G-20, temps et poésie, par Alain Gagnon…

16 juin 2017

Actuelles et inactuelles…

Post-attentats de Paris — Voici ce que j’aurais dit à Justin Trudeau et à Stéphane Dion si j’avais été en Turquiechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec pour le G-20 :
— Lorsque le feu est dans la friteuse, ce n’est pas le moment rassembler un conseil de famille, ni de penser à organiser une formation pour les pompiers : on l’éteint !
Le Canada est devenu un long navire qui dérive sans capitaine.

*

Je voudrais mes poèmes espace. Immuables, hors du temps. Le temps est un legs du dix-neuvième siècle. Taylor, Hegel, Darwin, Marx : chaîne de montage, histoire sacralisée, évolutionnisme, matérialisme dialectique… Ce siècle est le siècle du temps. Cet intrus nécessaire à l’imperfection.

*

La poésie, c’est quoi ?
— Traverser une ville, une fin d’après-midi d’octobre, alors qu’aux fenêtres s’allument les lumières.
— Les septembres chauds des classes à cahiers mauves et les soirs hâtifs aux lunes montantes des équinoxes.
— Ces barges aux fous pavillons verts qui glissent sur le fleuve en une nuit de novembre.
— Ces chiens qui aboient aux nuits lentes et pivelées d’étoiles.
— Boire sa colère aux membres difformes et aux crânes rasés des enfants croisés de rouge.
— Ces fenêtres sombres : yeux ensommeillés des maisons endormies.

*

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecNous sommes la première société où, par les jeux statistiques des sciences sociales, l’humain idéal est l’humain moyen, évalué par des courbes normales et encensé par le discours public. S’en dégagent le culte de la prévention et un jeu de cache-cache avec l’inéluctable mortalité : boire peu, manger peu, courir, faire de l’exercice, assurer sa retraite, ses vieux jours, comme s’ils devaient s’étirer éternellement. Tout cela sous le sourire niveleur de la liturgie publicitaire. Sans exigences lourdes, nous vous conduirons au bonheur.
Je n’écris pas pour ces gens. Je n’écris ni pour les pauvres ni pour les riches. Mes poèmes demandent un effort — mot honni ! J’écris pour ceux ou celles qui ont le désir et le courage d’explorer ces marges chatoyantes où univers et conscience se rencontrent, se testent, s’apprennent, s’étudient, s’éprennent et s’étreignent parfois.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Tristan et Iseult, et dipneuste, par Alain Gagnon…

27 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Dipneuste (ou histoires de poissons )[1]

«  Une côte d’amers acérés et de cayes.

« Moitié dans l’océan, moitié terrestre, une longue bâtisse blanche où clapotent, sous un éclairage fumeux, des eaux glauques ; où nagent de bizarres poissons : certains gourds, d’autres agiles.

« Tout au fond d’un couloir, une rotonde sombre aux vitrines fulgurantes. Des monstres et leur nécrologie (habitudes et filiation) y sont figés.

« Je nous y ai fait deux célèbres amis, sympathiques jusqu’à la démesure et fort instructifs à fréquenter : le Dipneuste et le Grand Pêcheur abyssal. Dipneuste n’est pas le nom réel du premier poisson ; c’est plutôt l’ordre auquel il appartient. Mais son nom véritable est si complexe, si difficile à se remémorer (tout comme nos véritables noms, à nous, humains) que je préfère user de ce raccourci.  Notre Dipneuste, donc, dispose de deux systèmes respiratoires : un pulmonaire, comme les batraciens, et un branchial, comme les poissons normaux qui ne font pas d’histoires. On en rencontre encore en Afrique centrale et dans certains lacs d’Australie. Pendant les saisons sèches, ils quittent les lits des plans d’eau et s’enfouissent dans la vase : ils utilisent alors leur système pulmonaire. Au retour des pluies, ils quitteront la boue et commenceront à vivre et à respirer par leurs branchies.

