Divaguer sur le crépuscule, par Clémence Tombereau…

4 mai 2017

Chronique de Milan

  Il ne viendra plus.  Il viendra forcément.  En retard.  Un problème.  Des problèmes.  Des contretemps.  Des accidents.  Ton cœur bondit.

Il a oublié.  Il va venir.  Il ne peut pas oublier.  Il met du temps à se préparer pour toi.  Vendredi.  Les embouteillages de la ville.  On ne sait pas.  chat qui louche maykan alain gagnon francophonieOn ne sait pas tout ce qui peut se passer.  On imagine.  Le pire et le meilleur.  Il achète des fleurs.  Non, tu détestes ça.  Il te fait patienter.  Il te fait marcher.  Il veut vérifier si, vraiment, tu ne l’attends pas.  Il joue.  C’est une histoire normale et, dans les histoires normales, on joue, tu le sais.  Alors tu continues.  Ta vie comme sans lui.  Ta soirée trop normale.

Tu as la lumière.  Tu as tes lunettes.  Tu as ton livre.  Pourtant tu ne lis que des souvenirs à la place des lignes noires.  Lui évidemment.  Sa peau.  La tienne.  Le reste.  Les étreintes torrides qui épuisent vos sens.  Ce n’est que ça : du torride.

Une histoire normale.  Tu te concentres.  Deux mots.  Une phrase.  Et tu bifurques.  Ta mémoire se plait à se vautrer dans des scènes lascives aux allures de fantasmes.  Te vautrer.  Avec lui.  Avec son fantôme en attendant.  En italien, fantôme se dit « fantasma ».  Les deux mots sont pour l’heure si proches qu’ils sont synonymes.  Car c’est bien son fantôme qui rôde dans ta tête, que tu crois voir passer, là, par la vitre pas nette.  C’est bien son fantôme qui a laissé des traces sur ton cœur comme sur un lit.  Son corps emboité dans la matière.  Son empreinte sur les draps, au matin.  Fantasme.  Fantasma.  Les termes se mélangent alors que, sur les feuilles que tu tournes, les mots n’existent plus ; ils ont fui dans le réel à l’insipide odeur.  Toi, tu es dans le rêve.  « On est dans un rêve. » Tu ne sais plus.  Tu ne sais plus qui, de lui ou de toi, a prononcé ces mots.  Sa bouche ou la tienne.  Ou l’une sur l’autre.  Ou l’une dans l’autre.  Votre bouche unique scellée par le désir.  Votre bouche incendie qui embrase le monde.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieClémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments, et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Mon corps me lâche, un texte de Francesca Tremblay…

30 septembre 2016

(C’est avec plaisir que nous présentons ce texte puissant dans sa simplicité de Francesca Tremblay.  AG)

On a tous ressenti un jour le besoin de s’isoler, de se retrouver seul pour diverses raisons.  Prendre le temps de se alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecrecueillir pour retrouver la fibre réelle de l’être qui se cache en nous.  Vous est-il déjà arrivé d’apprendre une nouvelle qui vous a secoué à un point tel que votre forteresse en fut tout ébranlée ?  Il y en qui jamais ne vivront ce moment et d’autres qui en vivent presque chaque jour.  Maladie, deuil, rupture, dépression…  Écrire un petit journal de bord, un journal intime permet de prendre du recul face aux événements et aussi face à notre perception de la vie.  Il y a des jours où le moindre obstacle semble insurmontable et pourtant, pourtant…

 J’ai écrit ce texte il y a peu de temps, en hommage à tous ceux qui un jour, ont été frappés par l’annonce d’une nouvelle qui déconcerte, qui fait mal à l’âme et au cœur.  Aux amis que j’ai perdus et à ceux et celles qui continuent de se battre, je le dédie.

 Mon corps me lâche

Mon corps est une corde de violon

Qui se tend et se rompt

Plus aucune musique, plus un son

Il a cessé de chanter la chanson

Du cœur qui battait folichon

 

Mon corps est une touche de piano

Qui s’enfonce et remonte

Le son n’est plus qu’écho

Quand à la dernière seconde

Mon corps s’écroule et tombe

 

 Il y a une semaine, j’ai reçu une nouvelle qui ne m’a fait ni chaud ni froid sur le coup.  J’ai encaissé comme j’ai toujours appris à le faire.  Encaisse, ma grande, et on verra ensuite…  Mais quand je suis sortie du bureau du médecin, mes jambes, mes bras… tout mon corps s’est mis à trembler.  Trembler comme les feuilles séchées au grand vent d’automne.  J’ai tremblé comme si le froid me prenait toute la chaleur de mon cœur et y mettait un bloc de glace à la place.  J’ai tremblé et je t’ai regardé dans les yeux.  Tu m’as demandé si j’étais sûre de bien aller.  On répond toujours oui.  J’ai répondu oui, mais non, ça n’allait pas.

Nous sommes rentrés à la maison.  Tu m’as fait couler un bain chaud.  J’ai fermé la porte.  J’avais besoin d’intimité.  On m’avait fouillé tout le corps au grand complet pour trouver la raison de mes maux.  On avait mes os sur des photos monochromes, souvenirs de voyages d’hôpital, et je me sentais nue, au grand jour de cette lumière diaphane qui éclairait enfin ma lanterne.  Un jour, je savais que je finirais par avoir un « bobo » qui serait inguérissable, incurable.  Jamais malade.  Jamais, depuis mes jeunes années de lycéenne, je n’ai eu une journée d’absence, et aujourd’hui, tout bascule.  Je me sens nue.  C’est bien vrai, je ne suis qu’une petite poussière, un grain de sable dans l’engrenage.  J’enlève mes vêtements et je tremble encore.  Mes lunettes tombent et tu t’inquiètes derrière la porte.  « Ça va… », que je te répète.  Ma voix vacille.  Elle est moins assurée qu’elle veut le faire croire.  Il ne faut plus que je parle sinon, je vais me mettre à pleurer, je le sais.  Je te déteste de t’inquiéter.  Incertain, tu soupires, et tes pas s’éloignent.

Un pied dans l’eau chaude.  Si seulement elle pouvait tout laver.  Elle me brûle, mais j’ai besoin de cette douleur pour me sentir encore en vie.  Me punir de cette faiblesse que je ne peux contrôler.  Reconnaître cette sensation pour me dire que tout ne change pas vraiment.  L’eau me submerge et je ferme les yeux.  Derrière mes paupières closes, je vois des taches.  Mon « psy » me demanderait avec cette voie posée : « Que voyez-vous dans ces images ?  Est-ce une impression de bienfaisance ?  Ou éprouvez-vous de la peur face à ces taches ? »

J’ai un haut-le-cœur et je prends une profonde inspiration.  Je descends mon corps jusqu’à ce que l’eau recouvre ma tête.  Je t’entends sortir des chaudrons pour le souper.  Tes gestes résonnent dans l’eau du bain comme un écho lointain du quotidien qui ne sera plus jamais le même.  Les taches réapparaissent derrière mes paupières et je crierais à mon « psy » que ce n’est pas de la peur que je ressens, mais de la colère.  Je lui dirais que ces taches ne sont pas juste  derrière mes paupières, mais dans tout mon corps, aussi.  Elles se sont vicieusement infiltrées dans mes organes vitaux pendant qu’innocemment, je m’entraînais, pendant que je me nourrissais sainement et pendant mes cours de méditation que je suis ponctuellement depuis des années.  Ces taches grandissaient et se sustentaient de mes tissus pendant que je ne sortais pas le soir alors que je travaillais, pendant que je ne fumais pas parce que je n’ai jamais fumé de ma vie !  Chiennes de taches qui me pourrissent la vie et le dedans, comme si j’avais été la pire des dépravées.  Comme si je m’étais traînée dans la boue toute ma vie, sans tenir compte des conseils des autres.  Les conseils, c’est toujours moi qui les ai donnés…

Je n’ai plus d’air dans les poumons et je sors ma tête pour prendre à grande bouffée cet air chaud et humide qui circule dans la salle de bain.  Mes larmes s’ajouteront à l’eau du bain, et je le sais parce qu’elles me brûlent bien plus que je ne l’aurais pensé.  Et le médecin qui de la pointe de son stylo prenait la peine de me désigner les métastases sur le rayon X…

Je lui ai souri et je lui ai dit : « On m’a toujours dit que j’avais du chien…  Vous ne trouvez pas que ça fait un peu dalmatien tous ces points ? »

 Jouer la comédie, ça n’a jamais été mon fort.  J’avais la chienne…

Toi, tu avais l’air tellement triste.  Comme si la nouvelle t’avait touché bien plus que moi.  Mais je cachais ma douleur.  J’avais mal.  Mais tu espérais quoi ?  Que je pleure ?  Que je dise que je m’en doutais, qu’il fallait bien que ça arrive un jour ?  Je n’ai pas osé te regarder.  Tu m’aurais fait flancher.

Tu cognes à la porte, mais je ne veux plus jamais sortir du bain.  Je me sens tellement lourde.  Comme un poids mort.  Le souper est prêt, mais je ne le suis pas, moi.  Tu pourras peut-être m’aider, tu me supplieras, je m’en doute.  Mais c’est une guerre que je dois d’affronter seule.  Le combat est à l’intérieur de moi et l’ennemi est une partie de moi qui a déclenché une mutinerie.  Toi, mon beau pays allié, je te demande de ne pas trop t’inquiéter.  Il faudra me battre seule, mais ton soutien me réconfortera comme le vent chaud, un soir d’été.  J’aurai besoin de ta tendresse et de ton affection pour me donner le courage de continuer, même si l’ennemi a gagné plus de terrain qu’il n’aurait dû.  Je t’aime.  Je vais me battre, parce que c’est ce que j’ai fait toute ma vie et que je ne vois pas d’autre manière de continuer.  Je vais me battre, même si mon corps me lâche.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

 En 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création – alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecpoésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

 Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchantéAu printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.


