Rock progressif, par Jean-Marc-Ouellet : musique de drogués ?

24 juin 2017

La musique de drogués…

J’avais 15 ans. Quelques mois depuis le déménagement de ma famille à Québec. L’ado de la campagne s’était fait des amis, de bons amis. Il y avait un problème : ils parlaient de musique. Genesis, Van der graaf Generator, King Krimson, Emerson Lake and Palmer, Yes… Moi, je n’y connaissais rien de rien. Quelques années auparavant, le vieux tourne-disque que nous avions au rang Nord-du-Lac avait rendu l’âme. J’avais entendu parler de Ginette Reno, de Michel Louvain et de quelques autres. Faisaient-ils du jazz, du populaire ou du rock ? Je m’en doutais un peu, mais je ne me prononçais pas.

Je voulais conserver mes amis. Comment faire ? Dieu merci, j’avais un grand frère.

Sa conjointe et lui avaient deux enfants préscolaires. Et quel beau meuble de son ! En bois naturel, le genre de meuble de l’époque, des chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniehaut-parleurs cachés de chaque côté. Au centre, une armoire dissimulait un espace pour entreposer des vinyles, et au-dessus, un panneau qui donnait accès à cette merveille, un tourne-disque et ses commandes. Beau, énorme, inaccessible. J’en rêvais.

Un soir, le couple appela mes deux sœurs, des habituées du gardiennage. C’était pour le lendemain soir. Ni l’une ni l’autre n’était disponible. Je devins le plan C, un plan machiavélique.

Vingt heures plus tard, après l’école, je courus chez un disquaire me procurer quelques titres entendus de la bouche de mes amis. À mon retour à la maison, je les glissai dans un sac de sport. Puis j’attendis l’heure du méfait. À 19 h précise, mon frère vint me chercher. Chez lui, je reçus les instructions d’usages, puis, confiant, le couple quitta la maison. Pas tout à fait irresponsable, j’occupai les enfants jusqu’à 20 h 30, l’heure du dodo. Malgré les jérémiades, ma nièce et mon neveu collaborèrent presque. Une heure de remontrances et d’aller-retour salon-chambre les fatigua. Ils s’endormirent enfin. J’étais libre !

De mon sac, je sortis mes trésors. Je m’approchai de la merveille à musique et y déposai Nursery Crime de Genesis. Quelques essais et erreurs suffirent à y faire sortir du son. Je m’assis sur le divan, dans le noir, et j’écoutai.

Il y a des moments marquants dans une vie. Près de quarante ans plus tard, j’avoue que cette soirée fut grandiose. Assis, les yeux fermés, j’écoutais, et plus j’écoutais, plus je comprenais pourquoi mes amis aimaient cette musique, et pourquoi mes amis étaient mes amis. Nous vibrions au même rythme. Nous tripions sur les mêmes sons. Ce soir-là, je devins accro de rock progressif.

Peu de temps après, je plongeais dans mon premier travail : plongeur au restaurant de notre voisin. Mes premières payes financèrent un amplificateur, un tourne-disque et des haut-parleurs achetés séparément, que je montai moi-même dans des boîtes de bois qui devinrent des caisses de sons. Et j’achetai quelques disques. Plus tard, je travaillai dans un supermarché. Quoique modestes, mes revenus me permirent d’acquérir mes trois ou quatre vinyles par semaine. Genesis, Pink Floyd, Emerson Lake and Palmer, Supertramp, Harmonium, Styx, Yes, Jethro Tull, Gentle Giant, et tant d’autres. Mes parents ne partageaient pas mes goûts musicaux. De la musique de drogués, qu’ils disaient. Il est vrai que pour triper, plusieurs usaient de marijuana ou de H.  Pas moi. Dans les spectacles, je refusais la pipe qu’on me passait. La musique me suffisait. Je fermais les yeux, j’écoutais et je me laissais emporter. J’en frissonnais parfois. De bonheur. Je respirais sans doute ma part de la dope des autres. Elle emplissait l’enceinte. Mais chez moi, la même extase m’envahissait, sans émanation dopante extérieure. Cette musique m’enivrait. Elle m’enivre encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieDepuis ce temps, j’ai exploré bien des genres. Jazz, pop, métal, rock, nouvel âge… J’écoute de tout en fait. J’affectionne particulièrement le classique, mais toujours, encore aujourd’hui, je reviens au rock progressif.

