Linguadorata, un texte de Clémence Tombereau…

21 février 2016

Linguadorata

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Ne rien comprendre. Oublier. Enfouir dans d’improbables limbes les notions que l’on pouvait avoir. Pas de mots : seulement des sons. Pas de signification autre que leur chant. Pas de clé pour ouvrir leur sens.
Désapprendre et se laisser bercer, et comprendre, pour une fois, l’engouement des foules. La plus belle langue du monde. Pour une fois ils ont raison – pour une fois seulement.

Ce n’est pas une langue : c’est une symphonie. Les mots ne se comprennent pas : ils dansent. Sur un « o » qui se surprend lui-même, sur deux « t » qui s’aiment et qui claquent.

Désapprendre est un art, malaisé. Redevenir l’enfant qui ne sait pas encore parler et ne comprend dans les paroles qu’un enchantement sonore, une valse buccale.

Alors, les voyelles s’emballent, les voyelles s’accrochent à une exhalation fervente, rebondissent sur les tables, prennent leur temps pour s’enfuir, indépendantes des bouches qui les prononcent, des oreilles qui les cueillent sans les comprendre. Les voyelles vivent seules : elles regardent leur ombre au sol, de drôles de ronds, de curieuses volutes qui s’effacent en douceur, des nuages dodus, petits.

Les consonnes, quant à elles, s’entrechoquent, vibrantes et volontaires, elles combattent les voyelles avec leurs poings (la langue contre les dents, les deux lèvres qui s’écrasent en s’embrassant, mordre les mots), comme si la beauté d’un monde s’engouffrait dans les bouches, alambics d’alchimistes, avant d’en ressortir vivante, survivante : la langue italienne, ou la langueur des mots.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

10 octobre 2015

Fugue sur ciel orange

Sa dernière soirée.  Il a laissé sa maîtresse en lui laissant entrevoir un futur à leur histoire.  Il a vu ses chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecamis la veille, toujours en mimant cette normalité, cette routine qui ne laissait rien deviner de cette irrépressible soif qu’il avait de partir.  Il avait été sympathique comme toujours, un peu plus drôle que d’habitude peut-être, mais cela arrive, la routine parfois se tord en quelques excès inattendus.

Sa femme s’est endormie depuis longtemps, son cerveau tranquillement emmailloté par la douce chimie des somnifères qu’elle prend depuis des années.  Sur leur terrasse qui domine les toits parisiens, il savoure une cigarette en même temps que ce paysage qu’il aime, qu’il a du mal à quitter malgré tout.  Les immeubles, les fenêtres comme des yeux lumineux, témoins de ces vies semblables ou non à la sienne, ces yeux pleins de mystère puisque l’observateur n’arrive jamais à savoir ce qui s’y trame même s’il a l’occasion d’apercevoir une silhouette en train de se faire à manger, en train de parler avec une autre silhouette, d’étendre une machine, de téléphoner, de vivre.  Il espère, pris soudainement d’une empathie envers le monde entier, qu’à travers ces fenêtres les existences sont heureuses.  L’une d’elles s’éteint – il commence à être tard.  Les cheminées recrachent un peu de fumée dans l’air orange, à moins que ce ne soit une brume légère que l’automne offre enfin.  Il aime le ciel orange, car la nuit alors se prend pour un jour apocalyptique ; il y a quelque chose de surnaturel dans ce ciel orange de Paris, comme si la cité l’ensorcelait pour qu’il ne dorme pas.  La fraîcheur de l’air, associée à la frénésie du départ qu’il a dû refouler depuis plusieurs mois, plusieurs jours, le maintient éveillé.  Il fait mentalement défiler tous les éléments dans le ciel orange.  Les valises.  Les billets de train.  Les papiers d’identité jetés dans un coin impossible à trouver.  Sa coiffure.  Ses tenues.  Ses billets.

Notice biographiquechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

8 juillet 2015

Ultimo gelato

 Il s’achète une glace.  La savoure comme si c’était la première de sa vie – la dernière peut-être –, la lape  chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniecomme si la peau de Sarah se tenait dans ce cône.  Sa gorge goûte l’extase de la fraîcheur parfumée, comme une ambroisie, comme si chaque bouchée le transformait en dieu.  Il ne se souvient plus de sa première glace : ici les enfants goûtent au café et aux gelati avant même d’avoir l’âge qui leur permettra de s’en souvenir plus tard.  Sûrement sa mère, en plein été, jupe légère sur ses jambes bronzées, lui avait mis sous le nez une boule colorée et froide dont le parfum lui avait fait cligner les yeux, froncer le nez – mais quel est ce délice ?

Il ne sait plus.  Indifférent, il essuie les regards curieux des gens.  Il plisse les yeux à chaque bouchée, marmonne un petit mmm… de satisfaction en faisant claquer sa langue, tout cela en marchant.  Il a l’air fou, il a l’air d’un enfant.

