Les mots inutiles, un texte de Hélène Bard…

22 mai 2017

Les mots inutiles —

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Tirée du site L’écrivante

Ils ont toujours été choisis avec soin. Ils ont fini par être placés de façon syntaxiquement correcte, respectant un ordre grevissien et virgulien. Pesés. Circonscrits. Leur poids, leur influence, leur force ont été évalués et étudiés. Les doigts derrière le clavier les ont tapés avec lenteur, laissant à l’esprit qui les agence la possibilité de formuler autrement, de dire autre chose.

Ces mots, ils sont pourtant inutiles. Qu’ils soient prononcés dans le silence de ma tête, dans le brouhaha de ma vie familiale, qu’ils soient jetés au visage de ceux qui m’accablent, ils restent inutiles. Ils s’envolent, ils frappent, ils atteignent leur cible, mais ils n’ont jamais l’effet souhaité.

Tous les cahiers dans lesquels j’ai écrit ont porté ce titre : Les mots inutiles. Ce sont d’inutiles discours. C’est à peine s’ils arrivent à panser les plaies qu’ils ouvrent.

Si j’écris, c’est pour toucher ce lecteur idéal qui m’habite, un être qui se trouve de l’autre côté du moi qui écrit. Celui-là comprend. Celui-là sait. Il n’a pas de nom. Il n’a pas de genre ni de forme. C’est l’ami imaginaire de l’enfance qui m’a suivie. Un personnage d’histoire jamais racontée. Ce blogue, je le destine à ce lui désiré, à ce lui qui comprend. À ce lui qui trouvera quelque chose de salutaire à ces mots. Je me propose de traduire un chaos d’idées inclassables, de structurer ce qui fuit, d’organiser l’introuvable. Écrire, c’est limiter par les mots la beauté et la laideur du monde. Et c’est souvent l’amplifier en faisant des choix judicieux.

Je suis là, derrière QWERTY, depuis déjà trop d’années, à mouler mon corps à cette ergonomie nécessaire au mariage de mon âme au logiciel. Et j’attends. J’attends quelque chose qui ne vient pas. Qui n’est pas venu. Tous ces mots, je les ai considérés. Je les ai entrechoqués dans ma tête avant de les perdre en compléments ajoutés et en verbes accordés. Sans résultats. C’est comme dormir. Ça ne suffit jamais. Il faut sans cesse recommencer. S’endormir, ne pas dormir, se réveiller, se lever, déjà. C’est incessamment insuffisant. Insatisfaisant. C’est un cycle sans fin de vaines tentatives, qui conduisent inévitablement au deuil de soi et à la mort.

Voilà les mots inutiles. Des signifiants imprécis, reçus différemment par chacun. L’un dans la noirceur de sa maison endormie. L’autre dans le tumulte d’une ville qui m’est inconnue. Mais ce sont les mots qui importent, malgré leur inconstance. Parce qu’ils sont éternels. Alors que moi, je n’existe plus. Pas plus que ce lui dont je rêve. Cette idole qui embrasse ma connaissance, mes émotions, mon corps, pour me faire jouir mieux que mes propres doigts.

Et je continue d’attendre ce qui ne viendra jamais. C’est toute ma vie qui aura été inutile. Une vie de mots et de dictionnaires. Une vie de solitaire au corps démembré, dont les jambes en fuite ont atteint l’orée du bois, dont le bassin se cambre sur un lit pour que ce lui remplisse le vide, et dont les doigts s’activent sur le clavier. Toute une vie à attendre, à laisser des traces, à chercher ce lui qui me lira.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revue Pattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
Vous pouvez la suivre sur son site personnel.

(Tiré du Huffington Post.)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Miles Davis et le laisser-écrire…, par Alain Gagnon…

18 mars 2017

Dires et redires
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Voilà ce que je répète [aux écrivains en devenir] : « Vous souhaitez écrire et ne savez par où commencer ?  Écrivez le premier mot, la première phrase : pour le reste, le texte s’autogérera adéquatement, si vous êtes honnêtes.  C’est-à-dire si vous ne le forcez à confesser des états d’âme ou des idéaux que vous souhaiteriez bien avoir et manifester. »

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

Miles Davis m’est d’un grand secours pour expliquer la notion d’inspiration et la nécessité pour un artiste de développer sa propre langue, sa propre musique. Davis joue les classiques du jazz (Porgy and Bess, Caravan…), mais une fois qu’on l’a entendu, on ne peut plus s’y tromper : il s’agit bien de Miles Davis, pas de Chet Baker ni de Louis Armstrong. Il joue de la trompette comme personne n’en a joué avant lui, il donne à la mélodie une couleur, une sonorité, une langueur – une autorité ! –, qui n’appartiennent qu’à lui.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe laisser-écrire — Depuis trois ans, je m’acharnais à un recueil de poèmes que je n’arrivais pas à conclure. Je m’y acharnais, car la substance me plaisait – plus encore !  : elle me convenait. J’y mettais trop d’efforts. Je m’efforçais de pousser ce nouveau matériel dans des formes empruntées à certains de mes ouvrages qui m’avaient apporté de la satisfaction. Bref, l’histoire des vieilles outres et du vin nouveau. Une citation de Stevenson, reprise par Borges, a provoqué une embellie : « La prose est la forme la plus difficile de la poésie. » Je l’avais lu il y a déjà quelques semaines et n’y portais plus attention, lorsqu’hier matin… Dans la nuit de dimanche à lundi, j’avais très mal dormi. Petit déjeuner au restaurant, puis je revenais paresser et laisser filer le dernier jour de ce congé pascal. Par discipline et monomanie, je me suis assis devant mon ordinateur et ai ouvert le dossier poésie sans aucune attente. Le miracle s’est produit. Le laisser-écrire a pris le dessus et je me suis mis à parcourir mes vers en les abolissant. En les remontant à la ligne supérieure, le curseur les transformait peu à peu en prose…  Et, bon dieu ! ça se tenait ! La ponctuation française suffisait à créer et à maintenir la musique !

