Polar, une nouvelle de Jean-Pierre Vidal…

12 juin 2017

Polar (or Who dunit in the Shades)

 En courant, je revois le corps. Enfin, ce qu’il en reste. Parce qu’on l’avait passé par le genre d’outil qui ne chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonlaisse pas grand-chose. Pas grand-chose, mais tout juste assez pour voir que ça avait dû faire mal. Exagérément. Dame, le travail à chaud à la tronçonneuse, c’est pas de la chatouille thaïlandaise, et ce que ça laisse par terre, sur les murs et même au plafond, c’est pas du bran de scie.

 Et le p’tit gars qui court devant moi comme un lapin, c’est sans doute lui qu’a fait le coup. Ça m’a coûté trois mois de planque pour en être à peu près sûr, ouais, à peu près, trois mois à faire le poireau, à me geler les radicelles, à jouer les vitres de serre, à me fondre au terreau. Trois mois dont le souvenir me fait gonfler plus fort mes poumons pas très nets, pousser sur mes jambes un rien flageolpinces. Trois mois, bon Dieu ! Je l’aurai, le salaud.

 Penser au corps, ça rend plus rage. Et le chat ! Comment peut-on faire ça à un animal ? Les humains, passe encore. Ils paient pour leurs péchés, c’est dans la Bible. Mais un pauvre Felis silvestris catus qui d’mandait qu’à couler sa félicité ronronnante et craouante sur quelque coussin doux ! Avec un fer à souder, pauv’ bête !

 Tu t’en sortiras pas comme ça, mon p’tit gars, j’suis pas gambette d’airain, mais j’ai encore du tonus. Oh ! tu peux bien zigzaguer entre les passants, t’arranger pour qu’y ait toujours une mémère, un enfant, un vioque, la terre entière entre toi et moi, je t’aurai. Et sans flingue, à part ça. Faut pas tirer dans la rue de nos jours : ça fait désordre.

 Ah, si c’était Lionel qu’était à ma place, t’aurais pas fait long feu. Formés aux jeux vidéo, les jeunes flics. Y font dans l’réflexe, pas dans l’détail ni la dentelle. Y vous découpent vite fait à l’Uzi, sans vraiment suivre le pointillé.

 Avant, des crimes comme ça, c’était pas compliqué, c’était un dingue ou la pègre. Un amateur complètement sauté ou au contraire, un professionnel qui faisait ça sans passion, parce qu’on lui avait dit de faire un exemple et que parfois, c’est pas la mort qui fait le plus peur. Mais maintenant, allez savoir…

 J’t’aurai, p’tit gars.

 Enfin, j’dis p’tit gars, mais la silhouette fluette qui gagne du terrain sur moi, la vache ! c’est p’têt’ aussi bien celle d’une femme, après tout. De nos jours, tout le monde est capable de tout. Et depuis qu’les femmes font dans l’métier non traditionnel, comme y disent, on peut compter sur un paquet d’entre elles pour savoir jouer du fer à souder et de la tronçonneuse. Sans compter qu’maintenant on vous fait des modèles légers, légers.

 Quel qu’il soit, j’vais l’alpaguer. Il le faut. Peux pas laisser passer ça.

 Mais il ou elle est dans la joyeuse vingtaine et j’viens juste d’attraper cinquante balais.

 ***

 La théière est sur la table. C’est une table ronde, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs, où des objets incertains ont laissé des traces luisantes, demi-cercles brisés, carrés auxquels il manque un côté, triangles éventrés, taches furtives, simples points. Au centre, un carré de verre épais tient lieu de dessous-de-plat : son dessin, que cache presque entièrement la théière, est cependant suffisamment explicite dans ses parties visibles. Après avoir humé la bonne odeur de verveine qui monte de la théière fumante, Agatha ramène un peu son châle sur ses épaules, coule un regard ému vers le persan qui vient de lever la tête au léger crissement du fauteuil roulant de la vieille dame, et arrête sa mécanique un peu grinçante devant l’autre table, rectangulaire, qui lui sert de bureau. Elle écoute un moment, en penchant un peu la tête vers la radio, le menuet de Boccherini qui lui rappelle tant son vieil Albert et le pas de danse qu’en l’entendant il esquissait toujours. Sur la cheminée où crépite un confortable brasier, dans un cadre doré un peu passé, Albert lui sourit sous son casque de bobby.

 Dans un soupir, elle a repris son crayon. Elle barre soigneusement Lionel d’un croisillon d’encre acharné et met à la place Albert. Elle n’a jamais su se servir du correcteur liquide. Son éditeur se débrouillera avec ça. Encore beau qu’à son âge, elle n’écrive pas encore à la main ! Puis, elle entreprend de trouver le mot Uzi dans son dictionnaire. C’est bien ce qu’elle pensait.

***

…and the old men in wheelchairs know

that Matilda’s the defendant, she killed about a hundred

and she follows wherever you may go

waltzing Matilda, waltzing Matilda, you’ll go waltzing

Matilda with me

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJ’arrête Tom Waits, je caresse un peu Sibylle qui, depuis que son vieux compagnon s’est fait écraser, vient de plus en plus me trouver quand j’écris ; je finis mon verre et je n’ai plus, moi, qu’à répondre oui d’un doigt sur la souris, quand la machine me demande  : « Enregistrer les modifications avant de fermer ? »

 Demain, Agatha se remettra au travail et l’inspecteur reprendra sa course.

(Nouvelle tirée du recueil Petites morts et autres contrariétés, Éditions de la Grenouillère, 2011.)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).jp1

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’État mafieux, le rat et l’insoumis magnifique, par Jean-Pierre Vidal…

2 octobre 2016

Fidélisés à l’os et insoumis magnifiquesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

On pourrait facilement réduire ce qui se passe actuellement au Québec à deux colonnes de chiffres. Il suffirait d’inscrire à gauche ce que coûterait au Trésor public la gratuité totale des études supérieures : en pourcentage, moins de 1 % des dépenses de l’état (calculs effectués par un chercheur de l’Institut de Recherche et d’informations socioéconomiques — IRIS — et publiés dans le Devoir de fin de semaine). En face, à droite, ce que coûte l’évasion fiscale à tous les états du monde : 18 % du Produit Intérieur Brut (PIB) de la planète entière, ce qui veut dire que dans certains pays, c’est moins, dans d’autres, plus. Avec ce qu’on apprend tous les jours du Québec libéral et néo-libéral, lucide et mafieux, il serait fort étonnant que nous soyons dans les plus bas.  Au fait, ce pourcentage de 18 % a été calculé par une dangereuse officine gauchiste : la Banque Mondiale. Celle-là même qui met un soin jaloux à étrangler les états pour les faire rentrer de force dans la nasse néolibérale.

Sur la deuxième ligne de cette colonne, on ajouterait, toujours à gauche, les 200 000 personnes de tous âges qui marchaient le 22 avril dernier dans les rues de Montréal et à droite, les 2 000 000, de tous âges également, que l’idolâtrie et le culte de la chansonnette la plus insignifiante rivaient à Star Académie, le même jour. Tout est là et tout est dit.

 Parlons du coin droit d’abord, celui qui prétend dire le réel quand il ne repose que sur du vent idéologique intéressé.

L’appel d’un destin préfabriqué

Ici, l’on n’entend qu’un bruit de tiroir-caisse sous le noble discours de responsabilisation, de prise en mains de son propre destin : investis dans ton avenir, le jeune, tu te dois bien ça. Si tu crois que ça en vaut la peine, tu n’auras pas de scrupule à payer pour le bel avenir que tout cela va te donner. L’éducation, oublie ça, l’ouverture et le renforcement de ton esprit, tu rigoles ? C’est un job que l’on va te donner les moyens d’obtenir. Ta cervelle, ne t’en fais pas, on la formate pour l’industrie et le commerce, comme l’a publiquement déclaré le recteur d’une de nos plus grandes universités que la pudeur m’interdit de nommer ici. D’ailleurs, ton intelligence, ta sensibilité, qu’est-ce que tu pourrais bien en faire d’autre que du fric, hein, je te le demande ? Tu vois bien ? Si tu veux consommer — et que diable pourrait-on désirer d’autre de sa vie ? — commence par consommer des cours et accepte de payer, fût-ce à crédit, on te fait confiance, on sait que désormais, toi non plus, tu ne sortiras pas sans elle, ta carte. Tu seras bientôt encarté, comme autrefois les prostituées françaises, encarté crédit, encarté rat dans le beau gros fromage de la dépense forcenée, à tout va, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus de planète, plus de père, mère, amis, plus rien que toi et après toi, le déluge, hors de toi, point de salut. Une conscience sociale ? Comment ? Tu n’es pas au courant ? Notre grande prêtresse Thatcher l’a dit : « there is no such thing as society ». Tous les journaux ou presque, toutes les télés ou presque, toutes les radios, poubelles ou non, répètent jusqu’à la nausée ce mantra du réel, de la vraie vie, du destin magnifique du rat bouffeur de tout et qui est seul au monde, dans son labyrinthe sans société. Et dis-toi bien, le jeune, qu’une université doit être concurrentielle, donc la plus chère possible, pour pouvoir attirer les meilleurs profs qui sont évidemment les plus chers, et les cerveaux les plus brillants, comme George Walker Bush à qui la prestigieuse Yale a décerné un diplôme : ça, c’est une référence, non ?

Maintenant, faisons un peu les comptes en comparant rapidement les deux colonnes : d’où vient que les grandes compagnies, si on leur formate des cerveaux, neurones et soumission en mains, non seulement investissent si peu dans les coûts de dressage, mais surtout n’aient rien de plus pressé que de soustraire le maximum d’argent de la poche de celui — l’état que, paraît-il, nous sommes — qui paie tout ça ? Et, tant qu’à y être, pourquoi l’état, puisqu’il n’est plus question de former des esprits et des cœurs, mais plutôt des serviteurs zélés dont les capacités seront volontairement réduites pour mieux servir le système, ses machines et ses possesseurs, pourquoi l’état ne se retire-t-il pas carrément de cette gabegie ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecMais l’état libéral ne se soucie que de se prémunir contre les abus des pauvres, alors que dix mille Bougon fraudant l’aide sociale ne coûteront jamais à l’état ce qu’un seul financier lui soutire, ce qu’un seul mafieux bien placé lui pompe, ce qu’une compagnie sans état d’âme ni patrie lui pille. Ce n’est tout de même pas ceux qui vivent de l’aide sociale qui partent avec la caisse après avoir reçu de généreuses subventions pour installer des usines qu’ils pourront fermer facilement trois ou quatre ans plus tard, sans qu’on leur demande rien.

La course du rat et l’appétit du veau

Les étudiants, avec courage, intelligence et modération, font appel à ce qui reste, justement, d’intelligence dans le cerveau lavé du consommateur. Ils en appellent à une autre société, une autre vie que cet enfer doré, cette nullité béate qu’on nous impose au nom d’un réalisme qui n’est que propagande éhontée, idéologie sournoise et cynique, piège à cons, tout simplement.

Les étudiants refusent de laisser réduire le sens de leur vie à une course de rat dans le labyrinthe aveugle des besoins inutiles et des désirs débiles ; un labyrinthe où rebondit sur toutes les parois le son des innombrables moteurs dont est fait notre bonheur de peuple vroum vroum, de la tondeuse au ski-doo, du 4 X 4 à la scie électrique, du pick-up à la moto marine et du presse-jus à la souffleuse à neige ; un labyrinthe dont les murs scintillent des signaux pavloviens, en forme de pixels et bits, qui, du Giga au Tera, régissent notre imaginaire dans la folie des sons et des images à n’en plus finir. Signaux qui, surtout, par l’accélération étourdissante qu’ils imposent à notre vie, nous abrutissent au point de nous livrer sans défenses à toutes les idolâtries du showbizz, toutes les résignations du monde tel qu’on nous fait croire qu’il est, toutes les démissions que les cartes de crédit où gît désormais notre âme rendent faciles et même inévitables.

Hélas pour ces jeunes magnifiques qui représentent pourtant une lumière dans notre avenir, un souffle dans notre asphyxie, le veau contemporain, fidélisé jusqu’au alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québectrognon, par toutes sortes de campagnes, à toutes sortes de dépendances stupides, ne fait jamais que changer de pacage, du centre d’achat à la plage du Sud, et des téléréalités au gros rire du Québec. Et il vote pour celui qui le laissera ruminer en paix.

Vous êtes pas tannés de roter votre bière en gang, bande de caves ?

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecPH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

 


Perdre la carte, par Jean-Piere Vidal…+

11 août 2016

Chronique d’humeur

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Nous vivons une époque où la notion même de lieu est attaquée de toutes parts : le lieu des choses, mais aussi le lieu de l’événement et même, en fin de compte, le lieu d’être. Les choses, y compris les usines et ceux qui les font fonctionner, prennent place n’importe où, c’est-à-dire là où c’est moins cher, là où les profits peuvent être les plus élevés le plus rapidement, mais aussi là où les gouvernements ouvrent leurs bourses pour acheter des jobs, parfois à un coût quasi prohibitif.

