Linguadorata, un texte de Clémence Tombereau…

21 février 2016

Linguadorata

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Ne rien comprendre. Oublier. Enfouir dans d’improbables limbes les notions que l’on pouvait avoir. Pas de mots : seulement des sons. Pas de signification autre que leur chant. Pas de clé pour ouvrir leur sens.
Désapprendre et se laisser bercer, et comprendre, pour une fois, l’engouement des foules. La plus belle langue du monde. Pour une fois ils ont raison – pour une fois seulement.

Ce n’est pas une langue : c’est une symphonie. Les mots ne se comprennent pas : ils dansent. Sur un « o » qui se surprend lui-même, sur deux « t » qui s’aiment et qui claquent.

Désapprendre est un art, malaisé. Redevenir l’enfant qui ne sait pas encore parler et ne comprend dans les paroles qu’un enchantement sonore, une valse buccale.

Alors, les voyelles s’emballent, les voyelles s’accrochent à une exhalation fervente, rebondissent sur les tables, prennent leur temps pour s’enfuir, indépendantes des bouches qui les prononcent, des oreilles qui les cueillent sans les comprendre. Les voyelles vivent seules : elles regardent leur ombre au sol, de drôles de ronds, de curieuses volutes qui s’effacent en douceur, des nuages dodus, petits.

Les consonnes, quant à elles, s’entrechoquent, vibrantes et volontaires, elles combattent les voyelles avec leurs poings (la langue contre les dents, les deux lèvres qui s’écrasent en s’embrassant, mordre les mots), comme si la beauté d’un monde s’engouffrait dans les bouches, alambics d’alchimistes, avant d’en ressortir vivante, survivante : la langue italienne, ou la langueur des mots.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

10 octobre 2015

Fugue sur ciel orange

Sa dernière soirée.  Il a laissé sa maîtresse en lui laissant entrevoir un futur à leur histoire.  Il a vu ses chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecamis la veille, toujours en mimant cette normalité, cette routine qui ne laissait rien deviner de cette irrépressible soif qu’il avait de partir.  Il avait été sympathique comme toujours, un peu plus drôle que d’habitude peut-être, mais cela arrive, la routine parfois se tord en quelques excès inattendus.

Sa femme s’est endormie depuis longtemps, son cerveau tranquillement emmailloté par la douce chimie des somnifères qu’elle prend depuis des années.  Sur leur terrasse qui domine les toits parisiens, il savoure une cigarette en même temps que ce paysage qu’il aime, qu’il a du mal à quitter malgré tout.  Les immeubles, les fenêtres comme des yeux lumineux, témoins de ces vies semblables ou non à la sienne, ces yeux pleins de mystère puisque l’observateur n’arrive jamais à savoir ce qui s’y trame même s’il a l’occasion d’apercevoir une silhouette en train de se faire à manger, en train de parler avec une autre silhouette, d’étendre une machine, de téléphoner, de vivre.  Il espère, pris soudainement d’une empathie envers le monde entier, qu’à travers ces fenêtres les existences sont heureuses.  L’une d’elles s’éteint – il commence à être tard.  Les cheminées recrachent un peu de fumée dans l’air orange, à moins que ce ne soit une brume légère que l’automne offre enfin.  Il aime le ciel orange, car la nuit alors se prend pour un jour apocalyptique ; il y a quelque chose de surnaturel dans ce ciel orange de Paris, comme si la cité l’ensorcelait pour qu’il ne dorme pas.  La fraîcheur de l’air, associée à la frénésie du départ qu’il a dû refouler depuis plusieurs mois, plusieurs jours, le maintient éveillé.  Il fait mentalement défiler tous les éléments dans le ciel orange.  Les valises.  Les billets de train.  Les papiers d’identité jetés dans un coin impossible à trouver.  Sa coiffure.  Ses tenues.  Ses billets.

Notice biographiquechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

8 juillet 2015

Ultimo gelato

 Il s’achète une glace.  La savoure comme si c’était la première de sa vie – la dernière peut-être –, la lape  chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniecomme si la peau de Sarah se tenait dans ce cône.  Sa gorge goûte l’extase de la fraîcheur parfumée, comme une ambroisie, comme si chaque bouchée le transformait en dieu.  Il ne se souvient plus de sa première glace : ici les enfants goûtent au café et aux gelati avant même d’avoir l’âge qui leur permettra de s’en souvenir plus tard.  Sûrement sa mère, en plein été, jupe légère sur ses jambes bronzées, lui avait mis sous le nez une boule colorée et froide dont le parfum lui avait fait cligner les yeux, froncer le nez – mais quel est ce délice ?