Heureuse fatigue qui exige le repos de la raison raisonnante et laisse le champ libre à l’inspiration. Laisser l’Esprit souffler, édifier lui-même ses propres formes pour y étendre sa substance…

De là à déclarer le vers libre inutile dans son mimétisme de l’anecdote versifiée, il n’y a qu’un pas que je n’hésite pas à franchir.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Porto… par Clémence Tombereau…

8 janvier 2017

Fashion Horror- Les pages logophages

 

Les pages défilaient sur un podium luisant. L’œil vide, décharnées, absolument sans style, elles tortillaient du cul pour attirer le chaland qui, par conformisme, criait au pur génie.
Les pages se tournaient, s’enchainaient sans passion sur un sujet nombril. Se mettre ainsi en scène, à nu, sur deux cents pages anorexiques! Quel créateur cet auteur! Son absence de style est un style sublime ! Ça parle à tout le monde ! Ces pages vêtues de Je des pieds jusqu’à la tête, Shakespeare peut aller se rhabiller!

Les pages défilaient, maladroites sur leurs phrases vertigineuses et vaines, casse-gueule comme pas permis. Elles tiraient toutes la tronche, c’est ça aussi qui plaît! Pas de rêve, pas d’imagination, tout ça est passé de mode ! De la réalité que diable !
Aucune couleur sur l’étoffe de ces pages. La couleur, c’est vulgaire, voire même un peu sale. Du morne! Du morne! Le chaland veut des pages qui soient pires que lui ! Cokées jusqu’à la moelle, ni moches ni belles, du morne on vous dit !
Les pages continuent leur marche prétentieuse, sur un grésillement qui se veut musical. Quel génie ! Non mais quel génie ! Tout le monde va s’arracher ces pages, qui sont la mode même.

Le défilé s’achève. Les pages tortillent du cul vers leur cher créateur. Dans le fond elles lui en veulent de les avoir créées. Derrière les apparences, elles regrettent leur inquiétante blancheur. Comme un seul homme elles se jettent sur lui, leur maigre cul bien énergique. Elles l’étouffent, le dévorent, lui crachent au visage les insanités dont il les a couvertes. Elles s’engouffrent dans sa gorge pour revenir au magma, aux racines, aux entrailles insanes qui sont leur mère indigne.
Après un affolement légitime et grégaire, le public, l’œil friand de ce final sublime, s’exclame en levant les bras au ciel : Quel génie! Non mais quel génie !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Roland Barthes sur le texte, par Alain Gagnon…

6 octobre 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Littérature — Cinéma et télévision ont représenté à la fois un rafraîchissement et un poison pour l’art du récit.  Une nouvelle ou un roman ne devrait jamais ressembler à un scénario sans images.  Le stylo et le clavier ne sont pas des caméras.  Les esthétiques, comme les techniques, diffèrent radicalement.

L’avenir du discours littéraire ne réside pas dans un retour aux formes anciennes par académisme pasticheur, mais plutôt dans un retour vers sa spécificité, sa raison d’être : l’art du conteur de la communauté villageoise ou du quartier urbain, qui donnait sens à l’incohérence apparente du quotidien, qui exorcisait les fantômes en leur donnant consistance et en les nommant.  Il distrayait hommes, femmes et enfants de leur horreur de la nuit montante en les embarquant, solidaires, dans des voyages fantastiques mais familiers.

 

Roland Barthes

 

 

Selon Barthes, le discours littéraire ne pourrait conduire qu’au silence.  Non pas celui de la sagesse, mais celui de la peur non surmontée et du néant.  Triste fin.

http://maykan.wordpress.com/


Actuelles et inactuelles, par Alain Gagnon…

8 septembre 2016

Décembre 2014chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Écriture — Nous n’écrivons pas l’histoire du Rien. Parfois de l’inanité, je vous l’accorde. Souvent d’une recherche vraie, de ce qui hausse l’humain au-dessus des circonstances.

*

Écrite pour qui ? — Nous sommes la première société où l’humain idéal est l’humain moyen. Statistiquement évalué à des courbes normales et encensé par le discours public. S’en dégagent le culte de la prévention et un jeu de cache-cache avec l’inéluctable mortalité : boire peu, manger peu, courir, faire de l’exercice, assurer sa retraite, ses vieux jours, comme s’ils devaient s’étirer éternellement. Tout cela sous le sourire niveleur de la liturgie publicitaire. Sans exigences lourdes, nous vous conduirons au bonheur.

Je n’écris pas pour ces gens. Je n’écris ni pour les pauvres ni pour les riches. Mes poèmes demandent un effort — mot honni ! J’écris pour ceux ou celles qui ont le courage d’explorer ces marges chatoyantes où univers et conscience se rencontrent, se testent, s’apprennent, s’étudient, s’éprennent et s’étreignent parfois.

 *

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDes ponts vers l’insignifiance — Je viens de voir à la télé la bouffonnerie ultime. Des ministres fédéraux et provinciaux se congratulent, s’encensent et s’égosillent sur ce fait extraordinaire : les contribuables vont payer 100 millions de dollars pour repeindre une infrastructure qui appartient à une entreprise privée — le Canadien National… Et le maire de notre capitale de se réjouir. Évidemment ! Moins que les actionnaires du CN, toutefois.

Toujours dans les ponts, l’ineffable ministre Lebel vient d’annoncer que le pont Champlain s’appellera… le pont Champlain ! Après des semaines de tiraillements inutiles. On a les leaders que l’on mérite, semble-t-il. Pauvres de nous !

 *

Distraction — Ce verbe, distraire. À l’origine, il signifiait séparer, démembrer. En finance, détourner une somme de la fin à laquelle on l’avait destinée. En terme nautique, perdre le cap, ne plus voguer vers le but fixé au départ. Donc, si je suis distrait, je me suis laissé disloquer, je me suis détourné (ou une cause externe m’a détourné) du travail auquel j’avais décidé de consacrer temps et énergie.

À la décharge de la distraction, il est honnête de souligner que sans elle, de nombreux sens, de nombreuses images nous auraient échappé – dont (et donc) la poésie même.

