En flânant dans une usine désaffectée… par Alain Gagnon…

23 mars 2017

Lieux de beauté

Lorsque j’intervenais en milieux industriels, je perdais du temps à vagabonder dans les aires de travail, à admirer les machineries, tuyautages, courroies, engrenages… de toutalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec genre. Non pour en apprécier l’efficacité technique, je suis d’une nullité sous zéro en mécanique. Leurs formes allongées, rondes, pleines, dures, rugissantes me fascinaient. Leurs beautés étranges, sauvages me séduisaient. Se pourrait-il que la recherche impérieuse de l’efficacité, du rendement, de la fonctionnalité s’approche du Beau, tende à rejoindre les critères de la Beauté ? Que l’esthétique se nourrisse de tout ce qui tend vers une perfection ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecIl y a quelques jours j’errais dans une usine désaffectée, une ancienne pulperie. Les machines y sont aujourd’hui silencieuses, immobiles. Dans leur silence même, elles me parlent encore du Beau. Ces roues de métal, ces engrenages interrogent autrement, parlent autrement qu’au temps de leur utilité ; ils parlent de formes, d’absolu à révéler, d’une dimension en bordure de laquelle notre esprit tournaille constamment, de la naissance à la mort.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–agLac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet). On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Miroir, ô miroir…, par Sophie Torris…

8 février 2017

Balbutiements chroniques

Cher Chat,

J’ai toujours roulé en citrouille, même avant que les douze coups de minuit ne retentissent.  C’est à croire que ma bonne fée marraine n’a d’intérêts chat qui louche maykan alain gagnon francophoniechez aucun concessionnaire.  Oh, je ne m’en plains pas, le Chat, car je ne suis pas vraiment une fille de carrosse.  En effet, étant assez rebelle aux bois dormants, je suis plutôt botte de sept lieux que pantoufle de vair, plutôt souillon que princesse.  Ce qui n’a pas empêché mon charmant de m’embrasser, quoique sur le tard, bien après que j’aie vue le loup et de m’emmener dans son royaume de fort, fort lointain où nous vécûmes heureux et eûmes beaucoup d’enfants.

Tout ça pour vous dire, le Chat, que ce n’est pas en se piquant d’être tirée à quatre fuseaux qu’on vit forcément les plus beaux contes à dormir debout.  Comprenez par cela que Catherine Deneuve ne se cache pas sous ma peau d’âne et que ma belle-mère est bel et bien toujours, de toutes, la plus belle du royaume.

Ceci dit, je ne peux pas dire que j’ai été complètement lésée à la naissance.  Ma bonne fée a quand même fait d’une baguette deux sorts, puisque penchée sur mon berceau, elle m’a donné un peu d’esprit et un peu d’humour.  Je ne suis donc ni la Belle ni la Bête.  Mais je ne suis pas à plaindre, car si j’ai la cucurbitacée bien équipée, certaines, elles, n’ont rien dans la citrouille.

Et vous, mon Minet, êtes-vous un Chat Beauté ?  Vous avez de belles moustaches certes, mais j’ai bien peur que votre strabisme ne vous disqualifie.  Et pourtant, n’est-ce pas ce qui fait votre charme ?  Alors peut-on être charmant sans être beau ?  Et inversement, peut-on être beau sans être charmant ?  En d’autres mots, pensez-vous qu’on puisse tirer la chevillette sans soigner sa bobinette ?

