Noyade en eau de vie, un texte de Clémence Tombereau…

10 avril 2017

Noyade en eau de vie

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Au début, tu ne sauras pas. Le corps comme un boulet. Pas autonome. La coordination. Les gestes. L’équilibre fragile.

Au début, tu apprendras à respirer. À ne pas respirer. À retenir. À doser. Ton souffle. Ton corps. Ton cœur. Tu es au bord et tu as peur. On te comprend. Nous aussi, passés par là, pas le choix, tu sais. La fluidité de ce monde t’effraie et t’hypnotise. Tu devines ses monstres. Tu devines son abyssal mystère et ses courants trop froids. Tu espères, peut-être, des chimères aux écailles miroir et aux cheveux liquides.

Il y aura du Beau. Il y aura des déchets : l’Eden aseptisé deviendra souvenir — ou oubli.

Tes yeux. Tes yeux, surtout, au début seront clos car le chlore du monde brûlera tes paupières. Ils écloront, timides, mus par la soif et l’envie de connaître, voire même de comprendre.

Petit, tu resteras en surface, la belle surface des choses, soutenue on l’espère par des proches comme des bouées. Ta peau appréciera les caresses légères. Tu riras aux éclats en barbotant. Tu seras la joie.

Il faudra bien un jour te défaire des bouées. Prendre le risque, ne compter que sur toi, ton corps, tes yeux, ta force.
Tu plongeras. Ligne de flottaison pareille à l’horizon. Du mal à respirer. Tout ce bleu. Ce beau liquide voudra te dévorer. Des milliers, des milliards d’autres corps à tes côtés. Dessous, dessus, partout : certains te doubleront, t’écorcheront avec leurs ongles sans jamais s’excuser, ne t’en étonne pas. Tu trouveras ça immonde avant de t’habituer, d’apprivoiser la fourberie des eaux.

Alors tu avanceras. Les bras les jambes le cœur. Tu trouveras un bonheur à bouger de la sorte, même en buvant la tasse.
Tes larmes couleront à ta place. Tu nageras.
Un saut dans le grand bain.
Un grand saut dans la vie.
Dans la piscine monde.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

19 février 2017

Venin vénitien

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

L’onde de jade, calme, berce de ses bras verts la cité assoupie.
La peau des palazzi, ocre, n’en finit pas de dorer sous les ardeurs solaires.
Sous les multiples ponts pareils à des sutures coule le venin léger, le doute mordoré et la moiteur languide qui s’immisceront en douce dans le cœur des amants.

À l’ombre des statues non loin du mouvement, sous les arches inquiétées par la nuit, dans les alcôves qui se prennent pour des bouches, prêtes à vous embrasser, prêtes à vous dévorer, le subtil sortilège continuera son œuvre.  Et l’amant le plus fou oubliera sa maîtresse, remplacera sa peau par les pavés usés, se perdra dans les rues aguicheuses et traîtresses pour que naisse entre lui et la Sérénissime une vaine passion.
Venise la Serpentine s’enroule autour du cœur, le caresse, l’embrasse jusqu’à l’étouffement.
Un voluptueux soupir.

La ville vous a eu !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’anonymat… un texte de Clémence Tombereau…

16 février 2017

 Chronique de Milan

 

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L’anonymat lui sied à merveille. Pas de crainte de tomber sur un de ces indésirables, ces gens qu’il croisait malheureusement trop souvent à Paris, qui lui sautaient dessus pour le solliciter aussitôt, sans intérêt réel pour lui bien sûr, juste désireux qu’il parle d’eux dans une de ses pages, de leur spectacle, de leur livre, de leur nouvelle idée, nouvelle stupidité nécessitant l’appui des médias pour exister vraiment. Il était un peu Dieu et cela était loin, au début, de lui déplaire, avant de l’exaspérer quand le manège devenait quotidien, aboutissant à des formes de fourbes agressions par des personnes qu’il ne connaissait pas, mais qui étaient cousin, frère, neveu, femme, mère, d’un ami, d’un très bon ami à lui. Il avait été surpris de voir à quel point la plupart des gens souhaitaient plus que tout devenir publics, même un peu, même un quart d’heure comme disait Andy, un petit quart d’heure d’éternité, pour lequel on se damnerait, pour éviter l’insupportable mort des anonymes. Quelques lignes, une page dans un hebdomadaire devenaient alors un Graal pour lequel il aurait pu exiger ce qu’il voulait – il s’en gardait. Il prenait même un malin plaisir, par pur esprit de contradiction, à parler de personnes qui ne le sollicitaient jamais. Alors marcher en étant un pur inconnu, un insignifiant, avait sur lui le même effet que la reconnaissance sur d’autres : cela le gonflait de plaisir, le rendait vivant. Chaque pas comme un nouveau souffle, chaque regard sur le monde comme une petite mort, entre l’extase et la disparition.

Dans une petite église, il se recueille sur un banc, sans foi, seulement soucieux de repenser à ceux dont il était proche. Il fera cela tous les jours, pour les protéger, les faire vivre, au moins dans sa tête, oublier celui qu’il était, mais pas ceux qui, à leur manière, se démenaient pour l’aimer. Une pensée pour chacun comme une poupée vaudou, piquée par les aiguillons pernicieux du manque qu’ils creusent en lui. Ces personnes resteront sans prénom, seulement vêtues de ses souvenirs et les mots, trop pudiques pour poser sur ces êtres des sensations qui les rendraient intimes aux potentiels lecteurs, les mots sur ce point se tairont. K. sera bien sûr l’exception confirmant la règle, car, après tout, il se demande encore si ce qu’elle éprouvait pour lui était de l’amour ou une forme d’attachement rassurant, dénué de passion.

