La tortue d'Achille, apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

20 décembre 2016

Apophtegmesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

211. — Non seulement je me prends pour un autre mais même pour plusieurs : c’est la seule façon que j’aie de m’en tirer avec mon identité.

212. — Certains arborent des profils en forme de profondeur de champ. D’autres ne sont perceptibles qu’en gros plan. Mais la vaste majorité des gens n’est désormais cadrée qu’en plan américain : coupé à l’âme.

213. — Les avatars de la ponctuation masculine : quand le point d’exclamation s’interroge, il finit en virgule. Un point, c’est tout.

214. — Quand on vous manifeste un respect dont vous ne voyez pas la raison, c’est que vous êtes devenu vieux.

215. — La morale sociale la plus répandue repose généralement sur cette maxime implicite : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent. Les affaires, comme la guerre, c’est l’inverse ; il s’agit expressément de faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent : payer le plus tard possible et se faire payer le plus tôt possible, acheter au plus bas, vendre au plus haut, tuer, assommer, sortir du marché, réduire à la mort économique, liquider ou contraindre à la liquidation, etc. Et l’on voudrait que l’on s’enthousiasme pour ça ?

216. — Il faut s’aimer terriblement pour accepter de se sacrifier à quelqu’un d’autre. Tous les martyres sont des arrogants qui cachent leur jeu. Jésus est l’arrogance incarnée. Plus arrogant que ça, tu meurs en fils de Dieu !

217. — J’ai toujours su qu’il y avait des cons. Mais je n’aurais jamais cru qu’ils étaient si nombreux. Ni que je finirais moi-même trop souvent par être l’un d’eux.

218. — Certains mettent à rater leur vie la même obstination que d’autres à rester dans les ordres ou dans l’erreur. Mais si le temps rend un peu rêveuse l’obstination de ceux qui ont pris la règle de Dieu pour une règle de vie, il ne fait qu’exacerber jusqu’à la rage l’entêtement de ceux qui ont choisi de gâcher leur vie comme on revendique l’erreur.

219. — Dans un salon funéraire, les hommes ont toujours l’air un peu puni. Les femmes, elles, retrouvent avec naturel et aisance leur rôle ancestral de gardiennes des aires.

220. — Ce n’est pas la tortue qu’Achille ne rattrapera jamais mais son propre talon. Et pourtant, combien se lancent d’un pied léger dans cette course folle !

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Déclaration d’amour anonyme…, par Jean-Pierre Vidal…

12 septembre 2016

Apophtegmes

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Crédit photo : DR

181. — Les effets faciles sont comme les femmes faciles : il leur arrive même, malgré tout, de donner parfois du plaisir.

182. — Si votre chat vous lèche quand vous le caressez, ce n’est pas qu’il vous aime ; c’est pour que vous le laviez en même temps. Les humains, eux, n’ont même pas de tels soucis d’hygiène quand ils vous lichottent et vous tètent.

183. — L’Amérique, c’est aussi l’impitoyable répression de qui n’est pas conforme : les Arabes l’ont récemment constaté à leurs dépens.

184. — La haute technologie ne sert bien souvent que de fort bas intérêts.

185. — La pensée commence où s’effritent les évidences.

186. — Écrire, c’est toujours un peu lancer un défi en forme de déclaration d’amour anonyme : je te mets au défi de reconnaître, d’accepter et même d’aimer ma différence parce que la tienne m’importe. Si je ne te prenais que pour un consommateur, je t’écrirais ce que tu veux et nous nous abîmerions tous deux dans l’indistinction mortifère du commerce.

187. — Au XXe siècle, à mesure que l’art se développait, se complexifiait, se subtilisait, l’homme s’amincissait (et pas seulement physiquement, pas seulement au propre), se simplifiait, se réduisait à sa plus indigente expression. Quand l’art s’en est aperçu, il était devenu média, c’est-à-dire simple condiment pour obèse de l’âme ou anorexique de la pensée.

188. — Le malheur rend laid, le bonheur rend bête. L’état commun, qui ne connaît vraiment ni l’un ni l’autre, rend bête et laid.

189. — Un paroxysme permanent, comme celui qu’on nous vend systématiquement aujourd’hui, revient à une asthénie totale. Les grouillants parmi nous sont, socialement, les plus parfaits assis qui soient.

190. — Toute œuvre est une multiplicité non pas unifiée, encore moins unitaire, mais en équilibre, en équilibre instable. Et l’instabilité de cet équilibre est la voie où viennent échouer l’interprétation et la passion de l’œuvre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Nomades et conformistes : la dérive programmée, un texte de Jean-Pierre Vidal…

2 juin 2016

Signe des temps…

« Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis. »
Corneille, Sertorius

 

En art, comme en industrie et commerce, comme dans la vie de bien des jeunes, du moins ceux qui en ont lesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec moyens intellectuels ou financiers, l’heure est au nomadisme. Un grand dérangement naît de la globalisation, glorifiée par les uns, dénoncée par les autres, mais subie par tous si ce n’est l’infime minorité d’hyperriches, sans foi ni loi ni patrie particulière qui se trouve à dominer la planète, tout en laissant — mais jusqu’à quand ? — les gouvernements faire semblant de mener la barque de l’état pour la plus grande illusion des populations qu’ils abusent sur leurs pouvoirs réduits à presque rien.

Le nomadisme est le mode de vie chic de ceux qui règnent sur les impuissants sédentaires. Ses adeptes se pensent plus ouverts que les simples touristes dont ils ne sont pourtant que la version magnifiée. Le monde n’est pour eux qu’un terrain de chasse dont la faune leur est parfaitement indifférente : tout au plus doivent-ils parfois s’en accommoder quand des lois locales le leur imposent. Quant à ceux qui, sans être riches, sont nomades par vocation quasi religieuse, ceux qui vont aider ou simplement s’imprégner de la culture et du mode de vie des autres, les jeunes, les travailleurs humanitaires, les aventuriers, lorsqu’ils n’oublient pas purement et simplement l’expérience, ils se sédentarisent dans leur nouveau pays ou sont à jamais partagés entre deux sédentarisations. Je ne parle pas ici, il va de soi, des sédentaires de culture, souvent depuis des millénaires, mais de ceux – nous, Occidentaux – pour qui le « nomadisme » n’est qu’une mode. Au même titre que l’interactivité ou l’immersion, notions jumelles qui commandent nos loisirs et la prétendue créativité de nos vies.

