Réductionnisme et laïcisme, par Alain Gagnon…

7 mai 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Réductionnisme — C’est un miroir brisé que la société présente au citoyen.  Un miroir qui le tronque ou, au mieux, le segmente : le refuse comme totalité.  Lachat qui louche maykan alain gagnon francophonie liberté de culte et la séparation des Églises et de l’État nous honorent.  (Et il nous faut aussi respecter ceux qui considèrent l’homme comme un agrégat temporaire et accidentel de conscience, de pulsions et de souvenirs.)  Je me hérisse toutefois, lorsque, sous prétexte de respect des libertés individuelles, on bâillonne tout le monde, on empêche chacun d’exprimer la dimension essentielle de son être.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieÀ titre d’exemple : cette école où une enseignante du primaire arrête un enfant qui s’apprête à raconter l’histoire des Rois Mages : ce récit pourrait heurter les sensibilités non chrétiennes de certains élèves.  (Et Les contes des mille et une nuits !)  Une histoire est une histoire ; et les enfants les apprécient.  Et s’ils sont d’une autre culture, ils l’apprécieront davantage car elle sera nouvelle pour eux.

Ces scrupules laïques cachent une haine : la haine de soi, la haine de toute transcendance, les cornes du réductionnisme niveleur.  La société plurielle, c’est tout le contraire du bâillonnement : l’acceptation des différences, non leur occultation.

Lorsque le credo réductionniste doit choisir entre plusieurs voies incertaines, entre plusieurs attitudes incertaines dans la conduite des affaires humaines, il choisit immanquablement le plus petit dénominateur commun pour délimiter son projet – ce qui accorde le moins d’envergure possible à la personne.

Tout cela donne une société très drabbe.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), ainsi que et Le bal des dieux et un essai Fantômes d’étoiles (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Propos sur l’oubli de soi… Jésus et la pyramide de Maslow…

5 mai 2017

Extraits de Propos sur l’oubli de soi… 

Dans l’évangile de Mathieu, on trouve cette parabole que je résume à ma façon, en ignare de l’exégèse.

Les pharisiens tendent un piège à Jésus. Sous prétexte de le consulter, ils tentent de le compromettre.  D’abord ils le flattent : « Nous savons que tu enseignes la vérité… » Puis le dard empoisonné : « D’après toi, est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? »

Ces malins croient l’avoir coincé.  S’il répond : « Il faut payer l’impôt à l’empereur des gentils », tous les zélotes juifs vont l’accuser d’être un collabo.  S’il répond : « Ne payez pas l’impôt », ce sont les Romains et leurs amis du lieu qui lui tombent dessus.  Jésus réplique : « Montrez-moi la monnaie qui sert à payer l’impôt. »  On lui présente un denier.  Alors il demande : « C’est l’image de qui et le nom de qui que nous apercevons sur cette pièce ? »  « César Auguste ! » reprennent-ils en chœur.  « Alors rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »  Fin politique, Jésus.  Jésuite avant l’heure.

Cette parabole a beaucoup servi.  Aux monarques pour s’assurer le paiement des impôts, à départager les responsabilités lors des discussions sur les pouvoirs respectifs de l’Église et de l’État…  Ce fut donc une parabole utile.

Hors la sphère institutionnelle, cette parabole possède aussi une portée, un sens pour chaque individu.   Chacun est aussi complexe, composite qu’une organisation sociale.  Nous sommes légion.  On retrouve en soi plusieurs mondes, plusieurs ordres de choses.  Si nous nous référons à la pyramide d’Abraham Maslow[1], des besoins hiérarchisés s’expriment à divers paliers de notre être.

À la base de la personne, nous retrouvons les besoins primaires (1 et 2) : la faim, la soif, le besoin d’abri contre les intempéries, le sexe…  Une fois qu’un

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Pyramide de Maslow

humain a comblé ses besoins de se nourrir, même avec gourmandise, il ne peut manger à l’infini.  Une fois qu’il possède trois résidences, sera-t-il plus à l’abri s’il possède cent châteaux ?  Sur le plan sexuel, les limites à la consommation sont notoires et font la fortune des pharmaceutiques et des Sex Shops.