La voiture de Monsieur est avancée ! par Sophie Torris…

5 juin 2016

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

J’ai beau être immatriculée au Québec, j’ai le châssis indéniablement français.  Je me laisse donc volontierslain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec conduire en état d’ivresse.  Ce que je veux dire par là, le Chat, c’est qu’en amour, je préfère céder mon volant plutôt que d’appuyer moi-même sur le champignon.  Ceci est un raccourci caricatural, je l’avoue, pour vous aider, messieurs, à bien différencier les deux codes féminins de la route francophone.  En effet, si nos panneaux de signalisation sont dans la même langue, française et québécoise, n’imposons pas les mêmes limitations de vitesse.  Il semble que l’homme québécois ait à modérer ses transports, madame risquant de péter une durite si monsieur ose un compliment sur ses pare-chocs.  Le discours courtois puisant donc principalement son essence dans des allusions à caractère sexuel, le mâle, s’il n’est pas beau comme un camion, n’a d’autre choix que de rouler les mécaniques pour espérer passer à la pompe.  Ce sont donc les femmes qui initient les têtes à queues, et en voiture Simone !

Si l’époque n’est plus à la diligence au Québec, il en va tout différemment sur l’Hexagone.  Le vieux continent peine à changer.  On y est toujours soucieux des apparences et du qu’en-dira-t-on.  La Française glousse donc dès qu’on louange sa carrosserie ou qu’on s’extasie sur ses chromes.  Plutôt que féministes, les Françaises se veulent avant tout féminines.  Les démonstrations de coquetterie sont donc toujours très bien cotées à l’argus*.  En effet, pourquoi renoncer à cette ressource traditionnelle qu’est le charme féminin ? Sans qu’il soit leur seul atout, le corps reste bel et bien un itinéraire Bis pour dépasser les bisons, même les plus futés*.  Les Françaises ne sont donc pas sorties de cette logique de séduction, au grand dam des Québécoises qui n’y voient qu’une perte de la dignité féminine.  De même, le mercantilisme français de la nudité hérisse.  Il est hors de question que l’on expose ses organes de transmission pour en faire de la publicité à la télévision québécoise.  Mais, chose paradoxale, si l’image de la sexualité est dégradante, le discours que les femmes québécoises tiennent sur leurs pratiques sexuelles est plutôt cru, étalant sans complexe sur la voie publique, et avec force détails,  leurs expériences de covoiturage.

On trouve donc autant de nids de poules sur les chaussées des deux continents, les airbags québécois n’ayant rien à envier à ceux de leurs cousines.  Par contre, et c’est là toute la différence, le système d’allumage n’est pas le même.  On ne tourne pas de la même manière autour du pot d’échappement.  Si la Québécoise, qui n’a pas sa langue dans sa poche, va au-devant de la vidange en prenant très souvent les commandes du levier de vitesse, la Française doit se contenter de jouer du démarreur à distance.  Les Latins ayant quasiment tous la traction avant, les filles n’ont pas le choix de supporter les dérapages de ceux qui manquent de liquide de refroidissement.  On ne fait pas le premier pas en France.  On n’appuie pas la première sur le starter ou on risque d’être considérée comme une voiture de location.

Une fois le contrôle technique approuvé et au-delà de la chambre de combustion, peut-on dire qu’une des ladies ait un petit côté plus assumé que l’autre ?  Quand la Québécoise garde précieusement le nom qu’elle a reçu de son concessionnaire à la naissance, la Française porte celui de son mari et parfois même celui de son ex qu’elle ne peut pourtant plus sentir.  L’amour est au point mort, l’essai routier a été catastrophique : pourquoi ne pas faire marche arrière ?  Quand la Québécoise gère ses finances, paie sa moitié exacte des comptes de taxe, revendique le partage des tâches ménagères, quelques Françaises se laissent encore entretenir en échange d’un droit de péage.

Si l’idée de parité a quelques kilomètres au compteur de part et d’autre, c’est au Québec seulement que peuvent s’illustrer les chercheures, auteures ou écrivaines.  Je ne sais pas, Le Chat, si j’ai envie qu’on me lise en tant que femme ou en tant qu’homme – si je l’étais.  N’est-ce pas justement une offense à mon écriture qui, même si elle est encore en rodage, voudrait plutôt tendre vers une validité objective et sans préjugés ?  Le masculin embrayant également sur le neutre dans la langue française, il me semble que le droit à l’indifférence des sexes serait la plus belle victoire des femmes, non ?  Pourquoi est-ce que l’affirmation de la spécificité féminine doit passer par l’affirmation d’une différence ?

L’idée de parité est née en Amérique du Nord.  Et cela a permis, il est vrai, d’éteindre de nombreux feux de détresse.  La parité semble cependant plus radicale, sur les chapeaux de roue, plus agressive au Québec qu’en France, et  pourtant, si l’on compte aujourd’hui plus de femmes au gouvernement, on n’entend parler que des hommes.

Cette radicalité ne vous donne-t-elle pas l’impression, cher Chat, que quelque chose se perd en matière de féminité, comme s’il fallait avoir l’air d’une voiture d’occasion pour être prise au sérieux.  Y a-t-il de belles femmes au pouvoir au Québec ?  Soyons objectifs, on fait plus dans la familiale que dans le coupé sport.  En France, les femmes qui font parler d’elles en ce moment briguent la mairie de Paris.  Calandres ultra-féminines, ce sont également trois moteurs à explosion.  On doit leur donner de ce pétillant « mademoiselle », révolu depuis des lustres au Québec.

lain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSi les hommes sont en panne d’accu, si on parle de crise de l’identité masculine, n’est-ce pas parce que la femme nord-américaine persiste à vouloir piloter ses pièces détachées ?

Je suis immatriculée au Québec, mais j’ai le châssis indéniablement français et j’aime à ce que l’on me conduise en état d’ivresse.  N’est-ce pas au vilebrequin de faire couler sa bielle ? Abandonnons parfois la colonne de direction, mesdames, et pensons à pendre nos crémaillères, avant que nos corbillards ne fassent le tonneau.

Sophie, Véhicule Utilitaire sport, année modèle 1965

*Argus : Canadian Blackbook

*Itinéraire Bis et Bison Futé : Dès 1976 en France, le ministère des Transports a développé des actions permettant la répartition dans l’espace des flux de trafic, notamment lors des grandes migrations saisonnières, et à proposé la mise en place des itinéraires Bis qui ont fait l’objet, jusqu’en 2003, d’une édition sous forme de carte : « La carte Bison futé. »

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau…, par Claude-Andrée L’Espérance…

22 décembre 2015

Billet de l’Anse-aux-Outardes…

Il a rompu le silence.  Elle a délaissé les mots, refermé le livre et du coin de l’œil l’observe.  Son regard glisse prudemment de l’homme à la bouteille, de l’horloge à laalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec fenêtre et s’attarde un instant à la surface vitrée, le temps d’interroger son propre reflet.  Jusqu’ici le tic-tac de l’horloge soutenait le rythme de ce qui leur tenait lieu de conversation.  Quelques mots épars, des soupirs et des silences et, entre elle et lui, la bouteille qui peu à peu se vide.  Maléfice ou enchantement ?  Jusqu’ici il y avait le livre où elle pouvait trouver refuge.  Mais le livre git désormais inerte au coin de la table.

Il a rompu le silence, brisé le rythme.  Sa voix à présent couvre le tic-tac de l’horloge.  Dans la fenêtre, la femme scrute son propre reflet, comme si son double pouvait, avec un peu de chance, l’entraîner de l’autre côté de la surface vitrée.  Trop tard.  Encore une fois, elle est restée quand il lui aurait fallu fuir, quand il lui aurait fallu refuser de monter dans ce train qui accélère, s’emballe, s’apprête à dérailler.  Et maintenant, à cause de son inertie, la voilà prise au piège.  « La lune est presque pleine ce soir, dit-elle.  Demain soir, elle sera ronde, et si le ciel est sans nuages… » Mais l’homme n’écoute pas.  Sa voix s’enfle et sa rage et sa colère et ses mots surgissent exaltés par l’ivresse.

Ébranlée, la femme ferme les yeux et se regarde, encore une fois, couler à pic.  Dans les eaux noires d’un lac glacé, elle chute.  Une lourde pierre lestée à ses pieds, elle chute, effleurant au passage les corps-morts de longues épinettes qui jaillissent comme des spectres du plus profond des eaux.  Elle chute et chute encore jusqu’à ce que ses pieds touchent le fond et s’enlisent.

