Notre-Dame-du-Portage : La jeune fille et la Mort, par Alain Gagnon…

20 juin 2017

Dires et redires…

Hier soir, dans un suroît à ébranler les murets sous les lames, une fine mélodie perlait sur tout ce fracas. Les pieds dans l’eau du fleuve, une jeune violoniste et les plaintes de son archet. J’ai cru reconnaître La jeune fille et la Mort de Franz Schubert. Je n’en suis pas certain. Elle jouait quelques mesures, s’arrêtait, posait son violon sur sa hanche, observait les vagues, souriait à une compagne, reprenait la mélodie…

Paix et nostalgie.

(Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)

*

L’été ou l’automne, il me prend une fringale pour ces auteurs de littérature fantastique : Jean Ray, Edgar Allan Poe, H. P. Lovecraft et Claude Seignolle, ce chantre de la Bretagne et de la Normandie fin dix-neuvième siècle. Chemins rocailleux et poussiéreux, détours et collines abruptes, raidillons de ronces et de garenne, nuits bretonnes, châteaux délabrés de la noblesse provinciale, étangs et genêtières… Paysans frustes et cupides. Il plante un décor de poésie terrienne qui remue en nous quelque chose de profond. Tout son art repose sur cette capacité à créer des atmosphères prégnantes. On retrouve cette qualité chez Conan Doyle. On peut lire et relire, entre autres, Le chien des Baskerville pour ce mystère, ce romantisme noir qui transporte le lecteur. (Même pittoresque du clair-obscur chez Emily Brontë.) Compense-t-il inconsciemment les froides déductions et inductions de Sherlock Holmes ? Le Doyle celte, rêveur et spirite, réclame sa part du récit et l’obtient par cette poésie soutenue d’intérieurs victoriens ou de landes du Devonshire. (On ne retrouve en rien ces atmosphères chez Agatha Christie ; je n’ai jamais pu terminer un de ses livres.) Simenon présente aussi cette qualité : celle de la poésie accompagnatrice de l’enquête policière. Maigret se promène dans une atmosphère à couper au couteau.

Pourquoi les auteurs québécois n’accordent-ils pas plus de temps et d’espace au fantastique ? Prédominance des préoccupations politiques, sociales et existentielles d’une collectivité qui se cherche une identité ? Possible. Possible, mais j’en doute. J’inclinerais plutôt vers un manque d’épaisseur temporelle, historique. On peut éveiller la nostalgie en Bretagne : les ruines féodales abondent, et les monuments celtiques. On éveille chez le lecteur cette curiosité trouble pour un passé qui est sien, tout en étant très lointain. Jean Ray use et abuse des références historiques – réelles ou inventées. Lovecraft, nord-américain pourtant, plongeait dans les mythes éternels, le passé colonial et les cultures amérindiennes, tout comme Stephen King aujourd’hui. À l’époque de la Nouvelle-France, la population, donc l’occupation sédentaire du sol, n’était pas assez importante pour laisser en place un riche terreau où rêver. Du côté amérindien, c’est une tout autre question. À explorer…

(Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)


Écriture, Wittgenstein et Atlantic City…

30 mai 2017

Dires et redires…

À cet auteur en panne qui m’écrit : « Chaque matin, la seule pensée d’ouvrir mon ordinateur et de me crayon-sur-clavier-ordinateurretrouver devant l’écran blanc me terrorise. Mon roman est bloqué. Je cherche, cherche, sue, réfléchis, fais de longues promenades… Rien ! Le texte m’apparaît irrémédiablement dans une impasse. »

Tu prends tout à l’envers, camarade. Cesse de réfléchir ! Ce qui écrit en toi est beaucoup plus intelligent et créatif que toutes tes réflexions. C’est le fait même de t’asseoir devant l’écran et de faire aller très concrètement tes doigts sur le clavier qui résoudra tes problèmes d’écriture. Attendre d’avoir découvert « la solution » par des marches ou des méditations tourmentées est une ineptie. Ce sont les mots écrits pour vrai qui attirent les autres mots, ce sont les phrases qui attirent les phrases, les paragraphes qui engendrent les paragraphes, les chapitres, etc.

C’est en écrivant qu’on résout les problèmes d’écriture.

(Le chien de Dieu)

*

Insomnie. Une bonne partie de la nuit à tourner et à retourner dans ma tête quelques passages des Remarques mêlées de Wittgenstein.

Notamment :

Si quelque chose est bon, alors c’est également divin. Voilà qui, étrangement, résume mon éthique.

Seul quelque chose de surnaturel peut exprimer le surnaturel.

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Je pourrais dire : Si le lieu auquel je veux parvenir ne pouvait être atteint qu’en montant sur une échelle, j’y renoncerais. Car là où je dois véritablement aller, là il faut qu’à proprement parler je sois.

Ce qui peut s’atteindre avec l’aide d’une échelle ne m’intéresse pas.

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C’est une grande tentation que de vouloir rendre l’esprit explicite.

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Le rapport entre un film d’aujourd’hui et un film d’autrefois est comme celui d’une automobile d’aujourd’hui avec une automobile d’il y a vingt-cinq ans. L’impression qu’il donne est tout aussi ridicule et inélégante, et l’amélioration du film correspond à une amélioration technique, comme celle de l’automobile. Elle ne correspond pas à l’amélioration – si l’on ose employer ce terme dans ce cas -d’un style d’art. Il doit en être tout à fait de même dans la musique de danse moderne. Une danse de jazz devrait donc se laisser améliorer comme un film. Ce qui distingue tous ces développements du devenir d’un style, c’est que l’esprit n’y a point part.

0000000000Opinion que je ne partage pas – je viens de revoir Atlantic City de Louis Malle… Mais opinion qui ouvre tout de même des perspectives à la réflexion.

Malgré ses fulgurances, j’abandonne la lecture de ce livre pour la deuxième fois – je devrais écrire la seconde, car il n’y en aura pas de troisième. Je comprends ce qui ne va pas chez lui : il ne respire pas, donc il ne fait pas place à la musique – ni à la sienne ni à celle du lecteur. Pas d’atmosphère, pas d’empathie par où communiquer. Tout comme chez Agatha Christie dont je n’ai jamais pu terminer un seul roman.