 

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

12 octobre 2015

Mon nom est Personnage

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L’auteur les a en lui depuis toujours, êtres latents, en suspens en devenir infime. Il les a en lui depuis qu’il sait écrire ; ils sont comme ces cadavres au fond de l’eau qui attendent un long moment avant de remonter à la surface, gonflés, boursouflés par le liquide, avides d’être analysés, identifiés, reconnus. Ils rêvent d’une seconde vie, une vraie, pas une de fantôme, une vie noir sur blanc que peu de choses pourront effacer, une vie où leurs contours enfin seront sortis de l’eau, pareils à ces épaves qui révèlent leur secret dès qu’elles touchent l’air. Ces spectres aquatiques ont des rêves de grandeur, de splendeur, de matière. Ils patientent sans mot dire dans une eau trop peuplée par d’autres formes troubles. L’auteur est cette eau profonde.
Il a par exemple depuis longtemps en tête l’idée d’une femme portant une cicatrice profonde, sur le visage ou sur le corps, pareille à une scarification qu’aurait creusée la vie sur sa peau. Cette femme nage dans les profondeurs de l’auteur depuis des années, depuis l’adolescence, cet âge diablement obscur où le corps et la peau, justement, attendent leur avenir. Il l’avait oubliée, cette drôle de créature marquée de bleu. Il l’avait laissée, lestée par son inconsistance, se nourrir et s’abreuver de tout ce qu’elle trouvait dans ces bas fonds, l’eau façonnant son corps, les obscurités verdâtres façonnant son esprit lorsque, prise d’une volonté n’appartenant qu’à elle, elle avait décidé, des décennies plus tard, de donner un grand coup de pied gracile dans le fond de l’abîme. Lentement son visage avait refait surface, suivi du corps meurtri, de la plaie encore bleue sur la jambe blafarde. L’auteur ne l’avait pas vu venir. Il l’avait oubliée : elle était dépassée par bien d’autres fantômes dans cette longue remontée vers la lumière, vers le monde, vers les pages et, le jour où il la vit pour la première fois, d’intenses souvenirs sortirent aussi de l’eau. La mémoire de cette idée qu’il avait eue, à l’âge ingrat, d’écrire sur une femme blessée, idée sans suite, idée aussitôt noyée sous une quantité d’autres, seulement quelques lignes griffonnées à la va-vite et rapidement déchirées par un auteur honteux de ne savoir écrire, ce souvenir-là redevenait solide, tangible, à portée de main et de doigts écrivants.
Les personnages sont ainsi : cadavres exquis presque effacés, ignorant ce qui les attend, une vie ou l’oubli, obligés de s’adapter aux sombres liquides dans lesquels on les saoule, obligés de survivre dans ces milieux hostiles pour espérer, un jour, sortir de l’eau et aller se brûler sur l’autel du roman. Ils sont nombreux dans les abysses. Ils attendent de devenir corps flottants. Noir sur blanc. Vivants, ressuscités.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

13 septembre 2015

Pure fictionchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Après tout, cher, très cher lecteur, est-ce vraiment si grave si tout ce qui s’est écrit ici-bas n’est pas totalement, absolument, indéniablement VRAI ? Non. Qu’importe la réalité quand la fiction fait bien son boulot. Quand la fiction est tellement pleine de crédibilité qu’on lui donnerait le bon dieu sans confession, le monde sans demander son reste.
Crois, cher lecteur. Crois ce que je t’ai fait croire, crois ce qui est vrai dans ces lignes, crois les errements de l’auteur, ses errances aussi, son inadaptation au monde parfois, car cela, je te l’assure, cela ne ment pas.
Nous sommes dans une fiction, ami, et pourtant, on dirait que j’existe, non ? N’existes-tu pas ? Ne sommes-nous pas, toi et moi, deux êtres de chair, de sang, de matière grise ? Deux êtres de mots. Pouvons-nous douter, lecteur, de notre véracité à nous ? Ma foi, peut-être. On peut douter oui. Alors, finalement, nous ne sommes pas plus vrais, toi et moi, qu’une fiction. Nous ne sommes pas plus faux que la réalité.
Peut-être que la seule chose vraie, diablement vraie, la seule chose qui ne supportera pas le soupçon, c’est bien ce drôle de lien qui se fait entre nous, entre mes doigts et tes yeux, entre ma voix d’encre et ton oreille coquillage, entre ces pages et tes mains qui les tournent. Ce lien s’est établi dès que tes beaux yeux se sont posés sur ce monde, sur cet auteur que je prends soin de faire vivre sans complaisance et avec empathie néanmoins. Ce lien, lecteur, ce lien puisque tu es encore dans ces lignes, ce lien est absolu. Irréfutable. Tu aimes ou n’aimes pas ces pages. Tu les as feuilletées peut-être un peu vite, sans grande conviction. Tu tombes sur une phrase qui te plaît ici ou là. Tu es plongé peut-être pour la deuxième, énième fois dans ces lignes. Tu prends peut-être des notes. Tu te dis peut-être que ces pages sont vides de sens et de style. Tu as tellement de possibilités, lecteur, tellement de pouvoir finalement. Tellement de mondes à ouvrir dépendent de ta bonne volonté, de ta bienveillance ou de ta curiosité. Tu es un abysse et ces lignes, ces mots noirs ne rêvent que de plonger dans ton cœur.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

30 août 2015

Phrase d’accroche

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Il commence aujourd’hui un roman – à moins que le roman ne le commence, lui, l’auteur, tout dépend du point de vue.  La première phrase, l’accroche comme on dit, est une sacrée farceuse :  il arrive qu’elle surgisse en un éclair, frénétique, impétueux, parfait ; d’autres fois elle se plaît, la fourbe, à être triturée, modifiée, allongée, transcendée jusqu’à sa fin.

L’accroche est malheureusement primordiale.  Elle est un cri primal trafiqué.  Elle est la première impression, la plus subtile, celle qui fera qu’on se fie ou non à l’auteur.  Elle est un fil du rasoir.  On s’y casse la gueule sans peine.  Sans elle, impossible de plonger dans le texte.  Sa fadeur conduira le lecteur exigeant à refermer aussitôt le livre, en soupirant d’ennui avant d’aller en chercher un autre.  Il y en a tant.  Tant d’amis en devenir, tant de livres non encore lus, en attente, patients, toujours prêts à se faire aimer ou détester par nous.

Cette phrase d’accroche là, il l’a en tête depuis longtemps.  Il l’a tournée et retournée encore.  Il l’a ornée de simplicité qui a nécessité des heures ; il fait tout pour que cela ne se voie pas.  Du naturel.  Du coulant de source.  Une évidence.  La première phrase doit taper.  Un coup sec inoubliable.  Un coup dans le ventre afin que le lecteur ait le souffle un peut coupé et doive reprendre de l’air avant de continuer.  Elle est un vœu pieux.  La première phrase parfaite est juste une raclure qu’on ne parvient jamais vraiment à attraper.