Autour de lui, d’autres personnes prient : les églises ici sont plus peuplées qu’en France. Jeunes, vieux, hommes, femmes, étrangers ou locaux, la religion imbibe encore leur vie à la manière d’un alcool familier dans lequel on confit confortablement.

Certains ont des préférences : une femme est agenouillée devant saint Antoine, tandis qu’une autre est contrite sous la Vierge. Les saints et la mère de Jésus sont autant d’amis et on choisit de se tourner vers l’un ou vers l’autre selon le souci qu’on souhaite leur confier – le meilleur ami de tous restant, évidemment, écorché sur sa croix et le visage toujours penché vers nous, Jésus.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie,Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Bar et crépuscule : Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

21 janvier 2017

Au Crépuscule

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUne façade en lambeaux, anciennement flamboyante.

De grandes vitres tellement encrassées qu’elles se prennent pour des murs.

Un fantôme de bâche, timide, agite quelques souvenirs poussiéreux pour ne pas s’ennuyer.

En lettres effacées, un mot semble s’écrire, ou s’écrier, bancal et incertain. L’impie lira avec peine Acepule, et croira en un nom bizarre, cependant que le regard bien gaillard des initiés déchiffrera le poétique rendez-vous. AU CRÉPUSCULE.

Dans cette rue de Paris si semblable à d’autres, vous passerez devant le bar sans même y jeter un œil ou un brin d’attention – trop précieuse attention accaparée à coup sûr par votre vie remplie. Peut-être que le rêveur, le flâneur, le paumé ou le dingue laissera glisser sa vue sur cet établissement si vieux qu’il n’existe probablement pas. Il osera entrer. Il tombera sur les yeux doux d’Eurydice, derrière ses grosses lunettes, derrière son comptoir. De sa bouche vermillonnée et charnue, elle dessinera un sourire immense en guise d’invitation.

Il commandera un verre, avide d’un peu d’ivresse pour égayer l’insipide. Elle aura la main lourde, pas avare pour deux sous, et poussera même l’audace à lui dire quelques mots. Le temps qu’il fait, la politique : elle s’en fout. Elle parle juste de l’humain et sait aussi se taire, consciente des vérités qui planent dans le silence.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


La félénité : un texte de Clémence Tombereau…

27 décembre 2016

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

 La félinité

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Clémence Tombereau

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


Pas tactile, un texte de Clémence Tombereau…

8 décembre 2016

Pas tactile…

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Il est des gens dits « tactiles ». Des gens qui vous serrent la taille lorsqu’ils vous font la bise. Des gens qui vous touchent l’épaule lorsqu’ils vous serrent la main. De ceux qui aiment le contact, toujours, avec n’importe qui. Le voisin, la collègue, même l’inconnu à une soirée : les tactiles ne peuvent s’empêcher de manifester par leurs mains leur goût pour l’être humain.

Tape dans le dos, caresse sur la tête ou sur le bras, accolade à outrance : ils aiment, simplement, TOUCHER. Appuyer leurs paroles par leur corps. Peut-être pour se sentir en vie. Peut-être pour marquer leur présence – ou leur territoire. Peut-être par pure philanthropie – qui sait ?
Ils touchent. Tout le monde. Tout le temps. Il n’y a pas forcément, derrière ces gestes, d’intention sensuelle. Séductrice peut-être.

Les tactiles sont légion. Toucher les gens leur fait du bien. Toucher les gens ne leur fait pas peur. Alors ils tripotent gaiement tout ce qui ressemble de près ou de loin à un être humain.

[…] Leurs gestes s’associent souvent à une apparente empathie pour l’Autre, l’étranger, l’inconnu. Ils touchent autant qu’ils parlent. Ils parlent autant qu’ils rient et ne comprennent pas, ou si peu, la terrible réticence que peuvent avoir certains à être malaxés de la sorte. Il leur paraît alors malpoli de se soustraire à leurs mains ou d’esquisser un petit geste de fuite, presque inconscient, à la manière de ces animaux non domestiqués si peu enclins aux cajoleries.

Elettra, quant à elle, manifestait un rejet quasi épidermique face à ce genre de comportements, encore plus durant les fameuses périodes où son corps, bouillonnant, n’était que désir infernal. Elle avait beaucoup de mal à ne pas sursauter, effrayée, lorsqu’une main ou une bouche connue tentait l’approche simple, gratuite, dénuée de sous-entendu. Et cela était pire lorsque la main en question appartenait à une potentielle proie.

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Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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L'hydre à deux têtes, un texte de Clémence Tombereau…

25 novembre 2016

L’hydre à deux têtes

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L’auteur regarde un film en bonne compagnie. Film intelligent, voire passionnant, rien de lénifiant, rien d’inintéressant. Selon toute vraisemblance, ses yeux fixent l’écran, suivent l’action, pupille dilatée lorsque le film effraie, sourire franc lorsque le comique éclot. Rien de plus normal, si ce n’est, parfois, un léger décalage, si infime que personne ne le remarque. Il rit un dixième de seconde après la blague, s’effraie un dixième de seconde après l’apparition du monstre, du tueur, du cadavre. Comme une sorte de Jet Lag, subtil, imperceptible et pourtant. Le cerveau de l’auteur est divisé en deux parties. L’une d’elles, celle qui fait bonne figure, réagit aux multiples stimuli extérieurs, correspond à une normalité évidente, des réactions saines, humaines, rassurantes. Cette partie est commune à tous les hommes. Bien en retrait derrière cette vitrine bien achalandée, mécanique, faite de réflexes qu’on oublie tellement ils sont ancrés dans les gènes, l’autre partie du cerveau tourne tourne, tourne sans cesse, réactive à tout, éclatant ses conclusions dans tous les sens, même les plus obscurs. Un mot. Une image rapide comme une voiture fonçant dans une ravine. Une voix. Un regard. N’importe quoi se fait prétexte au tourbillon frénétique qui ne mène qu’à une issue : l’écriture. La chose s’imprime dans la rétine et file directement dans cette mystérieuse partie cérébrale faite de boue et de génie ; la chose y va mécaniquement, inconsciemment, sans même que l’auteur ne s’en rende compte. Elle vient s’incruster dans le creuset sublime de la création, se mêle à tout, au passé, à la vie, aux sensations multiples de l’auteur, à ses rêves, à sa moelle, en un mot à son obsession terrible pour l’écriture. La chose – l’image, la voix, le regard, le cri – infuse directement dans ces obscurs méandres et, automatiquement encore, se trouve pressée, tournée, stimulée à l’extrême pour aboutir aux mots, à l’essence du monde.