(Le chien de Dieu)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Rilke, Staline et la grive, par Alain Gagnon…

6 mai 2017

Dires et redires…

J’écoute les poèmes de Rilke mis en musique et je colle de très vieilles photos de famille dans un album neuf.  Je revois toute mon enfance en sépia chat qui louche maykan alain gagnon francophonieet noir et blanc.  Presque tous sont morts.  Je me fais penser à Staline, le petit père des peuples.  À la fin de sa vie, il découpait des photographies d’enfants dans les magazines et les collait un peu partout autour de sa chambre, au Kremlin.  Hobby de tyran.

J’écoute les vers de Rilke, mis sur une musique, et je me souviens de cette petite Allemande, Priscilla, qui m’a offert ce disque.  Que fait-elle maintenant ?  Dans combien d’années la vie aura-t-elle tué (ou accru ?) le meilleur en elle ?  Dans combien d’années la vie l’aura-t-elle réduite ?

(Le chien de Dieu)

*

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEt voici que du mélèze hachuré, à flanc de colline, la grive à flancs olive m’interpelle : — Je suis une grive, tu sais ; je ne suis pas la grive mais bien cette grive-là, solitaire dans le fouillis de mon univers qui n’est pas le tien, là.  Mon chant t’ignore, sache-le.  Il est aubade d’amour, cri de guerre ou de ralliement à la nichée, là.  Tu marches, voyageur, et, dans ta mémoire, musée de peines et de pitiés obscures, tu transportes mes notes et les rejoues sans cesse.  Pourquoi ?  Jusqu’à quel soir devrai-je chanter pour t’apprendre enfin la vacuité de mon chant pour toi, là, et qu’au-delà de mes mélodies absentes, tu oses cueillir la musique vraie, celle de tout temps vibrante pour toi, et qu’au plus intime tes apitoiements écrasent, là ?

(L’espace de la musique)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dires et redires : Musique et vent, par Alain Gagnon…

2 mai 2017

Musique et vent…

Je salue l’air, et je salue ce vent qui porte les voix et les miséricordes de la musique.  Devant moi cette lucarne prolonge la page et l’ouvre par leschat qui louche maykan alain gagnon francophonie souffles du suroît sur la frontière des marches.

(L’espace de la musiqueÉd. Triptyque)

*

Nous aimions les feux de feuilles et de prêles ; et tous ces porteurs de flammes, inédits, que cachent les bruits d’un jardin calme.  Entre les flaques de lumière que nous abandonnait la lune, hissés sur la pointe des pieds, nous retenions notre souffle et exigions de la nuit une délivrance sûre, cette musique froide que l’orée des bois, à l’ouest, avait promise aux asclépiades blanches, en allées aux hivers.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

*

Ces dimanches de soleil sous les vents de suroît.  Dans la poussière, les flâneurs à même le trottoir s’étiraient sous la marquise des cinémas muets.  Parfois, ils parlaient gravement ; ou gardaient silence, yeux vers la grand-rue où passaient les autos engluées dans cette musique que les glaces baissées échappaient au vent.  Deux chiens s’approchaient, salivant à l’odeur des sorbets et des frites.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

 *

L’Autre répétait à satiété lorsque la lumière entrait par les carreaux le soir :

— La pluie coule jusqu’à nous du ciel lourd.

— Le fleuve possède-t-il un ventre ou n’est-il que fluidité et musique ?

— Les oiseaux gris s’égarent sur les branches.

(L’espace de la musique, Éd. Triptyque)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le divin compagnon, par Alain Gagnon…

18 avril 2017

Dires et redires…

Il s’agit du sujet le plus délicat où rien ne se prouve, tout s’y éprouve, car tout y relève de l’ordre qualitatif de lachat qui louche maykan alain gagnon francophonie pensée, celui de l’intuition supérieure.

La Kabbale nous apprend ceci : le sujet en nous, l’être réfléchi à capacité restreinte, mais réelle de liberté, est toujours lié à l’Être[1] par un fil d’or qui unit encore l’humain à Dieu au cœur de la boue, du chaos, des pires turpitudes.

Une autre source, romaine celle-là, nous informe de cette même présence, de cette altérité divine en nous.  Il s’agit de Marc-Aurèle (121-180), empereur et philosophe stoïcien.

Dans son recueil de maximes, intitulé Pensées pour moi-même[2], on retrouve ces passages qui ouvrent des pistes :

12, 2 : Dieu voit à nu tous les principes directeurs sous leurs enveloppes matérielles, sous leurs écorces et leurs impuretés.  Car il ne prend contact, et par sa seule intelligence, qu’avec les seules choses qui sont, en ces principes, émanées de lui-même et en ont dérivé.

 

Cette notion de principe directeur (ou de présence divine en l’humain) est une constante de sa pensée.  Dieu serait, si je lis bien Marc-Aurèle, le Principe directeur de nos principes directeurs individualisés.

3, 4.  N’use point la part de vie qui te reste à te faire des idées sur ce que font les autres, à moins que tu ne vises à quelque intérêt pour la communauté.  Car tu te prives ainsi d’une autre tâche d’importance, celle, veux-je dire, que tu négliges en cherchant à te faire une idée de ce que fait un tel ou un tel […], et en t’étourdissant et te distrayant par des préoccupations de ce genre…  Tous ces tracas sans importance t’écartent de l’attention que tu dois à ton principe directeur.  […] Car un homme, qui ne négligerait aucun effort pour se placer dès maintenant au rang des meilleurs, serait comme un prêtre et un serviteur des dieux, voué au service de Celui qui a établi sa demeure en lui, et ce culte préserverait cet homme des souillures, le rendrait invulnérable à toutes les douleurs, inaccessible à toute démesure, insensible à toute méchanceté […].

 

Il serait donc témoin de notre histoire sans en être altéré.

 

5, 26 Que le principe directeur et souverain de ton âme reste indifférent au mouvement qui se fait, doux ou violent, dans ta chair […].

5, 27.  Vivre avec les dieux.

Il vit avec les Dieux, celui qui constamment leur montre une âme satisfaite des lots qui lui ont été assignés, docile à tout ce que veut le génie que, parcelle de lui-même, Zeus a donné à chacun comme chef et comme guide.  Et ce génie, c’est l’intelligence et la raison de chacun.

6, 8.  Le principe directeur est ce qui s’éveille de soi-même, se dirige et se façonne soi-même tel qu’il veut, et fait que tout événement lui apparaît tel qu’il veut.

 

Quelles seraient, dans un résumé hâtif, les caractéristiques de notre principe directeur — ou de l’élément divin qui nous habite ?

1) Notre principe individuel se juxtaposerait à notre nature, serait plus proxime à nous que notre propre cœur, selon le Coran.  Toutefois, il ne se confondrait pas avec ce que nous sommes, demeurerait une entité distincte, appartenant à un autre ordre de choses.