Issu du rock, mais influencé par le jazz, le classique, la musique contemporaine ou ethnique, le rock progressif, le prog pour les disciples, est une musique élaborée, tant sur le plan de la technique instrumentale, de la composition et des textes. C’est une musique libre, complexe, caractérisée par ses longues parties instrumentales, ses solos de virtuoses ― ne fait pas du prog qui veut ―, ses finales enlevées comme dans les symphonies, l’indépendance de la section rythmique de la batterie et/ou de la basse, la profondeur et la richesse de ses textes, l’utilisation d’instruments peu conventionnels dans le rock (flûte, violon, violoncelle, saxophone, mellotron, cuivres…), et le graphisme artistique des pochettes et des livrets.

Née dans les années 60, la musique a évolué. Les techniques se sont perfectionnées, les instruments se sont développés, sont devenus plus précis, les sons plus riches. La majorité des vieux groupes ne sont plus. Certains ont survécu : Rush, Camel, Steve Hackett, Marillion, Pendragon, etc. Le genre disparut presque dans les années 80, mais deux courants, le néo-prog et le métal prog, maintinrent le genre en vie jusqu’à son renouveau.  Aujourd’hui, les Riverside, Porcupine Tree, Arena, Lunatic Soul, Karmakanic, Neil Morse, Opeth, Paalas et de nombreux autres font triper les fidèles. Le genre revient en force, et nous, les vieux accros, le faisons découvrir à nos ados. « Elle est bonne ta musique, Papa », qu’ils disent… parfois.

Ainsi, vous en avez marre des fadeurs radiophoniques, vous aimez la musique classique, les pièces aux rythmes changeants, mouvant comme la vie. Le rock, ses guitares, sa batterie, sa basse vous font vibrer. Les pièces qui se prolongent vous inspirent. Et une petite bête rebelle se terre quelque part en vous. Alors, comme pour ce drogué de musique qui écrit ces mots, le rock progressif est pour vous.

Pour vous permettre de juger par vous-même, je vous propose trois coups de cœur de la dernière année, des œuvres classées parmi les cinquante meilleurs albums de rock progressif de 2011 selon le site internet spécialisé Prog Archiv. http://www.progarchives.com/. Trois disques accessibles, différents, de bons exemples du genre.

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All rights removed, AIRBAG, Karisma records

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Ghosts, FREQUENCY DRIFT, Prog rock records

 

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When age has done its duty, COSMOGRAF, As is

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Hélas, vous ne les trouverez probablement pas chez votre disquaire. Pas assez commercial. Le prog se fait pour l’art, et l’émotion. Pas pour l’argent.  Votre vendeur de disques pourra sans doute les commander, mais je vous propose de le faire vous-même par internet, au site suivant : http://www.cduniverse.com/. Choix, fiabilité, efficacité. Bien sûr, vous pouvez voir et entendre certaines pièces sur YouTube.

Bonne écoute. Et ne craignez rien. La musique drogue lorsque le diapason vous branche sur la matière, la vie, et vous-même.

© Jean-Marc Ouellet 2012

 Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

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Dieu, ce tabou, par Jean-Marc Ouellet…

6 juin 2017

Dieu, ce tabou

 Il y a quelques millions d’années, l’Humanité naissait. Parmi les plantes, parmi les insectes et les mammifères, arrivés bien avant elle. L’Homme,  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecune pièce de plus d’un magnifique casse-tête, d’un Univers merveilleux, vaste, obscur, complexe. Regardez le ciel, la nuit, observez ces petits points lumineux qui scintillent, là-haut, à des millions de kilomètres de nous ; goûtez au vent qui chatouille votre joue ; humez les parfums des arbres, des fleurs ; écoutez le gazouillis des oiseaux, les appels des écureuils, des grenouilles. La Nature est si belle, si forte, si ordonnée. Prenez le temps. Vous verrez. Vous vous sentirez minuscule. Et vous douterez. De la nature de tout ça, de ce que vous êtes, de votre place dans ce monde. Votre insignifiance vous frappera.

Il est fabuleux ce monde, il est improbable. Pourtant, il est cohérent et accessible. Albert Einstein disait : « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. » Il est réglé au quart de tour, comme une horloge. Et qui dit horloge, dit horloger.

Dieu existe-t-il ?

Je regarde les étoiles, je hume le parfum des fleurs, j’écoute les grenouilles, et mon cœur espère. Je regarde la télé, je lis les nouvelles, je constate la cruauté, l’indifférence, j’entends la haine, je souffre l’iniquité et l’incurie, et ma raison vacille, doute.