L’auteur est là, tranquillement assis ; ses yeux suivent le film, l’action, les détails et au fond de lui comme au fond d’un récipient où une chimie fumante promet moult explosions, les choses qu’il voit deviennent mots, idées, roman. La route, la nuit, les phares, deviendront en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire une phrase sublime, une scène inoubliable, arrangée par ses soins dans le plus grand secret de son cerveau qui se prend pour un mage. Pendant un dixième de seconde, même si ses yeux fixent toujours l’écran, l’auteur n’est plus parmi nous : il se trouve sur l’Olympe, il se trouve dans les cieux somptueux de la création pure, il flotte bien au-dessus du monde, du film, des autres, ses semblables. Il flotte au milieu des mots et y nage avec délectation, enrobé par leurs liquides caresses. L’instant ne dure pas, si bien qu’il n’est peut-être même pas un instant, à peine un millième de seconde où l’éternité se niche, un rien qui lui fait toucher le ciel, les étoiles, l’espace inquiétant et charmeur, un rien qui le fait dieu et bien plus que ça. Les mots sont fixés, cloués peut-être sur le néocortex. La phrase s’imprime, noir sur gris, dans son cerveau qui, d’autre part, continue de fonctionner normalement. Il la répète mentalement une ou deux fois, comme un robot qu’il devient alors, et reprend tranquillement le cours de son activité, regarder un film. Fini l’instant. Fini l’envol. Jusqu’au prochain, sous peu.

Dans ces furtifs moments, on peut dire que l’auteur est perdu pour le monde, gagné pour la littérature et il ne rêve peut-être, au fond de lui, que de se noyer éperdument dans ces limbes subtils et tellement confortables.

Toi, cher ou pauvre lecteur, tu n’auras bien sûr rien remarqué. Tu auras vu un être qui regarde un film, qui semble même passionné par lui. Rien de fascinant. En surface. Tout se joue dans les obscures profondeurs de l’esprit de celui qui écrit.

Cet instant, ces instants se multiplient à l’envi dans le quotidien de l’auteur. Il est là sans y être, toujours ces coulisses en lui qui n’en peuvent plus de s’agiter, de froisser les costumes, tracer les maquillages de ce qui deviendra, plus tard, jamais peut-être, quelque chose de lisible.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

5 novembre 2016

Image qui tue

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecIl colle des images sur les paquets de cigarettes. Bien choisies, bien choc. Comme ça, chaque fois qu’un fumeur succombera à son vice, il aura sous les yeux les risques encourus. Ça fait froid dans le dos.
Depuis qu’il a eu cette idée, il y a un problème : il est submergé de commandes.
Tout le monde veut son image-choc. Un peu à la manière des collectors Panini de notre enfance. On s’échange un cadavre contre des poumons pourris.
Tout le monde veut son image-choc. Le poids des mots, c’est dépassé. Ici-bas ce qu’on veut c’est le choc des photos. La punition par l’exemple. Oh oui! Responsabilisez-nous ! Nous sommes tellement…

Fumer tue. OK.
Cette campagne, c’est surtout pour sensibiliser les jeunes. OK.
Le problème avec les jeunes: plus on les sensibilise, moins ils sont sensibles. Autre problème des jeunes : ils n’ont pas peur de la mort. Parce qu’ils sont jeunes. Parce que pour eux le temps ne passe pas de la même manière (une journée de cours est très longue, croyez-les). Parce que dans leur petite tête, la mort c’est un truc de vieux – voire de vieux cons.

Alors il colle des images.
Alors il croule sous les demandes et ne sait plus quoi faire.
Sur chaque produit fabriqué par nos belles sociétés, il lui faut désormais coller une mort lente et douloureuse. La mort rapide et agréable, ça chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecvend moins.
La bouffe. Un enfant obèse et malheureux sur les paquets de biscuits.
L’alcool. Un foie pourri.
La voiture. Une carcasse de véhicule cramé – si possible avec cadavre d’enfant à côté. Pour bien montrer le danger.
Les chaussures en cuir. Des animaux morts.
La télévision : une trépanation de cerveau (quoique, ça, l’abrutissement par la télé, ça tue pas hein, ça rend juste un peu con).
Etc.
Ainsi on finira bien par ne bouffer que des images.
Viendra le problème.
Coller sur l’air que l’on respire des images-chocs.
Comme ça tout le monde arrêtera. De respirer.
Problème réglé.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


En corps, un texte de Clémence Tombereau…

27 octobre 2016

En corps

 

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Être en vie, déjà, était un postulat qu’elle savait apprécier, assumer, considérer : elle habitait son corps, en meublait chaque membre, conscience absolue de l’énergie vivace qui s’épanchait là-dedans – activité quotidienne, routinière, parfois sportive, plaisir de respirer, de voir, d’entendre, de manger ou de boire.

