Le prédateur, un texte de Jean-Marc Ouellet…

21 juin 2017

Le prédateuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Troublé, je frappe à la porte. Pas de réponse. Avec précaution, j’ouvre. Il est là, vieux, les cheveux blancs en broussailles, assis par terre, le dos droit, les jambes croisées, en position du lotus. Il médite.
La pièce est modeste. Une bibliothèque couvre un mur. Près d’un fauteuil, sur le sol, des livres. Plusieurs sont ouverts. Une fenêtre éclaire l’espace d’une lumière feutrée. À quelques mètres devant le vieillard, une table, des chandelles allumées, un cadre représentant le Grand Maître. Le silence est parfait.
J’entre. Le vieil homme ne bouge pas. Pas même un cil. Je m’installe à ses côtés, prends la position, ferme les yeux.
Je peine à évacuer mes tensions intérieures, à trouver la paix.
― Une autre tuerie, Maître. Cent soixante morts. Des hommes, des femmes, des enfants.
―…
J’ouvre les yeux, regarde le vieillard. Il n’a pas réagi, mais il a entendu, je le sais.
― Pourquoi cette violence, Maître ? Pourquoi cette cruauté ? Il ferait si bon vivre ici-bas si l’on se tolérait, si l’on s’entraidait, si l’on s’aimait. Comment l’Absolu a-t-Il pu nous créer aussi hargneux envers nous-mêmes ?… Pourquoi, Maître ?
Je m’en veux, j’ai faibli. Tant d’impatience dans ma voix. Je suis indigne de l’enseignement reçu. Mon maître ouvre enfin les yeux, tourne la tête vers moi, plante un regard de compassion sur moi. Je ne peux soutenir ce regard. De honte, je baisse les yeux. Il se tourne vers le Grand Maître.
― Trois cents millions, prononce mon maître.
Je lève les yeux vers lui. Son corps n’a pas bougé, ses yeux fixent l’icône du Grand Maître. Il est calme, respire doucement, son esprit flotte quelque part.
― Trois cents millions ?
―…
― Je ne comprends pas, Maître.
―…
Je l’observe. J’attends.
« En effet… trois cents millions de vies. »
― Pardon, Maître. Je ne comprends vraiment pas.
Ma voix trahit mon désarroi.
― Oui. Trois cents millions de vies perdues. Et ça, que pour les dix guerres les plus meurtrières.*
― Que voulez-vous dire, Maître ?
― Trois cents millions de morts, disparus dans ces guerres, ce qui ne compte pas les autres conflits ayant affligé l’humanité, pas plus que les meurtres de toutes les secondes. Tu sais, des milliards d’enfants n’ont pu naître.
―…
Son regard reste dans le vide.
« Jean-Marc, tous les êtres vivants ont des prédateurs, continue-t-il enfin de sa voix douce. L’araignée tue la fourmi, la musaraigne tue l’araignée, le renard tue la musaraigne, le loup tue le renard. Les êtres vivants tuent pour survivre et pour contrôler les populations. C’est l’équilibre du monde vivant. Sans prédateurs, une espèce pullule aux dépens des autres. »
Mon maître s’arrête un instant, puis se tourne vers moi.
« Jean-Marc, quel est l’unique prédateur de l’Homme ? »
Il me regarde. Son regard est intense. Je ne sais trop quoi répondre. Je cherche, cherche, je ne trouve aucun prédateur. Une idée me vient enfin.
― Les virus et les bactéries ?
Il sourit.
― Bien pensé. Tu as raison. Encore aujourd’hui, malgré la science, ces minuscules organismes tuent beaucoup d’humains. Mais le seul vrai prédateur de l’Homme est l’Homme lui-même. Pas pour se nourrir, mais bien pour la survie de l’humanité et de la planète.
Je suis choqué. Quelle troublante déclaration ! Mon maître voit sans doute mon agitation, car il précise sa pensée :
« Sans les guerres, sans les meurtres, sans les virus et les bactéries, au fil des générations, il y aurait peut-être plus d’une centaine de milliards d’humains sur terre. Tu imagines l’état de la planète ! »
― Mais, Maître… si l’Absolu nous a créés pour nous entretuer, alors… le meurtre et la guerre sont justifiés, souhaitables, même ?
― PAS DU TOUT ! s’exclame-t-il d’un ton presque amusé. Pas du tout, Jean-Marc ! La guerre fait partie de la nature de l’Homme. Mais pose-toi plutôt cette question : quelle est sa vraie nature ?
― Euh… L’Homme est un animal… avec une raison, ou une âme, selon ce que l’on croit.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec― Tu as raison, appuie mon maître. Pour maintenir l’équilibre de sa Création, l’Absolu a créé l’animal appelé Homme avec des besoins physiques et l’instinct de la bête. Mais il l’a aussi pourvu de la raison, d’une âme, d’un peu de Lui, de cette capacité de Le toucher dans son for intérieur, de dissocier ce qui est bon pour lui de ce qui lui est mauvais. Il a permis à l’Homme de justifier ses actes, de choisir entre haïr et aimer, de réaliser que l’amour le rapproche d’une satisfaction profonde et intense, de sa vraie nature, de la transcendance.
Mon maître s’arrête un instant et se détourne de moi. Toujours immobile, il regarde devant lui.
« Ainsi, l’homme qui tue un homme est la bête, alors que l’homme qui aime vit l’Absolu. »
Il referme les yeux.

* http://www.ultimes.fr/homme/les-10-guerres-les-plus-meurtrieres-de-lhistoire-123/

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Bris de réputation et fragments de Julie Turconi, par Alain Gagnon…

1 juin 2017

Actuelles et inactuelles

Bris de réputation planétaire… — Chaque nation se présente à ses voisins principalement par ses nouvelles télévisées où s’entassent les faits divers spectaculaires (du moins dans leur traitement) et majoritairement négatifs : vols, viols, assassinats, incendies, répressions et bavures policières, scandales politiques, collusions, émeutes, corruptions… Sans parler des catastrophes naturelles : tornades, feux de forêt, raz de marée, ouragans, tremblements de terre, tsunamis… Le sédentaire qui n’a jamais franchi les frontières de son pays se forme ainsi une bien bizarre et bien fausse image des États qui avoisinent le sien ou partagent la planète avec lui.

Peurs et dérision — Nous sommes des singes apeurés, perdus dans le monde des phénomènes. Privés de sens, nous nous réfugions dans l’ironie amère et la dérision, et transformons ainsi la beauté du monde en grisaille.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFragments — J’aime les fragments, les souvenirs, les correspondances et les journaux spontanés des écrivains ; ils s’y montrent plus à nu que dans une fiction, où ils se camouflent entre personnages et péripéties.
Je suis à lire Les petits riens de Julie Turconi. Une série de tableaux bien brossés de sa vie quotidienne montréalaise. Météo, saisons, promenades dans les parcs, faunes et flores urbaines… tout y passe dans un style qui coule comme une eau libre. Contenu paisiblement amené, mais lourd de non-dit. Une force tranquille, mais efficace.
Je vous le recommande si vous aimez les conversations murmurées, les confidences où l’essentiel se révèle avec discrétion.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les mots inutiles, un texte de Hélène Bard…

22 mai 2017

Les mots inutiles —

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Tirée du site L’écrivante

Ils ont toujours été choisis avec soin. Ils ont fini par être placés de façon syntaxiquement correcte, respectant un ordre grevissien et virgulien. Pesés. Circonscrits. Leur poids, leur influence, leur force ont été évalués et étudiés. Les doigts derrière le clavier les ont tapés avec lenteur, laissant à l’esprit qui les agence la possibilité de formuler autrement, de dire autre chose.

Ces mots, ils sont pourtant inutiles. Qu’ils soient prononcés dans le silence de ma tête, dans le brouhaha de ma vie familiale, qu’ils soient jetés au visage de ceux qui m’accablent, ils restent inutiles. Ils s’envolent, ils frappent, ils atteignent leur cible, mais ils n’ont jamais l’effet souhaité.

Tous les cahiers dans lesquels j’ai écrit ont porté ce titre : Les mots inutiles. Ce sont d’inutiles discours. C’est à peine s’ils arrivent à panser les plaies qu’ils ouvrent.