Au deuxième palier, réclament les besoins sociaux (3 et 4).  Besoins d’être accepté par les autres, d’être reconnu comme personne distincte, et de se reconnaître comme apportant à sa communauté une contribution propre.  À ce stade, le qualitatif domine.  La satisfaction de ces besoins exige le développement d’aptitudes interrelationnelles, un apprentissage de soi et des autres, une reconnaissance de l’autre comme différent de soi.

Puis, on en arrive au faîte de la pyramide.  Le besoin d’autoréalisation (5).  L’auto-accomplissement par l’identification à une tâche ou  à une cause qui nous dépasse.  Ici, nous entrons dans un ordre purement qualitatif, celui du sens, des valeurs, des significations, des idéologies, de l’idéal, de l’esthétique, de la recherche du Beau, du Vrai, du Bien, de l’Absolu.  C’est à l’intérieur de ce territoire intérieur que l’humain avoisine l’élément divin qui l’habite et qui s’exprime par l’intuition supérieure, chère à Aurobindo.

La majorité des hommes et femmes se confinent aux besoins primaires et aux plus immédiats des besoins sociaux.  Et notre civilisation conspire à cela.  Les citoyens comme producteurs et consommateurs lui suffisent.  Les chevaliers de l’Absolu ou du qualitatif dérangent les machines, de là l’oubli institutionnel de ce qui fait que l’humain transcende de beaucoup le monde physique et social dans lequel il évolue.

Si nous revenons à la parabole plus haut citée, rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu, consisterait pour chacun à prendre conscience des devoirs que chaque partie de son être ordonne, à n’en négliger aucun.


[1] Je fais ici une interprétation – pour ne pas écrire utilisation – très personnelle de la pensée de Maslow.


Réductionnisme et laïcisme : Abécédaire… par Alain Gagnon

8 mars 2017

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Réductionnisme — C’est un miroir brisé que la société présente au citoyen.  Un miroir qui le tronque ou, au mieux, le segmente : le refuse comme totalité.  Lachat qui louche maykan maykan2 alain gagnon liberté de culte et la séparation des Églises et de l’État nous honorent.  (Et il nous faut aussi respecter ceux qui considèrent l’homme comme un agrégat temporaire et accidentel de conscience, de pulsions et de souvenirs.)  Je me hérisse toutefois, lorsque, sous prétexte de respect des libertés individuelles, on bâillonne tout le monde, on empêche chacun d’exprimer la dimension essentielle de son être.

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonÀ titre d’exemple : cette école où une enseignante du primaire arrête un enfant qui s’apprête à raconter l’histoire des Rois Mages : ce récit pourrait heurter les sensibilités non chrétiennes de certains élèves.  (Et Les contes des mille et une nuits !)  Une histoire est une histoire ; et les enfants les apprécient.  Et s’ils sont d’une autre culture, ils l’apprécieront davantage car elle sera nouvelle pour eux.

Ces scrupules laïques cachent une haine : la haine de soi, la haine de toute transcendance, les cornes du réductionnisme niveleur.  La société plurielle, c’est tout le contraire du bâillonnement : l’acceptation des différences, non leur occultation.

Lorsque le credo réductionniste doit choisir entre plusieurs voies incertaines, entre plusieurs attitudes incertaines dans la conduite des affaires humaines, il choisit immanquablement le plus petit dénominateur commun pour délimiter son projet – ce qui accorde le moins d’envergure possible à la personne.

Tout cela donne une société très drabbe.


Les dix stratégies de manipulation de masses… Noam Chomsky

23 décembre 2016

(Une amie FB, Yamina Pascale, m’a fait parvenir cet article publié sur le site de Psessenza International Press Agency.  Il s’agit d’un bon condensé, qui n’apportera rien de nouveau aux lecteurs de Chomsky, mais qui a le mérite de faire réfléchir et d’animer des discussions.)

Les dix stratégies de manipulation de masses

Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des « Dix Stratégies de Manipulation » à travers les média. Nous la reproduisons ici. Elle détaille l’éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation jusqu’à maintenir le public dans l’ignorance et la médiocrité.

PRESSENZA Boston, 21/09/10

1/ La stratégie de la distraction

Noam Chomsky

 

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

2/ Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3/ La stratégie de la dégradation

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/ La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5/ S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-age ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

6/ Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7/ Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

8/ Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9/ Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…

10/ Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.


