Polar, une nouvelle de Jean-Pierre Vidal…

12 juin 2017

Polar (or Who dunit in the Shades)

 En courant, je revois le corps. Enfin, ce qu’il en reste. Parce qu’on l’avait passé par le genre d’outil qui ne chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonlaisse pas grand-chose. Pas grand-chose, mais tout juste assez pour voir que ça avait dû faire mal. Exagérément. Dame, le travail à chaud à la tronçonneuse, c’est pas de la chatouille thaïlandaise, et ce que ça laisse par terre, sur les murs et même au plafond, c’est pas du bran de scie.

 Et le p’tit gars qui court devant moi comme un lapin, c’est sans doute lui qu’a fait le coup. Ça m’a coûté trois mois de planque pour en être à peu près sûr, ouais, à peu près, trois mois à faire le poireau, à me geler les radicelles, à jouer les vitres de serre, à me fondre au terreau. Trois mois dont le souvenir me fait gonfler plus fort mes poumons pas très nets, pousser sur mes jambes un rien flageolpinces. Trois mois, bon Dieu ! Je l’aurai, le salaud.

 Penser au corps, ça rend plus rage. Et le chat ! Comment peut-on faire ça à un animal ? Les humains, passe encore. Ils paient pour leurs péchés, c’est dans la Bible. Mais un pauvre Felis silvestris catus qui d’mandait qu’à couler sa félicité ronronnante et craouante sur quelque coussin doux ! Avec un fer à souder, pauv’ bête !

 Tu t’en sortiras pas comme ça, mon p’tit gars, j’suis pas gambette d’airain, mais j’ai encore du tonus. Oh ! tu peux bien zigzaguer entre les passants, t’arranger pour qu’y ait toujours une mémère, un enfant, un vioque, la terre entière entre toi et moi, je t’aurai. Et sans flingue, à part ça. Faut pas tirer dans la rue de nos jours : ça fait désordre.

 Ah, si c’était Lionel qu’était à ma place, t’aurais pas fait long feu. Formés aux jeux vidéo, les jeunes flics. Y font dans l’réflexe, pas dans l’détail ni la dentelle. Y vous découpent vite fait à l’Uzi, sans vraiment suivre le pointillé.

 Avant, des crimes comme ça, c’était pas compliqué, c’était un dingue ou la pègre. Un amateur complètement sauté ou au contraire, un professionnel qui faisait ça sans passion, parce qu’on lui avait dit de faire un exemple et que parfois, c’est pas la mort qui fait le plus peur. Mais maintenant, allez savoir…

 J’t’aurai, p’tit gars.

 Enfin, j’dis p’tit gars, mais la silhouette fluette qui gagne du terrain sur moi, la vache ! c’est p’têt’ aussi bien celle d’une femme, après tout. De nos jours, tout le monde est capable de tout. Et depuis qu’les femmes font dans l’métier non traditionnel, comme y disent, on peut compter sur un paquet d’entre elles pour savoir jouer du fer à souder et de la tronçonneuse. Sans compter qu’maintenant on vous fait des modèles légers, légers.

 Quel qu’il soit, j’vais l’alpaguer. Il le faut. Peux pas laisser passer ça.

 Mais il ou elle est dans la joyeuse vingtaine et j’viens juste d’attraper cinquante balais.

 ***

 La théière est sur la table. C’est une table ronde, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs, où des objets incertains ont laissé des traces luisantes, demi-cercles brisés, carrés auxquels il manque un côté, triangles éventrés, taches furtives, simples points. Au centre, un carré de verre épais tient lieu de dessous-de-plat : son dessin, que cache presque entièrement la théière, est cependant suffisamment explicite dans ses parties visibles. Après avoir humé la bonne odeur de verveine qui monte de la théière fumante, Agatha ramène un peu son châle sur ses épaules, coule un regard ému vers le persan qui vient de lever la tête au léger crissement du fauteuil roulant de la vieille dame, et arrête sa mécanique un peu grinçante devant l’autre table, rectangulaire, qui lui sert de bureau. Elle écoute un moment, en penchant un peu la tête vers la radio, le menuet de Boccherini qui lui rappelle tant son vieil Albert et le pas de danse qu’en l’entendant il esquissait toujours. Sur la cheminée où crépite un confortable brasier, dans un cadre doré un peu passé, Albert lui sourit sous son casque de bobby.

 Dans un soupir, elle a repris son crayon. Elle barre soigneusement Lionel d’un croisillon d’encre acharné et met à la place Albert. Elle n’a jamais su se servir du correcteur liquide. Son éditeur se débrouillera avec ça. Encore beau qu’à son âge, elle n’écrive pas encore à la main ! Puis, elle entreprend de trouver le mot Uzi dans son dictionnaire. C’est bien ce qu’elle pensait.

***

…and the old men in wheelchairs know

that Matilda’s the defendant, she killed about a hundred

and she follows wherever you may go

waltzing Matilda, waltzing Matilda, you’ll go waltzing

Matilda with me

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJ’arrête Tom Waits, je caresse un peu Sibylle qui, depuis que son vieux compagnon s’est fait écraser, vient de plus en plus me trouver quand j’écris ; je finis mon verre et je n’ai plus, moi, qu’à répondre oui d’un doigt sur la souris, quand la machine me demande  : « Enregistrer les modifications avant de fermer ? »

 Demain, Agatha se remettra au travail et l’inspecteur reprendra sa course.