Si j’écris, c’est pour toucher ce lecteur idéal qui m’habite, un être qui se trouve de l’autre côté du moi qui écrit. Celui-là comprend. Celui-là sait. Il n’a pas de nom. Il n’a pas de genre ni de forme. C’est l’ami imaginaire de l’enfance qui m’a suivie. Un personnage d’histoire jamais racontée. Ce blogue, je le destine à ce lui désiré, à ce lui qui comprend. À ce lui qui trouvera quelque chose de salutaire à ces mots. Je me propose de traduire un chaos d’idées inclassables, de structurer ce qui fuit, d’organiser l’introuvable. Écrire, c’est limiter par les mots la beauté et la laideur du monde. Et c’est souvent l’amplifier en faisant des choix judicieux.

Je suis là, derrière QWERTY, depuis déjà trop d’années, à mouler mon corps à cette ergonomie nécessaire au mariage de mon âme au logiciel. Et j’attends. J’attends quelque chose qui ne vient pas. Qui n’est pas venu. Tous ces mots, je les ai considérés. Je les ai entrechoqués dans ma tête avant de les perdre en compléments ajoutés et en verbes accordés. Sans résultats. C’est comme dormir. Ça ne suffit jamais. Il faut sans cesse recommencer. S’endormir, ne pas dormir, se réveiller, se lever, déjà. C’est incessamment insuffisant. Insatisfaisant. C’est un cycle sans fin de vaines tentatives, qui conduisent inévitablement au deuil de soi et à la mort.

Voilà les mots inutiles. Des signifiants imprécis, reçus différemment par chacun. L’un dans la noirceur de sa maison endormie. L’autre dans le tumulte d’une ville qui m’est inconnue. Mais ce sont les mots qui importent, malgré leur inconstance. Parce qu’ils sont éternels. Alors que moi, je n’existe plus. Pas plus que ce lui dont je rêve. Cette idole qui embrasse ma connaissance, mes émotions, mon corps, pour me faire jouir mieux que mes propres doigts.

Et je continue d’attendre ce qui ne viendra jamais. C’est toute ma vie qui aura été inutile. Une vie de mots et de dictionnaires. Une vie de solitaire au corps démembré, dont les jambes en fuite ont atteint l’orée du bois, dont le bassin se cambre sur un lit pour que ce lui remplisse le vide, et dont les doigts s’activent sur le clavier. Toute une vie à attendre, à laisser des traces, à chercher ce lui qui me lira.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revue Pattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
Vous pouvez la suivre sur son site personnel.

(Tiré du Huffington Post.)

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Escobar et Djemila Benhabid, par Alain Gagnon

21 mai 2017

Actuelles et inactuelles

 

Notes de lecture — Le testament de Pablo Escobar. Le journaliste Jean-François Fogel a rédigé une instructive biographie du baron de la drogue sur laquelle je reviendrai. J’y ai noté, entre autres, cette saillie colombienne que je vous donne :
Les Libéraux boivent en public et prient en privé, tandis que les conservateurs prient en public et boivent en privé.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecEt cet autre ouvrage : Comme je parle, une autobiographie d’Aldo Sterone, un jeune Algérien qui a fui la montée de l’islamisme radical dans son pays et qui est effaré de la situation qu’il découvre en Europe, plus précisément en France. Je lui laisse la parole :

L’islamophilie des Occidentaux frise l’addiction. Dans leurs propres pays, ils ont installé suffisamment de populations musulmanes pour créer des enclaves qui vivent en parallèle. Que sortiront-ils dans vingt ans encore ? Peut-être des califats autonomes à la tête de ces zones.
[…]
Quand je vois en France une chanteuse de rap porter le voile et venir en parler dans une chaine nationale, je ne peux m’empêcher de penser que cette société suit un chemin que nous avons déjà parcouru. L’actualité française me rappelle trop une catastrophe que j’ai vue venir au ralenti mais je ne pouvais rien faire pour l’éviter. L’Algérie a peut-être servi de laboratoire à un scénario capable de mettre n’importe lequel pays à feu et à sang.

Peut-être devrions-nous écouter plus attentivement ceux etalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec celles qui, comme Mesdames Fatima Houda-Pépin et Djemila Benhabid, nous mettent en garde contre l’extrémisme islamiste. Toutefois, il faut nous méfier des amalgames hâtifs : les fidèles de l’islam ne sont pas tous des talibans ou des tenants de l’EI, de même que les Allemands n’étaient pas tous nazis ni les Russes tous staliniens.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Marie Brazeau, télégrammes et Serge Bouchard, par Alain Gagnon

18 mai 2017

Actuelles et inactuellesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Marie Brazeau, cabaretière. — Un extrait qui devrait fasciner les passionnés d’histoire, surtout ceux qui privilégient celle de la Nouvelle-France. Serge Bouchard nous captive avec la vie mouvementée, peu commune de Marie Brazeau, tenancière de cabaret dans le Montréal des 17e et 18e siècles.

Voici ce qu’il en dit en p. 4 couverture :

« Licencieuse et déshonnête, disait-on. Une cabaretière, une femme de pendu, imaginez ! regardez les registres d’audience de la ville de Montréal ! voyez combien de fois elle a paru, comparu, voyez vous-mêmes ! Ah ! la belle, la très forte Marie Brazeau. Quel bagout, quelle allure ! voici une battante qui ne s’avoua jamais battue. Laissez dire. Elle traversera bien l’Histoire. » (Serge Bouchard, Marie Brazeau, la tournée de la patronne, in Elles ont fait l’Amérique, LUX.)
Le style vif de Bouchard nous la rend très présente et nous fait voir les mœurs du temps.

À lire !

PS : On trouve cet opuscule en fichier électronique, à très bon prix, sur Amazon.

Les télégrammes. — Le téléphone tinte dans la nuit. La maisonnée se lève. On s’assemble autour de l’appareil. La tension est forte. Mon grand-père décroche et fait « O… Un télégramme. » Pendant que l’employé du Canadien National lit le texte haché, tronqué de stops, son visage se rembrunit. « C’est Amélie… », chuchote-t-il en raccrochant. « Elle est passée ! » gémit ma grand-mère.

Tous vont s’asseoir au salon. Les visages sont tristes. Des larmes coulent.

Les plus jeunes se demanderont de quoi je parle. Je parle d’un mode de communication oublié, dépassé : le télégramme. Il s’agissait de messages que l’on émettait et recevait par l’entremise du code Morse. On l’utilisait habituellement pour de mauvaises nouvelles. D’où l’angoisse qu’il provoquait, surtout de nuit. Les bonnes nouvelles (naissances, épousailles…), ça pouvait attendre. On s’écrivait. Quant au téléphone, ce n’est pas tout le monde qui y était branché.

Encore aujourd’hui, je ne peux entendre ou lire ce mot « télégramme » sans ressentir un pincement au plexus solaire.

Liberté de mouvement. — Souvent dans une journée, nous n’allons pas beaucoup plus loin qu’un prisonnier le ferait dans son établissement carcéral ; nous nous déplaçons peut-être moins que lui. Où est la différence entre lui et nous ?
Nous n’en sommes pas toujours conscients. Pourtant, elle est énorme. Si nous avons envie de changer de lieu, dans les mesures du raisonnable, nous pouvons le faire. Nous ressentirions profondément l’importance de cette liberté si nous étions privés. Un peu comme la faim. Repus, nous n’y songeons pas, ou peu.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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P-dg en bazou et Nerval, par Alain Gagnon…

16 mai 2017

Actuelles et inactuelles

 

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Comédie organisationnelle — Un P-dg vient travailler en bazou, pour faire peuple. L’intention est peut-être bonne, mais tout le monde sait que derrière son chez-soi… Et ces grands-messes d’entreprise, où on se répète : chez nous, les ressources humaines sont la priorité, chaque employé est essentiel, irremplaçable. Ben non ! Attendez jusqu’à la prochaine récession. De plus, tout le monde le sait : si un tel part, l’organisation pourrait se retrouver en difficulté, alors que le départ d’un autre passera inaperçu, quand il ne soulage pas.
On tente de camoufler les rapports d’autorité, les rapports hiérarchiques, qui pourtant sont tout le contraire des rapports de servitude.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecUtilité de la littérature — Entre autres, la littérature aide à comprendre que tu vis parce ce que d’autres l’ont vécu – fussent-ils des personnages de fiction.
C’est déjà beaucoup.
Ce cri de désespoir de Gérard de Nerval dans Les chimères, qui nous renvoie à nos propres doutes métaphysiques et aux angoisses qu’ils soulèvent parfois :

En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’une orbite,
Vaste, noire et sans fond,
d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;

Ce même Nerval qui, solitaire dans son logis, rue de la Vieille-Lanterne, écrivait dans une lettre à sa tante Labrunie, dans les heures qui précédèrent son suicide – le 26 janvier 1856 :

Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche.