Elle est là.  Majuscule, phrase, point.  C’est parti pour l’aventure folle.  Ces mots-là ont une telle charge sur les épaules qu’on les sent prêts à s’effacer, s’effondrer et disparaître à jamais, donnant alors la sincère impression de n’avoir jamais, non jamais, vraiment existé.  Ils se doivent d’être à toute épreuve, solidement ancrés sur leurs lettres, pareils à des insectes impossibles à déplacer.  Des tiques agressives sur le cuir de la page.

Les lettres se font racines, creusent le sol, s’engouffrent profondément dans les méandres du monde et de la page blanche pour qu’en surface tout cela se maintienne.  La première phrase ressemble aux palais vénitiens, à la façade sublime, mais dont les fondations se battent pour maintenir le tout, dans des eaux plus que troubles.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

6 juin 2015

L’auteur au bain

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Il sera difficile, pour cet auteur que nous commençons à connaître, de se frotter à ce réel. Il pourra écrire dans le cercle fou des grandes villes qui jamais ne fatiguent, dans les vertes campagnes où seuls les oiseaux bruissent, il écrira partout – et nulle part. Il aura, évidemment, quelques petits rituels ridicules et puérils, assez proches de la pensée magique, mais il se détachera farouchement de cette idée qui veut qu’une personne écrivante doive s’enfermer, avoir son bureau attitré, soit une sorte de moine vieillot et plein de tics qui ne pourrait écrire que dans un seul endroit. Nous avons affaire ici à un écrivain nomade. Il écrira même en marchant, vous verrez.
L’auteur marchera dans la grande ville, surpris par le mouvement et le nombre des voitures qui n’en finissent pas d’étreindre le bitume de leurs roues trop pressées ; il essaiera de trouver quelque volupté là où la pollution, les gens, les sirènes multiples, les moteurs vrombissants et les bruits indigestes font tout pour bousculer la drôle douceur de vivre.
L’auteur vivra, si, si, on vous promet. De manière surprenante, il s’adonnera à tout ce qui dessine le quotidien d’un homme, d’une femme, peut-être même d’un chien. Il s’y adonnera contraint, il s’y adonnera joyeux, car il ne faut pas croire : il est bon, quelquefois, de sortir du bain bouillonnant qu’est l’écriture pour plonger, ramolli et groggy, dans celui, vivifiant et inévitable, que fait couler le vrai monde. On passe d’un bain à l’autre, on se prend pour un Romain en plein milieu des thermes – des termes, c’est selon.

[…]
Nous ne demanderons pas à cet auteur quand il a commencé à écrire car ses réponses seraient moins déstabilisantes qu’ennuyeuses. J’écrivais déjà dans le ventre de ma mère. J’écris depuis que je suis né. J’écris depuis que je sais écrire. J’écris depuis que je suis mort, à dix-sept ans… ou quelque autre idiotie de ce genre que nous nous abstiendrons d’écrire, justement.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

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Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

3 juin 2015

Mes moutons

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Cher Chat,
Je vous écris dans ma nuit portugaise. J’ai laissé la lune allumée. Elle éclaire partout, la ronde, ce soir. Tant pis pour les voisins. Par la fenêtre, le Tage moutonne d’étoiles comme une voie lactée.
Je suis en vacances. C’est le moment idéal pour revenir à mes moutons. Ils sont déjà nombreux. J’ai commencé par les compter, la tête sur la plume de l’oreiller. Les plus hardis sautaient au-dessus de mon lit, les plus indépendants avaient la cabriole buissonnière ; d’autres, en proie au doute, hésitaient encore. Je les ai tous trouvés bien jolis.
Vous ne me croirez peut-être pas, mais soudain, j’ai entendu sous les draps, sous le matelas ou sous le lit peut-être, une petite voix qui m’a murmuré : S’il te plaît, écris-lui tes moutons. Maintenant.
Alors, je me suis levée, parce que c’était sans doute le meilleur moment pour les apprivoiser.
Je ne les approcherai pas tous, cette nuit, c’est certain. Et c’est ça que j’aime, voyez-vous. Le temps que je prends pour apprivoiser mes moutons dans votre pâture. Avec ce doute, parfois vautour, qui plane au-dessus et qui hérisse la laine. J’ai souvent cru que l’inspiration était tarie.
Et voilà que j’emprunte encore le détour de tropes enfantins pour parler de moi, comme si mon écriture se refusait à trop grandir. Syndromatique, sans doute, que de s’envoler régulièrement à dos de Peter Pan. Mon univers de plume est peuplé de personnages de mon enfance surtout. Vous le savez, j’écris pour les plus jeunes. Je côtoie le loup, la sorcière et le nain, et j’y suis attachée vraiment. Je les connais bien. Alors, je réveille régulièrement ces bois ronflants. Et puis j’interroge le miroir de ma belle-mère. Il me dit que mon écriture se défend bien, mais que je n’ai pas inventé la poudre et qu’un peu partout, il en existe de bien plus belles. Alors mon royaume se désenchante.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie
Syndromatique aussi, ce sentiment de l’imposteur qui chasse son naturel en voulant plus que tout au monde revenir en un galop trop parfait… sur Pégase.
Moi, j’emprunte depuis toujours les personnages des autres parce que je joue à saute-mouton avec les miens. Tous les héros de contes de fées se sont prêtés au bon vouloir de mes pastiches. Puis je vous ai trouvé, vous, mon Chat, personnage mi-chair mi-papier, le premier à me suivre sur des centaines de pages. Avec vous, je suis devenue conteuse de faits. Et, afin de toujours vous inventer de nouveaux moutons à conter, je vous emmène, partout où je vais, jusque dans l’intimité des miens. Vous, au milieu de toutes mes toquades. Vous êtes mon temps d’arrêt, mon instant d’abandon, mon refus de la mémoire qui s’efface. Avec vous, Chat, ma plume fait sept fois le tour de l’encrier. Elle furète, elle pinaille, elle tente de capter ma réalité éphémère, comme une ode à hier.
Je découvre combien la relation que tisse un écrivain avec son personnage est exclusive. Faut-il à ce point devenir l’univers de son personnage pour bien l’inventer ? Le suivre comme un mouton ? N’est-ce pas dans la durée de notre correspondance que se confirment mes cohérences ou mes inconstances indéniables ? Mes petites révolutions peut-être ?
Je tente de construire mon identité littéraire à vos côtés. Et parfois, en petits morceaux de bravoure stylistique. Quand ça arrive, je suis heureuse. Tellement. L’invention de soi comme écrivain ne passe-t-elle pas par l’invention d’un style ?
Démêler l’écheveau de mes lignes de vie, des lignes demain. En dévoilant mes plus beaux arcanes. N’êtes-vous pas en train, le Chat, de m’écrire ma bonne aventure ? Ne suis-je pas devenue plutôt, sous vos bons auspices, mon propre personnage ?
Mais voilà que je veux troubler ma voix publique, tondre mes moutons noirs. J’ai un tintamarre qui reste à l’intérieur. On dirait que tous les personnages de roman qui méritent d’être aimés n’ont pas encore compris que je méritais moi aussi de les aimer. Il serait peut-être temps de laisser courir mes bruits et porter atteinte aux tranquillités. Je veux qu’on m’incrimine pour tapage nocturne, que mes nuisances soient vraiment sonores. Je veux bêler aussi en dehors de ma bergerie. M’évader du troupeau. Je veux déranger mes voisins, les voisins de mes voisins, les voisins des voisins de mes voisins. Je veux déranger loin. Devenir un mouton à cinq pattes. C’est vous, après tout, qui m’avez menée jusqu’ici, jusqu’à ce jour de possible délivrance.
Je viens d’ouvrir un nouveau dossier. Il a bien fallu que je le baptise pour pouvoir lechat qui louche maykan alain gagnon francophonie  reconnaître. J’ai choisi Roman. C’est son nom pour l’instant. Ça sonne bizarre. Comme un tout p’tit enfant qui porterait un prénom de grand. Vous l’aimerez parce qu’il sera avant tout mon portrait craché. Bon, évidemment, on ne peut rien préfigurer pour l’instant. Il se cache encore tout entier derrière son nom. Mais… Roman, ça lui donne déjà un p’tit genre. Vous ne trouvez pas ?
Sophie