(Nouvelle tirée du recueil Petites morts et autres contrariétés, Éditions de la Grenouillère, 2011.)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).jp1

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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L’État mafieux, le rat et l’insoumis magnifique, par Jean-Pierre Vidal…

2 octobre 2016

Fidélisés à l’os et insoumis magnifiquesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

On pourrait facilement réduire ce qui se passe actuellement au Québec à deux colonnes de chiffres. Il suffirait d’inscrire à gauche ce que coûterait au Trésor public la gratuité totale des études supérieures : en pourcentage, moins de 1 % des dépenses de l’état (calculs effectués par un chercheur de l’Institut de Recherche et d’informations socioéconomiques — IRIS — et publiés dans le Devoir de fin de semaine). En face, à droite, ce que coûte l’évasion fiscale à tous les états du monde : 18 % du Produit Intérieur Brut (PIB) de la planète entière, ce qui veut dire que dans certains pays, c’est moins, dans d’autres, plus. Avec ce qu’on apprend tous les jours du Québec libéral et néo-libéral, lucide et mafieux, il serait fort étonnant que nous soyons dans les plus bas.  Au fait, ce pourcentage de 18 % a été calculé par une dangereuse officine gauchiste : la Banque Mondiale. Celle-là même qui met un soin jaloux à étrangler les états pour les faire rentrer de force dans la nasse néolibérale.

Sur la deuxième ligne de cette colonne, on ajouterait, toujours à gauche, les 200 000 personnes de tous âges qui marchaient le 22 avril dernier dans les rues de Montréal et à droite, les 2 000 000, de tous âges également, que l’idolâtrie et le culte de la chansonnette la plus insignifiante rivaient à Star Académie, le même jour. Tout est là et tout est dit.

 Parlons du coin droit d’abord, celui qui prétend dire le réel quand il ne repose que sur du vent idéologique intéressé.

L’appel d’un destin préfabriqué

Ici, l’on n’entend qu’un bruit de tiroir-caisse sous le noble discours de responsabilisation, de prise en mains de son propre destin : investis dans ton avenir, le jeune, tu te dois bien ça. Si tu crois que ça en vaut la peine, tu n’auras pas de scrupule à payer pour le bel avenir que tout cela va te donner. L’éducation, oublie ça, l’ouverture et le renforcement de ton esprit, tu rigoles ? C’est un job que l’on va te donner les moyens d’obtenir. Ta cervelle, ne t’en fais pas, on la formate pour l’industrie et le commerce, comme l’a publiquement déclaré le recteur d’une de nos plus grandes universités que la pudeur m’interdit de nommer ici. D’ailleurs, ton intelligence, ta sensibilité, qu’est-ce que tu pourrais bien en faire d’autre que du fric, hein, je te le demande ? Tu vois bien ? Si tu veux consommer — et que diable pourrait-on désirer d’autre de sa vie ? — commence par consommer des cours et accepte de payer, fût-ce à crédit, on te fait confiance, on sait que désormais, toi non plus, tu ne sortiras pas sans elle, ta carte. Tu seras bientôt encarté, comme autrefois les prostituées françaises, encarté crédit, encarté rat dans le beau gros fromage de la dépense forcenée, à tout va, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus de planète, plus de père, mère, amis, plus rien que toi et après toi, le déluge, hors de toi, point de salut. Une conscience sociale ? Comment ? Tu n’es pas au courant ? Notre grande prêtresse Thatcher l’a dit : « there is no such thing as society ». Tous les journaux ou presque, toutes les télés ou presque, toutes les radios, poubelles ou non, répètent jusqu’à la nausée ce mantra du réel, de la vraie vie, du destin magnifique du rat bouffeur de tout et qui est seul au monde, dans son labyrinthe sans société. Et dis-toi bien, le jeune, qu’une université doit être concurrentielle, donc la plus chère possible, pour pouvoir attirer les meilleurs profs qui sont évidemment les plus chers, et les cerveaux les plus brillants, comme George Walker Bush à qui la prestigieuse Yale a décerné un diplôme : ça, c’est une référence, non ?

Maintenant, faisons un peu les comptes en comparant rapidement les deux colonnes : d’où vient que les grandes compagnies, si on leur formate des cerveaux, neurones et soumission en mains, non seulement investissent si peu dans les coûts de dressage, mais surtout n’aient rien de plus pressé que de soustraire le maximum d’argent de la poche de celui — l’état que, paraît-il, nous sommes — qui paie tout ça ? Et, tant qu’à y être, pourquoi l’état, puisqu’il n’est plus question de former des esprits et des cœurs, mais plutôt des serviteurs zélés dont les capacités seront volontairement réduites pour mieux servir le système, ses machines et ses possesseurs, pourquoi l’état ne se retire-t-il pas carrément de cette gabegie ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecMais l’état libéral ne se soucie que de se prémunir contre les abus des pauvres, alors que dix mille Bougon fraudant l’aide sociale ne coûteront jamais à l’état ce qu’un seul financier lui soutire, ce qu’un seul mafieux bien placé lui pompe, ce qu’une compagnie sans état d’âme ni patrie lui pille. Ce n’est tout de même pas ceux qui vivent de l’aide sociale qui partent avec la caisse après avoir reçu de généreuses subventions pour installer des usines qu’ils pourront fermer facilement trois ou quatre ans plus tard, sans qu’on leur demande rien.