 

Le dipneuste

 

« J’en suis convaincu : dans l’eau, notre Dipneuste a la nostalgie de l’air ; et dans sa vase, il a la nostalgie de l’eau. J’oserais croire également que le système respiratoire à l’arrêt, au repos pendant que l’autre fonctionne, l’incommode un peu, beaucoup, fait pâtir cet étrange animal. Partout chez lui et partout étranger. Comme nous qui portons dans l’âme, dès cette vie, les sens et les facultés pour l’après-mort, pour l’au-delà de la vie. Équipés pour deux mondes, nous sommes des inadaptés chroniques et, pour ce, écartelés jusqu’à ce que le sang pisse ou que la démence individuelle ou collective s’installe. De là, ce long chant de souffrance insoutenable qu’on a baptisé, pour se rassurer, l’histoire de l’humanité.

(À proximité, un cœlacanthe qu’on a cru longtemps fossile et que, récemment, on a pêché près de l’archipel des Comores. Il possède une épine dorsale creuse et, dans ses nageoires, des tibias et des péronés en miniature. Souffre-t-il du vertébré en devenir en lui ? )

« Quant au Grand Pêcheur abyssal, c’est un cas.

« Un cas à faire rêver Jung, le père Freud et Bram Stoker, le créateur de Dracula. Les féministes ultra pourraient le peindre sur leurs drapeaux, s’en faire des épinglettes en bronze ou en Celluloïd. Mieux que Cupidon ou saint Valentin, il pourrait devenir le patron des amoureux célèbres ou ignorés. Dans son silence, du fond des abîmes liquides, de par-delà les soleils, il hurle des réalités nouvelles, à faire trembler toutes les phallocraties à mitre ou à stylo Mont Blanc.

« Notre Grand Pêcheur abyssal pêche ; et, comme tous les pêcheurs bipèdes, il utilise un leurre. Ce bougre à face de cauchemar a développé un appendice buccal —  une sorte de fine et longue langue —  un cordon au bout duquel une poche-ampoule illuminée de l’intérieur par des bactéries, racole ses proies des profondeurs enténébrées jusqu’à sa gueule garnie de lames.

« Darwin peut se retourner dans sa tombe, et plusieurs fois. Sélections et mutations ne sauraient expliquer un tel phénomène.

« Et ce n’est pas là son idiosyncrasie la plus marquante. Entends bien la seconde, qui a trait au sexe.

« Le mâle de cette espèce se colle à la femelle. Littéralement. Et cette dernière l’absorbe, par le flanc. Peu à peu, leurs systèmes circulatoire et respiratoire se confondent ; elle le nourrit de son sang, comme un fœtus ; elle respire même pour lui. Le mâle va jusqu’à en perdre la tête, qui tombe ; et la queue ; et tous ses autres organes, sauf ceux de la reproduction qui perdurent jusqu’à ce qu’ils soient devenus inutiles.

Tristan et Iseult

 

« Naissance inversée. Amour idéal ? De quoi faire rêver tous les fous d’amour de l’univers : Roméo, Juliette, Dante, Don Quichotte, Tristan, Iseult, Héloïse, Abélard, Billie Holiday…

« Les Mères et les mers sont riches d’enseignement et de pétrole. »


[1] Extrait de : Alain Gagnon, Sud, (roman), Les Éditions de la Pleine Lune.

 

Le Chat Qui Louche : http://maykan.wordpress.com/


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

17 novembre 2012

Le Dieu de la science I : Le Dieu des savants

 

Pierre-Simon de Laplace entra.

̶   Comment ! s’exclama Napoléon.  Vous donnez les lois de toute la création et vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de Dieu !

Le savant lève les yeux.

̶  Sire, je n’avais pas besoin de cette hypothèse.

Dans son Traité de mécanique céleste, Laplace, à l’aide des mathématiques, organise les connaissances du XVIIIe siècle sur le mouvement des planètes et des satellites.  Pour lui, le monde est une machine gigantesque régie par les lois de Newton.  À l’époque, cette réplique est interprétée comme de l’athéisme.  Or, elle ne renie aucune foi.  Il n’a tout simplement pas besoin de surnaturel pour rafistoler une théorie.

