l’escalier et sortons par-derrière. Nous, Wilfrid, le chétif ; Laurent, le maussade ; René, les gros bras ; et moi, le râleur. Quatre hommes, quatre rescapés des représailles. Deux soldats nous attendaient. Ils tirent, nous tirons, ils tombent. Nous nous engouffrons dans la forêt. Un fusil crache du feu et de la fumée. D’autres l’imitent. Les détonations et la suie couvrent le jour. Plusieurs soldats se lancent à nos trousses. Nous courons. Les branches nous fouettent, nous égratignent. Les détonations se raréfient, le craquement des branches et les cris les remplacent. La poursuite dure, et dure. Wilfrid trébuche contre un chicot. Il tarde à se relever. Nos poursuivants le rejoignent, s’en emparent. Sans ménagement, trois English le ramènent au village. Pendant ce temps, nous continuons. Je suis à bout de souffle, mes jambes fléchissent. D’autres coups de feu sont tirés. À son tour, Laurent s’effondre dans la broussaille. Rapidement, les assaillants le retrouvent. Gravement atteint, mon compagnon se laisse porter. René et moi poursuivons notre course, contournons les arbres, enjambons pierres et chicots. Nous, nous retournons parfois et, à la hâte, pointons nos armes vers nos poursuivants, tirons, pivotons aussitôt et reprenons notre galopade. Hors d’haleine, en quête de ressources, nous nous blottissons derrière un orme géant. Les soldats approchent. Une fois à proximité, René se dégage, brandit son arme, appuie sur la détente. Une détonation suit, avec son lot de fumée, synchrone à la pétarade d’en face, celle de nos ennemis. René s’effondre, râle, rampe vers une souche, ne l’atteint pas. Son corps inerte couvre les feuilles mortes. Une autre détonation frappe l’air. Une brulure foudroie ma poitrine. Je suis projeté vers l’arrière et m’écrase avec lourdeur parmi les arisèmes, les clintonies et autres fleurs sauvages.

Étendu sur le dos, las, mon regard se brouille dans la canopée. Une forte aigreur oppresse ma gorge. Du sang s’yalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec sourd, envahit ma bouche, s’écoule sur ma joue. Je tousse, crache écarlate. Au-dessus de moi, les feuilles s’agitent et s’embrouillent. Empathiques, les arbres s’interrogent et s’indignent. Les nuages déguerpissent. Des voix approchent. Les sons sont humains, si étranges. Des ombres m’entourent, rouges d’abord, puis grisâtres, puis rouges à nouveau. Peu importe. Une botte pioche mon torse. Je tourne la tête vers l’ombre, son maître, seule réaction qui me soit encore possible. Une vaine sérénité m’envahit. Je n’ai plus mal, n’aurai plus mal. La vie me quitte, entraînant l’espoir d’un patriote, mais pas les mémoires.

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

chat qui louche maykan francophonie

Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les mots qui scintillent, un texte de Jean-Marc-Ouellet…

30 avril 2016

Chronique de Québec

J’aime lire. De tout, partout. Des articles médicaux, profession oblige. De la fiction, de la poésie, de la philosophie, de la science, des revues spécialisées, etc. En fait, je lis tout ce qui me passe sous la main, ou plutôt, sous les yeux. Tous les médias y passent. Livres, journaux, brochures, internet, boîtes de céréales. Évidemment, j’ai des préférences. Avec l’âge, les lettres lilliputiennes sur les boîtes de conserve m’attirent un peu moins. J’aime lire un livre, une revue. Je préfère les mots sur une feuille, sur le papier. Comme si l’encre agissait sur moi, comme si la pensée dealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec l’auteur était imprégnée dans la fibre et que l’encre en propulsait le sens lorsque mes yeux la frôlent. Lire sur un écran me crée un inconfort. Je ne suis pas le seul à le ressentir. Plusieurs me l’ont avoué.

Récemment, dans un élan écologiste, je me suis procuré une tablette électronique pour consulter mes articles médicaux. J’ai aussi téléchargé quelques livres. Alors… ? Bof ! Je m’ennuie des revues papier, mais pour sauver quelques arbres, je suis prêt à subir ce flou, cette ambigüité qui m’oblige souvent à relire une phrase, un paragraphe. Comme si le message ne passait pas du premier coup. Pour le livre numérique, c’est encore pire. Je n’éprouve pas cette relation que je ressens en lisant un livre papier, ce lien entre la pensée de l’auteur et mon esprit, cette complicité entre l’auteur et moi.