La course du rat et l’appétit du veau

Les étudiants, avec courage, intelligence et modération, font appel à ce qui reste, justement, d’intelligence dans le cerveau lavé du consommateur. Ils en appellent à une autre société, une autre vie que cet enfer doré, cette nullité béate qu’on nous impose au nom d’un réalisme qui n’est que propagande éhontée, idéologie sournoise et cynique, piège à cons, tout simplement.

Les étudiants refusent de laisser réduire le sens de leur vie à une course de rat dans le labyrinthe aveugle des besoins inutiles et des désirs débiles ; un labyrinthe où rebondit sur toutes les parois le son des innombrables moteurs dont est fait notre bonheur de peuple vroum vroum, de la tondeuse au ski-doo, du 4 X 4 à la scie électrique, du pick-up à la moto marine et du presse-jus à la souffleuse à neige ; un labyrinthe dont les murs scintillent des signaux pavloviens, en forme de pixels et bits, qui, du Giga au Tera, régissent notre imaginaire dans la folie des sons et des images à n’en plus finir. Signaux qui, surtout, par l’accélération étourdissante qu’ils imposent à notre vie, nous abrutissent au point de nous livrer sans défenses à toutes les idolâtries du showbizz, toutes les résignations du monde tel qu’on nous fait croire qu’il est, toutes les démissions que les cartes de crédit où gît désormais notre âme rendent faciles et même inévitables.

Hélas pour ces jeunes magnifiques qui représentent pourtant une lumière dans notre avenir, un souffle dans notre asphyxie, le veau contemporain, fidélisé jusqu’au alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québectrognon, par toutes sortes de campagnes, à toutes sortes de dépendances stupides, ne fait jamais que changer de pacage, du centre d’achat à la plage du Sud, et des téléréalités au gros rire du Québec. Et il vote pour celui qui le laissera ruminer en paix.

Vous êtes pas tannés de roter votre bière en gang, bande de caves ?

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecPH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

 


Perdre la carte, par Jean-Piere Vidal…+

11 août 2016

Chronique d’humeur

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Nous vivons une époque où la notion même de lieu est attaquée de toutes parts : le lieu des choses, mais aussi le lieu de l’événement et même, en fin de compte, le lieu d’être. Les choses, y compris les usines et ceux qui les font fonctionner, prennent place n’importe où, c’est-à-dire là où c’est moins cher, là où les profits peuvent être les plus élevés le plus rapidement, mais aussi là où les gouvernements ouvrent leurs bourses pour acheter des jobs, parfois à un coût quasi prohibitif.

En fait, c’est l’occasion ou la commodité qui font foi de tout. Rien n’a plus de cadre particulier, d’espace consacré, ce qui fait qu’au bout du compte rien n’a plus de raison d’être, rien n’a plus « lieu d’être ». Ce rapport particulier au lieu, dont la locution citée souligne bien la dimension ontologique et le rapport à la justification, justesse et justice à la fois – car avoir « lieu d’être », c’est avoir une « raison d’être » –, ce rapport a fondé, tout au long de l’histoire de l’humanité, l’autorité des hommes et des dieux, la spécificité des êtres et des œuvres. Tout cela, abstrait ou concret, réel ou imaginaire, est ancré, inscrit dans un lieu, enraciné.

L’éradication tranquille

La globalisation a effacé tout cela, aidée ou peut-être impulsée par la technologie qui permet à individus et groupes de lever l’ancre, de couper toute attache, y compris culturelle, de se penser comme une île et de transformer son environnement en archipel. Tout peut avoir lieu partout, la messe dans un pub et une course de formule 1 en pleine ville, l’étreinte ou le meurtre sur YouTube ou Facebook. Le privé et l’intime logent dans l’extériorité objective, donc absolue, des pixels et des bits. Au point que le psychologue français Serge Tisseron a inventé le terme d’« extimité » pour désigner l’espace particulier, décentré, extériorisé, invaginé, « désintimisé » qu’occupe désormais le sujet postmoderne. Cet espace-temps nouveau, où le virtuel se conjugue au réel et où le personnel se pense sans scrupule et d’emblée comme général et même universel, est livré sans réserve à la disposition pleine et entière de tout un chacun. Les désirs de l’individu moyen, ordinaire, non exceptionnel jusqu’à l’extravagance, sont des ordres. Des ordres qui s’imposent à tous. Les roitelets sont partout qui nous agitent sous le nez leur volonté « autiste », comme un exhibitionniste sa viande érigée. L’exception est universelle, l’autorité s’éparpille aux quatre vents, l’œuvre est à la portée du premier logiciel venu et du premier amateur capable de s’en servir pour magnifier ses velléités créatives. Le tourisme règne dans toutes les sphères d’activité humaine et nous sommes tous devenus des badauds de l’art, de la politique, de la culture, du sport et même de la vie professionnelle. Nous ne faisons que passer, sans nous attacher à rien, avec la liberté comme carte de crédit, une liberté consumériste, sans engagement, sans contenu, sans envergure. Tout cela, me semble-t-il, est affaire de perte du lieu. Nous sommes déracinés, désancrés, nous avons perdu la carte — sauf celles de plastique où gît notre âme — et nous flottons comme de purs esprits, mais qui, paradoxalement, se soucieraient encore de leur look.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe sont quelques-unes des idées qui m’agitaient en regardant les Jeux olympiques à la télé et en particulier le volley-ball de plage ; voilà bien, en effet, un jeu privé et informel auquel on se livrait entre amis de hasard ou voisins de camping, et dans cet espace différent de la vie sociale que l’on appelle les vacances. Il est désormais transporté dans l’espace ô combien symbolique et social des Jeux olympiques, avec accession ennoblissante au rang de « discipline », et l’adulation qu’elle vaut à ses vedettes. Mais l’hypocrisie contemporaine a trouvé le moyen de garder à cette activité « déplacée » des bords de mer au béton des stades une dimension privée, voire même furtive : celle, justement de l’exhibitionnisme-voyeurisme, cette lisière entre intime et public où se joue toujours justement le lieu du passage au social. Alors que les hommes, eux, allez savoir pourquoi, sont très dignement accoutrés comme des surveillants de plage et ne montrent pas le plus petit bout de peau susceptible de faire rougir la télé américaine, les maillots quasi-string des joueuses sont, en effet, manifestement conçus pour ravir ceux que Raymond Queneau, dans Pierrot mon ami (1942), appelait des « philosophes » parce que capables du discernement sans lequel il n’est point de conscience  : « intéressés par le déshabillé des femelles », ils « repèrent les morceaux de choix et les guignent avec des yeux élargis et des pupilles flamboyantes. »

