Nnnn… oui !  Miaoui !, avec Sophie Torris…

15 juin 2017

Balbutiements chroniques

 

Et voilà que ça me reprend. Je ne sais pas bien quand ni comment  ça a commencé, le Chat. Mais c’est arrivé. Je me suis mise à dire oui. Oui à tout. J’acquiesce, j’opine,chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec j’accepte, je consens sans vergogne et sans nuances. Parfois, j’affirme même sans sommation : Voui ! Voui ! Voui ! Et si j’échappe par inadvertance un mouais plus indolent,  mon non-verbal lui, de toutes les façons, s’enthousiasme. Ai-je atteint le point de non-retour ? Vous allez m’aider, cher Chat, n’est-ce pas ? À retrouver la forme. Ma forme négative.

Afin de reconquérir mon non pas à pas, j’en appelle, ici même, à ma désobéissance volubile. Je dénoncerai donc un à un chacun de mes ouï-dire. Yes, I can ! Eh oui, je le veux ! Car franchement, le Chat, comment ai-je pu perdre cette aptitude innée à dire non ? Aujourd’hui, mes propres enfants usent de la formule pour un oui pour un non tout comme hier j’en abusais moi-même. Et ça… c’est comme le vélo ! Ça ne peut pas s’oublier.

Tout d’abord, je dis oui à mes petits. Ils sont si beaux quand ils s’affirment tout en négation. Leurs non abrupts et déterminés appellent invariablement mon oui qui ainsi, je le confesse, s’achète la paix. Oh, j’ai bien essayé de biaiser en multipliant le mot par deux. Il équivaut ainsi à une négation surtout si vous traînez un peu sur le ton : « Oui, oui… » Mais on ne dupe pas longtemps un enfant. Je dis oui également pour ne pas décevoir, pour ne pas faire de peine à ceux qui, malheureusement trop nombreux, savent que je cède volontiers au chantage affectif : « Quoi ! Tu ne peux pas venir ? Tu ne vas pas me faire ça à moi ! » Et puis, évidemment, je dis oui parce que je veux qu’on m’aime. Mais m’aimera-t-on jamais assez, le Chat ? Enfin, je dis oui à toutes les opportunités qui se présentent, savourant le plaisir masochiste de me sentir débordée. Un peu comme l’âne qui trotte indéfiniment derrière la carotte au bout du bâton. Je trotte gaiment certes, mais il n’en reste pas moins que pendant ce temps, d’autres broutent paisiblement la pâture. Et comme je ressemble aux femmes d’aujourd’hui, plurielles dans leurs désirs de carottes, je ne vous dis pas, le Chat, comment je trotte. Et ce n’est pas tout, puisque depuis peu, s’est ajouté le ouiiii frondeur, celui qui de son plein gré, veut tout voir, tout goûter, tout sentir, tout nager, tout courir, tout voler même. Ce ouiiii un peu compulsif, ma foi, qui s’essaie sans cesse parce que je commence à craindre le jour où mon corps, lui, malgré moi, me dira non.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecOn dit qu’être jeune, c’est dire oui à tout et que devenir vieux c’est apprendre à dire non. Peut-être que je ne veux pas vieillir, tout simplement. Pourtant, le Chat, n’est-ce pas la jeunesse qui dit non aujourd’hui ? Et son non ne vous semble-t-il pas plus engagé à chaque pas ? Peut-être est-ce parce que ce non repose sur un oui profond, sur une évidence. Un non de survie. Alors c’est promis, le Chat, quand je serais grande, je serais jeune parce que je saurai dire non. 

Sophie

 

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

 

 


Les stances du colimaçon… par Sophie Torris…

14 mai 2017

Balbutiements chroniques

— ….. Ch@t !?
Et voilà que je vous apostrophe sans façon. Je voulais vous surprendre. Me guettiez-vous ? Nous avions rendez-vous. Nous sommeschat qui louche maykan alain gagnon francophonie jeudi. Étiez-vous à l’affût de mes balbutiements, le Ch@t ? M’attendiez-vous ?
Deux mois déjà que mon accent pointu vous ouvre ses guillemets. Deux mois que je pelotonne  mon début d’alphabet au sein de votre arobase littéraire. Puis-je croire, cher Ch@t, que vous m’espérez un peu pendant les parenthèses de silence qui séparent chacune de mes chroniques ? Puis-je penser qu’il vous arrive parfois, impatient, d’imaginer la courbe de mon alinéa avant qu’il ne s’offre à vous ? Enfin, vous, le Ch@t, qui louchez sur mes trémas, ne pensez-vous pas que le plaisir tient pour beaucoup du désir ? Faisons donc le point sur ces interrogations, voulez-vous ?
Georges Clémenceau a laissé à la postérité une célèbre maxime qui dit que le meilleur moment dans l’amour, c’est quand on monte l’escalier. Mais dites-moi, le Ch@t, qui sont ceux qui prennent encore le temps de penser libertinage dans un escalier quand un ascenseur en cage peut les propulser droit comme des « I » au septième étage ? Qui sont celles qui prennent encore plaisir à perdre leur souffle contre un garde-corps ? J’ai le regret de vous apprendre que de nos jours, les mains courantes laissent de bois. Et il est bien difficile de pallier ce manque d’enthousiasme. Car ce qui marche aujourd’hui, c’est l’escalator sans escales. Le plaisir immédiat sans l’attente. Bref, l’ère est à l’escalier roulant qui dicte la marche à suivre. Ou, pis encore, au confortable plaisir de plain pied. La perspective d’une mansarde sous les toits ne semble plus faire recette.
Serions-nous alors de la vieille école, vous, mon Ch@t, et moi ? À croire encore que le secret est dans la préparation de la sauce. Je suis résolument de ceux qui goûtent encore  chaque palier qui mène au plaisir, de volée en envolée de marches. Car qu’on les monte quatre à quatre ou que l’on colimaçe exagérément, c’est toujours le cœur qui cogne à la porte du septième, non ?
Bon. Évidemment, on prend des risques. Car à étirer le temps du désir, on l’accroit.  La garçonnière tout là-haut n’est pas toujours la chambre de bonne qu’on croit. Et là, on se retrouve bien malgré nous devant cette constatation paradoxale : l’anticipation du plaisir peut parfois conduire à gâcher le plaisir. Permettez que je vous explique, cher Ch@t. Anticiper, ici, dans ces escaliers, c’est éprouver, l’espoir et le doute en cédilles, une certaine excitation due à l’attente. Or, si votre imagination est correctement stimulée, et j’imagine qu’elle l’est, l’attente d’un petit bonheur hypothétique peut être tout à fait jubilatoire, votre jouissance atteignant son comble en même temps que le pas-de-porte convoité.
Mais… il y a un mais. Car qui vous dit que cette extase achetée à crédit respectera vos engagements. Il se peut que la porte passée, la réalité ne soit pas à la hauteur du palier et que vous dévaliez l’escalier marche arrière, en traînant avec vous une malencontreuse dette de plaisir. La chute dans l’escalier peut alors être raide et la marche funèbre.
Pour éviter cette possible déconfiture, certains ont décidé de ne plus jamais clore la marche et en disciples d’Esher empruntent ses escaliers illusoires dans l’optique d’un plaisir infini. Mais jamais consommé. Du plaisir sans trait d’union. Je vous avoue, cher Ch@t, que cela me laisse circonflexe.
chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLe plaisir peut-il n’être qu’un état d’esprit ? Le fait d’anticiper le bonheur peut-il nous y conditionner ? Je pense ici à tous ceux qui vivent leur 31 décembre comme une obligation d’être heureux. L’idée préconçue ne peut être déçue, ne doit être déçue. Et chose amusante, il arrive que nous soyons inconscients de nos propres leurres. Dans le même ordre d’idées, ne vous est-il jamais arrivé, le Ch@t, de revisiter en souvenir vos mansardes ? On emprunte alors d’étonnants petits escaliers de service qui nous ramènent bien plus tard à ce même septième étage. Là, avec le temps, la minuscule mansarde inodore et sans saveur s’est cristallisée toute en majuscules.
Alors où se trouve la solution ? Ne pas chercher à savoir ce qu’il y a en haut de l’escalier peut-être. Être heureux en se contentant de peu. Mais il faut être sacrément sage pour savoir rester sur le perron. Est-il possible alors de monter les marches quand même, mais sans but prédéterminé ? On éviterait ainsi les déceptions. Parfois, il n’y aurait rien là haut et puis de temps en temps, on se laisserait délicieusement surprendre par l’imprévu. Un p’tit plaisir spontané qui passerait par là, par hasard. Mais ça, c’est apprendre à vivre sans désir. Et à moins d’être Ronsard…
Cher Ch@t, je vous sais sage. Mais je vous en prie, si vous voulez voir des astérisques, ne vous contentez pas de mes incipits, ni ne courez au point final. C’est dans l’anticipation de chaque virgule que se trouve le plaisir de ma lecture.
Sophie

Notice biographique
Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


À tire d’elle… par Sophie Torris…

30 avril 2017

Les balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Elle était ma tour jumelle.  Elle avait le mal d’altitude, mais plus aucune attractionchat qui louche maykan alain gagnon francophonie terrestre.  Je suis restée debout, pas elle.

Elle était ma tour de Babel.  Elle parlait toutes mes langues, mais moi, je ne la comprenais plus.

Elle disait qu’elle avait fait le tour de ses horizons et que tous ses soleils étaient couchants.  Je m’étais alors postée au guet de sa tour d’ivoire, mais elle m’a joué un tour pendable.

Mon amie, ma sœur kamikaze s’est envolée il y a 10 ans.  Un aller sans retour.  Triste anniversaire d’un attentat suicide.

Au nom de sa compagnie, je voudrais aujourd’hui affréter un long courrier et voyager un moment vent arrière.  Je vous invite, le Chat, à vous pencher au hublot de son souvenir.  Merci de rester assis, là, jusqu’à l’arrêt complet de ce rappel.

Nous avons appris à voler de nos propres ailes, ensemble, du tarmac de l’école secondaire.  Hôtesses de l’ère adolescente, on croyait au 7e ciel, prêtes à accueillir toutes les destinations avec, pour seuls bagages, l’insouciance de nos 16 ans et le goût de la turbulence.  Baptêmes de l’errance enfin !  J’étais son copilote parce que de nous deux, c’était surtout elle qui ne manquait pas d’air !  Pas de plan de vol et rien à déclarer.

Enfin, c’est ce que je pensais.  Mes radars n’ont rien repéré au début.  Le mal venait de la soute, du plus profond de son âme.  Elle y cachait ses excédents de bagages.  Moi, toute au plaisir de nos escales, je ne pensais qu’à vivre l’heure locale.  Certes, j’ai bien remarqué qu’elle s’asseyait toujours côté couloir, mais en cas de dépressurisation, elle portait un masque et dissimulait ainsi les valises qu’elle avait sous les yeux.  Elle préférait braver ses mauvais temps plutôt que de rester clouée au sol.  Elle se foutait des consignes de sécurité.  Elle me disait que j’étais son témoin lumineux.

Et puis un jour, j’ai quitté notre bimoteur pour une ligne régulière.  J’ai rejoint Air Canada, à des milliers de vols d’oiseaux d’elle, ma p’tite famille en orbite sur un autre fuseau horaire.  Elle, elle s’est abîmée en mère, cumulant des fécondations in vitro, mais jamais rien dans le cockpit.  Une grosse bedaine, c’est le seul gilet de sauvetage qui l’aurait peut-être empêchée de se noyer.

Ma tour jumelle est partie en vrille.  Disparue des écrans radars.  On n’a jamais retrouvé sa boîte noire.

La mort, ce sont ceux qui restent qui doivent la gérer.  Tout seuls.  Et quand elle est si violente, on n’a pas le temps de boucler sa ceinture.  On se la prend de plein fouet.

La culpabilité, d’abord, se met sur le pilotage automatique.  N’aurais-je pas pu être le tour de manivelle qui lui aurait fait faire demi-tour ?  Moi, qui étais son témoin lumineux, pourquoi l’ai-je laissée voler sans visibilité ?

Ma tour jumelle m’a damé le pion.  Pensait-elle gagner ainsi son paradis, en préférant la mort à mon amitié ?  Cette blessure d’amour-propre est longue à cicatriser.  J’ai été abandonnée.  Vous aussi peut-être, mon Chat ?

Alors, survivants d’une telle catastrophe aérienne, devant composer avec la peine, la colère, la culpabilité, n’élabore-t-on pas tout un tas de théories pour supporter la réalité, pour trouver une explication qui blesse le moins possible ?

On invoque alors le geste irrationnel, une détresse tellement intense qu’elle fait perdre tous les repères.  La soute qui s’ouvre tout grand sur la carlingue, le manque d’oxygène insoutenable.  Une telle panique à bord qu’on ne peut qu’en perdre la tour de contrôle.  Certes, la maladie mentale, le fanatisme peuvent annihiler le jugement, mais, je ne pense pas, le Chat, que la dépression occulte le raisonnement quand il s’agit de choisir de mourir.

Ma tour jumelle a fait le tour des possibilités.  Le moment, l’endroit, la manière.  Et c’est délibérément qu’elle a sauté dans le vide, sans parachute, qu’elle a quitté les membres de son équipage.  Elle a choisi de lâcher prise.