Être en vie : cela ne la prenait que par périodes obscures, par surprise, par phases, comme les adolescents dont les prémisses étranges de la sexualité chatouillent les corps neufs.

Les mots sont indigents pour dire le désir. Il faudrait à la langue des milliers de syllabes, de phonèmes, de termes pour rendre honneur, être digne de ce phénomène qui, souvent, place l’homme au-dessus des dieux – et près des animaux.

La peau devenue soif, les brûlures et les gouffres, les soupirs et les plaintes, les langueurs infinies : voilà ce qu’est le désir, entre mille autres choses.

Elle ne comprenait pas – les premiers temps.

Tout d’abord, la violence. L’incapacité à contrôler, juguler, apaiser la bête désirante. Quelque chose de honteux – les premiers temps, avant une habitude.

Le ventre creusé, carbonisé de désir absolu. Le manque et la douleur de ne le point combler. L’indicible douleur. L’improbable solitude – alors qu’on rêve d’Autre. L’affolante chaleur qui, maline, s’enflamme de plus belle sachant qu’on la condamne. Tout cela dépassait les limites du corps – et de l’entendement.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’inécrit/Recherche dans les pages blanches, un texte de Clémence Tombereau…

8 octobre 2016

L’inécrit

 

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L’auteur se morfond.  De jour en jour il dépérit, lentement grignoté par cette bête qu’est le vide.  Au bout d’un certain temps, pris d’un courage dérisoire, il se met en action.  Il se force.  Un carnet, un stylo, un clavier, les deux mains.  Il essaie.  Il écrit.  Oui.  Il ne rêve pas.  Il écrit.  Aucune joie cependant ne monte en lui pour le libérer.  Aucun soulagement.  Car il sait, dans ses tréfonds, tréfonds qu’il connaît un peu, il sait qu’il ne fait là rien de bon.  Les mots s’alignent sur le carnet, sur l’écran.  Ces mots ne ressemblent à rien.  Ces mots sont vides, de sens et d’intérêt, contaminés eux aussi par le plus terrible des maux :  le non-sens.  Alors les lignes s’enchaînent, tout de même.  On dirait une ronde désespérée de petites filles qui se savent condamnées.  Elles tournent quand même, le sourire sur leurs lèvres est factice et naïf ; elles tournent, pauvres enfants ne voulant rien dire et rien sur leur mine blafarde ne viendra peindre ces teintes qu’on dit vivantes.  Des phrases mortes, que personne ne ramassera.  Elles ne formeront même pas un lit pour des idées nouvelles, non, seulement des phrases mortes qui retracent l’inanité de l’auteur.

Voir cet auteur, faussement pris d’un espoir fou, s’acharner sur son carnet, son clavier, voir son visage se décomposer au fur et à mesure qu’il écrit, voir son sourire tomber par terre, tout son visage happé par l’attraction terrestre :  la scène est triste à se pendre.

Il vieillit de dix ans en dix minutes.  Il fume une cigarette, regarde le monde autour de lui et désespère de le trouver presque mieux que l’écriture.  Il se lève, sur les épaules un poids pareil au ciel d’orage, il marmonne d’inaudibles et découragées paroles et la solitude, dans ce moment terrible, lui plaît moins que d’habitude.  Bon à rien.  Pauvre type.  Inutilité.  Voilà un triptyque des mots qui reviennent en boucle dans sa tête.

Après quelques jours, semaines, mois ou années de cet état mortel, il essaiera des techniques pour se débloquer.  On débloque bien les portables, pourquoi pas les auteurs ?

Le champ des possibles en matière de reconquête de l’inspiration est vaste et varié.  Acupuncture.  Sport.  Médecines alternatives et obscures.  Alcool.  Faire des enfants.  Partir.  Changer d’air.  Lire, beaucoup.  En parler à quelqu’un, spécialiste ou non, qui apaisera les angoisses, dénouera les perfides pelotes qui se sont enroulées dans la tête de l’auteur.  Lâcher prise.  Oublier qu’on écrit.  Faire table rase, oui.  Renaître.  Jouer à l’enfant qui découvre le monde et qui découvre aussi, les yeux gorgés d’une flamboyante joie, qu’un stylo et un papier peuvent copuler pour fabriquer des réalités.

Chacun a sa méthode.  C’est parfois long et pénible.  De faux sursauts jouent des tours.  Ça y est !  On croit écrire de nouveau !  Erreur :  ce n’était qu’un beau leurre.  On retombe.  Plus bas, toujours.  Puis on laisse tomber.  Ça fait un drôle de bruit sur le sol, comme un immense verre qui se brise et dont le monde entier entendrait le cri.  On casse quelque chose en soi.  On adopte en gros la position de celui qui n’en a rien à foutre de tout.  Cela fait un bien fou.  Une anarchie mentale.  Une indifférence totale, non feinte.  Un immense soupir, ni de soulagement, ni de plaisir, juste soupir qui porte bien son nom, sous le pire.

Puis, lentement, très lentement, alors qu’on l’avait quasiment oubliée, l’étrange bête écriture pointe son museau affûté.  Une idée, une inspiration.  On souffle.  L’auteur fait semblant de ne pas la voir, l’ignore – il croit, la connaissant, à un piège.  Il lui tourne le dos.  Après le museau, c’est bien sa tête, puis son corps entier qui se déroule, souple, le pelage soyeux et les pattes agiles, la queue interminable.  Elle émet un drôle de son.  L’auteur, bien obligé cette fois, se retourne.  La contemple.  Elle est donc revenue, la chienne !