Toujours sur la littérature (celle moins utile, peut-être…), cette foucade d’Alexandre Labzine dans René Guénon, Vie et œuvres :

Trop d’écrivains pris de spasmes névrotiques crurent réinventer un langage inspiré parce qu’ils étaient incapables de savoir encore ce que penser veut dire.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Robinson Crusoé : Abécédaire, par Alain Gagnon…

10 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

RobinsonRobinson Crusoé : publié en 1711, et encore si actuel.  Robinson a survécu à la tempête et à tous ses compagnons.  Il regarde l’épave de son navire et ilchat qui louche maykan alain gagnon francophonie se fait la réflexion suivante : « Pas le temps de rester les bras croisés ».  Il lui fallait se mettre au travail.  Obsession de survivre, malgré l’espoir très incertain d’apercevoir un jour une voile à l’horizon.

Autre fait digne d’intérêt : il est le troisième des fils et il porte comme prénom le nom de famille de sa mère, Robinson.  Il est donc, par génétique et par dossier d’état civil, plus de sa mère qu’on le serait habituellement ?  Mariage, à l’intérieur du même être et dans cette vie, de l’anima et de l’animus jungiens ?  Du féminin et du masculin ?  Du yin et du yang ?  Defoe a-t-il opté consciemment pour ces noms juxtaposés qui nous ramènent aux noces alchimiques du Soleil et de la Lune ?  En plus de ses nombreux et admirables romans, Defoe rédigeait des pamphlets politiques qui lui valurent des inimitiés féroces – son poste de secrétaire de Guillaume III ne l’en protégeait pas.  Il était aussi armateur et tuileur.  Aurait-il appartenu à quelque confrérie initiatique ?  De là l’explication du nom androgyne de son héros ?  Ou était-ce la coutume en Angleterre, à l’époque, d’utiliser le nom de famille de la mère comme prénom d’un des fils ?  Mais pourquoi, alors, ne pas l’avoir fait pour l’un des deux premiers ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Toute sa littérature, toute son industrieuse activité et l’intimité du prince n’empêcheront pas Defoe de mourir dans la dèche.  Après nous avoir laissé, toutefois, un personnage que même les plus incultes reconnaissent.

Si on lit attentivement   – ce qui n’est pas facile dans un roman si bien structuré, qui emporte –   on note que Robinson est particulièrement bien adapté à la vie en société.  Il n’y a que la Nature, sous sa forme aqueuse, qui lui cause des soucis, et encore.  À Hull, après sa fuite de York et du toit paternel, il rencontre un capitaine qui se prend d’amitié pour lui et l’initie au négoce.  Puis, ce sera un corsaire turc, dont il est à la fois l’esclave et l’ami.  Puis, le Brésil, où, malgré l’exiguïté de sa plantation, il réussit et conquiert l’amitié et la confiance des autres planteurs.  On lui confiera l’achat de Nègres en contrebande – c’est d’ailleurs au cours de cette mission qu’une tempête l’échouera sur son île, quelque part entre le Venezuela et le Golfe du Mexique.  Robinson n’hésite pas à tuer, mais il ne le ferait pas inutilement.  Sa solidité psychique, sa résistance à des conditions plus que pénibles, son adaptabilité et cette confiance qu’il inspire spontanément à ses semblables, résulteraient-elles de cet équilibre du masculin et du féminin en lui ?  – équilibre dont son nom ne serait que l’expression sensible ?

Comment Defoe a-t-il vécu sa sexualité ?  Je l’ignore.  Quant à Robinson, il n’en manifeste tout simplement aucune.  Sauf sa chat qui louche maykan alain gagnon francophonie mère, aucune femme dans sa vie.  Ni aucun souvenir, ni aucun fantasme.  Annoncé du moins…  Lorsqu’il a fui les Maures, sur sa barque, il y avait un jeune garçon : Xuri.  J’ignore ce que signifie ce nom en langues ou dialectes arabiques.  Mais, par contre, je connais l’étymologie du mot vendredi.  En français, tous le savent, c’est le jour de Vénus.  En anglais, Friday signifie jour de Freyja, une divinité nordique, épouse du dieu Odin et déesse de l’amour, des voluptés de la chair.  Une Aphrodite ou une Vénus à fourrures et à rires de Viking.  Est-ce par simple coïncidence que Defoe a nommé le compagnon du naufragé solitaire Friday ?  Inconsciemment ou consciemment se laissait-il inspirer par ses propres fantasmes ?  Nous ne le saurons probablement jamais.

Mais retournons à l’Île…


Rilke, Staline et la grive, par Alain Gagnon…

6 mai 2017

Dires et redires…

J’écoute les poèmes de Rilke mis en musique et je colle de très vieilles photos de famille dans un album neuf.  Je revois toute mon enfance en sépia chat qui louche maykan alain gagnon francophonieet noir et blanc.  Presque tous sont morts.  Je me fais penser à Staline, le petit père des peuples.  À la fin de sa vie, il découpait des photographies d’enfants dans les magazines et les collait un peu partout autour de sa chambre, au Kremlin.  Hobby de tyran.

J’écoute les vers de Rilke, mis sur une musique, et je me souviens de cette petite Allemande, Priscilla, qui m’a offert ce disque.  Que fait-elle maintenant ?  Dans combien d’années la vie aura-t-elle tué (ou accru ?) le meilleur en elle ?  Dans combien d’années la vie l’aura-t-elle réduite ?

(Le chien de Dieu)

*

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEt voici que du mélèze hachuré, à flanc de colline, la grive à flancs olive m’interpelle : — Je suis une grive, tu sais ; je ne suis pas la grive mais bien cette grive-là, solitaire dans le fouillis de mon univers qui n’est pas le tien, là.  Mon chant t’ignore, sache-le.  Il est aubade d’amour, cri de guerre ou de ralliement à la nichée, là.  Tu marches, voyageur, et, dans ta mémoire, musée de peines et de pitiés obscures, tu transportes mes notes et les rejoues sans cesse.  Pourquoi ?  Jusqu’à quel soir devrai-je chanter pour t’apprendre enfin la vacuité de mon chant pour toi, là, et qu’au-delà de mes mélodies absentes, tu oses cueillir la musique vraie, celle de tout temps vibrante pour toi, et qu’au plus intime tes apitoiements écrasent, là ?

(L’espace de la musique)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Propos sur l’oubli de soi… Jésus et la pyramide de Maslow…

5 mai 2017

Extraits de Propos sur l’oubli de soi… 

Dans l’évangile de Mathieu, on trouve cette parabole que je résume à ma façon, en ignare de l’exégèse.

Les pharisiens tendent un piège à Jésus. Sous prétexte de le consulter, ils tentent de le compromettre.  D’abord ils le flattent : « Nous savons que tu enseignes la vérité… » Puis le dard empoisonné : « D’après toi, est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? »

Ces malins croient l’avoir coincé.  S’il répond : « Il faut payer l’impôt à l’empereur des gentils », tous les zélotes juifs vont l’accuser d’être un collabo.  S’il répond : « Ne payez pas l’impôt », ce sont les Romains et leurs amis du lieu qui lui tombent dessus.  Jésus réplique : « Montrez-moi la monnaie qui sert à payer l’impôt. »  On lui présente un denier.  Alors il demande : « C’est l’image de qui et le nom de qui que nous apercevons sur cette pièce ? »  « César Auguste ! » reprennent-ils en chœur.  « Alors rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »  Fin politique, Jésus.  Jésuite avant l’heure.

