Venise, un récit de Jacques Girard…

14 juin 2017

 Venise…

 

 Son prénom était Venise. Comme la grande ville italienne construite sur  cent dix-huit  îles  et  prisée  par les touristes. Ses parents l’avaient  prénommée ainsi à lachat qui louche maykan alain gagnon francophonie suite d’un séjour dans la ville des doges.

Un prénom sur mesure pour cette adolescente farouche, évanescente et conquérante.  Dans notre petit quartier de la fin des années 1950, il en fallait bien peu pour rompre la monotonie. Son arrivée bouleversa notre vie.

Personne ne put ignorer la présence de cette jeune fille, belle, ingénue et surtout très différente des sœurs et des copines du même âge. Elle créa tout un remous. Sa famille emménageait dans  la grande  maison  du docteur, parti pour la ville. Les valises n’étaient pas encore défaites que, déjà, Venise avait conquis le petit quartier qui s’étirait le long du lac Saint-Jean.

Il lui avait suffi, par ce premier dimanche de juillet, de se rendre au magasin, vêtue d’une  robe claire à la merci de ses mouvements en coups de vent, pour semer la commotion derrière les  rideaux.  Ses gestes  étaient étudiés. Si les jeunes filles de son âge (13 ou 14 ans) baissaient les yeux devant un homme ou chassaient la gêne en souriant, Venise, elle, portait les siens bien haut. Ses prunelles perses prirent la couleur du lac.

Elle était la cadette d’une famille de cinq filles. Belles, libres.

Leur grande maison entourée d’une  haute clôture fut assiégée par de nombreux prétendants. Sauf la dernière, elles succombèrent aux charmes d’un garçon de leur âge. Les deux plus vieilles se marièrent à un été d’intervalle.

Venise était plutôt solitaire. Elle incarnait l’amour impossible, l’impossible conquête.  Cette  fille  aux cheveux de jais jouait à être aimée et savait répondre aux désirs sans se compromettre. Notre malheur faisait à la fois notre bonheur. Sa liberté laissait, aux jeunes que  nous  étions, toujours de l’espoir.  Plus avertis,  les adultes  s’imaginaient que c’était tout simplement une petite aguicheuse. À l’école, il  n’y en eut que pour elle. Elle devint la préférée des religieuses qui la trouvaient charmante et serviable. Sur leurs recommandations,  ses parents l’envoyèrent étudier, l’année suivante, dans une école privée. Venise revint au milieu  de l’année ; on ne sut jamais pour quelle raison. L’hiver fut moins long.

Cet été-là, elle se fit bronzer presque nue, enlevant à demi le haut de son maillot de bain. Tout autour de la grande  barricade, des  yeux se  traçaient  un chemin. Certains  allèrent  même sur le lac avec des jumelles. Elle  s’efforçait de se  camoufler derrière une  haie criblée de trous.

Mon  ami,  qui  demeurait voisin, m’offrait les premières loges. Du haut de la fenêtre de sa chambre, on  examinait en  détail ce  corps de  sirène. Elle connaissait  notre présence. Je pense qu’elle  s’amusait de nous voir les mains moites, les yeux multipliés et les paupières folles.

Un jour, la mère de mon ami nous surprit en pleine séance de… Mal nous en prit.

Son jeu commença à lui attirer l’animosité des autres filles et des femmes. Les filles enviaient  et craignaient  cette Lolita. Les dames de la paroisse mirent leur mari et leurs adolescents en garde contre cette jeune sans attaches, trop libre, trop différente et qui, contrairement au reste de sa famille, ne s’était  pas intégrée à la vie du quartier. La suspicion augmenta quand elle abandonna, à trois mois de la fin de l’année,  son cours à l’Institut  familial. Il fallait que quelqu’un aidât sa mère.