Il ne sait plus.  Indifférent, il essuie les regards curieux des gens.  Il plisse les yeux à chaque bouchée, marmonne un petit mmm… de satisfaction en faisant claquer sa langue, tout cela en marchant.  Il a l’air fou, il a l’air d’un enfant.

Il croque la gaufrette, se lèche les commissures.  L’espace d’un instant, il se sent en vie.  N’existe que la saveur dans sa bouche.  Il n’est que bouche.  Sa peau, les coups, sa décision, Sarah : tout cela s’efface derrière le plaisir.  Il sourit béatement, jette la petite serviette en papier qui entourait la glace et retourne au réel.  Son sourire retombe, plombé, comme après un rêve merveilleux qui fait regretter le sommeil – on veut y replonger, mais cela se révèle impossible, alors ne restent que des lambeaux de bonheur, ternis par la confrontation avec la vraie vie.

La gorge encore empreinte de la saveur légère, il continue sa déambulation dans la ville et laisse ses souvenirs s’éparpiller au gré de sa marche, comme s’il désirait être vide de tout, être à peine une enveloppe charnelle qui marche, seulement ça.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.
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Chronique de Milan. par Clémence Tombereau…

20 mai 2015

Rêve de proue

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  Les délicieux embruns caressent mon visage tandis que le sourd frisson de l’engin annonce le départ.  Mon torse bombé précède tout le reste : mon corps, le bateau, les hommes agités.  Je domine la mer.

Je suis fille de Neptune, créature marine sculptée par la main d’homme ; les flots sont mon écrin, les nuages mes frères.  Une écume crémeuse escorte le voyage.

Sous mon immobilité grouille le désir fou de plonger, me détacher, arracher tous les liens – de bois ou de métal, je l’ignore – et tremper un pied rendu enfin agile, et sauter dans les vagues, m’immerger sans défiance dans ce grand corps d’azur qui tout le temps m’effleure.

Et mon buste et mes jambes s’enfonceraient dans l’eau.  Je sentirais le sel crépiter sur ma peau.  Sous ce ciel liquide je jonglerais avec les méduses ; leur organisme pâle éclairerait ce monde qui jamais ne m’accueille et dont je suis la reine.  Les algues vénéneuses dans une plastique étreinte encercleraient mes jambes ou ma queue de poisson, m’entraînant vers les limbes d’une nuit silencieuse.  L’onde me bouleverserait et ce mouvement doux, régulier, lisserait sur mes joues des larmes de bonheur.

Je nagerais.  J’éparpillerais de mon bras leste la multitude argentée des poissons minuscules.  Je ne craindrais plus rien, ni la tempête sombre, ni les monstres marins – je suis leur mère, ou leur fille, je suis comme eux.

Mon corps se draperait dans les tourbillons verts, dans l’eau froide et vivace.  Je serais l’écume, je serais les flots, je retrouverais enfin ce monde sans humains duquel ils m’ont extraite – sous ma peau ébréchée glisserait le lichen.  Le soleil sera mort.

Je serais Aphrodite, Néréide ou sirène et, me perdant vers les profondeurs noires, je laisserais ma bouche embrasser l’océan.  Le bateau serait orphelin et mes lèvres brûlées par le sel soupireraient d’extase.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.
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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

9 mai 2015

L’écriture est-elle misanthropophile ?

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Le Misanthrope, Pieter Brueghel l’Ancien

 L’auteur est un être solitaire, cela est admis comme un cliché tenace. Certains, parmi ces paumés qui ne trouvent de salut que dans l’expression écrite, aiment par-dessus tout être seuls au milieu des autres. Seul, pas isolé. Se tenir seulement là, à la surface du monde, loin de la fameuse tour d’ivoire, à la surface de ces eaux troubles qu’on nomme existence, au milieu du brouhaha, des mouvements, des autres, les voir dériver eux aussi, les voir apprendre à nager, têtards têtus, parce qu’il faut bien, il faut bien éviter la noyade même si, à certains moments, elle nous tente drôlement, la fameuse chute liquide – il règne dans les tréfonds de l’humanité de lumineuses créatures. Les voir, ceux-là qui vivent follement et dont les mouvements frénétiques rident toujours plus la couche bleutée du monde, les voir de loin, ne pas s’y frotter, du moins pendant l’exercice.