Quoi qu’il en soit, la formule célèbre de Corneille, qui référait contextuellement à un épisode de guerre civile, a fini par signifier avant tout la chute de l’Empire, son explosion en myriades de principautés impuissantes, quand bien même un ego surdimensionné prétendrait occuper à lui seul le centre perdu qu’il transporte dès lors partout avec lui, qu’il incarne sans effort et qu’il fait coïncider parfaitement avec sa propre vie.

Nous sommes désormais tous des Sertorius. L’individualisme de masse est notre « paradoxe de Sertorius ».

Une socialité mobile et aléatoire

Comme animées d’un gigantesque mouvement centrifuge, nos sociétés se parcellisent, éclatent et se recomposent au gré des rencontres, des affinités, des humeurs. Ce que l’on appelle la « société civile » est faite en grande partie de ces ruches provisoires et des alliances qu’elles forment ça et là, presque d’un jour à l’autre et très certainement selon le problème envisagé ou le refus partagé.

Le retour de la famille, qu’on observe chez les jeunes générations et qui semble bien l’antidote à ce mal de nos sociétés, est lui aussi pourtant traversé des mêmes courants stochastiques et presque browniens dans leur imprévisibilité. Nos liens avec l’autre sont provisoires et leur date de péremption précipitée.

Dans une telle agitation, les frontières du moi sont devenues si poreuses que nous ne savons plus ni qui nous sommes ni en quel lieu gîte encore cet animal étrange, moi, que la communication essaime à tout vent. La science peut bien nous prédire un avenir de bactéries, notre présent nous donne déjà des contours de vibrions excités, acharnés à dire leur trépidation comme des phalènes brûlées à la lumière de la communication, clignotant dans les réseaux comme des lucioles sans dessein.

Mais rien ne luit dans la nuit de notre indistinction. C’est paradoxalement un autisme absolu qui nous attend au détour de la grande dérive de l’immersion totale où nous nous perdons complaisamment. Et au moment de notre plus grand enfermement, nous tuons le monde où nous nous sommes déchiquetés nous-mêmes, tel un Orphée fou épargnant ce travail aux Ménades. Obsédés d’altérité jusqu’à monter en épingle la plus infime différence, nous avons jeté tout Autre possible avec l’eau du bain communicationnel.

Et rien ne le dit plus clairement que cet art qui se proclame « actuel », justement pour refuser la notion trop générale, pas assez présentiste, de contemporanéité.

Un art tautologique

Cet art, donc, de notre présent le plus immédiat, abandonnant les prétentions millénaires de cette étonnante activité humaine qui s’attachait, depuis au moins les peintures rupestres, à dire le présent d’une société et d’un individu, mais en ouvrant une fenêtre sur l’autre et sur l’éternité, cet art s’est voué à n’être qu’un calque le plus fidèle possible, une réplique, une présentation répétée plutôt qu’une représentation de ce qu’il appelle la réalité en postulant simplement, naïvement, stupidement, qu’elle est irréfutable et facilement dite. C’est ça qui est ça est devenu le fin mot de l’art actuel ; c’est ça qui est ça reprennent en cœur toutes ses manifestations, toutes ses disciplines, ces disciplines qui sont elles aussi devenues à la fois poreuses et incernables, disséminées non seulement les unes dans les autres, mais dans les insignifiances « nomades » de la vie quotidienne.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecMais rencontrant le kitsch et le banal, ce tissu de nos vies médiatisées non plus même « à l’os », mais au-delà, à la cellule et même au pixel qui compose notre vie socialement exhibitionniste, l’art, comme nous, perd toute identité. Car le kitsch est déjà une resucée « populaire » et même populiste du grand art qu’il singe et profane. Prétendre, comme le font si souvent les jeunes artistes, se déprendre du kitsch rien qu’à l’utiliser, c’est tomber dans son jeu : on ne critique pas impunément le kitsch, on en fait et c’est lui qui vous capture.

Dans cet univers de la répétition indépassable, de la mise à distance impossible, un conformisme proprement hallucinant habite toutes les pratiques de l’art fièrement dit « actuel » et singulièrement celles qui telles l’installation, la performance et, dans une moindre mesure, les arts médiatiques sont nés de l’abandon de la facture, de ce rapport à une matière, quelle qu’elle soit, travaillée artisanalement de telle façon qu’en retour c’est l’artiste lui-même qui s’en trouve travaillé. Ce conformisme qui saute aux yeux de tout observateur lucide et objectif va bien au-delà des traits communs qu’impose nécessairement l’appartenance à une même époque. Il naît de cette série de cercles vicieux qui nous enferment dans la tautologie de l’assimilation sans reste : l’art est la vie, la vie est l’art et, pour pouvoir garder son statut, l’artiste doit être reconnu par l’artiste, lui-même reconnu par l’artiste dans une rengaine enfantine : « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », mais aucun des deux ne rit. C’est sérieux de faire ce qui se subventionne et de subventionner ce qui se fait : dans cette valse sans fin, on feint de sortir de l’institution honnie – l’art, son histoire, ses discours, ses organes – pour mieux se faire son institution à soi, comme un cocon opaque.

Étrangers

Cette institution, elle est constituée de connivence, d’affinités, de complaisance, tout ce qui constitue un consensus sans débat, tout ce qui produit du même, du semblable, de l’identique. De la masse en un mot.

Notre système économique et commercial, si peut-être il ne l’impulse pas, du moins en profite. Et les nomades qui nous gouvernent vraiment ne s’en portent que mieux. La mobilité des fonds individuels ou institutionnels, libres de se placer où bon leur semble et de jouer une fiscalité contre une autre, à la limite le plus souvent de la légalité, prive les états de ressources. L’idéologie néolibérale s’engouffre dans la brèche et prône l’amaigrissement continu d’un état déjà exsangue. Pour le plus grand bien de ceux qui sont déjà exagérément nantis.

Et tous ceux qui ne parviennent pas à atteindre l’exil doré du nomadisme transnational et financier finissent en réfugiés, parfois de l’intérieur, dans ce qui n’est plus leur propre pays que pour la forme.

Où, comme moi, ils se sentent irrémédiablement étrangers. Comme si, loin des échanges, ils étaient déjà morts.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Théories mortes et économie des fourmis, par Jean-Pierre Vidal…

9 avril 2016

Apophtegmes

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

151. — Quiconque n’a pas le sens de l’humour n’a jamais mesuré les limites de sa propre pensée. Mais c’est parce qu’il n’en a pas, de pensée. Car quiconque pense un peu rit bientôt beaucoup.