Se complaisait-elle  dans l’adolescence ? La ville était petite. On ne permettait pas d’être  trop différent. Venise se trouva, bien malgré elle, isolée, pour ne pas dire ostracisée.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieUn  jour,  elle  disparut. Toutes sortes de  bruits coururent sur  ses  mœurs particulières.  Quelques années plus tard, la transfuge réapparut dans le quartier en compagnie d’une  fille plus jeune, portant toujours un pantalon. Elles  fumaient  et sortaient la nuit. Toutes deux déambulaient en riant, indifférentes aux autres. Elles se promenaient avec des éclairs de dédain dans les yeux, s’assoyaient  au bout du quai de la propriété familiale et buvaient de la bière à même la bouteille.

Venise s’affichait.

Je fus déçu, préférant garder le souvenir de la jeune fille qui avait soulevé une vague sur notre quartier, quelques années plus tôt. Je fus soulagé quand, après quelques jours, le couple repartit.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Le cauchemar : Un récit de Louis Dupire…

2 février 2017

Les trésors du Chat

 Le sommeil des gloutons leur fait quelques fois expier leurs excès de table. Sur leur couche chaude (sans jeu de mots), ilschat qui louche maykan alain gagnon francophonie se tournent et se retournent en proie à d’affreux cauchemars pendant que leur estomac irrité malaxe les ingrédients hétérogènes dont ils l’ont empli.

Dieu me garde, en ces temps de vie chère, du moindre accroc à la frugalité ! L’époque n’est plus où le carême cessait à Pâques ; il projette, hélas ! son ombre sur tous les repas de l’année. Les intempérances que j’avais commises étaient toutes spirituelles : j’avais mêlé la lecture des journaux à la lecture des fables de La Fontaine. Décidément, il est de ces mélanges contre lesquels l’esprit s’insurge. Je l’appris à mes dépens. Ayant regagné mon lit, la fermentation de mes lectures commença.

Un coin du Parc La Fontaine m’apparut (était-ce une relation avec l’auteur de mes fables ?). Sur l’herbe reverdie, des groupes d’enfants, si nombreux que mon œil n’en percevait pas la fin, s’amusaient bruyamment, loin des mamans et des bonnes. Soudain, un tramway vieux, poussiéreux, qui avait l’air de sortir du château Ramezay, vint s’arrêter, en faisant crier ses rails rouillés près de l’un des groupes juvéniles.[1] Je vois encore comment un certain petit bonhomme le regarda par-dessus son épaule sans se déranger, assis par terre et les deux paumes appuyées sur le gazon. Je prêtai l’oreille, car il me semblait ouïr une voix étrange. C’était, en effet, la voiture de M. Robert qui était douée de la parole. Je ne m’arrêtai pas pour m’étonner, vous savez qu’en songe on n’en a pas le temps, mais je tendis mon tube auditif. « Mes enfants, disait la voiture, vous êtes en bien grand danger dans cet endroit. Les automobiles vous menacent de toutes parts. Je sais, pour avoir entendu la conversation de deux chauffeurs, que vous serez massacrés jusqu’au dernier. Vous leur causez bien de l’ennui avec vos espiègleries. Tous les procès qu’ils s’attirent, c’est à cause de vous. Alors, il s’est ourdi une vaste conspiration et, en un seul coup, ils vont en finir avec votre gent turbulente. Dans quelques heures, par centaines et par milliers, ils envahiront ce parc, vous donneront la chasse entre les arbres, derrière les haies, jusque dans l’étang. Enfants qui désertez ma voie où vous étiez pourtant plus en sécurité, écoutez les conseils d’un vieillard. Je vous offre de vous transporter tous sur la montagne où les terribles autos n’ont pas accès. »

Les petits enfants se consultèrent et, malgré l’avis contraire du petit bonhomme tantôt décrit, ils acceptèrent à la majorité. Oh ! suffrage universel, voilà bien de tes coups ! Dès lors, entre le Parc et la Montagne, se mit à faire la navette le tramway vétuste. Quand il eut pris la dernière charge d’enfants, je me hissai derrière.

Sur le plateau du Mont-Royal, sous les arbres ombreux, on voyait l’herbe partout émaillée des vêtements clairs des tout petits.