Matraquage publicitaire, par Alain Gagnon…

22 juillet 2016

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

 

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Tiré du blogue CultureCo.com

 

Publicité — Lorsque par l’entremise de jingles, de corps somptueux, de voix veloutées et de paysages féériques, on nous vend de la bière, des voyages, des autos, des hamburgers…  qu’importe !  On nous vend surtout, de façon subliminale, les valeurs, les attitudes et les normes d’une civilisation hédoniste, dépourvue de toute aspiration spirituelle, qui nie toute transcendance à l’humain.  On nous vend a way of life.

Aucun prêche, aucun exemple parental ou magistral ne saurait avoir l’impact de ce matraquage publicitaire qui, dès l’âge des dessins animés, façonne l’esprit à se nier, à nier sa réalité.  A-t-on pensé cette éducation à rebours ?  Cumul de hasards ou stratégie réductionniste bien orchestrée ?  Je l’ignore.  Mais les effets de cet envahissement des cerveaux sont d’une efficacité dévastatrice, et bien réels : un appauvrissement de l’image que la personne humaine porte d’elle-même et un glissement de la condition de citoyen vers la condition d’assujetti.


ART HAPPENS !, par Alain Gagnon…

29 juillet 2015

Dires et redires…

Une citation de James A. M. Whistler, ce peintre américain de la fin du XIXe siècle, créateur des plus originales atmosphères. On discutait devant lui de l’influence du

milieu sur l’art et, entre autres, de l’influence de l’hérédité – bref, on théorisait. Il a laissé tomber : « Art happens ! »

J’aurais envie de reproduire cette citation en caractères immenses et de l’afficher partout, surtout dans ces facultés d’arts et lettres où, faute de comprendre quoi que ce soit, les professeurs théorisent à bras raccourcis. Faut bien que les étudiants fassent leur temps – c’est ce que les gardiens répètent aux prisonniers ; faut bien que les enseignants remplissent les blancs pendant quarante-cinq heures… Alors, quand on n’a pas l’organe qu’il faut, la sensibilité qu’il faut, quand l’essentiel nous échappe et nous échappera toujours, on théorise, on emploie les phrases les plus abstruses, en espérant que les étudiants ne découvrent jamais l’immense farce qu’on leur a jouée avant la fin de la session.

Pourtant, malgré la psychanalyse, le symbolisme, le naturalisme, le réalisme, le structuralisme, la sémiologie, la sociocritique, la psychocritique, malgré tous les réductionnismes, ART HAPPENS ! Il surgit, malvenu. Imprévisible. Irréductible. Défiant toutes les lois, toutes les grilles, toutes les règles. Il surgit de façon inopportune et dérange. Inhérent à l’humanité  – donc, bouturé à la conscience-, l’art persiste et signe, et se gausse des pisse-vinaigre qui lui courent après pour l’enfermer aux cachots humides du quantifiable et du démontrable – lui qui, plus que tout, appartient à l’ordre du qualitatif, de l’insondable, et qui vaut parce que  insondé.

(Le chien de Dieu)

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Nocturne en bleu


Matraquage publicitaire, par Alain Gagnon…

28 juillet 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

 

Tiré du blogue CultureCo.com

 

Publicité — Lorsque par l’entremise de jingles, de corps somptueux, de voix veloutées et de paysages féériques, on nous vend de la bière, des voyages, des autos, des hamburgers…  qu’importe !  On nous vend surtout, de façon subliminale, les valeurs, les attitudes et les normes d’une civilisation hédoniste, dépourvue de toute aspiration spirituelle, qui nie toute transcendance à l’humain.  On nous vend a way of life.

Aucun prêche, aucun exemple parental ou magistral ne saurait avoir l’impact de ce matraquage publicitaire qui, dès l’âge des dessins animés, façonne l’esprit à se nier, à nier sa réalité.  A-t-on pensé cette éducation à rebours ?  Cumul de hasards ou stratégie réductionniste bien orchestrée ?  Je l’ignore.  Mais les effets de cet envahissement des cerveaux sont d’une efficacité dévastatrice, et bien réels : un appauvrissement de l’image que la personne humaine porte d’elle-même et un glissement de la condition de citoyen vers la condition d’assujetti.