Le phénomène me rappelle le vide ressenti jadis à l’arrivée du disque compact. La musique était la même, mais une ambiance, un feutré, n’était plus là. Encore aujourd’hui, 30 ans plus tard, d’irréductibles audiophiles ne jurent que par le bon vieux disque vinyle. Et je les comprends.

Plus récemment, cette sensation de vide s’est reproduite avec l’arrivée du MP3. On comprime la musique pour diminuer la lourdeur des fichiers. Et qui dit compression, dit perte de substance. Faites l’expérience. Écoutez une pièce sur disque compact, puis réécoutez-la avec votre lecteur MP3 branché au même amplificateur. Catastrophe ! C’est comme manger un steak qui n’a jamais mariné, sans sauce et sans épices. D’une fadeur désespérante.

Il y a quelques jours, j’ai déniché une explication à cette vacuité de la lecture sur écran électronique. Je venais d’encourager mon ado à lire davantage de livres. Dans sa réplique, il m’avait avoué préférer Internet. Un peu dépité, je pris au hasard un exemplaire de Québec-Science dans une pile de revues qui espèrent encore mon attention. Et miracle ! Je tombai sur des réponses.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDans un court article intitulé Une tête bien Net, la journaliste nous parle de la différence qui existe entre la lecture sur écran et celle sur papier. Elle cite un ergonome du Web, Jakob Nielsen, spécialiste de l’interaction personne-machine. Il a découvert que lorsque les gens naviguent sur Internet, ils ne lisent pas vraiment, « ils scannent les textes. » À l’aide d’un oculomètre, une minicaméra qui suit le mouvement des pupilles, Jakob Nielsen a observé que les internautes « balaient d’abord la page en deux mouvements horizontaux et un mouvement vertical formant un grand F ». S’ils ne trouvent pas rapidement, ils passent à une autre page. Des chercheurs allemands ont par ailleurs démontré que « les internautes ne lisaient que 20 % des mots affichés sur une page ».

Ces nouvelles habitudes de lecture modifient l’utilisation que l’on fait de notre cerveau. Peu importe le support, les zones cérébrales du décodage des symboles de l’écriture sont utilisées. Or, lorsque nos yeux parcourent un écran, d’autres secteurs s’activent, ceux de la prise de décision, des raisonnements complexes, pour la navigation. Le cerveau travaille plus fort, bouillonne. La conséquence? Soumise à toutes ces contraintes, « dans un environnement multimédia, la performance de lecture baisse de 25 %. »

Avec l’exposition, notre cerveau s’adapte. Des changements durables s’établissent dans notre matière grise. « À force de lire de façon fragmentée alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecet de sauter d’une page à l‘autre, les internautes reconfigurent leurs connexions neuronales. Ils deviennent très habiles dans le repérage d’informations, mais ont de plus en plus de difficulté à se concentrer sur de longs textes. »

Qu’en est-il avec les nouvelles tablettes ? Il semble qu’elles offrent un pas en avant. Une étude sur des volontaires, à qui l’on demandait de lire des textes d’Ernest Hemingway sur un iPad, un Kindle, un écran d’ordinateur et dans un livre, a démontré que la vitesse de lecture est plus lente de 25 % sur l’écran d’ordinateur, mais de seulement 10 % sur les tablettes.

Tout devient clair. Si je n’aime pas lire de longs textes sur un écran, ce n’est pas par snobisme, ni par caprice ou résistance au changement. C’est seulement que mon cerveau n’y est pas habitué. Et mon ado expert d’Internet n’aime pas lire les livres parce que son organe noble a développé une autre manière de dénicher l’information.

Deux questions me viennent. Pourquoi notre cerveau change-t-il ainsi son fonctionnement lorsque les mots scintillent ? Et le jour où mes connexions neuronales se seront restructurées et adaptées aux nouvelles technologies, l’expérience de la lecture sera-t-elle aussi satisfaisante et enivrante que celle vécue sur format papier, expérience dont j’ai bien peur, mon ado ne pourra apprécier ?

Hélas ! D’après mon expérience du disque compact et du MP3, je doute encore.