J’allai me cacher derrière un arbre et, horreur ! je vis le tramway qui reculait, comme pour prendre son élan, puis, cette chose sénile, animée d’une vigueur que je ne soupçonnais pas, bondit sur une voie, perdue dans le gazon, avec un bruit sinistre de ferrailles. Cette voie, elle avait des méandres nombreux comme un ruisseau courant sous bois. Je ne l’avais pas vue d’abord. Elle passait, à certains endroits, au beau milieu des groupes insouciants des bambins.

Au bout d’un instant, l’herbe n’était plus verte mais rouge et ruisselante de gouttelettes comme si une rosée de sang était tombée du ciel. Je ne pus plus longtemps soutenir l’abomination de ce spectacle et je me réveillai.

Un moment, dans mon cerveau malade, je cherchai à retrouver la cause de ce rêve affreux. La lumière se fit petit à petit. J’avais lu, bout à bout, dans un journal le plaidoyer de M. le maire pour l’installation des tramways sur la montagne et la fable du « Cormoran » de La Fontaine. Vous vous rappelez cet oiseau malin, qui étant devenu presque aveugle et mauvais pêcheur, persuada la gent poissonnière d’un étang que le propriétaire allait exterminer jusqu’au dernier brochet et carpe et s’offrit à les transporter dans une mare voisine, peu creuse. Les poissons imbéciles y consentirent et dès lors le cormoran put les dévorer comme il voulait, les happant sans peine dans cette eau peu profonde, en dépit de sa vue basse.

  [1] Comme c’est loin tout cela ! Au moment où ce billet a été écrit, il était fortement question de construire une ligne de tramways sur la montagne. Cette explication est nécessaire à l’intelligence de l’allégorie.

L’auteur

Louis Dupire est né en Bretagne en 1887 et est mort à Montréal en 1942. Journaliste, il a collaboré à différents journaux,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie souvent sous le couvert d’un pseudonyme. Il entre au Devoir en 1912, et y reste jusqu’à sa mort, signant des billets, des nouvelles, des éditoriaux, différents articles. Il a été aussi correspondant parlementaire à Québec, puis à Ottawa. En 1919, il publie Le Petit Monde : recueil de billets du soir.

(Extrait de Collection littérature québécoise : http://beq.ebooksgratuits.com/pdf/)


Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

20 janvier 2017

L‘usine qui crochissait les bananes…

(Hommage à Romuald, mon grand-père paternel.)

Cher grand-papa, un invétéré raconteur et inventeur de mots saugrenus. Il savait comment me prendre au piège et me laisser languir sur un

Tadoussac

ravageur « peut-être », ou un fracassant « et si c’était vrai »…

J’avais tout près d’une dizaine d’années, le regard de l’innocence toujours pendu sous mes sourcils en accents circonflexes. Une incroyable naïveté me caractérisait. Grand-papa Romuald aimait beaucoup se jouer de moi.

Ce matin-là, j’étais anxieuse et un peu fatiguée d’une nuit passée à rêver de cette journée. Sur la route qui nous menait, moi, grand-père Romuald et papa Germain, vers Tadoussac, je somnolais sur le siège arrière confortable, regardant le magnifique paysage du Fjord qui s’allongeait. Le bruit sourd de la vielle Tempo blanche de grand-père alourdissait doucement mes paupières. Soudain, apercevant à travers la fenêtre une usine, tout près de Sacré-Cœur, grand-père, entre deux songes maritimes, me sortit du sommeil.

— Ben oui, Germain, voyons, tu ne te souviens pas de l’énigmatique usine qui crochissait les bananes ? En voici justement une excellente réplique à la québécoise.

Comme il savait si bien le faire, il venait de piquer ma curiosité. De son long bras frêle, il pointait une grosse usine qui lui semblait déserte. J’en oubliai alors les baleines bleues, celles avec des bosses, ainsi que les petits et les grands Rorquals, pour en savoir plus sur cette mythique usine…

— De quoi parles-tu, grand-papa ? lui demandai-je.

— Ben voyons, Catherine, tu ne connais pas l’usine qui crochissait les bananes ?  Et je dis crochissait, car malheureusement, aujourd’hui, elle n’existe plus. Je te raconte.