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Je me souviens : Félix-Antoine Savard, par Alain Gagnon…

25 mai 2015

Voisin de bornes… (publié en septembre 2010)chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

L’initiative du Salon du Livre a inscrit biographie et texte de trente-six auteurs sur des bornes de bon goût, à proximité de trois rivières, dans les arrondissements de Jonquière, de Chicoutimi et de La Baie.  J’ai de l’admiration pour la personnalité et l’art de la majorité de ceux qui m’avoisinent, vivants et morts. Toutefois, un disparu m’impressionne plus que les  autres.  Et il m’avait déjà impressionné alors que j’étais plus jeune ; j’oserais même écrire qu’il est partiellement responsable du fait que je sois devenu auteur.  (Ce pour quoi je devrais lui en vouloir, si je n’avais pas si doux caractère…)  Il s’appelle Félix-Antoine ; il était curé et immense écrivain.

J’avais 16 ans.  En ces temps de pauvreté livresque, j’ignore comment Le Barachois avait échoué sur le bureau du maître.  Pendant la récréation, j’avais ouvert le volume et lu avec stupéfaction les lignes que vous allez lire ci-dessous.  Après la cloche, je dis au frère qui saisissait mon admiration et me demandait : — Ça t’a plu, hein ?  – C’est trop beau…  J’aimerais écrire comme ça.  Le mariste avait haussé les épaules et bien ri. – Tu as besoin de t’améliorer, et de beaucoup.  Pensez donc, vouloir égaler monseigneur Savard !  Il riait ; moi, je ne riais pas.  J’étais à la fois blessé et souqué – c’est-à dire incité à montrer ce que je pouvais faire.  Je me suis procuré l’ouvrage, l’ai lu et relu, et tous les autres de Savard, et bien d’autres livres…  J’ai écrit au père de Menaud ; il m’a répondu sur  son papier Saint-Gilles ; m’a invité…  Jamais je n’ai oublié ces lignes.

Le huard (extrait)

(…)

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLe huard, lui, vole peu.

Aux envolées extrêmes, il préfère l’acte de nager, de connaître et interpréter les rives, et de concerter avec l’écho.

Il a la tête autoritaire, des yeux d’ardents rubis, un cou de velours muant du vert au bleu, un collier de nacre larmé de noir, un superbe manteau pailleté de gouttelettes, qu’il porte avec lenteur parmi les lis, comme s’il sortait d’entre les perles de la mer ou la rosée du matin.

Les lacs les plus sauvages et reclus, les sanctuaires inviolés, les forêts attentives, tels sont les lieux qu’il choisit pour l’exercice de son art, pour le jeu de ses ébats et de ses amours.

À l’aube, dès qu’au profond jardin de l’eau, les mirages ont commencé d’éclore, il quitte ses quenouilles, et procède à maintes ablutions égayées de virevoltes et frissons de délices.

(Extrait de Le Barachois, Éditions Fides.)

(Monseigneur, aujourd’hui je vous retrancherais quelques adjectifs…  Mais, merci tout de même.  C’est pour moi un honneur de me retrouver borné à quelques enjambées de vous. A.G.)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

14 mars 2015

Sur les auteurs

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 Il s’endort en pensant à ce qu’il va écrire.  La vie d’un auteur peut se résumer ainsi : penser à ce qu’il va coucher sur la page, y repenser, savoir ce qu’il effacera, gardera, améliorera – la première action sera la plus fréquente, l’effacement comme pure création.  La vie, la vraie, la solide, la réelle, ne se tient qu’en marge de cela, sorte de palimpseste discret quoique nécessaire.  L’auteur vit, parle, se lie aux autres, mais s’agitent toujours sur l’écran lumineux de cette pantomime agréable quelques ombres chinoises : les mots à venir, le personnage latent, la drôle de réalité à créer.  L’écriture a ceci de particulier que le gros de son acte créatif se fait hors de l’action propre.  On n’écrit jamais tant que lorsqu’on n’écrit pas.

Sous la douche, en marchant, en rêvant, on écrit.  Et la confrontation à la page blanche n’est qu’une formalité qu’on se contraint à accomplir, sinon tout reste dans la tête et on ne lit pas encore très clairement dans les cerveaux.

Il y a toujours des reliquats, des romans inachevés, des personnages orphelins, qui errent au cœur des dossiers sur l’ordinateur, qui vacillent entre les lignes et attendent désespérément qu’on vienne gracieusement continuer leur existence, les remplir de mots comme on remplit de plumes certains édredons douillets, ou de paille les animaux morts.