Réductionnisme et laïcisme, par Alain Gagnon…

15 juillet 2014

Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Réductionnisme — C’est un miroir brisé que la société présente au citoyen.  Un miroir qui le tronque ou, au mieux, le segmente : le refuse comme totalité.  La liberté de culte et la séparation des Églises et de l’État nous honorent.  (Et il nous faut aussi respecter ceux qui considèrent l’homme comme un agrégat temporaire et accidentel de conscience, de pulsions et de souvenirs.)  Je me hérisse toutefois, lorsque, sous prétexte de respect des libertés individuelles, on bâillonne tout le monde, on empêche chacun d’exprimer la dimension essentielle de son être.

À titre d’exemple : cette école où une enseignante du primaire arrête un enfant qui s’apprête à raconter l’histoire des Rois Mages : ce récit pourrait heurter les sensibilités non chrétiennes de certains élèves.  (Et Les contes des mille et une nuits !)  Une histoire est une histoire ; et les enfants les apprécient.  Et s’ils sont d’une autre culture, ils l’apprécieront davantage car elle sera nouvelle pour eux.

Ces scrupules laïques cachent une haine : la haine de soi, la haine de toute transcendance, les cornes du réductionnisme niveleur.  La société plurielle, c’est tout le contraire du bâillonnement : l’acceptation des différences, non leur occultation.

Lorsque le credo réductionniste doit choisir entre plusieurs voies incertaines, entre plusieurs attitudes incertaines dans la conduite des affaires humaines, il choisit immanquablement le plus petit dénominateur commun pour délimiter son projet – ce qui accorde le moins d’envergure possible à la personne.

Tout cela donne une société très drabbe.


Robert Lalonde, Cormac McCarthy et Dieu, par Alain Gagnon… » »

4 mai 2014

Propos sur l’oubli de soi…

Dans Iotékha’ de Robert Lalonde, cette citation du Coran qui me conforte dans mes activités astreignantes d’écriture et de mentorat littéraire : Celui qui a cru trouver la marque d’une grâce divine en quelque occupation, qu’il s’y maintienne.

*

Tommy Lee Jones (Bell)

Dans le film des frères Cohen, No Country for Old Men (tiré du roman de Cormac McCarthy), le shérif Ed Tom Bell dit : — Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine ce serait probablement la drogue qu’on choisirait.  C’est peut-être ce qu’il a fait.

Et j’ajouterais, dans le même sens, monsieur le shérif : — Si je conseillais Satan, je le convaincrais de supporter et de subventionner tout ce qui amène les humains à s’oublier et à oublier leur véritable nature.  L’oubli de soi, et le désespoir confortable et myope qui en découle, représente la meilleure arme de toute entreprise réductionniste.

*

Dieu n’existe probablement pas, alors cessez de vous inquiéter et profitez de la vie. À propos de cette apostrophe qu’affichent des autobus montréalais, Louise Mailloux, professeure de philosophie au Cégep du Vieux, écrivait ce commentaire : « Est-ce que Dieu existe ? Cette question est futile et inintéressante. Ne vous préoccupez pas de savoir si Dieu existe ou non, mais occupez-vous plutôt de ceux qui y croient. Parce que ces gens-là ne rigolent pas, qu’ils vont tout rapetisser et qu’eux, ils existent ! »[1]

Une fois de plus, on confond existence de dieu et pertinence des menées souvent malheureuses de ceux que les grands courants religieux animent.  Comme on fait référence au rapetissement…  Ce que je crains le plus – et auquel le  siècle dernier nous a permis d’assister – c’est la réduction de l’homme par l’absence de Dieu.  Si l’on nie à l’humain toute dimension spirituelle, toute présence divine en lui, si  l’on en fait une conscience malheureuse née du hasard, on le réduit aux lois naturelles immédiatement perceptibles : domination des forts, esclavage des faibles, luttes amorales pour les richesses et le pouvoir deviennent normes.  Éthique, partage et compassion demeurent des aberrations, des freins injustifiés à l’hédonisme absolu.

Rapetisser l’humain, c’est lui dénier ses droits et devoirs fondamentaux, c’est nier qu’il soit né pour devenir un dieu.


[1] LBR, 25 mars 2009.

 


 


Propos sur l’oubli de soi… Robert Lalonde, Cormac McCarthy et Dieu…

3 janvier 2014

Extraits d’un ouvrage à Paraître

Dans Iotékha’ de Robert Lalonde, cette citation du Coran qui me conforte dans mes activités astreignantes d’écriture et de mentorat littéraire : Celui qui a cru trouver la marque d’une grâce divine en quelque occupation, qu’il s’y maintienne.