Il croque la gaufrette, se lèche les commissures.  L’espace d’un instant, il se sent en vie.  N’existe que la saveur dans sa bouche.  Il n’est que bouche.  Sa peau, les coups, sa décision, Sarah : tout cela s’efface derrière le plaisir.  Il sourit béatement, jette la petite serviette en papier qui entourait la glace et retourne au réel.  Son sourire retombe, plombé, comme après un rêve merveilleux qui fait regretter le sommeil – on veut y replonger, mais cela se révèle impossible, alors ne restent que des lambeaux de bonheur, ternis par la confrontation avec la vraie vie.

La gorge encore empreinte de la saveur légère, il continue sa déambulation dans la ville et laisse ses souvenirs s’éparpiller au gré de sa marche, comme s’il désirait être vide de tout, être à peine une enveloppe charnelle qui marche, seulement ça.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.
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Chronique de Milan. par Clémence Tombereau…

20 mai 2015

Rêve de proue

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  Les délicieux embruns caressent mon visage tandis que le sourd frisson de l’engin annonce le départ.  Mon torse bombé précède tout le reste : mon corps, le bateau, les hommes agités.  Je domine la mer.

Je suis fille de Neptune, créature marine sculptée par la main d’homme ; les flots sont mon écrin, les nuages mes frères.  Une écume crémeuse escorte le voyage.

Sous mon immobilité grouille le désir fou de plonger, me détacher, arracher tous les liens – de bois ou de métal, je l’ignore – et tremper un pied rendu enfin agile, et sauter dans les vagues, m’immerger sans défiance dans ce grand corps d’azur qui tout le temps m’effleure.

Et mon buste et mes jambes s’enfonceraient dans l’eau.  Je sentirais le sel crépiter sur ma peau.  Sous ce ciel liquide je jonglerais avec les méduses ; leur organisme pâle éclairerait ce monde qui jamais ne m’accueille et dont je suis la reine.  Les algues vénéneuses dans une plastique étreinte encercleraient mes jambes ou ma queue de poisson, m’entraînant vers les limbes d’une nuit silencieuse.  L’onde me bouleverserait et ce mouvement doux, régulier, lisserait sur mes joues des larmes de bonheur.

Je nagerais.  J’éparpillerais de mon bras leste la multitude argentée des poissons minuscules.  Je ne craindrais plus rien, ni la tempête sombre, ni les monstres marins – je suis leur mère, ou leur fille, je suis comme eux.

Mon corps se draperait dans les tourbillons verts, dans l’eau froide et vivace.  Je serais l’écume, je serais les flots, je retrouverais enfin ce monde sans humains duquel ils m’ont extraite – sous ma peau ébréchée glisserait le lichen.  Le soleil sera mort.

Je serais Aphrodite, Néréide ou sirène et, me perdant vers les profondeurs noires, je laisserais ma bouche embrasser l’océan.  Le bateau serait orphelin et mes lèvres brûlées par le sel soupireraient d’extase.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.
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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

9 mai 2015

L’écriture est-elle misanthropophile ?

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Le Misanthrope, Pieter Brueghel l’Ancien

 L’auteur est un être solitaire, cela est admis comme un cliché tenace. Certains, parmi ces paumés qui ne trouvent de salut que dans l’expression écrite, aiment par-dessus tout être seuls au milieu des autres. Seul, pas isolé. Se tenir seulement là, à la surface du monde, loin de la fameuse tour d’ivoire, à la surface de ces eaux troubles qu’on nomme existence, au milieu du brouhaha, des mouvements, des autres, les voir dériver eux aussi, les voir apprendre à nager, têtards têtus, parce qu’il faut bien, il faut bien éviter la noyade même si, à certains moments, elle nous tente drôlement, la fameuse chute liquide – il règne dans les tréfonds de l’humanité de lumineuses créatures. Les voir, ceux-là qui vivent follement et dont les mouvements frénétiques rident toujours plus la couche bleutée du monde, les voir de loin, ne pas s’y frotter, du moins pendant l’exercice.

Les auteurs ne sont pas forcément des êtres totalement asociaux, associables. Il faut bien, de temps en temps, se colleter aux autres, les aimer, leur parler, singer leur formidable volonté de s’incruster dans un tableau vivant – les admirer, les détester, être fatalement leur semblable et ne pas forcément apprécier cet état de fait.

Mais c’est lorsqu’il écrit, ailleurs que dans sa tête, que l’auteur, assurément, est seul au milieu des autres. Il savoure cet état comme si c’était du miel, du fiel, il ne sait plus. Il savoure seulement. Solitude nécessaire. Solitude survie. Solitude pour mieux aimer après. Ce n’est pas forcément un choix, plutôt une soumission : l’auteur subit sa misanthropie partielle.

 Car, malgré toutes les fadaises que peuvent raconter certains auteurs (« j’adore l’humain, je suis très proche des gens, je les aime »), il faut tout de même une bonne dose d’humanisme qui a mal tourné, comme un lait frais qui pourrit lentement, pour écrire.