Certains y voient un tour de force.  Ne glorifions pas le suicide, s’il vous plaît.  Ma tour d’abandon n’avait plus le courage de chercher une issue.

Elle a cherché cependant à changer de cap.  Elle avait la chance d’être entourée ma tour.  On a volé à son secours quand certains restent isolés, sans personnel à bord, en proie au vertige d’une haute voltige.  C’est dans ces cas-ci, surtout, que le suicide est inadmissible, quand on se prive de tours d’essai parce qu’on ne sait pas où ni comment chercher de l’aide*.

On l’a aidée à trouver des passerelles, à décrypter son tableau de bord pour tenter de trouver une altitude de croisière, à changer son train pour des atterrissages plus en douceur.  Elle a ainsi retardé bien des vols suicidaires.  Elle a même cédé à l’attraction céleste, épousé la religion, mais elle disait que Dieu ne l’aimait pas.  A-t-elle cru qu’elle deviendrait monarque en ciel en sautant dans le vide ?  Certains croient que la mort est un recommencement, un tour de passe-passe, alors que tout peut recommencer sur la terre.

Je ne veux surtout pas promouvoir le suicide, mais peut-on le comprendre parfois ?  Car après tout, qui suis-je, moi, bien vivante sur mon vol de première classe, où presque tout concorde, pour parler à la place de ceux qui sont partis ?  Les absents auraient-ils toujours tort ?

On aide bien à décoller ceux qui sont à l’extrémité de la piste de leur vie, ceux dont la santé physique décline, ceux que leur propre déchéance physique panique, ceux qui ne veulent pas être une charge pour ceux qu’ils aiment.  Ces suicides assistés sont-ils des actes de lâcheté, d’orgueil ou de respect de soi ?  La loi Léonetti qui tente, entre autres, de s’opposer à l’acharnement thérapeutique, pose le délicat problème de déterminer un seuil de tolérance et se heurte évidemment à l’impossibilité d’avoir une position dogmatique qui couvrirait toutes les situations.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa douleur psychologique peut être aussi intense que la souffrance physique.  Quand quelqu’un, qui a eu accès à toutes les ressources sans succès, décide de partir, faut-il alors le condamner ?

J’ai 10 ans de miles de plus au compteur qu’elle aujourd’hui.  Elle me manque, ma tour jumelle.  J’aurais pu l’occulter pour soigner ma peine.  Je préfère ouvrir régulièrement le compartiment de ses bagages en prenant bien garde à la chute de tous ces objets qui nous appartenaient.  Je les attrape en plein vol et je lui vole ainsi tout un tas de baisers posthumes.

Sophie

* Si vous avez besoin d’aide, ne ratez surtout pas cet avion-là : 1 866 APPELLE

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Amour 2.0, par Sophie Torris…

20 avril 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

Mettons l’amour sur le billot, voulez-vous, puisqu’il est actuellement en tête dechat qui louche maykan alain gagnon francophonie gondole. On nous l’assaisonne à la sauce Cupidon depuis des semaines et à nous faire mariner ainsi jusqu’au 14 février, on risque tous de se débiter en tranches de vie attendries.

Ne comptez pas sur moi pour vous proposer ce genre de bœuf mode réchauffé. L’amour ne doit-il pas être dégusté saignant quand on recherche l’effet bœuf ? Permettez donc que je vous offre avant l’heure mes bons et aloyaux services et en guise de contre-valentinades, taillons dès à présent une petite bavette sur l’amour vache.

À cette fin et sans pour autant que cela ne dégénère en boucherie, je vous invite à goûter les histoires d’amour crues, hachées menu et épicées d’une bonne amie à moi, confrontée récemment au célibat sur le tard tard.

À table !

La belle fête donc ses noces de satin, abonnée à l’auberge du tournedos depuis des lustres dans ses draps de coton conjugal quand le sot-l’y-laisse. En tombant sur cet os, celle qu’on vient de prendre pour une dinde commence par crier haut et fort que tous les hommes sont des cochons. Après avoir bien ruminé tous les travers du porc en question qui est parti pour un filet plus mignon, elle se retrouve seule, sexualité et amour en berne, l’estime de soi sérieusement émincée, et pourtant, la poitrine, l’échine, le gigot toujours généreux et loin d’être avariés.

Mais voilà, une séparation, ça charcute l’amour-propre, et quand cela fait des années qu’on n’est plus dans la séduction, c’est difficile de penser qu’on peut plaire de nouveau. On se prend pour un boudin. À des lieux d’imaginer qu’on pourrait encore être traitée aux p’tits oignons.

La belle aurait pu donc décider de mettre définitivement la viande dans le torchon ou aurait pu virer viande saoule pour que ses inhibitions ne l’empêchent pas de se faire embrocher à l’occasion. Parce qu’après tout, un peu de sexe, ça peut donner l’illusion de l’amour.

Elle aurait pu. Mais la belle a des amies, compagnes toujours attentionnées de la vie. Elles l’ont inscrite sur Meetic, un réseau de rencontres virtuel. Avec l’espoir que sous l’œil bovin de millions d’abonnés, elle réveille enfin la vache folle qui sommeillait en elle et que cesse par la même occasion cette période de vaches maigres. Dans l’impossibilité de se faux-filer, la belle s’est donc choisi un pseudo, une photo de vache qui rit et, miracle de l’informatique moderne, après avoir rempli un long questionnaire, on lui a proposé plusieurs hommes de sa vie. Un vrai bouillon de bœufs !

Se pose alors la question de savoir si c’est du lard ou du cochon et l’art de sélectionner la bête tient vraiment de la boucherie héroïque ! Elle élimine rapidement ceux qui exhibent chipolatas, andouilles, merguez (c’est selon) dès le premier échange, tout en prenant soin d’envoyer ces chapelets de saucisses à ses copines en guise d’amuse-gueules. Ça les fait d’ailleurs beaucoup rire. Puis, de texto en sexto, la belle se laisse conter fleurette jusqu’à ce qu’un premier taureau lui propose de le prendre par les cornes. Il n’est pas encore question de se laisser brouter la luzerne, mais le cœur y est. Elle accepte alors une conversation téléphonique. La voix, l’élocution sont également un précieux critère d’évaluation. Sachez qu’à l’oreille, le Chat, on repère facilement la daube ! En effet, quand le fil de la conversation s’entrelarde d’erreurs syntaxiques coriaces et de matières grasses, la belle sait à quoi s’en tenir. Mais voilà, le taureau en question défend parfaitement son bifteck. Il semble courtois et se démarque par une subtile répartie.

Après quelques semaines de conversation galante, voire coquine, il convient de sauter le pas. L’homme est un prince charmant et la belle a 18 ans dans sa tête (c’est que l’amour virtuel laisse une grande place à l’imagination !), mais elle porte néanmoins une quarantaine bien mûre. C’est alors que la crainte d’appâter en croute resurgit. Les amies viennent alors à la rescousse pour aider à la préparation du premier rendez-vous. La belle doit être appétissante. Mais comment faire revenir la viande et la servir à point ? Faut-il se beurrer la face, quitte à estomper les rides d’expression ? La robe, pas trop sage ni trop pute, doit, sans en avoir l’air, se décolleter sur quelques tentations gustatives, car même si la belle n’est pas du genre à passer à la poêle le premier soir, elle se fait quand même des films cochons dans sa tête. Et puis, dans un tel contexte, peut-on ne pas se faire sauter sans se griller ? Outre le souci capillaire, faut-il alors envisager une épilation complète du maillot ou rester soi-même et oser l’origine du monde ?

Il est huit heures. Les amies notent bien le nom du restaurant. La rencontre se fait dans un endroit public au cas où l’homme mijoterait des plans extrêmes et s’adonnerait à de la cuisine trop exotique. Les amies, dans le bistrot d’à côté, sont d’ailleurs chargées d’appeler quinze minutes plus tard. Elles ont convenu d’un code verbal secret qui puisse les rassurer. Les carottes sont donc bien cuites. La première impression est positive. Derrière l’escalope à la salade, l’homme n’envisage pas qu’une escalade à la salope.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis cette première rencontre. Sans être une vache à lait, la belle a mis sa peau au feu quelques fois, et même si ces hommes seuls ont tous besoin qu’on s’étonne avant tout sur leur hotdog all dressed, elle a vécu une très belle histoire d’amour, goûté la cuisine halal, noué quelques solides amitiés et envoyé, inévitablement, quelques bouses à l’abattoir. En effet, la réception de certains prétendants sur le plancher des vaches ne vaut pas toujours le voyage virtuel. Il se peut qu’on ait à se farcir de la vieille semelle. Personne n’est à l’abri d’un menu mensonger. En fait, comme partout, certains jambons côtés à l’os pètent plus haut que leurs rognons.

Aujourd’hui, le droit au libertinage public ne choque plus personne. Je me souviens de mes escapades adolescentes clandestines sur le minitel rose. Les sites de rencontre me semblent avoir perdu ce côté sulfureux en passant de l’épicerie, même si elle n’était pas toujours fine, à la grande consommation. Avec une offre tellement généralisée, comment ne pas penser qu’il y a toujours mieux ? Comment ne pas céder à l’idée que le pis de la vache du voisin est toujours plus grand et devenir ainsi le dindon de cette grande farce ? Avec, entre chaque plat de viande fraiche, l’amertume d’une solitude qui faisanderait de plus en plus l’âme.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes relations sur internet se nouent à l’envers. On met la charrue avant les bœufs. Peut-on dire pour autant que les codes de séduction ont changé ? Livrer l’intimité de son âme avant celle de son corps rappelle les correspondances du 19e siècle où l’on tombait surtout en amour avec l’idée de l’amour.

Ha la vache ! C’est bien compliqué tout ça ! Mais si la belle a pu rencontrer l’amour sur Meetic, c’est certainement parce que là aussi, il peut se cuisiner avec un grand A. La leçon que nous pourrions en tirer, c’est qu’en aucun cas, il ne faut se contenter de regarder passer les trains. Les voies de l’amour finissent toujours par être pénétrables.

Je vous laisse mijoter le tout. Vive le ragoût !

Sophie

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cours d’éducation textuelle, par Sophie Torris…

15 avril 2017

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Voilà que depuis quelques jours, tout le monde se revendique bête de texte. Même ceux et celles qui avouent alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec pratiquer des activités textuelles contre leur gré ont pris la position du missionnaire. C’est que l’orthographe est devenue subitement zone érogène quand les éditeurs ont fait savoir qu’ils en appliqueraient les nouvelles règles dans les manuels scolaires de la prochaine rentrée. Beaucoup ont alors pris pour du harcèlement textuel, une réforme qui date pourtant de 1990 et qui n’a, par ailleurs, jamais condamné la bitextualité. C’est ainsi que sans faire fi de ces préliminaires, le doute a pénétré les consciences et toutes les langues se sont mises, dans un grand élan de masturbation de l’esprit, à se chatouiller le nénufar.

Puisque je jouis d’une certaine expertise en matière de proximité textuelle, permettez-moi, le Chat, de juguler ici cet excès de textostérone précoce. En effet, il y a une couille dans le potage! Si aujourd’hui, on invite bien les noms composés à copuler jusqu’à ne faire plus qu’un, le circonflexe, quant à lui, reste ce text toy indispensable et celles qui pensaient se faire un petit jeûne sans qu’il ne sorte couvert vont être bien déçues. Il va falloir faire abstinence.

Les faveurs textuelles accordées sont, en fait, assez minimes*. On déflore l’hymen de quelques traits d’union et on croquemonsieur dorénavant d’une seule bouchée. On corrige certains abus textuels qui visaient par exemple, à circoncire le cure-dent de son pluriel alors que le cure-ongles n’avait pas à subir l’opération. De ce fait, en uniformisant cette règle, on s’assure non seulement d’une cohérence grammaticale, mais également d’une meilleure hygiène dentaire. Ceci dit, le S ne supplante pas pour autant l’univers du X. Mesdames, vous pourrez continuer à monter régulièrement sur vos grands chevaux et en tirer tout le plaisir textuel habituel. Ces chevals de bataille ne sont donc que contrebande et, malgré l’excitation textuelle liée à la nouveauté, vous ne devriez pas avaler n’importe quoi.

Quant à l’ognon, même si les avis divergent là-dessus, on peut comprendre qu’il tienne à soulager le i de son priapisme originel. Certains prennent ainsi position en sa faveur en optant pour une simplification des pratiques textuelles, d’autres s’attachent à perpétuer un certain sado-masochisme en menottant la langue dès qu’elle devient libertine et en lui infligeant une correction instantanée.

Je suis désolée pour ceux qui pensent que la langue française est vierge. Elle n’est heureusement pas si chaste. On la caresse depuis la nuit des temps. Ses lettres sont passées par tout un Kamasutra de positions. Elle est adepte de l’échangisme et a souvent répondu aux avances d’amours étrangères. Elle s’est d’ailleurs laissée féconder régulièrement jusqu’en 1935 sans que jamais personne n’ait crié à la déviance. Alors, pourquoi, aujourd’hui, voudrait-on en faire une langue figée, alors que son identité textuelle a toujours été mouvante, alors qu’on n’a jamais eu autant besoin d’écrire?