C’est ainsi que je me mis à penser au discernement et à la philosophie. Et que de l’un à l’autre me vint ce sentiment que l’amitié, elle non plus, n’a plus lieu d’être depuis que Facebook en a fait la porte d’entrée privilégiée à son lieu commun quasi carcéral.

L’amitié à tout venant

Je me suis souvenu de Montaigne qui, s’imaginant pressé de dire pourquoi il aimait son ami La Boétie, répondait dans ses Essais : « parce que c’était lui, parce que alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecc’était moi. » L’amitié Facebook n’est évidemment pas de cette trempe. Bien au contraire, elle éparpille aux quatre vents de l’indistinction la plus totale ce qui ne vit que d’élection réciproque ; elle universalise ce qui n’est qu’exclusif, quand bien même cette exclusivité se multiplierait en une pléthore de couples qui ne sont pas nécessairement équivalents, car les amis de mes amis ne sont pas nécessairement mes amis, contrairement à ce que dit l’adage dont chacun a pu, dans sa vie, éprouver la fausseté.

Pour tout vous dire, il suffit qu’un ami me demande de le suivre sur Facebook pour que je me pose des questions sur son amitié. Car enfin, qu’est-ce que cette communication qui a besoin de faire des proclamations et des mises en scène destinées au monde entier avant de daigner s’orienter vers quelqu’un de vraiment proche ? Qu’est donc cette amitié qui confie et montre tout à tous et vous transforme, vous, le véritable ami, en un n’importe qui, comme tout le monde ?

Le vers célèbre de Corneille : « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis » (Sertorius) pourrait, sans doute, servir de devise à la maladie dégénérative du lieu qui nous frappe et dont les symptômes sont innombrables. Comme un livre n’y suffirait pas, je me contenterai d’évoquer ici la perte du lieu de l’image et de son intégrité : du mur complet au timbre-poste des écrans de cellulaire, elle se contorsionne, s’amplifie ou s’amenuise au gré de nos humeurs et de notre mobilité maladive. Elle se répercute, se falsifie, se transforme et finalement disparaît. Car oui, paradoxalement, il y a, dans cette germination virale, une raréfaction de l’image, celle, justement, qui « fait image », celle qui compte parce qu’elle a trouvé un lieu d’être qui n’appartient qu’à elle.

Et que dire de tous ces prénoms, « déjantés », comme des pneus qui ont perdu leur roue ? Il faut, avec eux, sortir à toute force du lieu de la communauté et marquer son irréductibilité. Après les astres (à quand, plutôt que Soleil ou Lune, Alpha du Centaure Tremblay ?), voici qu’on se baptise par les saisons, comme cette athlète française qui se prénomme Automne.

Hélas, pauvre Mallarmé, rien n’a plus lieu dans son lieu, nous sommes tombés dans une gigantesque centrifugeuse qui nous repousse vers les marges, nous éloigne les uns des autres et projette, en retour, nos éclats d’ego sur la terre entière.