Dans mon roman, L’Homme des jours oubliés, Jémacaël affirme : « Alors que l’homme fait partie de Dieu, Dieu n’est plus dans sa vie. » Nous ne nous arrêtons plus sur notre présence, sur ce que nous sommes. Nous ne regardons plus les étoiles, nous ne ressentons plus la douceur du vent. Nous courons, nous nous défilons dans la modernité, une réalité fourbe, une réalité technique, une promesse de confort, de vitesse et de bonheur facile, et éphémère. Un mirage. La consommation devient la nouvelle religion. Nous nourrissons nos gadgets d’applications, nous frelatons notre âme. Essoufflés, nous embarquons dans le train technologique du tout compris, de l’image toute faite, offerte par on ne sait trop qui, pour contrôler on ne sait trop qui, sans destination réelle, aux sorties de secours closes.

Mon collègue du Chat Qui Louche, Frédéric Gagnon, écrivait dans sa brillante et profonde chronique du 2 août dernier : « … il y a chez elle ― la matière ― une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit. » Embrouillés, les passions émoussées, nous nions notre nature, nous rejetons l’Essence, la Force qui englobe toute chose, qui nous domine. Le Bien, le Vrai et le Beau ne nous disent plus rien. Le sacré nous fait peur, nous irrite. Ne plus voir le Plein dans le vide en nous n’est plus suffisant ; s’indifférer à l’idée de Dieu ne suffit plus. Non. Nous haïssons Dieu, et ce qu’il représente. Nous l’évacuons dans l’oubliette du déni. Le mot transcendance s’éteint, comme s’éteignent les mots famille, entraide, écoute et sacrifice, remplacés par solitude, moi, moi et moi, Prozac, meurtre et suicide. Nous  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroyons nous libérer de la tutelle du catholicisme dictatorial, nous confondons hommerie religieuse et transcendance, et nous combattons l’un en répudiant l’autre. Haïssant le vide en nous, nous nous affranchissons de l’influence spirituelle, nous châtions l’idée religieuse, nous ridiculisons le croyant, le chercheur de Vérité, ce pelleteux de nuages, le moins convaincu n’osant plus avouer sa tare, sa croyance en Jésus, en Dieu, en Allah, Bouddha… La spiritualité devient un tabou. Défenseurs de la nouvelle vérité terrestre, pourfendeurs de notre propre passé, nous nous moquons des symboles qui, il n’y a pas si longtemps, branchait l’âme à l’Esprit qui l’habite. L’inquisition moderne sévit. Les infidèles, ces adeptes de la simplicité volontaire ou de la vie intérieure sont cloués aux piloris. Les symboles propres aux spiritualités traditionnelles sont bafoués par une masse plus intéressée par une téléréalité abrutissante, abêtissante parfois, complice du pouvoir clandestin de l’argent. Sans égard pour ceux qui croient, qui sentent le divin et veulent s’y associer, nous saccageons les lieux du culte, les églises, les mosquées, les synagogues, nous faisons tout un plat pour une croix qui ne signifie rien pour nous, deux pièces de bois croisées accrochées à un mur, sur lesquelles une reproduction plâtrée d’un homme attend, presque nu. Sur la base d’une liberté de croire ou de ne pas croire, une liberté maintenant suspecte, nous abolissons les signes de la foi de ces tarés, nous renions le passé, nous reniant nous-mêmes. Nous prêchons la tolérance, l’ouverture d’esprit, par l’intolérance au sacré. Belle logique !

L’homme est Conscience. Dieu, Allah, Bouddha, Shiva, le nom importe-t-il ? La Vérité seule importe. Elle est l’Univers et l’Univers est en chacun  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecde nous. L’autre a le droit de s’y épanouir. Nier cette liberté, c’est nier sa propre Essence.

La croix de ton peuple t’énerve ? Ne la regarde pas. Ton voisin la vénère ? Et après. T’empêche-t-il d’admirer ta pop star préférée ? La croix à son cou vaut-elle moins que le piercing à ton sourcil ou le tatouage sur ta peau ? Respecte les traditions de tes ancêtres, celle de ton passé, que tu ne comprends pas. D’autres comprennent, et s’y identifient. La croix du peuple qui t’accueille ne te convient pas ?   Tourne le regard, ou va là où tu ne la verras pas. La femme que tu rencontres se voile ? Passe ton chemin et tu l’oublieras. Chacun a droit à sa Vérité dans une approche morale de l’autre.