En fait, c’est l’occasion ou la commodité qui font foi de tout. Rien n’a plus de cadre particulier, d’espace consacré, ce qui fait qu’au bout du compte rien n’a plus de raison d’être, rien n’a plus « lieu d’être ». Ce rapport particulier au lieu, dont la locution citée souligne bien la dimension ontologique et le rapport à la justification, justesse et justice à la fois – car avoir « lieu d’être », c’est avoir une « raison d’être » –, ce rapport a fondé, tout au long de l’histoire de l’humanité, l’autorité des hommes et des dieux, la spécificité des êtres et des œuvres. Tout cela, abstrait ou concret, réel ou imaginaire, est ancré, inscrit dans un lieu, enraciné.

L’éradication tranquille

La globalisation a effacé tout cela, aidée ou peut-être impulsée par la technologie qui permet à individus et groupes de lever l’ancre, de couper toute attache, y compris culturelle, de se penser comme une île et de transformer son environnement en archipel. Tout peut avoir lieu partout, la messe dans un pub et une course de formule 1 en pleine ville, l’étreinte ou le meurtre sur YouTube ou Facebook. Le privé et l’intime logent dans l’extériorité objective, donc absolue, des pixels et des bits. Au point que le psychologue français Serge Tisseron a inventé le terme d’« extimité » pour désigner l’espace particulier, décentré, extériorisé, invaginé, « désintimisé » qu’occupe désormais le sujet postmoderne. Cet espace-temps nouveau, où le virtuel se conjugue au réel et où le personnel se pense sans scrupule et d’emblée comme général et même universel, est livré sans réserve à la disposition pleine et entière de tout un chacun. Les désirs de l’individu moyen, ordinaire, non exceptionnel jusqu’à l’extravagance, sont des ordres. Des ordres qui s’imposent à tous. Les roitelets sont partout qui nous agitent sous le nez leur volonté « autiste », comme un exhibitionniste sa viande érigée. L’exception est universelle, l’autorité s’éparpille aux quatre vents, l’œuvre est à la portée du premier logiciel venu et du premier amateur capable de s’en servir pour magnifier ses velléités créatives. Le tourisme règne dans toutes les sphères d’activité humaine et nous sommes tous devenus des badauds de l’art, de la politique, de la culture, du sport et même de la vie professionnelle. Nous ne faisons que passer, sans nous attacher à rien, avec la liberté comme carte de crédit, une liberté consumériste, sans engagement, sans contenu, sans envergure. Tout cela, me semble-t-il, est affaire de perte du lieu. Nous sommes déracinés, désancrés, nous avons perdu la carte — sauf celles de plastique où gît notre âme — et nous flottons comme de purs esprits, mais qui, paradoxalement, se soucieraient encore de leur look.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe sont quelques-unes des idées qui m’agitaient en regardant les Jeux olympiques à la télé et en particulier le volley-ball de plage ; voilà bien, en effet, un jeu privé et informel auquel on se livrait entre amis de hasard ou voisins de camping, et dans cet espace différent de la vie sociale que l’on appelle les vacances. Il est désormais transporté dans l’espace ô combien symbolique et social des Jeux olympiques, avec accession ennoblissante au rang de « discipline », et l’adulation qu’elle vaut à ses vedettes. Mais l’hypocrisie contemporaine a trouvé le moyen de garder à cette activité « déplacée » des bords de mer au béton des stades une dimension privée, voire même furtive : celle, justement de l’exhibitionnisme-voyeurisme, cette lisière entre intime et public où se joue toujours justement le lieu du passage au social. Alors que les hommes, eux, allez savoir pourquoi, sont très dignement accoutrés comme des surveillants de plage et ne montrent pas le plus petit bout de peau susceptible de faire rougir la télé américaine, les maillots quasi-string des joueuses sont, en effet, manifestement conçus pour ravir ceux que Raymond Queneau, dans Pierrot mon ami (1942), appelait des « philosophes » parce que capables du discernement sans lequel il n’est point de conscience  : « intéressés par le déshabillé des femelles », ils « repèrent les morceaux de choix et les guignent avec des yeux élargis et des pupilles flamboyantes. »

C’est ainsi que je me mis à penser au discernement et à la philosophie. Et que de l’un à l’autre me vint ce sentiment que l’amitié, elle non plus, n’a plus lieu d’être depuis que Facebook en a fait la porte d’entrée privilégiée à son lieu commun quasi carcéral.

L’amitié à tout venant

Je me suis souvenu de Montaigne qui, s’imaginant pressé de dire pourquoi il aimait son ami La Boétie, répondait dans ses Essais : « parce que c’était lui, parce que alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecc’était moi. » L’amitié Facebook n’est évidemment pas de cette trempe. Bien au contraire, elle éparpille aux quatre vents de l’indistinction la plus totale ce qui ne vit que d’élection réciproque ; elle universalise ce qui n’est qu’exclusif, quand bien même cette exclusivité se multiplierait en une pléthore de couples qui ne sont pas nécessairement équivalents, car les amis de mes amis ne sont pas nécessairement mes amis, contrairement à ce que dit l’adage dont chacun a pu, dans sa vie, éprouver la fausseté.

Pour tout vous dire, il suffit qu’un ami me demande de le suivre sur Facebook pour que je me pose des questions sur son amitié. Car enfin, qu’est-ce que cette communication qui a besoin de faire des proclamations et des mises en scène destinées au monde entier avant de daigner s’orienter vers quelqu’un de vraiment proche ? Qu’est donc cette amitié qui confie et montre tout à tous et vous transforme, vous, le véritable ami, en un n’importe qui, comme tout le monde ?

Le vers célèbre de Corneille : « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis » (Sertorius) pourrait, sans doute, servir de devise à la maladie dégénérative du lieu qui nous frappe et dont les symptômes sont innombrables. Comme un livre n’y suffirait pas, je me contenterai d’évoquer ici la perte du lieu de l’image et de son intégrité : du mur complet au timbre-poste des écrans de cellulaire, elle se contorsionne, s’amplifie ou s’amenuise au gré de nos humeurs et de notre mobilité maladive. Elle se répercute, se falsifie, se transforme et finalement disparaît. Car oui, paradoxalement, il y a, dans cette germination virale, une raréfaction de l’image, celle, justement, qui « fait image », celle qui compte parce qu’elle a trouvé un lieu d’être qui n’appartient qu’à elle.

Et que dire de tous ces prénoms, « déjantés », comme des pneus qui ont perdu leur roue ? Il faut, avec eux, sortir à toute force du lieu de la communauté et marquer son irréductibilité. Après les astres (à quand, plutôt que Soleil ou Lune, Alpha du Centaure Tremblay ?), voici qu’on se baptise par les saisons, comme cette athlète française qui se prénomme Automne.

Hélas, pauvre Mallarmé, rien n’a plus lieu dans son lieu, nous sommes tombés dans une gigantesque centrifugeuse qui nous repousse vers les marges, nous éloigne les uns des autres et projette, en retour, nos éclats d’ego sur la terre entière.

Pour la plus grande gloire de la métonymie.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Signes des temps, par Jean-Pierre Vidal…

7 décembre 2015

Solidarités

J’étais encore à Paris à peine une semaine avant les tragiques événements que l’on sait. J’ai également vécu àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Paris, de ma naissance à ma vingt-quatrième année, avant de venir m’établir définitivement au Québec. C’est dire que cette ville m’est chère : elle fait partie de moi. Mais l’attachement viscéral que j’éprouve à son endroit se teinte de nuances qui toutes ont trait à l’histoire, et pas seulement mon histoire personnelle. Le Paris que j’ai retrouvé cet automne était à la fois très différent et très proche de celui que j’ai connu. Ma ville à moi était encore celle de Doisneau, celle d’un certain art de vivre tellement identifié à la France que les Allemands se sont forgé le proverbe « heureux comme Dieu en France » (Glücklich wie Gott in Frankreich) et, croyez-moi, ce n’était pas lié à la religiosité. C’était aussi une ville de culture, d’art et de littérature : je ne suis pas sûr qu’elle le soit encore. Un simple signe des temps : quand de Gaulle recevait un chef d’État étranger, il l’accompagnait à l’opéra et l’envoyait au Louvre guidé par Malraux, excusez du peu ; il proclamait aussi sans vergogne être la France, comme Louis XIV, avant lui, prétendait être l’État. Sarkozy emmenait les visiteurs étrangers à Disneyworld Europe et l’ineffable Hollande veut être un président « normal », comme si la fonction n’excluait pas une telle imbécile modestie, ne serait-ce que parce que le suffrage universel a fonction de sacré et qu’ainsi, c’est la délégation qui revêt un caractère sacré. Un président qui refuse la majuscule, de porter le nom propre d’une nation, n’est qu’un employé de bureau égaré en politique.

Passons. Mais non sans avoir remarqué que la pire menace qu’ait à affronter, de nos jours, l’humanité, ce n’est pas le réchauffement climatique, c’est la glaciation qu’a imposée à la culture la production industrielle de masse qu’on appelle improprement « culture » et de façon abusive « populaire ». Car elle transforme les êtres humains en esclaves de la consommation ou en clones affaiblis de vedettes, ce qui revient au même.

Jusqu’où la solidarité

Cette étrangeté que je ressens maintenant quand je me rends dans mon pays d’origine, d’autant plus douloureuse qu’elle n’est pas totale et éveille encore l’écho de son contraire, la familiarité, cette étrangeté, donc, me pose la question de la géométrie variable de toute solidarité.

Il est, en effet, au moins deux sortes de solidarité : la première est une émotion ou un affect qui repose sur une humanité partagée ; l’autre est un calcul, qui peut être géopolitique ou économique, mais n’est qu’un cynisme produit par des intérêts finalement déshumanisants.

Le premier trait de la solidarité du premier type, c’est qu’elle ne se questionne pas : elle s’impose sans délai. En tant que Français d’origine, je me sens immédiatement, dans de telles circonstances, étreint d’une violente émotion que tempèrent pourtant très vite à la fois les autres solidarités que cinquante ans d’absence du territoire ont laissé se nouer et le caractère quasi cornélien du dilemme dans lequel toute solidarité vous enferme aussitôt.

Car quiconque veut rester lucide ne peut manquer de voir surgir, une fois passé ce moment fusionnel, une foule de questions qui en relativisent la portée. Par exemple : sont-ce de mes anciens compatriotes que je me sens solidaire ou simplement des victimes, directes et indirectes. Suis-je encore partie prenante de la nation française ou me posé-je d’abord comme citoyen du monde, comme tant de jeunes de nos jours qui semblent ne pas percevoir ce qu’il y a de purement négatif dans cette affirmation apparemment généreuse, mais qui reste fondamentalement un refus plutôt qu’un engagement, puisque je ne sache pas qu’une telle citoyenneté existe et qu’ainsi la revendiquer n’engage strictement à rien ?

Si je suis encore Français, ce n’est certes pas dans tout ce qui concerne l’érosion qu’une américanisation complaisante a fait subir aux traits collectifs que je pouvais sentir miens. Cinquante ans de ce laminage que tous les pays du monde ont par ailleurs connu m’ont rendu tout à fait étranger à ce pays dont les raisons commerciales s’affichent désormais presque toutes en anglais et où le Président de la République précédent se montrait apparemment insensible au ridicule dont se couvre le chef d’État d’un pays où abondent les vrais châteaux quand il va badauder devant du carton-pâte kitsch originellement made in USA. Oublier l’histoire pour le divertissement et le vrai pour le faux, c’est aussi ça, la glaciation culturelle. Tout en est désormais atteint, de l’éducation à la politique, de l’économique au social et du divertissement au travail.

Solidarité, compromis, compromission

Le dilemme cornélien de tous les politiques aujourd’hui, Harper l’avait fort bien formulé, c’est le commerce — et les emplois que les ventes d’armes, par exemple, consolident — ou les droits de l’homme, entendus au sens large. C’est-à-dire tout simplement la morale. Dois-je trahir les miens pour respecter l’humanité ? Mettre des gens à la rue, les réduire à la pauvreté pour ne pas pactiser avec des régimes nauséabonds — dans ce cas l’Arabie saoudite ?

Pour en revenir à ma situation personnelle, je n’éprouve aucune solidarité pour un pays qui vend la moitié, sinon plus, des Champs-Élysées et la plus grande équipe de soccer de Paris aux émirs du Qatar. Un pays dont le mot d’ordre citoyen est de « ne pas se prendre la tête », c’est-à-dire ne pas se compliquer la vie, parer au plus facile, révérer l’ordinaire. Un pays dont les philosophes, toujours très médiatisés, contrairement au Québec où les intellectuels sont cachés — et s’ils allaient influencer le bon peuple consommateur ! — sont cependant l’objet tout désigné de la risée populaire, comme le sont d’ailleurs les hommes politiques. Il faut voir ces émissions de télévision où l’on organise des « clashs » (en français dans le texte) entre deux philosophes (par exemple, Onfray et Finkielkraut) pour mieux les tourner en ridicule par animateur interposé. Il faut voir ledit animateur arborer l’air goguenard de qui jouit très visiblement de son impunité : le public l’aime, les cotes d’écoute le flattent et lui permettent tout, y compris bêtise et vulgarité.

Il faut voir la nuée de petits roquets twitter qui aussitôt s’accrochent aux basques et aux mollets de tout ce qui s’avise de parler un peu haut, d’avoir des idées non digestives et de croire qu’on peut encore penser en régime de communication virulente. Il faut voir la langue qu’ils croient écrire, quand ils ne font que l’éructer, la flatuler, en déchiqueter l’orthographe et la syntaxe.

