La mort du Terre-neuve, par Alain Gagnon…

4 juin 2017

(Je me dois de replacer ces lignes en contexte.  Deux amies louaient un appartement dans un lieu féérique : Treasure Island, près de Kingston.  Les propriétaires possédaient un chien Terre-neuve, Axell, que tous affectionnaient.  Un jour j’ai appris qu’il allait mourir.  Et voilà…)

Zoosophie — Le vieux chien va mourir.  Dernier printemps dans le soleil.  Son maître l’a dit : le vieux chien va mourir.  Va-t-on conserver sa peau chat qui louche maykan alain gagnon francophonie?  La tanner et la suspendre au mur ?  Entre les photos d’ancêtres et les trophées ?

Le vieux chien va mourir.  Son maître l’a dit : le vieux Terre-neuve ne fera plus la joie des enfants.

On l’enterrera sous un chêne, tout près du quai où il aimait dormir au soleil.  En avril prochain, qui sait ?  les crocus seront peut-être plus beaux ?  les jonquilles plus éblouissantes ?

Le vieux chien va mourir, et il sera digéré.  Il ne restera rien de lui.  Désintégrés sa chair, ses nerfs et ses os.  Sa forme s’envolera vers le monde des archétypes et la nature récupérera son dû par apparente anarchie.  Fini l’agglomérat Axell !  Les matériaux démantelés serviront à d’autres constructions.  Accourent déjà les modèles et les formes : Axell sera pissenlits, herbe tendre, lièvres, crustacés…

Mais où ira le regard du vieux chien ?  Où iront notre amour pour lui et son affection ?  Lui qui plongeait son museau humide sous nos gorges.

Le vieux Terre-neuve va mourir.  Son maître l’a dit.  Par mouvement inverse de naissance.  Mais d’où provenaient son affection et ce regard qui savourait le monde ?

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Grenouilles et roi, par Alain Gagnon…

23 mai 2017

(Le Chat a butiné, ici et là, et a amassé des fragments de tout genre qui consolent, éclairent le quotidien ou incitent à la réflexion.  En nos temps qui réclament pour les États plus de pouvoir, cette fable lui est apparue opportune.)

Les Grenouilles qui demandent un roi

Les grenouilles se lassantchat qui louche maykan alain gagnon francophonie
De l’état démocratique, 
Par leurs clameurs firent tant 
Que Jupin (1) les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique: 
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent marécageuse, 
Gent fort sotte et fort peureuse, 
S’alla cacher sous les eaux, 
Dans les joncs, les roseaux, 
Dans les trous du marécage, 
Sans oser de longtemps regarder au visage 
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau. 
Or c’était un soliveau, 
De qui la gravité fit peur à la première 
Qui, de le voir s’aventurant, 
Osa bien quitter sa tanière. 
Elle approcha, mais en tremblant; 
Une autre la suivit, une autre en fit autant: 
Il en vint une fourmilière; 
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue:
«Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue.» 
Le monarque des dieux leur envoie une grue,
Qui les croque, qui les tue, 
Qui les gobe à son plaisir; 
Et grenouilles de se plaindre. 
Et Jupin de leur dire:« Eh quoi? votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre? 
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement;
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fut débonnaire et doux
De celui-ci contentez-vous, 
De peur d’en rencontrer un pire.»

1. Jupiter.

Jean de La Fontaine, Fables


Esthétique, forme et géographie humaine… par Alain Gagnon

20 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Esthétique — Je me suis promené dans des lieux de nulle part, et j’en suis revenu par le souvenir antérieur.  Se souvenir au-delà du souvenir, et en ramener des chat qui louche maykan alain gagnon francophoniematériaux utiles à l’édification de l’homme-dieu et de la femme-dieu.

Forme — La forme posée comme exigence première, quoique non suffisante, à l’artiste.  Par ses contraintes mêmes, la forme favorise le déploiement, l’épanouissement de l’expression.  Sans balises, tout discours demeure matière inerte, non dynamisée, sans potentiel de durée.

Géographie — La géographie humaine : cette insertion du sens dans l’espace.   Les valeurs s’inscrivent plus vigoureusement que les collines et les ruisseaux dans le paysage.  Elles parlent plus fort.  Un exemple : ce rang québécois qui aligne des lots longs et étriqués, les uns à côté des autres.  Souci de protection mutuelle, de solidarité que reflète l’organisation territoriale des seigneuries du Régime français.  On craignait l’Iroquois, l’incendie, la maladie…  Nécessité de proximité pour l’entraide.