Et accorde à ton esprit de courtiser ton cœur. Qui sait, s’y fondra-t-il sur le chemin de l’Harmonie ?

 

 Notice biographique :

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


L’au-delà du réel, par Jean-Marc-Ouellet…

13 février 2017

Chronique de Québec

     La réalité est perfide. Nous rencontrons des inconnus aux traits familiers, nous ressentons le déjà-vu, nous sommes heureux pendant qu’un proche subit les affres du destin, ou, à un autre moment, nous pressentons un malheur qui se produira. Nous affrontons le quotidien comme on chat qui louche maykan alain gagnon francophoniepeut, avec les sens que nous avons, des sens trompeurs. Ce sont eux qui nous guident vers la vérité, mais justement, ces instruments, aussi incroyables qu’ils puissent être, nous informent mal sur ce qui existe réellement. Le cinéaste David Lynch disait : « Ce qui effraie le plus, ce n’est pas la réalité, mais ce qu’on imagine qu’elle cache. » Nous voyageons sur un nuage d’incertitudes. Paradoxalement, notre vie y gagne peut-être en quiétude.

    La réalité est fourbe, et partielle. Elle nous joue des tours. On croit voir, on croit entendre, et on juge. Puis un jour, dérouté, on apprend que la vérité se situe ailleurs. Et comme la réalité nous est propre, la mienne diffère de la vôtre. Selon l’auteur suisse, André Baechler, « la réalité n’est autre que le reflet de notre regard ». Ou comme le dit Philip Dick, auteur américain spécialisé dans la science-fiction : « la réalité n’est qu’un point de vue ». Des gens ressentent des choses que d’autres ne soupçonnent même pas. Des animaux sont sensibles à des éléments de la réalité qui nous sont étrangers. De quoi nous rendre jaloux. Et humble. Nous affrontons une réalité insolite. Comme un rêve éveillé. Tahar Ben Jelloun, dans L’Auberge des pauvres, disait ceci : « On est tous à la recherche d’une frontière, une ligne claire entre le rêve et la réalité. »

    Je suis médecin-anesthésiologiste. Depuis des années, je manipule les consciences. J’injecte une substance qui agit sur l’état d’éveil. Ce chat qui louche maykan alain gagnon francophoniedernier s’atténue à ma guise, s’émousse, pour s’éteindre si je le veux, avant de resurgir de je ne sais où. Pourtant, alors que le patient dort, oubliant le mal qui le tourmente, ou qu’on lui fait, engloutissant une parcelle d’existence dans un quelconque état neurovégétatif contrôlé et encore mal compris, la réalité est là, subsiste, pour les autres, pour les proches qui attendent, pour moi qui prends la relève. Pendant ce temps, la terre tourne, les humains s’affairent, comme les fourmis.

    Plusieurs se sont questionnés sur la nature de la réalité. Platon disait qu’elle est « à la fois multiple et une, et dans sa division elle est toujours rassemblée ». Pour le philosophe français Gaston Bachelard, « le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant… le temps est une réalité resserrée sur l’instant et suspendue entre deux néants ». Dans L’effet Glapion, Jacques Audiberti écrivait : « La vie est faite d’illusions. Parmi ces illusions, certaines réussissent. Ce sont elles qui constituent la réalité. »

    Évidemment, la science s’est penchée sur la nature de la réalité. La compréhension de l’univers et de la mécanique quantique est même peut-être son Graal, sa plus grande quête. Albert Einstein écrivit ceci : « Je désire connaître comment Dieu créa ce monde. Je ne suis pas intéressé par tel ou tel phénomène, par le spectre de tel ou tel élément. Je désire connaître Ses intentions, le reste n’est que détails. »

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie    Longtemps, on se demanda ce qui formait la matière. On détermina que l’atome était son ultime élément. Ensuite, on découvrit que celui-ci était constitué de particules encore plus élémentaires : l’électron, le noyau formé de protons, de neutrons. On observa plus tard que ces micro-éléments agissent comme des particules, mais qu’à certains moments, elles manifestent des caractéristiques ondulatoires. Pour expliquer leurs attributs bizarres, on supposa les quarks, les supercordes. Des théories complexes, difficiles à vérifier, et ce, pour cette simple raison : le seul fait d’observer ces particules en modifie les caractéristiques. Ce que l’on voit ne serait en fait que le résultat du hasard et de l’effet de l’observation. Pendant longtemps, les physiciens considérèrent cette théorie comme une vérité établie. Mais certains doutaient. Einstein ne put s’y résoudre : « J’aime penser que la Lune est là même si je ne la regarde pas. »**