Les attentats de Paris auront peut-être cela de bon qu’ils mobiliseront la population des pays occidentaux. Non pas, espérons-le, contre l’Islam et les musulmans — toutes les religions, le catholicisme au premier chef, ont produit, par dérive intégriste et totalitaire, des massacres sans nombre —, mais contre la solidarité cynique qui conduit à « serrer la main du diable », comme disait le général Dallaire.

Il serait peut-être en effet temps d’accepter la leçon de toutes ces émotions populaires — parfois à la limite de la sensiblerie qui n’engage à rien, avec leurs débordements de toutous, de chandelles, de recueillement badaud et de prières infantiles — et de réintroduire la morale en politique internationale. Quitte à cracher dans la main du diable et dans la soupe qu’il nous offre trop souvent. Quitte à y perdre des plumes économiques. Après tout, il y va aussi de notre intérêt.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecPuisque la théocratie iranienne, les émirs du pétrole et la monarchie moyenâgeuse des Bédouins d’Arabie subventionnent, on le sait, les terroristes et répandent des versions extrémistes de leur prétendue religion devenue pure idéologie tant elle est instrumentalisée.

Et si l’on en profitait aussi pour s’attaquer vraiment aux paradis fiscaux.

Daesh y met à l’abri, ça aussi on le sait, la fortune considérable qui lui permet de faire tourner sa machine de mort.

Être soudain collectivement vertueux pourrait bien, finalement, avoir du bon.

Jean-Pierre Vidal
Signe des temps, Le Chat qui Louche, novembre 2015

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

21 novembre 2015

Apophtegmes…

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

101. — Les vieux couples ont complètement dilué chacun des deux individus qui les composent dans un espace collectif qui leur tient lieu désormais de proximité. Le couple est plein de tendresses, de caresses, de chaleur, mais ceux qui le forment sont souvent secs, froids, distants.

102. — Toute perspective est un trajet de roi parce qu’elle donne de l’élan au regard et parce qu’elle oriente l’âme vers l’infini. Au bout de toute perspective, il y a un dieu qui nous attend pour nous révéler que nous n’en sommes pas un et nous ramener au juste orgueil de n’être qu’un homme. Sans perspective, nous ne sommes que des monstres qui se prennent pour des dieux.

103. — Pas d’élégance sans quelque raideur secrète. Mais combien de raideurs sans jamais la moindre élégance.

104. — Une image ne vaut mille mots qu’à condition, justement, de les susciter. À défaut de quoi, elle n’est jamais qu’une sidération muette. L’extrême faveur dont jouit ce cliché chez tous ceux qui font profession d’hypnotisme marchand est à la mesure de son indigence : on le donne pour une vérité profonde alors qu’il n’est qu’un slogan publicitaire déguisé.

105. — Les sociétés occidentales sont en train de revenir au suffrage censitaire d’antan. À cette différence près que ce n’est plus l’électeur qui doit arguer d’un certain revenu pour pouvoir voter, mais le candidat qui doit se prévaloir d’une fortune point trop négligeable pour être éligible. Dis-moi ton revenu, je te dirai tes chances d’être élu.

106. — Les bruits de bottes sont toujours des bruits de tripes. Peut-être est-ce cela « l’estomac dans les talons » : cela veut dire, en l’occurrence et à l’inverse, les talons dans l’estomac. Mais celui de l’autre.

107. — La vérité est toujours plus compliquée que le mensonge. Ne serait-ce que parce qu’elle n’est jamais vraiment nue et que son strip-tease est toujours réticent ? Le seul problème du mensonge, c’est la solidité de la fibre dont il est tissé et l’accord de ses coordonnés.

108. — Les médias de masse ont couronné le public, mais c’est d’un bonnet d’âne. Ils l’ont sanctifié mais c’est de bêtification qu’il s’agit.

109. — À poil, les lesbiennes en sont pleines et les gays dépourvus.

110. — Le bénévolat reste sans doute une des meilleures façons de dire son mépris aux puissances d’argent. Mais c’est aussi une bonne façon de les engraisser davantage.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Signe des temps, par Jean-Piere Vidal…

27 octobre 2015

L’artiste submergé

Traditionnels ou nouveaux, les médias ont brui, ces derniers temps, d’un sujet auquel ils ne sont guèrechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec accoutumés : on a parlé, imaginez un peu, de littérature et de lecture ! À propos de deux évènements : la sortie de la suite apocryphe du Millenium de Stieg Larsson, ce roman raté, mais vendu à plus de 70 millions d’exemplaires, et la publication d’une récente enquête française montrant que le nombre de lecteurs avait, dans ce pays, baissé de 10 % et que Paris avait perdu plus de 83 (!) librairies indépendantes entre 2011 et 2014. Toutes les catégories de lecteurs : hommes/femmes, jeunes/vieux, lecteurs occasionnels/lecteurs réguliers. Quant aux non-lecteurs — Jamais ! Moi, lire, vous n’y pensez pas ! —, leur nombre s’accroit sans cesse. On parle ici d’un pays réputé pour avoir longtemps été l’un des plus lecteurs de la planète. Il vaut mieux ne pas penser au Québec, où semble se refermer ce qui s’était un instant ouvert à la Révolution tranquille : la curiosité pour les arts, les lettres, la culture.

Millénium et une enquête : les chiffres, la vedette et le public. On dirait le titre d’un film de Leone ; dans ce cas, évidemment, c’est le public, bonne pâte, qui occupe la place du bon, tandis que les chiffres jouent, bien sûr, la brute : la brutalité des comptes et l’abrutissement dont ils permettent sournoisement de faire l’apologie. Car si le bon peuple, bien gavé de publicité, conditionné médiatiquement et surtout persuadé par le discours courant qu’il a toujours raison, quelles que soient sa pratique, ses capacités et surtout son ouverture d’esprit ou son repli sur des habitudes confortables, si le bon peuple, donc, achète, c’est que c’est bon. Il n’y a rien à ajouter : toute valeur se mesure au nombre et au numéraire, point à la ligne. Lire n’est plus affaire de culture, mais de divertissement ; il n’est plus question de choix personnel, mais de soumission à la rumeur (au buzz, comme il faut maintenant dire). Qu’importe l’auteur, il est remplaçable : la vedette, c’est le produit, Millénium et non feu Stieg Larsson. La réussite, c’est du marketing qui a atteint son but. Le talent, c’est du bruit, sur la Toile ou les ondes. Tout est dans tout et réciproquement : nous vivons dans l’empire de l’évidence tautologique. On ne lit que ce qui se vend et on ne vend que ce qui se lit.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt surtout, l’auteur et l’admiration que peut susciter son œuvre ont été remplacés par la vedette qui, elle, impose l’adulation. La vedette, la star, que ce soit un produit ou un artiste chosifié en produit, fait plier les genoux dans l’idolâtrie sans âme, quand l’admiration, autrefois, l’élevait, cette âme, quand nous en avions encore une, quand elle n’avait pas encore été remplacée par des nerfs, des besoins, des désirs et des droits. Comment mieux illustrer le fait que le système peu à peu nous transforme en clients et surtout en esclaves. Nous étions naguère citoyens et sujets…

Quel public ?

Dans ce contexte, le public n’est plus qu’une masse, travaillée, triturée, contrôlée. Ou livrée aux aléas de l’air du temps et à l’effet boule de neige qui, devenu le poumon de nos sociétés, rend certaines choses « virales », comme on dit. Ou « incontournables », susceptibles de donner des « coups de cœur », bref de nous faire vivre dans une urgence, en grande partie artificielle, mais qui est devenue notre lieu commun. Comme une syncope collective provoquée.

Il est difficile de dire s’il s’agit d’une évolution « naturelle » de nos sociétés ou si le chant des sirènes marchand qui rive nos vies à l’immédiat la commande, mais l’air du temps, formaté par cette évolution, nous contraint à la courte vue, à l’immédiat, à l’ordinaire. La seule transcendance, la seule magnification de nos egos étriqués nous vient désormais de toutes les béquilles informatiques qu’on nous pousse à acheter, puis jeter, puis racheter dans un nouveau format : notre durée, individuelle autant que collective, est celle de l’objet, c’est lui qui la mesure et lui donne son échelle. Et les valeurs dont le système a besoin pour huiler ses rouages, c’est lui qui les promeut, les produit même. La machine est déjà en nous : dans nos idées, nos rêves, notre façon binaire et simplette de penser, nos opinions et nos croyances.

Parlant de machine, s’il m’est permis de parler un peu de moi, je vanterai sans vergogne mes talents de prophète, alors occupé dans une compagnie de micro-informatique, en invoquant un article publié dans Québec Français (no 54, mai 1984, pp. 27-29) intitulé : Écriture et ordinateur, la mort prochaine du public. La réflexion s’est d’ailleurs poursuivie quelques mois plus tard lors d’une conférence, Vers une ordinosémie, présentée au colloque de l’Union des écrivains québécois au titre évocateur : « Culture et technologie, fusion ou collision » dans le cadre du 6e Congrès mondial de la Fédération internationale des professeurs de français (Québec, le 16 juillet 1984).

L’optimiste que me commandait d’être ma fonction au sein de l’entreprise (il faut vendre pour survivre) avait des accents triomphalistes : la machine allait libérer la créativité de chacun, multiplier à l’infini le nombre des artistes, des poètes, des inventeurs, des écrivains. Lautréamont n’avait-il pas écrit, en plein cœur du XIXe siècle : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. »

Le problème, c’est qu’on voit bien aujourd’hui, avec le déversement de messages cybernétiques qui nous submergent sur toutes les tribunes que, pas plus que le bon sens, n’en déplaise à Descartes, la créativité n’est pas « la chose du monde la mieux partagée » et que l’intelligence collective n’est qu’un vain mot nouvelâgiste. Sans parler de ces ingrédients de base de tout art : le talent et la nécessité de créer, à la limite pour sauver sa peau ou son esprit, et non pour assurer sa présence au monde, agrandir sa renommée ou augmenter le nombre de ses amis Facebook. La création n’est pas un droit, ce n’est pas non plus un devoir, c’est une exigence, dans tous les sens du mot.

Une exigence et une nécessité intimes qui, pour moi, se définissent par deux formules complémentaires : celle d’André Gide qui parle d’« une longue patience » et celle de Sartre qui évoque « la solution d’un enfant désespéré. » Les deux parlent du génie, c’est entendu, d’où leur caractère extrême, mais le désespoir de Sartre et son rapport à l’enfance disent bien que la nécessité naît là, sans doute dans un rapport difficile avec les signes, du moins les signes sociaux, par exemple ceux qui envoient à l’enfant qui se découvre ou se sent homosexuel un message de déviance qu’il n’arrivera que progressivement, et parfois dans son œuvre et par son œuvre, à interpréter plutôt comme une différence qui le définit.

Il n’est pas nécessaire d’insister sur le fait que l’exigence, intime ou autre, n’est plus à l’ordre du jour de nos sociétés où chacun désormais s’épivarde. Parce qu’il en a le droit et parce que la machine lui en donne les moyens.

Voilà sans doute pourquoi peu lisent, mais tous écrivent et tous se publient, et s’il le faut à compte d’auteur.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Dame, qui es-tu, toi, pour oser me juger et refuser mon manuscrit ? Qui es-tu, toi, pour ne pas vouloir parler de moi comme tu le fais du premier prix Nobel venu ? Qui es-tu pour ne pas m’inviter à ton émission ?

La devise du siècle sera décidément : « moi aussi ! » Sous-entendu, j’y ai droit, tout simplement parce que j’existe. J’appelle ça une exigence de client, mais un client qui a raison et qui ne paye même pas.

Et je pense à Mark Twain qui disait : « Let us make a special effort to stop communicating with each other, so we can have some conversation. » ou « Faisons un effort particulier pour cesser de communiquer les uns avec les autres, afin que nous puissions converser un peu. » (traduction libre)

Cette voix qui nous vient du début du siècle précédent nous enjoint d’arrêter de communiquer pour enfin nous parler : dans le dialogue et la reconnaissance de l’existence de l’autre, plutôt que de le bombarder de papotages assourdissants, sans daigner entendre, ou si peu, ce qu’il dit.

Puissions-nous l’entendre et arrêter de piailler ou babiller pour écouter un peu. Arrêter de voir pour regarder. Et d’écrire pour lire un peu.

Au fond, cela s’appellerait vivre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes et rancœurs de Jean-Pierre Vidal…

1 octobre 2015

Apophtegmes…

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec91. — Puisque nous sommes tous, et de plus en plus, interreliés, on devrait exiger des cons, dès l’école, qu’ils sortent de leur torpeur intellectuelle, abandonnent leur confort imbécile et fassent quelque chose pour traiter la stupeur de leurs neurones. Car, après tout, les cons nous empoisonnent au moins autant la vie que les méchants. Ce sont souvent les mêmes, d’ailleurs.

92. — Le Dieu des chrétiens de l’ère postmoderne et néolibérale est devenu un petit-bourgeois paterne et complaisant qui distribue gratteux et primes au gré d’une fantaisie désormais sans dessein.

93. — Le supplément ne peut être que d’âme. Tout le reste, c’est du rabe, à la cantine ou à l’auge…

94. — Mon Dieu, donnez-moi la force de vous échapper encore à mon dernier moment.