Oui.  Elle est revenue.  Ses mots frémissants, ses idées tarées, ses couleurs, ses matières haletantes, ses sensations soumises au vocabulaire, ses sons, sa musique, sa profusion :  l’écriture revient.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’échec parfait, un texte de Clémence Tombereau…

16 septembre 2016

L’échec parfait

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Michel-Ange se représentant en train
de peindre le plafond de la Sixtine

Une fois conscient qu’il n’atteindra jamais l’idéal qu’il poursuit, l’auteur s’acharnera. Ces périodes le confinent à la folie. Il efface, il écrit, il oublie, il efface tout, c’est mieux ainsi, car écrire une telle merde n’est pas digne de lui. Il serait amusant, ainsi, d’aller explorer les limbes des écrits effacés et, qui sait, quelque trésor palpitant pourrait bien s’y cacher.
On a vu des auteurs vouloir la perfection, transformant dans ce but un roman de cinq-cents pages en une phrase de cinq mots. On a vu des pages rendues illisibles par les ratures enragées d’un homme qui n’est qu’homme, pas Dieu. Dieu n’a-t-il jamais raturé son œuvre ?
On a vu des génies pleurer devant la beauté de leur travail, pleurer de chagrin malgré les louanges multiples, les larmes comme un amer constat de l’imperfection et dans ces larmes, peut-être, petits mondes à elles seules, les choses qui auraient pu rendre la perfection possible. Les plus beaux des chefs-d’œuvre sont ceux qui n’existent pas, ceux qui sont nés dans la tête de l’artiste, mais que ce dernier, malgré toute la force et l’abnégation qu’il a mises dans son travail, n’a jamais réussi à rendre sur la toile, la pierre, la page. Des chefs-d’œuvre avortés. Le meilleur livre et celui qu’on n’écrira jamais, et c’est bien pour cela que l’auteur, pauvre fou, écrit. Toujours. Comme un espoir. Comme une pensée magique. Comme si on avait cinq ans, sauf qu’on arrive à cent et qu’on n’a jamais réussi à faire parfaitement ce qu’on voulait vraiment. C’est bien ce triste constat qui génère la rage, la frénésie qui caractérisent l’auteur. Les mots et la ponctuation ne sont qu’un maillon entre nous et une forme de paradis perdu. Un maillon pendu dans le vide, brisé, qui ne peut désespérément que s’attacher à rien.
Il semble donc évident de se montrer méfiant à l’égard de l’auteur qui se déclarera ravi de son œuvre et nous comptons sur toi, cher ou pauvre lecteur, pour affûter tes sens en vue de démasquer tout imposteur en la matière. Celui qui déclare avoir fait un chef-d’œuvre n’a finalement pas fait grand-chose.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’envol d’Hermès, par Clémence Tombereau…

27 août 2016

Billet de Milan

Tandis que la brume s’épanouissait encore, engourdissant le décor déjà féerique, ils descendirent lentement l’avenue des Alliés, parée de seschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec majestueux immeubles.  Devant la bâtisse que surplombait un Mercure ailé, le diable s’arrêta, incitant T. à faire de même.

Sa voix perçait le silence avec une impudeur assumée, et venait résonner sur les pavés humides.

— J’aime cette ville.  Vraiment.  Admirez donc, cher ami, la superbe de ce Mercure !  Et ces immeubles fantômes alentour !  Ouvrez vos yeux !

De son doigt – qui à ce moment paraissait démesuré –, il pointa la statue musculeuse du jeune dieu malicieux.   T., désormais docile disciple, regarda Mercure et, malgré une propension qu’il avait à vouloir rester maître de lui, il ouvrit grand la bouche de stupéfaction, persuadé alors d’être dans un rêve – ou d’être saoul.  La statue, prise par un souffle invisible dont Pygmalion aurait rêvé, s’agita.  Dans un geste lent et noble, les jambes se détachèrent de leur socle, en pliant légèrement les genoux qui paraissaient rouillés comme ceux d’un vieillard.  Le jeune dieu désormais bien vivant secoua la tête de gauche à droite, tendit les bras en avant et, son casque ailé prenant vie lui aussi, se mut pour prendre son envol.  Dans sa main droite et grise, l’égide qu’il tenait luisait étrangement.

Dans une envolée folle, lourd et fendant l’air nocturne, Mercure descendit de sa façade, le corps bien droit et les petites ailes ornant son casque voletant joliment.  Il se tenait désormais devant eux, toujours minéral, mais animé d’une vie qui conférait à son regard une lointaine humanité.  Un fantôme d’iris flottait dans la blancheur marmoréenne de ses yeux et ses traits réguliers, quoique poupins, dessinaient assez bien une forme de perfection virile.  Il entrouvrit la bouche avec effort et, tout aussi lentement, tendit sa main libre pour la poser sur la joue de T. Le contact de cette peau extraordinaire sur celle du jeune homme le fit reculer d’un pas.  La pierre était chaude, comme brûlée toute la journée par les ardeurs du soleil.

*

L’âmécanique

Lui ne bronche pas.  Statique.  Masculin.  Froid comme le marbre.  Machine.  L’attente est sa nature.  Il attend qu’on le touche.  Il attend qu’on le chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québectape.

Elle, la folle virevolte.  Avec ses cinq jambes et sa peau douce, elle fait la danse des sept voiles en s’approchant de lui.  Elle hésite, trouve autre chose à toucher, fait du rangement autour de lui, puis convoque son reflet, un peu gauche.  Elles sont deux.

Lui, statique toujours, mais grouillant d’impatience.  Lustré, il attend qu’elle le patine.  Il voit ces deux oiseaux qui bientôt fondent sur lui.  Sous sa glace il sent bien qu’une sorte d’amour voit déjà le jour.  Une attraction d’aimant, démente.  Le contact imminent.  S’il pouvait, il bougerait pour se rapprocher d’elles.  Des secondes les séparent.