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L’histoire des filles, une nouvelle de Richard Desgagné…  

19 mai 2017

L’histoire des filles

Tu peux pas dire que t’es heureuse quand t’arrêtes pas de pleurer comme unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie Madeleine, sans cesse en essuyant tes larmes. Ça suffit, tu te prends en main, tu vas le voir directement, en pleine lumière. Peut-être qu’il te contera des bêtises mais tu sauras à quoi t’en tenir. Célimène, ma pauvre fille ! Tu me fiches la paix si je sais pas me conduire dans la vie. Quelle idée de m’engueuler comme du poisson pourri et de m’envoyer promener. La question n’est pas là. Ma réponse, tu veux dire ! Colette aimerait bien prendre un verre et se l’enfiler d’un coup dans le gorgoton et remettre, une fois de plus, Célimène à sa place. Pas de sa faute si elle est amoureuse d’un fou qui se pavane en faisant son numéro de coq. Il fait pas grand mal à personne au fond, il est beau, ça c’est vrai, riche à n’en plus finir et puis il a déjà couché avec nous toutes : Colette, Célimène, Claudine, Chantale, Céline.

Il était dans son bar, prenait sa coca, buvait ses rhums fins, conduisait sa voiture sport longue et basse. C’est pas une raison pour piquer les nerfs chaque fois qu’il oublie d’appeler ou qu’il se déniche une poupée dans un restaurant à la mode. Rien ne changera. Moi, j’ai tenu bon pendant deux ans à me pomponner, à l’accompagner sans trop parler, à le sucer quand il en avait besoin avant de s’élancer sur le chemin des combats de nuit. Je lui ai jamais fait la cuisine, j’ai jamais lavé ses vêtements, pas folle, c’était clair dès le début, et il avait pas rouspété.

Célimène a été son esclave. Elle a tout accepté, son jeu à elle pour le garder. Ç’a pas marché pour autant. Il a trouvé Claudine, il est resté avec Claudine. Alors elle pleure sans arrêt. Je peux plus l’entendre, elle me donne des nostalgies, je mets la musique plus fort, je chante, je ferme la porte de ma chambre, je mets des ouates dans mes oreilles et je dors quelques heures. Pourquoi je l’imagine en train de se suicider ? J’ai pas à m’occuper de ses états d’âme. C’est permis de rêver.

Célimène, ce soir, on ira au Baalbek, on dansera, on achètera de la coca, plein le nez, ce sera la joie. Elle me regarde comme si j’avais dit une insignifiance, arrête de me regarder, t’es pas morte, y a d’autres hommes, plein d’autres hommes qui n’attendent que ça : te faire jouir ! Elle apprécie quand je parle ainsi, une façon de la sortir d’elle-même. Moi, je me rappelle ce passé et j’ai pas un pli sur la peau. Chacun son tour, après tout. Moi, j’attends pas après les désirs des autres, je prends ma part, je cueille le fruit, je choisis, je cherche, dans l’ordre que vous voulez. Quand je suis au Baalbek, j’ai les yeux ouverts, je souris, j’aime sourire, je suis belle, je danse toute seule si c’est nécessaire, je m’arrange. Je suis pas si pressée d’avoir un ami qui m’attend à la table parce qu’il aime pas danser de peur de casser sa chevelure ou du ridicule. C’est pas si important d’avoir l’air. Après tout, on est pas grand-chose. Des corps, rien que des corps et des caprices, des envies.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieChère Célimène, tu t’habilles en jeans avec une chemise de toile, en robe de soie, quelle importance ? Elle se maquille, elle se regarde dans le miroir en faisant des moues, les lèvres brunes et brillantes, mouillées, elle joue avec ses cheveux roux, elle sourit enfin, elle oublie de pleurer, elle sera heureuse ce soir. C’est petit, des fois, le bonheur et ça tourne jamais rond, y a toujours des secrets qui ressortent quand on s’y attend pas. Moi, j’essaie de pas voir, d’oublier les choses pas jolies, on vit pas quand on les garde en dedans, on se souvient, on vit pas, je veux vivre vieille, entière et secrète.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

17 mai 2017

 Lune Bleue

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes branches des arbres ballottées par le vent se débarrassaient de leur plumage aux couleurs de l’automne. Il neigeait des feuilles mortes sur tous les sentiers, souches et rochers de cette ancienne forêt. Une courtepointe embrasée réchaufferait leurs racines avant que la blanche cape de l’hiver ne les ait recouvertes en entier.

