Noyade en eau de vie, un texte de Clémence Tombereau…

10 avril 2017

Noyade en eau de vie

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Au début, tu ne sauras pas. Le corps comme un boulet. Pas autonome. La coordination. Les gestes. L’équilibre fragile.

Au début, tu apprendras à respirer. À ne pas respirer. À retenir. À doser. Ton souffle. Ton corps. Ton cœur. Tu es au bord et tu as peur. On te comprend. Nous aussi, passés par là, pas le choix, tu sais. La fluidité de ce monde t’effraie et t’hypnotise. Tu devines ses monstres. Tu devines son abyssal mystère et ses courants trop froids. Tu espères, peut-être, des chimères aux écailles miroir et aux cheveux liquides.

Il y aura du Beau. Il y aura des déchets : l’Eden aseptisé deviendra souvenir — ou oubli.

Tes yeux. Tes yeux, surtout, au début seront clos car le chlore du monde brûlera tes paupières. Ils écloront, timides, mus par la soif et l’envie de connaître, voire même de comprendre.

Petit, tu resteras en surface, la belle surface des choses, soutenue on l’espère par des proches comme des bouées. Ta peau appréciera les caresses légères. Tu riras aux éclats en barbotant. Tu seras la joie.

Il faudra bien un jour te défaire des bouées. Prendre le risque, ne compter que sur toi, ton corps, tes yeux, ta force.
Tu plongeras. Ligne de flottaison pareille à l’horizon. Du mal à respirer. Tout ce bleu. Ce beau liquide voudra te dévorer. Des milliers, des milliards d’autres corps à tes côtés. Dessous, dessus, partout : certains te doubleront, t’écorcheront avec leurs ongles sans jamais s’excuser, ne t’en étonne pas. Tu trouveras ça immonde avant de t’habituer, d’apprivoiser la fourberie des eaux.

Alors tu avanceras. Les bras les jambes le cœur. Tu trouveras un bonheur à bouger de la sorte, même en buvant la tasse.
Tes larmes couleront à ta place. Tu nageras.
Un saut dans le grand bain.
Un grand saut dans la vie.
Dans la piscine monde.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

19 février 2017

Venin vénitien

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

L’onde de jade, calme, berce de ses bras verts la cité assoupie.
La peau des palazzi, ocre, n’en finit pas de dorer sous les ardeurs solaires.
Sous les multiples ponts pareils à des sutures coule le venin léger, le doute mordoré et la moiteur languide qui s’immisceront en douce dans le cœur des amants.

À l’ombre des statues non loin du mouvement, sous les arches inquiétées par la nuit, dans les alcôves qui se prennent pour des bouches, prêtes à vous embrasser, prêtes à vous dévorer, le subtil sortilège continuera son œuvre.  Et l’amant le plus fou oubliera sa maîtresse, remplacera sa peau par les pavés usés, se perdra dans les rues aguicheuses et traîtresses pour que naisse entre lui et la Sérénissime une vaine passion.
Venise la Serpentine s’enroule autour du cœur, le caresse, l’embrasse jusqu’à l’étouffement.
Un voluptueux soupir.

La ville vous a eu !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’anonymat… un texte de Clémence Tombereau…

16 février 2017

 Chronique de Milan

 

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L’anonymat lui sied à merveille. Pas de crainte de tomber sur un de ces indésirables, ces gens qu’il croisait malheureusement trop souvent à Paris, qui lui sautaient dessus pour le solliciter aussitôt, sans intérêt réel pour lui bien sûr, juste désireux qu’il parle d’eux dans une de ses pages, de leur spectacle, de leur livre, de leur nouvelle idée, nouvelle stupidité nécessitant l’appui des médias pour exister vraiment. Il était un peu Dieu et cela était loin, au début, de lui déplaire, avant de l’exaspérer quand le manège devenait quotidien, aboutissant à des formes de fourbes agressions par des personnes qu’il ne connaissait pas, mais qui étaient cousin, frère, neveu, femme, mère, d’un ami, d’un très bon ami à lui. Il avait été surpris de voir à quel point la plupart des gens souhaitaient plus que tout devenir publics, même un peu, même un quart d’heure comme disait Andy, un petit quart d’heure d’éternité, pour lequel on se damnerait, pour éviter l’insupportable mort des anonymes. Quelques lignes, une page dans un hebdomadaire devenaient alors un Graal pour lequel il aurait pu exiger ce qu’il voulait – il s’en gardait. Il prenait même un malin plaisir, par pur esprit de contradiction, à parler de personnes qui ne le sollicitaient jamais. Alors marcher en étant un pur inconnu, un insignifiant, avait sur lui le même effet que la reconnaissance sur d’autres : cela le gonflait de plaisir, le rendait vivant. Chaque pas comme un nouveau souffle, chaque regard sur le monde comme une petite mort, entre l’extase et la disparition.