Depuis des siècles, depuis l’Inquisition, depuis Galilée, on accuse l’Église de mettre les bâtons dans les roues de la science.  Or, le Vatican fait ses propres recherches, possède son propre observatoire à Gondolfo, la résidence d’été des papes.  Augustin d’Hippone (354-430), alias saint Augustin, suggère de ne pas rejeter sur des bases bibliques les propositions scientifiques démontrées.  Jean-Paul II écrit : « La science peut purifier la religion de l’erreur et de la superstition ; la religion peut purifier la science de l’idolâtrie et des faux absolus. » Plusieurs scientifiques étaient liés à l’Église.  Nicolas Copernic (1473-1543) est chanoine, médecin et astronome.  Il subtilise le centre de l’univers à la Terre.  Comme les autres planètes, elle orbite autour du soleil, description qui, selon lui, révèle une harmonie digne d’un créateur divin.  Le chanoine belge Georges Lemaître (1894-1966), qui sera nommé évêque, est aussi astronome et physicien.  Il dénoue une impasse cosmologique en proposant le premier l’expansion de l’univers à la base de la théorie du Big Bang.  En maintes circonstances, l’Église Catholique a contribué à l’acquisition de connaissances d’ordre naturel, ou les a appuyés.  Dans un article de la revue Études publié en 1911, le père Jésuite Robert de Sinéty déclare à propos de la sélection naturelle de Darwin : « On peut considérer non comme simple hypothèse, mais comme un fait certain que les espèces systématiques actuelles, dans leur ensemble, n’ont pas été créées immédiatement par Dieu telles que nous les voyons, mais se sont formées lentement au cours des siècles par voie d’évolution.  Ce « progressisme » de l’Église catholique du début du siècle rejette le fixisme (le dogme de la fixité des espèces) d’une interprétation littérale de la Genèse.

Depuis le XVIIe siècle, la science revendique son autonomie face à la politique et la religion.  Or, certaines découvertes scientifiques flirtent avec l’expérience religieuse.  Dans l’excellent numéro hors série de la revue Sciences et avenir publié en 2004 et intitulé Le Dieu des savants, numéro que je résumerai ici, John Hedley Brooke, professeur de sciences et de religion à l’université d’Oxford, écrit : « Beaucoup de scientifiques ne se sont pas reconnus dans des traditions religieuses particulières ; ils ont néanmoins débattu des attributs d’une puissance créatrice transcendante au monde naturel. »

Le scientifique peut-il croire en Dieu ?  Dans ce premier texte, nous étudierons le Dieu des savants qui ont marqué nos connaissances.

Francis Bacon (1561-1626), contemporain de Copernic, philosophe, juriste, scientifique et créateur de l’empirisme, sépare la science de la religion et se méfie des exégèses bibliques pour expliquer les phénomènes naturels quand des causes naturelles et immédiates existent.  Bacon ne renie pas Dieu.  Au contraire, pour lui, c’est un Dieu de miséricorde.  Il a créé le monde en accordant la science à l’homme pour que ce dernier puisse dominer sa création et en assure le devenir.

Galileo Galilei (1564-1642), père de la lunette astronomique, l’ancêtre du télescope, confirme l’approche copernicienne, chose qu’on l’oblige à nier sous la persécution.  Dans Letter to the Grand Duchess Christina, Galilée cite le cardinal Baronio : « La Bible nous enseigne comment aller au Ciel mais pas comment le ciel marche. » Le Dieu de Galilée est mathématiques.  La nature est écrite avec le langage des chiffres et ses formes sont géométriques.  La science doit en déchiffrer le code.  Galilée ne croit pas à une séparation complète entre la science et la religion.  Il croit plutôt que les révélations de la philosophie naturelle aident à mieux interpréter les textes sacrés, la raison, « cet instrument céleste, permettant de révéler le caractère divin de la nature ».

Pour Johannes Kepler (1571-1630), science et religion sont fusionnées, l’astronomie, la philosophie naturelle et la théologie ne font qu’un.  La géométrie chrétienne de la Création représente les pensées de Dieu.  Voici sa troisième loi : le carré du temps de l’orbite d’une planète autour du soleil est proportionnel au cube de sa distance moyenne.  L’existence d’un Dieu géomètre se confirme.

