Alain Gagnon : une critique de Sud par Raymond Bertin

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Arts et Spectacles Vol: 9 NO: 55 14 décembre 1995 36

Livres

Sud
Bertin, Raymond

par Alain Gagnon
Éd. de la Pleine Lune, 1995
168 pages

Depuis 1970, Alain Gagnon a publié près de vingt livres, incluant poèmes, nouvelles et romans. Un recueil de poésie, Chants de la cinquième saison (Éd. JCL), a paru en 1992 et, plus tôt cette année, paraissait un roman, Le Dire de Gros-Pierre (Éd. JCL). En voici un autre, son dixième, Sud, qui mérite qu’on y porte attention. Il s’agit d’une oeuvre gorgée de sensualité, déroutante, à la construction insolite, qui propose une vision remuante des relations Nord-Sud, une quête des valeurs de l’Amérique.

L’histoire se passe à Atlanta, capitale de la Géorgie, et met en scène les destins croisés de trois êtres que rien ne rapproche, que le hasard met en présence, et que la passion et la ferveur rendront indissolublement liés. Le premier est Job, Québécois originaire de Rawdon qui, après avoir été chauffeur de taxi à Montréal, part avec sa femme s’installer «où il y a du soleil». Parce qu’un jour il a trouvé un roman de Faulkner sur la banquette arrière du taxi, qu’il l’a lu, puis a lu d’autres auteurs du Sud, en a été bouleversé, il choisit la Géorgie.

«Il y avait des lunes que je lorgnais vers le Sud, en salivant comme un loup affamé qui renifle au loin un bambi ou comme un gars de St-Vincent-de-Paul qui, tout à coup, après cinq ans de pen, voit Nanette ou la p’tite Dion venir se déhancher en spectacle bénévole.»

Là-bas, il croise Bo, un riche homme d’affaires qui en fait son chauffeur privé, presque un confident. Pendant que Bo, tous les mercredis, vient à la rencontre rituelle de la Despote, son amante sadomasochiste, Job, lui, épie par la fenêtre. Jusqu’au jour où Temple, la femme en question, effondrée, annonce à Bo qu’elle est atteinte du sida. Le patron alors perd le nord, après avoir croisé sa mort; le drame entre aussi dans la vie de Job, et Temple prend une dimension insoupçonnée.

On pourrait disserter longuement sur ce roman d’une étrange fascination, trouble et troublant, qui se conjugue sur les rythmes du jazz et autres musiques noires. Sexe, argent, écriture, héritage religieux, et recherche d’un idéal humain dans un monde dénaturé; il nous pose des questions essentielles, en prenant bien soin de ne pas y répondre. Le style d’Alain Gagnon est empreint de poésie, ce qui ne lui enlève rien.

«L’Amérique est une guitare, et ses highways, des cordes vibrantes, qui fascinent l’Amour, irriguent l’Amour et me ramèneront vers toi, puis nous permettront d’aller enfin chercher Job lorqu’il en aura terminé avec ses prisons québécoises», écrit Bo à Temple, dans une lettre. Une belle image…

© 1995 Voir. Tous droits réservés.

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