95. — Ce qu’il y a sans doute de plus ridicule dans les guerres, c’est qu’elles dépensent une énergie extravagante et mettent en jeu des moyens démesurés pour s’efforcer de tuer des gens qui, de toute façon, vont mourir.

96. — Plus encore qu’un rythme intime, le style est un déséquilibre assumé.

97. — Le temps n’est, au fond, qu’un complot de l’industrie horlogère suisse… ou la fatigue désormais insurmontable que nous éprouvons maintenant les uns à l’égard des autres.

98. — Pendant des siècles, la littérature, entre autres, a proposé à l’homme une image flatteusement complexe de lui-même. Bien plus complexe, en fait, que ne l’était, à chaque génération, la quasi-totalité des habitants de la planète. Depuis maintenant un demi-siècle, mais avec une nette accélération dans les vingt dernières années, la télé offre à l’homme une image ridiculement simplifiée, plus simple en fait que le plus simplet de ses spectateurs. Mais cette image fait foi de tout et régit l’entièreté de nos vies.

99. — Les gens ne savent plus vieillir. Et c’est pour ça qu’ils ne savent plus non plus ce que c’est d’être jeune. Ils flottent, incertains mais ravis, dans une petite éternité de bain-tourbillon qui applique à leur peur de mourir des massages d’âme réconfortants.

100. — La passion est le muscle de l’âme.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Signe des temps, par Jean-Pierre Vidal…

17 septembre 2015

De la présence

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Ce titre dit tout. Il parle de mon retour ici et de la présence que je compte y manifester. Il fait aussi allusion aux lignes qui vont suivre tout en expliquant pourquoi j’avais quitté ce chat, pourtant si accueillant.

Incidemment les chats, puisqu’il est question d’eux, sont comme les psychanalystes. Ils entretiennent un rapport particulier avec cette institution capitale de l’école freudienne : le divan. Simplement, eux, ils le squattent quand les psychanalystes s’en servent pour traiter leurs clients. Les chats sont toute écoute, même s’ils semblent dormir, comme le psychanalyste ; ils sont tout à fait capables d’avoir le rôle thérapeutique de l’autre, comme vous le dira quiconque en a déjà possédé un ou plutôt en a été possédé ; car le chat, qu’il soit bigle ou regarde droit, est le maître et l’idole impassible de l’homme, contrairement au chien qui en est l’esclave et l’adorateur moite et collant.

Tout cela, sans oublier mon sujet, pour dire qu’on ne vit vraiment, comme les chats qui savent aussi squatter le temps et gérer l’immobilité qu’ils quittent inopinément d’un bond subit — les chats sont sur ce point semblables aux joueurs de football américain —, on ne vit vraiment que lorsqu’on sait dépasser l’instant. La présence vraie est une manifestation forte de la vie, la vie de l’autre qui, au détour d’une rencontre, d’un regard ou d’une phrase, proférée ou écrite, brusquement vous retient. La vie dès lors, pour cette raison, est éprouvée à deux. Cette vie est présente parce que vous la sentez habitée, chargée de désirs, c’est-à-dire de futur, lestée d’imaginaire et de réflexion, entée et hantée de passé, le passé de l’autre qui se manifeste à vous et peut-être convoque le vôtre. Tout cela est une dilatation de l’être. C’est la seule chose qui m’importe dans l’anecdotique que nous impose la cyberculture, au coin rond de chacune de ses pratiques. Partager mon quotidien à distance ne vous donne rien de ma présence, sauf si je la rends perceptible par quelque apprêt, quelque poésie, quelque force langagière.

Nous vivons, en vérité, un paradoxe : en dématérialisant les produits de l’esprit et en ouvrant les esprits à un nuage de créativité, le numérique surmatérialise au contraire nos vies et nous ferme l’esprit qu’il cloître sur un quotidien sans horizon. C’est que tout passe sur nous sans laisser de trace, sans nous creuser d’une empreinte. Nous sommes légers comme de la lumière.

Mais nous n’avons rien dans les yeux.

Et notre pensée n’est qu’un point d’exclamation. Comme un clic rapide qui déclenche un « j’aime » dès les premières lignes, parfois dès le titre ou le nom de l’auteur du texte.

Pas étonnant que les gens lisent de moins en moins, en tout cas de moins en moins de littérature, tous genres confondus. Car la littérature, la vraie, force à sortir de soi et à jouer le jeu de l’autre, entendre chanter sa langue, recevoir sa présence dans un geste, au fond, amoureux qui n’a rien de passif. Nul texte jamais ne sera littéraire si vous n’y mettez du vôtre. Mais il n’est pas non plus de texte littéraire sans une autorité qui s’impose à vous : celle de la voix, rythme et sens confondus.

Quand, dans notre libertarisme fou, retrouverons-nous le respect de cette autorité-là ?

C’est celle qui fonde toute civilisation.

Jean-Pierre Vidal
Chat Qui Louche, septembre 2015

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Sexe, nations et pourvoyeurs d’asphalte…, par Jean-Pierre Vidal…

5 septembre 2015

Apophtegmes…

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Daumier

— Le sexe est une scène sur laquelle chacun essaie désespérément de jouer le rôle de l’autre. Mais comme ils ne s’entendent pas sur le choix du metteur en scène, leurs personnages se superposent plus qu’ils ne se coordonnent ou ne se complètent.  C’est ce qu’on appelle une bête à deux dos :  chacun ne s’y montre jamais que de face.  Comme un affront.

— Là où autrefois se fondaient des nations ou des classes, il n’y a plus désormais qu’insignifiants espaces privés, mais ouverts à tous les vents médiatiques et sommés d’être conformes.

— Un petit esprit est quelqu’un qui se satisfait de ce qu’il est, de ce qu’il sait. Sur le plan intellectuel, la satiété et le contentement sont les péchés suprêmes.

— La prière de l’employé moderne : notre paie qui êtes aux cieux, que votre chèque soit certifié, que votre échéance vienne, que votre encaissement se fasse sur la terre comme aux cieux.

— L’Amérique n’est pas un pays, c’est un cancer de l’esprit. Et qui fait des métastases dans le monde entier.

— La nudité au théâtre est toujours un peu superfétatoire. Car la scène dénude plus sûrement que tous les déshabillages.

— La simplicité, de nos jours, n’est ni une conquête sur le multiple enfin maîtrisé, ni une ascèse :  c’est un laisser-aller dans lequel on se vautre comme en une soue.

— Dès que le souci de plaire s’immisce dans le processus de sa création, l’artiste devient un amuseur et fait du même coup du récepteur de ses œuvres un badaud sans conscience. Notre siècle obsédé de succès immédiats et faciles appelle ainsi « artistes » les histrions, les pitres et les brutes qu’il mérite et qui sont aux véritables artistes ce que le prurit ou la démangeaison sont à la passion.

— De nos hommes politiques, nous attendons au fond deux choses contradictoires :  qu’ils soient les petits magouilleurs de comtés et les pourvoyeurs d’asphalte que nous adorons mépriser plus ou moins secrètement ou ces fantasmes ambulants où nous aimons nous voir grandis lors de funérailles applaudies.

— Le métissage, quand il est, comme aujourd’hui, obligatoire, devient semblable au bariolage rayé des uniformes des forçats.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Un double lancement à ne pas manquer…

3 septembre 2015

DOUBLE LANCEMENT

La librairie Les Bouquinistes, Les Éditeurs réunis et l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES), ont l’honneur de vous inviter au double lancement du roman Madame de Lorimier — Un fantôme et son ombre de Marjolaine Bouchard (Les Éditeurs réunis) et du recueil de nouvelles Méfaits divers de Jean-Pierre Vidal (Éditions de la Grenouillère).

Temps et lieu : Le jeudi 17 septembre 2015, 17 h 30 à la librairie Les Bouquinistes (392, rue Racine Est, Chicoutimi)

Bouchées et verre de l’amitié seront servis

Sophie Torris animera cet événement littéraire et
Cynthia Harvey prêtera sa voix à la lecture de quelques extraits.

Un rendez-vous IMPARABLE,
auquel vous êtes tous chaleureusement conviés !

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méfaitsJP


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

1 septembre 2015

Changement de paradigme

Les générations nées avec l’informatique grand public, c’est-à-dire tous ceux qui ont trente ans ou moins, les jeunes, mettons, ont unchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec fonctionnement intellectuel qui marque une rupture sans doute radicale avec tout ce qui a précédé. Elles ont une certaine inventivité, mais pas de méthode, de l’intuition, mais pas d’attitude critique ou théorique. Elles fonctionnent par essais-erreurs, dans une forme de créativité assez proche, sans doute, de celle qu’on peut imaginer à l’origine de l’invention de l’agriculture.

Tâtonnante, intuitive, sans complexe et même joyeuse là où on devine celle des premiers agriculteurs, obstinée et marquée par le tragique de la nécessité, cette intelligence est préscientifique et j’ai bien peur qu’avec les encouragements complaisants dont on la bombarde, du côté des éducateurs et des médias, elle ne devienne et demeure irrémédiablement ascientifique.

La science et le goût du jour

L’empirisme et le bricolage ont certes leurs vertus, mais ils ont aussi leurs limites. Et au niveau de prévalence, qu’ils ont atteint aujourd’hui ils rendent impossible toute posture théorique. Parce qu’ils ne permettent pas à ceux qui les pratiquent de voir plus loin que le bout de leur nez collé au problème. D’autant plus que ces sémillantes improvisations se parent d’une aura jeune et contemporaine de débrayé, de facilité, d’aise, de bonhommie sans prétention alors que pour nous désormais tout théoricien se prend, au contraire, pour un autre et se montre guindé, austère, ennuyeux, vieux. Médiatiquement au moins, cette image prévaut dans tous les milieux, toutes les occupations : quiconque y manifeste quelque prétention, au sens d’ambition et de volonté, est aussitôt déconsidéré, sujet au lynchage symbolique qui est en train de devenir l’un des modes privilégiés de la vox populi, l’autre étant son extrême opposé, l’adulation. Mais nul penseur, nul artiste, nul créateur ou producteur exigeant n’atteint jamais de nos jours le statut d’idole, et si Einstein a réussi à devenir une vedette pop dont le portrait a orné les murs et les t-shirts des ados du monde entier, c’est plus par la langue qu’il semblait tirer facétieusement à toute autorité que par ses équations ou ses théories, encore qu’il ne soit pas sûr que le mot « relativité », compris dans le sens, évidemment erroné, de tout est relatif, donc tout est égal, tout est équivalent, n’y ait pas aussi contribué.

La technologie menace de submerger la science qui pourtant l’a fait naître. Déjà, en matière de science, moins c’est appliqué, moins prévisible est son utilité, et moins c’est susceptible d’être subventionné. Or une culture scientifique même rudimentaire sait à quel point les mathématiques, sans doute la plus abstraite et la moins immédiate de toutes les sciences, ont été décisives dans le développement de toutes les sciences, donc aussi à moyen terme de la technologie dont nous sommes friands au point d’en être esclaves sous plus d’un aspect. Une culture scientifique à peine plus profonde sait même pertinemment que ce pur langage a aussi un côté prédictif ou génératif qui lui a fait engendrer les plus imprévisibles retombées, les plus étonnantes applications, notamment l’informatique.

Il est vrai qu’il en est, hélas, de la culture scientifique comme de l’autre : c’est un terreau en voie de disparition. Et ici encore, la médiatisation de masse a fait des ravages, elle qui insiste sans cesse sur la simplicité, l’évidence, le « vrai » quand la science contemporaine nous révèle presque chaque jour à quel point la réalité est complexe et diverse, au point dans certaines branches de la science comme la physique quantique, d’être pratiquement inatteignable.

La technologie pensera pour vous

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLes gouvernements encouragent bien plus la technologie, dont les effets sont plus immédiats et surtout plus visibles, que la science, plus lente, plus précautionneuse et jamais assurée d’être définitive, ou plutôt au contraire assurée de ne l’être jamais, par définition.

Or la technologie est désormais l’éducatrice des plus jeunes, pratiquement nés avec un cellulaire ou une tablette dans les mains. Dans une lettre récente au Devoir, un éducateur, comme bien de ses collègues, s’extasiait en arguant du fait que « contrairement à toutes les générations précédentes », les enfants d’âge préscolaire sont « en mesure de gérer et de manipuler leur propre environnement d’apprentissage » : « Ces enfants sont pour ainsi dire programmés pour contrôler leur destinée. » (Glenn O’Farrell, Le Devoir, 3 et 4 août 2013).

J’admire que cet optimiste pense que l’essai-erreur permette plus que l’esprit critique et un minimum de posture théorique de contrôler sa destinée. Et je m’étonne qu’il parle d’un « environnement d’apprentissage » propre à chaque enfant, sans penser un seul instant que cet environnement, même s’ils se l’approprient, comme on dit, est surtout le produit d’un fabricant particulier, dont l’appareil est bien autre chose qu’un simple outil complètement neutre : déjà, certains spécialistes de la cognition voient une différence capitale entre l’environnement Mac et l’environnement PC. Quiconque manie l’un ou l’autre sait bien que c’est une philosophie différente qui conditionne ces machines. Et compte tenu d’une part de l’importance de l’outil dans le développement de la psyché et de l’intelligence humaines, d’autre part de la plasticité de plus en plus démontrée du cerveau du bipède, on se prend à frémir de la confiance aveugle de toutes ces bonnes âmes que sont les pédagogues.