Ils attendent.  En silence.  Ils ne pleurent pas.  Ils sont seulement bloqués, à l’arrêt, leur action suspendue au fil du bon vouloir de l’auteur, ne lui en veulent même pas.  L’auteur y pense parfois.  En s’endormant, il les voit sur la page qui attend depuis des mois, qui dépassée dans la course à la vie par un autre roman en cours. Il y pense, se dit que, tout de même, ce mec mériterait bien de continuer son histoire.  Puis le sommeil se pose sur l’esprit, le couvre de toutes ces rêveries inconscientes, chamarrées, divertissantes.  Le lendemain, le personnage est oublié, on se consacre aux autres, ceux qui en toute subjectivité méritent qu’on les écrive.

Certains esprits à l’imagination fertile pensent que ces personnages délaissés s’adonnent à quelque fantaisie, entre les lignes, dans le blanc de la page, continuent l’action sans le démiurge et, si jamais il prend l’envie à l’auteur de les reprendre, de continuer ce roman là, les personnages rapidement reviennent en arrière, se figent de nouveau là où on les avait laissés.  Un, deux, trois soleils !

L’auteur, parfois, en retournant vers un de ces textes en suspens après une longue période d’absence ou d’abstinence, sera surpris, ne se souviendra plus d’avoir écrit ces dernières lignes.  Il se dira alors que sa mémoire lui joue des tours, relira depuis le début, se familiarisera de nouveau avec sa création et se persuadera que, oui, tout de même, c’est bien lui qui avait fait naître ces lignes.  L’oubli ne s’apparente pas à une inexistence des choses.

Il ne faudrait pas croire que les livres s’écrivent tout seuls, dans le silence lourd des machines éteintes.

Attablé dans un café.  Seule compagnie : la machine – ou le carnet.  Contexte ambiant : vague brouhaha de personnes qui parlent, boivent des cafés ou des jus, brouhaha feutré cependant, car ici on sait être discret, à moins que ce ne soit l’auteur qui, par la force ahurissante et dérisoire de son esprit, parvient à créer la fameuse bulle qui atténue les bruits – sorte de boule Quies géante délicatement introduite dans l’oreille du monde.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Porto… par Clémence Tombereau…

18 décembre 2014

Fashion Horror- Les pages logophages

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes pages défilaient sur un podium luisant. L’œil vide, décharnées, absolument sans style, elles tortillaient du cul pour attirer le chaland qui, par conformisme, criait au pur génie.
Les pages se tournaient,s’enchainaient sans passion sur un sujet nombril. Se mettre ainsi en scène, à nu, sur deux cents pages anorexiques! Quel créateur cet auteur! Son absence de style est un style sublime ! Ça parle à tout le monde ! Ces pages vêtues de Je des pieds jusqu’à la tête,Shakespeare peut aller se rhabiller!

Les pages défilaient, maladroites sur leurs phrases vertigineuses et vaines, casse-gueule comme pas permis. Elles tiraient toutes la tronche, c’est ça aussi qui plaît! Pas de rêve, pas d’imagination, tout ça est passé de mode ! De la réalité que diable !
Aucune couleur sur l’étoffe de ces pages. La couleur, c’est vulgaire, voire même un peu sale. Du morne! Du morne! Le chaland veut des pages qui soient pires que lui ! Cokées jusqu’à la moelle, ni moches ni belles, du morne on vous dit !
Les pages continuent leur marche prétentieuse, sur un grésillement qui se veut musical. Quel génie ! Non mais quel génie ! Tout le monde va chat qui louche maykan alain gagnon francophonies’arracher ces pages, qui sont la mode même.

Le défilé s’achève. Les pages tortillent du cul vers leur cher créateur. Dans le fond elles lui en veulent de les avoir créées. Derrière les apparences, elles regrettent leur inquiétante blancheur. Comme un seul homme elles se jettent sur lui, leur maigre cul bien énergique. Elles l’étouffent, le dévorent, lui crachent au visage les insanités dont il les a couvertes. Elles s’engouffrent dans sa gorge pour revenir au magma, aux racines, aux entrailles insanes qui sont leur mère indigne.
Après un affolement légitime et grégaire, le public, l’œil friand de ce final sublime, s’exclame en levant les bras au ciel : Quel génie! Non mais quel génie !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Transcendance et écriture, par Alain Gagnon…

1 décembre 2014
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Catherine Delvigne

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Transcendance et écriture La seule façon de donner cohérence, un semblant de limpidité à ses rencontres avec le texte,  c’est la reconnaissance de la transcendance en soi, de Dieu au plus intime.  Pas l’un de ces démons criminels, demi-fous et foudres de guerre qui hantent plusieurs textes sacrés, mais le Dieu du silence, celui de la fidélité quiète à sa créature.  Celui qui rehausse, synthétise, résume accorde sens à l’esthétique – et à son éthique.


Je me souviens : F.-A. Savard…

10 octobre 2014

Voisin de bornes…chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

L’initiative du Salon du Livre a inscrit biographie et texte de trente-six auteurs sur des bornes de bon goût , à proximité de trois rivières, dans les arrondissements de Jonquière, de Chicoutimi et de La Baie.  J’ai de l’admiration pour la personnalité et l’art de la majorité de ceux qui m’avoisinent, vivants et morts. Toutefois, un disparu m’impressionne plus que les  autres.  Et il m’avait déjà impressionné alors que j’étais plus jeune ; j’oserais même écrire qu’il est partiellement responsable du fait que je sois devenu auteur.  (Ce pour quoi je devrais lui en vouloir, si je n’avais pas si doux caractère…)  Il s’appelle Félix-Antoine ; il était curé et immense écrivain.

J’avais 16 ans.  En ces temps de pauvreté livresque, j’ignore comment Le Barachois avait échoué sur le bureau du maître.  Pendant la récréation, j’avais ouvert le volume et lu avec stupéfaction les lignes que vous allez lire ci-dessous.  Après la cloche, je dis au frère qui saisissait mon admiration et me demandait : — Ça t’a plu, hein ?  – C’est trop beau…  J’aimerais écrire comme ça.  Le mariste avait haussé les épaules et bien ri. – Tu as besoin de t’améliorer, et de beaucoup.  Pensez donc, vouloir égaler monseigneur Savard !  Il riait ; moi, je ne riais pas.  J’étais à la fois blessé et souqué – c’est-à dire incité à montrer ce que je pouvais faire.  Je me suis procuré l’ouvrage, l’ai lu et relu, et tous les autres de Savard, et bien d’autres livres…  J’ai écrit au père de Menaud ; il m’a répondu sur  son papier Saint-Gilles ; m’a invité…  Jamais je n’ai oublié ces lignes.