Références :  Catherine Dubé, Québec Science, décembre 2010-janvier 2011, 10-11    Jacob Nielsen, Newsletters, useit.com.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Les faces de Mi-Carême, un récit de Jean-Marc Ouellet…

19 avril 2016

Les faces de Mi-Carême alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Dans la lourdeur du temps, mais le cœur léger, je m’aventure parmi les ombres. Les arbres s’animent, le vent se lève. Sombre tableau en ce jour de Mardi gras.

Quand je n’étais qu’un jeune fils de cultivateur d’un rang de campagne, l’Halloween ne nous disait rien. Là-bas, chez nous, c’était au Mardi gras que ça se passait. Bas de nylon sur la tête et le visage, accoutrés de la vieille robe de maman pour les gars, des habits d’étable de papa pour les filles, nous, les jeunes de cette contrée reculée, déambulions sous les étoiles ou la tempête, guidés par les bancs de neige. Butinant d’une maison à l’autre, nous couvrions les champs de nos criailleries et de nos rires, nous incarnions les Bonhommes Sept Heures et autres monstres de la nuit, espérant, la prochaine porte franchie, quelques maigres gâteries, des galettes la plupart du temps, parfois des carrés de sucre à la crème et autres gourmandises faites maison, bonnes au goût, mais pas pour nos dents. Ce soir-là, une fois par an, une dernière fois, nous abusions des bonnes choses de notre humble vie, avant le lendemain, le mercredi des Cendres, point de départ du carême, de ces quarante jours de jeûne et d’abstinence. Institué au IVe siècle pour commémorer les quarante jours de jeûne de Jésus dans le désert, le carême permettait aux fidèles d’approfondir leur foi, de prier et, pour un temps, de s’éloigner des tentations matérielles, permettant au bon en chacun de refouler le vilain, lutte perpétuelle de nos deux visages.
Toutes les religions ont leur temps de sacrifices. Les musulmans ont le ramadan, les juifs, le Yom Kippour. On se prive de nourriture, d’eau, de vieilles habitudes. Certains ne se lavent plus, ne se parfument plus, évitent toute intimité conjugale. L’âme humaine peut tout supporter. On s’aliène des plaisirs de la vie pour repousser le malin dans l’espoir incertain du salut de son âme.

Ridicule !

Vraiment ?

Le sacrifice, mot désuet dans un monde narcissique, un monde du tout pour soi, tout de suite. Attendre est un calvaire. Prendre du temps pour un proche engendre des soupirs. En général, on se résigne. Comme le chante Dan Bigras, nous avons peur d’avoir froid en donnant notre chemise. Imaginez le sacrifice quand ça concerne un étranger. Du temps perdu pour soi.

Le bon visage l’emporte chez certains. Une sœur donne un rein à son frère ; le travailleur humanitaire secourt le démuni des contrées oubliées de Dieu ; un bénévole consacre du temps à une soupe populaire ; un homme sacrifie une parcelle de sa journée pour aider une vieille dame à traverser le boulevard ; une femme se penche sur un sans-abri étendu au sol par un froid sibérien. Autant de gestes gratuits, certains spectaculaires, d’autres osés, plusieurs anodins. L’ampleur du sacrifice importe peu, c’est le but qui compte. L’oubli de soi, pour un instant, pour l’autre. Le sacrifice rapporte. Faire ce qui demande un effort, hors des distractions du monde, lubrifie l’âme. Nous la sentons, nous l’aimons. Nous sommes heureux.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecL’altruisme n’est pas donné à tous. Le temps manque, l’occasion ne se présente pas, la fatigue nous accable. Les bonnes excuses foisonnent. Réelles ou imaginaires. Mais voilà, nous haïssons nos travers, ces démons qui nous hantent. Nos mauvaises habitudes titillent notre amour-propre. Heureusement, l’esprit aspire à se surpasser, pour l’accomplissement de soi et le contentement qui en résulte. Par des résolutions, par des sacrifices, nous tentons d’anéantir ces démons. Nous nous abstenons de manger, de boire, malgré notre faim et notre soif. Nous sortons par un soir d’hiver pour une marche, un jogging, un entraînement. Nous avons résisté, nous avons vaincu la paresse, le diable et ses tentations. « Le sacrifice est le seul domaine aussi fort que celui du mal », écrivait André Malraux. Notre victoire nous réconforte, nous sommes forts, nous ne sommes plus ces loques emprisonnées dans nos péchés. La preuve est faite : nos faiblesses sont délébiles. Un sacrifice et hop! Propres-propres, fiers, nous nous félicitons de la maîtrise retrouvée. Puis, hélas, nous rechutons.