Car enfin n’oublient-ils pas un peu vite que là où un consensus social, certes sans cesse remis en question, mobile, mais plusieurs fois séculaire, avait défini les grands cadres de l’éducation et une façon, quand bien même grossière de découper conceptuellement le monde — je parle ici de la « petite école », pas de l’université — c’est désormais, s’il faut les en croire, un commerçant — certes à partir du travail de milliers d’ingénieurs et de concepteurs, dont certains sont des pédagogues — qui va les former pour répondre à une logique de l’efficacité et du profit plutôt qu’à l’ancestrale soif de découverte et de vérité, quand bien même faillible.

J’ai beau me forcer, je ne vois pas comment pourra se lever dans cet environnement un être libre et maître de son destin.

Et après ?

Dans un avant-propos à la seconde édition allemande de son L’ère des masses et le déclin de la civilisation (1952, 1954 pour la traduction française), l’homme politique et psychosociologue belge Henri de Man écrit : « la grégarisation n’est pas une maladie pour laquelle il faudrait découvrir une thérapeutique. Elle est la suite normale, logique, d’une évolution générale de la société sur laquelle on ne saurait revenir sans renoncer au machinisme, à l’économie industrialisée, à la forme démocratique de l’État. Il ne s’agit pas de prescrire à un malade le bon remède : il s’agit de lutter contre la dégénérescence d’un organisme dont nous sommes les cellules, en reconnaissant comme telles les forces susceptibles de renverser le sens de l’évolution présente et en leur venant en aide. Dans cette tâche les efforts individuels de résistance ne peuvent eux non plus s’exercer que par l’entremise de forces de masses. »

Tout est dit, me semble-t-il, et de façon plutôt prémonitoire. Mais ce qui surtout se trouve ici nettement souligné c’est que l’alternative à lachat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec liquidation totale de tout ce qu’on appelait jusqu’ici un être humain sera en quelque sorte homéopathique, la massification — ce que de Man appelle la grégarisation — trouvant son remède dans les masses elles-mêmes.

Peut-être est-ce cela qui est en train d’émerger dans les réseaux sociaux. C’est du moins ce que je me dis les jours d’optimisme. Mais à voir ce qui s’y déroule chaque jour en fait de massification (le viral et ses divers dérivés) et surtout le déluge de bêtise qui s’y déverse au nom de la liberté d’expression et du droit universel à prendre sa place, ma foi en l’avenir de l’humanité ne reste pas très ferme.

Et ma seule consolation, c’est de me dire que quoi qu’il arrive, je n’y serai assurément plus. À moins que les posthumains et leurs affidés ne soient parvenus à nous rendre immortels.

Dans ce cas-là, je crois que j’envisagerais sérieusement le suicide.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

30 juin 2015

L’opéra du dimanche

Avec une centaine de millions de Nord-Américains et quelques curieux du reste du monde, dimanche, j’ai regardé le Super Bowl. Les chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniecommentateurs parlent à son sujet de « la grand-messe » du sport professionnel américain. Mais plus encore que du sport, c’est de la célébration effrontée de la puissance et de la richesse qu’il s’agit. Le Super Bowl, à cet égard, c’est l’apothéose de la démesure et certains spectateurs n’y recherchent que le show, les publicités aux coûts exorbitants, les divas pop à la mi-temps, l’orgie festive entre copains.

Moi, je prends mon plaisir en solitaire et même dans l’austérité relative que permet la retransmission télévisuelle. Pendant les pauses publicitaires, je rumine, je médite, parfois même j’écris. Je suis un moine du football.

Et ma jouissance est à la fois esthétique et anthropologique. Car le football est pour moi le mythe états-unien par excellence et il est aussi le plus somptueux des opéras du muscle.

Défricheurs et nomades

Outre le culte de la force qui, pour le meilleur et pour le pire, est chevillé au corps des citoyens de cet étrange pays, le football met aussi en jeu l’intelligence : non seulement l’intelligence tacticienne, mais ce que j’appellerais l’intelligence du corps. En effet, si l’entraîneur d’abord, le quart arrière ensuite, doivent contrôler le plus parfaitement possible la redoutable machine de guerre humaine dont ils disposent, chacun des joueurs, quel que soit son poste, doit être parfaitement maître, lui aussi, de ses muscles et surtout des évolutions de son corps dans l’espace, y compris pour bousculer ou éviter un joueur adverse.

Cette sorte de fusion plus ou moins harmonieuse de l’esprit et du corps a quelque chose de grec, me semble-t-il. Pour les Grecs, en effet, l’intelligence était une forme de sensualité et la beauté des corps était aussi celle des âmes : « kalos kagathos », le « beau et bon » grec n’est pas tout à fait le « mens sana in corpore sano » des Latins qui pourtant en dérive ; l’esprit sain dans un corps sain est, en effet, incarné ou emprisonné dans son enveloppe de chair, là où le corps grec est aussi, en même temps, de l’âme, l’esthétique aussi une morale.

Et puisqu’il est ici question de morale, j’aborderai aussi celle que le mythe arbore, car le mythe est un récit moral. Le mythe tire toujours la leçon de l’histoire, une histoire bien sûr rêvée, refaite, mais par ce mouvement même projetée dans l’avenir comme une injonction à déchiffrer pour les membres de la communauté qu’il célèbre.

Schématiquement, il y a deux temps dans l’histoire américaine, comme il y a deux fois deux temps dans le football. Historiquement, les premiers

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Tom Brady

États-Uniens furent des défricheurs et des agriculteurs, gens de piétinement et d’arpentage. Puis vinrent les explorateurs, les voyageurs, les allumés de la frontière pour qui l’or n’était au fond qu’un prétexte. Si la célèbre équipe de football de San Francisco s’appelle les 49ers ( Forty-Niners ), à cause de l’année 1849, celle de la ruée vers l’or, et si, pour mieux faire passer le message, le casque des joueurs de cette équipe est doré, à Baltimore aussi, on se souvient de l’histoire : l’équipe de la ville s’appelle les Ravens, en hommage à Edgar Poe qui y vécut longtemps avant d’y mourir. Les Patriots de la Nouvelle-Angleterre, les perdants de dimanche, sont littéralement drapés dans le drapeau américain et leur casque s’orne de la figure stylisée d’un Minuteman, ce milicien des treize colonies originaires qui s’était engagé à empoigner son fusil la minute même où l’on annonçait l’arrivée de troupes anglaises occupées à mater la rébellion. Comme bien des choses aux États-Unis, la tradition a mal tourné et le terme désigne maintenant ces milices quasi fascistes, armées jusqu’aux dents, qui sont la face cachée de la droite la plus extrême.

Ainsi donc revêtus des signes de leur histoire, avec cet exosquelette que leur donne le casque dont le protecteur facial forme comme une exomâchoire, les épaules démesurément agrandies, leurs fesses musclées moulées dans un pantalon en lycra, les joueurs sont des surhommes stylisés, des personnages plus grands que nature qui se démènent sur la scène d’un opéra que le terrain, visiblement balisé et orné de chiffres, transforme, paradoxalement, en jeu de table comme le jacquet ou la roulette. Comme s’ils n’étaient que des pions minuscules, eux qui sont des géants.

Deux minutes d’agonie

Mais revenons à nos deux temps de l’histoire et du football. Dans ce sport, je l’ai dit, les deux temps sont démultipliés : il y a les deux temps qui consistent pour chaque équipe, et comme il arrive aussi au baseball, à passer successivement de l’attaque à la défense, non pas de façon fluide comme dans les sports britanniques, mais de façon ritualisée, spécialisée, précisément délimitée et minutée ; et il y a encore deux autres temps qui sont les deux tactiques possibles de l’attaque : au sol ou par la voie des airs. Une obstination piétinante qui avance comme on défriche ou l’envol d’Icare qui efface la distance.

Car cet opéra-là nous chante du même coup l’un des plus vieux mythes de l’humanité : l’histoire d’un héros descendu dans un labyrinthe y affronter un homme à tête de taureau (ô la corne des casques baissés en tête-à-tête pugnace ! Ô les Rams — béliers — de Saint Louis !), l’histoire, aussi, d’un autre homme sortant du même labyrinthe par un envol de force juvénile.

Et de même qu’à l’opéra on met tout un air à mourir, le football offre dans ses deux dernières minutes, où le temps se fige, une agonie ralentie : si le match est serré, l’équipe qui mène doit redoubler d’efforts pour empêcher l’autre équipe de récupérer le ballon avec la possibilité d’une victoire in extremis ; l’équipe qui perd doit littéralement empoigner le temps qui file et, arrêtant l’adversaire, retarder le coup de grâce.

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Le crépuscule des dieux

Il y a même une morale pour notre sport national dans ce spectacle grandiose. Une histoire de violence et de maîtrise, une histoire de vitesse à laquelle la bêtise coupe les ailes.

Les Anglais ont coutume de dire que si le soccer, sport d’évitement, est « un sport de gentlemen joué par des voyous », le rugby, lui, ancêtre du football nord-américain et sport de contact, est « un sport de voyous joué par des gentlemen ». L’extrême violence du football est parfaitement maîtrisée, policée même ; les coups bas y sont relativement rares et vous y verrez très peu de ces bagarres imbéciles qui défigurent le hockey. Comme son lointain ancêtre, sport de brutes joué par des individus capables de la retenue que donne la maîtrise de soi, le football véhicule cette autre leçon grecque qui opposait la guerre comme violence aveugle, domaine d’Arès, à la guerre comme stratégie, apanage d’Athéna, déesse de l’intelligence.

Laisserons-nous encore longtemps nos patinoires sous l’emprise d’un Arès au front buté aveuglé par le sang et soufflant comme un taureau stupide ?

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieenseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

23 juin 2015

La langue ratatinéechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie

Deux grandes faux s’abattent à répétition sur la langue pour la hacher menu. Deux grandes faux qui ont le même manche : la rapidité. Une rapidité dont on se demande ce qui peut bien l’exiger de chacun d’entre nous, quels que soient son travail, sa fonction sociale, son sexe ou son âge.

La première faux ressemble à la guillotine par sa radicalité : c’est celle qui sévit dans l’univers des textos et des tweets. À lire ce qui s’en produit, on comprend mal l’urgence de ce déversement incessant de niaiseries instantanées et d’imbécillités prestes. On dira qu’il s’agit d’une façon juvénile, pour ne pas dire infantile, de dialoguer. Mais dans ce babil pressé, ce qui se communique tient plus de l’électricité de la présence que de la rencontre entre deux intimités, même si amour s’arrange pour y rimer encore avec tjs. Kifer ? Comme l’écrivait déjà, il y a un bon demi-siècle, Raymond Queneau. Vaut-il mieux en plrer ou en rre ? Est-ce à dire que cette génération d’adolescents qui sur ce point a contaminé parents et grands-parents, si fiers de maîtriser ce code qui leur donne un délicieux sentiment d’efficacité techno, s’est trouvée brusquement saisie d’une conscience aiguë de la brièveté de toute vie humaine ? La chose serait surprenante puisque la jeunesse s’est toujours, de toute éternité, sentie immortelle.

Quoi qu’il en soit, préados, ados et pépés sont désormais unis dans un même combat contre l’obsolescence, comme s’il fallait être toujours plus rapide que la mode, plus précipité que la tendance, plus fort que la pub. Et les voici semblablement travaillés par la nécessité de marquer constamment, et vite, leur présence au monde d’un vague bruit d’expression qu’on a la bonté d’appeler une langue.

La facilité mortifère

La deuxième faux est plus sournoise : un côté de sa lame se nomme démission, l’autre paresse. Démission des maîtres qui refusent d’enseigner des modes, tels le conditionnel ou le subjonctif, ou encore des temps, comme le passé simple ou le futur antérieur, qui, prétendent-ils, ne servent plus. Et l’on essaie de faire tenir ce qui reste dans une syntaxe indigente, façon sujet, verbe complément. Dans l’ordre et sans jamais y déroger. Comme si toutes les langues, depuis que le monde est mot, ne s’étaient pas efforcées tout naturellement de varier indéfiniment leurs formules et de donner ainsi au sujet parlant, et encore plus écrivant, les moyens de dire l’inouï et la spécificité de son rapport au monde. Langue de notaires et de flics, cet instrument rudimentaire qu’on nous invite à manier comme un chapelet de notes prises au pied levé par un journaliste pressé. Langue d’humeurs puériles où les questionnements se résument à des « t où ? », des « c’qu tu fé ? », des « t ki ? » Langue d’autofictions traitant le rapport à l’autre sur le mode « moi, Tarzan ; toi, Jane. »

On observe en outre un phénomène encore marginal, mais qui prend de l’ampleur : la fusion en un seul vocable de deux mots qui normalement recouvrent deux notions différentes ; c’est ainsi qu’on utilise de plus en plus « problématique » pour « problème », « imaginaire » pour « imagination » et d’autres confusions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne donnent ni dans la nuance ni dans la précision conceptuelle.