Le huard (extrait)

(…)

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLe huard, lui, vole peu.

Aux envolées extrêmes, il préfère l’acte de nager, de connaître et interpréter les rives, et de concerter avec l’écho.

Il a la tête autoritaire, des yeux d’ardents rubis, un cou de velours muant du vert au bleu, un collier de nacre larme de noir, un superbe manteau pailleté de gouttelettes, qu’il porte avec lenteur parmi les lis, comme s’il sortait d’entre les perles de la mer ou la rosée du matin.

Les lacs les plus sauvages et reclus, les sanctuaires inviolés, les forêts attentives, tels sont les lieux qu’il choisit pour l’exercice de son art, pour le jeu de ses ébats et de ses amours.

À l’aube, dès qu’au profond jardin de l’eau, les mirages ont commencé d’éclore, il quitte ses quenouilles, et procède à maintes ablutions égayées de virevoltes et frissons de délices.

(Extrait de Le Barachois, Éditions Fides.)

(Monseigneur, aujourd’hui je vous retrancherais quelques adjectifs…  Mais, merci tout de même.  C’est pour moi un honneur de me retrouver borné à quelques enjambées de vous. A.G.)


Dires et écritures, par Alain Gagnon…

9 octobre 2014

 De l’écriture et de Dieu…

 (Brèves proses tirées de L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

 

Chat Qui Louche maykan alain gagnonLes néons et les soleils morts des bûches rougiront le tracé du stylo dans la chair ivoire du papier – et les grains du texte chauds avalent l’encre et colorent tout souvenir de sépia.

*

 

Ils sont tous là, ceux qui s’appellent les autres et dont les yeux boivent votre vie pendant que, penché, vous vous écrivez et souhaitez battre de textes la mort.

*

 

Dieu était partout – où il est demeuré d’ailleurs : dans l’espace de la musique, celle que toute oreille a entendue – avant d’avoir un nom à soi, avant qu’on nomme même la musique, dans la plus pure réminiscence.

 Ces airs que les enfants reprennent dans la tiédeur des parcs au soir. S’y glissent entre les notes la souplesse et la vivacité des fées que la lumière des couchants éveille, et l’haleine chaude des forges retenues de juillet.

 Dieu, c’est le vent, dans l’espace de la musique ; celle qui chante et sait relier en sa caresse uniforme.

*

 

La seule façon de donner cohérence, un semblant de limpidité à ses rencontres avec le texte, c’est la reconnaissance de Dieu, de la transcendance en soi, au plus intime. Pas l’un de ces démons criminels, demi-fous et foudres de guerre, qui hantent plusieurs textes sacrés, mais le Dieu du silence, celui de la fidélité quiète à sa créature. Celui qui rehausse, synthétise, résume, accorde sens à l’esthétique — et à son éthique.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Modernité et postmodernité : Abécédaire…(32)

15 septembre 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Modernité et postmodernité — L’homme pour qui son dernier jour sera le dernier jour du monde, ne peut qu’être rongé jusqu’à l’os par le désespoir, l’impatience chat qui louche maykan alain gagnonet l’envie.  C’est à cela, au fond, que se résume le paysage philosophique des penseurs du Monde Fini.

Mondanités littéraires — Rien de plus insidieux que ces activités littéraires ou paralittéraires pour bousiller une œuvre.

Si un écrivain perd son temps à bambocher ou à jouer aux échecs, la culpabilité l’aiguillonnera un jour ou l’autre ; il aura au moins la tentation de retourner au clavier.  Mais s’il se gaspille à organiser un avenir meilleur pour les écrivains de Terre-Québec, s’il se dépense en salons, colloques, comitose et cinq-à-sept, il aura l’impression erronée d’être utile à une cause.  Victime de l’illusion altruiste et sociale, il se prendra dans un réseau d’obligations que personne ne lui aura jamais imposées, qu’il se sera inventées.  Il en oubliera sa raison d’être profonde et première, le pourquoi de sa venue à l’écriture jadis, ces pulsions irrépressibles qui le poussaient vers sa table de travail.  Un jour, croira-t-il, il mettra fin à tout ça, se reprendra en main, poursuivra sa quête…  Mais, pendant ces heures de bavardage et de maquignonnage, le temps passe : le talent ne pardonne pas l’abandon – jaloux, il se lasse.  Et la reprise de la plume ou du clavier deviendra de plus en plus difficile.

 

chat qui louche maykan alain gagnon

Camberoque, Soir équivoque d’automne

 

Lorsque le malade mondain est un auteur qui a fait ses preuves (sève, style et originalité), nous assistons au désolant spectacle d’une perte irremplaçable.  Les voix des créateurs sont uniques.  Elles ne sont pas interchangeables.  L’une ne pourra jamais remplacer l’autre.

Si l’on étouffe une voix, elle manquera à jamais à tout ce qui aurait pu être chanté.

http://maykan.wordpress.com/


Chronique de Québec….

21 août 2014

Un chemin obscur

La vie est une bibitte imprévisible qui s’écarte de sa route sans crier gare. François Mauriac disait : « Nous tissons notre destin, nous le tirons de nous comme l’araignée sa toile. » Nous sommes ce que nous sommes devenus et nous sommes ce que tant de paroles ou d’événements nous ont permis de devenir. Quand on scrute le rétroviseur de notre vie, on rit parfois, on pleure à d’autres moments. Souvent, on se demande ce qui nous a conduits là. Un exemple ? Les mots que vous lisez, un anesthésiologiste les a écrits. Eh oui. Un anesthésiologiste, communément appelé anesthésiste, ou endormeur pour les moins respectueux. Un toubib spécialiste.