Plumes satinées, elles atterrissent.  Lui, un peu plus tétanisé.  Elles vont le faire exister.  De leur union naîtront des mots des phrases des sensations humaines des gens des effacements des coquilles.  Elles soufflent une vie qu’il n’acquerra jamais, mais qui le touche.  Sans elles il ne donnerait rien.

Elles touchent, tapent, pianotent, s’impatientent, enchainent les pas d’une danse que personne ne maîtrise, une valse endiablée.  Elles suspendent une de leurs jolies jambes dans une hésitation toute féminine.  Elles font des grands écarts, des pointes, des entrechats, des pas chassés sur lui qui crève d’amour.

Le cliquetis des touches se fait roucoulement transi.  Il est touché.  Il n’est là que pour ça.

Vagabondes, elles repartiront.  Mais reviendront.  L’attente est sa nature.

Les machines n’ont pour âme que celle qu’on leur offre.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecClémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concouJrs littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Chronique de Porto…

22 août 2016

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Les mots de la bouche…

Ils sont là, serrés, grouillant, grésillant d’impatience; ils se marchent sur les pieds, jouent des coudes sans relâche pour être les premiers. Dans la gorge entonnoir, après que ta cervelle les a bien préparés, quasi-militairement, ils tressautent se hissent s’agitent dans tous les sens pour ne former qu’une boule. La boule, tantôt gonflée hardiesse, tantôt contrite de peur, monte et descend sans cesse. La salive, sapide, ne sait plus où aller. Elle connait bien l’issue mais la craint tout autant.
Un effort. Une conviction. Cela ne tue pas tu sais.

La boule, courageuse, les lâche par petits paquets emberlificotés dans le creux de ta bouche. Les voilà sur la langue désormais. Goût de méli-mélo alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec et de papier mâché. Oui, tu préférerais qu’ils sortent sur papier. Mais, que veux-tu, avec la bouche on n’écrit pas. Ta pauvre bouche n’est pas une imprimante facile.

Désormais ils se cognent à l’ivoire de tes dents. Perle contre perle. Les plus faibles seront donc mastiqués. Pas de justice ici. Ici c’est la jungle.
Gonflés d’outrecuidance, ils rebondissent sur la langue et se cognent au palais, nuée d’insectes qui crépitent dans l’alcôve buccale.
Cela suffit. La bouche est pleine. Ils ont peur, pauvres petits, que ta salive les noie, les engloutisse dans l’ombre, les ravale.
Les dents. La salive. La gorge. L’EXTÉRIEUR. Que de monstres affolants!

Allez, sois courageux. Déjà tes lèvres tremblent et laissent passer un souffle frais. Ces satanées bestioles seront bientôt libérées. Ça frissonne. Ça chatouille. Le flot promet d’être prodigieux, furieusement débordant.
Les mots sont lâchés.

Tu parles!

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


La félinité : un texte de Clémence Tombereau…

14 juillet 2016

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

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Clémence Tombereau

La félinité

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


Rétro : Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

30 juin 2016

Guerre

Des corps au sol. Des pantins dont le maître a pris la fuite, sans prévenir. Sur les visages, encore fraîche, une expression de douleur ou d’étonnement. Leur jeunesse, chat qui louche maykan alain gagnon francophoniefacétieuse, se plait à dessiner la vie sur leurs traits morts. Leur bouche est un soupir béant dans le vide. Ils ne sont plus. Ils avaient cru.

On ne leur avait pas donné le choix – ils ne l’auraient pas pris. Leur âme juvénile croyait tous les bobards qui parlent de nobles causes. Dans leur cerveau une idée pieuse avait planté ses bases : mourir pour la patrie était un privilège. Même au cœur du combat leur joie jamais ne cillait, seulement souillée, çà et là, de quelque incompréhension, quelques questions sans suite. On n’est pas sérieux quand on a… On se croit immortel quand on a… Jusqu’à ce qu’une mitraillette, passionnée par leur cœur, vienne les rendre sérieux. Mortels.
Ils y croyaient. Et leurs yeux dans le vide laissent couler l’espoir. Et leurs traits crispés esquissent quelque chose qui plait à l’ennemi.

Ils n’ont pas crié. Leur cri résonnait dedans. Dans leur poitrine. Leur cri s’écorchait aux parois de leur corps, mais ne sortit jamais. Mourir sans crier gare. La patrie va bien.

La conférence de Carlton

Il est là. Fier. Gonflé de sa seule présence. Une aura de suffisance plane sur sa silhouette. Content de sa petite personne, il se plante derrière le micro et, de ses yeux grossis par ses épaisses lunettes, il honore l’assemblée d’un regard satisfait. Il s’éclaircit la voix et commence, non sans s’être passé la main dans la pauvre mèche grise qui lui tient lieu de chevelure. Un son sans âme, qui tinte comme du métal, émerge de cette bouche si fine qu’elle n’existe que par la parole.