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

chat qui louche maykan francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Quoi ! Pardonner ? par Jean-Marc Ouellet…

17 avril 2016

Billet de Québec

Récemment, dans une quelconque prison, une mère enlaçait le tueur de son fils. Elle lui pardonnait. Il pleurait.

Ô scandale !! On hurla, on injuria la femme. Comment pouvait-elle agir ainsi ? Où était sa dignité ?

Le pardon… qu’en est-il ?

Jadis, au temps des confessionnaux, nous entendions ce mot. Dans la chaire, quelqu’un en parlait – on l’écoutait parfois. Aujourd’hui, alors que nous ignorons où sealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec cache l’église la plus près, ce mot paraît étrange, obsolète. En ces temps troubles, le pardon nous apparaît hors du temps, presque une tare. « Il faut pardonner à ses ennemis, mais pas avant de les avoir vus pendus. » écrivait Heinrich Heine dans Pensées. Depuis toujours, on se méfie du pardon.

Or, sans pardon, c’est la vengeance. Tu m’as fait mal, c’est à ton tour. C’est la loi du Talion, de l’œil pour œil. La vengeance engendre la violence, et de plus en plus de violence. Entre deux personnes, entre les familles, entre les peuples. Sans pardon, sans même connaître l’incident initial, pendant des siècles, des peuples s’entretuent.

Il est vrai que nous ne nous vengeons pas toujours, mais nous évitons l’autre, nous le rejetons par une attitude négative, une vengeance subtile, passive : le ressentiment, une mascarade de justice, pour notre amour-propre. Or, la blessure ne guérit pas, elle s’infecte, et se répand à tous les aspects de la vie.

Pardonner, ce n’est pas oublier. Honoré de Balzac écrivait : « On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible. » On n’oublie pas. Le mal est fait, ce qui est perdu est perdu, on s’en souviendra, mais après le pardon, la cicatrice ne fait plus mal.

Le pardon n’est pas l’excuse. Excuser, c’est expliquer le mal, trouver une raison pour les actes de l’offenseur, comme s’il n’était pas responsable. Tu accroches un autre qui arrive de l’arrière, tu t’excuses. On excuse l’involontaire, pas la faute volontaire. Aucune circonstance atténuante. Il faut le pardon, aucune justice là-dedans.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec« S’abstenir de punir n’est pardon que quand il existe le pouvoir de punir. » disait Gandhi. On pourrait se venger, on décide de pardonner. L’auteure américaine, Lurlene McDaniel, écrivait : « Le pardon est un choix que tu fais, un cadeau que tu donnes à quelqu’un même s’il ne le mérite pas. Cela ne coûte rien, mais tu te sens riche une fois que tu l’as donné. » Le pardon détourne les pulsions de vengeance, il apaise la colère initiale, libère de la haine en soi, de cette haine qui gruge l’existence, et mène à la paix intérieure.

« Notre vengeance sera le pardon. » écrivait l’auteur et politicien nicaraguayen, Tomás Borge. S’obstiner à haïr donne raison au bourreau, lui accorde du pouvoir sur nos émotions, sur notre vie. La vengeance nous rabaisse à son niveau, alors que le pardon fait éclater son pouvoir, transcende la haine envers l’autre, lui démontre que notre existence plane au-dessus de lui. « L’homme qui pardonne à son ennemi en lui faisant du bien ressemble à l’encens qui embaume le feu qui le consume. » dit un proverbe indien.

Le pardon est un acte d’amour. Il ne dissout rien des conséquences de la faute, mais enferme le fiel dans un tiroir verrouillé et ouvre la porte à une relation humaine nouvelle, à la vie. Le pardon, c’est l’amour pour l’être dans l’offenseur, c’est reconnaître les limites de l’homme dans l’autre, la faute et ses causes y étant liées, et absoudre l’être.

Le pardon engage l’entièreté de ce que nous sommes. Il demande un effort du cœur, de l’intelligence, des émotions. Sans une bonne dose d’humilité, sans refroidir son égo et se résoudre à se croire humain, égal à l’autre. Impossible de pardonner. Et ça prend de la patience. Le pardon prend du temps, ne se fait pas sur un coup de tête. Le pus doit sortir à son rythme.