2) Il serait une émanation de la divinité créatrice première, donc de même nature qu’elle — le tu es cela de l’hindouisme.

3) Cette divinité serait personnelle puisque capable de contact — nous sommes loin de l’Horloger distant des théistes voltairiens.

4) Comme personnes, nous entretiendrions une relation intime avec ce principe directeur — Marc-Aurèle nous exhorte à ne jamais le décevoir par nos pensées ou nos actes.

5) S’il peut être déçu, c’est qu’il est éthique : certaines choses lui conviennent, d’autres moins.

6) Il serait à la fois compagnon, boussole, gourou, mutateur, exhausteur…

On n’en terminerait jamais d’énumérer ses caractéristiques, puisqu’elles représentent les attributs de Dieu — l’énumération pourrait se dévider à l’infini.

[…]

J’aurais pu, sur ce même sujet, citer maître Eckhart : « Dieu se complaît dans son serviteur, il vit joyeusement et intellectuellement en lui […][3]. » Ou encore : « Comme c’est Dieu lui-même qui a semé en nous cette semence, qui l’a imprimée en nous et l’a engendrée, on peut bien la couvrir et la cacher, mais jamais la détruire totalement ni l’éteindre ; elle continue sans arrêt de brûler et de briller, de luire et de resplendir, et sans cesse elle tend vers Dieu[4]. » Cette semence en l’humain doit donner naissance à ce que le mystique rhénan appelle l’homme intérieur.

(Propos pour Jacob, La Grenouille Bleue)


[1] Dieu.

[2] Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris, Garnier-Flammarion, 1964.  (Traduction de Mario Meunier.)

[3] Maître Eckhart, Traités et sermon, Paris, GF Flammarion, 1995, p.357.  (Sermon numéro 66).

[4] Ibid., p. 175.  (Traité de l’homme noble).

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Tempête, poésie, kir et Laclavetine, par Alain Gagnon…

5 avril 2017

Dires et redires…

Tempête.  Vent, neige.  Contre le blanc, frotté de gris par les rafales, les aiguilles du pin oscillent… alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Poésie : toujours en deçà de ce que suggère le texte.  Je ne parle pas que de mes seules insuffisances.  Ronsard, Villon, Éluard, Aragon, St-John Perse…  Le poème qui vaut est liminaire.  Il se tient à la frontière, indique qu’il y a, au-delà de ce que peuvent les sens, de ce que peuvent les mots, un indicible sublime qui chatoie.  Toujours, nous errons à la limite de ce désert, un pied sur l’erg, l’œil fouailleur sur ces dunes que l’horizon avale.

Auteurs ou lecteurs, jamais nous ne pénétrerons plus avant dans ce territoire de désarroi et de fous appels, de fous espoirs.

Regard par la fenêtre hachurée de givre, striée de flocons : …l’arbre est un événement de lumière au centre de la clairière…  (Rime interne à éliminer.  Dommage.)  Regard sur ce verre où le froid trace fééries, correspondances, analogies, anagrammes crissant de la glace.

Des enfants sortent d’une représentation théâtrale : les spectateurs, ces acteurs qui ont payé le privilège de jouer.

Et le kir réconfortera le cœur de l’homme au centre de son nulle part.

(Le chien de Dieu)

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 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marie Laclavetine.  Un nom pas facile à se remémorer.  Pas banal.  Pas banal non plus, son roman : Première ligne.  Le personnage central est éditeur.  Une petite maison qui veut promouvoir la vraie littérature.  Donc, peu de moyens.  L’éditeur étouffe sous les arrivages quotidiens de manuscrits.  En majeure partie médiocres, insipides.  Et il rencontre les auteurs.  Même les refusés.  Celui de Zoroastre et les maîtres nageurs sort un revolver et se suicide devant lui.  En complicité avec Justine Bréviaire, une autre refusée, la veuve du suicidé cherchera vengeance.

Un roman pour écrivains ou éditeurs.  Un roman pour tous ceux qui virevoltent dans l’entourage de la production littéraire.  Comme auteur et lecteur de manuscrits, j’y ai reconnu plusieurs tares, plusieurs tics, y ai ri parfois pour ne pas pleurer.  Un roman d’initiés.  Bien léché.

Une forme qui peut dérouter : absence de guillemets et tirets -les dialogues intercalés dans le texte, entre descriptions et commentaires, pourraient égarer : ce n’est pas le cas).

Une phrase : « L’écrivain est un géant aveugle qui ouvre des routes. »  On en trouve plusieurs du genre.  Il ne s’agit pas d’un roman inutile.

(Le chien de Dieu)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Kabbale, nature et esthétique, par Alain Gagnon…

27 mars 2017

Dires et rediresalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Le sujet en nous, toujours relié à l’Être par ce fil d’or qui, selon la Kabbale, unit encore l’humain à Dieu au cœur de la boue, du chaos, des pires turpitudes. Ce sujet, donc, contient le moi. Moi qui souffre de son ignorance et de son éloignement. Poésies et musiques seront donc souvent mélancoliques et sombres, avec, çà et là les embellies des rapprochements.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

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Il est aussi dans la nature de l’humain de triturer la matière jusqu’à ce qu’elle crache quelques-unes de ses lois physico-chimiques que ce bimane rendra opératoires. L’humain est à la fois l’inquisiteur et le transmutateur du réel. Il n’est ni anaturel ni antinaturel ; il est surnaturel. Par sa technique, il engendre une surnature. Il se recrée et, ce faisant, il devient créateur d’une réalité aussi tangible que ce qui était déjà, mais étrangère à ce qui était déjà. L’urbanité, (comme courant littéraire, anthropologique, esthétique) est la résultante de la technique, de cette surnature en émergence.

(Propos pour Jacob, Éd. de la Grenouille Bleue)

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Esthétique et supramental — [Sur un troisième plan, à l’intérieur de la personnalité, on trouve] le supramental alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec(mental intuitif) qui régit l’intuition supérieure et dont les manifestations éthiques, religieuses, esthétiques sont plus subtiles — il n’appartiendrait qu’au règne hominal, et selon Sri Aurobindo, la mission de l’humanité consisterait à faire descendre la réalité supramentale au niveau de la matière et du mental ordinaire, et d’ainsi régénérer le monde[1]. En soi, on le voit à l’œuvre par l’émotion et la satisfaction qu’éveillent en nous la beauté, la bonté et la vérité. Certains transposeront ces ressentis éthiques et esthétiques dans la beauté que l’on crée : musique, peinture, architecture, poésie…   Le supramental ouvre sur l’infini et permet à l’humain d’appréhender sa surnature, ce qu’il peut devenir, et ce que l’humanité sera demain. Il est au-delà des mots, des définitions, ce qui rend difficile tout exposé à son sujet. Il s’éprouve, ne se prouve pas. Il s’expérimente à travers les intuitions déformées qu’il offre au mental ordinaire.