Autre réduction qui semble irrésistible, la formule « comme si », affublée désormais d’un présent de l’indicatif qui efface le conditionnel, et la métaphore en elle, devient un simple constat qui, du coup, rend parfaitement inutile et le « comme » et le « si » : « c’est comme s’il voit mal la balle » dit, entre autres éradications systématiques du pauvre conditionnel, une commentatrice sportive bien connue. Et des avocats, et des ministres, et des professeurs de surenchérir dans la transformation modale. Chacun amène son petit coutelas à la boucherie linguistique.

Le refus unanime de tout ce qui dérange un peu, la ruée éperdue, dans les arts, dans les spectacles, dans la vie la plus nue, vers la facilité, l’effet complaisant, l’évidence, bref la volonté farouche de ne pas se livrer à l’exercice d’une de ces obscénités qui concernent l’âme ou l’esprit, tout cela concourt à nous faire balbutier un sabir indigeste. Qui chaque jour se réduit encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieComme un tout jeune enfant dans les vêtements trop amples de son père ou de sa mère, nous flottons désormais dans une langue devenue trop vaste pour nous. Elle est porteuse d’une finesse de perception et d’expression dont nous sommes incapables. Aussi préférons-nous oublier ses possibilités, mépriser ses richesses et, en fin de compte, nous efforcer de la réduire à une simple collection de signaux cherchant à susciter ou à manifester des réactions immédiates. Et toutes les langues sont touchées, celle de Shakespeare la première qui depuis longtemps se trouve réduite aux exigences rudimentaires du commerce, attachée davantage à exploiter le monde qu’à le dire ou le chanter. Simplicité, rapidité, banalité, cliché, indigence volontaire équarrissent nos langues qui ne s’embarrassent plus ni de densité poétique, ni d’architecture rhétorique, ni de rigueur logique. Elles ne savent plus se déployer comme autant de filets tendus vers le monde. Et les traitements de texte vous refusent rageusement tout ce qui sort du moule linguistique simplet sur lequel ils sont construits, quand bien même les plus grands écrivains lui auraient donné des lettres de noblesse.

Les Français ont une expression qui traduit la profonde répulsion de l’homme qui se qualifie fièrement d’ordinaire pour tout ce qui exige un effort intellectuel ou une ouverture d’esprit capable d’accueillir l’inattendu, le différent. Dans cette expression, c’est la démission de toute une civilisation qui s’exhale comme un rot. En elle s’exprime le souhait constant de ne pas se compliquer la vie, de ne pas s’efforcer d’être à la hauteur de sa propre langue, de n’être pas obligé de « se prendre la tête ».

Mais de tête, à force de ne plus vouloir se la prendre, on finit par n’en plus avoir du tout.

Pavane pour un idiome défunt

 Tout est attaqué, corrodé, dissous : syntaxe, vocabulaire, style. L’orthographe, quant à elle, est passée à la moulinette de la commodité, pour le seul confort de ses usagers qui ne sont plus à la hauteur de complexités que des linguistes démagogues ont tôt fait de déclarer illogiques alors qu’elles ne sont, comme des cicatrices, que des traces de l’histoire. Mais l’histoire, n’est-ce pas ?, qui s’en soucie ?

Risquons une épitaphe en faisant faire un dernier tour de piste à toutes ces formes verbales passées à la trappe d’un instantanéisme malade.

La langue française aura été, qu’on le veuille ou non, une noble chose. Au fil des siècles, elle se raffina sans cesse, laissant certes des formules ouchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie des mots sur les rivages accidentés de l’histoire, mais parvenant à dire, avec souplesse, inventivité, poésie, les plus infimes nuances, les apparitions les plus inattendues. Il eut sans doute mieux valu pour elle qu’elle s’éteignît avant ce XXIe siècle de toutes les bassesses : elle y aurait au moins gardé sa majesté et la noblesse de ses prétentions. Et peut-être un jour un enfant émerveillé aurait-il une fois de plus risqué une phrase insensée, ivre comme un bateau emporté sur d’impassibles fleuves. Comme si tout, une fois de plus, recommençait.

Requiescat in pace. Oui, qu’elle repose en paix à côté de sa mère latine !

And now, let’s all laugh together !

 

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où ilchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

8 juin 2015

L’ignorance et le savoir : description d’un combat

Tout le monde a certainement vécu cela, en tout cas, moi, j’en ai été marqué : à l’époque où je découvrais touteschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie sortes de choses, la littérature, la musique, le cinéma et que je les découvrais dans leur réalité vivante que l’école volontairement oubliait, je me heurtais encore et encore à des gens qui levaient le nez sur mes admirations ; j’avais fini, réaction de défense sans doute, par les considérer comme des snobs avant de m’apercevoir, au fil du temps, que ce n’étaient pas tous des snobs et que si certains trouvaient mes goûts naïfs et communs, c’était parce que plus familiers de ce chemin où je commençais de m’aventurer, ils en savaient infiniment plus que moi et avaient, somme toute, raison.

J’en ai gardé une certaine prudence qui m’incite à tenter de distinguer soigneusement les snobs des gens authentiquement « cultivés » qui peuvent parfois se retrouver sur le même terrain.  Je recherche, et reconnais en tout, ceux que l’on pourrait appeler des « connaisseurs » puisque désormais le mot culture ne désigne plus que l’appartenance à une société et n’implique en rien un effort sur soi et une recherche proche de l’ascèse dans le raffinement actif de ses goûts peut-être natifs et, en tout cas, appris.  Les connaisseurs, comme les experts, sont de nos jours dévalués dans la grande braderie populiste où tout équivaut à tout, où nul ne voit mieux ou plus loin que n’importe qui.

Connaisseurs méprisés, experts vilipendés

Un jour, je me suis rendu compte que les « connaisseurs » avaient raison sur moi, parce qu’ils en savaient plus.  Et ils en savaient plus, parce que leur savoir était le résultat d’un choix, d’une discrimination et parce que cette discrimination s’était exercée, non pas sur le tout-venant de l’actualité et de la mode, mais sur un ensemble plus vaste formé de leur petite histoire personnelle au sein de l’histoire générale de ce qui suscitait leur passion.  Autrement dit, ils connaissaient la musique alors que je ne faisais que siffloter maladroitement les airs à la mode remplacés dès le lendemain par d’autres.  Ils se fondaient sur leurs acquis auxquels ils en ajoutaient d’autres dans un processus dynamique, alors que je papillonnais dans l’air du temps, cette erre d’aller changeant comme les goûts et les impulsions de la foule.

Le réflexe standard, aujourd’hui, à la rencontre d’un de ceux que j’appelle les connaisseurs, tient en une formule : « pour qui il se prend, celui-là ! » Sous-entendu, qu’est-ce qu’il a de plus que moi, d’où vient l’autorité qu’il se donne ?

Le sacrifice que nous avons fait de l’autorité a jeté, avec l’eau des institutions qui la fondaient, le bébé de l’autorité du savoir et de celui qui s’en fait le porteur au prix d’un travail et d’une exigence.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJe l’ai déjà dit maintes et maintes fois : cette société du savoir dont nous saluons la prétendue émergence sur toutes les tribunes n’est en fait qu’une culture de l’ignorance.  C’est la loi de la société de consommation, où le loisir se pose comme l’alternative et la récompense d’un travail considéré soit comme abrutissant, soit comme un pis-aller.  Et c’est pourquoi, quand on consomme, il ne faut surtout pas « travailler », c’est-à-dire chercher, réfléchir, se transformer, éprouver et vivre le monde d’une façon inattendue.

Or, tous ceux qui s’investissent dans leur travail, tous ceux qui se passionnent pour un « loisir » vous diront que pour eux, il n’y a pas de différence entre l’un et l’autre.  J’ai eu, quant à moi, la chance de devenir un de ceux qui font de leur passion un métier et je n’ai donc jamais pris de « vacances » ni n’ai jamais « travaillé » : j’ai simplement vécu ma raison de vivre.

Et puisque cette vie s’appelle la littérature, j’ai beaucoup investi en elle, j’ai beaucoup travaillé, j’ai beaucoup joui, au point que je ne distingue plus entre chacun de ces termes.  Et je me considère comme un « connaisseur ».

Ce qui veut dire que la vulgate médiatique et le bon peuple lèvent le nez sur moi, comme sur le premier « expert » venu, et qu’on m’oppose les « prix des lecteurs » et les chiffres de vente en guise d’argument quand vient le temps d’exercer une discrimination quelconque en matière de littérature.

Tout est égal à tout, et réciproquement

Mon cas personnel et ma discipline ne sont qu’un exemple parmi des milliers.  Car de nos jours, « l’argument d’autorité », c’est-à-dire l’autorité qui le profère tenant lieu d’argument, a été remplacé par ce que l’on pourrait appeler « l’argument d’égalité », un mode de conviction dérivé de la généralisation absolue des droits de la personne et de leur corolaire : l’équivalence généralisée des personnes, des opinions, des croyances et des actions, ce qui revient, en fin de compte, à l’équivalence du savoir et de l’ignorance, de la science et de la pensée magique, de la politique et du sport, du dialogue et de l’invective.

Puisqu’il n’y a plus d’autorité, ni de celles qui s’imposent par un bras armé institutionnel ni de celles que l’on reconnaît « naturellement », rien ne met plus fin à l’empoignade et nul pays n’est désormais gouvernable.  On ne discute plus, on ne débat plus, on n’argumente plus : on affirme ou on nie ; on ne donne plus sens à quelque chose, on communique n’importe quoi et même, on se communique soi-même, point à la ligne.  Et en bons binaristes ou binarisés que nous sommes, on opine ou on s’oppose, on aime ou on n’aime pas, on est complice ou adversaire.

Loin de la dialectique qui animait, pour le meilleur et pour le pire, le siècle précédent, nous sommes à l’heure de la dichotomie triomphante où il s’agit finalement pour chacun de fortement marquer son territoire, sans doute pour se donner le sentiment d’exister.  Je me manifeste, donc je suis.  Pauvre Descartes, puisque tu ne pourrais que constater cette évidence, la mieux partagée de nos croyances : se manifester ne veut pas nécessairement dire « penser » !  La société de l’ignorance nous le fait savoir tous les jours.

Car il n’y a plus d’argument qui tienne devant l’autorité absolue du moi.  Il n’y a plus d’évolution possible devant chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniel’immobilité de son quant-à-soi.  Plus d’échange devant sa poussée virale.

Il va nous falloir, collectivement et individuellement, un effort surhumain pour sortir de cette complaisance de l’ignorance qui est une forme d’esclavage.  Il va nous falloir enfin reconnaître à leur juste valeur les Jos connaissants et les pelleteux de nuages, les connaisseurs et les experts, tous ceux, en un mot, qui, au fil souvent d’une vie, auront pris la peine, dans les domaines les plus insignifiants comme dans les plus capitaux, de devenir des maîtres.

Car sans ces maîtres-là, il n’est pas de liberté.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis safondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelleschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

 


Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

30 mai 2015

Apophtegmes

61. — Discernement et dissidence vont de pair, comme leurs contraires : confusion etchat qui louche maykan alain gagnon francophonie  conformisme.

62. — Ce que l’on nomme à tort « démocratisation », voire égalitarisme, n’est que décaractérisation et indistinction poussées à l’extrême, c’est-à-dire jusqu’à l’interchangeabilité des besoins, des désirs, des traits de caractère et des éléments culturels, individuels ou collectifs, dissous dans la « simplicité » indistincte du biologique et d’une sorte de socialité abstraite dont des droits tatillons assurent l’emprise.

63. — Pour l’être humain réduit désormais au rudimentaire, la merde est encore la chose la plus facile à produire. Voyez Hollywood… et tout le capitalisme.

64. — Les grands acteurs ne jouent pas un rôle, ils le jouissent.

65. — La vulgarité et la bêtise sont des formes de paresse qui ont leur fatalité.

66. — S’il arrive assez souvent que la jeunesse donne des visages d’ange à des crapules, il est presque inévitable que la vieillesse donne des gueules de crapule même à des anges.

67. — Pour tout ce qui concerne l’intelligence, l’âme, la sensibilité, on apprend systématiquement aux gens à se satisfaire de presque rien. Pour tout ce qui est matériel et fricard, on leur enseigne à ne se satisfaire de rien.

68. — Quand la pensée positive est l’injonction la plus pressante du commerce, il importe plus que jamais de savoir se montrer pessimiste.

69. — On ne réfute plus une idée, on ne la discute même pas. C’était bon pour les deux ou trois siècles précédents. Maintenant, on se contente de dire qu’on l’a trop entendue… même si c’est la première fois qu’elle est émise. Ainsi l’accusation de déjà vu suffit-elle à rendre invisible. De la part d’une civilisation qui repose tout entière sur la répétition, le conformisme, la massification, la chose est particulièrement piquante.

70. — Des méduses obèses perfusées à l’Internet et gavées de croustilles et de liqueurs contemplent d’un œil torve un écran ravagé de pubs ou testostéronné au jeu vidéo explosif et viril : c’est ça, les États-Unis. Et c’est l’avenir proche de la planète entière.

71. — Tiens-toi loin des jeunes, leur regard fait vieillir. Évite les vieux, ils n’ont plus de regard.

72. — Le chat n’est pas l’allié de l’homme, c’est son concurrent. Il suffit de voir quelles luttes les opposent dans le contrôle de l’espace domestique et quelles batailles épiques se livrent sourdement pour le moindre coussin, la moindre couverture. Mais le chat gagne toujours. Parce qu’il est capable de squatter jusqu’à son adversaire.