Cette parabole a beaucoup servi.  Aux monarques pour s’assurer le paiement des impôts, à départager les responsabilités lors des discussions sur les pouvoirs respectifs de l’Église et de l’État…  Ce fut donc une parabole utile.

Hors la sphère institutionnelle, cette parabole possède aussi une portée, un sens pour chaque individu.   Chacun est aussi complexe, composite qu’une organisation sociale.  Nous sommes légion.  On retrouve en soi plusieurs mondes, plusieurs ordres de choses.  Si nous nous référons à la pyramide d’Abraham Maslow[1], des besoins hiérarchisés s’expriment à divers paliers de notre être.

À la base de la personne, nous retrouvons les besoins primaires (1 et 2) : la faim, la soif, le besoin d’abri contre les intempéries, le sexe…  Une fois qu’un

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Pyramide de Maslow

humain a comblé ses besoins de se nourrir, même avec gourmandise, il ne peut manger à l’infini.  Une fois qu’il possède trois résidences, sera-t-il plus à l’abri s’il possède cent châteaux ?  Sur le plan sexuel, les limites à la consommation sont notoires et font la fortune des pharmaceutiques et des Sex Shops.

Au deuxième palier, réclament les besoins sociaux (3 et 4).  Besoins d’être accepté par les autres, d’être reconnu comme personne distincte, et de se reconnaître comme apportant à sa communauté une contribution propre.  À ce stade, le qualitatif domine.  La satisfaction de ces besoins exige le développement d’aptitudes interrelationnelles, un apprentissage de soi et des autres, une reconnaissance de l’autre comme différent de soi.

Puis, on en arrive au faîte de la pyramide.  Le besoin d’autoréalisation (5).  L’auto-accomplissement par l’identification à une tâche ou  à une cause qui nous dépasse.  Ici, nous entrons dans un ordre purement qualitatif, celui du sens, des valeurs, des significations, des idéologies, de l’idéal, de l’esthétique, de la recherche du Beau, du Vrai, du Bien, de l’Absolu.  C’est à l’intérieur de ce territoire intérieur que l’humain avoisine l’élément divin qui l’habite et qui s’exprime par l’intuition supérieure, chère à Aurobindo.

La majorité des hommes et femmes se confinent aux besoins primaires et aux plus immédiats des besoins sociaux.  Et notre civilisation conspire à cela.  Les citoyens comme producteurs et consommateurs lui suffisent.  Les chevaliers de l’Absolu ou du qualitatif dérangent les machines, de là l’oubli institutionnel de ce qui fait que l’humain transcende de beaucoup le monde physique et social dans lequel il évolue.

Si nous revenons à la parabole plus haut citée, rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu, consisterait pour chacun à prendre conscience des devoirs que chaque partie de son être ordonne, à n’en négliger aucun.


[1] Je fais ici une interprétation – pour ne pas écrire utilisation – très personnelle de la pensée de Maslow.


Dires et redires : Musique et vent, par Alain Gagnon…

2 mai 2017

Musique et vent…

Je salue l’air, et je salue ce vent qui porte les voix et les miséricordes de la musique.  Devant moi cette lucarne prolonge la page et l’ouvre par leschat qui louche maykan alain gagnon francophonie souffles du suroît sur la frontière des marches.

(L’espace de la musiqueÉd. Triptyque)

*

Nous aimions les feux de feuilles et de prêles ; et tous ces porteurs de flammes, inédits, que cachent les bruits d’un jardin calme.  Entre les flaques de lumière que nous abandonnait la lune, hissés sur la pointe des pieds, nous retenions notre souffle et exigions de la nuit une délivrance sûre, cette musique froide que l’orée des bois, à l’ouest, avait promise aux asclépiades blanches, en allées aux hivers.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

*

Ces dimanches de soleil sous les vents de suroît.  Dans la poussière, les flâneurs à même le trottoir s’étiraient sous la marquise des cinémas muets.  Parfois, ils parlaient gravement ; ou gardaient silence, yeux vers la grand-rue où passaient les autos engluées dans cette musique que les glaces baissées échappaient au vent.  Deux chiens s’approchaient, salivant à l’odeur des sorbets et des frites.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

 *

L’Autre répétait à satiété lorsque la lumière entrait par les carreaux le soir :

— La pluie coule jusqu’à nous du ciel lourd.

— Le fleuve possède-t-il un ventre ou n’est-il que fluidité et musique ?

— Les oiseaux gris s’égarent sur les branches.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

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Esprit, création, demi-dieux, par Alain Gagnon…

29 avril 2017

Dires et redires…

L’Esprit est un, sans temps ni lieu. Autosuffisant. Pour lui, passé et futur ne sont pas. Il est. Il existe. Il est le Je suis. Sans comparable. Tout motchat qui louche maykan alain gagnon francophonie pour le décrire montre l’insuffisance du langage, de la partie congrue qui voudrait nommer le tout incommensurable auquel elle appartient.

Les religions, les philosophies, ont tenté de le définir, d’élaborer sur sa nature, ses qualités, ses volontés mêmes. Ces efforts, sans doute nécessaires, ont souvent mené à des confrontations entre croyants, à des drames, à des déchirements promus par l’intérêt et la vanité, qui n’étaient certes pas voulus par l’Esprit divin.

Comment – et pourquoi – cet être immobile dans sa perfection est-il devenu Source et s’est-il déployé en espaces infinis, où règnent le temps et la spatialité, et où ses créatures s’agitent ? Comment et pourquoi est-il passé de l’un au multiple ? Je n’en sais rien. Nous n’en savons rien.  Au mieux, retrouve-t-on quelques hypothèses sur la naissance des mondes, dont certaines sont devenues dogmes, articles de foi.

1) Dieu aurait voulu se contempler à distance : il se serait donné des points de vue sur lui-même en disséminant des consciences à travers le grand Univers.

2) L’excès d’amour en Dieu aurait débordé (si l’on peut déborder de l’infini) et donné naissance à des êtres quasi semblables à lui, qui, sans être aussi puissants, pouvaient entretenir avec leur Source une relation d’affection dans la liberté.  Certains de ces êtres premiers auraient abusé de leurs pouvoirs et de cette liberté, se seraient efforcés d’imiter le Père en se projetant eux-mêmes dans des créations à leur image, dont certaines, notamment la nôtre, présenteraient des lacunes évidentes.  Ces rebelles auraient ainsi entraîné une myriade de planètes, d’humanités, dans une aventure qui les éloignerait de plus en plus du divin et les enfermerait dans une situation matérielle et morale de plus en plus aliénante, dévolutive.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie3) D’autres croient que l’Esprit s’est projeté dans le mental et la matière pour se réintégrer ensuite, grâce aux choix moraux d’amour et de service (don de soi) que peuvent effectuer les êtres à conscience réfléchie de tous les univers.  Ces êtres libres, devenus demi-dieux ou demi-déesses, retourneraient vers leur Source dans un corps de lumière, après s’être façonné une âme immortelle dans les épreuves de l’espace et du temps.

4) Certains nous estiment voués à une ignorance incontournable en ce qui a trait à nos origines, ainsi qu’à la raison d’être de l’humanité ou de nos vies individuelles.  Ils écoutent avec sympathie les tenants des diverses croyances et optent assez souvent pour un hédonisme utilitaire et soft, un peu similaire au carpe diem des épicuriens.

5) D’autres sont d’avis que l’Univers et la conscience résultent du hasard.  Nous serions ici, êtres pensants, par accident, par la rencontre accidentelle de probabilités multiples : aucune force intelligente ne l’aurait voulu ainsi.  Nos vies personnelles et le monde n’incluraient aucune finalité.  Des lois mécanistes, qu’auraient engendrées ces accidents originels, régiraient la nature d’où nous provenons et dans laquelle nous baignons.

Et nous pourrions allonger la liste…

Si tu te demandes ce que je crois — ou plutôt ce qui m’apparaît le plus intuitivement plausible, parmi ces hypothèses —, je te ferai une réponse de maquignon normand : un mélange de tout ça, la dernière exceptée.