L’homme s’est tu.  À nouveau, seul le tic-tac de l’horloge vient ponctuer le silence.  Sur la table la bouteille est presque vide et le livre git dans un coin, abandonné.  Dans la fenêtre il n’y a plus que le reflet déformé et grimaçant de deux êtres qui ne peuvent se passer l’un de l’autre.  Rescapée des eaux noires, la femme délestée de la pierre ouvre les yeux et se dit qu’il ne lui reste plus qu’à nager, nager jusqu’à l’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecElle a emporté dans ses bagages le livre, le souvenir du tic-tac de l’horloge, de la bouteille posée sur la table, de l’homme que l’ivresse a fini par mener jusqu’au sommeil, jusqu’au seuil de l’oubli.  Le train a quitté la gare.  Au passage à niveau quelques autos font la file.  Dans le jour assombri défilent les villes, les villages et les gares, se suivent les arrivées les arrêts, les départs et bientôt, dans la nuit, le sifflement du train.  Fatiguée, la femme a refermé le livre.  Dans la cabine elle a éteint une à une les veilleuses.  Avant d’aller dormir elle jette un dernier coup d’œil à la fenêtre, le temps d’apercevoir, au loin dans la tourbière, un lac, un lac entouré des corps-morts de longues épinettes et, au milieu du lac, mouvant, mystérieux, l’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

9 novembre 2015

La débâcle des sentiments

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Myriam Ould-Hamouda

Ton regard, tendrement, vient se poser sur ce corps assoupi qui prend la position du fœtus.  Elle semble tellement heureuse, à cet instant.  Un sourire quiet vient parfaire son visage apaisé.  Tu laisses glisser ton doigt le long de ses courbes dévoilées et en recouvres cette douceur que tu avais oubliée, depuis.  Soudain, tu crois la distinguer.  Celle que, par le passé, tu as tant aimée.  Celle qui te portait vers un bonheur insolent.  Celle dans les bras de qui tu n’étais enfin plus seul.  Tu te souviens de ces premières heures, pétries de magie.  Tu l’avais aperçue dans un parc, alors que tu mangeais ton sandwich, un midi.  Tu l’avais trouvée belle.  Tellement belle.  Ce n’était pas ton habitude, mais tu avais semé à ses côtés quelques mots.  Qui ont germé.  Tu l’avais trouvée drôle.  Tellement drôle.  Tu croyais rêver : c’était celle que tu attendais.  Et, ensemble, vous aviez exploré un nouveau chemin dont votre amour esquissait les traits.  Le monde, la foule, le quotidien s’étaient enfin tus.

Celle-là, depuis, est partie.  Tu ne sais pas vraiment comment c’est arrivé, ni pourquoi, mais aujourd’hui l’amour a laissé place à la haine.  Progressivement.  Sans s’en apercevoir, pourtant.  Et la princesse que tu dévorais des yeux hier encore s’est transformée en sorcière qui crache des serpents, à longueur de journée.  Le monde, la foule, le quotidien ont repris leur place.  Bien plus forts qu’avant.  Bien plus cruels, aussi.  Alors, au début, tu as tenté le jeu des concessions.  Tu as essayé de changer pour qu’elle ne montre plus les dents.  Mais la sorcière était toujours là.  Avec sa langue de vipère et ses ongles pointus.  Alors, petit à petit, tu as aussi monté le ton.  As commencé à distinguer ses boutons et son nez crochu.  T’es engendré sorcier qui crache des serpents, à longueur de journée.  Et, sans vous en apercevoir, vous avez dérivé le long des courants venimeux.  D’elle, il ne reste plus grand-chose de la princesse qui souriait.  De toi, il ne reste plus rien du prince charmant qui rêvait.

Ton regard, tendrement, vient se poser sur ce corps assoupi qui semble prendre la position du fœtus.  Tu as l’impression de la retrouver.  Celle que tu as perdue bien trop tôt sur le sentier des bienheureux.  Cette bien-aimée qui a laissé place à cette inconnue qui te traîne aujourd’hui sur la falaise des misérables.  Celle qui, à présent derrière toi, t’imagine déjà rouler le long de ce gouffre infini.  Celle qui, demain déjà, ne tardera pas à t’y pousser volontiers.  Elle semble tellement heureuse, à cet instant.  Un sourire quiet vient parfaire son visage apaisé.  Tu laisses glisser ton doigt le long de ses courbes dévoilées et en recouvres cette douceur que tu avais oubliée, depuis.  Déchiré entre hier et aujourd’hui, tu ne sais plus.  Ne sais plus qui tu es, qui elle est, qui vous êtes réellement.  Des amants ?  Des ennemis ?  Qu’importe, ce soir, elle, tu, vous êtes là.  Comme avant.  Heureux.  Liés par ce fil invisible d’un amour enfoui.  Demain pourra bien s’engendrer qui il voudra.  Pour l’heure, tu souris.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

4 novembre 2015

La quadrature du cœur

 

Cher Chat,

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Embarquement pour Cythère, Watteau

Et si nous parlions d’amour…
Lui, c’est Adonis. Corps d’éphèbe, il n’a qu’à brandir sa corne d’abondance pour que s’offre à lui le mont Olympechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec de toutes les Messaline, mais l’Amour est son talon d’Achille. Sur son lit de Procuste, seul Morphée réussit à bercer ses chimères.
Elle, c’est Ariane. Elle aimerait prendre l’Amour par les cornes. Il la voit, il rougit, il pâlit à sa vue. Enfin, il cède à ses chants de sirène, mais après quelques bacchanales charnelles, Ariane se prend la tête, finit par perdre le fil et l’odyssée se termine dans des dédales de doutes.
Adonis, Ariane restent seuls, incapables de franchir le Rubicon. Il est des pléiades de solitudes qui rament sans atteindre jamais les rivages de l’Amour. Il est des pléiades de solitudes pour qui l’Amour est un cheval de Troie et qui, craignant l’invasion, deviennent forteresses inviolables.
Permettez, le Chat, que j’enfourche Pégase. Nous partons pour Cythère* y taquiner la muse.
Le mariage a longtemps été une affaire d’alliances entre familles, de transmission de pactole. Cupidon n’étant pas convié, on faisait alors flèche de tout bois pour trouver le meilleur parti et parfois, avec de la chance, le hasard laissait l’Amour pénétrer les cœurs, en contrebande.
Aujourd’hui, alors que la priorité n’est plus de sauvegarder le patrimoine, les plus beaux mariages sont ceux qui se célèbrent sous l’égide de l’Amour. Nous voilà donc délivrés du cerbère paternel et livrés à nous-mêmes. Nous partons, seuls, à la chasse à la Panacée. La quête est herculéenne, le choix draconien, mais on n’en attend pas moins de nous. On nous le clame partout, haut et fort : pour avoir une vie qui vaille d’être vécue, il faut être amoureux. C’est d’ailleurs un refrain que la chanson, mais aussi la littérature et le cinéma entonnent à l’unisson, celui de l’amour qui rime avec toujours.
Alors, que faire ? Comment tomber amoureux pour la vie ? Quels sont les meilleurs auspices ? Les plus belles histoires d’Amour naissent-elles au premier instant ou au fil d’une rencontre ? Le nœud est gordien : doit-on croire à la chimie du désir ou à sa culture ?
Certains prendront le parti de se reposer sur leurs lauriers, persuadés que l’Amour saura les reconnaître parmi des milliards d’élus. Ils attendent, béotiens, de croiser les yeux d’une Gorgone qui saura les méduser. Et le temps passe et se gausse d’un grand rire homérique qui laisse le Narcisse sans Écho.
Pensez-vous être pour quelqu’un l’évidence contre laquelle il ne pourra pas lutter ? Est-on quelque part tout entier dans la peau d’un autre ? Comme une mère reconnaît l’odeur de son enfant, est-ce avec le nez que Mars s’entiche de Vénus ? Si l’attirance est olfactive, si votre cœur danse le sirtaki, vos phéromones, telles cinquante harpies, ne vous privent-elles pas de ce bon sens garant d’une lune de miel durable ? J’ai été, à une époque, un vrai paratonnerre. J’en ai reçu de ces coups de foudre qui, l’orage chimique passé, m’ont dévastée alors qu’aujourd’hui ils me laissent de glace. La passion est souvent épée de Damoclès.
C’est ainsi que certains préfèrent sciemment s’adonner aux délices de Capoue plutôt que d’arracher une victoire à la Pyrrhus. Tel Sisyphe, ils roulent leur désir sur le flanc montagneux d’un corps jusqu’à son point culminant où impuissants à le retenir, ils le regardent dévaler inexorablement. Ils entreprennent ainsi éternellement une autre ascension, ne s’attardant souvent qu’à la géographie des peaux.
La quête de l’Amour prend souvent des allures de supplice de Tantale. Si certains perdent leur calme olympien et remettent leur ambition de trouver l’élu aux calendes grecques, d’autres s’évertuent à ouvrir toutes les boites de Pandore. Je ne jouerai pas les Cassandres. On dit que l’espoir est au fond. Mais Tonnerre de Zeus, la jarre est profonde ! Il y a de quoi finir en disciple invétéré de Bacchus au fond d’une taverne sans jamais en comprendre l’allégorie.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecPeut-être suffit-il alors d’être là, au bon moment. Avec tout son être, sa tête, son cœur, ses couilles. Je ne parle pas ici de bonne étoile, mais de ce que les Grecs nomment le Kairos, l’art de saisir l’occasion au moment opportun. Nous ne sommes pas sortis de la cuisse de Jupiter et, pourtant, nous nous rêvons tous en demi-dieux transfigurés par l’Amour. Je ne suis ni Phèdre, ni Cendrillon, ni Pretty Woman. Et celui que j’ai appris à aimer n’est ni Hippolyte, ni le prince charmant, ni Richard Gere. Alors, peut-être est-il plus facile de repérer l’Amour quand on réalise qu’il n’a pas besoin d’être tragique. Pas besoin d’être parfait. Pas besoin d’être hollywoodien. Peut-être est-il plus facile de repérer l’Amour quand, au contraire, on est prêt à se laisser révéler nos manques. L’élu n’est-il pas tout simplement celui ou celle qui comble ces manques ?
On a tendance à imaginer la quête d’Amour comme une entreprise prométhéenne alors que la réalité est loin d’être épique. En fait, il n’y a rien de plus banal que la rencontre d’un homme et d’une femme, même si nombre de couples taquinent la muse afin de faire de cet instant fragile sur lequel va se construire toute une vie à deux, un moment romanesque et unique. Ne devenez-vous pas un peu poète, le Chat, quand il s’agit de le raconter aux autres ? Et si le secret de la longévité d’un couple tenait justement dans cette capacité à se réinventer, à se revisiter. On peut aussi tomber en amour avec sa propre histoire, non ?
Sur ce, je me retire sur l’Aventin. Cette discussion byzantine a assez duré.
Sophie
*Partir pour Cythère : L’île de Cythère, en Grèce, est le symbole des plaisirs amoureux.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

8 mai 2015

Tendre obsession

Toc, toc, toc.