73. — Un complot n’a pas besoin d’être conscient pour être effectif. Il est certaines connivences demeurées, comme il se doit, implicites, qui sont plus efficaces et destructrices que les pires conjurations.

74. — Au train où vont les choses, on traitera bientôt de prétentieux quiconque saura parler une autre langue que le borborygme.

75. — Autrefois, et même naguère, on était fier d’avoir fait quelque chose. Maintenant, on est fier d’être, tout court ; d’ailleurs, de nos jours, être est toujours « tout court », trop court. Mais nous sommes fiers d’être. N’importe quoi : Québécois ou Canadien, cul de jatte, niaiseux, gai, noir, homme ou femme, obèse ou filiforme. Le ridicule « droit » à la vie est aussi un « droit » à la fierté inconditionnelle et sans raison.

76. — Les moralistes reprochent toujours à la prétention de n’être pas à la hauteur de ce qu’elle annonce. Mais la véritable prétention n’est prétention de rien d’autre qu’elle-même. Elle n’est jamais que la morgue du spectacle.

77. — Ce n’est pas parce qu’il existe, c’est vrai, des morts apaisées que la mort n’est pas un scandale.

78. — Quand les Américains parlent de rêve, on entend un bruit de tiroir-caisse. Quand ce sont les Québécois, on entend un moteur de 4×4 qui couvre le cri d’un orignal. Quand les Français s’y mettent, l’oreille est pleine de la plainte d’un légume que l’on extrait d’un minuscule jardin devant une minuscule maison de quasi-banlieue.

79. — Il faut vraiment considérer que les notaires et les comptables sont des intellectuels pour croire que l’intellectuel est froid et sans émotion. En vérité, l’intelligence, quand il en a — et il n’est pas toujours assuré que l’intellectuel en ait une — est son émotion. Comme la forme est celle de l’artiste.

80. — À un certain âge, on change de paradigme, et quiconque était encore, il n’y a guère, un beau ténébreux n’est plus qu’un gros éteint.

 Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche maykan alain gagnon francophoniequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique d’humeur, Par Jean-Pierre Vidal…

27 mai 2015

L’informe et le chaos

 Le souci d’aises et de libertés à prendre en tout temps et avec toutes choses est très certainement l’une des chat qui louche maykan alain gagnon francophoni inspirations de l’homme du vingt-et-unième siècle ; on pourrait presque dire qu’il remplace peu à peu la hantise du bonheur dont Saint-Just disait, à la fin du XVIIIe siècle, que c’était une idée neuve en Europe.  Cette idée aura sans doute duré jusqu’à la fin du XXe siècle.  Mais elle n’est désormais plus neuve.  Ce qui l’est, c’est son excroissance, la forme qu’elle prend aujourd’hui : la facilité recherchée dans toutes les sphères de la vie privée et qui ainsi s’impose, du moins dans les pays démocratiques, à la gestion des affaires de l’État.  Comme si nous n’envisagions plus le bonheur autrement que dans l’absence de toute contrainte et de tout effort.  Allez donc imposer les réformes nécessaires dans un environnement humain pareil !

On dira que cette farouche volonté individuelle de suivre sa pente, qu’elle soit petite ou grande, faite de désirs profonds ou d’impulsions épidermiques, est la définition même de la liberté.  Et nous sommes fous de liberté.  C’est du moins ce que nous fait croire la publicité.  Il est en tout cas incontestable que cette définition va à l’encontre de celle que donnaient les hommes du XXe siècle : André Gide, par exemple, ne disait-il pas « je suis ma pente, mais c’est en montant », insistant ainsi au contraire sur les exigences et peut-être l’ascèse qu’impose la forme la plus haute de la liberté, celle qui est d’emblée une éthique ; et Sartre ne pensait-il pas que toute liberté devait trouver une incarnation, qu’il s’agisse d’engagement ou de son contraire, dans sa philosophie : la mauvaise foi.  Pour l’un et l’autre, comme pour la plupart des penseurs de leur temps, la liberté de consommer — au fond, c’est la seule qui nous importe, quand on y réfléchit bien — n’est qu’une manipulation particulièrement réussie, un réflexe conditionné parmi les plus puissants qui soient.

  Le chaos comme boussole

 Ce laisser-aller, à vrai dire plutôt adolescent, dont nous prenons les effets politiques pour le triomphe de la démocratie, alors qu’il en est plutôt le fossoyeur, puisqu’il inspire le refus d’être contraint — on se souviendra ici de la définition que donnait Aristote de la démocratie : « le fait d’être tour à tour maître et esclave », première théorisation, incidemment, de ce que nous appelons « l’alternance » — ce laisser-aller, dis-je, est en lien direct avec notre goût pour l’informe et notre admiration du chaos censé être la source de toute créativité.  Ainsi, la jeunesse intellectuelle et artistique s’abandonne-t-elle aux délices dionysiaques d’un chaos sacralisé, alors que l’autre, l’ordinaire, la « vraie », se laisse aller au chaos de la jouissance immédiatement offerte par le monde et la société.  Mais il s’agit, finalement, de la même chose : le nom donné complaisamment à la démission de toute volonté humaine, au refus confortable de tout activisme, au laisser-aller heureux, au laisser-faire complaisant.  Les Grecs savaient au moins, eux qui avaient inventé le mot « chaos » et l’avaient accouplé à un autre qui marquait au contraire la présence humaine et son action, que le chaos n’est créatif que lorsqu’il devient « cosmos », c’est-à-dire lorsqu’un regard humain, aussi faillible, incertain et changeant soit-il, provisoirement l’ordonne.  Un regard, une conception du monde, c’est déjà une action.

Or, tandis que nous nous agitons en tous sens à la recherche des plaisirs les plus faciles, les moins exigeants, nous demeurons immobiles dans nos esprits et nos cœurs, indifférents à l’outre-présent, qu’il s’agisse d’un passé systématiquement oublié ou de cette suite du monde pour laquelle nous n’éprouvons qu’une indifférence légèrement teintée d’un intérêt poli.  Car oui, le futur pour nous n’est jamais que le calendrier de production du dernier gadget à la mode, la date de sortie du dernier médicament qui nous rendra immortels, l’émergence inattendue de la dernière idole dont nous savons qu’elle se lèvera immanquablement demain sur notre horizon avide, mais balisé.

 L’informe comme salut

Nous débordons de toutes parts, comme un corps défait par l’obésité.  Les super-riches n’ont de cesse qu’ils ne s’excèdent eux-mêmes, tels ces milliardaires octogénaires qui luttent d’arrache-pied pour accroître encore une fortune dont leur jouissance cacochyme n’a déjà plus que faire ; les consommateurs ne vivent plus que d’une hébétude allumée par intermittence au gré du marché dont les prétendues « lois » ne sont jamais que chaos stimulé par une avidité si folle qu’elle ne peut plus avoir d’objet.  Ce n’est plus, comme dans la Genèse, l’esprit de Dieu qui flotte sur les eaux, c’est le désir, mais sans objet et même sans sujet, puisque nous ne sommes plus que masse.

 chat qui louche maykan alain gagnon francophoniMais réjouissez-vous, mes frères : nous ne pouvons tomber plus bas.  Et dans cette apocalypse sournoise qui nous fait croire qu’elle est encore à venir, des rituels individuels, des signes sans portée collective, mais à usage privé unificateur viennent çà et là ponctuer notre chaos de soupçons de rigueur, de semblants d’exigences, de pseudo solennités.  Comme une poussière d’institutions ou de religions en train de naître.

Les institutions, y compris les religions, représentent toujours ce qui donne corps à la communauté, car elles proposent, en fin de compte, la canalisation de nos pulsions, tant individuelles que collectives.  À ce stade de notre évolution, la toute-puissance des ça individuels et le cheval de Troie des petits surmoi identitaires accrochés à des colifichets et des babioles — voile, turban, croix de cou, mais aussi tatouages et piercings, prénoms extravagants et audaces débiles, murs Facebook et comptes Twitter — sont en train, peut-être, de pousser de timides tentacules vers l’Autre.  Elles ne se manifestent encore que sur le mode de l’autoreprésentation aveugle, mais peut-être finiront-elles par s’inventer un véritable public lorsque tous les autres autoreprésentateurs, qui lui tiennent lieu d’assistance, auront accepté d’ouvrir en eux-mêmes, au moins de temps en temps, les coulisses de l’oubli de soi.

C’est du moins ce que je veux croire pour n’avoir pas à mourir complètement désespéré.

Mais d’ici là, comme tout le monde, je devrai me contenter de mon bonheur individuel.  Au moins puis-je vous assurer qu’il existe, en dépit de tout…

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis safondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

14 avril 2015

Une langue désertée

Même si l’agonie peut durer plusieurs siècles, les langues meurent aussi.  La plupart du temps accidentellement, du moins si l’on considèrechat qui louche maykan alain gagnon francophonie l’histoire comme une succession d’accidents : dénatalité, guerres, effondrement économique, exil.  Et avec cette langue, la civilisation qu’elle pouvait éventuellement porter et répandre.  Je dis éventuellement, car ce ne sont pas toutes les langues qui sont à l’origine de ce qu’on peut, à bon droit, appeler une civilisation.  Il reste que dans notre Occident, l’anglais, certes, mais aussi l’espagnol et le français sont des langues de civilisation, comme autrefois le grec et le latin.

L’espagnol, lui, se porte bien, mais le français est manifestement entré en agonie.  Pour des raisons multiples, mais étonnamment, surtout par la volonté ou l’absence de volonté de ses locuteurs.  Et malgré la mondialisation, l’anglais n’y est pas pour autant qu’on le dit, si du moins l’on peut encore appeler anglais l’espèce de pidgin international, suite de signaux plus que langue proprement dite, qui fonctionne désormais comme lingua franca à l’échelle de la planète.

La langue pressée

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa réduction accélérée des capacités qu’a une langue de dire le monde et l’être humain avec toutes les nuances qu’exige la complexité qui les caractérise, frappe aujourd’hui toutes les langues.  Pour ne parler que du français, des modes entiers disparaissent : le subjonctif et le conditionnel sont complètement exclus désormais des possibilités des locuteurs.  Comme par hasard, ce sont les modes de l’hypothèse, du questionnement, de l’imagination créatrice (« on dirait qu’on serait des Indiens », disent les enfants pour installer la fiction de leurs jeux »), de la métaphore : « c’est comme si l’on était des Indiens » devient de plus en plus « c’est comme si l’on est des Indiens ».  Hélène Raymond, la commentatrice vedette du tennis à RDS, est devenue la reine incontestée de ce solécisme en train de passer dans les mœurs.

Car la vision du monde imposée par la technologie ne connaît que le performatif : « quand dire, c’est faire », comme disait la traduction française d’Austin, le philosophe anglais à l’origine de cette dénomination linguistique.  Aussitôt dit, aussitôt fait, telle est la loi du cyberespace.  Car dans la logique binaire qui s’est peu à peu imposée à nous, la règle du oui/non, du « ça passe ou ça casse » caractéristique de l’informatique, se traduit en immédiateté sans suspens, en action sans réflexion.  Ce qui peut se faire sera fait, sans état d’âme parce que sans ce conditionnel qu’est la réflexion.  Je ne suis pas sûr que les malversations diverses qui frappent le monde entier, de la Chine au Texas en passant par Laval, ne sont pas en partie facilitées par cette absence totale de retenue qu’est l’immoralité.

Le monde entier parle désormais la langue de modes d’emploi et d’étiquettes qui se fait appeler l’anglais, ô pauvre Shakespeare !  On pourrait penser qu’avec un tel activisme, le langage devient plus « poétique », puisque, étymologiquement, en grec, le « poète » est celui qui fait, qui fabrique.  Mais nous sommes, bien sûr, loin du compte, puisque cette langue-là ne connaît ni la métaphore et le figuré, ni les temps ou les modes de l’indécision et de la durée, ni même la possibilité de jouer dans les désignations et de ne pas appeler un chat un chat.

Quand on pense qu’il n’y a qu’une seule façon de dire une chose, c’est que les mots ne sont plus que des signaux déclencheurs, que le sens n’est plus cette nébuleuse dont la construction en commun, avec toutes les nuances que des individus différents peuvent y apporter, définit une civilisation.

La France démissionnaire

Certes, cela fait longtemps que les Français trouvent chic de parsemer conversations et écrits de mots appartenant à la langue de l’ennemi héréditaire.  Ils n’ont pas attendu l’américanisation totale de la planète que nous vivons actuellement.  Déjà Balzac, en son temps, dénonçait cette manie.  On se souviendra aussi qu’en 1964 un professeur en Sorbonne, René Etiemble, allait devenir célèbre bien au-delà des cercles universitaires en publiant son Parlez-vous franglais ?  Et quiconque fréquente un tant soit peu la France et ses productions médiatiques ne peut manquer d’être agacé par l’invraisemblable pléthore de mots anglais, la plupart du temps inutiles parce que venant simplement doubler des mots français tout aussi « rapides » et « commodes », dont les cousins se servent avec leur accent plutôt folklorique dans la langue du grand Will.