La nouvelle orthographe ne joue pas au strip-poker avec la langue. La réforme ne s’amuse pas à déshabiller les mots pour offrir une relation textuelle dénudée de difficultés à des jeunes qui paniquent parce qu’ils ne savent plus écrire. Elle ne cherche pas à simplifier bêtement et à régler le problème de l’échec scolaire. Pensez-vous vraiment qu’en laissant la place à l’accent grave, la crise sera moins aigüe? Ce serait tout un évènement!

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCes nouvelles pratiques textuelles ne sont donc pas très exhibitionnistes et ceux qui ont cru à l’avènement de l’écriture phonétique peuvent aller se rhabiller. La nouvelle orthographe ne défigurera pas la langue. Elle se contente tout simplement d’en gommer quelques bizarreries.

Il serait donc absurde de ne pas apprendre l’orthographe rectifiée aux nouvelles générations, mais sachez toutefois, le Chat, que l’enseignante de français que je suis et qui se fait un devoir d’appliquer cette réforme simule ce désir textuel. Que voulez-vous, je suis, tout comme vous, d’une autre époque, celle où l’érotisme de la langue se cachait dans l’exception et dans l’ambiguïté de certaines règles.

Sophîe

*http://www.gqmnf.org/NouvelleOrthographe_NouvellesRegles.html

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Une plume dans l’omelette, par Sophie Torris…

9 avril 2017

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Je ne suis pas une poule mouillée et même si je n’aime pas particulièrement les prises de bec, je n’hésitedangereuse-la-medisance-l-est-surtout-pour-celui-qui-en-est-la-victime-photo-fotolia pas à voler dans les plumes d’une dinde qui m’agace. Je lui dis en général sur-le-champ d’aller se faire cuire un œuf, et la semonce, par civilité, s’en tient là.

Cependant, il arrive que, de retour au poulailler, je devienne une vraie poule de Barbarie, et ce, à l’insu de la dinde en question. Prendre en grippe aviaire un absent semble être le propre de toute bonne basse-cour qui se respecte. Ce que je veux dire par là, le Chat, c’est qu’il est rare que je me couche avec mes poules sans médire un peu.

Mais il ne faut pas croire que seules les femmes gloussent et caquettent dans le dos de leurs semblables. Les hommes ne sont pas des coqs en vain et s’adonnent exactement à la même cuisine. Après tout, on ne fait pas de bonnes omelettes sans casser quelques œufs. Alors, pourquoi, cher Chat, prend-on plaisir à persiffler et que cachent ces rosseries d’alcôve ?

La médisance couve déjà chez l’enfant comme une tendance instinctive, l’homme étant naturellement tiraillé entre le Bien et le Mal. Les messes basses-cours de récréation commencent donc dès qu’il fréquente l’école. Le jeune coq qui n’a alors pas le droit de se servir de ses ergots pour se démarquer ou faire le paon va tout simplement utiliser, à défaut, la violence verbale. Il ne faut cependant pas y voir de cruauté intentionnelle à cet âge, car c’est en se comparant, et donc en castrant un chapon parfois un peu différent, à coups de petits mots perfides dans le dos, que le jeune coq, en pleine construction identitaire, se valorise et développe confiance en soi. On médit donc en premier lieu pour pallier une certaine insécurité, pour se rassurer de sa normalité et pour rester le préféré.

Et puis, avec un peu d’entraînement, on finit par prendre un malin plaisir à instiguer, sur le ton de la confidence, ces petites méchancetés. Les absents ayant toujours tort, les commérages sont rarement mal perçus. La prise de risque étant minime, la transgression peut alors s’accompagner d’une délicieuse chair de poule à l’idée de déblatérer en douce sur le voisin. De plus, le fait d’attiser la curiosité de tout un poulailler et d’y monopoliser l’espace de parole accentue le désir de faire éclore de nouveaux cancans. C’est ainsi que bien des poules font le coq et que bien des coqs caquettent.

Si, qui plus est, l’oiseau est oisif, le ragot peut devenir un passe-temps tout à fait créatif. Il y a toujours plus à picorer chez le voisin que chez soi-même surtout quand on vit comme un coq en pâte, et j’ai ouï-dire, mon Chat, qu’on s’ennuie beaucoup moins quand on qu’en dira-t-onne.

La médisance ne pouvant se pratiquer qu’à plusieurs devient alors créatrice de liens sociaux. Il est même prouvé que deux inconnus tisseront des relations plus fortes s’ils dénigrent ensemble un tiers au lieu de l’encenser, puisque c’est en s’accordant sur les défauts de ce troisième larron qu’ils s’assurent de partager les mêmes valeurs. N’est-ce pas rassurant de se dire qu’on fait partie du même nid ?

Il est donc tout à fait salutaire et recommandé pour l’amitié que deux poules s’exercent de temps en temps à lancer leurs œufs pourris ensemble sur une autre, qui plus est si cette dernière vient picorer dans un nid qu’elles auraient aimé investir. On se nourrit alors de calomnies qu’on partage à l’insu de cette poule de luxe, bourrée d’hormones, pleine comme un œuf, qui ne doit pas se gêner pour passer du coq à l’âne, qui semble contre toute attente avoir les dents longues et la bouche en cul…. de poule évidemment !

Mais dans le fond, si on s’évertue à tuer cette poule aux yeux d’or dont le ramage se rapporte peut-être au trop joli plumage, c’est souvent pour se rassurer de son propre potentiel de séduction. Nous médisons encore une fois pour dire nos inquiétudes, pour quérir un peu de réconfort, pour dire indirectement du bien de soi et de celui ou celle qui nous écoute.

ff289a65Irait-on alors, par jalousie ou frustration, jusqu’à médire dans le dos de ceux qu’on aime ? Si le coq se mettait à chanter, bien avant qu’il ne chante, se pourrait-il qu’un jour je vous renie trois fois, mon Chat ?

J’en doute parce qu’en vieillissant, j’ai appris à poser un regard plus indulgent sur moi-même. Je pousse même parfois la médisance à me prendre pour une bécasse, nourrie au grain de folie.

Cocoricotcot.

Et puis, on finit toujours par perdre ses plumes en les trempant dans le fiel. Avec quoi j’écrirais ?

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sur la route des épices, par Sophie Torris…

6 avril 2017

Le poivre et sel me guettent…

Cher Chat,

Sous le safran de mes cheveux, il y a 50 ans d’aveux. Le poivre et sel me guette. Je suis sur terre depuis perpette.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Mes enfants me trouvent has been et pourtant leur mère n’est pas d’huile. Voyez, le Chat, combien ma saison compte d’épisodes, même si certains sont passés de mode :

J’ai fumé dans un avion sans me faire engueuler par une hôtesse. J’ai bronzé sans protection sans que le soleil ne me blesse. J’ai roulé en Renault 5 sans ceinture. À Berlin, j’ai connu le Mur. J’ai payé en francs ma baguette, j’ai jamais porté de casque sur ma mobylette. J’ai dansé des slows en discothèque. Sur la face A d’Hotel California. Mes amours juvéniles ont vu le jour sur des vinyles. J’ai fait l’amour sans condom, à l’époque le Sida ne faisait pas chier Cupidon. L’or noir n’était pas encore une arme et nos territoires vierges de certains drames. Pas de contrôle de sécurité à l’embarquement, j’ai voté Coluche président. J’ai connu Mickael Jackson avant qu’il ne soit blanc et sur les pare-brise, des disques de stationnement. Mon téléphone avait un fil et ne se regardait pas le nombril. J’ai lu l’Amant de Duras avant qu’il n’obtienne un prix littéraire et j’ai suivi Dallas et l’abominable JR. J’ai connu Meg Ryan sans chirurgie et Paul Newman sans cheveux gris.*

Je suis une femme mature, ça se voit sur ma figure. L’âge, c’est pas comme l’anxiété ou le diabète, ça ne peut pas jouer à la cachette. Je ne vous raconterai pas de salades, le Chat, je me passerais bien de cette débandade. Je ne suis pas tout sucre tout miel à l’idée de perdre du potentiel. À cumuler autant d’années, l’addition devient salée. Mais n’est-ce pas le prix à payer, pour se pimenter une vie longue durée ? Certes, ma jeunesse est révolue, mais pourquoi la mayonnaise ne prendrait-elle plus ?

Je préfère manger des p’tits pots de crème que de m’en tartiner l’épiderme. Je veux que le temps me profite et non en déplorer la fuite. Laissez-moi prendre la route des épices, je veux vieillir sans artifice, me rouler dans les fines herbes avant que mon corps ne s’exacerbe.

J’apprends à m’aimer dans tous les regards, j’apprends à m’aimer dans mon miroir avec tous les sillons de mon histoire. Car, après tout, n’est-ce pas dans le creux de chaque pli que transpire le sel de la vie ? Le sel conserve la viande. Voilà pourquoi j’en fais la propagande !

C’est un privilège que d’être vintage et je me fous de n’être Vénus si ça peut reculer mon terminus. Si le poivre et sel me guette, c’est que je suis vivante en ciboulette !

Ça ne tournera pas au vinaigre, il suffit de rester intègre. Et si vous aussi, le Chat, vous voulez lutter contre le vieillissement, voici le bon assaisonnement :

Se souvenir des heures exquises et penser aux futures extases.
Ne pas renoncer à la cerise que vos désirs toisent.
Mettre votre grain de sel à tout ce qui vous interpelle.
Jouir sans remords de tout votre capital, jouir de votre corps jusqu’au bout du bal.
Et rêver d’un bonus pour conduite sans rictus.

Sophie
* Je ne peux récolter tous les lauriers de ce bouquet garni d’une autre époque. J’ai volé quelques condiments à l’humoriste Florence Foresti.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Du bonheur en contrebande, par Sophie Torris…

1 avril 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

En nous faisant croire que le seul chemin qui mène à Rome est l’austérité, on renvoie le bonheur aux calendes grecques, comme s’il n’avait plus le droit de cité. J’ai conscience que mon pays n’est plus de cocagne; je n’ai pas les portugaises ensablées. Mais pourquoi devrais-je m’empêcher de construire des châteaux en Espagne ?
Tonnerre de Brest, on dirait que, pour être crédible aujourd’hui, il faut avoir l’air grave, préoccupé, voire même tragique ! Le bonheur est devenu suspect.
Si vous souriez un peu trop, on risque de vous prendre pour un Béotien.
Si vous partagez quelques montagnes russes d’émotion, on vous taxera de faiblesse.
Si vous ne vous plaignez pas, c’est sans doute que vous cachez quelque chose. On ne peut décemment, de nos jours, être content de son sort sans que le téléphone arabe se mette à faire courir des rumeurs.
Bref, si vous voulez pouvoir afficher un peu d’ivresse, la seule raison acceptable est d’être saoul comme un Polonais.
Avec autant de si, ce n’est pas seulement Paris que l’on met en bouteille. C’est aussi la joie que l’on consigne. Car voilà, pour être un bon cru aujourd’hui, il faut être mal embouché, ruminer les plaisirs d’antan et porter le poids de la conjoncture.
Et bien, je préfère passer pour une cruche plutôt que de me plier à ce genre d’étiquette. Je ne veux pas vieillir en fût, le présent a bien plus de cuisse et de velours que le passé, aussi millésimé soit-il.
Et puis, franchement, ce n’est pas en faisant la gueule qu’on nous rendra l’Alsace et la Lorraine !

Prenons donc un petit quart d’heure bordelais, le Chat, afin de remettre les pendules à l’heure. La morosité s’est donc introduite, ces dernières années, tel un cheval de Troie, en ville, au bureau, jusque dans les foyers, et ce, même chez mon oncle d’Amérique. Je ne suis pas de Marseille, c’est hélas la triste vérité. Personne n’est plus à l’abri d’un coup de Jarnac. Et pour preuve, on m’a déjà limogée, virée, lourdée sans qu’on ait rien à me reprocher. Certes, ce fut une douche écossaise qui aurait pu noyer ma bonne humeur, mais j’ai préféré filer à l’anglaise. Il y a de ces revers de fortune contre lesquels on ne peut rien : deuil, maladie, séparation, perte d’emploi. À quoi bon alors se couronner soi-même tête de Turc en ressassant ce qui ne peut être changé ? Si le chagrin, qui, lui, est tout à fait légitime, ne s’accompagne pas d’un lâcher-prise, c’est la joie qu’on risque d’envoyer bouler à Pétaouchnok pour de bon.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecEt il en est de même pour ces petites chinoiseries qui font ruminer certaines personnes pendant des jours. Que mes enfants transforment ma maison en capharnaüm, ce n’est pas le Pérou ! Qu’il pleuve sans cesse sur Brest ce jour-là, ne m’empêchera pas d’y faire la java. Perdre mon chemin ne m’enverra pas dans la gueule du loup et pleurer après le temps perdu ne me le rendra pas. Pourquoi faire d’un événement qui est, de toute manière, irréversible, un supplice chinois ? Pourquoi s’empoisonner la vie d’une macédoine de soucis irrévocables et s’imposer ce genre de régime spartiate ?