152. — Génération X, génération Y… À Z, on arrête ?

153. — L’intelligence est une responsabilité collective dont la garde semble bien désormais nous avoir été retirée.

154. — Combien d’œuvres contemporaines, qui insistent lourdement sur la « démarche » en déroulant un laborieux exposé scolaire tissé des mêmes fadaises sur la communication et la participation du public, gagneraient à ne s’accompagner d’aucun mode d’emploi : on pourrait ainsi attribuer l’indigence de la « pensée » qui leur donne naissance au mystère et aux indéterminations de l’œuvre, et la veulerie de leur attention complaisante au public décidément bien « client » à un amour éperdu de l’humanité. Mais ces explications trop empressées ne sont jamais, au fond, qu’un argument de vente. Dommage qu’il n’y ait rien à vendre. Et qu’il n’y ait plus guère d’acheteurs.

155. — Les Américains ont les délires boursouflés et grotesques des gens pratiques.

156. — Bien des gens meurent d’étonnement. L’étonnement de constater que c’est irrémédiable et qu’ils n’en avaient qu’une.

157. — Comme des astres éteints, il existe des théories mortes. Celles qu’une méthodologie omnipotente a ossifiées en pédagogie immobile. Notre utilitarisme forcené et immédiat a liquidé la théorie. Et, par le fait même, l’imaginaire.

158. — Autrefois nous étions, paraît-il, à l’image de Dieu, et nous avions une âme. Nous sommes désormais – qui ne le voit à regarder nos pubs et nos humoristes ? — à la semblance du singe et nous avons une bedaine, gracieuseté de nos commanditaires. Notre livre de chevet ? Ainsi parlait Orang-Outang.

159. — Les fourmis aussi ont une économie. Elles n’ont même que cela. Comme nous demain.

160. — Les ordinateurs nous ont fait perdre la mémoire, du moins celle qui s’attache à autre chose que des faits biographiques individuels. Comme si la mémoire humaine pouvait, à l’instar de celle des machines informatiques, se saturer, elle qui, au contraire, s’enrichit encore de tout ce qu’elle accumule et des rapports inouïs qui naissent de cette accumulation. C’est sans doute une des leçons de Proust, mais l’œuvre de Proust est impossible au temps d’IBM et la pomme de Silicon Valley n’aura jamais le goût de la madeleine.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Élite, éternité et désespoir des chats…, par Jean-Pierre Vidal…

14 février 2016

Apophtegmesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

131. — Le seul domaine de l’activité humaine où le mot « élite » ne soit pas péjoratif, de nos jours, c’est cette grande dérision du corps et de l’économie que l’on appelle le sport professionnel.

132. — Le monde se divise en deux : ceux qui croient que la réalité est indépassable et ceux qui pensent qu’elle est inatteignable.

133. — L’éternité, au fond, c’est très surfait. Regardez Dieu : pour tromper son ennui, il a fallu qu’il crée le monde ! Le résultat s’en est ressenti.

134. — La télé est un énorme tube digestif qui avale tout, grâce à ses énormes moyens financiers et à ses innombrables recherchistes, sans parler des délateurs ordinaires de faits divers qui désormais l’alimentent à l’envi. Et ce qu’elle ingère, elle le dégorge en merde.

135. — Les petites filles promènent parfois d’un air important des seins trop vieux pour elles.

136. — L’enseignement aujourd’hui : gérer le rudimentaire, enseigner l’insignifiant, évaluer l’accessoire.

137. — On donne hypocritement une dignité démesurée à l’argent, au nom de ceux qui n’en ont pas, pour mieux cacher, par envie ou soumission adoratrice, ceux qui en ont trop. De la même façon, on fustige ceux qui ont quelque culture, même s’ils ne l’étalent pas, au nom de ceux qui n’en ont aucune pour mieux cacher le lugubre fric qu’engrangent les fourgueurs d’inculture qui possèdent, entre autres choses, les médias.

138. — Un écrivain devrait être, dans la langue, et jusqu’à la douleur, heureux comme un poisson dans l’on. Combien, de nos jours, n’y trempent qu’un doigt frileux ! Combien d’autres, encore, se noient dans un verre de jememoi.

139. — L’homme est transitoire, sans doute, cela console. Mais sa connerie semble décidément bien près d’être éternelle.

140. — On a présenté aux Québécois des personnages grotesques, dans un contexte ironique, et dans le but manifeste d’en faire la satire. Mais voilà, ces personnages ont plu au point que, tout en en riant encore (jusqu’à quand ?), tout le monde s’est mis à les imiter et bientôt à se comporter naturellement comme ces caricatures, les animateurs de lignes ouvertes en premier, puis les gens de télévision, et enfin les hommes politiques. Et l’humour est désormais mort au pays du grotesque.

141. — Quand bien même il parviendrait, dans son imbécillité croissante, à détruire sa planète, l’homme n’aura jamais été qu’une estafilade évanescente à la surface des choses.

142. — À vingt ans, une manie est un charme, à quarante un agacement, à soixante un ridicule. Après, on ne la voit même plus.

143. — Dieu n’est rien que la question devenue trop tôt réponse. Il n’y a donc pas de faux dieux, il n’y a que la fausseté mortifère de Dieu, ce leurre pour vieillard rendu au bout de ses étonnements et perclus de refus.

144. — Peut-être que deux têtes valent mieux qu’une mais vingt -mille certainement pas. Plus il y a de monde, moins ça pense. Ça ne fait que grouiller.

145. — Penser que tout ce qui me dépasse mène à Dieu, c’est encore une façon de m’instaurer au centre de l’univers.

146. — Qui n’a jamais eu mal aux dents ne sait pas ce que c’est que l’obstination des choses et l’indiscipline des corps.

147. — Le métissage des cultures n’est qu’un slogan popmédiatique ou un vœu pieux d’intellectuel qui se donne bonne conscience. En fait, les cultures vers lesquelles, toujours au bord de la condescendance, l’intello antiraciste ou l’animateur radiophonique se penchent sont des cultures qui, parce qu’elles sont menacées chez elles et plus encore dans leurs terres d’exil, se barricadent au point qu’aucun métissage jamais ne saurait les ouvrir.

148. — Les enfants, tous les enfants, sont aussi méchants qu’ils sont bons. Mais comme leur méchanceté est aussi naïve que leur bonté, nous la considérons avec une tolérance attendrie. Mais donnez à un enfant la puissance qu’il n’a pas, et vous avez un terroriste. Et un terroriste qui n’a même pas besoin d’une cause.