    La réalité est un jeu d’illusions et de désillusions, un jeu de perceptions et de déceptions. La conscience perçoit la réalité. L’inconscience la nie. La réalité, c’est l’évolution de la conscience à travers le continuum temporel. Nous vivons chaque jour, nous subissons les aléas du temps et de notre condition humaine, et nous sentons bien qu’au-delà du réel, quelque chose se produit, nous échappe. Nous pouvons le contester, ou espérer. J’aime m’offrir des options. J’ouvre une porte pour la transcendance, et en même temps, je profite des surprises de la vie. Comme le dit Woody Allen dans son livre Destins tordus : « Je hais la réalité, mais c’est quand même le seul endroit où se faire servir un bon steak. »

Citations tirées du site EVENE, sauf ** tirée de Quantum, Einstein, Borh and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar,

Pour les amoureux de physique et de réalité, voici deux excellentes sources d’informations, des livres sérieux, merveilleusement vulgarisés. Malheureusement, en anglais seulement.

   The fabric of the cosmos, Brian Greene,2004, Alfred a. Knopf Editions, 2008

Quantum, Einstein, Bohr and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar, W.W. Norton & company, 2009

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Chronique de Québec… de Jean-Marc Ouellet

18 janvier 2017

Bruissement d’apocalypse…

Je suis un optimiste, un de ceux qui voient la moitié pleine du verre ou qui préparent le soleil pendant la tempête. Je dis parfois : ça ne peut pas être pire, alors je me contente de ce que j’ai. Parfois, je me trompe, et ça se gâte. Mais bon. En général, ça me sert bien. Alors…

Mais là, je vieillis. Et les choses ne vont pas comme je le voudrais. Je ne parle pas ici de mon nombril. Lui, il se porte plutôt bien. C’est plutôt le monde qui a un problème. Du moins, il ne va pas comme je l’aurais souhaité. Est-ce vraiment l’âge ? Suis-je plus sensible ou plus observateur ? Depuis quelque temps, surviennent des évènements qui me laissent perplexe ? Vous voulez des exemples ? En voici :

On construit des plates-formes de forage en mer alors que les marées noires se multiplient. Pour cacher son incurie, on offre des milliards pour qu’on oublie. Les oiseaux tombent du ciel, des baleines s’échouent et les abeilles disparaissent. Des espèces entières s’éteignent. Les poumons du monde, les arbres, sont arrachés pour bâtir des villes, des usines, des terrains de golf. Les pôles fondent. La neige tombe aux tropiques. On veut tous les services, mais, surtout, ne pas payer. La spiritualité devient taboue. Des peuples se révoltent, des dictateurs s’accrochent dans le sang. Des pays entiers meurent de faim alors que des milliards de dollars circulent dans les casinos, les maisons secondaires, les cocktails, les yachts, les jets privés, le jet-set… Et la nature s’en mêle. Les ouragans, les inondations et les tremblements de terre dévastent, se succèdent, quand ils ne s’acharnent pas simultanément. Ils ébranlent les fragiles infrastructures humaines qui défaillent : fuites de gaz, radiations, etc.

Tant d’anomalies en quelques mois.

Mais je suis optimiste, et surtout, aucunement superstitieux. Selon Wikipedia, plus de 41 fins du monde ont été annoncées pour le seul dernier siècle. Même Roch  Moïse Thériault avait la sienne. Le 19 février 1979. L’histoire ne dit pas si son erreur l’a fait « mourir » de honte jusqu’à sa mort récente.

La prochaine sur la liste : le 21 décembre 2012. C’est à nos portes ! Fin du calendrier maya. Certains la considèrent comme  le Jugement dernier.  Ne manquent que les causes. Des  guerres, des catastrophes naturelles ? En fait, selon la Légende des soleils, il ne s’agirait ici que de la fin d’un cycle, d’une période, dont la suite nous est inconnue, laissant la place à toutes sortes de spéculations, de courants spirituo-fatalistes. Et contrairement à ce que certains ont fait circuler, il n’y aura pas d’alignement des planètes, pas de centralisation terrestre dans la Voie lactée, pas d’inversion  des pôles. Nous tournerons toujours pendant  225 à 250 millions d’années à quelque 30,000 années-lumière du centre de notre galaxie, le pôle Nord restera au nord, le Sud au sud, et l’alignement de la Terre et du Soleil avec le centre de la Voie lactée se produira tous les ans, en décembre, sans évidence de changements. Désolé, chers agitateurs.