Mais au moins les autorités n’avaient-elles jamais poussé la lâcheté et la soumission aux diktats prétendus du marché jusqu’à envisager dechat qui louche maykan alain gagnon francophonie permettre que la langue d’enseignement de l’université française devienne purement et simplement l’anglais !  Or cette université fut longtemps un facteur de civilisation actif, bien après la déconfiture économique et politique de la France depuis De Gaule, ce De Gaule qui avait permis au pays, en grande partie par son verbe et la civilisation sur laquelle il s’appuyait expressément, de conserver un prestige et un poids, y compris politique, sans commune mesure avec son importance dans les affaires de la planète.

L’abandon pur et simple de la langue nationale est pourtant ce qu’envisage de permettre une loi pilotée par la ministre de l’Éducation supérieure et de la recherche de l’Hexagone, madame Fioraso.  Sous prétexte que l’anglais est la langue de la science.  Mais, madame la ministre, si la science doit avoir une seule langue, ce n’est pas l’anglais, c’est cette langue à l’éloquence imparable que l’on appelle la mathématique.  Elle est universelle, s’insinue dans toutes les langues et se montre singulièrement vivante, si l’on en juge par les percées — toujours rhétoriques, c’est dans sa nature — qu’elle connaît sans cesse, bien que les médias ne nous en fassent part qu’avec parcimonie.

Conquise par Rome en 146 av. J.-C., la Grèce allait rester la langue de la culture des conquérants, au point que plus de trois cents ans plus tard, l’empereur romain Marc-Aurèle écrivait ses Pensées pour moi-même en grec plutôt qu’en latin.

Il est vrai que désormais, qui parle de pensées ?

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sachat qui louche maykan alain gagnon francophonie fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes, Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, XYZ, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

20 mars 2015

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieApophtegmes

  1. Pour réussir dans les médias, à l’heure actuelle, il faut être d’une ignorance impériale. Ou faire modestement, et même servilement, semblant.
  1. Les États-Unis sont actuellement, et de très loin, le pays le plus dangereux de la planète parce qu’ils mènent, sous l’apparence de la candeur la plus désarmante, une politique extérieure d’un cynisme agressif. À moins que le cynisme absolu ne soit aussi, en fin de compte, une forme de candeur.
  1. Un universel refus de la pensée, une détestation forcenée et comme vindicative de tout ce qui prétend à la réflexion, à la hauteur de vue, une volonté quasi minérale de ne pas se laisser entamer par quelque doute, quelque critique, quelque vacillement que ce soit, tout cela, joint à une inculture arrogante et à un narcissisme obèse, fait de nos temps avachis le lieu de toutes les barbaries.
  1. L’âge mental précis d’un individu se mesure au type d’indifférence dont il est l’heureux bénéficiaire. Dis-moi de quoi (et de qui) tu te fous et je te dirai la distance exacte qui te sépare de ta mort. Car la mort n’est jamais que l’indifférence suprême.

 

  1. L’horizon des plaisirs convoités est toujours si vaste que leur réalisation, fût-elle totale, aurait toujours un petit côté provincial.
  1. Jamais autant de clones n’ont prétendu à une telle individualité. Jamais tant de clichés n’ont été proférés avec une telle revendication d’originalité. Jamais tant de communs ne se sont crus aussi exceptionnels. C’est que le regard nombrilique est aveugle et sourd. Il ne voit que le vœu pieux qui le suscite.
  1. Comme tout ce qui repose sur la logique du fantasme, voir c’est être sidéré et sentir se briser le discours sur cette vision dont l’urgence qu’elle provoque finit pourtant par susciter à nouveau un flux de paroles éperdues de précision.
  1. Le pire est le propre de l’homme. Ou plutôt son sale.
  1. Le rêve de tout artiste, c’est de rendre évident, irréfutable, ce qui n’a pas lieu, ce qui ne saurait avoir lieu. Mais sans la dimension directive que prend toute utopie. C’est d’ailleurs là le malentendu de l’avant-garde. On ne peut faire de l’art une armée victorieuse qui établisse enfin son empire sur le monde. Il faut que l’art n’ait même pas lieu dans l’imaginaire de l’utopie.
  1. Nul n’est censé ignorer la loi ? Et si, au contraire, c’était de cette ignorance, toujours partielle, mais d’ailleurs inévitable, que la loi tire tout son efficace. Ne sachant pas toute l’étendue de ce qui est interdit, on est naturellement conduit à la supposer plus vaste qu’elle n’est en réalité et l’on se réfrène au moindre doute.

    Notice biographique

    Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche maykan alain gagnon francophonie québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

    (Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Rétro : Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

7 mars 2015

Big Brother, c’est nous !

À force d’évoquer Big Brother à propos de tout et de rien dans ces pages, l’urgence m’est venue de dire enfin plus systématiquement ce que je sais de lui. Tout ce qu’il chat qui louche maykan alain gagnon francophoniey avait de prémonitoire dans le roman d’Orwell n’a pas encore été parfaitement relevé et il me semble qu’il est temps d’au moins esquisser ce relevé. On n’a, en particulier, pas assez souligné que son Big Brother, comme le nôtre, est un personnage présenté dans la fiction du roman elle-même comme imaginaire : il désigne moins une sorte de puissance anonyme à la tête d’un état totalitaire que le désir qu’ont ses sujets eux-mêmes de son règne, fût-il répressif. Big Brother est dans la tête, Orwell, qui avait lu Freud, l’écrit en toutes lettres. Il me semble que nous qui vivons manifestement dans l’orbite de 1984, nous en avons la démonstration tous les jours, en particulier dans les réseaux dits sociaux et dans tout ce qui gravite autour d’eux. L’humanité gentillette et bien disposée à laquelle ces réseaux semblent s’adresser, cette conscience individuelle et collective bienveillante, à qui les indignés envoient leurs inoffensives objections, n’est-ce pas notre image à nous de ce Grand Frère diffus qui, s’il lui arrive de châtier, le fait, comme le veut l’adage, parce qu’il « aime bien ».

Il y a une célèbre phrase de Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), je crois, qui dit : « Chacun de nous est responsable de tout devant tous. » Et Saint-Exupéry y est allé, un bon demi-siècle plus tard, de sa variation en trois temps : « Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. » (Pilote de guerre, 1942.) Remplacez « responsable » par « représentable » et vous avez la devise de Facebook et de tous ces réseaux, abusivement dits « sociaux », où l’on se représente, en pied et en perruque, maquillé ou au saut du lit, sobre ou saoul, en train de manger et bientôt de rejeter tout ce qui a été ingéré, en train de baiser, de pisser, d’éructer ce qu’on considère comme une idée ou un commentaire, bref de se montrer en train de faire et être tout devant tous. On se montre surtout — c’est l’injonction diffuse du Big Brother collectif qui préside aux destinées de cette foire aux egos — en train de ne pas penser, de ne pas écrire, de ne pas être intelligent, sans doute pour ne pas se montrer élitiste ou méprisant ; on se montre comme une image sainte, malgré sa trivialité, une image sanctifiée qui ne prêche rien, n’évoque rien, mais babille et balbutie, une image imbécile dont tous sont invités à guetter l’apparition, une image à vénérer, mais que nul ne regarde car tous sont occupés à se diffuser eux-mêmes, à se représenter devant tous et justement, pour cette raison même qu’ils ne sont qu’image… à n’être responsables de rien devant personne.

Car ce phénomène épidémique met bien en évidence les ratés que connaît la représentation contemporaine, aussi bien au sens politique qu’au sens esthétique et même simplement optique du terme. Le discours politique ambiant ne dit-il pas qu’il faut voter pour qui nous ressemble, alors que la véritable démocratie commence au moment où un vieux blanc intello hétéro en santé comme moi accepte d’être représenté par une jeune décrocheuse innue lesbienne en fauteuil roulant ou sidatique ? Voter pour qui nous ressemble, c’est voter Narcisse. C’est vouloir se reproduire plus qu’être représenté. La démocratie, au contraire, c’est l’art d’articuler, souvent difficilement, les différences, ce n’est pas la facilité du même répercuté, la folie mortifère d’une reconduction à l’identique.

Inutile d’ajouter que dans tout ce qui concerne le divertissement et l’art qui de plus en plus se colle à lui, la représentation est essentiellement mimétique. Elle se pare (le sourire faux de Big Brother) des prestiges de l’interactivité, de la convivialité, de la participation, mais c’est pour mieux faire régner son indifférenciation de masse. Quand un gentil artiste vous invite à participer à son œuvre, c’est que son œuvre n’est qu’un jeu de société, comme le Monopoly, et que vous y investissant, vous passez Go et réclamez votre statut de consommateur, pour la plus grande gloire de Big Brother. Et ledit artiste n’aura fait que se plier, « démocratiquement » à la demande, puisque, pour citer Yvon Deschamps, nous n’en sommes plus au stade qu’il évoquait du « on ne veut pas le savoir, on veut le voir », mais à celui du « on ne veut pas le voir, on veut le faire ». L’objet du voir ou du faire n’a, quant à lui, plus aucune importance. Vous avez dit participation ? Chacun désormais participe à tout de tous : l’empathie molle et la fusion complaisante ont remplacé la responsabilité, le dialogue, la confrontation coopérative. D’ailleurs, nous ne coopérons plus, nous faisons masse.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa modernité s’est construite sur la distance, le retrait, le quant-à-soi, mais à dépasser, comme si tout élan, toute action n’étaient possibles que d’être différés, comme s’ils étaient par cela rendus plus forts, plus dynamiques. La postmodernité où nous pataugeons ne vit que de fusion, d’adhésion, d’attraction, d’adhésion universelle, d’indifférenciation radicale prise pour un noble égalitarisme, bref, elle ne vit que de masse, comme si toute intimité n’existait que d’être projetée, parfois agressivement, comme si c’était dans cette extériorisation qu’elle se trouvait la plus assurée, la plus avérée, la plus respectueuse d’un sujet qui n’atteint la fameuse estime de soi si chère aux psychologues qu’à force d’aveugler les autres de myriades d’images sacro-saintes de lui-même.

De ce bombardement incessant de pixels égotistes et de prises de positions égocentriques s’ensuit une désorientation radicale, un chaos qui se croit heureux, un bouillonnement qu’on voudrait créatif. Peut-être en sortira-t-il, comment savoir ? une nouvelle humanité, une autre renaissance, la bonne volonté comme avenir de la race humaine. Les Geeks, les posthumains et les capitalistes néolibéraux qui ont encore un semblant de conscience le croient.

Mais d’ici cette improbable suite à une histoire qui manifestement tourne au vinaigre, il nous faudra subir sans doute encore longtemps le règne de ce Grand Frère qui, croyons-nous, ne nous veut que du bien puisqu’il est fait de chacun d’entre nous.

Autrefois, dans les contes, c’est en grand-mère que se déguisaient les loups.

On reste dans la famille.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il achat qui louche maykan alain gagnon francophonie enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceEsseEtc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

23 janvier 2015

 Apophtegmes

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Hypatie d’Alexandrie

 

  1. La pub et les médias nous vendent de la passion comme on agite un chiffon rouge sous le nez d’un taureau apathique. Et la mise à mort, dans ce cas-là, c’est le passage à la caisse.
  1. Comme on ne peut pas tout savoir, bien des gens se sont résignés, la mort dans l’âme sans doute, à ne rien savoir du tout.
  1. La richesse est une maladie ; elle gangrène le corps social. Mais c’est une maladie qui porte en elle son propre remède, car si elle permet à ceux qu’elle possède de tout se payer, c’est au prix de ne plus réussir à jouir de rien.
  1. L’une des grandes différences, surtout de nos jours, entre le vieux et le jeune, c’est que le premier prend pour de simples slogans ce que le second tient pour des vérités éternelles. Et si, au regard de l’éternité, toutes les vérités n’étaient que des slogans ?
  1. Quand on a quinze ans, l’année de plus que porte l’autre paraît un siècle. Quand on a cinquante-cinq ans, les dix ans de moins qu’il arbore ne sont plus qu’une seconde.
  1. Les Français ont l’obsession du quadrillage, les Américains la hantise de la germination. Les premiers cultivent la perspective, les seconds la pustulance. Pas étonnant que leurs villes présentent le tableau de poussées de champignons géants suivies, jusqu’au tranquille enfer des banlieues proprettes, de taches de moisissures urbaines où tout tombe en ruines indifférentes, comme des zones bombardées au point d’avoir entraîné la complète désertion de toute âme qui vive. Jusqu’à la prochaine éruption de gourme commerciale.
  1. L’adolescence est pleine d’une colère aveugle qui lui fait parfois voir clair, sur l’organisation sociale, par exemple, et de récriminations sourdes qui, le plus souvent, restent muettes.
  1. Quand, en guise de culture, on n’a que la nostalgie, cela veut dire qu’en fait d’esprit, on n’a que des souvenirs. Ou des prétentions sans fondement.
  1. Dieu n’est jamais que l’horizon de l’homme quand on lui trouve un nom.
  1. Nous avons remplacé le mouvement par le grouillement et la trépidation : nous sommes des derviches vibreurs mis perpétuellement en transe par Internet, les cellulaires, les écrans divisés, la pub virulente et tout ce qui émiette et décompose. Immobiles, nous tournoyons. (Apophtegmes tirés de : Apophtegmes et rancœurs,  Éditions du Chat Qui Louche, 2012.)

    Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

    Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

    (Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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