Dans une petite église, il se recueille sur un banc, sans foi, seulement soucieux de repenser à ceux dont il était proche. Il fera cela tous les jours, pour les protéger, les faire vivre, au moins dans sa tête, oublier celui qu’il était, mais pas ceux qui, à leur manière, se démenaient pour l’aimer. Une pensée pour chacun comme une poupée vaudou, piquée par les aiguillons pernicieux du manque qu’ils creusent en lui. Ces personnes resteront sans prénom, seulement vêtues de ses souvenirs et les mots, trop pudiques pour poser sur ces êtres des sensations qui les rendraient intimes aux potentiels lecteurs, les mots sur ce point se tairont. K. sera bien sûr l’exception confirmant la règle, car, après tout, il se demande encore si ce qu’elle éprouvait pour lui était de l’amour ou une forme d’attachement rassurant, dénué de passion.

Autour de lui, d’autres personnes prient : les églises ici sont plus peuplées qu’en France. Jeunes, vieux, hommes, femmes, étrangers ou locaux, la religion imbibe encore leur vie à la manière d’un alcool familier dans lequel on confit confortablement.

Certains ont des préférences : une femme est agenouillée devant saint Antoine, tandis qu’une autre est contrite sous la Vierge. Les saints et la mère de Jésus sont autant d’amis et on choisit de se tourner vers l’un ou vers l’autre selon le souci qu’on souhaite leur confier – le meilleur ami de tous restant, évidemment, écorché sur sa croix et le visage toujours penché vers nous, Jésus.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie,Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Bar et crépuscule : Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

21 janvier 2017

Au Crépuscule

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUne façade en lambeaux, anciennement flamboyante.

De grandes vitres tellement encrassées qu’elles se prennent pour des murs.

Un fantôme de bâche, timide, agite quelques souvenirs poussiéreux pour ne pas s’ennuyer.

En lettres effacées, un mot semble s’écrire, ou s’écrier, bancal et incertain. L’impie lira avec peine Acepule, et croira en un nom bizarre, cependant que le regard bien gaillard des initiés déchiffrera le poétique rendez-vous. AU CRÉPUSCULE.

Dans cette rue de Paris si semblable à d’autres, vous passerez devant le bar sans même y jeter un œil ou un brin d’attention – trop précieuse attention accaparée à coup sûr par votre vie remplie. Peut-être que le rêveur, le flâneur, le paumé ou le dingue laissera glisser sa vue sur cet établissement si vieux qu’il n’existe probablement pas. Il osera entrer. Il tombera sur les yeux doux d’Eurydice, derrière ses grosses lunettes, derrière son comptoir. De sa bouche vermillonnée et charnue, elle dessinera un sourire immense en guise d’invitation.

Il commandera un verre, avide d’un peu d’ivresse pour égayer l’insipide. Elle aura la main lourde, pas avare pour deux sous, et poussera même l’audace à lui dire quelques mots. Le temps qu’il fait, la politique : elle s’en fout. Elle parle juste de l’humain et sait aussi se taire, consciente des vérités qui planent dans le silence.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


La félénité : un texte de Clémence Tombereau…

27 décembre 2016

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

 La félinité

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Clémence Tombereau

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


Pas tactile, un texte de Clémence Tombereau…

8 décembre 2016

Pas tactile…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Il est des gens dits « tactiles ». Des gens qui vous serrent la taille lorsqu’ils vous font la bise. Des gens qui vous touchent l’épaule lorsqu’ils vous serrent la main. De ceux qui aiment le contact, toujours, avec n’importe qui. Le voisin, la collègue, même l’inconnu à une soirée : les tactiles ne peuvent s’empêcher de manifester par leurs mains leur goût pour l’être humain.

Tape dans le dos, caresse sur la tête ou sur le bras, accolade à outrance : ils aiment, simplement, TOUCHER. Appuyer leurs paroles par leur corps. Peut-être pour se sentir en vie. Peut-être pour marquer leur présence – ou leur territoire. Peut-être par pure philanthropie – qui sait ?
Ils touchent. Tout le monde. Tout le temps. Il n’y a pas forcément, derrière ces gestes, d’intention sensuelle. Séductrice peut-être.

Les tactiles sont légion. Toucher les gens leur fait du bien. Toucher les gens ne leur fait pas peur. Alors ils tripotent gaiement tout ce qui ressemble de près ou de loin à un être humain.

[…] Leurs gestes s’associent souvent à une apparente empathie pour l’Autre, l’étranger, l’inconnu. Ils touchent autant qu’ils parlent. Ils parlent autant qu’ils rient et ne comprennent pas, ou si peu, la terrible réticence que peuvent avoir certains à être malaxés de la sorte. Il leur paraît alors malpoli de se soustraire à leurs mains ou d’esquisser un petit geste de fuite, presque inconscient, à la manière de ces animaux non domestiqués si peu enclins aux cajoleries.