149. — J’essaie, toujours, d’être à la hauteur de la franchise de mes colères.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec150. — Les chats sont des sages sereinement désespérés : c’est pour oublier la vie de la façon la plus élégante possible qu’ils dorment tant, le jour aussi, le jour surtout. C’est aussi que leurs rêves ont sans doute des couleurs bien séduisantes : celles de la liberté retrouvée, loin des humains qui, croyant être leurs maîtres, sont en fait leurs parasites.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Conformisme, médias et arts, par Jean-Pierre Vidal…

5 février 2016

Apophtegmes…

111. — Le conformisme est une forme de mort dans laquelle nous trouvons, paradoxalement, tous nos émoischat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec d’être. Et de plus en plus. Car rien n’est pire, maintenant, pour nous, qu’une parole seule qui claque, nue et injustifiée. Pour qui vous prenez-vous ? demande l’imbécile médiatique de service à celui ou celle qui ose la risquer. Pour une voix.

112. — Quand tous les possibles de l’art ne dépendent plus que des capacités de la machine ou de la patience et de l’ouverture d’esprit du public, l’éthique, sans laquelle cet art n’est que cosmétique, disparaît dans l’euphorie enfantine d’un fonctionnement trop aisé.

113. — L’amertume ? Un ciel couvert qui ne s’entrouvre que sur un souvenir maussade.

114. — On lutte toute sa vie, surtout contre soi-même, contre sa timidité, sa lâcheté, pour être soi-même (est-ce le même que celui contre qui on lutte ?), pour être naturel en toutes circonstances, et quand on y parvient enfin, quand on jouit de l’aisance désormais de sa propre présence au monde, on est mort.

115. — L’Europe a la passion de la distinction, l’Amérique, celle de l’ordinaire, malgré les superlatifs qui lui collent au discours. Le cauchemar de l’une est le snobisme, celui de l’autre la vulgarité. Mais cela n’exclut pas, bien entendu, les Américains hypersnob et les Européens d’une vulgarité absolue.

116. — Toute élégance se ramène à une question de rythme. Rythme de port et de pose, rythme tendu, rythme tenu, tonus et danse.

117. — L’hédonisme simplet qui court les rues et les ondes a laissé le grand corps social à l’abandon, livré à des minoritaires de toutes obédiences, mais plus encore à deux catégories de gloutons, l’homme d’affaires et le politicien qui, tous deux, par les temps qui courent, finiront par avoir de plus en plus de liens avec le pouvoir mafieux mondial en train de se mettre en place. Si même ils n’en deviennent pas l’émanation pure et simple. Car l’appétit vient en mangeant l’autre et rien ne se bouffe mieux que le corps social massifié.

118. — Comme nous avons sacralisé le bien-être individuel, nos religions ne sont plus que des commodités : sectes fumeuses, métaphysiques aérobies, rites gymniques, morales cosmétiques. Notre âme elle-même est une lotion à l’odeur vaguement écœurante. Et notre pensée une masturbation machinale et flasque.

119. — Mon orgueil aura été d’être assez cher pour pouvoir parfois être gratuit. C’est le plaisir des bénévoles quand ils ne sont pas des assistés sociaux déguisés ou forcés.

120. — La vulgarité n’est affaire ni de langue parlée, ni de culture, ni même de classe sociale, c’est une question de vue : quiconque ne voit pas plus loin que le bout de sa bedaine appartient à la confrérie sans cesse grandissante du vulgaire et de l’épais, même s’il manie l’imparfait du subjonctif comme un jésuite du XVIIe siècle.

121. — Peut-être divorce-t-on à un âge avancé, après toute une vie passée avec la même personne, comme cela arrive parfois, parce que, brusquement, l’autre a pris le visage de votre mort et que c’est son propre cadavre que l’on voit, glacé d’horreur, dans ses yeux innocents.

122. — Le malheur rend laid, le bonheur rend bête. Et l’indifférence rend invisible.

123. — La clé du bonheur de l’humanité est toujours enfouie, par définition, dans un livre perdu d’une bibliothèque détruite : c’est ainsi que s’équilibre un peu le fameux débat sur la valeur comparée du plus grand des livres et de la plus insignifiante des vies humaines. Il est vrai qu’on pourra toujours rétorquer que cette clé du bonheur de l’humanité tout entière se trouvait peut-être en germe dans la tête de cet enfant qui passait justement devant la bibliothèque de Dresde quand les bombes alliées l’anéantirent.

124. — Dans nos sociétés démocratiques, les riches entretiennent encore parfois des maîtresses et les pauvres toujours des illusions.

125. — Je n’aime les tripes ni au propre ni au figuré que d’ailleurs leur étalement éventré nie. Peut-être ma réticence à l’endroit de la psychanalyse vient-elle de ce dégoût.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec126. — Les hommes ne disent jamais tout à fait la vérité qui les concerne, par calcul ou par amitié, pour ne pas blesser ou pour ne rien risquer. La vérité est ainsi l’envers du social.

127. — L’école et les médias ânonnent et bêtifient. La famille ? Elle n’est plus qu’un tube cathodique. Où diable voulez-vous qu’on apprenne l’humain ?

128. — L’œuvre d’art, cet accident concerté, est une évidence imprévisible et imparable.

129. — La simplicité est une vertu quand elle est un élagage, pas quand elle est le nom poli de l’indigence.

130. — La jeunesse n’est jamais ridicule ; c’est toujours un regard rétrospectif qui la juge telle. Et c’est un regard de vieux. Mais vient toujours une autre génération qui, contre ses pères, coule sa propre jeunesse dans les oripeaux d’une jeunesse évanouie. La jeunesse est ainsi un phénix dont les plumes — et les plumes seules — se transmettent d’une génération à une autre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

21 novembre 2015

Apophtegmes…

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101. — Les vieux couples ont complètement dilué chacun des deux individus qui les composent dans un espace collectif qui leur tient lieu désormais de proximité. Le couple est plein de tendresses, de caresses, de chaleur, mais ceux qui le forment sont souvent secs, froids, distants.

102. — Toute perspective est un trajet de roi parce qu’elle donne de l’élan au regard et parce qu’elle oriente l’âme vers l’infini. Au bout de toute perspective, il y a un dieu qui nous attend pour nous révéler que nous n’en sommes pas un et nous ramener au juste orgueil de n’être qu’un homme. Sans perspective, nous ne sommes que des monstres qui se prennent pour des dieux.