Pour la plus grande gloire de la métonymie.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Signes des temps, par Jean-Pierre Vidal…

7 décembre 2015

Solidarités

J’étais encore à Paris à peine une semaine avant les tragiques événements que l’on sait. J’ai également vécu àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Paris, de ma naissance à ma vingt-quatrième année, avant de venir m’établir définitivement au Québec. C’est dire que cette ville m’est chère : elle fait partie de moi. Mais l’attachement viscéral que j’éprouve à son endroit se teinte de nuances qui toutes ont trait à l’histoire, et pas seulement mon histoire personnelle. Le Paris que j’ai retrouvé cet automne était à la fois très différent et très proche de celui que j’ai connu. Ma ville à moi était encore celle de Doisneau, celle d’un certain art de vivre tellement identifié à la France que les Allemands se sont forgé le proverbe « heureux comme Dieu en France » (Glücklich wie Gott in Frankreich) et, croyez-moi, ce n’était pas lié à la religiosité. C’était aussi une ville de culture, d’art et de littérature : je ne suis pas sûr qu’elle le soit encore. Un simple signe des temps : quand de Gaulle recevait un chef d’État étranger, il l’accompagnait à l’opéra et l’envoyait au Louvre guidé par Malraux, excusez du peu ; il proclamait aussi sans vergogne être la France, comme Louis XIV, avant lui, prétendait être l’État. Sarkozy emmenait les visiteurs étrangers à Disneyworld Europe et l’ineffable Hollande veut être un président « normal », comme si la fonction n’excluait pas une telle imbécile modestie, ne serait-ce que parce que le suffrage universel a fonction de sacré et qu’ainsi, c’est la délégation qui revêt un caractère sacré. Un président qui refuse la majuscule, de porter le nom propre d’une nation, n’est qu’un employé de bureau égaré en politique.

Passons. Mais non sans avoir remarqué que la pire menace qu’ait à affronter, de nos jours, l’humanité, ce n’est pas le réchauffement climatique, c’est la glaciation qu’a imposée à la culture la production industrielle de masse qu’on appelle improprement « culture » et de façon abusive « populaire ». Car elle transforme les êtres humains en esclaves de la consommation ou en clones affaiblis de vedettes, ce qui revient au même.

Jusqu’où la solidarité

Cette étrangeté que je ressens maintenant quand je me rends dans mon pays d’origine, d’autant plus douloureuse qu’elle n’est pas totale et éveille encore l’écho de son contraire, la familiarité, cette étrangeté, donc, me pose la question de la géométrie variable de toute solidarité.

Il est, en effet, au moins deux sortes de solidarité : la première est une émotion ou un affect qui repose sur une humanité partagée ; l’autre est un calcul, qui peut être géopolitique ou économique, mais n’est qu’un cynisme produit par des intérêts finalement déshumanisants.

Le premier trait de la solidarité du premier type, c’est qu’elle ne se questionne pas : elle s’impose sans délai. En tant que Français d’origine, je me sens immédiatement, dans de telles circonstances, étreint d’une violente émotion que tempèrent pourtant très vite à la fois les autres solidarités que cinquante ans d’absence du territoire ont laissé se nouer et le caractère quasi cornélien du dilemme dans lequel toute solidarité vous enferme aussitôt.

Car quiconque veut rester lucide ne peut manquer de voir surgir, une fois passé ce moment fusionnel, une foule de questions qui en relativisent la portée. Par exemple : sont-ce de mes anciens compatriotes que je me sens solidaire ou simplement des victimes, directes et indirectes. Suis-je encore partie prenante de la nation française ou me posé-je d’abord comme citoyen du monde, comme tant de jeunes de nos jours qui semblent ne pas percevoir ce qu’il y a de purement négatif dans cette affirmation apparemment généreuse, mais qui reste fondamentalement un refus plutôt qu’un engagement, puisque je ne sache pas qu’une telle citoyenneté existe et qu’ainsi la revendiquer n’engage strictement à rien ?

Si je suis encore Français, ce n’est certes pas dans tout ce qui concerne l’érosion qu’une américanisation complaisante a fait subir aux traits collectifs que je pouvais sentir miens. Cinquante ans de ce laminage que tous les pays du monde ont par ailleurs connu m’ont rendu tout à fait étranger à ce pays dont les raisons commerciales s’affichent désormais presque toutes en anglais et où le Président de la République précédent se montrait apparemment insensible au ridicule dont se couvre le chef d’État d’un pays où abondent les vrais châteaux quand il va badauder devant du carton-pâte kitsch originellement made in USA. Oublier l’histoire pour le divertissement et le vrai pour le faux, c’est aussi ça, la glaciation culturelle. Tout en est désormais atteint, de l’éducation à la politique, de l’économique au social et du divertissement au travail.

Solidarité, compromis, compromission

Le dilemme cornélien de tous les politiques aujourd’hui, Harper l’avait fort bien formulé, c’est le commerce — et les emplois que les ventes d’armes, par exemple, consolident — ou les droits de l’homme, entendus au sens large. C’est-à-dire tout simplement la morale. Dois-je trahir les miens pour respecter l’humanité ? Mettre des gens à la rue, les réduire à la pauvreté pour ne pas pactiser avec des régimes nauséabonds — dans ce cas l’Arabie saoudite ?

Pour en revenir à ma situation personnelle, je n’éprouve aucune solidarité pour un pays qui vend la moitié, sinon plus, des Champs-Élysées et la plus grande équipe de soccer de Paris aux émirs du Qatar. Un pays dont le mot d’ordre citoyen est de « ne pas se prendre la tête », c’est-à-dire ne pas se compliquer la vie, parer au plus facile, révérer l’ordinaire. Un pays dont les philosophes, toujours très médiatisés, contrairement au Québec où les intellectuels sont cachés — et s’ils allaient influencer le bon peuple consommateur ! — sont cependant l’objet tout désigné de la risée populaire, comme le sont d’ailleurs les hommes politiques. Il faut voir ces émissions de télévision où l’on organise des « clashs » (en français dans le texte) entre deux philosophes (par exemple, Onfray et Finkielkraut) pour mieux les tourner en ridicule par animateur interposé. Il faut voir ledit animateur arborer l’air goguenard de qui jouit très visiblement de son impunité : le public l’aime, les cotes d’écoute le flattent et lui permettent tout, y compris bêtise et vulgarité.