Il y a longtemps…

Il débutait toujours ainsi, cet homme amaigri par la vie que je trouvais si amusant. De cette façon, il se protégeait d’éventuelles représailles et plissait son front dégarni pour appuyer ses dires. Mon père cachait son envie de rire derrière ses taches de rousseurs.  Je le voyais dans le rétroviseur.

Entre l’équateur et la mer des Bermudes, débuta-t-il, se trouvait une île qui supportait une immense usine, en constante production. Jour et nuit y travaillaient des hommes à la peau sombre. Leur dos était brûlé par le soleil des après-midis sans parasol. Les splendides bananes arrivaient, cordées et en nombre exponentiel, dans les sous-sols de ce gratte-ciel. Ils crochissaient ces fruits. Parce qu’au départ, petite Catherine, les bananes arrivent droites ;  non croches comme tu les vois régulièrement à l’épicerie. Et, bien sûr, une de ces usines a essayé de s’implanter ici, dans notre magnifique région.

Me souvenant de photos de bananiers, exhibant leurs bananes déjà croches, je restais perplexe. Il continuait de me regarder fixement, à travers cette horrible paire de lunettes carrée qui lui pendait au bout du nez…

— Hein ? m’exclamai-je. Voyons ! J’ai déjà vu des bananiers, et les bananes suspendues sous leurs feuilles étaient déjà courbées.

— Où as-tu vu cela, Catherine ?

— À LA TÉLÉ !

— Bien voilà ! Il ne faut pas tout croire ce que l’on voit à la télé, mon enfant. Oui ! Oui ! C’est grand-papa qui te le dit ! Les bananes arrivent droites, et les employés les crochissent, une par une.

J’étais en grande réflexion et dans l’obligation de me ranger de son côté, vu que je n’en avais jamais vu en vrai.

Le magnifique paysage continuait de défiler, lustré d’un magnifique soleil d’été. L’odeur infecte du poisson commençait à se faire sentir à travers la glace entrouverte du conducteur, mon papa, le meilleur complice que pouvait avoir Romuald. L’eau fraîche et vivante reflétait le ciel comme un immense miroir bleu. C’était une journée venteuse qui nous renvoyait le parfum du grand rivage. Nous étions tout près de ces immenses mammifères marins qui accompagnaient mes rêves des derniers jours.  J’étais dans un état d’euphorie indescriptible. Grand-papa, d’un sérieux désarmant, attendait toujours ma riposte de petite fille embrouillée, avant d’embarquer dans l’immense paquebot…

— Ben voyons ! Hein, ça se peut papa ?

— Ben oui ! Hein, Germain, que ça se peut ?  Tu es venu, tout petit, la visiter avec moi et ta mère. Aujourd’hui, ils injectent un produit dans la banane qui fait jaunir sa peau et retrousser automatiquement ses extrémités, car au départ elle est droite et bleue.

Oh, là ! C’en était trop.

Ce que je ne voyais pas, c’était l’envie de mon père de s’esclaffer, du haut de ses cinq pieds et dix pouces, en voyant mon air ébahi. Mais il restait de marbre, supportant de son mieux l’histoire de cette usine bizarre, au milieu de nulle part, pour travailler nos superbes bananes domestiques, avant leur arrivée au Canada.

L’après-midi se passa sans encombre, et la vue des baleines m’enchantait.  J’étais comblée par tant de beautés sauvages.

Au retour, alors que mes doigts fouillaient la chair d’un homard, dans un chaleureux petit restaurant des Escoumins, grand-papa tenait toujours le même discours, tenait encore mordicus à ses pieux mensonges…

— Tu sais, Catherine, si tu manges trop de bananes maintenant, le produit à l’intérieur peut t’intoxiquer !

— Comment ça ? fis-je.

— Bien, tu pourrais attraper la maladie de la banane en folie…  Ce n’est pas dangereux, jeune fille, t’inquiète pas ! Mais, elle déclenche le syndrome de la peau trop courte. Comme la banane, tes orteils vont retrousser.

— Hein ! m’exclamai-je, réveillant les clients de la table voisine qui avaient le nez enfoncé dans leurs généreuses langoustes. Heureusement, le restaurant était empreint d’une ambiance à la bonne franquette, et tous riaient de bon cœur.