L’auteur est un philanthrope refoulé. Il aimait les hommes. Au point d’en arriver à vouloir s’en échapper. Il ne les déteste pas, le mot est mal choisi. Il les tolère. Il aime en eux ce qu’ils pourraient être, ce qu’ils promettent et ne seront certainement jamais. C’est pour cela qu’il couche sur papier, sur clavier, sur tout support blanc qui est avide d’encre, des êtres qui se révèlent, quelque part, au-delà de l’humain. Pas forcément meilleurs, pas forcément parfaits : les antihéros sont tellement adorables. Il veut seulement, par le truchement habile de la fiction (car tout est fiction, même les biographies, même les journaux, les mémoires, toutes ces œuvres qui vendent trop la sincérité et le réel pour en être vraiment) dessiner des lueurs engouffrées dans des chairs.

 Le naturalisme, le réalisme littéraire sont de bonnes blagues. L’auteur a beau décrire au plus près le monde, la société, tel métier, tel n’importe quoi qui touche à l’humain, tout cela ne reste que de l’encre sur un papier, des lettres sur du vide. S’il sait s’y prendre, il donnera l’impression, à la manière de ces tableaux dans lesquels le spectateur croit voir un pur reflet du monde, l’impression seulement de réalité. Et les impressions ne sont que de l’encre sur des pages. Rien d’autre.

La misanthropie de l’auteur n’est donc pas bien méchante, au contraire. Il a mis tout son espoir dans l’homme afin que ce dernier n’en soit que plus détestable.

À parier sur l’homme, on se retrouve nu – pas besoin d’Éden pour en être assuré.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

8 novembre 2014

La parole est aux feuilles mortes

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Dans le parc dépeuplé où la nature enfin semble reprendre ses droits, il erre avec plaisir, dans ce tableau d’automne où les tilleuls se reposent, où les arbres, simplement, attendent que passe le temps. Le craquement des feuilles au sol lorsqu’il marche dessus est tel, on dirait qu’il leur plait de se faire écraser. Merci, murmurent-elles, merci de nous aider à rejoindre la terre, écrase-nous encore, sens le doux craquellement sous ta semelle puissante, nous craquons de plaisir, nous voulons retourner à l’essentiel, à l’humus, à ce d’où nous venons, d’où tu viens aussi, où tu retourneras, tu verras, le craquellement des os bouffés par la terre et les vers, ou brûlés par les flammes, tu verras comme c’est bien, comme il est bon de se craqueler, se laisser aller paisiblement vers l’essence du monde qui n’a que faire de nous. Nous avons bien vécu. Nous avons bien bu la sève délicate après son long voyage dans les troncs puissants, les insectes nous ont aimées, chatouillées, mangées un peu parfois. Des enfants ont joué à l’ombre douce et verte que nous leur octroyions. Nous avons vu des hommes et des femmes s’embrasser, se quitter, rire ou pleurer sans se soucier de nous. Nous ne sommes que feuilles mais nous avons veillé du mieux que l’on pouvait sur ces êtres qui souvent se croient plus vivants que nous. La pluie nous a abreuvées, le soleil a voulu brûler nos fines veines. La nuit nous a chéries de sa fraîcheur enveloppante. Nous avons vu le jour, nous nous sommes démenées pour donner plus de feuilles, ou des fruits, de la vie, sans trop savoir pourquoi, on ne sait jamais pourquoi, ça n’a pas d’importance, ce qui compte, c’est le vent sur nos peaux, ce sont les merles en fleur qui nous frôlent de leurs ailes. Ce qui compte, c’est leur chant, leur vol agile qui nous narguait un peu – on aurait bien aimé, nous aussi, pouvoir voler ainsi plutôt que de chuter, arrachées par le vent ou par le temps venu. La chute est notre lot. Notre vert roussit, notre peau se dessèche, nous devenons marron puis nous devenons mortes. Avec le peu de force qui nous reste alors, nous faisons notre possible pour que la chute soit belle : nous tournoyons gracieusement, prises par le tourbillon crée par le vide nous appelant. Nous tournoyons et parfois les hommes nous regardent. Parfois nous effrayons les moineaux – on n’a pas idée de tomber ainsi, on ressemble alors à un animal, un oiseau feuille, un papillon feuille, un hybride virevoltant. Si quelque tempête ou quelque vent violent ne vient pas accélérer la chose, nous prenons notre temps, nous le faisons en groupe, nous devenons d’aériennes danseuses, des derviches tourneurs enivrés par leur ronde. La chute. C’est peut-être là l’instant où la sensation d’être en vie se fait la plus forte – juste avant la fin. Le sol pour nous n’est pas si dur. Il est comme un lit et, une fois dessus, on attend, déjà mortes, que toute la vie qui reste vienne nous écraser, vienne nous marcher dessus. Et tu viens, et on aime, écrase-nous de tout ton cœur : nous craquons de plaisir dans une belle agonie !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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17 avril 2014

Fontana di Trevi

 Elle regarde la fontaine.  Il la regarde regarder la fontaine, immortalise la scène en une photo rapide, intérieure – il préfère la regarder, la garder, la graver dans sa mémoire : c’est là que les photos s’exposent sans pudeur, déformées quelques fois par le penchant fatal qui enjolive chaque instant du passé.  Il ne voit qu’elle.  Les impossibles touristes, tout autour, sont oubliés, effacés par la fascination qu’elle exerce sur lui.