Pour René Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien, philosophe, célèbre pour sa méthode scientifique, la finitude du moi prouve l’existence de Dieu.  Par mes limites, je n’ai pas pu me créer moi-même.  Il faut donc que l’Être existe vraiment, qu’Il ait engendré cette idée infinie, et l’ait déposé dans mon esprit fini.  Par ailleurs, pour Descartes, la conservation du mouvement découle d’un Dieu immuable qui soutient le monde qu’il a créé.

Le Dieu de Robert Boyle (1627 – 1691) est un artisan habile et attentif au moindre détail, créateur d’un monde merveilleux de beauté révélé par le microscope, « de l’aile de la mouche à l’écaille de poisson », un monde impensable si non planifié, dépassant en beauté, en complexité et en précision tout ce que l’Homme a fabriqué et même imaginé.

Isaac Newton (1643-1727) est philosophe, mathématicien, physicien et astronome.  Son Dieu est présence et activité.  Le monde n’est pas que mécanique, un monde sans Dieu.  Dès 1668, il s’intéresse à l’alchimie, à la théologie, à l’interprétation des textes sacrés, à la chronologie des anciennes civilisations, à la recherche d’un principe vital actif.  Étrangement, dans ses travaux, Dieu semble lointain, presque absent.  Sans prononcer son Nom, il décrit les lois mathématiques qui régissent les phénomènes naturels.  « La force d’inertie est un principe passif, par lequel les corps persistent dans leur mouvement ou dans leur repos […].  Il en fallait nécessairement quelque autre pour mettre les corps en mouvement ; et à présent qu’ils y sont, quelque principe pour conserver leur mouvement. » De la chute d’une pomme aux mouvements des planètes, les mêmes lois immuables pour plusieurs phénomènes réguliers impliquent un monde homogène, un seul monde, un seul créateur qui a réglé avec minutie et finesse le mouvement de chaque planète dans une orbite parfaite.  Plus petite, elle exploserait sur le soleil.  Plus grande, elle s’éloignerait et dériverait dans l’espace.  Pour lui, la créativité de l’homme signe l’existence de Dieu.  « Car le pouvoir qui peut faire advenir des créatures non seulement directement mais par le truchement d’autres créatures est considérablement pour ne pas dire infiniment plus grand. » Dans l’esprit de Newton, l’univers est harmonieux, la nature est la même pour tous, elle est régulière, ordonnée, signe d’une sagesse créatrice visant la stabilité et l’éternité.  L’histoire humaine est toute autre.  Complexe, comblée de divisions, de violences, de conflits, de créations éphémères, incompatible avec le salut.

Joseph Priesley (1733-1804), théologien, pasteur, philosophe naturel, chimiste et physicien, décrit le progrès scientifique comme « le moyen qu’a trouvé Dieu pour extirper erreur et préjudice et pour mettre un terme à toutes les autorités infondées et usurpées, et ce dans le domaine de la religion comme dans celui de la science ». Pour lui, la science et la religion, deux abstractions faussement interprétées, luttent ensemble contre la superstition.

William Paley (1743-1805), théologien naturel britannique est le théoricien de l’horloge.  (Voir prochain texte) « C’est comme si un Être avait fixé certaines règles et, si l’on peut dire, fourni […] certains matériaux ; puis légué à un autre être, en dehors de ces matériaux et de ces règles, la tâche de faire le plan de la création. » Pour lui, un Dieu capable de laisser les choses se produire elles-mêmes est plus avisé que celui qui se contente de créer les choses.

Charles Darwin (1809-1882), naturaliste anglais et père de la théorie de l’évolution des espèces et de la sélection naturelle, s’inspire de la pensée de ses prédécesseurs.  Dieu confie à la sélection naturelle le soin de gérer la création.  Darwin a écrit : « Si un être infiniment plus judicieux qu’un homme […] pendant des millénaires et des millénaires avait dû sélectionner toutes les variations qui tendent à une certaine fin.  […] Par exemple s’il avait prévu qu’un chien conviendrait mieux à un pays produisant beaucoup de lièvres s’il a des pattes plus longues et une vue plus perçante – [alors] il [aurait] produit un lévrier. » Plus tard, Darwin renonce au christianisme, clame son athéisme, non pas à cause de ses découvertes scientifiques, mais plutôt sur des questions existentielles liées à la damnation éternelle, et surtout, à la mort prématurée de sa fille bien-aimée de 10 ans.