(Propos pour Jacob, Éd. du CRAM)

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Ferron et cie… Abécédaire…

22 avril 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Littérature — Les doctes possèdent un vocabulaire abondant et en abusent : forêt touffue où jouer à cache-cache avec soi et les autres.

Les mots occultent davantage qu’ils ne révèlent.

Ne jamais l’oublier : si à mot j’ajoute un r, j’obtiens mort : triomphe de la lettre sur l’esprit   – ou l’inverse ?

Littérature — Les œuvres d’importance comportent ces caractéristiques :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

1° l’auteur s’abreuve à une mythologie commune, aux lecteurs et à lui-même, et ancre son discours à l’intérieur d’un continuum historique ;

2° il écrit en toute sincérité et ne craint pas d’exercer à son égard, et à l’égard de ses personnages, la saine ironie de Rabelais, de Cervantès, de Gogol, de Ferron ou de Borges ;

3° il conserve l’attitude humble et respectueuse du conteur.  Il ne compliquera jamais la structure du récit par tape-à-l’œil ou par désir de plaire à la mode du jour.  Bref, il communie davantage qu’il ne communique.

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Gagnants des Prix Damase-Potvin

21 avril 2017

Saguenay, 21 avril 2017 — Sous la présidence d’honneur de l’écrivaine Marie Christine Bernard, la soirée de remise des Prix littéraires Damase-Potvin s’est déroulée au Pavillon des croisières internationales à La Baie le 20 avril 2017. Plus de 90 personnes ont assisté au dévoilement des gagnants du concours de nouvelles sous le thème Hasard. Lancé le 20 octobre dernier, le concours a permis à 61 personnes originaires ou résidentes du Saguenay–Lac-Saint-Jean de soumettre un texte allant de 750 à 1000 mots dans les trois catégories.

Les gagnants sont:

CATÉGORIE JEUNESSE (15 à 20 ans)
1er prix — Audrey Lapointe — Incontrôlable récidive (bourse de 350$)
2e prix — Marc-Antoine Bolduc — Structure (bourse de 250$)
3e prix — Jean-Simon Fortin — Bonjour (bourse de 150$)

CATÉGORIE ADULTE (21 à 35 ans)
1er prix — Andréa Renaud-Simard — Grand-père (bourse de 600$)
2e prix — Brigitte Léveillé — Elle quitte cette maison étrangère (bourse de 400$)
3e prix — Stéphany Gagnon — Le miroir de Nathalie (bourse de 250$)

CATÉGORIE PROFESSIONNELLE
Dany Leclair est le lauréat avec sa nouvelle De plein fouet (bourse de 1000$)


Le divin compagnon, par Alain Gagnon…

18 avril 2017

Dires et redires…

Il s’agit du sujet le plus délicat où rien ne se prouve, tout s’y éprouve, car tout y relève de l’ordre qualitatif de lachat qui louche maykan alain gagnon francophonie pensée, celui de l’intuition supérieure.

La Kabbale nous apprend ceci : le sujet en nous, l’être réfléchi à capacité restreinte, mais réelle de liberté, est toujours lié à l’Être[1] par un fil d’or qui unit encore l’humain à Dieu au cœur de la boue, du chaos, des pires turpitudes.

Une autre source, romaine celle-là, nous informe de cette même présence, de cette altérité divine en nous.  Il s’agit de Marc-Aurèle (121-180), empereur et philosophe stoïcien.

Dans son recueil de maximes, intitulé Pensées pour moi-même[2], on retrouve ces passages qui ouvrent des pistes :

12, 2 : Dieu voit à nu tous les principes directeurs sous leurs enveloppes matérielles, sous leurs écorces et leurs impuretés.  Car il ne prend contact, et par sa seule intelligence, qu’avec les seules choses qui sont, en ces principes, émanées de lui-même et en ont dérivé.

 

Cette notion de principe directeur (ou de présence divine en l’humain) est une constante de sa pensée.  Dieu serait, si je lis bien Marc-Aurèle, le Principe directeur de nos principes directeurs individualisés.

3, 4.  N’use point la part de vie qui te reste à te faire des idées sur ce que font les autres, à moins que tu ne vises à quelque intérêt pour la communauté.  Car tu te prives ainsi d’une autre tâche d’importance, celle, veux-je dire, que tu négliges en cherchant à te faire une idée de ce que fait un tel ou un tel […], et en t’étourdissant et te distrayant par des préoccupations de ce genre…  Tous ces tracas sans importance t’écartent de l’attention que tu dois à ton principe directeur.  […] Car un homme, qui ne négligerait aucun effort pour se placer dès maintenant au rang des meilleurs, serait comme un prêtre et un serviteur des dieux, voué au service de Celui qui a établi sa demeure en lui, et ce culte préserverait cet homme des souillures, le rendrait invulnérable à toutes les douleurs, inaccessible à toute démesure, insensible à toute méchanceté […].

 

Il serait donc témoin de notre histoire sans en être altéré.

 

5, 26 Que le principe directeur et souverain de ton âme reste indifférent au mouvement qui se fait, doux ou violent, dans ta chair […].

5, 27.  Vivre avec les dieux.

Il vit avec les Dieux, celui qui constamment leur montre une âme satisfaite des lots qui lui ont été assignés, docile à tout ce que veut le génie que, parcelle de lui-même, Zeus a donné à chacun comme chef et comme guide.  Et ce génie, c’est l’intelligence et la raison de chacun.

6, 8.  Le principe directeur est ce qui s’éveille de soi-même, se dirige et se façonne soi-même tel qu’il veut, et fait que tout événement lui apparaît tel qu’il veut.

 

Quelles seraient, dans un résumé hâtif, les caractéristiques de notre principe directeur — ou de l’élément divin qui nous habite ?

1) Notre principe individuel se juxtaposerait à notre nature, serait plus proxime à nous que notre propre cœur, selon le Coran.  Toutefois, il ne se confondrait pas avec ce que nous sommes, demeurerait une entité distincte, appartenant à un autre ordre de choses.

2) Il serait une émanation de la divinité créatrice première, donc de même nature qu’elle — le tu es cela de l’hindouisme.

3) Cette divinité serait personnelle puisque capable de contact — nous sommes loin de l’Horloger distant des théistes voltairiens.

4) Comme personnes, nous entretiendrions une relation intime avec ce principe directeur — Marc-Aurèle nous exhorte à ne jamais le décevoir par nos pensées ou nos actes.

5) S’il peut être déçu, c’est qu’il est éthique : certaines choses lui conviennent, d’autres moins.

6) Il serait à la fois compagnon, boussole, gourou, mutateur, exhausteur…

On n’en terminerait jamais d’énumérer ses caractéristiques, puisqu’elles représentent les attributs de Dieu — l’énumération pourrait se dévider à l’infini.

[…]

J’aurais pu, sur ce même sujet, citer maître Eckhart : « Dieu se complaît dans son serviteur, il vit joyeusement et intellectuellement en lui […][3]. » Ou encore : « Comme c’est Dieu lui-même qui a semé en nous cette semence, qui l’a imprimée en nous et l’a engendrée, on peut bien la couvrir et la cacher, mais jamais la détruire totalement ni l’éteindre ; elle continue sans arrêt de brûler et de briller, de luire et de resplendir, et sans cesse elle tend vers Dieu[4]. » Cette semence en l’humain doit donner naissance à ce que le mystique rhénan appelle l’homme intérieur.

(Propos pour Jacob, La Grenouille Bleue)


[1] Dieu.

[2] Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris, Garnier-Flammarion, 1964.  (Traduction de Mario Meunier.)

[3] Maître Eckhart, Traités et sermon, Paris, GF Flammarion, 1995, p.357.  (Sermon numéro 66).

[4] Ibid., p. 175.  (Traité de l’homme noble).