Profil d’icône, cheveux ondoyants sur l’épaule – improbable cascade concurrençant la fontaine – pose abandonnée : elle observe la fontaine et ses statues, mais si l’on s’approche, vraiment, assez près, on comprendra qu’elle ne regarde rien, que le vide.  Elle pourrait être ailleurs.  Certains endroits sont beaux, mais leur charme compte moins que la certitude d’être là.  On peut alors fermer les yeux et prononcer intérieurement les mots qui dessineront une splendide réalité : je suis devant la fontaine de Trevi.  Je suis au bord de cette eau que des millions d’yeux ont caressée.  Je vois Anita Ekberg y danser, insolente et sensuelle.  Je vois la Dolce Vita, même les yeux fermés.  Je ne vois que cela, même si je regarde le vide.  Je suis ici, maintenant, hors du temps, figée dans la pellicule d’un génie, pour toujours.  Mon esprit et mon corps deviennent des statues éphémères.  Je vais bientôt bouger.  Je vais quitter ce lieu et je laisse sur ce marbre des poussières de moi-même.  Ce sont là ses pensées.  C’est là l’explication à son regard dans le vide.  Elle est tellement là qu’elle donne l’impression d’être absente – et il adore ça.

 La tombe des chimères

Par Evelyne Renoux

Je ne dors que dans les nuages, car les lits sont trop durs pour moi, et si ta peau d’aventure se glisse entre mes doigts comme un poison, il y a peu de chances qu’elle échappe au désir qui défie la raison.

L’azur se courbe sous le sommeil du monde las, tandis que le soleil s’immole sur le bûcher de tes espoirs, pareil à ces divinités païennes dont le sang baigne le pavé des temples.  Les dieux sont morts et les rituels sont des fantômes dessinés sur les murs — parfois indéchiffrables.  Je suis un sacrifice aux contours indécis, baignant dans le halo des croyances défuntes, déjà assassiné par les guerres larvées dans le cœur mort des hommes — insectes opiniâtres rongeant l’âme comme un os, déchiquetant en silence cette chair savoureuse.  Choir, comme toujours, au nom d’une quelconque raison, d’un quelconque principe, choir comme un diable certain qui voulait la lumière, nocturne papillon bouffé par le feu.  La chute ne se fait pas sans une forme de sensualité, tant qu’elle finit sur les nuages dont les formes rappellent un monde qui, peut-être, n’a jamais existé.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments, et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.


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12 mars 2014

La vie quitte la ville

Les immeubles.  Des spectres sombres qui hantent les avenues vides, des silhouettes fatiguées bien ancrées dans le sol d’asphalte.  Ils paraissent presque humains, tant ils sont les vestiges d’une époque où la main de l’homme actionnait de dociles machines.  Aujourd’hui les machines s’actionnent les unes les autres, s’unissent dans des étreintes constructrices.  Les sentiments sont déchus.

La main de l’homme est momifiée, pétrifiée.  La main de l’homme n’est qu’un souvenir.  Un souvenir vivace, agile, ailé, qui désormais s’ankylose sous une enveloppe de chair.  Les doigts ne bougent plus.  Ils se souviennent, peut-être, dans leur petite mémoire tactile, qu’un jour ils ont été.  Un jour ils ont bougé, touché, vécu.  Les doigts pleurent.

Les immeubles, de l’extérieur, sont à l’abandon.  De l’extérieur on pourrait croire qu’il n’y vit plus personne.  Ce serait vrai.  Car, derrière les façades épaisses, poussiéreuses, fissurées, épuisées, ce n’est pas vraiment de la vie qui s’agite.  Juste un grésillement.  Presque un silence.  Et des êtres.  Des êtres qui ne sont plus.

On ne sait pas si les immeubles s’écrouleront un jour, sous le poids de leur propre asthénie, lassés de ne plus être chatouillés par l’agitation humaine.  Ils auront leur revanche.  Ils s’écrouleront.  On espère.

Le grésillement.  Le silence.  Toujours.  Insupportable.  Plus personne pour ne plus supporter.  Tout le monde supporte tous ces êtres déjà morts.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

1 mars 2014

Là où les mots ne servent à rien

Zephyra, Matin d' automne

Zephyra, Matin d’ automne

V. était un être hybride, entre l’enfant, la femme, et l’animal.  Du premier elle avait la naïveté et l’innocence innée ; elle empruntait à la seconde la séduction lascive qui semblait provenir d’une inadvertance ; quand le troisième lui offrait son imprévisible sauvagerie – on ne savait jamais si elle allait griffer ou ronronner.  Elle était, évidemment, bien plus que ça : résumer un être à des mots ressemble à une impossibilité, car les vagues de sensations sont trop souvent ineffables.  On pourrait parler de beauté, de sourire, de taches de rousseur, de toutes ces choses qui se donnent du mal pour composer quelqu’un sans jamais complètement y parvenir, car quelqu’un, c’est plus que ça, plus qu’une teinte de peau, plus qu’une paupière bistre et que des cils clairs, plus qu’une voix trop basse qui incite forcément à pencher la tête, quelqu’un c’est autre chose.  Surtout quelqu’un qu’on aime.  Là aussi les mots s’affolent : les émotions, le corps, la poésie, tout se met en branle, se démène pour exprimer un sentiment déguisé en sensation – les mots sont bien gentils, mais manquent parfois de corps.