Voilà.  J’y suis.  Je considère, impuissant, cette main étrangère cogner contre la porte qui depuis un quart d’heure me fait face.  Cette mainchat qui louche maykan alain gagnon francophonie étrangère, je crois pourtant la connaître.  C’est la même qui, chaque matin, porte à ma bouche une tasse de café.  La même qui souvent vient effleurer mes lèvres, accompagnée d’une cigarette.  La même qui serre avec force tant de mains par jour.  La même qui jadis effleura avec douceur des courbes vallonnées.  Cette main étrangère, c’est la mienne.  Enfin, je crois.

La porte s’entrouvre.  Un visage au large sourire dévoué m’accueille, l’œil pétillant.  D’une disharmonie tellement à l’heure qu’on la suspecterait d’avoir été répétée au geste près.  Et nos deux mains qui se serrent d’un juste désaccord.  En une cacophonie parfaite.  Le visage qui me fait face semble déjà me murmurer des Ravi que tu sois là alors que d’un fragile rictus j’entame déjà un requiem de Je ne suis déjà plus là.  Cette main qui cognait tout à l’heure contre l’épaisse porte en bois semble soudain se crisper.  N’ayant plus rien à agripper, c’est à sa propre peau qu’elle s’accroche.

Derrière ce premier visage, une vingtaine de silhouettes se dessinent dans le grand salon.  Elles se meuvent avec aisance au rythme d’un brouhaha oppressant.  Je crois avoir connu ces gens-là, dont tous les regards se fixent soudain sur cette carcasse qui me sert de carriole dans la vie.  Je crois avoir aimé ce brouhaha-là, pétri d’éclats de rire et de répliques fuselées.  Il me semble, oui, que ceux-là ont su faire pétiller ma vie jadis.  Jadis, quand Elle était encore là.  Quand ma vie n’était qu’un seul morceau.  Mais aujourd’hui, ces gens-là n’existent plus.  Et ces éclats de rire, ces mêmes répliques, me lèvent soudain le cœur.  Parce qu’aujourd’hui, il n’est plus qu’Elle.  Elle qui n’est déjà plus.

Je traverse cette foule comme un fantôme, sans remous et sans bruit.  Et ils ont beau, tous, ne plus me lâcher du regard, et perdre quelques mots qui piquent contre cette carcasse que les intempéries ont trop usée, je ne les vois, ne les entends, ne les sens pas.  Je rejoins d’un pas lourd et bancal un coin inoccupé de ce vaste appartement qui fait la joie de ses nouveaux propriétaires.  Ce coin-là sera le mien.  Devrais-je leur payer un loyer, à ceux-ci ?  Recroquevillé, j’observe de loin se jouer mille et une scènes qui n’existent déjà plus à l’instant où je pose mes yeux sur elles.  Ont-elles déjà existé, en réalité ?  Puisque déjà voici celle qui occupe tout mon esprit.  Elle.  Mathilde.

Mathilde.  Ma, comme deux lèvres qui se séparent en la faisant déjà leur.  Thilde, comme une langue qui éclot puis claque contre le palais.  La voilà, ma Belle, qui dans la foule, diffuse la seule lumière qui appelle encore mon regard.  Elle qui, depuis des mois déjà, se fait unique cible à la triste flèche de mon existence.  Elle qui, par sa chevelure d’or, illumine encore les hasardeux sentiers de ma frêle espérance.  Elle qui, depuis quarante-huit mois déjà, s’est proclamée conquérante d’un cœur qui n’est plus le mien.  Elle qui s’est substituée à une vie qui n’est plus la mienne.  Mathilde.

— Jean ?!

— Mathilde, ma belle Mathilde…

— Jean, mon beau Jean.  Tu sais que je ne suis plus.  Tu le sais, hein ?

— Je le sais, ma Douce.  Je le sais et pourtant, je ne peux m’empêcher de te sentir là.  Plus là qu’aucun vivant ne le sera jamais.  Ceux qui ont vécu par le cœur d’un autre ne meurent jamais vraiment, tu sais.  Et le mien, à chaque battement, te maintient en vie.

— Je le sais, mon Jean.  Comme je sais qu’en cet ici où j’erre, tu m’apparais encore en rêves…  Je souhaite juste qu’ici-bas, tu sois heureux.  Que tu effleures l’Eden, comme jamais je n’ai pu, par le passé, te le faire effleurer.  Jean, je te veux heureux.  Sans moi.

— Mathilde, ma dangereuse Mathilde…  Rien de ce que tu souhaites, rien de ce que tu n’exiges, ne se verra réalisé ici-bas.  Ici, il n’y a plus qu’une moitié de moi.  Et j’ai beau défier le temps, défier la vie, il me faut réapprendre sans cesse que demain t’ignore déjà…

— Jean, mon délicieux Jean…

Et je distingue déjà, son ombre à Elle, s’estomper au milieu de cette foule qui n’est déjà plus.  Cette foule tellement là qu’elle se confond déjà en un passé qui m’échappe.  Déjà.  Encore.  Cette foule inconsistante à qui désappartient hier.  Et demain.  Demain qui n’est déjà plus.  Demain qui semble déjà tellement trop là. Ici-bas.  Avec cette moitié de moi.  Et cette main qui cognait tout à l’heure contre l’épaisse porte en bois semble à nouveau se crisper.  N’ayant plus rien à agripper, c’est à sa propre peau qu’…  Encore.  Aïe.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Une nouvelle de Clémence Tombereau…

19 février 2015

L’homme heureux…

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Clémence Tombereau

Il était une fois un homme heureux. Tellement heureux, cet homme, qu’il ne s’en rendait pas compte. Nageant dans son bonheur solitaire, il n’avait pas conscience de tout le mal existant autour de lui. Ses congénères s’entretuaient, mêlaient leurs sangs au nom d’un quelconque salut, et lui observait tout ça depuis sa bulle sereine. Inconscient du mal, donc. Sans famille, sans attache, il goûtait à la tranquillité de sa vie, perméable à toute forme de malheur.

Quand on lui crachait dessus, il souriait et se laissait faire. Il s’était fait violenter plusieurs fois parce qu’il souriait tout le temps. Ça ne se fait pas, de sourire tout le temps, on n’a pas idée!

Une femme vint un jour frapper à sa porte. Elle pleurait tout le temps, prenant sur son dos toute la misère du monde. Il l’accueillit en souriant, la reçut chaleureusement, et la laissa pleurer. Elle s’était fait violenter plusieurs fois parce qu’elle pleurait tout le temps. Ça ne se fait pas, de pleurer tout le temps, on n’a pas idée!

La nuit pointait son museau sombre et la femme pleurait encore, par empathie pour la misérable condition humaine.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Ils restèrent plusieurs jours ainsi, chacun souriant ou pleurant dans son coin, aucun n’arrivant à transmettre à l’autre son état.

Au lendemain du septième jour (allez savoir pourquoi), l’homme n’en pouvait plus…

–  Pourquoi pleures tu ainsi, éternellement ?

–   Et toi? Pourquoi souris-tu ainsi, tout le temps ?

–   Je souris car rien ne m’affecte, je n’y peux rien, c’est comme ça…

–   Et moi je pleure car tout m’affecte. Je ne supporte pas… Tout ce que je vois me pousse à pleurer, ne serait-ce que toi… Je ne vois que la mort dans la vie… Tout être humain m’attriste. Quand il est vivant, je pleure en pensant qu’un jour il va mourir. Quand il est mort, je pleure qu’il ne soit plus là. Voilà à quoi se résume ma vie…

–    Pourquoi te soucier des autres, si toi tu es bien ?

–     Pourquoi serais-je bien, si autour de moi il y en a qui sont mal ? Serais-tu donc dépourvu de cœur ?

–     Au contraire, mon cœur est plus vaste que le tien…

–     Et pourquoi donc ?

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Photo : Éric Boutilier-Brown

–     Si, malgré toute cette misère dont tu parles, je maintiens mon sourire, c’est parce que j’aime l’homme… Ses misères ne m’atteignent pas, car je sais que l’homme ne se résume pas à ce qu’on voit de lui. Je souris car je sais, au fond de moi, que celui qui connaît la misère aujourd’hui est le plus humain des hommes… Je me ris de l’horreur humaine, car, pour moi, elle n’existe pas, elle finit forcément par ne plus exister. La mort ne me fait pas pleurer : c’est une fin, c’est tout, et pour les malheureux, c’est la fin de la souffrance…

La femme ne séchait pas ses larmes pour autant; elle ne comprenait décidément pas cet homme.

–   Ton discours ressemble plutôt à celui d’un homme insensible…

–  Détrompe toi, je suis peut-être plus sensible que toi. Ta façon de voir les choses est aussi étrange à mes yeux… Je ne comprends pas… Quand tu vois un bébé, humain ou animal, qui découvre avec émerveillement le monde qui l’entoure, cela ne te fait-il pas sourire ?