James Clerk Maxwell (1831-1879) unifie les équations liées à l’électricité, le magnétisme et l’induction.  Il écrit : « L’égalité exacte de chaque molécule, par rapport à toutes les autres de la même espèce, lui donne […] le caractère essentiel d’un article manufacturé, et dissipe l’idée d’une existence éternelle et d’une self-existence.  […] parce que la matière ne peut être éternelle ni exister par elle-même, elle a dû être créée. » Et il s’assure de préciser : « la science est incompétente pour raisonner sur la création de la matière à partir de rien. »

Albert Einstein (1879-1955), père de la célèbre théorie de la relativité, écrit dans Comment je vois le monde que la religiosité cosmique « consiste à s’étonner, à s’extasier devant l’harmonie des lois de la nature dévoilant une intelligence si supérieure que toutes les pensées humaines et toute leur ingéniosité ne peuvent révéler, face à elle, que leur néant dérisoire ».  Dans Physique et Réalité, il écrit encore : « Que l’ensemble de nos impressions sensibles soit ainsi constitué que la pensée puisse les ordonner (maniement de concepts, création et application de relations fonctionnelles déterminées entre eux, et leur rattachement à des impressions sensibles), c’est là un fait dont nous ne pouvons que nous étonner et que nous n’arriverons jamais à concevoir. » Einstein s’émerveille de l’intelligibilité du monde et de son rapport avec la science : « Derrière tout travail scientifique d’un ordre élevé, il y a certainement la conviction proche d’un sentiment religieux, de la rationalité ou de l’intelligibilité du  monde.  […] L’éternel mystère du monde est son intelligibilité. » […] « La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle. » Einstein ne croit pas à un Dieu classique.  Il a plutôt un profond respect pour la nature, un « sentiment religieux cosmique » qui guidera sa quête de réponses aux mystères de l’univers.

Stephen Jay Gould (1941-2002), paléontologue américain, affirme dans Rocks of Ages que « la science peut rendre compte des faits de nature et permettre, grâce à ses constructions théoriques, un certain niveau de compréhension ; mais, sur le plan de la morale et des engagements, la foi religieuse peut inspirer des choix existentiels, ce que la science ne peut faire seule ».

Stephen Hawking (1942 —), célèbre cosmologiste et physicien théorique britannique, défie la médecine et s’entête à survivre à la terrible sclérose latérale amyotrophique.  Quand il suggère qu’avec la théorie du Big Bang, Dieu n’a plus rien à faire puisque la physique quantique offre une explication naturelle de la naissance de l’univers à partir du néant, il ne désavoue pas Dieu, en affirme même l’existence et pense plutôt que « connaître la pensée de Dieu [est] le triomphe ultime de la raison humaine. » Dans Une brève histoire du temps, il doute : « Tant que l’univers aura un commencement, nous pouvons supposer qu’il a eu un créateur.  Mais si réellement l’univers se contient tout entier, n’ayant ni frontière ni bord, il ne devrait avoir ni commencement ni fin : il devrait simplement être.  Quelle place reste-t-il alors pour un créateur ? »

Malgré leurs connaissances, ou à cause d’elles, ces quelques savants éminents à l’esprit ouvert, manipulateurs d’équations et créateurs de théories, humbles devant l’univers, reconnaissent le merveilleux de l’univers et lorgnent le surnaturel.  Petit à petit, d’une théorie à l’autre, d’une application à l’autre, ils réalisent les limites de la science.  Dieu devient la solution.

Au début de ce billet, je posais cette question : le scientifique peut-il croire en Dieu ?  Bien sûr !  On peut très bien être physicien et croire en une Force suprême sans jamais user de métaphysique dans les théories physiques.  La science et la théologie ne parlent pas de la même chose.

Existe-t-il des preuves scientifiques de l’existence de Dieu ?  Nous en reparlerons à notre prochaine rencontre.

Citations tirées de Le Dieu des savants, numéro hors série, Sciences et avenir, 2004.  L’essentiel de ce texte en constitue un résumé.

© Jean-Marc Ouellet, 2012

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


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