Enfin, l’aspect le plus important, peut-être, il nécessite la confrontation de l’offenseur et de la victime. Un être devant l’autre. Pas d’accord, rien à comprendre. Seulement pardonner.

Aujourd’hui impossible ?

Citations dans Evene.

Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

© Jean-Marc Ouellet 2012


Ce matin-là… par Jean-Marc Ouellet…

10 janvier 2016

Ce matin-là

Depuis quelque temps, je marche en forêt. Une vieille forêt. Avec ses vieux arbres, ses chicots, ses mystères, sonalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec savoir. Le matin, avant le petit-déjeuner, une tasse thermos à la main et remplie de café, je marche, avec mon amoureuse, avec mes labradors. Parfois seul. J’enjambe les branches et les racines. Je hume l’air humide, imprégné de sapins, d’épinettes, de cèdres, de fougères, de fleurs sauvages, de pourriture, de toute cette nature de fibres et de sève comme de chair et de sang. J’écoute le gazouillis des oiseaux, le croassement des corneilles, le murmure du vent, l’écoulement de l’eau du ruisseau. Je m’arrête devant les pistes de lièvres et de cervidés. Je marche, marche, marche. Je sue, je vis. Sur le sentier qui me sépare de mes biens, de ce pour quoi j’échine pourtant mes jours, je m’enrichis du pouvoir des arbres, des bêtes sauvages, du vent, du ciel… Et je pense. Beaucoup. Car les insondables secrets de la nature engendrent un état d’âme riche en fantaisies et en illuminations. Les problèmes s’allègent, les réponses surgissent. « Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt. » écrivait Jules Renard. Et penser dans la forêt, c’est enchâsser nos vies de jets de lumière. De l’ombre d’un arbre, des univers se créent. Et chaque arbre étant unique, imaginez l‘infini des possibles d’une promenade en forêt. Les pensées se bousculent donc. Les écureuils ne les voient pas. Mes labradors non plus. Malgré leur ouïe prodigieuse, ils ne les entendent pas. Mon amoureuse non plus, à moins que, parce qu’elles en valent la peine, je les lui partage. Les autres… Elles m’habiteront en exclusivité, me hanteront peut-être plus tard. Les arbres les sentent peut-être. Qui sait ? Je soupçonne même qu’ils en soient la source. De Gonzague St-Bris écrivait : « Lors de mes vagabondages dans les verdures éternelles, j’avais l’impression de lire l’univers et la forêt était pour moi la plus belle des bibliothèques. »
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlors, je marche, et je pense. À quoi ? Eh bien… à tout. Au quotidien, à mon travail, à mes joies, à mes misères. Je pense à mon amoureuse qui me précède ou me suit, à mes enfants, à mes proches, à mes chiens qui gambadent à mes côtés. Des projets d’écriture germent. Je pense aux injustices, à la science, à l’ivresse d’être là, à cet instant, je pense à hier, à demain. Les motifs ne manquent pas, le pouvoir inspirant des arbres étant sans limites.
C’est donc un certain matin, le thermos de café penchant dangereusement alors que j’enjambais un chicot échoué à travers le sentier, qu’une pensée singulière traversa mon esprit. Pourquoi confiner des pensées en soi, dans l’éthérisme du je-ne-sais-où ? Pourquoi vivre, penser, si la vie n’est qu’un ramassis de secrets ?
J’ai le bonheur d’écrire. Et j’ai la chance d’avoir un bon ami qui publie des textes dans un blogue devenu magazine littéraire électronique, Le Chat qui louche, des textes qui sont lus. Un ami qui, deux fois déjà, m’a fait confiance. Jamais deux sans trois, dit l’adage.
Ce matin-là, mes pensées m’ont conduit à cet ami, à son blogue, à ma nostalgie du temps où j’y publiais des textes. J’ai donc pensé reprendre du service, une fois par mois, y graver ces impressions de matins de randonnées parmi les arbres.
Tout y passera. Réflexions, science, fiction…
Des secrets ?
Qui sait ?

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’Étoile du Nord… Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

19 décembre 2015

L’Étoile du Nord

Le froid me pique les joues. Je pleure des glaçons. Le temps s’épaissit, et dans ma peine, je fixe le ciel, si beau, si grand.

Au loin, vers le chalet, une voix, des cris. Tante Huguette m’appelle. Je l’entends, voix lointaine, futile. Excuse-moi, ma Tante. Je n’ai pas le goût de rire, de manger. Pas ce soir.