Carlton remercie. Carlton annonce le plan de sa conférence. Carlton glose, s’épanche avec un certain talent sur les nuances phénoménales de la Langue Absolue. Il souligne l’aspect inédit de Son évolution actuelle, évolution qui se résume à la suppression pure et simple de la ponctuation. Sa voix martèle les mots d’une nouvelle divinité :
chat qui louche maykan alain gagnon francophonie« Les points ne servent à rien. Ils coupent, ralentissent les phrases, alors que nous vivons à l’ère de la vitesse. Certes, oralement nous marquons des pauses, mais pourquoi s’acharner à les rendre lorsque nous écrivons ? Le lecteur, l’homme, n’est-il pas suffisamment intelligent pour placer de lui-même les points et autres détestables fioritures là où ils se doivent d’être ? Notre société aboutie a réussi à réévaluer l’homme, à l’estimer à sa juste valeur, À LUI FAIRE CONFIANCE. Les points ne sont que les coutures sur l’envers d’un vêtement : les rendre visibles ne sert à rien, sinon à rabaisser l’homme à l’état d’assisté, handicapé qui aurait besoin de repères pour comprendre. L’homme, aujourd’hui, frôle l’omniscience, aussi la ponctuation n’a qu’à demeurer dans l’oralité : c’est encore là qu’elle se porte le mieux ! Ceci est une révolution. Alors que depuis la nuit des temps l’homme a ponctué l’écrit, nous voulons bouleverser cet ordre un peu lourd des choses. Et cela est bon. Après avoir enterré les lettres immondes pour les remplacer par des chiffres lumineux, nous nous débarrasserons enfin des dernières scories des langues anciennes. Je sais au fond de moi que la langue atteindra son apogée : elle n’existera plus ! L’être humain communiquera uniquement par la pensée et ce sera un paradis retrouvé. Et nous nous devons aussi de… Pardon madame ? Non, les questions ne sont autorisées qu’à la fin de la conférence ! Je vous prie de ne plus me couper dans mon discours, vous n’êtes pas un point ! AH ! AH ! AH ! (Les jeunes rient.) Malgré votre grand âge, vous manquez peut-être d’éducation. Que disais-je ? Ah, la disparition, l’apogée de la langue… La sonorité des chiffres est encore belle, car assez neuve. Un jour prochain l’homme se lassera de ces sons, comme il se lasse de tout. Pour l’heure je peux affirmer que nous nous trouvons au commencement d’un processus que notre entendement a encore du mal à saisir…

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieClémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendantchat qui louche maykan alain gagnon francophonie cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Chronique de Milan : S’abîmer, par Clémence Tombereau…

28 mai 2016

S’abîmer…

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Il y a toujours quelque subtilité dans le décrochage du monde. Cela ne tient à rien, à un fil peut-être, à une infime seconde, juste une sorte de gouffre au bord duquel flâne, l’air de rien, ce qui fait notre humanité. On sait bien que le gouffre résume tous les dangers. On sait que, normalement, notre constitution nous empêchera d’y sombrer. Les yeux regardent, plongent, le corps reste en retrait. On s’éloigne de quelques pas. On y revient, fatalement attiré, tiraillé entre un désir morbide de découvrir ces mondes inquiétants et un instinct de survie qui a jusqu’à présent bien réussi à l’homme. L’esprit divisé en deux parties égales, ce qu’on nomme libre arbitre se tient tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, toujours en équilibre au-dessus du vide. Puis on emprunte le fil, timidement, au-dessus de la plaie béante du monde.

Un pied. Puis l’autre. Parfois les yeux fermés, on joue à se faire peur. Parfois les yeux ouverts, le paysage en dessous de nous se révèle à la fois terrible et passionnant. Un pied. Puis l’autre. Rester sur le fil. Funambulisme inné. L’homme se tient droit, ses idées bien ancrées, son instinct de survie comme un balancier au bout de ses mains. Étrange agilité. Un pied. Puis l’autre. Les yeux au ciel, rassurant. Les yeux vers l’abîme, redoutable. Ne plus savoir lequel, du ciel ou de l’enfer, sera le plus à même de satisfaire nos désirs les plus fous. Rêver de prendre son envol. Rêver aussi de choir, comme un certain ange qui eut la prétention d’être Dieu.

Sur cet état d’équilibre précaire, différents souffles s’agitent, comme des inclinations, des choses qu’on a dans les tripes ou que le monde a cru bon de nous offrir. Des choses laides. Inhumaines peut-être. Innées ou acquises. Des choses qui font basculer les vies, des animaux facétieux qui s’enroulent à nos pieds et cherchent à nous faire tomber – par jeu, malice simple. Alors le pied les écrase ou les écarte d’un coup sec, répondant à une volonté solide de rester sur le fil, de résister au vide. Parfois, les bêtes s’accrochent. Les pieds s’agitent, on insulte les bêtes, on leur crache dessus, elles s’agrippent de plus belle à nos chevilles, trop faibles attaches. Elles s’enroulent. Les bêtes mordent même. Griffent. Lacèrent l’entendement. Le mastiquent et le broient jusqu’à nous faire devenir, nous-mêmes, bêtes. Chimères qui se croient ailées. Ce qu’on nomme humanité nous quitte et, quelque part, cela donne l’impression d’être drôlement, follement léger. Nos ailes imaginaires se déploient, rassurantes, et on choisit la chute. On choisit le mystère des gouffres. On fonce dans l’enfer en croyant que cela ressemble à un salut.

La suite n’est que folie.

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Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Is this Desire ? un texte de Clémence Tombereau…

20 mai 2016

Is This Desire ?

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Ces curieuses périodes la prenaient en flagrant délit d’existence : elle vivait, comme tout le monde, humaine parmi les humains, contrite quelquefois dans le carcan de toutes les choses qu’un être humain se doit de faire – ou de ne surtout pas faire, savoir-vivre oblige – quand l’animal en elle surgissait.

Cela s’engouffrait jusque dans sa physionomie : son corps se déliait, se rapprochant du mieux qu’il pouvait d’une nature liquide, mouvante, fourbe et insaisissable, ne pesait plus grand-chose, se creusait jusqu’à devenir un abîme qui n’était que désir. Un puits sans fond. Des abysses s’étendant jusqu’aux racines obliques de l’humanité, à cet âge où les besoins de l’homme relevaient de la survie : instinctivement perpétuer la race et éviter la mort. Elle n’était alors que cela – désir crucial.