(Propos pour Jacob, Éd. de la Grenouille Bleue)


[1] Si on souhaite approfondir, lire de Aurobindo La Vie divine, (4 volumes), Albin Michel.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet). On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Miles Davis et le laisser-écrire…, par Alain Gagnon…

18 mars 2017

Dires et redires
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Voilà ce que je répète [aux écrivains en devenir] : « Vous souhaitez écrire et ne savez par où commencer ?  Écrivez le premier mot, la première phrase : pour le reste, le texte s’autogérera adéquatement, si vous êtes honnêtes.  C’est-à-dire si vous ne le forcez à confesser des états d’âme ou des idéaux que vous souhaiteriez bien avoir et manifester. »

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

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Miles Davis m’est d’un grand secours pour expliquer la notion d’inspiration et la nécessité pour un artiste de développer sa propre langue, sa propre musique. Davis joue les classiques du jazz (Porgy and Bess, Caravan…), mais une fois qu’on l’a entendu, on ne peut plus s’y tromper : il s’agit bien de Miles Davis, pas de Chet Baker ni de Louis Armstrong. Il joue de la trompette comme personne n’en a joué avant lui, il donne à la mélodie une couleur, une sonorité, une langueur – une autorité ! –, qui n’appartiennent qu’à lui.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe laisser-écrire — Depuis trois ans, je m’acharnais à un recueil de poèmes que je n’arrivais pas à conclure. Je m’y acharnais, car la substance me plaisait – plus encore !  : elle me convenait. J’y mettais trop d’efforts. Je m’efforçais de pousser ce nouveau matériel dans des formes empruntées à certains de mes ouvrages qui m’avaient apporté de la satisfaction. Bref, l’histoire des vieilles outres et du vin nouveau. Une citation de Stevenson, reprise par Borges, a provoqué une embellie : « La prose est la forme la plus difficile de la poésie. » Je l’avais lu il y a déjà quelques semaines et n’y portais plus attention, lorsqu’hier matin… Dans la nuit de dimanche à lundi, j’avais très mal dormi. Petit déjeuner au restaurant, puis je revenais paresser et laisser filer le dernier jour de ce congé pascal. Par discipline et monomanie, je me suis assis devant mon ordinateur et ai ouvert le dossier poésie sans aucune attente. Le miracle s’est produit. Le laisser-écrire a pris le dessus et je me suis mis à parcourir mes vers en les abolissant. En les remontant à la ligne supérieure, le curseur les transformait peu à peu en prose…  Et, bon dieu ! ça se tenait ! La ponctuation française suffisait à créer et à maintenir la musique !

Heureuse fatigue qui exige le repos de la raison raisonnante et laisse le champ libre à l’inspiration. Laisser l’Esprit souffler, édifier lui-même ses propres formes pour y étendre sa substance…

De là à déclarer le vers libre inutile dans son mimétisme de l’anecdote versifiée, il n’y a qu’un pas que je n’hésite pas à franchir.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Quignard et Heidegger… Phrases qui ont des pieds et des mains, par Alain Gagnon…

25 septembre 2016

Dires et redires…

Une lectrice, présente à un de mes exposés, m’écrit : « Vous employez souvent l’expression phraseschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec qui ont des pieds et des mains.  Ça signifie quoi pour vous ? » La question arrive à point, j’ai sous les yeux deux exemples de textes illustrant la portée que je donne à l’expression.

D’abord, un extrait de Terrasse à Rome de Pascal Quignard : Meaune répondit : « Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps.  On cesse de voir la vie vivre.  On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue.  Alors le cœur se serre.  On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d’un bout à l’autre du monde et pour ne pas y tomber. »

Et cette phrase dans Essais et conférences de Martin Heidegger : La nostalgie est la douleur que nous cause la proximité du lointain.

Ce sont là des phrases qui n’abandonnent pas le lecteur allège.  On en ressort chargé de sens, d’une intuition acerbe, d’une compréhension nouvelle de soi-même et du monde.  Ce sont des phrases utiles, qui ne sont pas là pour remplir du blanc ou fabriquer des joliesses, mais qui préparent à la réflexion ou à l’action.  Mon grand-père avait l’habitude de dire des intermédiaires – de ceux qui ne sont pas rattachés directement à la production de biens ou de services – que c’étaient là gens sans pieds ni mains. C’est de lui que je tiens l’expression et la notion.  On en trouve peu, de ces phrases, même chez les meilleurs auteurs.  Comme l’alcool ? On ne le boit jamais à l’état pur.  Un texte de deux cents ou trois cents pages de phrases avec pieds et mains serait par trop indigeste, rendrait malade, rendrait toute lecture impossible ? (Cioran ?) À moins que tous les textes ne contiennent potentiellement que des phrases avec des pieds et des mains ? (Auteurs et lecteurs ne les percevant qu’en de rares occasions ?) La phrase qui offre pieds et mains résulterait de cette rencontre entre un bon auteur et un bon lecteur, dans un moment privilégié du texte ? Dans un moment privilégié de la lecture-écriture ?

(Le chien de Dieu)


Lovecraft, Baudelaire et Guillemin, par Alain Gagnon…

21 septembre 2016

Dires et redires…

En préface à La couleur tombée du ciel de H. P. Lovecraft, Jacques Berger présente la vision pessimiste, sulfureuse du fantastique lovecraftien et conclut : « Des historiens alain gagnon, Chat Qui Louche, maykan, francophonie, littératurede la littérature arriveront sans doute à montrer pourquoi Lovecraft a choisi cette voie. La misère dans laquelle il a vécu toute sa vie, une mauvaise santé, un mariage malheureux y sont certainement pour quelque chose. Pourtant, il n’y a eu qu’un Lovecraft dans la littérature de tous les pays… Et c’est pourquoi toutes les explications données seront toujours nécessaires, mais jamais  « suffisantes ». Le « biographisme » est le nom que je donne à cette maladie de la critique qui consiste à réduire l’œuvre d’un artiste à ce qui, dans sa vie, peut être appréhendé et étiqueté comme faits – ce réductionnisme n’évalue, ne dévalue ou n’explique le contenu d’une œuvre qu’en fonction de l’histoire personnelle de son auteur. Proust a fort bien dénoncé ce mal, et de façon élaborée ; d’autres aussi. Henri Guillemin en a été atteint à un point à peine concevable et en a fait subir, entre autres, les effets pervers à Vigny.