Je ne suis pas le plus pieux des hommes, mais j’ai lu la Bible. Par endroits, elle fait peur. J’avoue.

« […] On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume.

Il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des

pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands

signes dans le ciel. »

(Luc 21/10 et 11)

« […] Sur la terre, les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots; des hommes défailliront de frayeur dans l’attente de ce qui menace le monde habité; car les puissances des cieux seront ébranlées. » (Luc 21/25-26.)

« […] alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint noir comme une étoffe de crin, et la lune devint tout entière comme du sang […] et les monts et les îles s’arrachèrent de leur place; et les rois de la terre, et les hauts personnages, et les grands personnages, et les gens enrichis, et les gens influents, et tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent

se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes […] »

(Apocal, 6/12-15)

Évidemment, comme pour tous les textes, il y a matière à interpréter. Mes propres mots, ici même, seront paraphrasés de diverses manières.

Il y a les textes de Michel de Nostredame, dit Nostradamus. Cet apothicaire, ou médecin, selon la source, célèbre pour ses prophéties en quatrain, avait des visions plutôt pessimistes du monde.

Vous verrez tard et tost faire grand change,

Horreurs extrêmes et vindications.

Que si la Lune conduicte par son ange,

Le ciel s’approche des inclinations.

(I, 56)

Traduit par Jean-Charles de Fontbrune dans son livre

Nostradamus, historien et prophète,

Vous assisterez tôt ou tard à des grands changements, de

terribles horreurs et des vengeances jusqu’à ce que la République soit morte, des changements seront alors proches par le ciel. (sic)

En bref seront de retour sacrifices,

Contrevenans seront mis à martyre,

Plus ne seront moines, abbés, novices,

Le miel sera beaucoup plus cher que cire.

(I, 44)

Traduction fontbrunienne :

Le sacrifice des croyants recommencera ; ceux qui s’opposeront

au pouvoir seront martyrisés. Il n’y aura plus ni moines, ni abbés, ni novices, on connaîtra la cherté de la vie. (sic)

Mais je suis optimiste, non superstitieux, et pas tout à fait pieux. Ce qui ne m’empêche pas d’observer, d’interpréter, et de m’inquiéter.

Blaise Pascal a dit : « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » Malgré notre orgueil, malgré notre pouvoir de créer, nous demeurons bien faibles face au pouvoir de la Nature. Comme l’a dit Björk : « Quand vous réalisez que la nature peut vous tuer, vous devenez humble. »

Je crois en l’Homme. Il comprendra. La Nature l’aidera à dénicher son essence véritable. Il redécouvrira cette chose précieuse qu’il repousse, mais qui s’acharne, puisqu’elle le relie à l’Univers : sa transcendance.

La fin du monde n’est pas pour demain, ni pour 2012, ni pour les décennies suivantes. Mais les Mayas avaient peut-être raison. Un nouveau cycle débutera, un renouveau. Et chacun doit y croire, et agir en conséquence. La majorité silencieuse devra sortir de sa torpeur.

Voilà donc ma prophétie à moi.

Et si je me trompe et que, malgré les efforts des gens de bien, la fin du monde arrive demain ?

Bof ! Quelle importance ! Après, il n’y aura plus personne pour me reprocher ma bourde.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril, aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


La cabane, une nouvelle de Jean-Marc Ouellet

14 janvier 2017

La cabane…

Une horreur blafarde pénètre mon âme vide. J’ai peur. Comme jamais.

Le ciel crache une eau épaisse, une trombe écrase la vie, et mon cœur s’agite. Entre là et néant, je cherche. Rien, tout, un chemin, un réconfort, de qui, de quoi, un sentiment oublié, parti jadis, jadis. Mais là où on ne devrait pas être, nulle consolation.

L’eau s’écrase sur la vitre. Je suis sec. Baume dérisoire. Je suis sec. Ha ha! Pour combien de temps? Minutes? Heures? Éternités. Tôt ou tard, je sortirai. Sortir. Fuir.

La carcasse métallique est enlisée. Le moteur s’est éteint, étouffé par l’eau qui monte, monte. Le fossé se noie, comme la route, comme mon courage.