C’est ainsi qu’on finit par croire que la vie de bohème se trouve à Tataouine, loin de la routine et de ses poupées russes de tracas. Et on se trompe en confondant plaisir et bonheur. Évidemment, le plaisir, c’est Byzance ! Il se boit cul sec et l’ivresse est immédiate. Mais il est éphémère parce que lié à la satisfaction d’un désir qui n’en est plus un quand il est consommé. Et nous revoilà à faire la manche indéfiniment entre chaque trou normand, parce que cette quête ne finit jamais. On ne se contente pas de voir Naples et mourir une seule fois. Le plaisir habite en Frénésie, c’est bien connu. Et c’est toujours la même histoire. Il y était une fois un prince que l’on veut charmant et que l’on pare de toutes les qualités existant sur le marché afin que le bonheur à deux puisse naître dans l’idée magnifiée que l’on a de l’autre. Ainsi, on se berce de joies formidablement illusoires et on croit à ses propres promesses de Gascon jusqu’à ce que la réalité nous rattrape et que l’on se remette à ronchonner sur ce qu’on a perdu.

Et si le bonheur n’était tout simplement pas lié à une cause extérieure ? On n’aurait plus besoin de s’échapper dans le plaisir comme si la seule solution était de s’oublier. Et s’il était, tout au contraire, cette cabane au Canada, blottie au fond de soi ? Et s’il suffisait d’en ouvrir la porte pour que la joie s’y invite ? Et s’il était cette auberge espagnole où chacun contribue à nourrir l’autre ? Et s’il était dans le don plutôt que dans la réception, dans l’instant plutôt que dans la projection ? On n’aurait peut-être plus le mal du pays.

Il paraît que le bonheur est contagieux. Alors que ceux et celles qui l’ont trouvé ne le boivent pas en suisse, il pourrait trinquer !

Sophie

Cette chronique est fortement inspirée du dernier ouvrage de Frédéric Lenoir, La puissance de la joiealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

La joie, c’est la vie, la plénitude.
La joie est profonde. Je n’ai pas joie de boire mon café.
Émotion amoureuse, esthétique, spirituelle, collective. La joie touche esprit, cœur, corps, sens, imaginaire.
Elle ne se décrète pas. On ne décide pas d’être en joie, mais on peut cultiver un climat favorable qui permet à la joie d’advenir. La joie s’invite.
On ne court pas après le bonheur. Il est à l’intérieur. (Enlever les obstacles qui ont bouché la source : égo, peur, mental). Se libérer de tout ce qui nous empêche d’être nous-mêmes. Se libérer des faux-moi. Tout ce que l’égo et le mental ont construit comme mensonge pour nous aider à survivre. Il faut avoir de l’égo pour survivre. On ne tue pas l’égo, mais ne pas être mû par le personnage qui s’est identifié à l’égo. Lâcher l’égo : moments d’éveil. On ne s’identifie plus au personnage qui a besoin de reconnaissances, de compliments, qui vit dans le regard de l’autre.
La joie peut accompagner le chagrin.
Lâcher le mental, logiciel de survie, qui a enregistré ce qui nous fait du bien et du mal pour aller vers les choses plus profondes. Renoncer aux biens immédiats pour un bien plus profond.

Comment : être attentif sinon la joie n’intervient pas. Il faut être présent. La joie vient quand on est présent. Si je pense à autre chose, je rumine, je perds ma disponibilité. Lorsqu’on est attentif, le cerveau secrète de la dopamine qui nous met de bonne humeur.

Plus on se sent vivant, plus on ressent la joie.
Le mental et l’égo nous aident à survivre, pas à vivre. Peur de ne plus être aimé, de décevoir, de perdre.

Le bonheur n’est pas une émotion passagère. C’est être dans un plaisir qui dure, non tributaire des choses extérieures.

Le bonheur se construit, fruit d’un équilibre.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’Évangile selon sainte Rondelle…, par Sophie Torris…

25 mars 2017

Balbutiements chroniques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

« Enwoye go go, shoot la poque.  Enlève-z-y la rondelle.  Come on !  Skate, skate !  Lâche pas la game !  Enwoye !  Patriotes, Go ! » Ça, c’est moi, en immersion à l’aréna de Dolbeau-Mistassini.  J’apprends vite.  Je viens d’intégrer le chœur des mères supporters et je scande leur credo entre cornes de brume, cloches et crécelles.  Nous sommes donc douze, debout sur les gradins, arborant, haut et fier, le chandail de hockey de nos chérubins, égrainant sans relâche le même chapelet : « Enwoye, go go, shoot la poque.  Enlève-z-y la rondelle.  Come on !  Skate, skate !  Lâche pas la game !  Enwoye !  Patriotes, Go ! », tandis que de leur côté, les pères en cénacle ponctuent leur Molson-poutine de commentaires sur chaque Action de grâce.

Si je suis longtemps restée sur le parvis des arénas, c’est peut-être par fidélité au ballon rond de mon enfance.  Que voulez-vous, cher Chat, on ne change pas de religion de but en blanc, surtout quand on sait que le hockey au Québec est un sacerdoce.  Mais voilà, mon fils est un bleuet et il a de la suite dans les litanies.  Il a donc fini par me convertir et j’ai donc été baptisée cette fin de semaine.  Croyez-moi, le Chat, ce fut tout un choc culturel que de le voir fendre pour la première fois l’immaculé d’une patinoire de tournoi avec le patronyme auvergnat de son père sur le dos.  Qu’il porte le chandail des Patriotes et le numéro 9 de Maurice Richard est déjà en soi un miraculeux oxymore, mais que le tout soit en plus commandité par des trous de beigne ne peut relever que d’une intervention divine malicieuse.  Je vous confesse, cher Chat, que je m’amuse déjà beaucoup en imaginant qu’un jour peut-être, avant un match, mon rejeton, la main sur le cœur, chantera le Canada, terre de ses aïeux.

En attendant que les étoiles s’alignent en ce sens, je voudrais revenir à cette immersion culturelle pour le moins cocasse.  Le hockey n’est pas une simple histoire de short et de crampons et il n’existe malheureusement pas de bréviaire pour les nulles.  Moi qui n’en suis qu’à la genèse de l’aventure, j’ai dû observer en Judas mes voisines afin de pouvoir mettre chaque coquille à la bonne place et protéger mon p’tit Jésus.  Comme la sainte Poque peut laisser bien des stigmates, plastron, épaulières, jambières, coudières et rembourre derrière ont vite fait de métamorphoser nos petits anges délicats en préados baraqués qui ne transpirent plus vraiment l’eau bénite.  On comprend ainsi, dès qu’on y a séjourné un peu, pourquoi les vestiaires sont rebaptisés chambres.  J’ai donc très vite appris qu’une poche de hockey doit recevoir son extrême-onction de Febreze régulièrement, afin de se garder des odeurs peu catholiques.

Après le passage de la papamobile de marque Zamboni, mon fils, mu peut-être par une profession de foi inédite – « Go Lou, enwoye la rondelle putaiiinnnnn ! » – fait lors de la troisième période une magnifique ascension jusqu’à la sacristie adverse et malgré une étonnante génuflexion du goaler, envoie la poque, comme une offrande, exactement là où il faut.  Héros de sa Sainte Trinité (il est ailier gauche), il est consacré étoile du match.  Tandis que d’un côté de la nef de glace, douze Piétas portent leur croix, de l’autre, douze Madones mangent leur pain béni.

Mais ce n’est pas tout, cher Chat.  Le rite se poursuit à l’issue du match, la famille se tenant en longue procession derrière la porte close de la chambre qui lui est interdite le temps de l’Évangile selon saint Denis (c’est le coach des Patriotes).  S’en suivent les clameurs d’usage et autres cris de ralliement d’autant plus enthousiastes lorsqu’ils sont victorieux, et signe que les parents peuvent enfin pénétrer dans le sanctuaire afin de distribuer à leur tour les béatifications d’usage.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecS’agissant d’un tournoi, les festivités ne s’arrêtent pas là, nos Patriotes affrontant une autre paroisse le lendemain.  Je peux donc, avant que sonnent les matines, poursuivre mon immersion.  Ce sont donc plusieurs équipes du hockey mineur qui ont envahi tous les motels du coin et tandis que des parties de mini-hockey s’engagent dans les couloirs, des cinq à sept s’organisent.  C’est ainsi que nous nous retrouvons à 24 adultes dans une petite chambre, sur et autour du lit.  Le buffet est dressé autour du lavabo, chacun contribuant à sa providence.  Prenez et buvez-en tous !  Ce sont donc plusieurs conclaves qui s’avinent à chaque étage tandis que l’on frise l’apocalypse dans les couloirs.  Personne ne semble s’inquiéter du tapage nocturne.  On répond même aux sermons répétés d’une pauvre âme fatiguée que c’est soir de tournoi et que c’est comme ça.

Le lendemain, dès l’aube, il est grand le mystère de la foi !  Les parties de minihockey reprennent de plus belle dans les couloirs du motel tandis que quelques pères en tenue d’Adam retrouvent un semblant d’autorité et tentent de rapatrier leur progéniture sur l’oreiller.

Tandis que je marche le long du couloir vers mon petit déjeuner, s’exhale de chaque porte entrouverte, l’encens des poches de hockey comme une prière de retour à l’aréna.

Sophie

Notice biographique

321123_306765999351815_179961285365621_1163118_1077941746_n1111111112Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Pour le meilleur et pour le pire !, par Sophie Torris…

21 mars 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

Multirécidivistes, mes parents partagent la même maison d’arrêt depuis 50 ans.  On appelle ça des noces d’or, quand après un demi-siècle, personne ne s’est évadé.  Leur union a été mise sous protection judiciaire le 21 mars 1964 : « Monsieur Marc-André Torris, voulez-vous prendre pour compagne de cellule, madame Marie-France Barrois, ici présente ?  Madame Marie-France Barrois, voulez-vous parapher l’assignation à résidence ?  Les époux peuvent s’échanger les menottes et sceller leur alliance. » La détention aurait pu être provisoire, mais mes parents ont décidé d’en prendre pour perpètre.  Deux amants toujours au placard.  L’amour peut être une forteresse.

Il faut dire que mes parents ont un casier chargé.  Je suis leur premier attentat à la pudeur, mon frère et ma sœur, plus tard, leurs délits d’initiés.  Ils nous ont bercés, petits crimes, contre leur humanité.  Mais si à l’époque, le mariage conduisait inévitablement à la cellule familiale, aujourd’hui ce n’est plus la même musique.  On hésite à passer sa vie au violon avec la même personne.  Pourquoi se mettre la corde au cou ?  On retarde l’exécution.  On ajourne de plus en plus les peines d’amour.  Et si on se fait coffrer, on invoque rapidement la libération conditionnelle.

Devant si peu de constance, la perpétuité est célébrée comme une performance.  Pour preuve, on décerne aux noces de 50 ans, la médaille d’or.  Et pourtant, ne dit-on pas qu’il est contre nature de passer sa vie avec la même personne, de se condamner à la même petite mort, alors que nous sommes foncièrement des tueurs en série ?

 Alors ?  Modèle suprême ou châtiment extrême ?  Il semble, cher Chat, que l’affaire relève de la Brigade des mœurs d’une société, car si personne ne nie la nécessité d’avoir un arrangement pour organiser la vie collective et pérenniser la race, cette forme d’union à perpétuité n’est peut-être pas le seul modèle valable.  Et pourtant, les autres modèles en cours d’assise sont suspects.  On fait le procès des familles recomposées et des couples homosexuels, mais la sentence généralement rendue quant à l’équilibre incertain de leurs enfants est-elle justifiée ?  La société change, mais on dirait que l’on défend encore les codes sociaux issus du temps où l’Église était l’État.  Ce temps où un homme et une femme étaient condamnés à partager la même cellule de confinement pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort les sépare.

Ce modèle d’union à perpétuité serait donc religieux, animé par des valeurs chrétiennes.  Et pour preuve, mes parents vont renouveler leurs vœux de captivité dans une chapelle.  Ce qui est loin d’être condamnable.  Bien au contraire.  Et si je suis émue, ce n’est pas parce que je célèbre une performance, mais bien leur histoire personnelle, celle de deux détenus par l’amour qui reconnaissent, après 50 années à partager le même panier à salade et à purger les bonheurs et les peines de l’autre, qu’ils veulent encore vivre ensemble.  C’est beau, tendre, fort, complexe et ça n’a surtout rien de conventionnel.

Mais pourquoi érige-t-on encore ce modèle comme un pilier de la société alors qu’aujourd’hui, un couple sur deux fait appel et trouve souvent l’équilibre et l’amour dans la réhabilitation ?  Dans un tout autre ordre d’idées, n’est-ce pas faire preuve d’ethnocentrisme que de réfuter la polygamie ?  En quoi les enfants souffriraient-ils d’avoir plusieurs mères ou plusieurs pères ?  Et enfin, quand, en France, on manifeste contre le mariage gai sous couvert de raisons sociales, n’est-ce pas avant tout du militantisme religieux ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecIl faudrait, mon matou-maton, que je m’applique religieusement à vous écrire pendant 37 années, et ce, de manière exclusive pour que nous puissions fêter nos noces de papier.  J’aime votre maison de correction et toutes vos tentatives de redressement à mon égard, mais ne me présumez pas innocente.  Mon trafic de stupéfiances me mène parfois ailleurs.