J’avais suivi le même sentier qui cheminait dans la sombre forêt sauvage, cette nuit où j’avais croisé ta route la première fois. Lorsque j’avais aperçu la bête, mon cœur, ce petit oiseau, avait sursauté dans sa cage. Te revoir était mon souhait. Une demande toute spéciale faite aux étoiles qui, ce soir-là, scintillaient dans le noir rideau de la nuit. C’était un soir de lune bleue, et le bruit mouillé des feuilles étouffait mes pas incertains. Je guettais donc chaque ombre, chaque arbre pour voir si tu en resurgirais, le cœur un peu affolé au moindre croassement rauque des corneilles absentes. Et tu me surpris encore. Belle louve noire aux crocs d’ivoires. Pattes de velours dont la silhouette se dessinait au détour du chemin.

Tu avais flairé mes fragrances au-delà des parfums de la ville. J’étais la proie. Fascinée par ce regard bleu acier, sans pitié. Un long hurlement déchira les ténèbres qui nous entouraient et je fus inquiète. Inquiète de tomber dans ta gueule affamée. Tes yeux comme des lunes voilées de brume, j’étais là, à t’aimer, puis à espérer que nous serions un jour réunies. J’étais envoûtée par ce que j’avais vu, cette nuit-là, près de la rivière.

Qu’attendais-tu de moi ? Qu’à mon tour je me fasse louve ? Que je sois comme ceux avec qui dans les bois tu courais ? J’étais celle qui t’enlèverait ta liberté. Savais-tu que j’étais celle qui te ferait mourir par sa magie ? Ton museau dans mon cou, un souffle chaud sur ma peau. Mes doigts palpaient ta fourrure luisante comme le jais. Ils glissaient et la pétrissaient.

Tu fis quelques pas en arrière et tu dissimulas l’animal en toi. Les griffes devinrent des ongles et la créature recouverte d’une noire fourrure devint alors le corps gracieux d’une femme svelte et grande. Se dissémina, dès lors, la partie de toi qui se nourrissait de chair et de sang. Ta peau basanée et tes yeux dangereux me firent tressaillir. Tu revins vers moi, si émue. Ta démarche souple et désinvolte faisait bondir tes seins nus. Ne pas soutenir ton regard était sacrilège. Un sourire en coin s’esquissa sur tes exquises lèvres. Tes longs cheveux aile de corbeau tombaient en cascade dans ton dos, caressant la chute de tes reins. Tu fonçais tête baissée vers ta mort. Une mort tremblante et terrifiée.

J’étais celle qui te ferait perdre ta magie, en avais-tu seulement conscience ? Le souvenir de l’eau caressant ton corps me fit oublier les mots.

Un doigt se déposa sur mes lèvres. « Embrasse-moi ». Je voulais que tu m’étreignes avec vigueur afin chat qui louche maykan alain gagnon francophonied’oublier qui j’étais.

Nous avions fait de la nuit un éternel rêve que l’on vit. Un amour que je chérissais avec avidité. Tant que tu étais à mes côtés, la vie avait un sens. Car dès la seconde où nos regards s’étaient croisés, je sentis qu’enfin, je pourrais aimer… de nouveau.

Ta bouche sur la mienne, mon cœur avait prié pour te garder. Qu’était-ce la fin du monde, quand notre amour commençait enfin ? Au contact de ton corps brûlant contre le mien, le temps s’était figé, ébahi de notre cran. Et l’aura bleue de cette lune fit poésie de cet instant.

Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les stances du colimaçon… par Sophie Torris…