*

Tommy Lee Jones (Bell)

Dans le film des frères Cohen, No Country for Old Men (tiré du roman de Cormac McCarthy), le shérif Ed Tom Bell dit : — Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine ce serait probablement la drogue qu’on choisirait.  C’est peut-être ce qu’il a fait.

Et j’ajouterais, dans le même sens, monsieur le shérif : — Si je conseillais Satan, je le convaincrais de supporter et de subventionner tout ce qui amène les humains à s’oublier et à oublier leur véritable nature.  L’oubli de soi, et le désespoir confortable et myope qui en découle, représente la meilleure arme de toute entreprise réductionniste.

*

Dieu n’existe probablement pas, alors cessez de vous inquiéter et profitez de la vie. À propos de cette apostrophe qu’affichent des autobus montréalais, Louise Mailloux, professeure de philosophie au Cégep du Vieux, écrivait ce commentaire : « Est-ce que Dieu existe ? Cette question est futile et inintéressante. Ne vous préoccupez pas de savoir si Dieu existe ou non, mais occupez-vous plutôt de ceux qui y croient. Parce que ces gens-là ne rigolent pas, qu’ils vont tout rapetisser et qu’eux, ils existent ! »[1]

Une fois de plus, on confond existence de dieu et pertinence des menées souvent malheureuses de ceux que les grands courants religieux animent.  Comme on fait référence au rapetissement…  Ce que je crains le plus – et auquel le  siècle dernier nous a permis d’assister – c’est la réduction de l’homme par l’absence de Dieu.  Si l’on nie à l’humain toute dimension spirituelle, toute présence divine en lui, si  l’on en fait une conscience malheureuse née du hasard, on le réduit aux lois naturelles immédiatement perceptibles : domination des forts, esclavage des faibles, luttes amorales pour les richesses et le pouvoir deviennent normes.  Éthique, partage et compassion demeurent des aberrations, des freins injustifiés à l’hédonisme absolu.

Rapetisser l’humain, c’est lui dénier ses droits et devoirs fondamentaux, c’est nier qu’il soit né pour devenir un dieu.


[1] LBR, 25 mars 2009.



Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

2 octobre 2013

Théâtre et démocratie

Venue du fond des âges et probablement liée à la condition humaine, c’est sans doute la gêne, et Masque_grecmême la peur, qui encore de nos jours confère quelque chose de sacré au fait de prendre la parole en public, seul devant quelques-uns, mais qui valent d’emblée pour tous.

Le droit de parole accordé à tous les citoyens dans l’assemblée athénienne investit celui qui s’avance d’une autorité qu’il n’a pas nécessairement dans sa vie quotidienne.  L’autorité, c’est la scène ou la tribune qui la créent.  Et pour remonter encore plus loin dans l’histoire de la Grèce, lorsque dans l’Iliade les rois grecs tiennent une assemblée, celui qui veut prendre la parole au milieu de ses pairs doit se saisir d’un bâton ou d’un sceptre qui représente sa souveraineté provisoire, ou plutôt celle de sa parole.

La parole dévoyée

 

L’invention grecque du théâtre consiste d’abord à faire parler un homme masqué qui chante et danse seul en scène un poème qui est une célébration : la célébration de faits anciens ou mythiques, la célébration des héros ou des dieux fondateurs de la ville et la pérennité de celle-ci.  La célébration aussi des forces de la vie dans le culte de ce Dionysos qui représente le sexe, la transe, la vie jusque dans sa violence destructrice.  En lui sacrifiant un bouc (tragos), on profère un chant (odé), et c’est l’origine du mot tragédia, tragédie, qui se dit d’abord « tragou odé », le chant du bouc ou le chant à propos et à partir du bouc.

J’ai parfois l’impression que de nos jours, c’est plutôt, en fait de bouc, pour défendre son bifteck, comme disent les Français, que chacun pousse la chansonnette, entonne son ode, nécessairement à sa propre gloire, et ainsi se hausse du col.