C’est certainement dommage d’avoir perdu cette habitude du temps, des sentiments qui s’éternisent, des rires et des pleurs…  Toutefois, les noces d’or ne sont plus aujourd’hui qu’une vieille coutume, une tradition qui se perd.  Quant à mes parents, ils ne sont coupables que de s’aimer encore.  Avec préméditation pour les années futures.  Alors, quand je les retrouverai, on ira s’embrasser et danser leurs liens le long de la nef des fous.

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

14 mars 2017

Niqabotinage

Cher Chat,

Si je démarre sur les chapeaux de roue, c’est qu’il fait tempête sous mon crâne. Nous sommes à la veille deschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec élections et ça me prend la tête ! J’en bave des ronds de chapeaux à l’idée de devoir choisir une tête d’affiche parmi tant d’autres. C’est que, voyez-vous, je ne peux qu’en parler à travers mon chapeau* et, pourtant, je tiens à voter demain à visage découvert.
Je ne suis pas du genre à voter à la tête du client, mais j’aurais aimé que nos candidats se découvrent un peu plus. J’ai comme l’impression qu’ils se sont trouvé une tête de Turc pour pouvoir garder leur couvre-chef sans mettre toutes voiles dehors.
Et si nos hommes politiques, ces sombres héros n’étaient que des illusionnistes ? Voyez comment le gouvernement conservateur, alors qu’il perdait la face sur tous les fronts, a tiré, comme par magie, le foulard du chapeau. Ça ne fait palombe d’un doute, on nous prend pour des pigeons !
Je sais bien que la politique est un monstre à plusieurs têtes. Bien sûr, la place de la religion dans l’univers civique mérite sa tête de chapitre ! Bien sûr, j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête à l’idée que l’on puisse porter le niqab lors de cérémonies de citoyenneté, mais faut-il travailler du chapeau* pour s’évertuer à y chercher des poux quand 99 % des femmes votent à visage découvert, et surtout quand l’environnement, l’économie, les inégalités de revenu, le mépris de la culture, le déni des premières nations sont des enjeux qui s’imposent bille en tête ?
Je n’ai pas l’habitude d’avoir la tête près du bonnet*, mais je vous avoue que j’en ai plein mon casque de ces campagnes électorales qui deviennent des joutes idéologiques où des faces de carême s’occupent du chapeau de la gamine* quand ils devraient défendre tout un programme et surtout s’y tenir sans faire volte-face. Car n’est-il pas là, le problème ? Tous les candidats semblent adeptes du ruban adhésif double face, histoire que ça colle à gauche comme à droite. La tête me tourne d’entendre dire une chose puis son contraire comme si l’on jouait à pile ou face. Ne trouvez-vous pas, le Chat, qu’il est de plus en plus difficile de se faire une opinion ? Sous mon béret hier, sous ma tuque en poil de caribou aujourd’hui, plusieurs fois, j’ai mangé mon chapeau*. Alors quand mes chères têtes blondes me demandent qui aura ma voix, je ne leur dis pas pour qui, mais contre qui je vais voter. C’est un peu triste de ne pas croire en quelqu’un, d’attendre l’élu de son cœur. Mais je ne désespère pas. Je veux penser qu’un jour, je pourrai crier à tue-tête : « chapeau, l’artiste ! ».
En attendant, je vote pour le moins pire. Parce qu’ici, au moins, on a la chance de pouvoir le faire. Je vote pour ces têtes brûlées qui le représentent en région et pour qui j’ai néanmoins beaucoup d’estime.
Demain, si l’on en croit les médias, 8000 têtes de pipe feront la guerre des tuques bien enfoncées jusqu’au cou pour faire la tête au carré au voile intégral. Je peux concevoir que cet exercice de défoulement pacifique puisse souligner par l’absurdité la décision de la Cour d’appel, mais on ne dira pas que le ridicule m’a tuée… J’aurais la mienne nue, bien campée sur mes épaules. J’irais voter en femme de tête pour qu’un homme tire enfin sa révérence. Il ne va quand même pas nous faire le coup du chapeau !
Sophie
*Parler à travers son chapeau : parler d’un sujet que l’on ne connait pas.
*Travailler du chapeau : ne pas avoir toute sa tête.
*Avoir la tête près du bonnet : se mettre facilement en colère.
*Manger son chapeau : convenir de s’être trompé.
*Ne pas s’occuper du chapeau de la gamine : ne pas s’en faire.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


À fleur de prose, par Sophie Torris…

24 février 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Rose Pierre de Ronsard

Je crois que j’ai fait chou blanc en naissant dans une rose ! Cela fera bientôt 50 ans que j’ai pris racine, et c’est seulement aujourd’hui, à la fleur de l’âge, que je découvre le pot aux roses. Il vaut mieux être un garçon. Ce n’est pas tant que nous fanions plus vite que vous, c’est plutôt que vous, les hommes, vous sembliez porter avec plus d’élégance ces sillons que nous, les femmes, avons à fleur de peau. Les plis, les creux, les stries et autres ridules n’ont souvent de charme qu’au masculin.

Je vous le dis avec des fleurs, car Ronsard* l’a fait avant moi, mais je connais quelques mignonnes qui enverraient sur les roses tous ces durs de la feuille qui arborent des roses fraîches tout contre leurs vieilles boutonnières et qui, pour ce faire, charrient bobonne dans les bégonias. Je veux bien qu’il faille cueillir la jeunesse pendant qu’il est encore temps, mais « carper » ainsi le « diem », c’est le bouquet, non ?

Vous me découvrez la fleur au bout du fusil, prête à attaquer le mâle à la racine, mais ne voyez dans ces considérations au ras des pâquerettes que le plaisir d’aller battre d’autres buissons.

Mignon, allons donc voir si la vie est encore rose pour les vieilles branches.

C’est que de nos jours, avec les progrès de la science, on est vieux beaucoup plus longtemps. L’augmentation de l’espérance de vie est venue bouleverser l’idée même de vieillissement. À 60 ans, on n’est pas prêt de sentir le sapin et l’avenir fleure encore drôlement bon. Or, s’il y a tout un monde entre le sénior encore vert et le vieillard gâteux, il n’en reste pas moins qu’un fruit bien mur ne retrouve pas son croquant d’antan, même si on veut nous le faire croire, même si on aimerait le faire croire.

On ne se contera pas fleurette. La vieillesse fait peur et nous sommes nombreux à vouloir lui couper l’herbe sous le pied d’une manière ou d’une autre. On retarde donc le moment de manger les pissenlits par la racine en faisant des concessions perpétuelles. Mais jusqu’où puis-je repousser l’échéance sans passer pour une vieille conne ?

Ma fleur se décline inéluctablement : rosa, rosæ, rosam, rosarum, rosis, rosis, rosas… Une vieille marguerite ne s’effeuille plus sans espérer qu’on l’aime encore un peu, sans penser qu’on pourrait ne plus l’aimer du tout. C’est que nos sociétés occidentales cultivent à l’excès la notion d’apparence. Il faut garder le teint rose, le pistil bien droit et la corolle bien ferme. On peut bien radoter, le corps, lui, ne doit pas s’oublier. L’entreprise d’engrais et de pesticides divers est lucrative. On en abuse, un peu fleur bleue, se laissant berner, pauvres taupes-modèles, en voulant croire qu’ainsi, nos terrains seront moins vagues.

Et vous, Cattus senectus, comment cultivez-vous votre jardin ? Si les feuilles mortes ne se ramassent plus à la pelle, faut-il pour autant inaugurer les chrysanthèmes* ? On glorifie la longévité, mais y’a-t-il un prestige à n’être seulement que vieux ? Atteindre enfin la maturité, me direz-vous. Et si je ne voulais pas être sage justement, « encore une fois traîner mes os jusqu’au soleil, jusqu’à l’été, jusqu’à demain, jusqu’au printemps… voir si le fleuve est encore fleuve, voir si le port est encore port, m’y voir encore »*.

Autrefois, l’âge de la retraite sonnait le glas de la vie active, on attendait alors sous l’orme ou sous le tremble à l’ombre de ses souvenirs, de ses déceptions, de ses trahisons, mais de ses conquêtes et de ses victoires aussi, et on finissait par s’endormir, comme une souche. Pour l’éternité. Aujourd’hui, s’arrêter, pour beaucoup, c’est déjà être mort. L’inactivité, c’est la gerbe !

On s’invente, alors, mille et un accommodements raisonnables, on retourne aux études, on fait du bénévolat, on se liposuce, on fait des enfants sur le tard, on côtoie les jeunes pour rester jeunes, on marathonne pour ne pas que la vie nous rattrape. Enfin, on s’interdit de penser qu’on est vieux, partagés entre la nostalgie de nos vertes années et l’acharnement à profiter au maximum du temps qu’il nous reste.

Je ne fais pas exception. Je ne suis plus une fleur en bouton, mais j’espère ne jamais finir en pot. C’est que j’ai le rosier grimpant et si un jour, mon tronc se penche, si mon arbre devient noueux, centenaire peut-être, je touche son bois, je voudrais toujours pouvoir vous faire de l’ombre, remplir mes feuilles de présence jusque dans leurs marges et faire couler le peu de sève qu’il me restera le long de leurs nervures diaphanes.

Vive la rose et le lilas !

Sophie

* Ronsard, poète du XVIe siècle, s’est illustré dans l’art de la métaphore florale, notamment dans son Ode à Cassandre : Mignone, allons voir si la rose…

*Inaugurer les chrysanthèmes : Cette expression a été prononcée par le Général de Gaulle lors de son retour au pouvoir en 1958. Il voulait signifier que le rôle du président de la République ne devait plus être un rôle uniquement représentatif basé sur le prestige, mais qu’il devait intervenir dans la vie politique de la France et avoir une vraie autorité.

* Extrait de J’arrive de Jacques Brel.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia.

(http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Miroir, ô miroir…, par Sophie Torris…

8 février 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

J’ai toujours roulé en citrouille, même avant que les douze coups de minuit ne retentissent.  C’est à croire que ma bonne fée marraine n’a d’intérêts chat qui louche maykan alain gagnon francophoniechez aucun concessionnaire.  Oh, je ne m’en plains pas, le Chat, car je ne suis pas vraiment une fille de carrosse.  En effet, étant assez rebelle aux bois dormants, je suis plutôt botte de sept lieux que pantoufle de vair, plutôt souillon que princesse.  Ce qui n’a pas empêché mon charmant de m’embrasser, quoique sur le tard, bien après que j’aie vue le loup et de m’emmener dans son royaume de fort, fort lointain où nous vécûmes heureux et eûmes beaucoup d’enfants.

Tout ça pour vous dire, le Chat, que ce n’est pas en se piquant d’être tirée à quatre fuseaux qu’on vit forcément les plus beaux contes à dormir debout.  Comprenez par cela que Catherine Deneuve ne se cache pas sous ma peau d’âne et que ma belle-mère est bel et bien toujours, de toutes, la plus belle du royaume.

Ceci dit, je ne peux pas dire que j’ai été complètement lésée à la naissance.  Ma bonne fée a quand même fait d’une baguette deux sorts, puisque penchée sur mon berceau, elle m’a donné un peu d’esprit et un peu d’humour.  Je ne suis donc ni la Belle ni la Bête.  Mais je ne suis pas à plaindre, car si j’ai la cucurbitacée bien équipée, certaines, elles, n’ont rien dans la citrouille.

Et vous, mon Minet, êtes-vous un Chat Beauté ?  Vous avez de belles moustaches certes, mais j’ai bien peur que votre strabisme ne vous disqualifie.  Et pourtant, n’est-ce pas ce qui fait votre charme ?  Alors peut-on être charmant sans être beau ?  Et inversement, peut-on être beau sans être charmant ?  En d’autres mots, pensez-vous qu’on puisse tirer la chevillette sans soigner sa bobinette ?

Tout d’abord, le problème avec la bobinette, c’est que tôt ou tard elle cherra.  En effet, la beauté, si elle est un nain-portant atout (et vous me pardonnerez mon nain-décrottable penchant pour cette métaphore florale multiplagiée), finit toujours par se faner.  Périmée, la belle ne se verra plus offrir de fleurs par un nain-connu et se trouvera donc fort dépourvue quand la bise sera venue.  Or, si la beauté passe, le charme reste et jouit de sa revanche en ne prenant aucune ride.  S’il ne flétrit point, c’est tout simplement parce que contrairement à la beauté qui se voit, qui se constate et qui correspond à des critères bien définis par la mode, l’histoire ou l’ethnie, le charme, quant à lui, se sent.  Plus subjectif que la beauté, il est intemporel.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa beauté ne se discute pas, elle s’impose physiquement.  Ce n’est pas sorcier.  Par contre, pour que le charme opère, pour qu’il ensorcèle, il faut prendre son balai par le manche.  Il faut oser.  Oser avec la voix, le geste, l’attitude, le regard, l’humour, l’odeur même.  On ne dit pas : je suis sous la beauté de cette femme.  Non.  On dit : je suis sous le charme de cette femme.  Saoul et charme.  Le charme ne va pas sans cette ivresse, ce sentiment que l’on ressent pour une autre personne.  La beauté n’est qu’une caractéristique physique, le charme est une manière d’être.  Et puis… abracadabra, le charme finit toujours par rendre beau.

Par contre, la beauté ne rend pas toujours charmant.  « Miroir, ô miroir, dis-moi que je suis la plus belle. » N’y a-t-il rien de moins charmant qu’un homme ou une femme trop sûrs de leur beauté ?  Et puis, la perfection n’est-elle pas sans surprise ?  Ne finirait-on pas par s’y habituer ?  Aucun défaut, aucun accro.  Ne manque-t-il pas alors le petit truc qui fait craquer ?