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Battre Monnaie, Alain Gagnon…

17 avril 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

Monnaie — Dans mon village natal, pendant la Crise économique des années 1930, on ne trouvait pas de numéraire.  Les rares à posséder des dollars en espèces alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecles avaient bien cachés dans des coffres ou bas de laine.  Les agriculteurs se tiraient assez bien d’affaires : ils détenaient la nourriture et payaient souvent le marchand général, le médecin ou autres en produits.  Pour les petits commerçants et artisans – forgerons, menuisiers, cordonniers, charpentiers, peintres, coiffeurs ou fabricants et réparateurs de rouets, comme l’était mon grand-père –,   la vie était plus difficile : ils n’avaient rien à échanger que leur savoir-faire.  À ce qu’on m’a raconté, je n’étais évidemment pas encore né, ces bourgeois[1] de l’époque se sont réunis et ont inventé un stratagème qui leur a permis de passer à travers cette crise sans trop en souffrir.  Ils ont créé, de toutes pièces, un système monétaire simple et efficace – à condition de ne l’utiliser qu’à l’intérieur d’une communauté réduite et relativement fermée.  Comme les princes, ils battaient monnaie !

Examinons-le brièvement : mon grand-père, par exemple, fabriquait un rouet pour la femme du forgeron.  Ce dernier n’avait pas d’argent en espèces, ce qui était le lot commun.  Pour payer son rouet, le forgeron calculait le temps qu’y avait consacré mon grand-père et écrivait sur un bout de papier : Je dois six heures de travail à J-C Gagnon. Et il signait.  Le lendemain, mon grand-père avait besoin, disons, de farine.  Il se présentait chez le marchand général avec le billet du forgeron, négociait la valeur réelle du billet, et obtenait même un crédit pour achats futurs, si la réputation du forgeron était bonne.  À son tour, le marchand utilisait le même billet contre les services du menuisier, etc.  Faute de documents écrits, j’ignore à quel point ils ont raffiné le procédé : les heures du forgeron valaient peut-être plus ou moins que les heures du menuisier…  Autre interrogation d’importance : un certain nombre de clients devaient absolument payer le marchand en dollars afin qu’il puisse se réapprovisionner auprès des grossistes – il m’étonnerait que cette monnaie populaire ait eu cours à l’extérieur des limites de la paroisse…  Mais suffisamment de gens m’en ont parlé pour que je présume d’une réussite relative de l’expérience.  Ces billets ont été en circulation jusqu’à la fin de la Crise, soit le début de la Deuxième guerre mondiale.[2]*

Des expériences similaires ont dû se vivre dans d’autres villages.  Ingéniosité des humbles acculés à la misère.  Sans cette monnaie de leur invention, les bourgeois auraient été réduits à se regarder crever les uns les autres, assis sur un riche capital de connaissances artisanales qu’ils n’auraient pu utiliser.

Toutes ces expériences[3] de débrouillardise populaire mériteraient d’être étudiées avec soin en ces années de faillite pour les peuples et de triomphe pour le capitalisme spéculatif transnational.  Un beau rôle pour le Mouvement Desjardins qui a oublié sa mission première –  promotion de la coopération et défense du petit épargnant et du petit producteur –   pour singer les banques et devenir un mouvement coopératif où les coopérateurs se sentent parfois les cinquièmes roues du carrosse…


[1]Pris dans son sens étymologique : ceux qui habitent le bourg, ne sont pas agriculteurs et n’exercent pas professions libérales.

[2] Lorsqu’on eut besoin de bateaux, avions et autres équipements coûteux à offrir au feu des canons ennemis, l’argent réapparut comme par enchantement…  Les monopoles de l’Empire étaient menacés !

[3] Actuellement, en France, on retrouve des SEL (services d’économie locale) qui paraissent relever de la même philosophie.  La ville d’Ithaca, USA, poursuivrait une expérience similaire avec les hours.


Renard, Upanishads et Thomas Piketty, par Alain Gagnon…

16 avril 2017

Renard et gouvernance…

 

Nuit d’hiver…

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Au loin, un renard passe,

affairé sur le nu de la neige et de la nuit.

Le froid le fige sur le vaste blanc, où mon œil le cherche

dans sa solitude aveugle.

*

Une jeune dame entre au café. Elle dépose sur la table un exemplaire des Upanishads.
Aime-t-elle réellement cet ouvrage ? Ou veut-elle que l’on sache qu’elle le lit ?
Un jeune homme entre à son tour. Sur sa table, il dépose Le Capital au XXIe siècle, le succès de Thomas Piketty.
Aime-t-il réellement cet ouvrage ? Ou veut-il que l’on sache qu’il le lit ?
Même les tortionnaires de l’Inquisition n’arriveraient pas à leur arracher ce secret.

*

Thomas_Piketty_2015Une économie non réglementée conduit à une accumulation inique du capital en quelques mains et à un appauvrissement des populations. Une économie trop réglementée étouffe la créativité, les initiatives, les droits réels des individus et concentre les richesses et les privilèges entre les mains d’une classe de technocrates et de politiques asservis à leurs intérêts propres.

Où tracer la ligne de démarcation ? Où se situe l’équilibre ?

Des indices :

1) l’État doit contrôler les grands flux financiers : politiques monétaires et fiscales ; et assurer l’équité des échanges entre les divers acteurs de l’économie en protégeant par législation les plus faibles.

2) L’État doit encadrer, soutenir de ses paiements de transfert, mais ne jamais se charger directement de la production de biens ou de services. Sous peine de voir s’accroître de façon incontrôlable les emplois parasitaires et les pertes d’efficience.

Entre le capitalisme traditionnel et l’étatisation existent des formes de gouvernance – telles les coopératives, les OSBL… — qui pourraient fort bien gérer des secteurs d’activités comme ceux de l’Éducation, de la Santé et autres.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Une nuit avec les Hilton, un texte de Denis Ramsay…

14 avril 2017

Une nuit avec les Hilton

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

En 1986, je travaillais comme agent de sécurité à l’hôpital Fleury. J’avais atteint ma taille maximale de 5’4’’ et je n’étais pas impressionnant physiquement. J’avais par contre l’orgueil de ma jeunesse, 26 ans, et j’étais apprécié par mes patrons et mes collègues pour ma sagesse. Je me débrouillais bien avec le public : poli, pas trop familier, empathique, mais sans excès, j’avais pour fonction de voir au respect des règlements, au bien-être des patients et à la bonne tenue des patients les uns envers les autres et envers le personnel. Il m’est arrivé de faire du « contrôle physique » et de la « mise sous contention » lorsque des patients étaient agités, mais il s’agissait là du dernier recours et les interventions physiques se faisaient en groupe, soit les deux agents et quelques préposés. Certains agents et certains préposés aimaient l’aspect musclé que requérait parfois ce travail, mais j’avoue que, cette nuit-là, ce type de personnalité aurait provoqué la catastrophe !

J’entrais à l’urgence, du côté des salles d’attente, ce que l’on appelait communément l’admission. Notre bureau se situait entre l’entrée et l’admission. La secrétaire enregistrait l’arrivée du patient, montait son dossier et un agent de sécurité allait porter le dossier sur une pile à la salle de triage, juste à côté. Le temps d’attente variait selon le nombre de patients et la gravité de leur cas.

J’arrivais des étages. J’y avais fait ma ronde, c’est-à-dire vérifier de visu bon nombre de bureaux et de salles inoccupées, de même que deux édifices extérieurs appartenant à l’hôpital. Cette petite marche de santé durait un peu moins d’une heure quand il n’y avait rien à signaler.

— Vous les faites passer devant moi parce qu’ils sont connus !

Je fus ainsi accueilli par un patient impatient qui n’avait aucune blessure apparente, alors qu’un homme en fauteuil roulant avait une jambe en sang, à la suite d’une blessure ouverte au genou. Je regardai attentivement le visage de l’homme et j’allais expliquer à celui qui faisait les cent pas le système de priorité, mais les seuls mots qui sortirent de ma bouche, accompagnés d’un soupir d’exaspération bien marqué furent : « Connais pas ! »

— Pas lui ! Ceux qui sont avec !
— En effet, quatre hommes plutôt costauds voulaient accompagner le blessé en salle de triage et un collègue tentait de leur expliquer qu’une seule personne pouvait accompagner le patient au-delà de cette porte. Ces hommes dans la vingtaine semblaient très émotifs, saturés d’adrénaline et parlaient fort. Et encore, ils ne criaient pas… Il n’y avait pas dans leurs voix cette montée typique vers les notes aiguës. Leur timbre de voix était celui du bœuf mugissant ou du lion rugissant, des voix profondes, gutturales, proches du tremblement de terre. Et ils étaient tous dans une forme physique exceptionnelle. Pas de gringalets ni de petit-gros dans cette famille.