Tout d’abord, le problème avec la bobinette, c’est que tôt ou tard elle cherra.  En effet, la beauté, si elle est un nain-portant atout (et vous me pardonnerez mon nain-décrottable penchant pour cette métaphore florale multiplagiée), finit toujours par se faner.  Périmée, la belle ne se verra plus offrir de fleurs par un nain-connu et se trouvera donc fort dépourvue quand la bise sera venue.  Or, si la beauté passe, le charme reste et jouit de sa revanche en ne prenant aucune ride.  S’il ne flétrit point, c’est tout simplement parce que contrairement à la beauté qui se voit, qui se constate et qui correspond à des critères bien définis par la mode, l’histoire ou l’ethnie, le charme, quant à lui, se sent.  Plus subjectif que la beauté, il est intemporel.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa beauté ne se discute pas, elle s’impose physiquement.  Ce n’est pas sorcier.  Par contre, pour que le charme opère, pour qu’il ensorcèle, il faut prendre son balai par le manche.  Il faut oser.  Oser avec la voix, le geste, l’attitude, le regard, l’humour, l’odeur même.  On ne dit pas : je suis sous la beauté de cette femme.  Non.  On dit : je suis sous le charme de cette femme.  Saoul et charme.  Le charme ne va pas sans cette ivresse, ce sentiment que l’on ressent pour une autre personne.  La beauté n’est qu’une caractéristique physique, le charme est une manière d’être.  Et puis… abracadabra, le charme finit toujours par rendre beau.

Par contre, la beauté ne rend pas toujours charmant.  « Miroir, ô miroir, dis-moi que je suis la plus belle. » N’y a-t-il rien de moins charmant qu’un homme ou une femme trop sûrs de leur beauté ?  Et puis, la perfection n’est-elle pas sans surprise ?  Ne finirait-on pas par s’y habituer ?  Aucun défaut, aucun accro.  Ne manque-t-il pas alors le petit truc qui fait craquer ?

Je suis sûre que vous avez déjà croisé une très belle femme, le Chat.  Je parierai une galette et un petit pot de beurre qu’elle vous a paru inaccessible.  À quoi rime alors la beauté si on n’ose l’accoster ?

Évidemment, il arrive parfois qu’au-dessus de certains berceaux, les fées soient trop généreuses et que l’enfant grandisse en beauté, en sagesse, en humilité, en intelligence et en charme.  Alors, il était une fois l’injustice, et là, j’avoue, cher Chat, que j’aurais envie d’aller cueillir une pomme.

Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

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État islamique, idéal et beauté… un texte d'Alain Gagnon

12 novembre 2016

État islamique, idéal et beauté

 

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Mortiz Aust

L’État islamique et les jeunes — On s’interroge beaucoup sur les motivations de ces jeunes Occidentaux qui adhèrent à la frange extrémiste de l’Islam. On fait des tables rondes, on monte des commissions, on se paye de mots… et beaucoup d’intellectuels et de plumitifs profitent de ce sujet chaud pour requinquer une notoriété défaillante.

La réponse est pourtant simple. La jeunesse a besoin d’idéal, a soif d’idéal. À l’Ouest, le Parti communiste s’est embourgeoisé et il n’intéresse que peu de jeunes ; l’hitlérisme et autres fascismes sont morts – du moins dans leurs formes des années 30 et 40 ; les grandes causes humanitaires et environnementalistes ont déçu, sont trop imprécises, entachées de politiques et d’intérêts discutables, et n’ont pas de leaders très charismatiques… Nos religions, n’en parlons plus ; elles sont devenues des parkings temporaires où l’on se rassemble pour les naissances, morts et mariages.
Qu’avons-nous à offrir à la jeunesse ?

Des modèles intellectuels et sociaux mous, des idéaux à court terme – ton char, ta paye, tes gadgets, tes vêtements griffés – qui ne répondent en rien aux exigences d’une conscience le moindrement éveillée, si celle-ci s’interroge sérieusement sur les raisons et les comment de l’existence : Pourquoi suis-je moi et pas un autre ? Qu’est-ce que je fais de cette vie ? Où je m’en vais ? Pourquoi la souffrance et la mort ?

On dit que la Nature a horreur du vide ; il en est de même de l’Esprit. En ce moment, l’EI est là avec ses réponses toutes faites. Demain, ce seront d’autres totalitarismes fous qui offriront leurs réponses, leurs sens.
L’humain est un être de sens. Il ne peut vivre sans sens. Et il le cherchera n’importe où dans une société qui nie toute transcendance.