103. — Pas d’élégance sans quelque raideur secrète. Mais combien de raideurs sans jamais la moindre élégance.

104. — Une image ne vaut mille mots qu’à condition, justement, de les susciter. À défaut de quoi, elle n’est jamais qu’une sidération muette. L’extrême faveur dont jouit ce cliché chez tous ceux qui font profession d’hypnotisme marchand est à la mesure de son indigence : on le donne pour une vérité profonde alors qu’il n’est qu’un slogan publicitaire déguisé.

105. — Les sociétés occidentales sont en train de revenir au suffrage censitaire d’antan. À cette différence près que ce n’est plus l’électeur qui doit arguer d’un certain revenu pour pouvoir voter, mais le candidat qui doit se prévaloir d’une fortune point trop négligeable pour être éligible. Dis-moi ton revenu, je te dirai tes chances d’être élu.

106. — Les bruits de bottes sont toujours des bruits de tripes. Peut-être est-ce cela « l’estomac dans les talons » : cela veut dire, en l’occurrence et à l’inverse, les talons dans l’estomac. Mais celui de l’autre.

107. — La vérité est toujours plus compliquée que le mensonge. Ne serait-ce que parce qu’elle n’est jamais vraiment nue et que son strip-tease est toujours réticent ? Le seul problème du mensonge, c’est la solidité de la fibre dont il est tissé et l’accord de ses coordonnés.

108. — Les médias de masse ont couronné le public, mais c’est d’un bonnet d’âne. Ils l’ont sanctifié mais c’est de bêtification qu’il s’agit.

109. — À poil, les lesbiennes en sont pleines et les gays dépourvus.

110. — Le bénévolat reste sans doute une des meilleures façons de dire son mépris aux puissances d’argent. Mais c’est aussi une bonne façon de les engraisser davantage.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Sexe, nations et pourvoyeurs d’asphalte…, par Jean-Pierre Vidal…

5 septembre 2015

Apophtegmes…

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Daumier

— Le sexe est une scène sur laquelle chacun essaie désespérément de jouer le rôle de l’autre. Mais comme ils ne s’entendent pas sur le choix du metteur en scène, leurs personnages se superposent plus qu’ils ne se coordonnent ou ne se complètent.  C’est ce qu’on appelle une bête à deux dos :  chacun ne s’y montre jamais que de face.  Comme un affront.

— Là où autrefois se fondaient des nations ou des classes, il n’y a plus désormais qu’insignifiants espaces privés, mais ouverts à tous les vents médiatiques et sommés d’être conformes.

— Un petit esprit est quelqu’un qui se satisfait de ce qu’il est, de ce qu’il sait. Sur le plan intellectuel, la satiété et le contentement sont les péchés suprêmes.

— La prière de l’employé moderne : notre paie qui êtes aux cieux, que votre chèque soit certifié, que votre échéance vienne, que votre encaissement se fasse sur la terre comme aux cieux.

— L’Amérique n’est pas un pays, c’est un cancer de l’esprit. Et qui fait des métastases dans le monde entier.

— La nudité au théâtre est toujours un peu superfétatoire. Car la scène dénude plus sûrement que tous les déshabillages.

— La simplicité, de nos jours, n’est ni une conquête sur le multiple enfin maîtrisé, ni une ascèse :  c’est un laisser-aller dans lequel on se vautre comme en une soue.

— Dès que le souci de plaire s’immisce dans le processus de sa création, l’artiste devient un amuseur et fait du même coup du récepteur de ses œuvres un badaud sans conscience. Notre siècle obsédé de succès immédiats et faciles appelle ainsi « artistes » les histrions, les pitres et les brutes qu’il mérite et qui sont aux véritables artistes ce que le prurit ou la démangeaison sont à la passion.

— De nos hommes politiques, nous attendons au fond deux choses contradictoires :  qu’ils soient les petits magouilleurs de comtés et les pourvoyeurs d’asphalte que nous adorons mépriser plus ou moins secrètement ou ces fantasmes ambulants où nous aimons nous voir grandis lors de funérailles applaudies.

— Le métissage, quand il est, comme aujourd’hui, obligatoire, devient semblable au bariolage rayé des uniformes des forçats.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

30 mai 2015

Apophtegmes

61. — Discernement et dissidence vont de pair, comme leurs contraires : confusion etchat qui louche maykan alain gagnon francophonie  conformisme.

62. — Ce que l’on nomme à tort « démocratisation », voire égalitarisme, n’est que décaractérisation et indistinction poussées à l’extrême, c’est-à-dire jusqu’à l’interchangeabilité des besoins, des désirs, des traits de caractère et des éléments culturels, individuels ou collectifs, dissous dans la « simplicité » indistincte du biologique et d’une sorte de socialité abstraite dont des droits tatillons assurent l’emprise.

63. — Pour l’être humain réduit désormais au rudimentaire, la merde est encore la chose la plus facile à produire. Voyez Hollywood… et tout le capitalisme.

64. — Les grands acteurs ne jouent pas un rôle, ils le jouissent.

65. — La vulgarité et la bêtise sont des formes de paresse qui ont leur fatalité.

66. — S’il arrive assez souvent que la jeunesse donne des visages d’ange à des crapules, il est presque inévitable que la vieillesse donne des gueules de crapule même à des anges.

67. — Pour tout ce qui concerne l’intelligence, l’âme, la sensibilité, on apprend systématiquement aux gens à se satisfaire de presque rien. Pour tout ce qui est matériel et fricard, on leur enseigne à ne se satisfaire de rien.

68. — Quand la pensée positive est l’injonction la plus pressante du commerce, il importe plus que jamais de savoir se montrer pessimiste.

69. — On ne réfute plus une idée, on ne la discute même pas. C’était bon pour les deux ou trois siècles précédents. Maintenant, on se contente de dire qu’on l’a trop entendue… même si c’est la première fois qu’elle est émise. Ainsi l’accusation de déjà vu suffit-elle à rendre invisible. De la part d’une civilisation qui repose tout entière sur la répétition, le conformisme, la massification, la chose est particulièrement piquante.

70. — Des méduses obèses perfusées à l’Internet et gavées de croustilles et de liqueurs contemplent d’un œil torve un écran ravagé de pubs ou testostéronné au jeu vidéo explosif et viril : c’est ça, les États-Unis. Et c’est l’avenir proche de la planète entière.

71. — Tiens-toi loin des jeunes, leur regard fait vieillir. Évite les vieux, ils n’ont plus de regard.