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Coleridge

L’artiste – littérateur, musicien, peintre, grand politique… – est toujours indigne de ce qu’il produit. Certes, des thèmes, des obsessions, la langue, des manies stylistiques peuvent s’expliquer par l’histoire de vie ; ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel d’une œuvre, ce qui fait qu’elle compte, ne s’explique pas, ne se réduit ni au biographisme ni au psychologisme ; toute grande œuvre ne relève pas du personnel, mais du suprapersonnel. C’est par ce qui échappe aux contingences personnelles et aux facteurs historiques qu’une œuvre transcende le temps et pourra ainsi parler dans dix siècles à ceux qui la consulteront – je n’écrirai pas « feuilletteront », qui sait ce que la technique aura engendré comme support pour les œuvres dans dix siècles ! Combien y avait-il de rimailleurs à l’époque de Villon ? À l’époque de Coleridge ? Pourquoi ces deux-là nous parlent-ils encore ? Et Baudelaire ? S’il suffisait d’avoir été un orphelin à beau-père autoritaire, d’avoir bu de la bière et fumé du haschisch pour écrire L’invitation au voyage, les terrasses de la Grande-Allée et de la rue Saint-Denis dégorgeraient les Baudelaire.

Cette vision suprapersonnelle de l’art explique probablement cette timidité qu’on me reproche parfois à tort. On me dit audacieux, fonceur, bulldozerant lorsqu’il s’agit de brasser des affaires ou de mener des dossiers ; et on s’étonne de ma modestie un peu gauche lorsque j’en arrive à parler de mes livres. Et si c’était parce que j’ai un peu compris de quoi la littérature (et l’art) retourne ? Et si, en ce qui regarde la création littéraire, j’avais depuis longtemps échangé la vanité contre un orgueil lucide ?  (Le chien de Dieu)


Livres et libéralisme économique, par Alain Gagnon…

4 septembre 2016

Dires et redires…

Le livre est écrit pour être lu. Ne serait-ce que par son auteur. Il a donc une finalité fonctionnelle ; il est utilitaire au sens qu’il comble un besoin. S’il n’en comblaitchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec aucun, il n’existerait pas. Ce besoin est-il réel ou artificiel ? Autrement posé : le besoin est-il urgent et vital au point que la collectivité le subventionne comme objet de consommation de toute première nécessité, comme le lait, les œufs et la viande ? Les gens lisent en gros pour trois motifs :

  1. Le snobisme : on veut se montrer à la plage ou dans les lobbies d’hôtel avec le dernier Goncourt ou le dernier Pulitzer en main ; on veut pouvoir en discuter dans les cocktails ou lors de la drague : ça fait chic. Le roman ou l’essai, que les chantres officiels de l’institution littéraire ont sanctionné, accorde un statut à son lecteur – à ses propres yeux et aux yeux des happy few qui sont témoins et complices de ses lectures. Il s’agit là d’une minorité.
  2. La distraction : les gens s’ennuient.  Ils ont besoin de passe-temps pour oublier qu’ils existent. De là l’expression horrible : tuer le temps, alors que c’est lui qui nous tue… Certains jouent au golf. D’autres aiment rêver en de longues dérives itératives et arlequinesques… Les clubs de livres et les hard covers en traduction les comblent. Des écrivains comme Guy de Cars et Mary Higgins Clark, entre autres, se sont enrichis de leur douce manie. Il s’agit là d’une majorité de lecteurs.
  3. chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecL’impérieuse nécessité : certains demandent aux livres l’explication des univers intérieurs et extérieurs, une reconnaissance de ce qu’ils ressentent, de leurs effrois et misères, de ce qu’ils sont. Ils vont d’un auteur à l’autre, sont souvent déçus, connaissent parfois de grandes joies, sacrifient leurs heures de loisir à cette quête qui ne les comblera jamais.  Ils représentent une très faible minorité.

La politique est l’art de prendre le pouvoir et de le conserver. Nous sommes en démocratie, donc soumis au règne de la quantité. De là ce peu d’aide aux auteurs et éditeurs qui valent, et ces dumpings sauvages d’ouvrages médiocres auxquels il est miraculeux que notre littérature québécoise ait pu résister.

(Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)


Musique, Ricœur et décalogue…, par Alain Gagnon…

8 juin 2016

Dires et redires

Justes paroles de Paul Ricœur sur la musique.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

On peut les appliquer à la poésie :

« […] la musique nous crée des sentiments qui n’ont pas de nom ; elle étend notre espace émotionnel, elle ouvre en nous une région où vont pouvoir figurer des sentiments absolument inédits.  Lorsque nous écoutons telle musique, nous entrons dans une région de l’âme qui ne peut être explorée autrement […] »

Pour moi, très vrai – surtout à l’audition des Heures persanes de Kœchlin.

*

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Persona, Bergman

Vrai pour les individus comme pour les sociétés.  Nous nous détachons difficilement de l’enfance : l’accession à l’individuation n’est pas le lot de tous.  Nous avons là les bases d’une nouvelle esthétique.  Le jazz – cette musique que j’ai adorée, pourtant – par ses temps forts, itératifs, ne représenterait-il pas une velléité de non-séparation d’avec les rythmes fondamentaux de la matière prégnante, originelle ? La musique ne vaudrait-elle que si elle se libère d’elle-même ? Devienne sa cause et son but ? Projette l’auditeur vers l’avenir ou l’au-delà de ses limitations constitutives ? Telle la musique de Bach et de Mozart (parfois) ; celle de Fauré, de Bartók, de Stockhausen… ? En peinture, à l’encontre d’Aristote, toute mimesis, toute imitation de la nature ou des mythes qui soulignent ses phases, ne constituerait-elle pas une régression ou, au mieux, un piétinement – une complaisance dans la source tiède, indifférenciée et déresponsabilisante des origines ? Ne vaudrait donc que l’abstrait, expressionniste ou conceptuel ?