Parfums d’automne et beauté — Je ne suis pas connaisseur en parfums, et je me demande si  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecun parfumeur a réussi à rendre toutes ces odeurs que la saison offre, surtout dans les sous-bois. Feuilles humides et pourrissantes, champignons, terres noires des baissières, et toutes ces fleurs qui exhalent avant leur destruction par les froids ou le manque de lumière.

Par un étrange cheminement, ces arômes me poussent à réfléchir au beau, à la beauté du monde.
Me reviennent quelques citations de François Cheng (a) sur la beauté, que je vous livre :

« L’univers n’est pas obligé d’être beau, et pourtant il est beau. À la lumière de cette constatation, la beauté du monde, en dépit des calamités, nous apparaît également comme une énigme. »

« Est vraie beauté celle qui relève de l’Être, qui se meut dans le sens de la vie ouverte. La beauté du diable, elle, fondée sur la tromperie, jouant le jeu de la destruction et de la mort, est la laideur même. »

« C’est dans la mesure où le yi (b), dans une œuvre particulière, atteint son plus haut degré, jusqu’à résonner en harmonie avec le yi universel, que cette œuvre acquiert sa valeur de plénitude. »

« Le désir de dire se confond avec le désir de beauté.
La vraie beauté est celle qui va dans le sens de la Voie, étant entendu que la Voie n’est autre que l’irrésistible marche vers la vie ouverte, autrement dit un principe de vie qui maintient ouvertes toutes ses promesses. »

a) Cinq méditations sur la beauté
b) Yi : Dynamisme cosmique conscient de création et d’entretien de la vie de tout ordre dans le Cosmos.

L’auteur

Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livrealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose ont ensuite paru chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004), Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont KassauanChronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur. On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Barre du jour : Abécédaire, par Alain Gagnon…

29 janvier 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecBarre du jour — Ce mot d’origine celte, qui signifie à la fois pièce de bois, pièce de fer, partie d’un gouvernail ou amas de sable à l’entrée d’un fleuve, a connu un sort particulièrement heureux au Québec dans l’expression la barre du jour (l’aube).  Quelle richesse d’évocation !  Ce rempart de sable et de pierraille entre deux mondes : l’eau fluviale et l’eau du barachois – cette dernière qu’on aimerait imaginer douce, de jour comme de nuit…

Supériorité de la métaphore sur la comparaison.  La comparaison juxtapose et débilite par l’analyse ; la métaphore vivifie, dynamise, marie et déploie synergiquement une myriade de sens.  Jonglerie polymorphe de la langue : terreau et source d’avitaillement pour le poète qui s’appuie encore sur l’émerveillement pour accoucher de significations et s’accoucher lui-même.

Beauté — Dans la nature, beauté et cruauté sont à l’Esprit créateur ce qu’étaient le souffre et le mercure pour les alchimistes médiévaux.

Bien —  Le Bien donne de la densité au réel en lui conférant de l’expansion, en lui ouvrant des succursales dans les autres dimensions de l’Être.  Le mal se racornit et racornit le réel, son aire d’appui.  Il ne peut que s’autodétruire par asphyxie.  La victoire du Bien est assurée par les lois mêmes de l’Être.  La finitude et l’extinction sont inhérentes au mal.  L’expansion et le triomphe final sont inhérents au Bien.  Quelle cause ce pantin aveugle et désarticulé, qu’est le mal,  est-il donc à servir ?  Il n’importe : le Bien se nourrit de tout   —  même du mal.

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Vénus bleue


Gnosticisme, mal et beauté, par Alain Gagnon…

6 janvier 2016

Extraits de Propos sur l’oubli de soi… 

Entre les gnostiques et ce monde, la rupture ne peut être que radicale.  Catholiques et chrétiens ont accommodé, récupéré le Christ et Paul — un pied dans le Royaume des cieux, l’autre dans celui de Mammon.