Pire encore, quand bien même l’on voudrait rester muet, c’est le bâton de la parole qui, dans notre curieuse assemblée, où tous sont monarques, nous est poussé sous le nez, sous forme de micro ou, plus récemment, de ces mots clips où il s’agit, pendant une émission quelconque, d’accrocher vite son opinion pour, prétend-on, interagir, les plus hypocrites de ces producteurs d’effervescence langagière évoquant même une modification, séance tenante, de l’émission en cours infléchie dans un sens ou dans l’autre par ce fameux grand public qui se sent ainsi non seulement important, mais désiré, aimé.  Certes, on conçoit que son nombre représente le steak des émissions de radio ou de télé puisque c’est lui qu’on vend aux publicitaires qui entretiennent la chose.

Mais investi sur la place publique médiatique d’une importance que ni la teneur de sa parole ni sa forme ne justifient, le gogo magnifié transporte en tout temps, hors de l’agora et hors de l’enceinte sacrée du théâtre, un verbe boursoufflé qu’il applique à n’importe quoi.  Il n’est plus qu’une parole ambulante et permanente qui ne prend même plus le temps de s’amarrer à une réflexion quelconque.  Naguère, c’est la pertinence, le talent ou l’autorité qui justifiaient la prise de parole, maintenant c’est un droit et il ne s’embarrasse pas de savoir s’il y a quelque chose à dire.

Ainsi le citoyen consommateur, le client-roi qu’on bichonne et qu’on flatte, du moins tant que son crédit tient, se transforme-t-il en écume de blabla qui flotte au ras des choses.  Et le discours de libération de la pub et des médias masque leur pratique commune d’asservissement : désormais nous formons tous une clientèle justement dite « captive ».

Et la démocratie devient une volière tandis que dans l’ombre, des intérêts s’agitent qui n’ont pas besoin de mots : money talks, comme disent les Américains, et, comme on sait, leur parole est d’or.  Elle inspire aussi la politique, pour le meilleur et pour le pire.

Pendant ce temps-là, en fait de tragédie, nos parlements sont des farces.

Se refaire verbe

Il est heureusement impossible d’imaginer un théâtre maison qui porterait au théâtre les coups mortels que le cinéma-maison et Hollywood ont portés au cinéma, devenu une industrie de divertissement maison et adolescente : on évoquera Godard, rappelant dans Le Mépris, que d’après l’un de ses inventeurs, Louis Lumière, « le cinéma est une invention sans avenir ».  C’est en tout cas devenu, à moins de revirement imprévisible, un art sans avenir, puisque l’invention, elle, perdure et devient manie commune.  Et que cet art ne montre plus guère d’invention.

Cinéma, télé et web ont presque complètement tué le théâtre, leçon de présence et de verbe assumés, incarnés, justifiés.  Le théâtre, lieu de l’Autre par excellence, avec ces enceintes sacrées qu’étaient autrefois les lieux de culte.  Ces lieux-là aussi ont disparu ou servent des fins politiques comme certaines mosquées ou certaines églises évangélistes américaines, entre autres.  Pire, les dieux sont devenus portables, comme les téléphones : chacun en transporte un qui n’est qu’à lui, dans sa petite poche.  Comme Queequeg dans Moby Dick, ce petit dieu individuel, il le taille et le modifie sans cesse au gré de ses humeurs et de ses envies.

Quand le dieu n’est que personnel, coïncide avec l’identité et ne se célèbre que par des signes extérieurs et des ruminations codées, c’est le sacré tout entier qui devient colifichet.  Le verbe n’est plus chair, il s’est fait berceuse ou suce, pacifier dit l’anglais.

Le gag, si l’on peut dire, c’est que ces « apaisements » allument plutôt les feux de la guerre.

Quand retrouverons-nous la vraie parole, celle qui a du poids ?

Peut-être quand le babil universel se sera raréfié et qu’un relatif silence envahira enfin nos ondes et nos esprits.

Comme un vague souvenir du caractère sacré du verbe.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Rétrospective* : Les dix stratégies de manipulation de masses… Noam Chomsky

19 juillet 2013

(Une amie FB, Yamina Pascale, m’a fait parvenir cet article publié sur le site de Psessenza International Press Agency.  Il s’agit d’un bon condensé, qui n’apportera rien de nouveau aux lecteurs de Chomsky, mais qui a le mérite de faire réfléchir et d’animer des discussions.)

Les dix stratégies de manipulation de masses

Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des « Dix Stratégies de Manipulation » à travers les média. Nous la reproduisons ici. Elle détaille l’éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation jusqu’à maintenir le public dans l’ignorance et la médiocrité.