— C’est les Hilton ! me confia le chialeux. Et à ce moment même, je reconnus Dave, Dave junior en fait, plus célèbre que le digne père. De là à dire que Dave junior, le Dave que tout le monde connaît, est indigne ? Faudrait le demander à ses filles. Personnellement, je ne le dirais pas devant lui… Tous ces gaillards avaient le nez cassé des boxeurs, mais mon père aussi a le nez typique de ce sport. Il n’a pourtant jamais fait de boxe. Mais Dave avait un visage bestial. Il faisait peur ! Monter dans un ring contre lui dénotait pas mal de courage ou de folie. En vérité, personne ne voulait avoir affaire à lui…

Mon collègue, Bruno, parlait à l’un d’eux, que nous identifierons comme le plus jeune, Alex. Il semblait plus calme et raisonnable, et il raisonnait ses frères. Moi, je conversai avec Matthew, le plus vieux, et je dus lui avouer que je n’étais pas un amateur de boxe, mais plutôt un fan d’athlétisme, et particulièrement de sprint. « Quand t’es trop petit pour te battre, t’apprends à courir ! » lui lançai-je pour clore la conversation dans la bonne humeur. Car je ne voulais pas me les mettre à dos. Matthew l’avait trouvé drôle.

Récemment, ils avaient fait du grabuge dans un bar près de chez moi, au Beauceron. Il venait probablement de se passer la même chose dans le coin de l’hôpital Fleury, dans Ahuntsic ou Montréal-Nord. Ils ne revenaient pas d’un gala de boxe, mais plutôt d’une bataille de rue, si j’en jugeais par les relents de sueur qui émanaient de leurs corps…

Personne n’avait encore causé de désordre. Nous ne pouvions appeler la police tant qu’ils n’avaient rien cassé, tant qu’ils n’avaient frappé ou menacé personne. Nous pouvions toujours recourir à des renforts à l’interne, ce que nous appelions un « code blanc » à cause de la couleur de l’uniforme des préposés. Après un appel général dans tout l’hôpital, une dizaine de préposés aux bénéficiaires arrivaient en courant et entouraient ceux qu’on leur désignait pour les immobiliser. Ni Bruno ni moi n’avions envisagé cette solution, car ç’aurait probablement passé pour une provocation aux yeux des Hilton.

La solution vint de la secrétaire à l’admission qui appela son ami de cœur qui travaillait au troisième.

— Les Hilton sont dans la salle d’attente, lui dit-elle seulement.

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Dave Hilton, photo RDS

Cet amateur de boxe et fan des Hilton appela ses autres collègues qui affluèrent vers l’urgence avec enthousiasme, mais sans courir. Ils ne se rendaient pas porter secours à des membres du personnel, mais simplement voir leurs idoles. Ils se présentèrent donc un à la suite de l’autre et les Hilton, qui aimaient aussi la gloire et le fait d’avoir des fans, donnèrent des poignées de mains et signèrent des autographes. Les employés formèrent une ligne et les boxeurs manièrent le stylo. Pendant ce temps, leur ami blessé avait été rafistolé et recousu ; il sortit de la salle de triage au moment où Dave Jr signait son dernier bout de papier. Tous, ils nous serrèrent la main, un peu fort, et cette nuit qui aurait pu facilement tourner au cauchemar, se termina dans la joie et le bonheur.

Nous devions maintenant rédiger les rapports… Bruno devait décrire le début de la rencontre et je m’occuperais de la fin.

Nous avions eu toute une frousse, et nous en avons convenu : elle était justifiée…

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Noyade en eau de vie, un texte de Clémence Tombereau…

10 avril 2017

Noyade en eau de vie

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Au début, tu ne sauras pas. Le corps comme un boulet. Pas autonome. La coordination. Les gestes. L’équilibre fragile.

Au début, tu apprendras à respirer. À ne pas respirer. À retenir. À doser. Ton souffle. Ton corps. Ton cœur. Tu es au bord et tu as peur. On te comprend. Nous aussi, passés par là, pas le choix, tu sais. La fluidité de ce monde t’effraie et t’hypnotise. Tu devines ses monstres. Tu devines son abyssal mystère et ses courants trop froids. Tu espères, peut-être, des chimères aux écailles miroir et aux cheveux liquides.

Il y aura du Beau. Il y aura des déchets : l’Eden aseptisé deviendra souvenir — ou oubli.

Tes yeux. Tes yeux, surtout, au début seront clos car le chlore du monde brûlera tes paupières. Ils écloront, timides, mus par la soif et l’envie de connaître, voire même de comprendre.

Petit, tu resteras en surface, la belle surface des choses, soutenue on l’espère par des proches comme des bouées. Ta peau appréciera les caresses légères. Tu riras aux éclats en barbotant. Tu seras la joie.

Il faudra bien un jour te défaire des bouées. Prendre le risque, ne compter que sur toi, ton corps, tes yeux, ta force.
Tu plongeras. Ligne de flottaison pareille à l’horizon. Du mal à respirer. Tout ce bleu. Ce beau liquide voudra te dévorer. Des milliers, des milliards d’autres corps à tes côtés. Dessous, dessus, partout : certains te doubleront, t’écorcheront avec leurs ongles sans jamais s’excuser, ne t’en étonne pas. Tu trouveras ça immonde avant de t’habituer, d’apprivoiser la fourberie des eaux.

Alors tu avanceras. Les bras les jambes le cœur. Tu trouveras un bonheur à bouger de la sorte, même en buvant la tasse.
Tes larmes couleront à ta place. Tu nageras.
Un saut dans le grand bain.
Un grand saut dans la vie.
Dans la piscine monde.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sur la route des épices, par Sophie Torris…

6 avril 2017

Le poivre et sel me guettent…

Cher Chat,

Sous le safran de mes cheveux, il y a 50 ans d’aveux. Le poivre et sel me guette. Je suis sur terre depuis perpette.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Mes enfants me trouvent has been et pourtant leur mère n’est pas d’huile. Voyez, le Chat, combien ma saison compte d’épisodes, même si certains sont passés de mode :

J’ai fumé dans un avion sans me faire engueuler par une hôtesse. J’ai bronzé sans protection sans que le soleil ne me blesse. J’ai roulé en Renault 5 sans ceinture. À Berlin, j’ai connu le Mur. J’ai payé en francs ma baguette, j’ai jamais porté de casque sur ma mobylette. J’ai dansé des slows en discothèque. Sur la face A d’Hotel California. Mes amours juvéniles ont vu le jour sur des vinyles. J’ai fait l’amour sans condom, à l’époque le Sida ne faisait pas chier Cupidon. L’or noir n’était pas encore une arme et nos territoires vierges de certains drames. Pas de contrôle de sécurité à l’embarquement, j’ai voté Coluche président. J’ai connu Mickael Jackson avant qu’il ne soit blanc et sur les pare-brise, des disques de stationnement. Mon téléphone avait un fil et ne se regardait pas le nombril. J’ai lu l’Amant de Duras avant qu’il n’obtienne un prix littéraire et j’ai suivi Dallas et l’abominable JR. J’ai connu Meg Ryan sans chirurgie et Paul Newman sans cheveux gris.*

Je suis une femme mature, ça se voit sur ma figure. L’âge, c’est pas comme l’anxiété ou le diabète, ça ne peut pas jouer à la cachette. Je ne vous raconterai pas de salades, le Chat, je me passerais bien de cette débandade. Je ne suis pas tout sucre tout miel à l’idée de perdre du potentiel. À cumuler autant d’années, l’addition devient salée. Mais n’est-ce pas le prix à payer, pour se pimenter une vie longue durée ? Certes, ma jeunesse est révolue, mais pourquoi la mayonnaise ne prendrait-elle plus ?