–  Certainement pas, puisque je vois dans cet enfant une mort future, son émerveillement ne durera que peu de temps. La vie se chargera d’écraser ses illusions, celles qu’on lui agite sous les yeux tant qu’il n’est qu’un enfant, histoire qu’il ait un peu d’espoir…

–   Et les fleurs ? Quand tu vois les fleurs éclore, s’épanouir, cela ne sèche donc pas tes larmes ?

–   Au contraire, leur mort arrive encore plus vite !

L’homme au sourire éternel ne savait pas trop quoi répondre à tant de pessimisme. Il resta un moment silencieux, sans quitter son sourire et se tourna vers la fenêtre.

–  Et le ciel ? Si tu regardes le ciel, le somptueux mouvement des nuages, cela ne t’apaise donc pas ?

La femme demeurait à son tour silencieuse, se tourna elle aussi vers la fenêtre.

–  Mais ces nuages passent, meurent eux aussi. Quand je regarde le ciel, je me rends juste compte de la petitesse de l’homme, cela me fait pleurer encore plus…

Et elle éclata en sanglots, l’homme se sentit coupable, impuissant. Il décida tout de même de revenir à la charge…

–    Même si ces nuages passent, comme tu le dis, ils reviennent… Ou plutôt, d’autres nuages les remplacent, inlassablement, je ne vois aucune mort dans cela! Moi, quand je regarde le ciel, je n’y vois que l’infini, et je trouve l’homme bien chanceux de pouvoir le regarder.

Il se leva et s’approcha de la fenêtre pour contempler les nuages. Il se tourna vers elle, l’invita à le rejoindre. Elle hésita un instant et, pleurant toujours à chaudes larmes, elle alla vers la fenêtre, juste à côté de l’homme.

Ils ne se parlaient plus, ils contemplaient tous deux les énormes moutons rayonnants qui couraient dans l’azur.

L’homme heureux n’avait jamais été attiré par une femme. Il avait peur, au fond de lui, que l’amour ternisse son sourire, et il ne voulait pas que cela arrive.

Mais cette femme était différente: ses larmes l’attendrissaient.

Alors, aussi lentement que bougent les nuages, il tendit son bras et prit doucement dans la sienne la main de la femme. Elle le laissa faire, mais ne cessa pas pour autant de pleurer, et ne lui jeta aucun regard.

–  Tu vois, lui dit-il, les hommes et les fleurs sont comme les nuages : ils vont, ils passent, et reviennent sous d’autres formes… et c’est justement cette mort qui doit nous pousser à vivre. Un monde sans mort n’évoluerait pas, ce serait un monde qui sature. Nous n’y pouvons rien, tu sais, même nos pleurs sont dérisoires à côté de la détresse humaine…

La femme ne parla pas,  ne s’arrêta pas de pleurer. Mais, imperceptibles au milieu des larmes, ses lèvres esquissèrent la mystérieuse arabesque qui (soi-disant) nous différencie des animaux.

L’homme vit ce sourire, évidemment, mais il fit semblant de ne rien remarquer. Il serra juste sa main un peu plus fort.

Pleurant toujours, elle frissonna en silence.

L’homme eut alors une sensation étrange. Il sentit monter en lui une peur, pernicieuse, mais ne lâcha pas sa main.

Il avait peur car il sentait l’amour. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. S’il aimait cette femme il aurait peur de la perdre.

Qu’importe, se dit-il, la peur la plus grande ne vaudra jamais le bonheur que j’ai à tenir sa main. Cette femme a besoin de moi. Peut-être que je souris depuis toujours chat qui louche maykan alain gagnon francophonieuniquement pour elle.

Les nuages avaient disparu, il ne restait qu’une lueur bleutée avant que la nuit tombe. L’homme souriant prit la femme pleureuse dans ses bras; elle se laissa faire. En respirant l’odeur de ses cheveux, il eut, pour la première fois de sa vie, envie de pleurer.

Il ne se retint pas et les cheveux de la femme furent couverts de la plus pure rosée.

Ils ne bougeaient plus, restèrent là, dans les bras l’un de l’autre, chacun mêlant à l’autre son sourire et ses larmes.

Il n’y rien d’autre à dire, si ce n’est que cet homme et cette femme sont nos ancêtres à tous…

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle a vécu à Porto, au Portugal ; et habite maintenant Milan.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro 2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/  Elle tient au Chat Qui Louche une chronique bimensuelle des plus attendues par les lecteurs :  Billet de Milan.


Nocturne sans Chopin… une nouvelle de Dominique Blondeau…

24 décembre 2014

(Avec la maîtrise qui est sienne, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle urbaine à laquelle on devrait adjoindre un chant triste de Satie…  Mélancolie d’un couple fatigué…  Verbe chuchoté du quotidien. AG)

NOCTURNE, SANS CHOPIN

Il soulève le rideau. La neige tombe, la nuit grisaille. Il soupire, sourit presque. Ses yeux clignent, comme éblouis par une image soudaine. Danschat qui louche maykan alain gagnon francophonie la cuisine, il se sert un verre de vin blanc puis, s’assoit dans le séjour. Il attend qu’elle rentre du bureau. Sans elle, l’appartement ressemble à la nuit, grisaille. Il se dit, souriant tout à fait, que les hommes ne savent rien de l’attente, encore moins de la patience. Quand il entendra son pas dans l’escalier, déjà, l’appartement et la nuit, dehors, ne seront plus les mêmes.

Elle fermera la porte. Se déchaussera, ôtera son manteau, sa tuque, ses gants. Qu’elle ne rangera pas. Elle jette ses vêtements sur le plancher, on dirait une enfant pressée de retrouver le confort de sa chambre. Ses jouets. Elle ira vers lui, se laissera aller contre lui. Il demandera comment s’est déroulé la journée. Ses paupières vacilleront, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se terniront. Elle s’éloignera, répondra que ce soir elle a bu un verre avec Bernard.

Il se redresse, son visage se durcit. Il boit une gorgée de vin blanc, repose le verre trop brusquement. La télévision, les rayonnages de livres se taisent. Il n’a envie de rien, même si l’attente devient épuisante. En ce moment, elle boit un verre avec Bernard.

Il a tout accepté pour la garder. Il ne comprend pas qu’elle se soit lassée, ou, peut-être, qu’elle se soit habituée. Elle dit qu’elle l’aime, que Bernard ne compte pas. Il la distrait. Elle dit aussi que les soirées sont grinçantes et la joie, énervante.

Des pas dans l’escalier, les siens sont plus légers. Un agacement arque ses lèvres, des flammes dans son regard la feraient frémir. Il voudrait que la nuit la perde, que la nuit la ramène et l’allonge à ses côtés. Il caresserait ses épaules rondes, jusqu’au cou. Elle gémirait. Sa peau est un satin qui le tourmente. Parfois, ses mains serrent trop fort, elle fait semblant de mourir. Ensemble, ils ont plaisanté de la hardiesse de ses doigts sur sa chair, de la mort pendant l’amour. Ensemble, ils ont ri. Leurs caresses devenaient pressantes.

Il respire fort, son cœur bat trop vite. Le désir doit le quitter avant qu’elle ouvre la porte. À moins qu’il détruise, qu’il saccage… Il ne pourra

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l’empêcher de se jeter contre lui, ses yeux qu’elle a grands et clairs feraient comme un soleil de cendre dans l’appartement. Détruire n’est pas possible, elle aime le bois blond de la table, les fleurs coupées dans le vase, les objets. En lui, des images se promènent. Des avenues traversant des villes, des chemins sillonnant des plages, des sentiers creusant des forêts. Ensemble, ils n’attendaient pas, ils partageaient.

Maintenant, elle ne peut tarder. Les ombres du séjour dessinent des figures informes. Les images longues d’avenues, de chemins, de sentiers. L’enchevêtrement de la soirée le surprend. Il finit son verre de vin blanc, il écoute. Le silence s’étale derrière la porte qu’elle franchira, bientôt. Ses mains battent l’air, elles ne savent que faire. On dirait des phalènes, rirait-elle, en les embrassant. La nuit, elle s’éveille, rampe vers lui, serre l’un de ses doigts entre ses dents, le lèche. D’y penser provoque le désir. Ses mains tremblent. Il a pris une décision.

Elle n’est pas en retard, elle a volé une heure de leur temps pour revoir Bernard. Ce n’est peut-être pas vrai, elle déteste l’aventure, les événements qui cassent, la brisure des gorges lorsqu’elles crient. Tendrement, il lui fera l’amour. Tendrement, il. Ses yeux clignent. Elle sera nue et lisse. Sa peau frissonnera sous les doigts qui folâtreront sur ses jambes, sur ses cuisses. Elle se fera lourde et chaude sur le drap. Sa confiance amoureuse est indécente, elle l’invite aux excès du désir, à l’amour qui moitit les corps.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieIl éclate d’un rire qui ébrèche le silence du séjour. Il la prendra, c’est ça, il la prendra. Avant, elle aura dit qu’avec lui, l’amour est divin. Elle aura blasphémé. Elle entourera sa nuque de ses bras, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se réjouiront. Il se demande si elle aura le temps. C’est elle qui parlait du temps, on a tout le temps.

Sa clé tourne dans la serrure, elle rentre, ne quitte pas son manteau, ni ses bottes. Elle court presque vers lui, le souffle lui manque. D’une voix qui halète, elle essaie de dire que la neige est la cause de son retard, qu’elle n’a pu lui téléphoner. Il pose longuement ses doigts sur sa gorge, effleure ses lèvres, la supplie de se taire, elle insiste. Demain, elle prendra le métro. Ensemble, ils boiront un verre, ils rentreront.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

8 septembre 2014

La chute

 Tu croyais pouvoir endosser tous les rôles à la fois. Schizophrène avertie. Tu croyais pouvoir encaisser tousLes_Fils_qui_nous_lient les coups. Dépasser tes limites. Encore, toujours plus loin. Tu as toujours eu l’âme d’une compétitrice, et pour toi : vouloir c’est pouvoir. Tu voulais tout ça. L’Homme enfin debout, et le monde à vos pieds. L’amour pour bouclier, et la vie pour alliée.