Je suis sûre que vous avez déjà croisé une très belle femme, le Chat.  Je parierai une galette et un petit pot de beurre qu’elle vous a paru inaccessible.  À quoi rime alors la beauté si on n’ose l’accoster ?

Évidemment, il arrive parfois qu’au-dessus de certains berceaux, les fées soient trop généreuses et que l’enfant grandisse en beauté, en sagesse, en humilité, en intelligence et en charme.  Alors, il était une fois l’injustice, et là, j’avoue, cher Chat, que j’aurais envie d’aller cueillir une pomme.

Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

et « Je valide mon inscription à Paperblog sous le nom d’utilisateur « Chatquilouche » ». http://www.paperblog.fr


Face à fesses, par Sophie Torris….

25 janvier 2017

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

Permettez que je m’attèle à un sujet que vous pourriez juger léger à première vue, mais qui n’estalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec pourtant pas dépourvu de fondement : mon cul.  Si je vous invite à me mettre la main au panier de manière aussi cavalière, c’est que mon postérieur me désarçonne.  En effet, depuis quelque temps, mon cul se cabre contre ma culotte de cheval.

Comme je ne m’occupe pas que de mes fesses, j’ai pu constater combien les femmes en général faisaient de leur croupe un cheval de bataille.  On peut alors se demander si c’est dans la seule optique que les hommes en fassent leur cheval à bascule.  Sinon, pour quelles raisons ruerions-nous ainsi contre le moindre capiton ?  Afin de comprendre pourquoi nous plaçons notre orgueil aussi bas, nous explorerons donc aujourd’hui la face cachée de la lune.  Car on a beau l’entendre s’exprimer, on ne voit jamais son bavard que dans un miroir.  Et encore faut-il se contorsionner !

Malgré tout, les femmes ont conscience de leur arrière-train, et ce, depuis la nuit des temps.  C’est que sans ces rondeurs féminines, l’humanité s’en allait droit dans un cul-de-sac.  Il était donc indispensable pour l’homo sapiens que la fesse appelle l’ivresse afin de perpétuer l’espèce.  Ainsi, le troussequin qui n’en est encore qu’à sa préhistoire est déjà proéminent.  Repérable à la ronde, il invite sans fausse modestie le primate qui rapplique instinctivement au galop et qui, par cette voie de fait, apprend petit à petit à domestiquer le feu… aux fesses.

Certes, ce sourire vertical a pu paraître énigmatique dans un premier temps, le secret des fesses étant logé en leur creux, mais l’homme des cavernes a bien fini par comprendre que la rondelle ne faisait pas le printemps puisque nous voici, aujourd’hui, plus de sept milliards d’humains sur terre.

Si de nos jours, la survie de l’espèce n’est plus en danger, la courbe de la chute des reins semble toujours calculée pour que les yeux des hommes, en proie à l’attraction lunestre, ne puissent que glisser inexorablement jusqu’aux fesses.  Mais là où le bât blesse, c’est que selon l’époque ou la culture, certains culs retiennent plus l’attention que d’autres.  La beauté callipyge d’hier n’est pas forcément celle d’aujourd’hui et le prose lui aussi se doit de suivre la mode s’il ne veut pas être exclu du manège.  Il ne suffit donc plus de tortiller du croupion pour que l’étalon s’emballe.  Ainsi, pour espérer être montée à cru, la femme doit entrer en guerre contre son propre pétard et c’est ainsi que sur ces entre-fesses, l’objet de convoitise devient objet de complexe.

Je ne serai pas faux-cul et je vous le confesse, le Chat, j’ai très souvent torturé cette partie problématique de mon anatomie à vouloir l’emprisonner dans un jean déjà conçu pour la mouler et dont la taille me faisait rêver.  Et nous sommes nombreuses à nous sangler le popotin de la sorte pour espérer le tiercé gagnant : petit cul rebondi.  Mais comment un cul privé de sa respiration peut-il inspirer confiance ?

Permettez, le Chat, que je monte sur mes grands chevaux !  Parce que mon Rubens est d’une autre époque, mon cul, c’est du poulet ?  Mais chaque cul a sa personnalité !  Sous prétexte que l’hémisphère nord est adepte du petit cul hautain, ferme et volontaire, mon postérieur doit épouser ce tempérament qui n’est pas le sien et se mettre le mors aux fesses ?

Il y a heureusement de temps en temps de rondes offensives venant de l’hémisphère sud.  Le cinéma a porté, dans les années 60, le derrière des Italiennes à l’écran et, plus récemment, la sensualité mammaire des actrices sud-américaines a su élargir nos perspectives des codes de beauté ; on s’est mis alors à parier sur un autre type de cheval, mais toujours, le culte de la minceur, dressée sur ses étriers, finit par éperonner tout ce charnu.  C’est qu’il y a, derrière cette esthétique du filiforme, une idée de maîtrise de soi qui caractérise nos sociétés tristement perfectionnistes.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlors si mon cul se cabre contre sa culotte de cheval, est-ce par souci de perfectionnisme ?  Je crains que cela ne soit par conformisme.  Or, l’art ne se trouve pas dans la répétition, et je veux être une artiste.  Je revendique donc dès aujourd’hui un cul d’artiste et je vous encourage, le Chat, à avoir vous aussi la fesse unique et rebelle.  Militons, tous, pour son indépendance et que ma culotte de cheval caracole dorénavant à brides rabattues.  Voilà sans aucun doute le remède de cheval pour lutter envers et contre le poids de l’abstinence.

Sophie

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sur mes chemins de Taire… par Sophie Torris…

3 novembre 2016

Balbutiements chroniques
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Cher Chat,

Je proclame ce jeudi 26 avril, jour de mon taire. Ceci est une manifestation personnelle pour la sauvegarde de mon environnement. Je ne balbutierai pas un mot, le Chat. Que voulez-vous, si je vise mon développement durable, il faut bien que je le préserve, mon taire.

En vérité, ça m’arrange cette jachère anniversaire impromptue. Parce que pour être bien franche… je sèche.

Laissez-moi vous expliquer, cher Chat, car je ne voudrais pas qu’il y ait de l’eau dans le gaz entre vous et moi. Il est bien sûr hors de question que je me retire de votre protocole. Il est bien trop tôt.

Il y a que pour ajouter un sou à ma couche d’aumône, quoique je ne perde ni le plan, ni le nord, je suis bien obligée d’exporter mes gisements de faire ailleurs, même si cela va à l’encontre de mon engouement égologique.

Alors voilà, je n’ai pas besoin de vous sensibiliser à tous mes changements climatiques. Vous savez bien que je suis un courant d’air. Je vous dirai simplement pour ma défense que j’ai sans aucun doute surexploité mes ressources naturelles cette semaine. Toutefois, je n’ai pas perdu mon énergie renouvelable.

Nous sommes le 26 avril, jour de mon taire. Permettez, le Chat, que je lutte pour ma biodiversité et pour le recyclage de mes produits usagés. Il paraît que c’est dans l’air du temps. C’est en toute humilité que je vous offre un de mes balbutiements poétiques. Ce sera mon défi vers de la semaine.

La valse du nombril *

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecAujourd’hui, je sais le ruban de peau qui me lie à ma mère et qui me nourrit. Je sais mon cœur qui cogne contre le matelas de son ventre, je sais le velours de mes pieds quand, à tâtons, dans la nuit de mon nid, je les attrape.

Aujourd’hui, je sais l’exil, quitter mon port d’attache sans bagages et sans souvenirs. Je sais la bourrasque de l’air quand elle entre dans mes poumons faire tempête. Aujourd’hui, je suis un moulin à vent et j’ai un prénom.

Aujourd’hui, je sais les yeux humides et fiers de mon père, ses grandes mains calleuses et maladroites. Je sais du bout de ses doigts, ce tête à tête dans l’effluve du tabac froid qui m’entête.

Aujourd’hui, je sais mes bottines bien lacées et leurs désirs de conquête. Je sais, la main tendue de ma grand-mère et de l’autre côté de mon premier pas, l’innocence de ma menotte vierge tout contre le kaléidoscope de sa paume.

Aujourd’hui, je sais l’autre, le tout petit, le tout fragile. Je ne suis plus le seul nombril. Je sais mon frère et la famille, son petit cœur dans un grand chœur.

Aujourd’hui, je sais la cour d’école, la craie qui crisse les premières lettres de l’alphabet et la complicité des genoux écorchés. Je sais la chaleur de l’amitié, les secrets partagés qu’on emmitoufle dans des grands manteaux de fou rire.

Aujourd’hui, je sais mon corps déboussolé qui se perd de vue entre monts et marées. Je sais les lignes courbes qui dessinent la femme qui sommeille encore en moi.

Aujourd’hui, je sais le ressac de l’amour et sa vague à l’âme. Je sais le brasier qui m’essouffle, la lueur d’un foyer, mais la flamme qui s’étouffe. Je sais les attentes déçues et les amours feintes. Je respire toutes les étreintes.

Aujourd’hui, je sais mon autre moitié, ma terre promise, mon horizon de jachère. Je sais ses yeux qui dénouent mes silences et mon cœur sur sa main. Je sais nos demains joints. Je sais mon homme et le petit qui lui ressemble.

Aujourd’hui, je sais un peu de mon chemin, ses clairières et ses ornières. Je sais mes routes et mes déroutes. Je sais choisir la clé de mes champs et débusquer la violette sous le champignon ciguë.

Aujourd’hui, je sais le deuil. Je sais l’automne qui se fane trop tôt et mon cœur de chrysanthème. Je sais ma poitrine de larmes cramponnée à la bouée d’un ange. Je sais le chagrin des naufragés.

Aujourd’hui, je sais le dernier pointillé de mon cœur. Mon âme pleine comme une lune rousse quitte son vieux parchemin de peau et toutes ses écritures. Aujourd’hui, je sais ce que personne ne sait.

Sophie

*La valse du nombril est un livre d’artiste, fruit d’une collaboration avec une de mes étudiantes en arts. Isabelle Duquette en est l’illustratrice.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

 

 


9,99 $eulement !, par Sophie Torris…

20 octobre 2016

Balbutiements chroniques

À Chat en ligne,

Vous n’êtes pas du genre lèche-bottes.  Je risque donc avec cette chronique de me prendre une veste.  Ça va peut-être vous chiffonner, mais alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec aujourd’hui, on va parler tissu, souliers, vêtements, bijoux, parfums, breloques, et il est hors de question que la gent masculine se débine.  Messieurs, mon Chat, que ce soit bien clair entre nous, vous risqueriez de me froisser si vous repassiez plus tard.  Car après tout, c’est entre autres parce que les hommes sont des coureurs de jupons que nous en magasinons, et si les filles aujourd’hui sont accros au shopping, c’est tout simplement parce qu’elles ne pensent plus qu’à cette quête : trouver l’étoffe d’un héros.

Et puis, un beau jour, parfois, on trouve chaussure à son pied.  Le magasinage devrait alors perdre sa raison d’être.  Le héros nous cire si bien les pompes qu’on le laisse porter la culotte.  Enfin, on le lui laisse croire.  Car, tandis qu’il va s’en jeter un petit derrière la cravate, et alors qu’on s’était pourtant drapée de bonnes intentions, on va de nouveau perdre ses bas au centre commercial.  Constat : la même ardeur nous brûle et le désir s’accroît quand l’effet se recule.  Rien à faire !  Le magasinage et les filles sont comme cul et chemise.

Il aurait été évidemment simpliste de faire reposer uniquement sur l’homme notre propension à la surconsommation vestimentaire.  J’avoue qu’il m’a plu, messieurs, mon Chat, de vous tailler un costard quand vous nous remontez constamment les bretelles au sujet d’achats qui vous semblent inconsidérés.

 Ne pensez pas, toutefois, que nous sommes totalement responsables de ce soi-disant mauvais pli.  Sachez de plus que je ne suis pas complètement à côté de mes pompes quand je vous fais porter le chapeau, messieurs.  En effet, des études très sérieuses ont constaté un pic compulsif d’achats en période d’ovulation.  S’il y a bien un moment où l’habit ne doit pas faire le moine, c’est quand nous sommes fertiles, non ?  Au commencement donc était la faim.  De vous, messieurs.  C’est donc de prime abord pour éviter de faire tapisserie que nous nous tirons à quatre épingles.  Cette boulimie acheteuse tout hormonale est donc une question de survie.  De l’espèce.

Moi, je sais magasiner.  J’ai fait mes preuves.  Je me suis dégoté le plus charmant des costumes trois-pièces sur mesure.  Tricotées serrés, trois pièces qui restent dans les jupes de leur mère sous l’étoffe du héros.  Le magasinage aurait dû alors perdre sa raison d’être.  J’ai en effet pris plaisir à retrousser mes manches et, comme bien d’autres jeunes mamans, à laver mon linge sale en famille.  Ceinture ! De toutes les façons, nous laisse-t-on alors le temps de triper sur autre chose que sur les têtes de gondole des épiceries ?  Je me suis dit pendant quelque temps que j’étais bien dans mes vieilles baskets.  Jusqu’à ce que le moral me tombe dans les chaussettes.