Toujours est-il qu’il était tombé amoureux (nous n’avons malheureusement pas d’autre terme en bouche) instantanément.  Sorte de flamme au milieu de ses copines fades, V., simplement, brillait et lui, simplement, n’avait plus su quoi dire.  Il était réputé pourtant pour sa faconde, toujours le dernier mot, toujours une vanne plus ou moins amusante, bref, le mec qui rarement se tait se retrouvait alors avec la bouche ouverte et rien qui n’en sortait, si ce n’est une sorte de désir sous une respiration.  Ses yeux étaient comme sa bouche, démesurément ouverts, gouffres qui ne demandaient qu’à se remplir d’elle, d’une réalité aux longs cheveux.

Les caractères, par l’entremise du hasard, s’étaient inversés : elle qui parlait peu faisait de l’esprit, les autres riaient, sauf lui, le béant silencieux.  Il ne l’écoutait pas, enfin, il l’écoutait avec les yeux et, son cerveau, cervelle d’adolescent bouffée par les hormones, flottait dans une niaiserie délicieuse.  Ses oreilles, devant l’impétueuse et gourmande fascination, laissaient poliment les mots à leur porte ; l’essentiel de son être se concentrait dans ses yeux, et un peu dans son bas-ventre qui commençait à le chatouiller bizarrement.  Des copains, des copines, une cour de lycée pareille à toutes les autres, des pigeons qui trainent leur ombre, tout un décor basique planté et, au milieu, le surgissement colossal d’un phénomène fou – une espèce d’amour.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

21 décembre 2013

Sous la chaleur

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L’effroyable feu coulait sur la ville, amollissait l’asphalte autant que les cerveaux.  Les peaux moites, les bouches sèches, les corps presque liquides : tout cela suintait la soif, le besoin d’air, le rêve de froid.  La violence se tenait tapie dans le peu d’ombre disponible, l’irritabilité de chacun prête à fondre sur l’autre pour le moindre prétexte – mais une violence fourbe, molle tout d’abord, puis folle, prompte comme une gifle.  L’ardeur du ciel tape sur les nerfs, chauffe à blanc les âmes les plus sages.  L’air manque.  On se tient prêt à tuer le voisin pour pouvoir respirer – bouche ouverte, happer le vide frénétiquement, à la manière d’un poisson hors de l’eau.

Les jambes ralentissaient ainsi que les voitures, comme si le soleil, imbuvable dieu, serrait dans son poing de feu l’humanité entière.  Les températures avoisinaient les fours.

L’œil hagard, la démence défigurant leurs traits, les hommes et les femmes de la ville brasier paraissaient déjà morts, déjà calcinés, délestés de ce qui fait l’être humain, pires encore que des bêtes.

Comme un mouvement de foule, dont la propagation surprend par sa vélocité, chacun se mit à quatre pattes, mu par un sombre instinct.

Ils marchent ainsi désormais, loups citadins prêts à s’entretuer, guettant le moindre point d’eau sale, la moindre chair plus fraîche.  La chaleur littéralement les écrase, les asservit, et leur langue n’est plus bonne à parler ou à psalmodier quelque vaine prière.
L’air est comme du plomb, l’homme est l’esclave du ciel et, rampant sur les trottoirs, il cherche quelque improbable salut en hurlant à la mort dans un cri rauque et sec.

La nuit, avec un peu de chance…

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8 décembre 2013

Addormentata nella metropolitana (Endormie dans le métro)

Il y avait du sommeil dans ses yeux, quelques corps flottants de rêves inachevés nageant dans son iris. Sur la joue pâle les cils pesants s’effondraient, le temps d’une hésitation, promesses d’une ombre ponctuelle qui rappellerait la nuit. Une moue délicieuse confirmait l’abandon, cependant que les tressaillements du wagon devenaient bercement. Le cou cédait lui aussi à la lourdeur de l’âme et sa tête dodelinait à la manière de l’étoffe que meut un léger souffle. Les autres alentour affichaient le maussade visage du matin métropolitain alors qu’elle s’enfonçait un peu plus dans l’oreiller velouté de sa chevelure sombre. Il était difficile de discerner un âge, au mieux devinait-on un songe reposant, loin de tout, une fabuleuse invitation au somme, submergée par la frénésie citadine.
Elle n’était pas là.

Des ombres sinueuses s’agitaient dans un va-et-vient de ruche ; à chaque arrêt la valse des travailleurs blasés.

Elle, elle dormait.

Je descendis à mon tour, ma journée éclairée par cette madone assoupie.