Son visage, quant à lui, puisait dans ces méandres une étrange lueur : elle s’étoilait. Ses yeux se faisaient phares dans l’obscur quotidien, brillants comme pris de chagrin, de fièvre, d’extase ou bien de drogue, regard capable de parcourir alors le cosmos d’un seul battement de cils – fardés.

Sa bouche se paraît d’un renflement sensuel : purpurine, irriguée de plus belle par un sang devenu lave folle, ces lèvres n’étaient alors qu’une terre féconde où le monde et bien plus promettaient de fleurir.

Une imperceptible mutation se faufilait sous ses pores, sous sa peau, naviguait dans ses veines : sous la carapace du si banal humain, le désir prenait ses aises, se personnifiait, hydre affolante, goulue d’espaces, de corps et d’infinies jouissances.
Oh ! Il fallait la voir ces jours-là ! Certains d’ailleurs n’étaient pas dupes, peut-être connectés comme elle à une forme primitive de l’humain. Certains, oui, semblaient deviner l’infime différence, la serpentine sensualité qui ne demandait qu’à être assouvie, caressée et domptée pour, enfin, si possible, se rapprocher du vide, de la mort, de la vie, de tout ce qui finalement se ressemble beaucoup trop.

(Titre : PJ Harvey)

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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L'auteur, humain, trop humain, par Clémence Tombereau…

26 avril 2016

L’auteur, humain, trop humain

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(Vanité de Damien Hirst)

Il est communément admis que l’auteur est, comme l’erreur, humain – on peut mettre en doute cette part d’humanité chez pas mal de personnes, mais ne commençons pas à tout questionner.

Cette qualité intrinsèque et cultivée par ses soins fait qu’il se sent capable, selon son talent, d’habiller avec des mots des pensées, des sentiments, des sensations, des âges de la vie. Il leur confectionne à tous un costume sur mesure, dans des matières nobles et néanmoins résistantes ; il taille, coud, découpe, brode, teint, crée parfois des patchworks pour que ces choses-là, plus subtiles que des corps, puissent s’engouffrer sans peine dans des robes fourreaux, des costumes trois-pièces.

La tristesse dans une robe dos nu.

Le naufrage du temps dans un costard cravate.

La joie en mini-jupe.

L’amour emmitouflé dans des lainages imperméables (il ne tient pas au lyrisme). Quant aux angoisses, il aime à les laisser à moitié nues, seulement enroulées dans de la soie. Qu’on puisse voir leur peau, sentir leur parfum aigre-doux, et deviner en transparence les drôles de courbes de leur drôle de corps.
La vue et le toucher sont alors convoqués. Sous les doigts, le mot peut être doux, rêche, glissant ou irritant – le champ des possibles est alors aussi vaste que le nombre de tissus répertoriés à ce jour. Pour ce qui relève de l’humain, les sens sont relativement faciles à convoquer par les mots.
Le drame essentiel de l’auteur réside justement dans cet état : il n’est qu’humain. Il ne sera jamais ciel, mur, arbre ou nuage. Il doit lutter de toutes ses forces pour glisser sous la peau de l’azur, pour se figer comme une brique, pour sentir en lui la sève d’un arbre qui est tout, sauf du sang, pour frôler l’immatérialité des nuées – et en tomber.

Dans ces cas précis, son humanité le dessert diablement. Il n’a plus qu’à s’en extirper, se défenestrer de l’humain.

Devenir brique, branche, cumulus.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L'Ultima Genova, un texte de Clémence Tombereau…

20 avril 2016

L’Ultima Genova

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Crédit photo : A.L. ©

 

Marcher pour la dernière fois jusqu’à longtemps jusqu’à jamais peut-être dans ces ruelles rubans où les odeurs se mêlent Croiser une mouette une fresque presque presque effacée et chercher le repos dans le cœur calme et vert des palazzi secrets Dans les églises laisser les saints à l’agonie charmer tous les chalands La mer ne pas la voir mais la sentir présente dans le cri des oiseaux ou dans le souffle humide qui vient saler la peau Et le ciel surtout le ciel où les nuages ne se posent jamais longtemps voyageurs subtils sur les routes d’azur sur cette peau bleutée Le ciel toujours qui peine à glisser sa lumière sous les arches humides et dans les rues veineuses où des femmes attendent les marins de tous bords les exilés faciles Deviner les grues girafes qui espèrent la charge découpent le crépuscule de leur silhouette métal S’adosser aux murs ocres et roses dont la seule idée serait de rivaliser avec le ciel avec les rayons du soleil avec les aubes aux doigts rosés et le soir au sourire rouge

Les places ombragées ne seront pas bien tristes de ne plus me croiser et l’insolent soleil au détour d’une rue ne s’offusquera pas de m’attendre toujours Les volutes épicées du cuir ou des cuisines ne seront pas bien tristes de ne plus se jeter dans mes narines avides non rien dans cette ville ne souffrira ma perte mon départ mon absence

Je ne suis pas la mer je ne suis pas la mouette je suis une ombre errante sur les murs défraîchis entre statues marines aux muscles minéraux je suis un mouvement sur les pavés salis je suis un souffle court dans les courants marins dans les lueurs moirées de la ville rêveuse et cette iridescence se moque bien de moi je ne fais que passer je ne fais que goûter embrasser et étreindre la douce Genova
C’est la dernière fois que Gênes sous mes pieds déroule son corps de rêve et ses charmes étranges
Fini le phare fini les ondes souples qui bercent les bateaux

Voi ch’uscite lasciate ogni speranza

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

11 avril 2016

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

par Clémence Tombereau

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable : enalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec son creux un poisson est venu s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


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