Elettra, quant à elle, manifestait un rejet quasi épidermique face à ce genre de comportements, encore plus durant les fameuses périodes où son corps, bouillonnant, n’était que désir infernal. Elle avait beaucoup de mal à ne pas sursauter, effrayée, lorsqu’une main ou une bouche connue tentait l’approche simple, gratuite, dénuée de sous-entendu. Et cela était pire lorsque la main en question appartenait à une potentielle proie.

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Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L'hydre à deux têtes, un texte de Clémence Tombereau…

25 novembre 2016

L’hydre à deux têtes

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’auteur regarde un film en bonne compagnie. Film intelligent, voire passionnant, rien de lénifiant, rien d’inintéressant. Selon toute vraisemblance, ses yeux fixent l’écran, suivent l’action, pupille dilatée lorsque le film effraie, sourire franc lorsque le comique éclot. Rien de plus normal, si ce n’est, parfois, un léger décalage, si infime que personne ne le remarque. Il rit un dixième de seconde après la blague, s’effraie un dixième de seconde après l’apparition du monstre, du tueur, du cadavre. Comme une sorte de Jet Lag, subtil, imperceptible et pourtant. Le cerveau de l’auteur est divisé en deux parties. L’une d’elles, celle qui fait bonne figure, réagit aux multiples stimuli extérieurs, correspond à une normalité évidente, des réactions saines, humaines, rassurantes. Cette partie est commune à tous les hommes. Bien en retrait derrière cette vitrine bien achalandée, mécanique, faite de réflexes qu’on oublie tellement ils sont ancrés dans les gènes, l’autre partie du cerveau tourne tourne, tourne sans cesse, réactive à tout, éclatant ses conclusions dans tous les sens, même les plus obscurs. Un mot. Une image rapide comme une voiture fonçant dans une ravine. Une voix. Un regard. N’importe quoi se fait prétexte au tourbillon frénétique qui ne mène qu’à une issue : l’écriture. La chose s’imprime dans la rétine et file directement dans cette mystérieuse partie cérébrale faite de boue et de génie ; la chose y va mécaniquement, inconsciemment, sans même que l’auteur ne s’en rende compte. Elle vient s’incruster dans le creuset sublime de la création, se mêle à tout, au passé, à la vie, aux sensations multiples de l’auteur, à ses rêves, à sa moelle, en un mot à son obsession terrible pour l’écriture. La chose – l’image, la voix, le regard, le cri – infuse directement dans ces obscurs méandres et, automatiquement encore, se trouve pressée, tournée, stimulée à l’extrême pour aboutir aux mots, à l’essence du monde.

L’auteur est là, tranquillement assis ; ses yeux suivent le film, l’action, les détails et au fond de lui comme au fond d’un récipient où une chimie fumante promet moult explosions, les choses qu’il voit deviennent mots, idées, roman. La route, la nuit, les phares, deviendront en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire une phrase sublime, une scène inoubliable, arrangée par ses soins dans le plus grand secret de son cerveau qui se prend pour un mage. Pendant un dixième de seconde, même si ses yeux fixent toujours l’écran, l’auteur n’est plus parmi nous : il se trouve sur l’Olympe, il se trouve dans les cieux somptueux de la création pure, il flotte bien au-dessus du monde, du film, des autres, ses semblables. Il flotte au milieu des mots et y nage avec délectation, enrobé par leurs liquides caresses. L’instant ne dure pas, si bien qu’il n’est peut-être même pas un instant, à peine un millième de seconde où l’éternité se niche, un rien qui lui fait toucher le ciel, les étoiles, l’espace inquiétant et charmeur, un rien qui le fait dieu et bien plus que ça. Les mots sont fixés, cloués peut-être sur le néocortex. La phrase s’imprime, noir sur gris, dans son cerveau qui, d’autre part, continue de fonctionner normalement. Il la répète mentalement une ou deux fois, comme un robot qu’il devient alors, et reprend tranquillement le cours de son activité, regarder un film. Fini l’instant. Fini l’envol. Jusqu’au prochain, sous peu.

Dans ces furtifs moments, on peut dire que l’auteur est perdu pour le monde, gagné pour la littérature et il ne rêve peut-être, au fond de lui, que de se noyer éperdument dans ces limbes subtils et tellement confortables.

Toi, cher ou pauvre lecteur, tu n’auras bien sûr rien remarqué. Tu auras vu un être qui regarde un film, qui semble même passionné par lui. Rien de fascinant. En surface. Tout se joue dans les obscures profondeurs de l’esprit de celui qui écrit.

Cet instant, ces instants se multiplient à l’envi dans le quotidien de l’auteur. Il est là sans y être, toujours ces coulisses en lui qui n’en peuvent plus de s’agiter, de froisser les costumes, tracer les maquillages de ce qui deviendra, plus tard, jamais peut-être, quelque chose de lisible.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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