Le mal, je ne l’ai pas inventé ; il était là avant moi, il sera là après moi.  Il loge au principe même de la vie.  Tout vivant doit tuer pour perdurer et se reproduire.  Aucun véritable pacifiste ne survit.  C’est la loi de cet univers.  Cela commence avec la course des spermatozoïdes, puis la respiration qui détruit les microbes aux muqueuses, puis les leucocytes, ces guerriers mirifiques qui bouffent tout, puis la nutrition…   Tout cela, bien avant la guerre, l’esclavage, et ces autres injustices sociales qui paraissent de bien pâles reflets humains du principe implacable qui anime et dynamise la vie.

*

Il y a du plaisir dans la beauté.  La beauté rehausse, nous rassure quant à notre nature réelle, nous prévient par nostalgie que nous sommes orphelins, prisonniers, quarantainiers.

« La définition du Beau est facile : il est ce qui désespère. » (Paul Valéry)  On pourrait affirmer le contraire.  La douleur que fait naître le beau en soi révèle le manque ; et si le manque est ressenti c’est qu’il y a quelque chose à manquer de. Une réalité qui nous appartient et qui présentement nous échappe.

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La Vénus de Botticelli


Dires et redires… par Alain Gagnon…

11 juillet 2015

La Beauté (4)…alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littérature

L’intelligence purement discursive se perd dans les lacis de labyrinthes sans fin et se prend dans les rets de ses propres avancées logiques. La raison permet une utilisation poussée du monde matériel. Elle fournit à l’humain les outils, la technique, les concepts opératoires qui permettent une profitable appréhension du réel sensible. Toutefois, lorsqu’il s’agit de valeurs, de beauté, de sacré, d’éthique supérieure, l’intelligence analytique doit se soumettre à l’intuition supérieure, sinon elle morcelle et détruit tout, vide valeurs et beauté de toute substance. Elle se transforme en « scalpel fou », ainsi que la désigne Alexis Carrel dans son Journal. Rien d’humain ne lui résiste. Aucune valeur, aucune institution, aucun lien naturel entre les êtres. (Le chien de Dieu)

*

Danse éternelle [du Monde].

 Pour les pieds trop lourds, le temps et l’Histoire regorgent de poubelles et dépotoirs. La beauté et l’énergie ne sont jamais insultées : elles sont victoires perpétuelles – malgré les errements tangentiels des nostalgiques, des échinés de l’existence, dont elles se rient et se nourrissent.  (Le chien de Dieu)

*

Le temps se tapit, tel un chancre, en chaque joie, pour lui donner un goût amer. Toute beauté nous jette à la figure : « J’existerai, et tu ne me verras plus. » Quotidiennement, les corps aimés et notre propre corps nous rappellent la décrépitude assurée de la chair. Et nous continuons à respirer en sachant que chaque respiration en est une à déduire de toutes celles que Brahma nous a accordées.  (Le chien de Dieu)

*

Qui va oser me dire ? : – Don Quichotte et Ulysse ne servent à rien ; sont des fantoches pitoyables où se complaisent nos rêves ; des éléments excrémentiels que les songes éveillés abandonnent aux jours gris des oisifs obèses ? Celui-là, je le malmènerai, lui lancerai des pierres, maudirai son nom face à la mer, aux quatre vents. Et je pleurerai sur lui, sur son désespoir raisonnable ; lui, à qui échappe la beauté ambiguë, la beauté triste du monde appelant, en attente de son achèvement.  (Le chien de Dieu)

*

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Baudelaire

Comme croyant, je me devrais, selon certains, d’avoir une éthique face aux œuvres. « Vous ne devez pas aimer les œuvres du caniveau… », me faisait-on remarquer. Au contraire. Je crois que la foi amène un surcroît de conscience, une plus grande soif de vérité. Les bluettes, les ouvrages convenus et de bons sentiments m’exaspèrent – je ne les termine pas, même si un ami les a écrits. L’immondice a sa vérité et sa beauté – La charogne de Baudelaire. C’est dans l’infrahumain d’un quotidien magnifié par l’esprit que jaillissent souvent les dynamismes qui confortent la foi – relire La puissance et la gloire de Graham Greene. Les immondices et les bassesses humaines sont moins nocives que les discours réducteurs, jolis et académiquement acidulés des Barthes, Lacan, Derrida…  (Le chien de Dieu)