PRESSENZA Boston, 21/09/10

1/ La stratégie de la distraction

Noam Chomsky

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

2/ Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3/ La stratégie de la dégradation

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/ La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5/ S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-age ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

6/ Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7/ Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

8/ Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9/ Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…

10/ Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

31 octobre 2012

Le retour du bouc émissaire

La récente condamnation à la prison de sismologues italiens fait froid dans le dos.  Non seulement parce qu’au pays de Galileo Galilei, elle nous rappelle que science et pouvoir (ecclésiastique, judiciaire, politique) ne font pas toujours bon ménage, mais surtout parce qu’elle nous montre sur quelle abyssale ignorance repose la bonne conscience et la déresponsabilisation populaires que nous avons le front de nommer démocratie.  La démagogie qui infuse l’air ambiant de nos sociétés occidentales a pénétré les esprits du juge italien au point de lui faire commettre une bourde qui redonne droit de cité à l’ancienne pratique du bouc émissaire.

Simplicité, quand tu nous tiens

Le coupable, en effet, c’est toujours l’autre.  Ceux, en l’occurrence, qui, au meilleur de leurs connaissances, n’ont pas jugé bon d’ordonner une évacuation pour laquelle, de toute façon, ils auraient été blâmés, en raison du dérangement occasionné aux populations et du coût de l’opération.

Peu importe que l’état de leur science ne leur permette pas de prévoir avec exactitude l’heure d’un tremblement de terre.  Dans l’esprit du bon peuple et de ceux qui prétendent le servir, quand on sait, on sait.  La science, toute science, est advenue, définitive, toute puissante et donc responsable de tout.  La recherche scientifique ne sert qu’à trouver des solutions.  C’est dire que pour le commun des mortels, la science se confond avec la technologie : quand ça ne passe pas, ça casse, mais l’on sait toujours où ça doit passer, comment ça marche et pourquoi.  Et c’est toujours zéro ou un, comme dans l’enseignement sacré de notre maître informatique à tous, celui qui nous montre ce qu’est le réel.  Car l’obsession du simple dont on nourrit les masses — « il ne faut pas se prendre la tête », disent nos cousins français — est au cœur de cette bêtise contemporaine où se conjuguent l’égocentrisme naïf du « monde ordinaire » et la démagogie cynique de tous ceux qui l’exploitent.

Ne vous étonnez pas, dans ces conditions, que le système de santé privé américain coûte les yeux de la tête : les médecins doivent se prémunir contre des poursuites de plus en plus fréquentes et souvent irresponsables en se payant des assurances pharamineuses.  Ne vous étonnez pas que l’ignorance la plus crasse serve de fondement intellectuel aux troupes de choc de la droite américaine, contaminée par les religions simplettes de tous ces prêcheurs du dimanche et par le monde en noir et blanc de l’ineffable Tea Party.  Ne vous étonnez pas que la plupart de ces hurluberlus invoquent le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis qui reconnaît à tout citoyen le droit de porter des armes sans tenir compte un seul instant que cet article de la loi fondamentale remonte à 1791, époque où les seules armes individuelles disponibles étaient… le mousquet et la rapière, dont le moins qu’on puisse dire est que le premier, long à recharger, d’une précision approximative et d’une portée réduite ne se prêtait guère aux fusillades tous azimuts dont sont si friands les Américains, tandis que la deuxième exigeait un quasi-corps à corps, excluant du même coup un nombre trop grand de victimes.  Incidemment, le deuxième amendement est justifié dans le texte par la nécessité, pour les colonies récemment libérées du joug de la Couronne britannique, de maintenir une milice bien organisée.  Ce qui justifie aussi, aux yeux des allumés de droite, la constitution de milices quasi fascistes qui font pan pan tous les dimanches aux quatre coins des États-Unis.

Cette simplicité ravageuse, que diffusent à tout propos la société de consommation et ses organes de communication — et qui fait tant de mal à la culture autre que « populaire », c’est-à-dire industrielle —, influe aussi bien sur les idées politiques que sur les désirs et aspirations individuelles, réduits, comme chacun sait à la possession de quelques broutilles matérielles et au loisir considéré comme un des beaux-arts du vide.

Comment la science pourrait-elle se développer sur une telle friche intellectuelle ?