Il faut voir la nuée de petits roquets twitter qui aussitôt s’accrochent aux basques et aux mollets de tout ce qui s’avise de parler un peu haut, d’avoir des idées non digestives et de croire qu’on peut encore penser en régime de communication virulente. Il faut voir la langue qu’ils croient écrire, quand ils ne font que l’éructer, la flatuler, en déchiqueter l’orthographe et la syntaxe.

Les attentats de Paris auront peut-être cela de bon qu’ils mobiliseront la population des pays occidentaux. Non pas, espérons-le, contre l’Islam et les musulmans — toutes les religions, le catholicisme au premier chef, ont produit, par dérive intégriste et totalitaire, des massacres sans nombre —, mais contre la solidarité cynique qui conduit à « serrer la main du diable », comme disait le général Dallaire.

Il serait peut-être en effet temps d’accepter la leçon de toutes ces émotions populaires — parfois à la limite de la sensiblerie qui n’engage à rien, avec leurs débordements de toutous, de chandelles, de recueillement badaud et de prières infantiles — et de réintroduire la morale en politique internationale. Quitte à cracher dans la main du diable et dans la soupe qu’il nous offre trop souvent. Quitte à y perdre des plumes économiques. Après tout, il y va aussi de notre intérêt.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecPuisque la théocratie iranienne, les émirs du pétrole et la monarchie moyenâgeuse des Bédouins d’Arabie subventionnent, on le sait, les terroristes et répandent des versions extrémistes de leur prétendue religion devenue pure idéologie tant elle est instrumentalisée.

Et si l’on en profitait aussi pour s’attaquer vraiment aux paradis fiscaux.

Daesh y met à l’abri, ça aussi on le sait, la fortune considérable qui lui permet de faire tourner sa machine de mort.

Être soudain collectivement vertueux pourrait bien, finalement, avoir du bon.

Jean-Pierre Vidal
Signe des temps, Le Chat qui Louche, novembre 2015

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

21 novembre 2015

Apophtegmes…

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101. — Les vieux couples ont complètement dilué chacun des deux individus qui les composent dans un espace collectif qui leur tient lieu désormais de proximité. Le couple est plein de tendresses, de caresses, de chaleur, mais ceux qui le forment sont souvent secs, froids, distants.

102. — Toute perspective est un trajet de roi parce qu’elle donne de l’élan au regard et parce qu’elle oriente l’âme vers l’infini. Au bout de toute perspective, il y a un dieu qui nous attend pour nous révéler que nous n’en sommes pas un et nous ramener au juste orgueil de n’être qu’un homme. Sans perspective, nous ne sommes que des monstres qui se prennent pour des dieux.

103. — Pas d’élégance sans quelque raideur secrète. Mais combien de raideurs sans jamais la moindre élégance.

104. — Une image ne vaut mille mots qu’à condition, justement, de les susciter. À défaut de quoi, elle n’est jamais qu’une sidération muette. L’extrême faveur dont jouit ce cliché chez tous ceux qui font profession d’hypnotisme marchand est à la mesure de son indigence : on le donne pour une vérité profonde alors qu’il n’est qu’un slogan publicitaire déguisé.

105. — Les sociétés occidentales sont en train de revenir au suffrage censitaire d’antan. À cette différence près que ce n’est plus l’électeur qui doit arguer d’un certain revenu pour pouvoir voter, mais le candidat qui doit se prévaloir d’une fortune point trop négligeable pour être éligible. Dis-moi ton revenu, je te dirai tes chances d’être élu.

106. — Les bruits de bottes sont toujours des bruits de tripes. Peut-être est-ce cela « l’estomac dans les talons » : cela veut dire, en l’occurrence et à l’inverse, les talons dans l’estomac. Mais celui de l’autre.

107. — La vérité est toujours plus compliquée que le mensonge. Ne serait-ce que parce qu’elle n’est jamais vraiment nue et que son strip-tease est toujours réticent ? Le seul problème du mensonge, c’est la solidité de la fibre dont il est tissé et l’accord de ses coordonnés.

108. — Les médias de masse ont couronné le public, mais c’est d’un bonnet d’âne. Ils l’ont sanctifié mais c’est de bêtification qu’il s’agit.

109. — À poil, les lesbiennes en sont pleines et les gays dépourvus.