I tetti milanesi (Les toits de Milan)

Leur terre tellement cuite leur donne l’éclat du vieux feu, lorsque l’astre diurne ricoche sur leurs écailles de carassin vorace et monstrueux.
Des tuiles indolentes qui protègent, à la manière d’une peau, les vies toujours mobiles des grandes cités modernes. Les tuiles, elles, sont vieilles, cuirasses minérales qui semblent plier parfois sous le poids de l’orage. Elles sont aux nuages ce que le khôl est à l’iris : elles en exaltent la lumière et en protègent la splendeur dans un écrin délicieusement vermillonné. Lorsque la lune se gonfle, un sortilège les meut en caméléons : elles deviennent bleutées, pareilles à de l’ardoise recouverte d’argent. Elles sont les nonchalants témoins des amours volatiles, et jamais sous la foudre ne faut leur insouciance. La rumeur de la rue les indiffère drôlement, de même que le temps qui glisse sur leurs rondeurs. Une seule chose leur importe : leur perpétuel duel avec les cieux, quand vient le crépuscule.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

23 novembre 2013

Eaux troubles…

(Photo ©AL)

Tu te perds dans ces eaux sombres et placides, dans ces montagnes qui se veulent nuages, dans cette harmonie de gris qui ondule entre différentes matières, tantôt mate, tantôt moirée, toujours subtile et évanescente et, revenu à toi-même – pendant un temps tu t’étais effacé, fondu dans le paysage —  tu repenses à ta vie, ce qu’elle était, ce qu’elle aurait pu être si tu avais joué le jeu, si tu n’avais pas pris ta voiture ce soir-là, sachant que tu avais trop bu, mais certain aussi que tu ne croiserais personne.  Et le corps – est-ce encore un corps ?  Tu ne crois pas, plutôt une charpie, une masse indistincte qui dans la lueur des phares n’a pas grand-chose d’humain – revient s’incruster dans le paysage, dans ta rétine, cloué aux murs sales de ta mémoire avec l’énergie du désespoir ; il s’accroche, ne s’efface pas comme toi dans le décor, s’obstine à vivre en tant que souvenir, en tant qu’homme il ne pouvait plus, ce corps inconnu, jeune tu penses, qui te suit encore, malgré ta fuite, malgré ta capacité à te mettre des œillères, malgré l’homme nouveau que tu t’obstines à être, ce corps s’incruste dans tes tripes et se bat pour exister.  Ses parents, ses amis ont pleuré ce corps, l’ont-ils reconnu ?  Avait-il ses papiers sur lui ?  Mais que faisait-il en pleine nuit sur cette route vide ?  Avait-il une âme ?  Ne venait-il pas de commettre quelque délit, quelque crime, auquel cas ta conscience retrouverait le sourire, plutôt que de plier sous le poids d’un mort qui refuse de se décomposer.  Tu l’as laissé là, comme un chien qu’on abandonne, un peu coupable, mais un peu soulagé, et personne alentour n’avait pu te voir, et la voiture de luxe n’avait laissé aucune trace, seulement ce triste pantin désarticulé qui revient gigoter dans ta contemplation.

Tu sens des larmes sur tes joues.  Le remords, la culpabilité te rongent peut-être, mais tu ne te sens pas pleurer.  Tu te reconnectes à tes sensations, ton propre corps que tu délaisses un peu lorsque tu penses à l’autre, comme si tu voulais sentir sa souffrance, sentir sa mort, sentir ses chairs douloureuses et le choc violent, tu redeviens toi-même pour enfin comprendre que ce n’est pas toi qui pleures.

L’averse devient grosse, lourde de ces gouttes presque solides qu’elle a accumulées et qui crépitent sur ta peau.  Tu contournes le Palazzo, tu cours, désarmé face au monde, et trouves un abri de fortune sous une arche en pierres jaunes.  La pluie fait diversion.  Tu penses aux chats, à la vieille dame, aux canards qui ne craignent rien, aux êtres que tu as croisés depuis ce matin et qui ignorent heureusement qui tu es – un meurtrier.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

17 août 2013

Les flammes

Du site : Voir le monde en noir et blanc

Du site : Voir le monde en noir et blanc

 Pris dans un délire qui donnait au moindre de ses gestes une signification sacrée, il décida, lui l’impie, le mécréant, d’allumer un cierge, comme ça, pour rien, pour rire ou pour pleurer.  Une flamme pour le vide qu’il sentait grandir en lui, pour ce puits que S* l’aidait à creuser de ses mains amoureuses.  Un cierge pour rien.  Un cierge sans prière, juste pour voir une flamme.  Juste pour se dire qu’une fois dans sa vie au moins il aura éclairé quelque chose.  Comme s’il était la cire, comme s’il était la mèche, comme si, lentement, il prenait feu jusqu’à n’être plus rien.

Il saisit la longue bougie blanche, l’approche d’une flamme sœur – une flamme qui doit correspondre à un vœu, à une peur de quelqu’un d’autre qui est passé là il y a peu, quelqu’un de pieux sûrement, plus que lui, quelqu’un qui attend de cette flamme quelque apaisement – et dans un frisson allume la mèche.  Comme une bombe.  Et si les cierges n’étaient que des petites bombes, pacifiques, sans douleur, qui fondent et n’explosent pas, qui ne servent à rien si ce n’est apaiser les âmes ?  Il contemple la lueur vacillante qu’il vient de poser dans un socle prévu à cet effet.  Il a toujours aimé regarder les bougies.  Chez elle surtout.  Toutes ces flammes qui enrobaient leurs étreintes d’une lumière veloutée, qui diluaient les courbes, invitaient l’impudeur à être de la fête, toutes ces flammes désormais n’existent plus.  C’est l’été, les bougies sont finies, elle n’en a pas racheté, en été pas la peine.  De toute manière elle se laisse aller pour tout.  Rien dans son appartement ne semble vivre.  Les plantes sur sa terrasse meurent un peu plus chaque jour.  Elle ne sort plus, se nourrit à peine, se lave souvent.