*

Le décalogue avait raison de prohiber l’idolâtrie.  Pernicieuse, elle nous est si naturelle.  Pas celle que l’on porte aux idoles de pierre, de marbre ou de bois.  Les plus nocives sont ces idoles invisibles, intangibles, conceptuelles qui ont pour nom : esthétique, idéologie, science, musique, peinture, économie, sculpture… Je pourrais facilement (et ai-je souvent succombé !) me laisser aller à l’idolâtrie du style, du formalisme littéraire, ce faux absolu fascinant.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/


Stendhal et lectorat, par Alain Gagnon…

10 février 2016

 Dires et redires…

Cette remarque d’un de mes professeurs me revient : « Vous aimez les biographies, jeune homme ? Vous aimez vivre par procuration. » Lui, évidemment, ne lisait que du très sérieux : romans et, surtout, ouvrages pompeux et pompiers sur les théories littéraires. Ce n’est pas cette conversation qui a mis fin à notre amitié maître-étudiant. Quelques semaines plus tard, je lui annonçais avoir acquis La Chartreuse de Parme. Il rétorque : « Avant de le lire, vous devriez prendre connaissance de l’ouvrage d’un tel sur les défaillances au lit de Stendhal, l’article d’un tel sur la prose stendhalienne et le beylisme… »

Et moi, de répliquer : « Vous ne pensez pas que je devrais d’abord aller au texte ? » Il m’a regardé comme si j’étais le dernier des demeurés.

(Le chien de Dieu)

*

Message d’une passionnée de littérature. Elle me félicite de persister à écrire de vrais romans, de ne pas sacrifier aux modes, de ne pas chercher à plaire à l’institution littéraire… J’espère que ma réponse ne la décevra pas trop :

On ne félicite pas quelqu’un parce qu’il a les yeux verts, mesure 2 m ou a les cheveux roux. Il est idiot de féliciter quelqu’un qui vient de gagner à la loterie. On peut être content pour lui, mais on ne le congratule pas : il n’y a là que chance aveugle -aucun mérite.

J’écris les livres que j’aimerais lire ou que je peux écrire. Croyez-moi, je me souhaite un lectorat plus large, ne serait-ce que pour avoir plus de poids auprès des éditeurs. Je ne fais vraiment pas exprès. Si mes textes déstabilisent ou déconcertent, je n’y suis pour rien : je ne saurais écrire autrement, je suis fait comme ça.

Continuez à me lire quand même.

J’y suis peut-être allé un peu fort… Étant donné mon lectorat restreint, chaque lecteur représente une perle rare, un client précieux à ne pas froisser.

(Le chien de Dieu)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Homère, Sophocle et les roteux, par Alain Gagnon…

4 février 2016

 Dires et redires

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Ulysse

 Hier soir, l’humidité prégnante et les soucis domestiques m’avaient rendu fébrile. Nervosité, navire sans capitaine, pour paraphraser Les dialogues avec l’Ange. Je lis au moins deux heures avant de m’endormir. Aucun texte n’arrivait à retenir mon attention : Mallarmé, St-John Perse, Maurras, Barthes, Tchekhov… Rien ne m’allait ; les mots fuyaient devant mes yeux et ne m’apportaient aucun plaisir, aucun profit. Jusqu’à ce que mes doigts effleurent, puis ouvrent l’Odyssée d’Homère, dans la traduction de Bérard : « C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il me faut dire, Celui qui tant erra… » La magie a joué, à la première ligne. Je me suis retrouvé au centre de moi-même, de ma condition, interpellé par un auteur inconnu et incertain, qui aurait vécu il y a un peu moins de trois mille ans. Et c’est ça, la littérature.

(Le chien de Dieu)

*

Hier soir, lecture avant de m’endormir de l’Ajax de Sophocle. Actualité des tragédies antiques. Si on dépouille le texte des attitudes et vocabulaires héroïques, Ajax, c’est Monsieur-Tout-le-Monde qui vient de se laisser emporter par une passion. Bref, il vient de faire un fou de lui et il se demande comment recoller les morceaux en n’y laissant pas trop de sa dignité. « Ah ! Misère, misère de moi ! » Ses moyens nous paraissent extrêmes : ils sont en accord avec l’époque et le genre épique. (Tant de sparages pour finir en savon !)

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OK.

Dans l’Antiquité, ces tragédies, ainsi que l’Iliade et l’Odyssée qui les sous-tendent, servaient à former les nouvelles générations ; ces œuvres étaient à la fois guides et clés vers le monde intime et le monde social. Il est facile d’en faire les gorges chaudes, leurs extravagances langagières les ouvrent à toutes les moqueries. Mais nous les avons remplacées par quoi ! Quelles sont nos clés initiatrices en nos siècles de lumière ? Peut-être ceci. Sur une chaîne télévisuelle américaine : un petit bar de familiers dans une ville modeste ; trois ou quatre sexagénaires pansus sirotent leur bière favorite ; un jeune homme entre et se dirige vers le comptoir ; le barman l’interroge du regard ; les avachis l’observent, inquiets ;   le jeune homme lève le doigt et… (suspense !) il commande la « bonne » bière, c’est-à-dire celle que boivent les vieux morons. Leurs visages s’épanouissent, ils hochent la tête, approuvent : ce juvénile est devenu un homme ; il connaît sa bière, il connaît son rang, on peut lui faire confiance, l’accepter dans le clan des « roteux »… Civilisation d’OK !

Comme clé initiatique, je préfère l’Odyssée -Mind you !

(Le chien de Dieu)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Gaspard de la Nuit et Heidegger, par Alain Gagnon…

13 janvier 2016

Dires et redires

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Magritte, Gaspard de la nuit

Hier soir, je ne savais trop quoi lire. Un livre théorique sur l’esthétique m’ennuyait. J’ai failli me replonger dans Thucydide le clairvoyant, lorsque ma main s’est arrêtée sur Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand. Magie retrouvée. On ne l’ouvre jamais sans en tirer joie esthétique et vibrations devant l’effroi que cause ce Réel invisible – mais palpable par l’art – qui soutient et comprend nos réalités quotidiennes. Ces phrases ont surgi, que j’ai griffonnées, hâtif :

Les humains, ces châsses qui sertissent la flamme, et s’ignorent. Yeux tournés vers les ténèbres, une lumière les foudroie et dévore.

Géants fous, ils s’avancent, hurlent, chancellent, cassent et le mobilier, et leur esprit, et leurs os…

Et scintille la flamme.

De leur ignorance, ils ne peuvent même pas nier ce qu’aveugles, ils ne perçoivent.