Les auteurs ne sont pas forcément des êtres totalement asociaux, associables. Il faut bien, de temps en temps, se colleter aux autres, les aimer, leur parler, singer leur formidable volonté de s’incruster dans un tableau vivant – les admirer, les détester, être fatalement leur semblable et ne pas forcément apprécier cet état de fait.

Mais c’est lorsqu’il écrit, ailleurs que dans sa tête, que l’auteur, assurément, est seul au milieu des autres. Il savoure cet état comme si c’était du miel, du fiel, il ne sait plus. Il savoure seulement. Solitude nécessaire. Solitude survie. Solitude pour mieux aimer après. Ce n’est pas forcément un choix, plutôt une soumission : l’auteur subit sa misanthropie partielle.

 Car, malgré toutes les fadaises que peuvent raconter certains auteurs (« j’adore l’humain, je suis très proche des gens, je les aime »), il faut tout de même une bonne dose d’humanisme qui a mal tourné, comme un lait frais qui pourrit lentement, pour écrire.

L’auteur est un philanthrope refoulé. Il aimait les hommes. Au point d’en arriver à vouloir s’en échapper. Il ne les déteste pas, le mot est mal choisi. Il les tolère. Il aime en eux ce qu’ils pourraient être, ce qu’ils promettent et ne seront certainement jamais. C’est pour cela qu’il couche sur papier, sur clavier, sur tout support blanc qui est avide d’encre, des êtres qui se révèlent, quelque part, au-delà de l’humain. Pas forcément meilleurs, pas forcément parfaits : les antihéros sont tellement adorables. Il veut seulement, par le truchement habile de la fiction (car tout est fiction, même les biographies, même les journaux, les mémoires, toutes ces œuvres qui vendent trop la sincérité et le réel pour en être vraiment) dessiner des lueurs engouffrées dans des chairs.

 Le naturalisme, le réalisme littéraire sont de bonnes blagues. L’auteur a beau décrire au plus près le monde, la société, tel métier, tel n’importe quoi qui touche à l’humain, tout cela ne reste que de l’encre sur un papier, des lettres sur du vide. S’il sait s’y prendre, il donnera l’impression, à la manière de ces tableaux dans lesquels le spectateur croit voir un pur reflet du monde, l’impression seulement de réalité. Et les impressions ne sont que de l’encre sur des pages. Rien d’autre.

La misanthropie de l’auteur n’est donc pas bien méchante, au contraire. Il a mis tout son espoir dans l’homme afin que ce dernier n’en soit que plus détestable.

À parier sur l’homme, on se retrouve nu – pas besoin d’Éden pour en être assuré.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

8 novembre 2014

La parole est aux feuilles mortes

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Dans le parc dépeuplé où la nature enfin semble reprendre ses droits, il erre avec plaisir, dans ce tableau d’automne où les tilleuls se reposent, où les arbres, simplement, attendent que passe le temps. Le craquement des feuilles au sol lorsqu’il marche dessus est tel, on dirait qu’il leur plait de se faire écraser. Merci, murmurent-elles, merci de nous aider à rejoindre la terre, écrase-nous encore, sens le doux craquellement sous ta semelle puissante, nous craquons de plaisir, nous voulons retourner à l’essentiel, à l’humus, à ce d’où nous venons, d’où tu viens aussi, où tu retourneras, tu verras, le craquellement des os bouffés par la terre et les vers, ou brûlés par les flammes, tu verras comme c’est bien, comme il est bon de se craqueler, se laisser aller paisiblement vers l’essence du monde qui n’a que faire de nous. Nous avons bien vécu. Nous avons bien bu la sève délicate après son long voyage dans les troncs puissants, les insectes nous ont aimées, chatouillées, mangées un peu parfois. Des enfants ont joué à l’ombre douce et verte que nous leur octroyions. Nous avons vu des hommes et des femmes s’embrasser, se quitter, rire ou pleurer sans se soucier de nous. Nous ne sommes que feuilles mais nous avons veillé du mieux que l’on pouvait sur ces êtres qui souvent se croient plus vivants que nous. La pluie nous a abreuvées, le soleil a voulu brûler nos fines veines. La nuit nous a chéries de sa fraîcheur enveloppante. Nous avons vu le jour, nous nous sommes démenées pour donner plus de feuilles, ou des fruits, de la vie, sans trop savoir pourquoi, on ne sait jamais pourquoi, ça n’a pas d’importance, ce qui compte, c’est le vent sur nos peaux, ce sont les merles en fleur qui nous frôlent de leurs ailes. Ce qui compte, c’est leur chant, leur vol agile qui nous narguait un peu – on aurait bien aimé, nous aussi, pouvoir voler ainsi plutôt que de chuter, arrachées par le vent ou par le temps venu. La chute est notre lot. Notre vert roussit, notre peau se dessèche, nous devenons marron puis nous devenons mortes. Avec le peu de force qui nous reste alors, nous faisons notre possible pour que la chute soit belle : nous tournoyons gracieusement, prises par le tourbillon crée par le vide nous appelant. Nous tournoyons et parfois les hommes nous regardent. Parfois nous effrayons les moineaux – on n’a pas idée de tomber ainsi, on ressemble alors à un animal, un oiseau feuille, un papillon feuille, un hybride virevoltant. Si quelque tempête ou quelque vent violent ne vient pas accélérer la chose, nous prenons notre temps, nous le faisons en groupe, nous devenons d’aériennes danseuses, des derviches tourneurs enivrés par leur ronde. La chute. C’est peut-être là l’instant où la sensation d’être en vie se fait la plus forte – juste avant la fin. Le sol pour nous n’est pas si dur. Il est comme un lit et, une fois dessus, on attend, déjà mortes, que toute la vie qui reste vienne nous écraser, vienne nous marcher dessus. Et tu viens, et on aime, écrase-nous de tout ton cœur : nous craquons de plaisir dans une belle agonie !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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17 avril 2014