Prise de tête et altérité

C’est ici encore notre rapport tordu à l’autre qui se montre dans toute sa crudité.  Le coupable, l’exploiteur, le pollueur, le snob, c’est toujours l’autre.  Le monde ordinaire, lui — c’est-à-dire nous : le monde ordinaire, c’est toujours celui qui parle, même s’il est richissime ou savantissime — ne se prend pas la tête : il a les idées simples, c’est-à-dire implicitement droites, généreuses, claires, sans tataouinage.  On aura beau nous dire que le monde tel que nous le révèle de plus en plus la science contemporaine — parlez-en aux physiciens ! — est complexe, celui que nous serinent les médias de masse est simple et réduit jusqu’à l’extravagance.

Cette réduction programmée de l’être humain, qui ne veut pas se prendre la tête, à la limite parce qu’il ne souhaite plus en avoir une, semble bien répondre à un impératif de domination.  Mais ce serait encore tomber dans le fantasme du bouc émissaire que de croire à un complot, par exemple des grands capitalistes qui possèdent nos médias.  La vérité est pire : ce n’est pas un complot, c’est un symptôme et même une fatalité.  C’est l’organisation et le fonctionnement mêmes de nos sociétés qui génèrent la simplification des idées, la réduction des désirs à des réflexes et des aspirations à un quant-à-soi peinard.

Aristote disait que l’esclave n’était qu’un outil animé.  À ce compte, nous sommes nombreux, de nos jours, à être des esclaves, bornés et jetables, jetables parce que bornés.  Nous ne sommes riches que du crédit qui se retire quand nous ne faisons plus l’affaire.  Mais le failli, comme le méchant, c’est toujours l’autre.  Le chacun pour soi auquel notre mode de vie nous condamne tient de cette bestiale inconscience des animaux conduits en masse à l’abattoir : c’est toujours l’autre qui trinque.  Nous, nous nous contentons de faire simple, au propre comme au figuré et surtout… au sens jeannois du terme.

Bientôt, nous poursuivrons les médecins parce qu’ils ne parviennent pas à nous donner cette immortalité à laquelle nous avons droit.

Car nous avons droit à tout.

Et surtout nous jouissons, innocents et repus, du droit capital et imprescriptible de ne pas se prendre la tête.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Rétrospective : Matraquage publicitaire : Abécédaire…(67)

21 février 2012

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… (publié en octobre 2010)

Tiré du blogue CultureCo.com

Publicité — Lorsque par l’entremise de jingles, de corps somptueux, de voix veloutées et de paysages féériques, on nous vend de la bière, des voyages, des autos, des hamburgers…  qu’importe !  On nous vend surtout, de façon subliminale, les valeurs, les attitudes et les normes d’une civilisation hédoniste, dépourvue de toute aspiration spirituelle, qui nie toute transcendance à l’humain.  On nous vend a way of life.

Aucun prêche, aucun exemple parental ou magistral ne saurait avoir l’impact de ce matraquage publicitaire qui, dès l’âge des dessins animés, façonne l’esprit à se nier, à nier sa réalité.  A-t-on pensé cette éducation à rebours ?  Cumul de hasards ou stratégie réductionniste bien orchestrée ?  Je l’ignore.  Mais les effets de cet envahissement des cerveaux sont d’une efficacité dévastatrice, et bien réels : un appauvrissement de l’image que la personne humaine porte d’elle-même et un glissement de la condition de citoyen vers la condition d’assujetti.


Les dix stratégies de manipulation de masses… Noam Chomsky

7 octobre 2010

(Une amie FB, Yamina Pascale, m’a fait parvenir cet article publié sur le site de Psessenza International Press Agency.  Il s’agit d’un bon condensé, qui n’apportera rien de nouveau aux lecteurs de Chomsky, mais qui a le mérite de faire réfléchir et d’animer des discussions.)

Les dix stratégies de manipulation de masses

Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des « Dix Stratégies de Manipulation » à travers les média. Nous la reproduisons ici. Elle détaille l’éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation jusqu’à maintenir le public dans l’ignorance et la médiocrité.

PRESSENZA Boston, 21/09/10

1/ La stratégie de la distraction

Noam Chomsky

 

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

2/ Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3/ La stratégie de la dégradation

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/ La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5/ S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-age ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

6/ Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7/ Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

8/ Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9/ Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…

10/ Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.


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