Les grands textes font surgir ainsi chez le lecteur des éruptions verbales, dont il serait bien en peine de démêler les causes dans son histoire personnelle ou de démontrer les liens avec le texte sous ses yeux. Ces montées de l’abîme (ou ces descentes du supramental) sont plutôt engendrées par l’état d’esprit où nous mènent de tels auteurs.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

Quand les fantômes monteront de la mer,

je me débusquerai des sols chiches,

et marcherai vers la mort aux noces apparentes

des antipodes.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecPour Heidegger, il existe deux types de pensée :

– la pensée qui calcule : raison raisonnante du moi quotidien ; celle qui a développé la méthode scientifique et la technique comme tactique vitale de l’espèce (Spengler) ; celle qui, depuis la Révolution industrielle, accumule les exploits : machines à vapeur, organisation scientifique du travail, machines-outils, production et consommation de masse, cybernétique, conquête de l’espace…

– et la pensée qui médite : interrogation de l’Être, du sens de l’Être, contemplation… en opposition à la pensée scientifique et apparentée à la musique et à la poésie.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecle Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet). On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Poésie, orgasmisme et verbe, par Alain Gagnon…

9 janvier 2016

Dires et redires…

Tous les textes à prétention poétique oscillent entre ces pôles. D’une part, le langage éminemment personnel, langage pour soi de l’écrivant : idiomealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec qui relève de cette conversation intérieure entre la mémoire, le rêve et les mots appris de la communauté, puis conversation transmutée par l’imaginaire volitif en un réseau de signifiants, où les seules références sont celles du sujet-auteur. D’autre part, le langage communicationnel, qui relève de la langue commune et comble le besoin d’être compris par les autres, d’être intelligible. La poésie est dialectique ou, plutôt, compromis. Je veux exprimer ce qui en moi, dans mon rapport au monde, est inintelligible, y compris (et surtout) pour moi. Pour ce faire, je me dois d’utiliser le bagage linguistique hérité de mon appartenance communautaire, je me dois de placer des mots sur l’innommable, et chaque mot me trahit, et chaque enfilade de mots demeure obscure sous peine de ne rien révéler que ne révélerait mieux la prose.

De l’indicible, il faut dire, se trahir ou se taire. Pour ce, beaucoup de poètes sont devenus fous ; d’autres ont abandonné la poésie après l’adolescence ; beaucoup ont carrément opté pour la prose – quant aux sans-talents, ils n’y comprennent rien et ils continuent, heureux… Les vrais poètes sont des musiciens ratés, qui recherchent la musique et, sans se l’avouer, méprisent la mesquinerie des mots.

(Le chien de Dieu)

*

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecMon petit-fils Jacob m’apparaît balbutier ses premiers mots. On le dit trop jeune. Les grands-pères ont l’oreille très subjective. Ça viendra tôt ou tard. Il déchiquettera le réel de mots. Terminée, la fusion orgasmique : paradis perdu, distanciation du monde. Perte douloureuse, mais nécessaire aux phénomènes de conscience de soi, d’individuation, de prise de contrôle des espaces intérieurs et extérieurs. Certains ne s’en remettront jamais et porteront ce manque jusqu’à la tombe. Les poètes, en quête incessante de cette parole-musique qui ramènerait la chaleur moite et la griserie de l’indifférencié, seraient donc des nourrissons attardés aux limbes ? On en retrouve des deux écoles. Certains poétisent pour s’abêtir dans l’infrarationnel ou régresser au stade fœtal ; d’autres pour découvrir, par le supramental, cette musique qui réconcilie et déploie la conscience aux multiples allées de l’Être.

(Le chien de Dieu)

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Popper et l’égalité, par Alain Gagnon…

3 décembre 2015

Dires et redires

Philosophe et épistémologue, Karl Popper a influencé son siècle en posant autrement les mêmes questions que ses prédécesseurs.

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Je viens de commencer la lecture de La quête inachevée, son autobiographie intellectuelle. Fascinante par la description qu’il fait du milieu viennois d’avant la Première Guerre mondiale. Une époque riche, sous un autoritarisme impérial tempéré – plus formel et plus théorique que véritable frein à la créativité : Vienne émerge en tant que ferment culturel, creuset de l’histoire, où vécurent Freud, Hitler, Lénine, Trotski, Klimt et de nombreux autres qui allaient façonner le XXe siècle. Musique et théâtre en effervescence. Un peu similaire aux premier et deuxième siècles, ces Siècles d’or, où, dans une paix relative, arts et lettres ont prospéré. C’est à leurs fruits que l’on juge les civilisations. J’adore cette Vienne, siège d’un empire fédératif où l’on parlait cinq ou six langues et retrouvait plus d’ethnies encore. Ces melting-pots ethnoculturels engendrent des formes, des audaces qu’on n’aurait su imaginer ailleurs. Même si la démocratie et les droits théoriques de la personne, tel qu’on les honore maintenant, y étaient souvent bafoués, l’esprit régnait et on vouait un culte à ses expressions. Il faut mesurer l’égalité et la liberté à leur usage réel, non aux simulacres juridiques qui consolent les timorés et rassurent l’impuissance. Un passage de Popper sur ce sujet est assez éclairant : « Il me fallut du temps avant de réaliser que ce n’était qu’un beau rêve [le socialisme] ; que la liberté importe davantage que l’égalité ; que la tentative d’instaurer l’égalité met la liberté en danger ; et que, à sacrifier la liberté, on ne fait même pas régner l’égalité entre ceux qu’on a asservis. »

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)


Portage, par Alain Gagnon…

8 octobre 2015

Dires et redires…

C’est à midi avéré que commencent les saintes retrouvailles de la mare et des pluies.  Ces lèvres liquides où se froissent les vagues, où flottent, ébahis, les silences bleus dechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec la forêt.   Où les musiques de l’eau se font douces ;  où l’attente s’allège ; où l’espoir pèse plus que la peur.   (Les versets du pluriel, Éditions Triptyque, 2008.)

*

Trois ans avant sa mort, Fernand Léger a écrit : « Nous avons franchi un obstacle. L’objet a remplacé le sujet. L’art abstrait est venu comme une libération totale et on a pu alors considérer la figure humaine non comme une valeur sentimentale, mais “ uniquement[1] ” comme une valeur plastique. » Réductionnisme. On réduit la figure humaine à des volumes et lignes et, par le fait même, on pave la voie à la négation de toute transcendance de la personne. L’art n’est pas innocent. Il dénonce et annonce. Devant une face humaine, un bourreau un peu sensible pourrait hésiter ; mais devant des volumes, lignes et formes ? On abolit un être sur la toile en lui niant toute valeur per se avant de le dégrader par le fer et par le feu. On peut avoir scrupule à dégrader ce qui a valeur intrinsèque ; mais des lignes et des formes, vous savez… Qu’une portion du discours pictural, qu’un autre objet à proximité d’un tournevis, d’un ciseau ou d’une coupe de fruits. C’est ainsi que l’on élabore les crématoires et les goulags dans l’esprit avant de les édifier sur les sols durs de la Poméranie ou de la Sibérie.