 Tu as tenté d’endosser tous les rôles à la fois. Infirmière. Mère. Amante. Psy. Femme. Pompier. Cuisinière. Médecin. Comptable. Tyran. Punching-ball, aussi. Pour un seul homme, l’Homme. Pour l’aider à rejoindre le sentier des envies. Pour qu’il quitte enfin ce néant. Ce trou béant qui – au fil des jours – s’encombrait d’une vase en laquelle il s’enlisait. Mais, endosser mille et un rôles, ça fatigue. Et lui, l’Homme, conservait invariablement cette même mine défaite. Il semblait vide. Tellement vide. Tu voulais. Voulais souffler dans sa bouche, son nez, ses oreilles, pour le remplir enfin. Ne serait-ce qu’un peu. Ne serait-ce que d’air. Le remplir. Pour rendre la vie à ce triste pantin qui semblait se dessécher petit à petit.

 Tu avais toujours cru, oui, que vouloir c’est pouvoir. Jusqu’à cette rencontre-là. Avec l’Homme. Tu avais beau vouloir, croire, espoir… Ça ou pisser dans un violon, enfin… tu sais. Il restait le même. Indifférent à ta joie de vivre, à tes rires en éclats, à ta légendaire bonne humeur, contagieuse jusque-là. Avec cette même mine défaite. Avachi sur le canapé, dissimulé sous son large survêt. Et, de l’autre côté du miroir. Il y avait ton toi d’hier. Si frais, si léger, si dopé à la vitamine D. Ton toi d’hier qui s’amusait encore d’un rien – il y a une heure à peine – avec ses lunettes roses. Ton toi d’hier qui s’assèche déjà – en cette heure d’après – qui se vide de toute substance. Cette substance dont l’Homme se nourrit.

 mante-religieuse-equilibreAlors, en dernier recours. Comme un dernier soubresaut avant la fin. Tu t’es engendrée secouriste. À lancer, en ce vide qui vous séparait depuis un siècle déjà, une corde. Solide et longue. Tu l’as vu hésiter un instant avant de la saisir. Tu l’as vu également – alors que tu puisais dans tes dernières forces pour le remonter enfin – la lâcher finalement. Jamais tu n’auras su s’il s’agissait d’une maladresse ou d’une sentence. Tu as seulement distingué sa silhouette s’évanouir, en une infinie chute, de ta vie. De ce monde, aussi. Et toi. Toi, tu es restée là. Ta corde entre les mains. Cette corde tout à coup beaucoup trop légère.

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnonMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Fernand Léger et la chirurgie plastique, par Alain Gagnon…

12 mai 2014

Propos sur l’oubli de soi…

Les arbres gros croissent lentement, dans l’obscur d’abord, puis s’épanouissent au ciel.  Entre les fougères, leurs troncs denses appellent les vents qui froisseront leurs feuilles.

*

Je danse le Tango avec Dieu.

Avancées, reculades.  En mesure, hors mesure…  Il est celui, toujours présent,  qui échappe aux catégories permettant à l’humain d’accorder une certaine consistance, un sens plus ou moins constant au réel : temporalité, spatialité…

*

Fernand Léger

En Californie, la chirurgie plastique offre le catalogue des métamorphoses : fesses brésiliennes, athlétiques, pulpeuses, absentes ; seins ronds, globuleux, agressifs, réduits, augmentés, effacés, moyens, à écartement prononcé ou pointant de convergence… Quant aux nez et aux yeux, les magasines people offrent tous les modèles qu’une nature régénérée distribuerait d’abondance…  C’est ainsi qu’une civilisation s’oublie dans le multiple, par fragmentation.

« On se refait par morceaux… » dixit un chirurgien : « Une femme doit s’aimer. Elle n’a qu’une vie ; si une fesse ou un sein ne plaît plus à l’époux ou à l’amant, on en change… »

Cet échange ou cette réfection d’organes ne sauvera aucun couple du divorce ou du mariage contrit.


Fernand Léger et la chirurgie plastique… » » »

4 mars 2014

Extraits d’un ouvrage à paraître :

Les arbres gros croissent lentement, dans l’obscur d’abord, puis s’épanouissent au ciel.  Entre les fougères, leurs troncs denses appellent les vents qui froisseront leurs feuilles.

*

Je danse le Tango avec Dieu.

Avancées, reculades.  En mesure, hors mesure…  Il est celui, toujours présent,  qui échappe aux catégories permettant à l’humain d’accorder une certaine consistance, un sens plus ou moins constant au réel : temporalité, spatialité…

*

Fernand Léger

En Californie, la chirurgie plastique offre le catalogue des métamorphoses : fesses brésiliennes, athlétiques, pulpeuses, absentes ; seins ronds, globuleux, agressifs, réduits, augmentés, effacés, moyens, à écartement prononcé ou pointant de convergence… Quant aux nez et aux yeux, les magasines people offrent tous les modèles qu’une nature régénérée distribuerait d’abondance…  C’est ainsi qu’une civilisation s’oublie dans le multiple, par fragmentation.

« On se refait par morceaux… » dixit un chirurgien : « Une femme doit s’aimer. Elle n’a qu’une vie ; si une fesse ou un sein ne plaît plus à l’époux ou à l’amant, on en change… »

Cet échange ou cette réfection d’organes ne sauvera aucun couple du divorce ou du mariage contrit.


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

24 février 2014

IMG_1638Le vieux et la vieille

— J’ai faim ! lance le vieux sans même lever la tête de son journal.

— Mais il est à peine onze heures… marmonne la vieille, affichant une moue contrariée d’avoir dû laisser un instant le tricot de côté pour chercher l’aiguille de la pendule.

— Onze heures ?! hurle le vieux en envoyant valser le journal sur la table du salon.

Et puis, lentement, il pose sur son nez une paire de lunettes. Et puis, lentement, et dans une douleur sourde que trahit son visage, il se lève sur ses deux jambes qui chancellent déjà. Et puis, lentement encore, il avance en direction de la pendule. De petits pas en petits râles. Il s’arrête face à elle, s’appuie contre le mur pour tenter de maintenir son équilibre, et attend. Et attend.

— Mais elle déconne cette pendule ! lance le vieux sans lâcher du regard la grande aiguille qui semble effectivement ne plus vouloir avancer.

— Tu sais, elle n’est plus vraiment jeune… répond la vieille d’un air désolé.

— On n’est plus vraiment jeunes non plus, et on ne s’arrête pas pour autant ! bougonne le vieux dont les deux jambes se mettent à nouveau à chanceler et qui peine soudain à maintenir son équilibre, malgré l’aide précieuse du mur.

— Allez, retourne t’asseoir et terminer ton journal. dit la vieille d’un ton bienveillant.

Et puis, lentement, il détache son regard de la grande aiguille de la pendule. Et puis, lentement, il lâche le mur et fait une nouvelle fois confiance à ses deux jambes qui chancellent de plus belle, pour rejoindre la vieille. De petits pas en petits râles. Et puis, lentement encore, et dans une douleur sourde que trahit son visage, il s’asseoit sur la chaise et reprend son journal. Il enlève de son nez la paire de lunettes et reprend sa lecture là où il l’avait laissée il y a quelques minutes – qu’il ne peut plus quantifier à présent.

La vieille fait son tricot.

Le vieux lit son journal.

— Mais quelle heure est-il alors ? questionne le vieux en rompant soudainement ce silence qui avait repris sa place habituelle dans le petit salon.

— Il doit être onze heures passé… Hier, il était bien midi lorsque nous avons consulté la pendule avant de manger. répond la vieille, toujours absorbée par son tricot.

— Et s’il était déjà plus que midi ? Et si on avait manqué l’heure de manger ? Je le sens, je te dis… J’ai faim ! s’exclame le vieux que l’inquiétude envahit brusquement.

— Mais il est à peine onze heures… marmonne la vieille, affichant une moue contrariée d’avoir dû laisser un instant le tricot de côté pour chercher l’aiguille de la pendule.

Voilà, ça recommence. La vieille perd la boule, à nouveau. Lui, depuis longtemps, ne va plus très bien physiquement. Mais depuis quelque temps, elle non plus n’échappe pas à ce temps qui est irrémédiablement passé – beaucoup trop vite. Pour le moment, ils ont réussi à tenir comme ça. Tous les deux, sans l’aide de personne. Malgré ses difficultés à se déplacer, à lui. Malgré ses oublis, à elle. Mais ces derniers temps, elle oublie de plus en plus souvent. Et dans ces moments-là, il se sent seul, le vieux. Tellement seul. Comme là, à cet instant, où encore elle ne reconnaît plus. Sa vie, son salon et son vieux qu’elle abandonne soudain.

Alors comme à chaque fois, il ne lâche plus du regard cette absente qui ne le voit plus. Et prie aussi fort qu’il le peut pour qu’elle revienne vite auprès de lui. Et attend. Et attend.