Je préfère manger des p’tits pots de crème que de m’en tartiner l’épiderme. Je veux que le temps me profite et non en déplorer la fuite. Laissez-moi prendre la route des épices, je veux vieillir sans artifice, me rouler dans les fines herbes avant que mon corps ne s’exacerbe.

J’apprends à m’aimer dans tous les regards, j’apprends à m’aimer dans mon miroir avec tous les sillons de mon histoire. Car, après tout, n’est-ce pas dans le creux de chaque pli que transpire le sel de la vie ? Le sel conserve la viande. Voilà pourquoi j’en fais la propagande !

C’est un privilège que d’être vintage et je me fous de n’être Vénus si ça peut reculer mon terminus. Si le poivre et sel me guette, c’est que je suis vivante en ciboulette !

Ça ne tournera pas au vinaigre, il suffit de rester intègre. Et si vous aussi, le Chat, vous voulez lutter contre le vieillissement, voici le bon assaisonnement :

Se souvenir des heures exquises et penser aux futures extases.
Ne pas renoncer à la cerise que vos désirs toisent.
Mettre votre grain de sel à tout ce qui vous interpelle.
Jouir sans remords de tout votre capital, jouir de votre corps jusqu’au bout du bal.
Et rêver d’un bonus pour conduite sans rictus.

Sophie
* Je ne peux récolter tous les lauriers de ce bouquet garni d’une autre époque. J’ai volé quelques condiments à l’humoriste Florence Foresti.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’effet papillon, un texte de Denis Ramsay…

4 avril 2017

L’effet Papillonalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’histoire commence en Chine avec un papillon.  On dit que si, en Chine, un papillon bat des ailes à un certain moment, cette action peut déclencher une catastrophe en Amérique.  C’est l’effet papillon, façon de dire que tout est interrelié, interdépendant.  Le papillon en question dans cette histoire est une bombycidée, une maman prête à pondre et qui vit dans une ferme à bombyx, le vers à soie.  Elle a déjà commencé, mais s’interrompt, inquiète.  Combien survivront jusqu’au cocon ?  Et après, jusqu’à l’âge adulte ?  Elle n’est pas dupe.  Elle sait bien qu’elle n’est qu’une maille dans un camp de travail forcé.  Le travail continue.  Une lumière à la fenêtre.  Elle bat des ailes pour s’y rendre.  Son dernier œuf tombe en plein vol, parcourt une parabole précise pour aboutir à un endroit incongru :  à l’extérieur.  Il est passé par une fente très mince dans la paroi.  Il manquera donc un œuf à sa récolte et un fil à l’étoffe.

Sans les soins méticuleux des récolteurs, la mère papillon ne donne pas cher de la peau de son petit dernier.  Elle le chasse de son esprit pour s’occuper des centdextuplés restants.  Elle trouve toute la nourriture nécessaire à un battement d’ailes, sans effort et sans laisser ses petits plus d’une seconde.  Ça grouille de vers ici.  Les travailleurs chinois ramassent la manne et amènent la progéniture en un lieu plus propice à leur croissance :  l’orphelinat des vers à soie.  Ils donnent à leur précieux bétail le parfait matériau du « cocooning », car chacune de leur digestion est un ruisseau d’or, qui, uni à d’autres en rivière, coule vers une mer de tissu aux vagues très douces et miroitantes.  Mais il manque un ruisseau, un cocon non récolté, tout juste à l’extérieur.  Une maille est tirée, qui n’a jamais été là.  Personne ne s’en aperçoit.  Le tissu est vendu parmi cent autres, est cousu en joli foulard rouge et vendu à Paul Grégoire.  Il l’achète dans une boutique de l’avenue Mont-Royal, à Montréal, pour sa femme Georgette, à l’occasion du dixième anniversaire de sa demande en mariage.

— Oui !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Ils sont toujours en amour, comme un vieux couple qui baise encore souvent.  Ils n’ont pas d’enfant, pourtant, mais désirent procréer, avoir un bébé à torcher, à toucher et à aimer.  La chambre est prête, remplie de dessins de papillons, car Paul est un collectionneur.

Le bombyx unique prépare son cocon, le dur passage de l’adolescence, dans la chaleur de l’été chinois.  Une branche près du sol et le temps est suspendu pour la transformation.

Paul se prépare à son rendez-vous avec sa femme.  Son cadeau joliment emballé sous le bras, il se dirige vers leur restaurant préféré, une rose blanche à la boutonnière, en signe de reconnaissance…  Georgette est assise seule à une table, dégustant un café au lait et un croissant.  Elle lui sourit ; il s’assoit.  Ils flirtent comme au premier jour, ce jour béni ou Internet les a réunis.  Il lui touche les mains, premier contact.  Elle est belle !

Il déguste un verre de vin et quelques fromages, puis offre à sa belle son présent.  Elle est éblouie par la finesse du tissu, la clarté des couleurs, le dessin.  Tout va bien.  Soudain, elle remarque la faille, la maille manquante !

— Il est bien beau ton foulard, mais il a un défaut !

— Excuse-moi, mais je ne l’avais pas vu.

Il ne le voit toujours pas.

— Tu l’as eu en spécial, j’espère !  Parce que si tu penses me séduire en m’insultant…

Ce soir-là, ils auraient dû concevoir Julie ; tout était prêt.  Georgette était en pleine ovulation et tout en désir.  Mais elle ne le prenait pas et ils ne font pas l’amour.  Julie aurait été une grande chercheuse qui aurait découvert un remède définitif au SIDA.  Sans cette découverte, Pierre Leblond, sidéen, mourra et ne réalisera pas son chef-d’œuvre.

En Chine un enfant chasse un papillon et capture un bombycidé mâle, très rare parce qu’ils ne les laissent pas parvenir à la maturité.  Des ouvrières, dont sa tante, trouvent le fil du cocon et le déroulent pour le tisser.  Si la tante vend le papillon à un touriste ou un collectionneur, elle pourra peut-être manger à sa faim aujourd’hui.  Pierre, frère de Paul, sera heureux de le ramener à Montréal.

Paul et Georgette concevront plus tard, et cette combinaison particulière de gènes produira celui qui deviendra « Yvon le terrible » selon l’appellation consacrée dans les médias, un tueur de masse et en série.  Une de ses victimes s’appellera Diane et aurait dû partager sa vie avec Serge qui se reproduira plutôt avec Lucie, donnant au monde Guillaume, le conquérant des étoiles, qui trouvera la façon de battre la lumière à la course et permettra les vols intersidéraux.

La légende raconte que le chercheur eut son coup de génie en examinant un foulard rouge que sa mère avait trouvé dans un marché aux puces.  « Il manque un fil ! » Sa théorie sera connue sous le nom de « la théorie du fil manquant »…

Quelque part au Mexique un monarque prend son envol.  Un peu trop vigoureusement pour le vent qui l’emporte en direction opposée des autres.  Confusion.  Son sens de l’orientation magnétique lui indique qu’il est dans la mauvaise direction, mais il poursuit.  L’équilibre est tout près et dans la direction de l’Argentine plutôt qu’au Québec, où il aurait dû, normalement, porter ses petits-enfants.  D’une façon ou d’une autre, il ne survivra pas assez longtemps pour voir la terre promise, où qu’elle fût.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe subtil changement rompra l’équilibre des champs magnétiques.  Chaque corps, chaque objet a un champ magnétique, le monarque également.  Nous vivrons une inversion des pôles magnétiques, la première depuis 300 000 ans !  Les outardes ne passeront pas au printemps ; les tortues des îles vertes s’égareront en Afrique.

Tous les moteurs, tous les appareils électriques s’arrêteront au même moment, comme lors d’une explosion nucléaire, semant la pagaille.  Par contre, les satellites, de même que les dix stations spatiales permanentes continueront de fonctionner normalement, hors des caprices du champ magnétique de la Terre.  Et ils prendront alors, durant cette crise particulière, la décision de coloniser les planètes des autres systèmes stellaires.

Un seul battement d’ailes ouvre les choix.  Imaginons deux !

Restons-nous à la maison ou partirons-nous ?

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


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