14 mai 2017

Balbutiements chroniques

— ….. Ch@t !?
Et voilà que je vous apostrophe sans façon. Je voulais vous surprendre. Me guettiez-vous ? Nous avions rendez-vous. Nous sommeschat qui louche maykan alain gagnon francophonie jeudi. Étiez-vous à l’affût de mes balbutiements, le Ch@t ? M’attendiez-vous ?
Deux mois déjà que mon accent pointu vous ouvre ses guillemets. Deux mois que je pelotonne  mon début d’alphabet au sein de votre arobase littéraire. Puis-je croire, cher Ch@t, que vous m’espérez un peu pendant les parenthèses de silence qui séparent chacune de mes chroniques ? Puis-je penser qu’il vous arrive parfois, impatient, d’imaginer la courbe de mon alinéa avant qu’il ne s’offre à vous ? Enfin, vous, le Ch@t, qui louchez sur mes trémas, ne pensez-vous pas que le plaisir tient pour beaucoup du désir ? Faisons donc le point sur ces interrogations, voulez-vous ?
Georges Clémenceau a laissé à la postérité une célèbre maxime qui dit que le meilleur moment dans l’amour, c’est quand on monte l’escalier. Mais dites-moi, le Ch@t, qui sont ceux qui prennent encore le temps de penser libertinage dans un escalier quand un ascenseur en cage peut les propulser droit comme des « I » au septième étage ? Qui sont celles qui prennent encore plaisir à perdre leur souffle contre un garde-corps ? J’ai le regret de vous apprendre que de nos jours, les mains courantes laissent de bois. Et il est bien difficile de pallier ce manque d’enthousiasme. Car ce qui marche aujourd’hui, c’est l’escalator sans escales. Le plaisir immédiat sans l’attente. Bref, l’ère est à l’escalier roulant qui dicte la marche à suivre. Ou, pis encore, au confortable plaisir de plain pied. La perspective d’une mansarde sous les toits ne semble plus faire recette.
Serions-nous alors de la vieille école, vous, mon Ch@t, et moi ? À croire encore que le secret est dans la préparation de la sauce. Je suis résolument de ceux qui goûtent encore  chaque palier qui mène au plaisir, de volée en envolée de marches. Car qu’on les monte quatre à quatre ou que l’on colimaçe exagérément, c’est toujours le cœur qui cogne à la porte du septième, non ?
Bon. Évidemment, on prend des risques. Car à étirer le temps du désir, on l’accroit.  La garçonnière tout là-haut n’est pas toujours la chambre de bonne qu’on croit. Et là, on se retrouve bien malgré nous devant cette constatation paradoxale : l’anticipation du plaisir peut parfois conduire à gâcher le plaisir. Permettez que je vous explique, cher Ch@t. Anticiper, ici, dans ces escaliers, c’est éprouver, l’espoir et le doute en cédilles, une certaine excitation due à l’attente. Or, si votre imagination est correctement stimulée, et j’imagine qu’elle l’est, l’attente d’un petit bonheur hypothétique peut être tout à fait jubilatoire, votre jouissance atteignant son comble en même temps que le pas-de-porte convoité.
Mais… il y a un mais. Car qui vous dit que cette extase achetée à crédit respectera vos engagements. Il se peut que la porte passée, la réalité ne soit pas à la hauteur du palier et que vous dévaliez l’escalier marche arrière, en traînant avec vous une malencontreuse dette de plaisir. La chute dans l’escalier peut alors être raide et la marche funèbre.
Pour éviter cette possible déconfiture, certains ont décidé de ne plus jamais clore la marche et en disciples d’Esher empruntent ses escaliers illusoires dans l’optique d’un plaisir infini. Mais jamais consommé. Du plaisir sans trait d’union. Je vous avoue, cher Ch@t, que cela me laisse circonflexe.
chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLe plaisir peut-il n’être qu’un état d’esprit ? Le fait d’anticiper le bonheur peut-il nous y conditionner ? Je pense ici à tous ceux qui vivent leur 31 décembre comme une obligation d’être heureux. L’idée préconçue ne peut être déçue, ne doit être déçue. Et chose amusante, il arrive que nous soyons inconscients de nos propres leurres. Dans le même ordre d’idées, ne vous est-il jamais arrivé, le Ch@t, de revisiter en souvenir vos mansardes ? On emprunte alors d’étonnants petits escaliers de service qui nous ramènent bien plus tard à ce même septième étage. Là, avec le temps, la minuscule mansarde inodore et sans saveur s’est cristallisée toute en majuscules.
Alors où se trouve la solution ? Ne pas chercher à savoir ce qu’il y a en haut de l’escalier peut-être. Être heureux en se contentant de peu. Mais il faut être sacrément sage pour savoir rester sur le perron. Est-il possible alors de monter les marches quand même, mais sans but prédéterminé ? On éviterait ainsi les déceptions. Parfois, il n’y aurait rien là haut et puis de temps en temps, on se laisserait délicieusement surprendre par l’imprévu. Un p’tit plaisir spontané qui passerait par là, par hasard. Mais ça, c’est apprendre à vivre sans désir. Et à moins d’être Ronsard…
Cher Ch@t, je vous sais sage. Mais je vous en prie, si vous voulez voir des astérisques, ne vous contentez pas de mes incipits, ni ne courez au point final. C’est dans l’anticipation de chaque virgule que se trouve le plaisir de ma lecture.
Sophie