Je sors dans les ténèbres. L’eau s’engouffre dans l’habitacle. Et moi je plonge, je me mouille, je cherche, j’espère, mais il n’y a rien, rien que le noir, et le clapotement des gouttes sur les feuilles, sur le torrent. La nuit gronde d’un râlement sinistre. Un trait de lumière fend le noir. Une lueur exsangue allume les alentours. Un instant, des fantômes m’entourent, des spectres humides et menaçants, lâches spectateurs. Leurs branches m’appellent, m’avertissent, me chassent. Je ne comprends pas. La vision est éphémère. Les ténèbres reviennent, couvrent la nuit. Et pourtant, j’avance. De longs bras m’agrippent, m’écorchent. Je fuis, mais d’autres arrivent, me tourmentent. Importun, je me hasarde plus loin, vers nulle part. Je trébuche. Les chicots m’enfargent,  m’accrochent. Je chute, je me relève, je tombe encore. Et je pleure. Mes larmes chaudes s’acoquinent avec les gouttes célestes. Froides. Cruelles. Il n’y plus de larmes. Que de l’acide ricanant sur mon épave.

Je tremble, je frissonne. De froid, d’effroi.

Au fond du noir, une lueur. Une étincelle dans l’obscurité. Elle scintille, fragile, tenace. Un espoir, comme l’étoile des rois. Je me faufile dans la moiteur végétale. À mon tour, je me laisse guider. J’avance. Je ne sens plus les égratignures, je survole les chicots, je me ris des vêtements imbibés. J’avance. Simplement. Espoir trouble.

Dans le bois, une cabane, une cabane noire dans les ténèbres, asile du fou, oasis du misérable. La lueur vient de là. Ou mirage.

J’approche, je touche. Il n’y a pas de rêve. La cabane est là, avec son bois pourri et sa puanteur moite.

À la hâte, je trouve la porte. Elle est entrouverte. J’hésite. Le vertige me fige. Je frappe. Enfin.

Pas de réponse.

Je hurle : — Il y a quelqu’un ?

Mon propre cri résonne dans ma tête. Le vent et l’orage me répondent. Une faible lumière émane de l’intérieur. J’ai froid. La nuit me pourchasse. Je n’en peux plus. J’entre.

Personne. Une seule pièce. Une table de bois, une chaise. Un feu éclaire l’âtre d’un foyer. La lumière danse une valse brouillonne. Les ombres se bousculent. Sur un mur, une bibliothèque attend. Un comptoir retient son évier près d’une autre paroi. Un lit est défait. Des draps propres y sont ouverts, comme une invitation, un sortilège.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répond.

L’air est lourd, et pourtant, il réconforte. L’orage s’apaise. La crainte s’assoupit, mais le doute prend la place.

Appuyée contre le mur, il y a une guitare. Comme la mienne. Sur la table de nuit, il y a un livre. Un roman. Le même que je lis, là-bas, à la maison, là où je devrais être. Je le prends, je le feuillette. Un signet tombe sur le sol. Un signet blanc, une photo l’agrémente. Des enfants. Mes enfants! Ma fille, mes garçons. Une note à la fin du livre. Mon écriture. Des mots de ma main, des mots qui ne furent jamais écrits.

Près d’une fenêtre, il y a une commode. Un cadre s’y repose. Je m’approche. Je prends l’artéfact, l’examine. Il y a une femme, un homme. Béatrice, ma femme, et… moi. Plus jeunes. Nous, il y a quelques années. C’est le même cliché. Le nôtre. Celui qui attend sur ma table de chevet, près de notre lit, chez nous, là où je ne suis pas.

Comment? Comment!

Rien ici n’existe. Ce n’est qu’un rêve, un cauchemar. Rien ici ne peut exister. Je me pince le bras. J’ai mal. Pourtant, rien ne disparaît. Tout reste. Odieux. Absurde. Je fuis, je me précipite vers la sortie, vers les ténèbres. J’affronte la tempête, celle du dehors, celle de mon âme. Je cours, je cours.

Enfin, je croise la route. Une voiture arrive. Je suis sauvé!

***

J’ouvre la porte. Un homme en uniforme se tient là, austère. Des sons sortent de sa bouche. Des mots nauséabonds, aux sens faméliques, ou maléfiques. Autour de moi, ces bruits flottent, graves, insensés. Des larmes jaillissent, roulent sur mes joues dérisoires.