Je vous vois écarquiller les yeux, grimacer, ou bâiller d’avance. Mais c’est la plus pure vérité. Vous me direz que je ne suis pas le premier médecin qui écrit. Et vous aurez raison. L’Histoire en regorge. Ne prenons pour exemple que Georges Duhamel, Jean-Ferdinand Céline et Jean-Christophe Rufin en France, l’écossais Arthur Conan Doyle, l’américain Michael Crichton et les québécois Jacques Ferron et Jean Désy. Wikipédia en liste près de cent quatre-vingts dans le monde. Tous des médecins qui un jour se sont mis à écrire. Romans, poésie, essais, manifestes… Chacun avait ses raisons, quelques-unes conscientes, plusieurs inconscientes. Prenez mon cas. Rien ne me prédisposait vraiment à écrire ces mots. Quoiqu’en y pensant bien, il y avait bien une graine de créateur enfouie quelque part en moi. Jadis, alors que les boutons ne me gâtaient pas encore le visage, je créais de courtes bandes dessinées où mon héros, James Bang, — à cet âge et dans le fond d’un rang de campagne, le simili plagiat ne représente rien — où le héros, disais-je, pourfendait les vilains. L’exploit était d’autant plus remarquable que je souffrais de l’incapacité notoire d’éviter les courbes en traçant une ligne droite. Mes chefs-d’œuvre portaient toutefois en eux un certain intérêt puisqu’un petit voisin me les échangeait pour des broutilles ou des bonbons. Plus tard, le patenteux que j’étais créa des objets tout aussi inutiles que précaires. Mais pas mauvais sur les bancs d’école et curieux par nature, j’ai laissé la science m’accrocher ce qu’il fallait pour en tirer la profession que j’exercerai jusqu’à l’appel de la retraite. Alors, pourquoi ces mots soudains, issus finalement de mon imaginaire impétueux ? Quel fut le point de chute, là où le vent a tourné ? Et bien, vous serez déçu. John Lennon disait : « La vie, c’est ce qui arrive quand on a d’autres projets. » Dans mon cas, il n’y a pas eu d’événement-choc, de traumatisme, de deuil, ou de déception. Non. Que la lecture d’un tas de livres, le commentaire positivement incisif d’un confrère sur le style d’une lettre administrative de mon cru, d’autres bons mots sur une note laissée à la fin d’un livre, découverte par hasard par un ami, et cette soirée d’ennui dans une chambre d’hôtel, à attendre l’appel de mon téléavertisseur de garde. Et te voilà assis derrière une table à griffonner des mots qui deviendront des phrases, une nouvelle, des chapitres, un roman. Tu rencontres des personnes signifiantes, ton texte est présenté, et publié. Tu t’intéresses à la chose littéraire, tu participes à un magazine littéraire électronique par des commentaires pas trop niaiseux, et tu finis par y raconter ton histoire avant d’y collaborer régulièrement.

Tel fut mon chemin. Jamais, dans mon passé pas si lointain, je n’aurais pensé qu’un jour je partagerais mon imaginaire avec plusieurs. Or, ces mots proviennent de moi. Et dans les mois qui viennent, il y en aura d’autres. Des mots sur tout, des mots sur rien, et, pourquoi pas, des mots pour dénicher le tout dans le rien. Ce seront les mots d’un anesthésiologiste qui écrit, et qui souhaite ne pas devenir un billettiste qui endort. Mais ça, seul l’avenir le dira.

Et vous, quel fut le point de chute, la parole, la rencontre ou l’événement qui a fait dévier votre route ?

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en février 2011 aux Éditions de la Grenouille Bleue.  À partir de maintenant, il sera chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Transcendance et écriture, par Alain Gagnon…

1 août 2014

Catherine Delvigne

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Transcendance et écriture La seule façon de donner cohérence, un semblant de limpidité à ses rencontres avec le texte,  c’est la reconnaissance de la transcendance en soi, de Dieu au plus intime.  Pas l’un de ces démons criminels, demi-fous et foudres de guerre qui hantent plusieurs textes sacrés, mais le Dieu du silence, celui de la fidélité quiète à sa créature.  Celui qui rehausse, synthétise, résume accorde sens à l’esthétique – et à son éthique.


Je me souviens : F.-A. Savard, par Alain Gagnon…

23 juillet 2014

Voisin de bornes…

L’initiative du Salon du Livre a inscrit biographie et texte de trente-six auteurs sur des bornes de bon goût , à proximité de trois rivières, dans

Félix-Antoine Savard

les arrondissements de Jonquière, de Chicoutimi et de La Baie.  J’ai de l’admiration pour la personnalité et l’art de la majorité de ceux qui m’avoisinent, vivants et morts. Toutefois, un disparu m’impressionne plus que les  autres.  Et il m’avait déjà impressionné alors que j’étais plus jeune ; j’oserais même écrire qu’il est partiellement responsable du fait que je sois devenu auteur.  (Ce pour quoi je devrais lui en vouloir, si je n’avais pas si doux caractère…)  Il s’appelle Félix-Antoine ; il était curé et immense écrivain.

J’avais 16 ans.  En ces temps de pauvreté livresque, j’ignore comment Le Barachois avait échoué sur le bureau du maître.  Pendant la récréation, j’avais ouvert le volume et lu avec stupéfaction les lignes que vous allez lire ci-dessous.  Après la cloche, je dis au frère qui saisissait mon admiration et me demandait : — Ça t’a plu, hein ?  – C’est trop beau…  J’aimerais écrire comme ça.  Le mariste avait haussé les épaules et bien ri. – Tu as besoin de t’améliorer, et de beaucoup.  Pensez donc, vouloir égaler monseigneur Savard !  Il riait ; moi, je ne riais pas.  J’étais à la fois blessé et souqué – c’est-à dire incité à montrer ce que je pouvais faire.  Je me suis procuré l’ouvrage, l’ai lu et relu, et tous les autres de Savard, et bien d’autres livres…  J’ai écrit au père de Menaud ; il m’a répondu sur  son papier Saint-Gilles ; m’a invité…  Jamais je n’ai oublié ces lignes.

Le huard (extrait)

(…)

Le huard, lui, vole peu.

Aux envolées extrêmes, il préfère l’acte de nager, de connaître et interpréter les rives, et de concerter avec l’écho.

Il a la tête autoritaire, des yeux d’ardents rubis, un cou de velours muant du vert au bleu, un collier de nacre larme de noir, un superbe manteau pailleté de gouttelettes, qu’il porte avec lenteur parmi les lis, comme s’il sortait d’entre les perles de la mer ou la rosée du matin.

Les lacs les plus sauvages et reclus, les sanctuaires inviolés, les forêts attentives, tels sont les lieux qu’il choisit pour l’exercice de son art, pour le jeu de ses ébats et de ses amours.

À l’aube, dès qu’au profond jardin de l’eau, les mirages ont commencé d’éclore, il quitte ses quenouilles, et procède à maintes ablutions égayées de virevoltes et frissons de délices.

(Extrait de Le Barachois, Éditions Fides.)

(Monseigneur, aujourd’hui je vous retrancherais quelques adjectifs…  Mais, merci tout de même.  C’est pour moi un honneur de me retrouver borné à quelques enjambées de vous. A.G.)


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