Sur la neige, je suis. Et je pleure. Un soupir résonne dans ma tête. Je gémis ce qu’il me reste. Rien, il ne me reste rien. Tout m’a été enlevé. Je grince en moi, et nul alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecque moi n’entend. Le froid n’y peut rien.

Regarde, Papa, regarde, Maman. Je lève les bras, je les redescends. J’écarte les jambes et je les ramène. Comme vous me l’avez appris.

Comme vous me manquez ! Tellement. Tellement. Pourquoi êtes-vous partis, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Je n’avais rien fait, et vous m’avez laissée seule, seule au monde. Vous me diriez que j’ai tante Huguette. Vous auriez raison. Elle est gentille, elle fait son possible. Mais ce n’est pas pareil. Plus rien n’est pareil.

Maman, Papa, en partant, vous avez sacrifié ma vie sur l’autel de l’enfance. Je n’ai plus rien. Que ma pensée, et tante Huguette qui m’appelle.

Je ne réponds pas. Non. Je ne dois pas répondre. Je ne veux pas répondre.

La voix s’éloigne. Enfin. Je respire. Dans le noir, je ne vois pas le nuage que produit mon haleine. Comme le jour, est-il là la nuit ? Si tu étais là, Papa, si tu étais là, Maman, vous me le diriez. Vous m’avez toujours tout dit. Non, pas tout. Vous m’avez caché que vous partiriez. Pourquoi ? Pourquoi ?

Je fixe les cieux. Des étoiles me regardent. Maman, Papa, est-ce vous ? Ou vous, Grand-papa et Grand-maman ? Est-ce vous, Lutins de Noël ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecNoël… Noël… Demain, c’est Noël. Pour la première fois de ma vie, Papa et Maman, vous ne serez pas là. Pas de câlins, pas de surprises. Bon, des cadeaux m’attendent. Tante Huguette est généreuse. Mais je m’en fous des cadeaux. Ce que je veux, c’est toi, Maman, c’est toi, Papa. Je vous veux près de moi, je veux vous serrer fort, vous embrasser. Je veux vous dire comment je vous aime, comment je regrette, comment vous me manquez.

Un fin nuage s’écarte. Ah, enfin ! Bonsoir, Étoile du Nord. Tu es si brillante, si belle. Depuis toujours, tu scintilles. Sans relâche. Depuis que Maman et Papa m’ont présentée à toi. Depuis cette première fois.

Comme j’aimerais redevenir une petite fille, être avec mes parents. Encore, encore…

Et toi, Père Noël ! Toi qui habites ce gros point de lumière, là-haut dans le ciel, écoute-moi ! C’est moi, ta petite Sarah. Je t’implore. J’ai onze ans, tu le sais. C’est l’âge des grands. Pourtant, je crois en toi, je sais que tu existes. Le pôle Nord, c’est cette étoile, c’est ta demeure. De là, tu nous observes, nous, les enfants du monde. Tu me vois, Père Noël. Et tu m’entends. Rends-moi mes parents. Papa, Maman. Là-haut, tu les as sûrement rencontrés. Dis-leur qu’ils me manquent, demande-leur de revenir. Et si, pour eux, ce n’est pas possible, viens me chercher, mène-moi à eux. Viens. Faisons-leur une surprise.

Comme elle est grosse l’Étoile ! Elle n’a jamais été si brillante. On dirait qu’elle grossit, qu’elle s’approche. Oui, elle approche !

J’ai peur. Maman, Papa, j’ai peur ! Veillez sur moi. Je n’entends plus tante Huguette. Où es-tu, ma Tante ? Viens me chercher ! Moi, je ne peux plus bouger. J’ai alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecpeur, j’ai trop peur. Sur le lac de glace et de neige, je n’entends plus rien. Il n’y a que cette boule de lumière dans la nuit. Qui avance. Elle est tout près, fabuleuse, plus vaste que le soleil.

Dans l’éclat éblouissant, une carriole émerge, une infinité de lumières scintillent. Des rennes la tirent. Et dessus, un vieillard à longue barbe blanche se tient fier, il me regarde. Tout près de moi, il tend la main, et libère ces mots :

― Cette nuit, un Ange blanc reposera sur les flocons transis, des larmes de bonheur figées sur les joues.

 Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


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