Notice biographique
Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Robinson Crusoé : Abécédaire, par Alain Gagnon…

10 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

RobinsonRobinson Crusoé : publié en 1711, et encore si actuel.  Robinson a survécu à la tempête et à tous ses compagnons.  Il regarde l’épave de son navire et ilchat qui louche maykan alain gagnon francophonie se fait la réflexion suivante : « Pas le temps de rester les bras croisés ».  Il lui fallait se mettre au travail.  Obsession de survivre, malgré l’espoir très incertain d’apercevoir un jour une voile à l’horizon.

Autre fait digne d’intérêt : il est le troisième des fils et il porte comme prénom le nom de famille de sa mère, Robinson.  Il est donc, par génétique et par dossier d’état civil, plus de sa mère qu’on le serait habituellement ?  Mariage, à l’intérieur du même être et dans cette vie, de l’anima et de l’animus jungiens ?  Du féminin et du masculin ?  Du yin et du yang ?  Defoe a-t-il opté consciemment pour ces noms juxtaposés qui nous ramènent aux noces alchimiques du Soleil et de la Lune ?  En plus de ses nombreux et admirables romans, Defoe rédigeait des pamphlets politiques qui lui valurent des inimitiés féroces – son poste de secrétaire de Guillaume III ne l’en protégeait pas.  Il était aussi armateur et tuileur.  Aurait-il appartenu à quelque confrérie initiatique ?  De là l’explication du nom androgyne de son héros ?  Ou était-ce la coutume en Angleterre, à l’époque, d’utiliser le nom de famille de la mère comme prénom d’un des fils ?  Mais pourquoi, alors, ne pas l’avoir fait pour l’un des deux premiers ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Toute sa littérature, toute son industrieuse activité et l’intimité du prince n’empêcheront pas Defoe de mourir dans la dèche.  Après nous avoir laissé, toutefois, un personnage que même les plus incultes reconnaissent.

Si on lit attentivement   – ce qui n’est pas facile dans un roman si bien structuré, qui emporte –   on note que Robinson est particulièrement bien adapté à la vie en société.  Il n’y a que la Nature, sous sa forme aqueuse, qui lui cause des soucis, et encore.  À Hull, après sa fuite de York et du toit paternel, il rencontre un capitaine qui se prend d’amitié pour lui et l’initie au négoce.  Puis, ce sera un corsaire turc, dont il est à la fois l’esclave et l’ami.  Puis, le Brésil, où, malgré l’exiguïté de sa plantation, il réussit et conquiert l’amitié et la confiance des autres planteurs.  On lui confiera l’achat de Nègres en contrebande – c’est d’ailleurs au cours de cette mission qu’une tempête l’échouera sur son île, quelque part entre le Venezuela et le Golfe du Mexique.  Robinson n’hésite pas à tuer, mais il ne le ferait pas inutilement.  Sa solidité psychique, sa résistance à des conditions plus que pénibles, son adaptabilité et cette confiance qu’il inspire spontanément à ses semblables, résulteraient-elles de cet équilibre du masculin et du féminin en lui ?  – équilibre dont son nom ne serait que l’expression sensible ?

Comment Defoe a-t-il vécu sa sexualité ?  Je l’ignore.  Quant à Robinson, il n’en manifeste tout simplement aucune.  Sauf sa chat qui louche maykan alain gagnon francophonie mère, aucune femme dans sa vie.  Ni aucun souvenir, ni aucun fantasme.  Annoncé du moins…  Lorsqu’il a fui les Maures, sur sa barque, il y avait un jeune garçon : Xuri.  J’ignore ce que signifie ce nom en langues ou dialectes arabiques.  Mais, par contre, je connais l’étymologie du mot vendredi.  En français, tous le savent, c’est le jour de Vénus.  En anglais, Friday signifie jour de Freyja, une divinité nordique, épouse du dieu Odin et déesse de l’amour, des voluptés de la chair.  Une Aphrodite ou une Vénus à fourrures et à rires de Viking.  Est-ce par simple coïncidence que Defoe a nommé le compagnon du naufragé solitaire Friday ?  Inconsciemment ou consciemment se laissait-il inspirer par ses propres fantasmes ?  Nous ne le saurons probablement jamais.

Mais retournons à l’Île…


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