Vider son bas de laine, après des jours d’abstinence pour certaines, des mois pour d’autres, équivaut à un plaisir proche de l’orgasme.  D’ailleurs, la première fois qu’on cède à cette tentation extraconjugale, c’est souvent sous le manteau, seule, en proie à une délicieuse culpabilité et sous le couvert d’un tissu de mensonges.  Je vous avoue, le Chat, que ce jour-là, je suis rentrée chez moi à pas de velours afin de planquer l’objet du gros délit de magasinage.  Comme il aurait été évidemment inhumain de retourner un achat qui m’allait comme un gant, je l’ai abandonné quelques semaines dans le fond d’une armoire.  Nous sommes plus nombreuses que vous ne le pensez, cher Chat, à partager cette tactique.  C’est donc d’un air faussement candide que nous finissons par enfiler nos emplettes, un beau petit matin (après avoir avalé la facture pour ne laisser aucune trace, bien entendu), et si par hasard l’œil de l’homme se fait soupçonneux, c’est sans équivoque que nous pouvons alors assurer : « Nouveau ?  Mais pas du tout.  J’ai acheté ça, y’a des semaines ! »  Si l’œil, malgré tout, reste réprobateur, il est facile de le mettre dans sa poche en ajoutant : « C’était en solde ! »

Je fais à peine dans la dentelle, le Chat.  Le magasinage exige quelques bassesses.  C’est comme ça.  Mais là où j’en ai ras la casquette – ou plein mon casque, si vous préférez –, c’est que vous avez tendance à considérer cette activité essentiellement féminine comme un passe-temps futile, alors qu’elle n’a rien de frivole.  En effet, nous savons aujourd’hui que le shopping est une stratégie de collecte innée qui date du temps des cavernes*.  Les hommes se chargeaient alors de la chasse et les femmes de la cueillette.  La femme d’aujourd’hui, qui adore faire de longues expéditions dans les boutiques, reproduit tout simplement le comportement de son ancêtre à la recherche de racines comestibles.  Tout comme Dame Cro-Magnon se fiait à la couleur, à la texture et à l’odeur pour s’assurer des meilleures récoltes, nous consacrons autant de temps et d’attention au choix de nos fringues.  Bref, si la dépense n’excède pas les moyens, la fièvre acheteuse n’est aucunement pathologique.  Il est donc tout à fait normal qu’à l’instar de nos consœurs d’antan, nous retournions régulièrement sur le lieu des meilleures récoltes.  Pour vous, messieurs, mon Chat, c’est une tout autre paire de manches.  Si vous vous fichez du magasinage comme de votre première chemise, si vous êtes capables de rentrer chez vous à brûle-pourpoint après un simple achat, c’est que vous reproduisez inconsciemment le scénario ancestral du chasseur qui, ayant tué la bête, devait la ramener à la caverne avant qu’elle ne pourrisse.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecVous n’avez pas fini d’en découdre avec moi.  Et de fil en aiguille, je compte bien, messieurs, mon Chat, vous convaincre à plates coutures de l’utilité d’acheter aussi, de temps en temps, quelques inutilités.  Avant d’envisager l’éventuelle fermeture éclair de nos comptes joints, vous devez savoir que le shopping, tout comme hier les cueillettes néandertaliennes, est un haut lieu de socialisation.  Une journée de boutiques avec une copine consolide l’amitié.  Or, ce sentiment de complicité, exacerbé par les déambulations brasdessus-brasdesourire et les bavardages incessants, stimule une sécrétion avantageuse d’endomorphines, hormones à propriété antalgique.  Le magasinage, entre autres trips de filles, apporte autant de vitalité et de sensation de bien être qu’une partie de volley-ball, et ce, sans se mouiller la chemise.  Le magasinage a donc tous les atouts d’un sport d’équipe.  Alors certes, le Chat, my tailor is rich, mais ma santé en dépend.

Et puis rassurez-vous, elles sont peu nombreuses celles qui poussent le vice à acheter chat en poche.  Les vraies accros au shopping préfèrent traquer la bonne affaire.  Car rien ne vaut, après avoir batifolé toute une journée dans une forêt de cintres, après avoir oublié de se nourrir, après s’être déshabillées et rhabillées soixante-douze fois dans des alcôves dont l’air vicié d’épices corporelles étourdit, après avoir paradé nos fous-rires mal fagotés devant les miroirs, rien ne vaut, en effet, alors que tout semblait fichu, alors que l’on était prêtes à rendre son tablier, la découverte du petit jean à 9,99 $ qui nous fait le même petit cul que Cindy Crawford.

Là, le bonheur est dans le prix.  Alors, le Chat, courons-y vite !

Sophie

* Selon Daniel J Kruger, University of Michigan

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


On s’lâme avec Sophie Torris…

11 octobre 2016

Pour le meilleur et pour le rire ! alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

(Si le Slam est poésie, il est surtout art oratoire, déclamation. J’ai donc besoin de vos cordes vocales pour que vous puissiez apprécier ce texte. Je vous en prie, prenez le en bouche. Caressez la voyelle, attaquez la consonne, choisissez vos pauses et vos accélérations. Offrez-lui votre propre musique et faites danser les mots. Sophie)

Vous ! Dites ha !   (Dans le public, quelqu’un dit Ha !)

Vous là-bas ! Dites ha ha ! (Dans le public, quelqu’un dit ha ha !)

Vous tous, dites ha ha ha ha ha ! (Le public en chœur dit ha ha ha ha ha !)

C’était pas des potins, y’a du potentiel. Le parterre se poile et moi, j’ai pignon sur rire.

Mais… le rire est contagieux ? J’ai la bouche qui se fend, le sourire qui s’étend, de grands spasmes en dedans.

Je réclame la liberté d’expulsion. Hourra qui rit ! Voyez comme le rire me désarme.

J’voudrais faire un slam pour le meilleur et pour le rire.

J’voudrais faire un slam avant que la bonne humeur ne s’tire.

Ayons l’humeur à l’humour pour que l’amour ne meure.

Ce n’est pas une tare d’être hilare. Ce n’est pas un tord même si « satire ». S’cuse, c’est l’occas d’avoir le rire Khomikaze.

Tu veux que je te fasse un slam ? Intégriste et périls ! J’ai la ceinture armée de grotesques plausibles prêts à rire aux éclats d’obus en blanc.

Je vais te dilater la rate, te décrocher la mâchoire, te déployer la gorge, te fendre la gueule et… te dérider.

Attention, j’envoie les gaz hilarants ! Pas de rires étouffés. Je veux des sourires francs. Tu peux rire à mes dépens. L’humour est une arme à double tranchant.

Allez-y ! Désopilez-moi, esclaffez-moi, gloussez-moi, gaussez-vous de moi que je meurs en martryre.

Garde aux joues ! Présentez, armes !

Te voilà armé jusqu’aux dents, prêt à mourir de rire. Maintenant qu’t’es addict à ma dictature, faut qu’t’attires d’autres comiques.

Attends ta seconde et revendique, sans révolver, à zygomatiques découverts, notre signature. Peace and Lol.

Glousse, rigole, te gondole et te gausse d’un grand rire carabiné qu’abdique enfin la morosité. Ricane, raille et brocarde à grands coups de rictus que rapplique enfin l’hilarité. PTDR PTDR PTDR ! Pas de tir au flanc. Faire sauter tous les faux-semblants.

Que rien ne t’échappe. Rira bien qui rira le premier. Débusque les rires sous cape et fais agape de tes propres handicaps. Prends-toi en otage, participe à ton propre sabotage et a capella fais hommage à tes désavantages.

L’autodérision est une arme de construction massive qu’on amorce en se chatouillant l’écorce. Prends plaisir à l’offensive. Le ridicule ne tue pas, il renforce.

L’ironie est mon arme blanche. L’attaque est tactique et l’homicide volontaire, mais si je monte vos travers en neige c’est parce que vous m’êtes plus qu’un fait divers. Qui aime bien châtie bien. Qui enlace, agace. Qui se noue, se joue, qui s’acoquine, taquine. Si je me paie votre tête, c’est par pudeur, peut-être, pour ne pas avoir à vous dire que je vous aime avec le cœur.

Alors, ne passons pas nos blagues à tabac et tant mieux si on se fend la pipe.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecQuand on fera mon autopsie, je rirai à ventre déboutonné. Un rire bien gras, je vous le promets, qui se tiendra les côtes et vous prendra aux tripes.

Chassez le rigolo, il revient toujours au galop.

Vous dites ha ! (Dans le public, quelqu’un dit ha !)

Vous là-bas dites ha ha ! (Dans le public, quelqu’un dit ha ha !)

Vous tous dites ha ha ha ha ha ! (Le public en cœur dit ha ha ha !)

Touchée.

Je me meurs de rires dans vos bras.

Sophie

  Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

15 septembre 2016

Cher Chat,

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJe suis tombée dans le théâtre quand j’étais petite.  Mes plus beaux trésors sont dans ma malle à déguisements, et je traîne souvent dans mes grands sacs de fille des accessoires ou des morceaux de costumes pour répondre à mes envies subites de me prendre pour une autre.  C’est que la vie est trop courte pour s’habiller triste, vous ne trouvez pas, le Chat ?

Dimanche dernier, en randonnée sur le magnifique sentier Eucher à La Baie, alors que décollaient vers le sud des centaines de voiliers d’outardes, je ne me suis pas contentée de les regarder.  Il ne me faut pas grand-chose pour entrer dans la peau d’un personnage.  Un jupon et j’avais des ailes.

Hélas, cette joyeuse comédie-ballet a pris un tour tragique à la suite d’un triple salto un peu trop téméraire.

Si je me remets tranquillement de cette mésaventure, je dois cependant gérer la rébellion de mes organes.  Mon cerveau a décidé de faire la grève et reste quelque peu embrouillé.  À défaut de balbutier correctement, j’ai pensé vous offrir cette courte pièce, écrite il y a quelques années, à la gloire de ces organes que nous maltraitons parfois.

Du théâtre au Chat Qui Louche !  Une fois n’est pas coutume !

Sophie

Symphonie somatique en hic majeur

(Courte pièce pour organes)

Le décor est surréaliste, évoquant l’intérieur du corps humain.  L’intestin est endormi tandis que l’estomac est assis, l’air incommodé.  La scène commence avec l’arrivée du cerveau.

 Le cerveau

Debout !  Ici, la tour de contrôle…  J’ai dit debout là-dedans !  Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ce matin ?…  Moi-même, j’me sens drôlement confus…  J’ai pas les idées très claires.  Voyons… une petite gymnastique matinale de mes synapses ne peut pas me faire de mal !  Une… deux… une… deux…  Ouille…  Aïe, j’aurais bien besoin d’un Tylenol !

L’estomac

Et là-haut, vas-y mollo !!!  J’suis vraiment pas dans mon assiette…  Quand est-ce qu’elle va comprendre que je suis quadragénaire et que je n’ai plus la constitution d’un estomac de 20 ans !  Si elle continue à maltraiter mes sucs gastriques, on va finir par manger les pissenlits par la racine beaucoup plus tôt que prévu !

Le cerveau

Qu’est-ce qu’elle a encore fait ?  C’est bizarre, je ne me souviens plus de rien.  J’ai les deux hémisphères dans la brume !

L’estomac (se moquant)

C’est pourtant toi le cerveau, p’tite tête !  Tu t’es encore fait rouler dans la farine !

Le cerveau

Quoi ?…  Elle a encore trop fêté hier soir, c’est ça ?

L’estomac (en colère)

Bravo, t’es une vraie lumière !  Eh bien oui !  Elle s’est encore saoulée et elle n’y est pas allée avec le dos de la cuillère.  Elle commence franchement à me courir sur le haricot.  J’ai dû bosser toute la nuit et j’ai encore du pain sur la planche !  J’ai tenté d’assimiler les neuf pintes de bière et le demi-litre de vin qu’elle s’est envoyés !  Je suis crevé…  T’aurais pas pu la raisonner pour une fois !

Le cerveau

Tu sais bien que l’alcool me coupe tous mes effets…  J’me disais bien qu’il me manquait quelques neurones ce matin et j’ai la dopamine en ébullition.

L’intestin qui est toujours endormi fait des borborygmes incongrus.

L’estomac (accusant l’intestin)

Et l’autre, il roupille comme si de rien n’était alors qu’il fait un bruit de casserole.  Faut quand même pas me prendre pour la bonne poire de service, je vais quand même pas me taper tout le boulot.  On est une équipe, oui ou non ?

Le cœur entre en fredonnant, l’air heureux.

 Le cœur

Salut, les mecs…  Ça gaze ?

L’estomac (lançant un œil critique à l’intestin)

Ça pour gazer, ça gaze !  (Hurlant au-dessus de l’intestin qui s’éveille en sursaut) Y’a d’la vie dans la tuyauterie !

L’intestin (bâillant et s’étirant)

Ahhh…  Désolé si je vous ai réveillés, mais il faut bien que la digestion se fasse !

L’estomac

Eh bien, lâche pas mon homme parce qu’il y a encore du stock…  Et c’est pas du gâteau !  Attention, je t’envoie la marchandise !

L’intestin (paniqué)

Oh non…  C’est trop là…  Tu te la gardes…  Moi, je n’en peux plus et je vais finir par devenir « dysfonctionnel » !  J’ai les muqueuses complètement enflammées !