Le cierge hypnotisant est consumé au tiers lorsqu’il décide de se mettre en mouvement, bien triste d’abandonner la flamme, la tranquillité du lieu, ce gisant déguisé.  Il se meut néanmoins.  On ne peut rester toujours au même endroit.  La cathédrale va fermer.  Que font les flammes dans les églises la nuit ?  Dansent-elles encore ou une bouche protectrice les éteint une à une avant de les rallumer le lendemain ?

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

3 août 2013

Le Milanais – Il Milanese

Il est élégamment vêtu, comme tous les jours : ce n’est ni pour elle ni pour lui qu’il prend soin de choisir chacune de ses tenues, seul son sang milanais est responsable d’un tel raffinement.  Il voit comme une simple politesse le fait de s’habiller le mieux possible, de ne négliger aucun détail, aucun pli malvenu.  Il faut se présenter au monde sous sa meilleure apparence – cacher le probable gouffre.  Des pantalons de lin couleur sable, une chemise tunisienne blanche et discrètement griffée font ressortir son bronzage impeccable et son sourire étincelant.  Chaussures en toile foncées, montre rutilante.  Les épaules en arrière, le cou bien dégagé et les bras qui ondulent légèrement à chaque pas lui donnent une démarche à la fois féline et nonchalante.  Il a plaqué ses cheveux bouclés en arrière ; ils sont trop longs, mais il lâche un peu du lest de ce côté-là.

Ici les filles ne regardent pas les hommes : elles les dédaignent.  Ce sont elles les reines du jeu et, même si elles éprouvent quelque attirance pour lui, elles ne s’abaissent pas à lui lancer un regard.  Ici l’homme doit lutter pour entrer dans les bonnes grâces d’une belle, d’où cette nécessité de développer un art de la séduction appuyée.

Ses lunettes de soleil ajoutent au mystère qui émane de sa fine et haute silhouette.  Il dégage une assurance mêlée d’indifférence au monde et, pourtant, derrière les verres fumés qui le protègent avec classe de l’ardeur solaire, il observe chaque femme qu’il croise.  Parfois il se retient, il prend sur lui pour ne pas se retourner sur un corps parfaitement galbé dans une robe courte – il sait rester discret.  Il a dans le sang cette fascination pour la femme qui rend si souvent l’Italien caricatural aux yeux des étrangers.

Il aimerait être libre de les charmer toutes, mais, dans son cœur ou son esprit, l’ombre de son amante monte la garde, agressive, exigeante et, même si elle ne marche pas à ses côtés, il craint son courroux comme l’apocalypse.  Alors il se contente de regarder, de fantasmer, bien à l’abri derrière ses lunettes.  Les quelques autres femmes qu’il a dans son lit sont des fantômes, il les traite avec dédain, rapidement – elles n’existent pas, chérie, je te promets que tu te fais des films.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes,73486_10151327606708640_334742118_n Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.
(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

27 avril 2013

La furie

Ta réputation s’étoffa d’un surnom théâtral : la Furie au genou brisé.

Tu engueulais sans fin les filles, faisais des crises de nerfs, méprisais ta collègue et pourtant tes chorégraphies étaient les plus ambitieuses, les plus adorées.  Tu devenais divine et une once de sourire revenait peser sur ta jolie bouche.  Ta haine te rendait vénérable.  On te plaignait.  On te craignait.  Il y avait là encore un peu d’amour de la part des autres.  De fabuleux spectacles.  Des articles élogieux.  La furie de la Scala offre sa plus belle chorégraphie.  Son genou est brisé, son génie exalté.

Des interviews.  Des autographes.  Des fleurs.  Des louanges.  Cet amas d’amour craintif ne suffisait pas.  Rien ne suffisait, pas même cette reconnaissance que tu n’avais pas atteinte du temps où tu dansais encore.  Tout ce que tu voulais, c’était danser de nouveau, et tu jalousais jusqu’à la plus nulle de tes élèves.  Tu enviais ses jambes qui esquissaient des pas pour le moins maladroits.