Mais aujourd’hui, c’est long. Trop long. Beaucoup plus long que d’habitude, peut-être. En fait, il ne sait pas. La grande aiguille de la pendule ne veut plus bouger. Combien de temps s’est-il écoulé depuis qu’elle est partie, la vieille ? Une, deux, trois… dix minutes ? Une heure ? Plus, peut-être ? Il n’en sait rien. La seule chose qu’il sait, c’est qu’il a faim ! Et qu’elle n’est plus là… Et qu’elle ne revient pas auprès de lui, comme elle le fait d’habitude…

Alors, seul et avec le peu de forces qui lui restent, il lutte contre ces peurs qui l’assaillent de toutes parts. Est-ce que la vie se fige lorsqu’une pendule s’arrête ? Sont-ils condamnés à rester là, coincés en cette éternité qui n’atteindra jamais midi ? Et si la réalité n’était pas ce qu’elle semble être ? Et si la pendule ne s’était jamais arrêtée en réalité ? Et si c’était eux qui n’appartenaient déjà plus à ce temps qui va beaucoup trop vite pour eux ?

Un grognement fait, une nouvelle fois, taire cet insolent silence qui semble, depuis quelque temps, vivre davantage ici que le vieux et la vieille. Il pose sa main sur son estomac en espérant le faire taire. C’est sûr, midi est bien passé : il a faim. Vraiment faim.

img_1712Une larme perle le long de sa joue. Il n’a plus sa force d’antan. Plus la force de se battre. Plus la force de se lever, encore une fois. Plus la force d’aller chercher ses outils dans le placard de l’entrée. Plus la force d’aller réparer la pendule pour lui permettre enfin d’atteindre midi. Plus la force de tendre la main de l’autre côté de la table du salon. Plus la force d’aller caresser la main de la vieille. Parce qu’il le sait, le vieux. Sa main, elle la retirera, la vieille. Avec ce même regard qu’elle a eu le premier jour où elle s’est mise à oublier. Ce regard vide. Ce regard qu’il n’oubliera jamais, tellement il lui avait fait mal. Comme il n’a jamais oublié un autre regard. Ce premier regard qu’elle lui avait offert, le jour de leur rencontre. Ce regard profond qui promettait tant de choses, et qui lui avait fait tellement de bien.

Ce regard qu’il ne verra jamais plus, à présent.

Alors, lentement, il pose sur la table du salon ce journal qu’il avait gardé entre les mains par réflexe, mais qu’il ne lisait plus vraiment depuis bien longtemps. Alors, lentement, il ferme les yeux. Et se laisse envahir, avec plaisir, par toutes ces images, ces émotions, ces souvenirs qui le traversent. L’espace d’un instant. Alors, lentement, il se laisse happer par le sommeil. Avec l’espoir discret que les douze coups de la pendule les réveillent rapidement.

Et déjà, il n’a plus faim, le vieux.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 

 


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…*

16 décembre 2013

Amnésie…

À travers la vitre, un rayon de soleil vient érafler le plancher de la pièce. Dans la pièce, un corps allongé sous un léger drap blanc semble revenir à la vie. Ce corps, celui d’une femme. Rousse. D’une trentaine d’années, vraisemblablement. En un léger râle, elle ouvre un œil, puis le second. Cligne machinalement des paupières pour dissiper ce brouillard qui l’enveloppe, et attraper au passage quelques bribes de tangible. Quatre murs blancs. Une fenêtre. Un drap blanc. Et son corps à elle, dénudé. Cette pièce vide la fait soudain frémir. C’est un peu comme si son cerveau ne la connaissait pas, mais que son corps, lui, s’en souvenait beaucoup trop. Ces fausses réminiscences accouchant de quelque angoisse, elle bondit, vêtue de ce seul drap blanc, cherchant du regard la porte. Pas de porte. Ses jambes chancellent. Comment est-elle arrivée ici ? Où est-elle ? Elle ne se souvient plus de rien. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle a atrocement mal au crâne. À se le taper, ce crâne, contre les murs. Ces quatre murs blancs. Brusquement, elle laisse son corps rejoindre le plancher.

Elle prend sa tête entre ses mains, comme pour tenter d’y pénétrer. Que s’est-il passé ? Elle sent sa respiration ralentir, son cœur battre un tempo fictif. Un tempo. Derrière ce brouillard épais, elle semble distinguer une silhouette. Oui, c’est ça. Il y avait ce type. Impossible de retrouver son prénom, ni d’esquisser ses traits, mais il était là. Pourtant, il lui semble bien l’avoir aimé, ce type-là. D’un amour fou, en un cocon inespéré. Un cocon. Ses souvenirs regagnent les couloirs d’un petit appartement. Oui, ils avaient vécu ensemble, d’ailleurs. Elle l’aimait ce type, elle vivait même avec lui… Mais c’est qui, ce type ? Pourquoi sa mémoire lui fait-elle soudain faux bond ? Elle ferme les yeux comme pour entrer en connexion avec son moi intérieur. Mais même son intérieur à elle semble être otage d’autres quatre murs blancs. Et toujours cet insolent mal de crâne. Elle se redresse et s’élance subitement.

En un fracas, son crâne vient heurter un pan de mur blanc avant de regagner le plancher. Autant donner un sens à la douleur, ça la libèrera au moins d’une incertitude. Ce sera déjà ça… Soudain, mille images s’enchevêtrent dans sa tête. Et elle le distingue clairement, ce type. Et elle les surprend évoluer, lui, elle, en ce petit appartement. Ce grand brun aux cheveux ébouriffés, cette rousse menue aux yeux émeraude. Tous deux enlacés tendrement sur le canapé du salon.

— Je suis tellement bien dans tes bras, mon cœur.

— Et moi donc, chérie, on a le monde à nos pieds et l’Amour pour ivresse !

— Ce Nous adoré s’accroît clandestinement en ce sentier vaporeux.

— Oui, et rien ne saura le freiner dans sa course effrénée…

— Je veux dire… Ce Nous qui grandit… Dans mon ventre…

— Tu… Tu es enceinte ?

— Oui, ça y est chéri !

Et ils avaient échangé mille baisers. Ils avaient l’air de nager dans le bonheur, ces deux-là. Alors que s’est-il passé pour qu’elle se retrouve en cette pièce vide aujourd’hui ? Où est-il, ce type dont le prénom lui échappe encore ? Son mal de crâne s’intensifie et une larme perle le long de ses joues.

Comme une gifle, tous les souvenirs lui reviennent, soudain. Hier, ou bien avant peut-être, il était rentré un peu plus tard que d’habitude. Avec cet air grave qu’elle ne lui avait jamais connu.

— Chérie, il faut qu’on parle…

Elle avait toujours détesté ces mots-là qui écorchaient son tympan, et engendraient en elle mille et un scénarios. Qui d’ailleurs se terminaient  toujours en un bain de sang. Ou dans cette veine-là.

— Je t’ai toujours respectée, et souhaite être honnête avec toi jusqu’au bout… J’ai rencontré quelqu’un. Je t’aime, mais je l’aime aussi, elle, et aujourd’hui je ne gère plus rien du tout.

— …

— Je suis désolée, mon cœur, mais je suis complètement paumé…

— …

Il avait tendu sa main à lui, vers sa joue à elle où perlaient des milliers de larmes. Elle avait fait claquer sa main à elle, contre sa joue à lui, en un bruit sourd. Son monde venait de s’écrouler. Elle voulait hurler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle n’avait réussi qu’à lâcher ce Dégage ! définitif qui ne réclamait aucune réponse de ce corps éclopé qui se dirigeait alors péniblement vers la porte. Et puis, comme sa main, la porte avait claqué. Elle avait envie de tout casser, comme il venait de tout casser dans sa tête. Elle était allée dans la cuisine et avait attrapé toutes les bouteilles poussiéreuses qui traînaient dans le placard. Du whisky, de la vodka, du rhum, de l’absinthe… Et la fée verte avait finalement eu raison d’elle, l’emportant en sa geôle intime. Ces quatre murs blancs en lesquels elle s’était déjà réfugiée, en une autre vie, pour fuir une enfance abîmée… Son drap blanc lui échappe subrepticement, avant de glisser au plancher. Son corps mis à nu, en sa prison argentée.

D’un pas lent, elle se dirige vers la vitre. Dehors, le monde chemine au même rythme qu’autrefois. Autrefois, quand elle foulait les mêmes pavés que ces pas-là. Autrefois, quand ce dehors ne lui faisait plus peur, y égarant même quelques sourires, ici et là. Autrefois, quand son monde était encore debout. Elle perd un soupir contre cette vitre à présent embuée. Le dehors en vie s’estompe clandestinement derrière un brouillard épais. Elle se retourne pour faire face à cet abîme incolore où le temps semble s’être arrêté. S’allonge contre le plancher et, d’un geste indolent, saisit le drap pour dissimuler son corps mutilé. Elle ferme les yeux, aussi fort qu’elle le peut, comme pour effacer tous ces souvenirs assassins. Demain, elle espère pouvoir oublier. Et elle oubliera. Encore.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie :http://blogmaestitia.xawaxx.org/


Rétrospective* : Nocturne sans Chopin… Une nouvelle de Dominique Blondeau…

23 septembre 2013

(Avec la maîtrise qui est sienne, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle urbaine à laquelle on devrait adjoindre un chant triste de Satie…  Mélancolie d’un couple fatigué…  Verbe chuchoté du quotidien. AG)

NOCTURNE, SANS CHOPIN

Il soulève le rideau. La neige tombe, la nuit grisaille. Il soupire, sourit presque. Ses yeux clignent, comme éblouis par une image soudaine. Dans la cuisine, il se sert un verre de vin blanc puis, s’assoit dans le séjour. Il attend qu’elle rentre du bureau. Sans elle, l’appartement ressemble à la nuit, grisaille. Il se dit, souriant tout à fait, que les hommes ne savent rien de l’attente, encore moins de la patience. Quand il entendra son pas dans l’escalier, déjà, l’appartement et la nuit, dehors, ne seront plus les mêmes.