L’estomac

Et voilà…  La grande nouille fait sa sucrée.  Écoute, si tu ne veux pas qu’on se prenne le chou tous les deux, tu ouvres tes vannes, car y’a pas écrit « consigne » !

L’intestin

Moi, j’en ai assez de faire des heures « sup » !  Non seulement je suis surexploité (en montrant l’estomac), mais en plus on me harcèle sur mon lieu de travail !  Moi, je me mets en grève !

L’estomac

Ça, c’est la cerise sur le sundae !  Je trime comme un malade pour lui livrer le tout haché menu et « môssieur » refuse de réceptionner le colis !  Il voudrait le beurre et l’argent du beurre peut-être !

Le cerveau

Bon, écoutez, calmez-vous !  Ça ne sert à…

L’estomac

Toi, mêle-toi de tes oignons, le maquereau !  On travaille pour toi et t’es même pas capable de nous protéger !  Quelques grammes d’alcool dans le sang et le cerveau pédale tranquillement dans la choucroute pendant que, moi, l’estomac, je me fais de la bile.  Et après on va dire que je suis soupe au lait !

Le cœur

Oh là, là…  Ça va pas fort ce matin…  Pourtant la vie est belle !  Laissez-vous bercer par mon tam-tam.  L’entendez-vous qui cogne sans relâche depuis hier soir ?

Le cerveau (dépité)

Ne me dites pas qu’elle est tombée amoureuse ?

 L’estomac

C’est un vrai cœur d’artichaut, vous le savez bien !  Elle fond comme une motte de beurre à chaque fois qu’il y a un gars qui lui fait des yeux de merlan frit.

Le cœur

Mais cette fois-ci, c’est différent !  Je suis emballé.  Je vis des pulsations inédites et folles.  J’ai les oreillettes qui pompent plus que de raison et le myocarde en pâmoison !

L’utérus entre très énervé.

 L’utérus (paniqué)

Au secours, à l’aide !  Déclenchez le signal d’alarme !…  Nous sommes envahis !

L’estomac

On le sait que nous sommes envahis !  C’est la faute de l’intestin qui ne veut pas évacuer !  Moi, je vous dis qu’on se prépare une occlusion (montrant l’intestin) si cette vieille saucisse continue à tourner autour du pot !

 Le cerveau

Chut !  Laisse donc l’utérus parler !  C’est curieux, je sens moi aussi tout à coup une présence étrangère qui commence à me titiller les nerfs !  (À l’utérus) Explique-nous ce qu’il se passe.

 L’utérus

Je suis bouleversé…  Ce matin, j’ai eu la visite des trompes de Fallope.  Sans un mot et l’air triomphant, elles m’ont largué un corps étranger.  Depuis, cet intrus s’incruste !…  Le pire, c’est qu’il se développe de plus en plus !  Je ne contrôle plus rien !

Le cerveau (catastrophé)

Ah non !!!

L’intestin

Quoi, c’est grave ?  C’est qui, cet importun ?  Si c’est un microbe, j’en fais mon affaire…  Moi, la faune bactérienne, ça me connaît !

Le cerveau (fataliste)

Non, rassurez-vous, nous ne sommes pas malades…  Nous sommes « enceinte » !

L’estomac (sarcastique)

La mayonnaise a pris !  Et bien voilà qui va nous pimenter l’existence !  Je ne voudrais pas en faire un fromage, mais on est dans le jus !  Et l’addition va être salée !

Le cœur

Mais non, c’est super !  Quelle bonne nouvelle !  Elle va être tellement heureuse !  Le jour de ses quarante ans, quel beau cadeau d’anniversaire !  C’était inespéré !

Le cerveau

Si seulement mes facultés n’avaient pas été amoindries par l’alcool, j’aurais pu au moins lui rappeler à quoi sert un condom.

 Le cœur

Il est bon de temps en temps que seul le cœur ait ses raisons !

Le cerveau

Mais il ne faut pas se leurrer, ça va faire un bébé sans père !  La belle ne se doute pas encore qu’ellechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec se prépare de vieux jours d’angoisse et mon hypothalamus de joyeux troubles de l’humeur !

L’estomac

Et puis un môme, ça prend de la place !  On était déjà serrés comme des sardines !

L’utérus

Bon…  Qu’est-ce que je fais moi ?

Le cerveau

Tu couves, mon cher…  C’est toi la matrice !  Réchauffe-nous cet embryon, prends-en bien soin pour qu’il nous arrive au moins complet et en santé.  Quant à nous, les amis, nous n’avons pas le choix…  Il va falloir être un peu plus solidaires !  Tous pour un !

Tous (se prêtant au jeu avec plus ou moins bonne volonté)

Un pour tous !

Le cerveau

Parfait !  Chut…  Elle se réveille !

L’estomac (tout bas)

Je crois que je vais vomir !

Fin

 Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cinquante nuances de cris…, un balbutiement de Sophie Torris…

11 septembre 2016

Cinquante nuances de cris

Cher chat,

J’ai toujours été fille de joie et, pourtant, je n’avais jamais fait le trottoir. Cette semaine, je suis descendue dans lachat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec rue pour la première fois avec l’idée d’arrondir mes fins de mois. Je viens donc de passer deux jours sur l’asphalte : une petite halte pour prévenir mes arrières. Après tout, je fais le plus vieux métier du monde. Je suis travailleuse textuelle.
Mais entrez donc dans mon bordel, le Chat. J’en suis la tenancière. C’est là que je déflore les esprits. Je tente de les mener à ces jouissances horizontales que sont l’écriture et la lecture. L’enseignement est une histoire de cul…te. Alors, même si le gel des salaires n’est pas le meilleur des lubrifiants, je continue de besogner en prenant soin d’élargir mon répertoire de pratiques textuelles. Vous le savez, je ne suis pas du genre à glander.
Toutefois, je ne suis ni pute ni soumise, et quand le gouvernement veut jouer à la renverse, je me mobilise. Voilà pourquoi je sors de ma maison d’impasse pour une partie de jambes à l’air. Je me mets à nu sur les avenues. Je me consume sur le bitume. Sur les grandes artères, je dénonce le cul-de-sac. Je bénévole, je racole au secours de mon école.
Ça m’aura coûté deux journées de salaire, mais c’est là que je veux investir. Je ne finirai pas statut précaire, car j’ai le droit à un autre avenir !
Alors, je lutte, je vocalise contre tous ceux qui amputent et vandalisent l’éducation à grands coups de compression. J’arpente la chaussée en dilettante avec d’autres travailleurs du texte et ensemble nous réécrivons cinquante nuances de cris :
« On fait la grève pour la survie de l’école publique, pour pas qu’on en fasse des maisons closes. On fait la grève parce que le gouvernement nous nique, toutes ces coupures qu’on nous impose !
On fait la grève pour nos classes de 50 élèves, on fait la grève sans trêve pour nous et pour la relève. On fait la grève pour une retraite moins brève avant qu’on ne crève !
On fait le trottoir pour quelques dollars parce qu’on en a marre de ce manque de vision idéologique. On fait la grève pour dénoncer le manque de soutien pédagogique ! »
Je ne suis pas une fille facile et pourtant j’arpente la ville. Je fais le tapin, la pancarte à la main, j’ai le slogan assassin : « J’enseigne, on me saigne ! » De quoi sera fait demain ?
Je ne suis pas femme de petite vertu, mais je pratique le coït interrompu. Quels sont ces rapports non protégés qu’on veut m’infliger ?
Je ne suis pas une cocotte, pourtant on m’encourage à des pratiques textuelles avec menottes. L’école est une maison de tolérance où le décrochage n’a plus d’importance.
Je ne suis pas escort, pourtant ce n’est pas la première cohorte que j’attise. Combien sont-ils à jouir de mon expertise ?
Je ne suis pas péripatéticienne, mais, quand leur enfant fait des siennes, j’offre mes services pour zéro cent. Mon déficit est explicite.
Je ne suis pas une fille à soldats et, pourtant, ce texte est mon combat. Je ne suis pas une femme légère, et j’espère faire le poids. Je ne me prostitue pas, mais je me tue si je ne proteste pas.
Tout cela est beaucoup plus qu’une histoire de sexe. Arpenter la chaussée n’est qu’un prétexte. C’est beaucoup plus qu’une histoire de baise, la grève n’est pas qu’une parenthèse.
Je ne suis pas femme volage, pourtant je racole le long des lignes de piquetage. Bientôt, j’entamerai ma troisième ronde de débrayage.
Je ne fais pas la belle. J’ai troqué mes dentelles contre des crécelles, mes bobettes contre des trompettes. Mon lupanar n’a rien d’égrillard. Je fais l’amour à l’éducation, ma pancarte en érection.

Sophie

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


T’as de beaux yeux, tu sais, par Sophie Torris…

6 septembre 2016

Balbutiements chroniques…

Cher Chat,

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJe me suis toujours demandé sur qui vous louchiez et le pourquoi de cette coquetterie dans l’œil ?  Est-ce pour mieux voir ou pour mieux être vu ?  Permettez donc, le Chat, que je vous lance aujourd’hui un peu de poudre aux yeux afin de constater comment vous vous rincez l’œil.

C’est qu’il existe plusieurs écoles pour manger des yeux.  Si certains louchent, d’autres préfèrent avoir les yeux derrière la tête.  Voir sans être vu.  Quoi qu’il en soit, quand on n’a pas les yeux dans la poche, c’est bien le regard (avant l’oreille, la main, le nez, la langue) qui est notre premier juge.  Et nous avons tous tendance à avoir les yeux plus gros que le ventre.  À croire aux apparences avant d’avoir goûté.  Pourquoi en effet ne pas boire à l’œil quand c’est offert ?

Imaginez, cher Chat, que vous ayez des vues sur moi.  Qu’est-ce que mon image peut bien vouloir dire de moi ?  Peut-on se fier à une bande-annonce ?  Je suis blonde.  Suis-je pour autant condamnée au cinéma muet ?

Imaginez que vous osiez un travelling avant.  Plan rapproché.  Champ contre champ.  J’ai presque un demi-siècle.  Sur mon visage, se devinent déjà les sillons d’une carte de Tendre*.  Imaginez que je vous fasse mon cinéma sans effets spéciaux.  Au naturel, sans retouches ni raccords, car je ne suis pas adepte de science-fiction.  Si je suis interdite aux moins de 18 ans depuis belle lurette, suis-je pour autant un film d’horreur ?

Vient un temps où les années s’ajoutent comme des kilos en trop dont on voudrait se débarrasser parce qu’aujourd’hui, on n’est pas beau quand on est vieux, on n’est pas beau quand on est gros.  Mais les lignes courbes ne sont qu’une illusion d’optique.  En quoi mon dos rond, mon ventre rond sont-ils révélateurs de ce que je suis ?  Le regard des autres change en même temps que mon image, mais pas moi.

On est tous des films de répertoire en version originale, mais comme peu prennent le temps de lire les sous-titres et qu’on ne veut pas être hors champ, on repère en un clin d’œil les premiers rôles et on s’efforce de leur ressembler.  À force de fastidieux découpages techniques, certains deviennent des professionnels du doublage et multiplient ainsi les figurations jusqu’à leur générique de fin.  Au détriment d’un cinéma-vérité.

Et si ça continue comme ça, le Chat… il n’y aura plus que des navets** au Box-Office.

Alors voilà, c’est malheureux, mais aujourd’hui, la meilleure façon de taper dans l’œil de quelqu’un, c’est de lui mettre le doigt dans l’œil.  Finis les plans-séquences en une seule prise sans postproduction qui offrent des longs métrages réalistes.  On leur préfère le cinéma émergeant des réseaux sociaux, le ciel artificiel d’une nuit américaine*** sous lesquels on peut s’exhiber tout en surimpression de profils trompeurs.  Un festival de courts métrages éclectiques pour bien oublier de se regarder en face et ainsi se prendre pour un autre.  Se prendre pour des autres.

Bombardées d’images, nos pupilles se dilatent tant et si bien qu’il devient impossible de se regarder dans le blanc des yeux.  Et pourtant, n’est-ce pas là que se loge l’essence des êtres ?  La vue peut bien évidemment toucher le cœur.  N’est-elle pas la porte d’entrée pour apprécier l’art ?

Ainsi, je me plais à penser qu’en vous faisant mon cinéma d’amateur, en vous prêtant mes yeux, enchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec les laissant s’attarder surtout, j’arrive à changer quelques regards.

Quant à vous, mon Chat, je sais maintenant pourquoi vous louchez.  Parce qu’il est prudent, en ces temps de troubles oculaires (les apparences étant trompeuses), d’avoir de temps en temps un œil qui se rebelle et qui dit merde à l’autre. Voilà sans doute pourquoi je suis ciné-folle de vous.

Sophie

* Carte d’un pays imaginaire appelé « Tendre », inventé par Madeleine Scudéry.  On y retrouve, tracée sous forme de chemins, les différentes étapes de la vie amoureuse.

** Navet : Terme qui désigne familièrement un mauvais film.

*** Nuit américaine : technique cinématographique qui permet, grâce à l’utilisation de filtres, de jouer des scènes censées se dérouler la nuit.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


%d blogueueurs aiment cette page :