C’était trop pour papa qui s’étouffa avec une gorgée d’eau… Et moi, j’entrepris une sérieuse remise en question…

— Ça se peut pas !

— Et si c’était vrai ?… extravagua mon cher grand-père.

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé son récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines.  Et ce rappel de ces paysages tadoussaciens convient en ce printemps qui discrètement annonce l’été…   Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

19 janvier 2017

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


La source du récit, par Alain Gagnon…

11 novembre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Récit — La source du récit…  Oncle Philippe était un vieux garçon.[1] Il demeurait chez son frère Johnny, mon grand-père qui m’avait adopté à la suite du décès de ma mère.  J’avais sept ou huit ans à l’époque.

L’une des passions de cet oncle un peu original était le cinéma.  Il y allait tous les samedis soir, programme double.  Et le dimanche matin, après la grand-messe – chat qui louche maykan alain gagnon francophoniel’hiver dans sa chambrette et l’été dehors entre les parterres de glaïeuls –, il me racontait les films de la veille.  Je n’ai aucun meilleur souvenir de l’enfance.  Pendant plus d’une heure, je courais derrière Tonto et Zorro, j’entendais, stridente, la fameuse phrase du Bossu de Paul Féval : « Et si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère viendra à toi !… » Sans parler des légions romaines, des chrétiens de Quo vadis ?,  de Néron qui regardait brûler Rome, lyre à la main…  Plus tard, j’ai lu Paul Féval, j’ai vu au cinéma ou à la télévision une bonne partie des films qu’oncle Philippe m’avait racontés, avec moins d’intensité dans l’émerveillement que celui provoqué par les comptes rendus mimés en ces matins dominicaux de l’enfance.  Aucune technique, aucun artifice ne pourront jamais surpasser en efficacité la meilleure complice du conteur : l’imagination de l’écoutant, lorsque celle-ci est bien stimulée par un verbe habile.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCes gens de l’oralité jouissaient d’un imaginaire fulgurant.  D’octobre à avril, le samedi soir, mon père venait et, côte à côte, dans le vivoir surchauffé par la proximité du gros poêle, Philippe et Lucien (mon père), oreilles collées à la radio, écoutaient religieusement Michel Normandin : « Sawdchuck bloque !…  Richard reprend la passe…  Doug Harvey recule, tel un fauve prêt à bondir, dernier rempart entre un gardien déjà blessé au genou droit et un Gordie Howe déchaîné… »

Ils n’étaient jamais allés au Forum.  Mais ils y étaient tout autant, sinon plus, que les spectateurs des premières rangées.  Force de l’imaginaire.

Après, vint le Hockey à la télévision.  Aux premiers matches, ils me sont apparus ébahis, un peu perdus.  Je me demande s’ils n’étaient pas franchement déçus, sans oser se l’avouer l’un à l’autre.  Dans leur tête, c’était tellement plus animé, tellement plus vrai…


[1] Célibataire d’un certain âge.


Un récit de Jacques Girard…

29 septembre 2016

Le cimetière qui se meurt

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L’été s’ébroue.  Les champs fument le matin, et les cultivateurs plantent leur pelle dans la terre dégourdie.  Le marchand de monuments fait alors le tour des villages qui cernent la ville où son cimetière public embrasse le trottoir.

Le commerçant livre les épitaphes des disparus au temps du froid.

Les campagnards connaissent son vieux camion rouge défraîchi.  Les hommes de la terre réparent les clôtures abîmées par la neige et le gel qui éjecte les poteaux hors de leur trou.  Le passage de ce matin éveille des souvenirs et creuse des plaies dans ces villages familiaux.  Les terriens inclinent la tête comme pour conjurer le mauvais sort.

Dans la boîte s’entassent les pierres tombales de leur chair.  Tout l’hiver, le fabricant d’épitaphes a travaillé dans son petit atelier.  Ses grosses mains ont gravé les noms et les dates dans la pierre de granit.  Des chiffres définitifs.