Elle fermera la porte. Se déchaussera, ôtera son manteau, sa tuque, ses gants. Qu’elle ne rangera pas. Elle jette ses vêtements sur le plancher, on dirait une enfant pressée de retrouver le confort de sa chambre. Ses jouets. Elle ira vers lui, se laissera aller contre lui. Il demandera comment s’est déroulé la journée. Ses paupières vacilleront, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se terniront. Elle s’éloignera, répondra que ce soir elle a bu un verre avec Bernard.

Il se redresse, son visage se durcit. Il boit une gorgée de vin blanc, repose le verre trop brusquement. La télévision, les rayonnages de livres se taisent. Il n’a envie de rien, même si l’attente devient épuisante. En ce moment, elle boit un verre avec Bernard.

Il a tout accepté pour la garder. Il ne comprend pas qu’elle se soit lassée, ou, peut-être, qu’elle se soit habituée. Elle dit qu’elle l’aime, que Bernard ne compte pas. Il la distrait. Elle dit aussi que les soirées sont grinçantes et la joie, énervante.

Des pas dans l’escalier, les siens sont plus légers. Un agacement arque ses lèvres, des flammes dans son regard la feraient frémir. Il voudrait que la nuit la perde, que la nuit la ramène et l’allonge à ses côtés. Il caresserait ses épaules rondes, jusqu’au cou. Elle gémirait. Sa peau est un satin qui le tourmente. Parfois, ses mains serrent trop fort, elle fait semblant de mourir. Ensemble, ils ont plaisanté de la hardiesse de ses doigts sur sa chair, de la mort pendant l’amour. Ensemble, ils ont ri. Leurs caresses devenaient pressantes.

Il respire fort, son cœur bat trop vite. Le désir doit le quitter avant qu’elle ouvre la porte. À moins qu’il détruise, qu’il saccage… Il ne pourra

l’empêcher de se jeter contre lui, ses yeux qu’elle a grands et clairs feraient comme un soleil de cendre dans l’appartement. Détruire n’est pas possible, elle aime le bois blond de la table, les fleurs coupées dans le vase, les objets. En lui, des images se promènent. Des avenues traversant des villes, des chemins sillonnant des plages, des sentiers creusant des forêts. Ensemble, ils n’attendaient pas, ils partageaient.

Maintenant, elle ne peut tarder. Les ombres du séjour dessinent des figures informes. Les images longues d’avenues, de chemins, de sentiers. L’enchevêtrement de la soirée le surprend. Il finit son verre de vin blanc, il écoute. Le silence s’étale derrière la porte qu’elle franchira, bientôt. Ses mains battent l’air, elles ne savent que faire. On dirait des phalènes, rirait-elle, en les embrassant. La nuit, elle s’éveille, rampe vers lui, serre l’un de ses doigts entre ses dents, le lèche. D’y penser provoque le désir. Ses mains tremblent. Il a pris une décision.

Elle n’est pas en retard, elle a volé une heure de leur temps pour revoir Bernard. Ce n’est peut-être pas vrai, elle déteste l’aventure, les événements qui cassent, la brisure des gorges lorsqu’elles crient. Tendrement, il lui fera l’amour. Tendrement, il. Ses yeux clignent. Elle sera nue et lisse. Sa peau frissonnera sous les doigts qui folâtreront sur ses jambes, sur ses cuisses. Elle se fera lourde et chaude sur le drap. Sa confiance amoureuse est indécente, elle l’invite aux excès du désir, à l’amour qui moitit les corps.

Il éclate d’un rire qui ébrèche le silence du séjour. Il la prendra, c’est ça, il la prendra. Avant, elle aura dit qu’avec lui, l’amour est divin. Elle aura blasphémé. Elle entourera sa nuque de ses bras, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se réjouiront. Il se demande si elle aura le temps. C’est elle qui parlait du temps, on a tout le temps.

Sa clé tourne dans la serrure, elle rentre, ne quitte pas son manteau, ni ses bottes. Elle court presque vers lui, le souffle lui manque. D’une voix qui halète, elle essaie de dire que la neige est la cause de son retard, qu’elle n’a pu lui téléphoner. Il pose longuement ses doigts sur sa gorge, effleure ses lèvres, la supplie de se taire, elle insiste. Demain, elle prendra le métro. Ensemble, ils boiront un verre, ils rentreront.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Nocturne sans Chopin… une nouvelle de Dominique Blondeau…

6 février 2011

(Avec la maîtrise qui est sienne, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle urbaine à laquelle on devrait adjoindre un chant triste de Satie…  Mélancolie d’un couple fatigué…  Verbe chuchoté du quotidien. AG)

NOCTURNE, SANS CHOPIN

 

Il soulève le rideau. La neige tombe, la nuit grisaille. Il soupire, sourit presque. Ses yeux clignent, comme éblouis par une image soudaine. Dans la cuisine, il se sert un verre de vin blanc puis, s’assoit dans le séjour. Il attend qu’elle rentre du bureau. Sans elle, l’appartement ressemble à la nuit, grisaille. Il se dit, souriant tout à fait, que les hommes ne savent rien de l’attente, encore moins de la patience. Quand il entendra son pas dans l’escalier, déjà, l’appartement et la nuit, dehors, ne seront plus les mêmes.

 

Elle fermera la porte. Se déchaussera, ôtera son manteau, sa tuque, ses gants. Qu’elle ne rangera pas. Elle jette ses vêtements sur le plancher, on dirait une enfant pressée de retrouver le confort de sa chambre. Ses jouets. Elle ira vers lui, se laissera aller contre lui. Il demandera comment s’est déroulé la journée. Ses paupières vacilleront, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se terniront. Elle s’éloignera, répondra que ce soir elle a bu un verre avec Bernard.

 

Il se redresse, son visage se durcit. Il boit une gorgée de vin blanc, repose le verre trop brusquement. La télévision, les rayonnages de livres se taisent. Il n’a envie de rien, même si l’attente devient épuisante. En ce moment, elle boit un verre avec Bernard.

Il a tout accepté pour la garder. Il ne comprend pas qu’elle se soit lassée, ou, peut-être, qu’elle se soit habituée. Elle dit qu’elle l’aime, que Bernard ne compte pas. Il la distrait. Elle dit aussi que les soirées sont grinçantes et la joie, énervante.

 

Des pas dans l’escalier, les siens sont plus légers. Un agacement arque ses lèvres, des flammes dans son regard la feraient frémir. Il voudrait que la nuit la perde, que la nuit la ramène et l’allonge à ses côtés. Il caresserait ses épaules rondes, jusqu’au cou. Elle gémirait. Sa peau est un satin qui le tourmente. Parfois, ses mains serrent trop fort, elle fait semblant de mourir. Ensemble, ils ont plaisanté de la hardiesse de ses doigts sur sa chair, de la mort pendant l’amour. Ensemble, ils ont ri. Leurs caresses devenaient pressantes.

 

Il respire fort, son cœur bat trop vite. Le désir doit le quitter avant qu’elle ouvre la porte. À moins qu’il détruise, qu’il saccage… Il ne pourra

Image tirée du film Les noces rebelles

l’empêcher de se jeter contre lui, ses yeux qu’elle a grands et clairs feraient comme un soleil de cendre dans l’appartement. Détruire n’est pas possible, elle aime le bois blond de la table, les fleurs coupées dans le vase, les objets. En lui, des images se promènent. Des avenues traversant des villes, des chemins sillonnant des plages, des sentiers creusant des forêts. Ensemble, ils n’attendaient pas, ils partageaient.

 

Maintenant, elle ne peut tarder. Les ombres du séjour dessinent des figures informes. Les images longues d’avenues, de chemins, de sentiers. L’enchevêtrement de la soirée le surprend. Il finit son verre de vin blanc, il écoute. Le silence s’étale derrière la porte qu’elle franchira, bientôt. Ses mains battent l’air, elles ne savent que faire. On dirait des phalènes, rirait-elle, en les embrassant. La nuit, elle s’éveille, rampe vers lui, serre l’un de ses doigts entre ses dents, le lèche. D’y penser provoque le désir. Ses mains tremblent. Il a pris une décision.

 

Elle n’est pas en retard, elle a volé une heure de leur temps pour revoir Bernard. Ce n’est peut-être pas vrai, elle déteste l’aventure, les événements qui cassent, la brisure des gorges lorsqu’elles crient. Tendrement, il lui fera l’amour. Tendrement, il. Ses yeux clignent. Elle sera nue et lisse. Sa peau frissonnera sous les doigts qui folâtreront sur ses jambes, sur ses cuisses. Elle se fera lourde et chaude sur le drap. Sa confiance amoureuse est indécente, elle l’invite aux excès du désir, à l’amour qui moitit les corps.

Il éclate d’un rire qui ébrèche le silence du séjour. Il la prendra, c’est ça, il la prendra. Avant, elle aura dit qu’avec lui, l’amour est divin. Elle aura blasphémé. Elle entourera sa nuque de ses bras, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se réjouiront. Il se demande si elle aura le temps. C’est elle qui parlait du temps, on a tout le temps.

 

Sa clé tourne dans la serrure, elle rentre, ne quitte pas son manteau, ni ses bottes. Elle court presque vers lui, le souffle lui manque. D’une voix qui halète, elle essaie de dire que la neige est la cause de son retard, qu’elle n’a pu lui téléphoner. Il pose longuement ses doigts sur sa gorge, effleure ses lèvres, la supplie de se taire, elle insiste. Demain, elle prendra le métro. Ensemble, ils boiront un verre, ils rentreront.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.

 

 


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