Fontana di Trevi

 Elle regarde la fontaine.  Il la regarde regarder la fontaine, immortalise la scène en une photo rapide, intérieure – il préfère la regarder, la garder, la graver dans sa mémoire : c’est là que les photos s’exposent sans pudeur, déformées quelques fois par le penchant fatal qui enjolive chaque instant du passé.  Il ne voit qu’elle.  Les impossibles touristes, tout autour, sont oubliés, effacés par la fascination qu’elle exerce sur lui.

Profil d’icône, cheveux ondoyants sur l’épaule – improbable cascade concurrençant la fontaine – pose abandonnée : elle observe la fontaine et ses statues, mais si l’on s’approche, vraiment, assez près, on comprendra qu’elle ne regarde rien, que le vide.  Elle pourrait être ailleurs.  Certains endroits sont beaux, mais leur charme compte moins que la certitude d’être là.  On peut alors fermer les yeux et prononcer intérieurement les mots qui dessineront une splendide réalité : je suis devant la fontaine de Trevi.  Je suis au bord de cette eau que des millions d’yeux ont caressée.  Je vois Anita Ekberg y danser, insolente et sensuelle.  Je vois la Dolce Vita, même les yeux fermés.  Je ne vois que cela, même si je regarde le vide.  Je suis ici, maintenant, hors du temps, figée dans la pellicule d’un génie, pour toujours.  Mon esprit et mon corps deviennent des statues éphémères.  Je vais bientôt bouger.  Je vais quitter ce lieu et je laisse sur ce marbre des poussières de moi-même.  Ce sont là ses pensées.  C’est là l’explication à son regard dans le vide.  Elle est tellement là qu’elle donne l’impression d’être absente – et il adore ça.

 La tombe des chimères

Par Evelyne Renoux

Je ne dors que dans les nuages, car les lits sont trop durs pour moi, et si ta peau d’aventure se glisse entre mes doigts comme un poison, il y a peu de chances qu’elle échappe au désir qui défie la raison.

L’azur se courbe sous le sommeil du monde las, tandis que le soleil s’immole sur le bûcher de tes espoirs, pareil à ces divinités païennes dont le sang baigne le pavé des temples.  Les dieux sont morts et les rituels sont des fantômes dessinés sur les murs — parfois indéchiffrables.  Je suis un sacrifice aux contours indécis, baignant dans le halo des croyances défuntes, déjà assassiné par les guerres larvées dans le cœur mort des hommes — insectes opiniâtres rongeant l’âme comme un os, déchiquetant en silence cette chair savoureuse.  Choir, comme toujours, au nom d’une quelconque raison, d’un quelconque principe, choir comme un diable certain qui voulait la lumière, nocturne papillon bouffé par le feu.  La chute ne se fait pas sans une forme de sensualité, tant qu’elle finit sur les nuages dont les formes rappellent un monde qui, peut-être, n’a jamais existé.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments, et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.


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