Encore un peu humaine, tu contenais ta rage, mais la bête n’était pas loin.  Elle sortit un jour sous la forme d’une gifle monumentale que tu donnas à l’une de ces jeunes filles prêtes à tout pour y arriver.  Elle ne parvenait pas, malgré tous ses efforts, à faire un saut gracieux dans une chorégraphie moderne.  Elle sautait, ses pieds pointaient joliment comme la queue d’un poisson, mais tout cela restait trop mécanique : tu voulais plus.  Une fois, deux fois, mille fois peut-être elle s’essaya à voler légèrement – cela restait lourd.  Hypnotisée par ces longues jambes humaines qui, dans ta tête, auraient dû être les tiennes, tu enrageais.  Tu savais que, toi, dans le temps, tu avais pu faire mieux, et l’incompréhension face à son incapacité, la jalousie dévorante, la folie sûrement, te poussèrent à te lever, avec ta canne, en plein milieu du cours, pour aller coller une violente claque sur sa joue déjà rosie par l’effort.  Elle tomba en pleurant.  Tu devenais enfin le monstre qui sommeillait en toi, tapi dans l’amertume.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments, et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

12 avril 2013

Brain Lover

Assise.  Elle était assise – et heureusement pour lui.  Car, s’il l’avait vue se mouvoir, s’étendre à la verticale, il serait tombé de sa chaise, vaincu, abruti.
Assise.  Sa tête avait tendance à pencher sur la gauche, comme une de ces feintes coquetteries que les filles se plaisent à avoir.  Elle fumait.  Elle attendait.  Quelqu’un.  Quelque chose.  Que le temps passe. Que le monde coule. Elle attendait placidement, oubliant même sa cigarette qui, autonome, se faisait fumer par le vent.

Regard désertique.  Immobilité.  Sorte de sourire, figé, de politesse, absent sous le vernis.
Dans la tasse devant elle fumait une boisson – thé, chocolat, ou autre, la tasse était grande.
Il la regardait sans pudeur.  Il se demandait si, finalement, elle allait boire.  Si elle n’était pas là juste pour lui, pour éclairer sa journée qui promettait d’être médiocre, vu qu’il avait rendez-vous à la banque pour discuter de sa situation plus que catastrophique.
Remarquant son absence – qui dessinait autour d’elle une sorte de halo, de lueur diffuse, cela arrive avec les gens « absents » –, il ne se gênait pas pour la dévisager.
Sa beauté était peu commune : elle ne provenait pas d’une harmonie plus ou moins régulière dans la disposition des traits, des yeux, de la bouche.  Une bouche sûrement trop petite.  Des yeux sûrement trop grands.  D’ailleurs, les autres hommes assis en terrasse l’ignoraient gracieusement.  Cette beauté-là venait d’autre part, de profondeurs subtiles nichées au fond de l’âme.  Elle irradiait par le regard – pourtant creux – et le sourire – pourtant faux.  Cette beauté-là, simplement, respirait l’intelligence.  Il en va parfois ainsi : on remarque une face, un regard qui, malgré leur aspect ingrat, diffusent une telle lumière que l’être un peu sensible aux qualités d’un cerveau ne peut qu’en être dévasté.  Il faisait partie de ce genre d’hommes.
Son café, à lui, était bu, oublié.  Il ne buvait, ne se nourrissait que d’une chose : cette fille.  Les yeux mi-clos, la bouche ouverte sans le savoir, on aurait dit qu’il la regardait avec sa bouche.  C’était le cas : la fonction de la vue était clairement brouillée.
Il la mangeait de loin.  Il la mangeait en silence, de tout son cœur.
Un mouvement.  La statue s’agite.  Sort un carnet de son sac, le feuillette, et ce visage en mouvement est encore plus noble.  Une moue de lassitude remplace le sourire.  Le carnet se ferme – même les mains ont l’air intelligentes, il délire totalement – ;  les yeux se plissent, la tasse fume encore.  Debout.  Corps debout.  Lui, six pieds sous terre, écrasé par ce qu’elle dégage.  Il regarde sa montre.  Elle, encore un peu ailleurs, ne le regarde pas.  Elle part.  En la suivant des yeux, la bouche encore imprégnée de cette improbable saveur, encore inconsciemment ouverte, il la voit entrer dans la banque.

La journée, finalement, avait peut-être une chance de devenir autre chose.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments, et Poèmes, Mignardises et Aphorismesaux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

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Rétrospective : Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

14 janvier 2013

Morphée

 Le frottement des cils sur l’oreiller te réveille, cependant que les yeux, autonomes et farceurs, palpitaient sous l’effet de rêves agités. Insecte grésillant, avide de sensations, la paupière recèle un sommeil trop léger qui s’échappe aussitôt par le liseré sombre que dessine la nuit.
Fermer l’œil, le faire taire, retrouver la noirceur de la partie mobile qui recouvre l’iris. Sur cette toile noire, quelques points colorés jouent les bêtes sauvages, crayonnent des sensations qui n’ont ni queue ni tête. L’oreiller se tient tranquille, un peu mou, un peu fourbe, et colle contre ta joue des envies de douceur.

Divagations souterraines puisant au fond de l’âme des souvenirs abscons aux contours indécis. Impression de flottement, d’inertie, d’amnésie. S’engouffrer dans le somme comme on plonge en plein vide. La mécanique du corps, rapide et opiniâtre, vient prendre le relais d’obscures volontés qui, d’un coup, deviennent oubliettes. Tout se fond, se morfond. Tout devient rien du tout. Un néant chaleureux enserre tout ton être de langueurs décousues.
Morphée n’a pas de bras. Morphée est une toile où le réel s’effondre, s’entortille, se nie. Un solide cocon en silence se tisse autour des sens qui lentement te quittent. Flotte, vole, dissuade la nuit de s’évanouir bientôt.

 On appelle ça dormir.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


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