Un grand artiste tout de même. Les créateurs le sont malgré eux – et ils signifient ce qu’ils n’auraient osé penser, en dépit de leurs propres opinions.  (Le chien de Dieu, Éditions du CRAM, 2009.)


[1] Souligné par l’auteur.


Coleridge et Mallarmé, une colère, par Alain Gagnon…

15 août 2015

Dires et redires…

Une anecdote sur Coleridge. Un jour de rencontre scolaire subventionnée, je fais mention de mon admiration pour ce poète. Le professeur – pour faire l’intéressant ? – se chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québectourne vers moi et énonce : « Il était opiomane. » J’attends la suite. Il se tait et s’attend à ce que je continue mon laïus. Je ne me fâche pas souvent contre mes semblables. Je souris plutôt, reconnaissant chez eux les travers qui sont miens. Ce jour-là fut l’exception. Je me mis à apostropher le prof : « Et Baudelaire ? Ivrogne, érotomane et toxicomane. Et London ? Alcoolique jusqu’à la moelle. Idem pour Hemingway. Et Dostoïevski ? Joueur invétéré… » Et je continuai cette litanie des faiblesses paralittéraires un bon quinze minutes en forçant sur la dépravation des maîtres. Le pauvre type m’implorait presque, tendait les paumes en signe d’apaisement. Les étudiants se tordaient. J’en suis même venu à inclure dans ma péroraison des peintres comme Modigliani et Toulouse-Lautrec… Pourquoi cette rage injustifiée ? Je me le suis souvent demandé. Tentative d’explication : cet empressement bébête et automatique à ânonner sur les travers de personnalité, lorsque l’on mentionne les noms de gens qui ont atteint une certaine notoriété dans les domaines des arts plastiques, du théâtre ou des lettres, m’horripile. A-t-on ce réflexe pour un Prix Nobel de physique ou de mathématiques avec qui il est impossible de tenir une conversation sensée après dix-sept heures parce qu’il est saoul comme la botte ? Pour un économiste de renom pédophile ?  (Le chien de Dieu)

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Éventail de Mademoiselle Mallarmé

Mallarmé, Écrits sur l’art. Il aurait mieux valu qu’il s’en tienne à la poésie, à son Coup de dés… Lorsque l’on fait de la matière réfléchissant sur elle-même le nec plus ultra de l’art, on en arrive à glorifier les tables, les lampes… et à définir les arts décoratifs comme étant les créateurs de ces objets de la dernière liturgie. Dernier homme de Nietzsche, qui décore les ombrelles des femmes du monde de ses vers et correspond avec les marquises sur les patrons de corsage ! Il se veut – comme artiste – aristocrate. Il n’est souvent que snob, vide et fat. Le gossip lui convient.  (Le chien de Dieu)

Notice biographique

Auteur prolifique, d’une forte originalité thématique et chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecformelle, Alain Gagnon, ce marginal de nos lettres, a publié, à l’hiver 2011, Le bal des dieux, son trente-septième ouvrage.  À deux reprises, il a remporté le Prix fiction-roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit en 1996 et en 1998, pour ses romans Sud et Thomas K. Il a également remporté, à quatre reprises, le Prix poésie du même Salon : en 2004, pour son recueil de poèmes Ces oiseaux de mémoire, en 2006, pour L’espace de la musiqueen 2009, pour Les versets du pluriel et en 2012 pour Chants d’août.  En 2011, il avait obtenu le Prix intérêt général pour son essai Propos pour Jacob.  Il a été le président fondateur de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES) et responsable du projet des collectifs Un Lac, un Fjord, 1, 2 et 3.  Il déteste la rectitude politique et croit que la seule littérature valable est celle qui bouscule, dérange, modifie les paysages intérieurs – à la fois du créateur et des lecteurs.  De novembre 2008  à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé et de directeur littéraire aux Éditions de la Grenouille bleue, une maison liée aux Éditions du CRAM.  Il continue de créer et gère présentement un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche : https://maykan.wordpress.com/

On peut lui écrire directement  à : alain.gagnon28@videotron.ca


ART HAPPENS !, par Alain Gagnon…

29 juillet 2015

Dires et redires…

Une citation de James A. M. Whistler, ce peintre américain de la fin du XIXe siècle, créateur des plus originales atmosphères. On discutait devant lui de l’influence du

milieu sur l’art et, entre autres, de l’influence de l’hérédité – bref, on théorisait. Il a laissé tomber : « Art happens ! »

J’aurais envie de reproduire cette citation en caractères immenses et de l’afficher partout, surtout dans ces facultés d’arts et lettres où, faute de comprendre quoi que ce soit, les professeurs théorisent à bras raccourcis. Faut bien que les étudiants fassent leur temps – c’est ce que les gardiens répètent aux prisonniers ; faut bien que les enseignants remplissent les blancs pendant quarante-cinq heures… Alors, quand on n’a pas l’organe qu’il faut, la sensibilité qu’il faut, quand l’essentiel nous échappe et nous échappera toujours, on théorise, on emploie les phrases les plus abstruses, en espérant que les étudiants ne découvrent jamais l’immense farce qu’on leur a jouée avant la fin de la session.

Pourtant, malgré la psychanalyse, le symbolisme, le naturalisme, le réalisme, le structuralisme, la sémiologie, la sociocritique, la psychocritique, malgré tous les réductionnismes, ART HAPPENS ! Il surgit, malvenu. Imprévisible. Irréductible. Défiant toutes les lois, toutes les grilles, toutes les règles. Il surgit de façon inopportune et dérange. Inhérent à l’humanité  – donc, bouturé à la conscience-, l’art persiste et signe, et se gausse des pisse-vinaigre qui lui courent après pour l’enfermer aux cachots humides du quantifiable et du démontrable – lui qui, plus que tout, appartient à l’ordre du qualitatif, de l’insondable, et qui vaut parce que  insondé.

(Le chien de Dieu)

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Nocturne en bleu


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