Au cimetière, le marchand remet les pierres tombales aux parents.  Le contrat de vente comprend l’installation.  Son fils et moi, nous l’accompagnons.  Je remplace Robert qui ne pouvait pas venir.  De la mortalité… dans sa famille.

Nous prenons place dans la boîte, assis sur les stèles.

Le camion rote et aboie dans les côtes qui conduisent à Saint-François.  Le moteur rend presque l’âme.  La vieille guimbarde avance péniblement et le conducteur pousse sur le volant.  Son visage rougit et une fumée bleue s’échappe dessous la boîte.  Le tuyau d’échappement fuit.  Elle s’infiltre entre les planches lâches et baigne la charge.  Comme dans un film d’horreur avec Boris Karloff.  Nous toussons, et avec des vieux bouts de linge, des « guenilles » dirait ma mère, nous chassons les rejets du moteur fatigué.

Quel spectacle !  Les automobilistes ferment les vitres.  Les campagnards lèvent les bras vers le ciel.  Est-ce du dépit ?  On ne sait pas trop.  En profitent-ils pour exorciser ce que représente le marchand de pierres tombales ?  Fort possible.  La religion de la terre.

Le marchand n’a pas leur sympathie.  C’est un homme dur, avare, qui exploite la dernière fatalité en usurier.  Il traite la mort sans compassion.  Comme son père.  Est-ce que son fils se conduira comme lui ?  Pour le moment, il s’amuse avec moi dans ce cimetière qui semble à son dernier soupir, à son ultime souffle.

Nous sommes trois jeunes.  Le troisième est décédé.  Nous regardons son épitaphe.  Nos yeux déchiffrent son nom et les dates de sa naissance et de sa mort.  Douze ans, comme nous.  Un taureau l’a écorné, piétiné, secoué comme un sac de paille.  Claude connaît l’histoire.  De la bouche de son père.

Le cœur me lève.  Pourtant la fumée s’est dissipée durant cette descente.  La mort n’a pas d’âge.  Les autres étaient âgés et certains très vieux.  Plusieurs pierres sont visibles et on lit les noms.  On s’interroge, on parle de la mort.  La mort, c’est la fin de la vie.  Pourquoi mourir à douze ans ?  Mourir avec des cheveux blancs, sans dents, nous semble normal.  La mort de ce jeune nous secoue, nous intrigue.  Comment ?  Pourquoi ?  Pourquoi lui ?

Ma main se pose sur son prénom.  Mes doigts s’immobilisent sur les années.  Incapables d’aller plus loin.  Paralysés.  Les épitaphes sont retenues par des sangles sales et l’une d’elles cache une partie de son nom.  On ne peut pas la lever de peur que le chargement se déplace et nous écrase.

Cette découverte me bouleverse.  Mon compagnon s’en aperçoit.  Lui semble immunisé contre le grand départ.  Est-ce de famille ?  Mon ami demeure de marbre, de glace.  Imperturbable comme la pierre.  Moi, je tremble, tressaille ; mon corps se secoue au même rythme que le camion.

Tout à coup, la carcasse du véhicule s’ébroue et s’écarte sur l’accotement.  Le moteur chauffe.  Le marchand peste, et on saute par terre.  Le père de Claude saisit le bidon d’eau attaché sur le côté d’une ridelle.  Il ouvre le capot et attend que le radiateur refroidisse avant de tourner le bouchon.  Son visage sue, et la colère rougit sa peau gercée.

Nous, on marche sur le bord de la route.  On ramasse des roches.

─ Va me chercher la paire de gants, crie le marchand à son fils.

Claude se dépêche, le regard bas.

Son père les enfile et enlève le bouchon.

Qu’est-ce qui va surgir de cette pièce de métal en ébullition ?  Une vapeur d’eau, comme quand la terre se réveille ?

Nous fuyons.  Le conducteur maugrée.  On regagne notre place avec des poignées de roches dans les mains.  Des petits cailloux.

Nous attendons en silence.  Le camion redémarre, traîne, puis reprend de la vitesse.  Le conducteur surveille l’aiguille de la température du moteur.  Son index pianote sur le tableau de bord.  L’aiguille revient dans la zone normale.