110. — Le bénévolat reste sans doute une des meilleures façons de dire son mépris aux puissances d’argent. Mais c’est aussi une bonne façon de les engraisser davantage.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Signe des temps, par Jean-Piere Vidal…

27 octobre 2015

L’artiste submergé

Traditionnels ou nouveaux, les médias ont brui, ces derniers temps, d’un sujet auquel ils ne sont guèrechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec accoutumés : on a parlé, imaginez un peu, de littérature et de lecture ! À propos de deux évènements : la sortie de la suite apocryphe du Millenium de Stieg Larsson, ce roman raté, mais vendu à plus de 70 millions d’exemplaires, et la publication d’une récente enquête française montrant que le nombre de lecteurs avait, dans ce pays, baissé de 10 % et que Paris avait perdu plus de 83 (!) librairies indépendantes entre 2011 et 2014. Toutes les catégories de lecteurs : hommes/femmes, jeunes/vieux, lecteurs occasionnels/lecteurs réguliers. Quant aux non-lecteurs — Jamais ! Moi, lire, vous n’y pensez pas ! —, leur nombre s’accroit sans cesse. On parle ici d’un pays réputé pour avoir longtemps été l’un des plus lecteurs de la planète. Il vaut mieux ne pas penser au Québec, où semble se refermer ce qui s’était un instant ouvert à la Révolution tranquille : la curiosité pour les arts, les lettres, la culture.

Millénium et une enquête : les chiffres, la vedette et le public. On dirait le titre d’un film de Leone ; dans ce cas, évidemment, c’est le public, bonne pâte, qui occupe la place du bon, tandis que les chiffres jouent, bien sûr, la brute : la brutalité des comptes et l’abrutissement dont ils permettent sournoisement de faire l’apologie. Car si le bon peuple, bien gavé de publicité, conditionné médiatiquement et surtout persuadé par le discours courant qu’il a toujours raison, quelles que soient sa pratique, ses capacités et surtout son ouverture d’esprit ou son repli sur des habitudes confortables, si le bon peuple, donc, achète, c’est que c’est bon. Il n’y a rien à ajouter : toute valeur se mesure au nombre et au numéraire, point à la ligne. Lire n’est plus affaire de culture, mais de divertissement ; il n’est plus question de choix personnel, mais de soumission à la rumeur (au buzz, comme il faut maintenant dire). Qu’importe l’auteur, il est remplaçable : la vedette, c’est le produit, Millénium et non feu Stieg Larsson. La réussite, c’est du marketing qui a atteint son but. Le talent, c’est du bruit, sur la Toile ou les ondes. Tout est dans tout et réciproquement : nous vivons dans l’empire de l’évidence tautologique. On ne lit que ce qui se vend et on ne vend que ce qui se lit.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt surtout, l’auteur et l’admiration que peut susciter son œuvre ont été remplacés par la vedette qui, elle, impose l’adulation. La vedette, la star, que ce soit un produit ou un artiste chosifié en produit, fait plier les genoux dans l’idolâtrie sans âme, quand l’admiration, autrefois, l’élevait, cette âme, quand nous en avions encore une, quand elle n’avait pas encore été remplacée par des nerfs, des besoins, des désirs et des droits. Comment mieux illustrer le fait que le système peu à peu nous transforme en clients et surtout en esclaves. Nous étions naguère citoyens et sujets…

Quel public ?

Dans ce contexte, le public n’est plus qu’une masse, travaillée, triturée, contrôlée. Ou livrée aux aléas de l’air du temps et à l’effet boule de neige qui, devenu le poumon de nos sociétés, rend certaines choses « virales », comme on dit. Ou « incontournables », susceptibles de donner des « coups de cœur », bref de nous faire vivre dans une urgence, en grande partie artificielle, mais qui est devenue notre lieu commun. Comme une syncope collective provoquée.

Il est difficile de dire s’il s’agit d’une évolution « naturelle » de nos sociétés ou si le chant des sirènes marchand qui rive nos vies à l’immédiat la commande, mais l’air du temps, formaté par cette évolution, nous contraint à la courte vue, à l’immédiat, à l’ordinaire. La seule transcendance, la seule magnification de nos egos étriqués nous vient désormais de toutes les béquilles informatiques qu’on nous pousse à acheter, puis jeter, puis racheter dans un nouveau format : notre durée, individuelle autant que collective, est celle de l’objet, c’est lui qui la mesure et lui donne son échelle. Et les valeurs dont le système a besoin pour huiler ses rouages, c’est lui qui les promeut, les produit même. La machine est déjà en nous : dans nos idées, nos rêves, notre façon binaire et simplette de penser, nos opinions et nos croyances.

Parlant de machine, s’il m’est permis de parler un peu de moi, je vanterai sans vergogne mes talents de prophète, alors occupé dans une compagnie de micro-informatique, en invoquant un article publié dans Québec Français (no 54, mai 1984, pp. 27-29) intitulé : Écriture et ordinateur, la mort prochaine du public. La réflexion s’est d’ailleurs poursuivie quelques mois plus tard lors d’une conférence, Vers une ordinosémie, présentée au colloque de l’Union des écrivains québécois au titre évocateur : « Culture et technologie, fusion ou collision » dans le cadre du 6e Congrès mondial de la Fédération internationale des professeurs de français (Québec, le 16 juillet 1984).