Beauté et spiritualité, par Alain Gagnon…

28 juin 2015

Dires et redires… 

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Aurobindo

Il existe des paliers qualitatifs aux manifestations de la beauté. Des paliers qui expriment leur potentiel de durée. Il y a des manifestations de la beauté qui durent plus que d’autres, impressionnent positivement plus que d’autres. Notre personne est une grande roue. Plus nous nous avançons vers notre centre, plus nous nous approchons de notre moyeu divin par cette voie royale qui conduit au supramental en soi, plus le temps s’absente, plus tout ralentit. Plus la manifestation de la beauté que nous sommes à élaborer ressemble à notre principe directeur ou en découle, plus elle durera, plus elle influera sur le cours des choses, plus elle fleurera l’éternité. D’autre part, plus la manifestation se situe à un niveau de temporalité aiguë, plus le temps la charroiera avec hâte hors des consciences individuelles et de la conscience collective.

(Propos pour Jacob)

*

Une autre des caractéristiques de la beauté est d’être inépuisable. Chacun peut y puiser, en user et en abuser sans en priver ses voisins.

(Propos pour Jacob)

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La beauté est la voie royale vers l’accomplissement éthique pour les individus et elle est la principale force d’attraction qui inspire l’effort humain vers le parachèvement de l’humanité.

(Propos pour Jacob)

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En toute justice, je me dois de rectifier un peu mon tir (et mon dire) : lorsqu’il abandonne la corsetterie pour parler peinture, Mallarmé devient sublime. Il adore les impressionnistes et sait défendre la beauté contre les utilitaristes de tous crins : décorateurs et moralistes. La beauté n’a pas à s’excuser de son apparente inutilité. Elle est. On l’aime. C’est là sa seule justification. Répond-elle à un besoin ? Sans doute, sinon elle n’existerait pas. À condition d’accoler à cette notion de besoin une dimension spirituelle.

(Le chien de Dieu)

*

La beauté ne prêche ni la morale sociale ni la morale individuelle. Si elle atteint des buts éthiques, c’est indirectement : en orientant l’humain vers une plus grande conscience de soi et du monde, en poussant à l’individuation celui qui sait la percevoir.

(Le chien de Dieu)

*

Elle [Susan Sontag] me fascine et m’énerve. Si on en croit son argumentation contre Leni Riefenstahl, tout ouvrage qui glorifierait la beauté, la force, la réussite et le triomphe de la volonté serait d’inspiration fasciste. Si les fascismes ont le monopole des vertus et esthétiques positives, eh bien, je suis fasciste ! Le courage et la volonté n’existaient pas chez les républicains espagnols ? Chez les barbudos de Fidel ? Le triomphe final des Lumières et de l’Humanité que chante la Neuvième de Beethoven serait aussi fasciste ? Le vieil homme et la mer, d’Hemingway ? Sontag désigne explicitement comme œuvres fascistes Fantasia de Walt Disney et 2001 : l’odyssée de l’espace de Kubrick… Le gauchisme salonnard sombre parfois dans un crétinisme qui frôle l’absolu.

(Le chien de Dieu)

*

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieHier, coucher de soleil ordinaire du lieu – c’est-à-dire hors de l’ordinaire). Sur le quai, des jeunes, des vieux, des chiens… Dans un silence religieux, d’église. Frémissements sacrés. Le soleil est descendu rapidement, puis les gens se sont retirés, un à un. Comme chargés de sens pour la nuit. Liturgie d’avant tout temple, toute cathédrale. Toutes ces femmes et tous ces hommes, sur le quai, étaient meilleurs en ce moment précis de crépuscule qu’ils ne le sont (ou le montrent) dans leur quotidien. Nécessité de la transcendance pour résider dans cette partie de soi-même où on excelle à être soi. Lorsqu’on s’en éloigne, on devient moins généreux, moins aimant, fermé à la beauté du monde et prompt à la bêtise méchante, car en rupture avec soi.

(Le chien de Dieu)


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