72. — Le chat n’est pas l’allié de l’homme, c’est son concurrent. Il suffit de voir quelles luttes les opposent dans le contrôle de l’espace domestique et quelles batailles épiques se livrent sourdement pour le moindre coussin, la moindre couverture. Mais le chat gagne toujours. Parce qu’il est capable de squatter jusqu’à son adversaire.

73. — Un complot n’a pas besoin d’être conscient pour être effectif. Il est certaines connivences demeurées, comme il se doit, implicites, qui sont plus efficaces et destructrices que les pires conjurations.

74. — Au train où vont les choses, on traitera bientôt de prétentieux quiconque saura parler une autre langue que le borborygme.

75. — Autrefois, et même naguère, on était fier d’avoir fait quelque chose. Maintenant, on est fier d’être, tout court ; d’ailleurs, de nos jours, être est toujours « tout court », trop court. Mais nous sommes fiers d’être. N’importe quoi : Québécois ou Canadien, cul de jatte, niaiseux, gai, noir, homme ou femme, obèse ou filiforme. Le ridicule « droit » à la vie est aussi un « droit » à la fierté inconditionnelle et sans raison.

76. — Les moralistes reprochent toujours à la prétention de n’être pas à la hauteur de ce qu’elle annonce. Mais la véritable prétention n’est prétention de rien d’autre qu’elle-même. Elle n’est jamais que la morgue du spectacle.

77. — Ce n’est pas parce qu’il existe, c’est vrai, des morts apaisées que la mort n’est pas un scandale.

78. — Quand les Américains parlent de rêve, on entend un bruit de tiroir-caisse. Quand ce sont les Québécois, on entend un moteur de 4×4 qui couvre le cri d’un orignal. Quand les Français s’y mettent, l’oreille est pleine de la plainte d’un légume que l’on extrait d’un minuscule jardin devant une minuscule maison de quasi-banlieue.

79. — Il faut vraiment considérer que les notaires et les comptables sont des intellectuels pour croire que l’intellectuel est froid et sans émotion. En vérité, l’intelligence, quand il en a — et il n’est pas toujours assuré que l’intellectuel en ait une — est son émotion. Comme la forme est celle de l’artiste.

80. — À un certain âge, on change de paradigme, et quiconque était encore, il n’y a guère, un beau ténébreux n’est plus qu’un gros éteint.

 Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche maykan alain gagnon francophoniequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

20 mars 2015

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieApophtegmes

  1. Pour réussir dans les médias, à l’heure actuelle, il faut être d’une ignorance impériale. Ou faire modestement, et même servilement, semblant.
  1. Les États-Unis sont actuellement, et de très loin, le pays le plus dangereux de la planète parce qu’ils mènent, sous l’apparence de la candeur la plus désarmante, une politique extérieure d’un cynisme agressif. À moins que le cynisme absolu ne soit aussi, en fin de compte, une forme de candeur.
  1. Un universel refus de la pensée, une détestation forcenée et comme vindicative de tout ce qui prétend à la réflexion, à la hauteur de vue, une volonté quasi minérale de ne pas se laisser entamer par quelque doute, quelque critique, quelque vacillement que ce soit, tout cela, joint à une inculture arrogante et à un narcissisme obèse, fait de nos temps avachis le lieu de toutes les barbaries.
  1. L’âge mental précis d’un individu se mesure au type d’indifférence dont il est l’heureux bénéficiaire. Dis-moi de quoi (et de qui) tu te fous et je te dirai la distance exacte qui te sépare de ta mort. Car la mort n’est jamais que l’indifférence suprême.

 

  1. L’horizon des plaisirs convoités est toujours si vaste que leur réalisation, fût-elle totale, aurait toujours un petit côté provincial.
  1. Jamais autant de clones n’ont prétendu à une telle individualité. Jamais tant de clichés n’ont été proférés avec une telle revendication d’originalité. Jamais tant de communs ne se sont crus aussi exceptionnels. C’est que le regard nombrilique est aveugle et sourd. Il ne voit que le vœu pieux qui le suscite.
  1. Comme tout ce qui repose sur la logique du fantasme, voir c’est être sidéré et sentir se briser le discours sur cette vision dont l’urgence qu’elle provoque finit pourtant par susciter à nouveau un flux de paroles éperdues de précision.
  1. Le pire est le propre de l’homme. Ou plutôt son sale.
  1. Le rêve de tout artiste, c’est de rendre évident, irréfutable, ce qui n’a pas lieu, ce qui ne saurait avoir lieu. Mais sans la dimension directive que prend toute utopie. C’est d’ailleurs là le malentendu de l’avant-garde. On ne peut faire de l’art une armée victorieuse qui établisse enfin son empire sur le monde. Il faut que l’art n’ait même pas lieu dans l’imaginaire de l’utopie.
  1. Nul n’est censé ignorer la loi ? Et si, au contraire, c’était de cette ignorance, toujours partielle, mais d’ailleurs inévitable, que la loi tire tout son efficace. Ne sachant pas toute l’étendue de ce qui est interdit, on est naturellement conduit à la supposer plus vaste qu’elle n’est en réalité et l’on se réfrène au moindre doute.

    Notice biographique

    Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche maykan alain gagnon francophonie québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

23 janvier 2015

 Apophtegmes

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Hypatie d’Alexandrie

 