L’optimiste que me commandait d’être ma fonction au sein de l’entreprise (il faut vendre pour survivre) avait des accents triomphalistes : la machine allait libérer la créativité de chacun, multiplier à l’infini le nombre des artistes, des poètes, des inventeurs, des écrivains. Lautréamont n’avait-il pas écrit, en plein cœur du XIXe siècle : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. »

Le problème, c’est qu’on voit bien aujourd’hui, avec le déversement de messages cybernétiques qui nous submergent sur toutes les tribunes que, pas plus que le bon sens, n’en déplaise à Descartes, la créativité n’est pas « la chose du monde la mieux partagée » et que l’intelligence collective n’est qu’un vain mot nouvelâgiste. Sans parler de ces ingrédients de base de tout art : le talent et la nécessité de créer, à la limite pour sauver sa peau ou son esprit, et non pour assurer sa présence au monde, agrandir sa renommée ou augmenter le nombre de ses amis Facebook. La création n’est pas un droit, ce n’est pas non plus un devoir, c’est une exigence, dans tous les sens du mot.

Une exigence et une nécessité intimes qui, pour moi, se définissent par deux formules complémentaires : celle d’André Gide qui parle d’« une longue patience » et celle de Sartre qui évoque « la solution d’un enfant désespéré. » Les deux parlent du génie, c’est entendu, d’où leur caractère extrême, mais le désespoir de Sartre et son rapport à l’enfance disent bien que la nécessité naît là, sans doute dans un rapport difficile avec les signes, du moins les signes sociaux, par exemple ceux qui envoient à l’enfant qui se découvre ou se sent homosexuel un message de déviance qu’il n’arrivera que progressivement, et parfois dans son œuvre et par son œuvre, à interpréter plutôt comme une différence qui le définit.

Il n’est pas nécessaire d’insister sur le fait que l’exigence, intime ou autre, n’est plus à l’ordre du jour de nos sociétés où chacun désormais s’épivarde. Parce qu’il en a le droit et parce que la machine lui en donne les moyens.

Voilà sans doute pourquoi peu lisent, mais tous écrivent et tous se publient, et s’il le faut à compte d’auteur.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Dame, qui es-tu, toi, pour oser me juger et refuser mon manuscrit ? Qui es-tu, toi, pour ne pas vouloir parler de moi comme tu le fais du premier prix Nobel venu ? Qui es-tu pour ne pas m’inviter à ton émission ?

La devise du siècle sera décidément : « moi aussi ! » Sous-entendu, j’y ai droit, tout simplement parce que j’existe. J’appelle ça une exigence de client, mais un client qui a raison et qui ne paye même pas.

Et je pense à Mark Twain qui disait : « Let us make a special effort to stop communicating with each other, so we can have some conversation. » ou « Faisons un effort particulier pour cesser de communiquer les uns avec les autres, afin que nous puissions converser un peu. » (traduction libre)

Cette voix qui nous vient du début du siècle précédent nous enjoint d’arrêter de communiquer pour enfin nous parler : dans le dialogue et la reconnaissance de l’existence de l’autre, plutôt que de le bombarder de papotages assourdissants, sans daigner entendre, ou si peu, ce qu’il dit.

Puissions-nous l’entendre et arrêter de piailler ou babiller pour écouter un peu. Arrêter de voir pour regarder. Et d’écrire pour lire un peu.

Au fond, cela s’appellerait vivre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes et rancœurs de Jean-Pierre Vidal…

1 octobre 2015

Apophtegmes…

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec91. — Puisque nous sommes tous, et de plus en plus, interreliés, on devrait exiger des cons, dès l’école, qu’ils sortent de leur torpeur intellectuelle, abandonnent leur confort imbécile et fassent quelque chose pour traiter la stupeur de leurs neurones. Car, après tout, les cons nous empoisonnent au moins autant la vie que les méchants. Ce sont souvent les mêmes, d’ailleurs.

92. — Le Dieu des chrétiens de l’ère postmoderne et néolibérale est devenu un petit-bourgeois paterne et complaisant qui distribue gratteux et primes au gré d’une fantaisie désormais sans dessein.

93. — Le supplément ne peut être que d’âme. Tout le reste, c’est du rabe, à la cantine ou à l’auge…

94. — Mon Dieu, donnez-moi la force de vous échapper encore à mon dernier moment.

95. — Ce qu’il y a sans doute de plus ridicule dans les guerres, c’est qu’elles dépensent une énergie extravagante et mettent en jeu des moyens démesurés pour s’efforcer de tuer des gens qui, de toute façon, vont mourir.

96. — Plus encore qu’un rythme intime, le style est un déséquilibre assumé.

97. — Le temps n’est, au fond, qu’un complot de l’industrie horlogère suisse… ou la fatigue désormais insurmontable que nous éprouvons maintenant les uns à l’égard des autres.

98. — Pendant des siècles, la littérature, entre autres, a proposé à l’homme une image flatteusement complexe de lui-même. Bien plus complexe, en fait, que ne l’était, à chaque génération, la quasi-totalité des habitants de la planète. Depuis maintenant un demi-siècle, mais avec une nette accélération dans les vingt dernières années, la télé offre à l’homme une image ridiculement simplifiée, plus simple en fait que le plus simplet de ses spectateurs. Mais cette image fait foi de tout et régit l’entièreté de nos vies.

99. — Les gens ne savent plus vieillir. Et c’est pour ça qu’ils ne savent plus non plus ce que c’est d’être jeune. Ils flottent, incertains mais ravis, dans une petite éternité de bain-tourbillon qui applique à leur peur de mourir des massages d’âme réconfortants.

100. — La passion est le muscle de l’âme.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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