Je regarde cette scène dans les yeux explicatifs de mon compagnon.  Nous, on n’a pas d’auto.  Mon père voyage en bicycle ballon.

Le marchand s’allume une cigarette et tire à un point tel que la cabine s’enfume.

─ C’est correct, conclut alors Claude qui regagne son banc de granit.  Je l’imite.  Nos roches sont humides.

Alors nous jouons aux roches cachées.  On devine le nombre de zéro à cinq.  Le chargement a été partagé en deux, lui à droite, moi à gauche.  Approximativement douze pierres chacun.  On jouera dix coups.  Le plus près l’emporte.

Le gagnant fixe le nombre d’épitaphes en jeu.  Mon ami écrit les résultats sur un bout de papier avec un crayon de la longueur d’un mégot.  Qu’il tient au coin de ses lèvres.

La chance lui sourit.  Six épitaphes en deux mains.  Je n’ose pas miser trop haut.

─ T’as peur, me défie-t-il en riant.  On joue pour le « fun ».

Je gagne deux coups.  Cinq pierres passent dans mon cimetière.

Claude recouvre la main, décidé à reprendre le contrôle de la partie.  Perdre l’horripile.

On se meuble une banque de stèles.

Avec regret, la pierre du jeune garçon passe dans son lot.

J’écris cette histoire vivante et pense au roman Les Âmes mortes de Gogol.

─ Je te joue ton restant de cimetière, annonce le gagnant.

La partie prend fin lorsque je n’ai plus rien à perdre.  Plus de cimetière.  Le fils du fabricant jubile, comme son père quand la radio annonce les avis de décès.  Lorsque le glas sonne.

Le visage de mes parents s’étire alors.  Celui du marchand de monuments s’éclaire d’un étrange sourire de complicité avec la loi humaine de la vie et de la mort.

Le commerçant dresse ses comptes.  La mort, c’est de l’argent, de la vie.  On connaît ses expressions.

─ Tant de décès ce mois-icitte, pas beaucoup de défunts, un mois de misère, un mois pauvre en morts, ça ne meurt plus…

Vive le mois des morts.

Les murs de papier de la maison renvoient ses bilans.  Sa famille applaudit, maugrée, grogne, tout dépendant de la volonté divine.

Nous, on se tait.  Je trouve ça bizarre.  Je suis jeune et je ne comprends pas tout.

Mais, lorsque le mois souffre « d’un manque de morts », selon son expression, le marchand se venge sur son entourage.  Il bougonne, grogne, marmonne.  Sa famille, les locataires, les voisins, personne n’est épargné.

Il grogne comme en ce moment.  Le vieux bolide menace de s’évanouir, se lamente dans la côte qui n’en finit plus pour accéder à Saint-François-de-Sales.

─ On va en débarquer plusieurs icitte ; le camion va être moins chargé après, m’explique Claude.

Nous voici au cimetière.  Une femme fonce sur le camion dont les freins obéissent avec peine, avec bruit.

En larmes.  Le corps disloqué.  Allons-nous la percuter ?  Son mari l’empoigne à la dernière seconde.

─ Mon petit, crie-t-elle, mon petit Pierrot !

Notice biographique de Jacques Girard

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecVirginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage, son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.


Gogol, par Alain Gagnon…

25 juin 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Gogol — Il est inutile de donner des conseils.  Aux écrivains moins qu’aux autres.  Seul l’exemple importe, et je viens de relire Les âmes mortes de Gogol.

Gogol

Voulons-nous écrire de bons romans ?  Des récits qui captivent ?  Imaginons notre meilleur ami, assis en face de nous dans l’intimité d’un tête-à-tête, et racontons-lui une histoire.  Avec toute la sincérité, la clarté et la sensibilité dont nous sommes capables, sans effort particulier pour exagérer ou cacher les ficelles ; en oubliant les procédés cinématographiques, qui ont parfois enrichi, mais parfois pourri notre production littéraire.  Racontons tout simplement.  Racontons bien.

Et comme la simplicité est difficile à atteindre et à maintenir !


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