  1. La pub et les médias nous vendent de la passion comme on agite un chiffon rouge sous le nez d’un taureau apathique. Et la mise à mort, dans ce cas-là, c’est le passage à la caisse.
  1. Comme on ne peut pas tout savoir, bien des gens se sont résignés, la mort dans l’âme sans doute, à ne rien savoir du tout.
  1. La richesse est une maladie ; elle gangrène le corps social. Mais c’est une maladie qui porte en elle son propre remède, car si elle permet à ceux qu’elle possède de tout se payer, c’est au prix de ne plus réussir à jouir de rien.
  1. L’une des grandes différences, surtout de nos jours, entre le vieux et le jeune, c’est que le premier prend pour de simples slogans ce que le second tient pour des vérités éternelles. Et si, au regard de l’éternité, toutes les vérités n’étaient que des slogans ?
  1. Quand on a quinze ans, l’année de plus que porte l’autre paraît un siècle. Quand on a cinquante-cinq ans, les dix ans de moins qu’il arbore ne sont plus qu’une seconde.
  1. Les Français ont l’obsession du quadrillage, les Américains la hantise de la germination. Les premiers cultivent la perspective, les seconds la pustulance. Pas étonnant que leurs villes présentent le tableau de poussées de champignons géants suivies, jusqu’au tranquille enfer des banlieues proprettes, de taches de moisissures urbaines où tout tombe en ruines indifférentes, comme des zones bombardées au point d’avoir entraîné la complète désertion de toute âme qui vive. Jusqu’à la prochaine éruption de gourme commerciale.
  1. L’adolescence est pleine d’une colère aveugle qui lui fait parfois voir clair, sur l’organisation sociale, par exemple, et de récriminations sourdes qui, le plus souvent, restent muettes.
  1. Quand, en guise de culture, on n’a que la nostalgie, cela veut dire qu’en fait d’esprit, on n’a que des souvenirs. Ou des prétentions sans fondement.
  1. Dieu n’est jamais que l’horizon de l’homme quand on lui trouve un nom.
  1. Nous avons remplacé le mouvement par le grouillement et la trépidation : nous sommes des derviches vibreurs mis perpétuellement en transe par Internet, les cellulaires, les écrans divisés, la pub virulente et tout ce qui émiette et décompose. Immobiles, nous tournoyons. (Apophtegmes tirés de : Apophtegmes et rancœurs,  Éditions du Chat Qui Louche, 2012.)

    Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

    Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

3 janvier 2015

 Apophtegmes

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Alexandre et Diogène, Nicolas-André Monsiau

  1. Si la langue ne servait qu’à communiquer, nous n’aurions jamais dépassé Neandertal. Mais elle sert aussi à concevoir le monde et c’est pour ça que nous avons « réussi » Auschwitz.
  1. Le futur est une idée désuète mais qui nous agite encore parfois. Comme un tic.
  1. La différence entre l’acné juvénile et les valeurs, c’est que ces dernières, un tout petit nombre d’individus les emporte, presque inchangées, jusque dans la tombe. Le visage plein de boutons.

 

  1. Comme Diogène enjoignant à Alexandre le Grand de ne pas lui faire d’ombre, l’artiste devrait dire au public « ôte-toi de mon art ! ». Mais nous avons désormais des artistes qui n’aspirent plus qu’à se faire tripoter l’intériorité par les mains moites d’un public de badauds.

 

  1. Au Canada, le monde se divise en deux : ceux qui se sucrent et ceux qu’on poivre.

 

  1. Le métissage ne se fait qu’à deux, le reste, c’est un virus. Mais quand plus de deux mettent la main à la pâte humaine, cela prend du temps et de l’espace, de la patience et des générations entières, et cela s’appelle, tout bêtement, l’identité.
  1. L’art véritable ne peut être qu’universel et nous ne connaissons plus qu’un articulet clinquant dont l’éternité se borne le plus souvent à une classe d’âge, comme la culture se réduit à la nostalgie.

 

  1. Si l’élégance ne devient pas une façon d’être, elle n’est jamais qu’une autre forme de vulgarité.

 

  1. Si les riches sont pingres, c’est sans doute que c’est leur seule façon de s’excuser ou d’avoir honte.

 

  1. Si vous savez maintenir une attitude positive, refuser toute critique, ne pas admettre que quiconque vous dicte votre conduite ou même vous donne des conseils ; si vous êtes persuadé que votre opinion vaut celle de n’importe qui et que personne ne pourrait vous en faire changer, même s’il en sait infiniment plus que vous sur la question, surtout s’il en sait plus que vous, vous bénéficierez d’une sorte d’effet Zellers inversé : vous seul ne saurez pas que vous valez si peu.

(Apophtegmes tirés de : Apophtegmes et rancœurs,  Éditions du Chat Qui Louche, 2012.)

Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

23 novembre 2014

Apophtegmes

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Diogène, Jean-Léon Gérôme

 

  1. Le monde se divise en trois : ceux qui font chier, ceux qui s’emmerdent et ceux qui vendent la merde. Sans doute pour éviter d’appartenir à la deuxième catégorie, les premiers sont aussi très souvent les derniers. À moins qu’ils n’aient même commencé par là. Cette vérité devient d’ailleurs proprement évangélique quand leur succès les fait immanquablement tomber dans cette deuxième catégorie qu’ils voulaient tant éviter et qui a tout du défunt purgatoire.
  1. L’âme n’est pas à l’intérieur de l’individu, elle est plutôt ce qui le rive au monde et marque leurs lisières respectives. Le savoir et la culture sont ses aires, et l’art son balisage. Et la conception religieuse qui dit que l’âme est le nom même de notre rapport à Dieu est profondément vraie, si du moins Dieu est tout ce qui apparaît, pour reprendre une ancienne étymologie grecque. L’âme est toujours le lieu de l’Autre incarné. Elle participe de l’Autre. Sans lui, elle n’est qu’un gaz intestinal qui se prend pour le souffle du monde.
  1. Jusqu’au XVIIIe siècle, le français était la langue de l’étiquette dans toutes les cours d’Europe. Aujourd’hui, l’anglais est la langue des étiquettes dans tous les centres commerciaux du monde. Sic transit…

 

  1. Le milieu des affaires est tellement inculte que pour cacher sa nudité sur ce plan, il a inventé la culture d’entreprise.

 

  1. Au matin, l’haleine de la plus belle fille du monde rappelle inexorablement la matière et la mort.
  1. Dieu est le remords du chaos.
  1. L’avant-dernier président américain se laissait manifestement un peu trop diriger par sa queue ; celui d’après tenait visiblement à prouver qu’il avait des couilles ; il était temps que le plus haut dirigeant de la plus grande puissance au monde fasse enfin confiance à des organes situés un peu plus haut. Il l’a fait et mal lui en a pris : tous les fanatiques des bas morceaux se sont coalisés contre lui.
  1. La province répond toujours à la condescendance amusée de la métropole par une arrogance d’autant plus violente que, le plus souvent, rien ne la justifie.
  1. La mort nous reste inconcevable. Et c’est précisément ce qui nous tient en vie.
  1. La véritable pensée, l’invention, l’art, meurent désormais tous les jours dans l’à quoi bon d’un enfant qui s’essayait à voler sous les éclats de rire. Car à quoi bon cet envol vers ce qu’on ne maîtrise pas et qui seul mérite d’être tenté, si déjà la pensée la plus vulgaire, la plus facile, la plus rudimentaire, on vous dit, justement, qu’on ne la comprend pas et qu’il faudrait un peu l’ajuster à l’obtuse simplicité de cet abruti de public.

    Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

    Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

    (Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

9 novembre 2014

Apophtegmes

(Jean-Pierre Vidal nous a généreusement permis de publier certains de ses apophtegmes. Ceux-ci éclairent, portent à réflexion, déstabilisent par les défis qu’ils lancent à l’air du temps. Nous lui en sommes reconnaissants.)

 1 Les médias électroniques, radio et télévision, sont tombés dans le piège d’une prétendue quotidienneté,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie d’une soi-disant simplicité, d’un ordinaire extasié, en oubliant que le porte-voix, le piédestal, le soulignement qu’ils représentent avant même d’avoir commencé à émettre le moindre message, transforment, comme on le voit sans cesse, tout ce qu’ils profèrent, fût-ce banalité, insignifiance ou niaiserie patente, en monument offert à l’universelle bêtise. Résultat de cette nullité exacerbée ? Nous n’adorons plus que l’ordinaire le plus nu et nous apportons chaque jour avec empressement notre propre pierre au cénotaphe médiologique de notre intelligence collective.

 2 — La seule chose qui sauve les artistes de la vindicte populaire où tout ce qui peut passer pour un peu intellectuel unanimement s’abîme, c’est qu’on donne le même nom à des faiseurs de chansonnettes et à de jeunes blondes en nombril qui seinscopent en gloussant dans des clips aérobies.

 3 — L’an deux mille, on l’a bien vu à ses célébrations et à ce qui les a suivies, était plutôt l’an débile.

 4 Émotion, énergie, simplicité, ces trois maîtres mots de la vulgate médiatique esquissent le portrait d’un équarrisseur guilleret de vérités premières doublé d’un demeuré des profondeurs : le consommateur, con somatique et solennel.

 5 — Avec tous ses ridicules, toutes ses illusions, la période des années soixante avait tout de même fait ressortir, au fond, ce qu’il y avait de meilleur dans l’individu le plus nul, le plus dépourvu. L’époque actuelle fait ressortir le pire, même chez les meilleurs.

 6 Un homme d’affaires qui a des scrupules, c’est une faillite imminente. Ou déjà faite.

 7 — Les critiques contemporains encensent quand c’est vraiment très bon ou, au contraire, outrageusement nul. Dans ce dernier cas, ce n’est pas, comme on pourrait le croire naïvement, qu’ils soient payés pour ça, c’est, plus tristement, qu’ils ont soudain honte de n’être pas comme le bon peuple qui aime généralement, par définition — et presque par vocation — ce qu’il y a de plus grossier. Depuis que le monde est monde. Le public a toujours tort.

 8 — Chacun agit et réagit désormais en fonction de son intérêt bien senti. Mais l’intérêt bien senti pue.

 9 — Celui qui se vante d’avoir fait jouir une femme parce qu’il l’a entendue crier est bien naïf. Ou alors, c’est un sourd qui rêve.

 10 Les temps sont au primitivisme du fric et de l’efficace : « fais ton affaire » devient l’injonction qui s’adresse à toute une vie, dès la maternelle désormais. Et certains joyeux compères ont le culot d’appeler ça la liberté…

 (Apophtegmes tirés de : Apophtegmes et rancœurs,  Éditions du Chat Qui Louche, 2012.)

Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les Éditions Le Chat Qui Louche : nouvelles parutions…

15 avril 2012

En ce début de printemps, deux nouvelles parutions :

Petites histoires pleines d’importance (poèmes) de Guillaume Siaudeau :

L’ouvrage…

 Voici quelques petites histoires pleines d’importance.  Celles sans importance ont refusé d’être de la partie. Des historiettes découpées à même le tissu du quotidien.  Des fruits doux et acides à cueillir et à manger, un verre à la main, au pied d’un arbre, pendant que le Soleil et la Lune se mâtinent au-dessus des saisons.

Ces brèves évocations, peu banales, sont vraies, au sens que l’art donne au mot vérité.  Vibrantes, d’une poésie et d’une humanité profondes.  Trop pudiques pour se dire autrement.

 L’auteur…

Guillaume Siaudeau est né en 1980 et a déjà publié Poèmes pour les chats borgnes aux éditions Asphodèle, Boucle d’œil aux éditions Nuit Myrtide, Quelques Crevasses aux éditions du Petit Véhicule, La nuit se bat sans nous aux éditions Le Coudrier, et Jus de bouche aux éditions Gros Textes. Il est le créateur de la revue de poésie Charogne, aujourd’hui éditée par les éditions Asphodèle. On peut aussi retrouver ses écrits sur son blogue : lameduseetlerenard.blogspot.com

Apophtegmes et rancœurs de Jean-Pierre Vidal :

L’ouvrage…

Comme la nouvelle, l’apophtegme est une explosion indéfiniment ralentie. Comme le poème, il cultive la fulgurance et l’instantanéité, même quand il évoque l’éternité. Mais il ajoute à toutes les qualités qu’il partage avec son frère siamois, l’aphorisme, un soupçon de prophétisme, des manières d’oracle, une fureur de dire. Non pas qu’il prédise l’avenir, mais parce qu’il connaît le risque, ce futur incertain de la phrase qui explore.

Aussi la sagesse à laquelle il atteint parfois n’est-elle jamais que l’effet foudroyant d’une lente rumination et peut-être d’un bonheur d’écriture qui lui advient comme une grâce. L’apophtegme est un saut à cloche-pied dans la marelle du monde.

Il y rencontre Dieu, bien sûr, mais avant, bien avant, il y affronte l’autre, s’y essaie à l’échange, joue le genre ou le sexe, éprouve l’animal, rencontre toutes les circonstances et tous les paysages qui occupent une vie. Il tente aussi sans cesse de se déprendre de ces médias insistants sans lesquels nous ne saurions désormais plus rien énoncer. Il se débat comme un petit diable mutin pour émerger de la glu du cliché. La rébellion est son sang, l’audace ses nerfs.

L’ambition paraîtra peut-être un peu grande, mais puisqu’il est dans la nature de l’exercice d’appeler des jugements aussi impitoyables que son insolence, on pardonnera peut-être à l’auteur ses faiblesses au nom des fureurs qu’avec modestie il saura affronter. Car pour lui la littérature ne doit jamais être une promenade de santé, mais offrir au contraire à qui s’y aventure un périlleux périple.

De la farce à la prière et de l’éblouissement à la colère, trois cent soixante-cinq façons de décliner les jours et d’apprivoiser la nuit.

L’auteur…

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


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