L’homme n’est plus là. Je referme la porte. Je suis mort. Anéanti. Il n’y a plus de vie. Il n’y a que chimère et folie. Rien. Je ne suis rien. Qu’une image délavée d’un peut-être évanoui, qu’un probable qui ne sera jamais, qui ne sera plus qu’allusion et souvenir.

Oui. C’est ça. Oublier. Je dois oublier. Pour me rappeler. Seul. Seul.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Chronique de Québec… par Jean-Marc Ouellet

9 janvier 2017

La cache de Bonheur

Je veux être heureux. C’est l’obsession de mon temps. Je n’y échappe pas.

Tu es si près, Bonheur. Et pourtant. Tu es une bête huileuse qu’on attrape, enfin, et qui glisse entre les doigts. Tu es une pleine lune par une nuit d’hiver, brillante, aguichante, perfidement près. Je te veux pour moi, pour les miens. Je tends le bras, je te touche presque. Tu es là, juste au bout de mes doigts, et, inaccessible, tu fuis.

Te souviens-tu, Bonheur, de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. C’était le 4 juillet 1776.  « Nous tenons pour évidentes en elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Tu vois, Bonheur. Ma quête est légitime. Et il y a plus. Le 24 juin 1793, la Constitution française mentionnait : « Le but de la société est le bonheur commun. » Oui, Bonheur. Le bonheur de tous, pour et par le bonheur de chacun.

Te tapis-tu vraiment dans le modèle ancien, Bonheur ? Trois choix de vie. Une pyramide. En bas, la prospérité – santé, fécondité, richesse, liberté, etc. —. Ensuite, le pouvoir. Celui sur les autres, l’autre sur soi-même. Enfin la contemplation, dans l’exercice de la connaissance et de l’art, vers la sagesse et la sérénité.

Aujourd’hui, même la science s’intéresse à toi, Bonheur.

Te caches-tu dans les gènes ? Tu connais la sérotonine, neurotransmetteur du cerveau. Quand sa concentration s’élève dans mes neurones, la félicité m’envahit. Un gène, le 5-HTT, est lié au transport de cette molécule. Plus il y a de transporteurs, mieux on encaisse les échecs scolaires ou professionnels, les deuils ou les peines d’amour. Le gène a deux formes. Chaque être humain est muni de l’une d’elle. La plus longue génère plus de transporteurs de sérotonine. Tu t’es acoquiné avec elle, Bonheur. Le savais-tu ? Au diable les autres! Et moi, laquelle m’habite ? Je doute encore.

Bonheur, les Anciens et l’étude des gènes ont négligé un élément essentiel. L’altruisme. Oui, Bonheur. L’altruisme. S’oublier. Pour le bonheur des autres, de la société, des générations futures.

Savais-tu, Bonheur, que des études de cohortes nous éclairent sur la manière de te dompter, comme un mode d’emploi pour t’apprivoiser : exercer sa matière grise, ne pas ruminer le passé, éviter les gens qui se complaisent dans l’alcool et les drogues, tisser des liens avec des gens signifiants, ne pas se fier aux attributs à la naissance – classe sociale, intellect, physique, etc. —, ne pas se fier à la facilité de la vie. Tout réside dans les mécanismes de défense, Bonheur : altruisme, humour, canaliser son agressivité dans l’activité physique, anticiper la menace, oublier un problème pour y faire face au moment opportun. Faire l’huître, comme le suggère George E. Vaillant dans son livre Aging well. « Pour réagir à un grain de sable irritant, elle crée une perle ».

Et aimer, et aimer encore.

Tu vois, Bonheur. Tu n’es plus intouchable. Mais je suis réaliste. Alain (Émile-Auguste Chartier) disait : « Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-mêmes. »

Bonheur, tu m’appâtes, tu m’allumes. Et tu me demandes « où crois-tu que je me terre, Jean-Marc ? » Alors, aujourd’hui, en cet instant, je te réponds ceci : Toi, Bonheur… tu n’es pas dans ce que je veux, ni dans les biens que je possède. Tu es dans ce que je suis, oui, Bonheur, dans l’être que je suis, et dans l’amour que je donne.

Puis-je t’embrasser maintenant ?

Inspiré de trois articles de la revue Québec-Science, volume 49, numéro 4, de décembre 2010/janvier 2011.

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira bientôt aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Toi, sombre matière ! par Jean-Marc Ouellet…

16 octobre 2016

 Billet de Québec

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Illustration : David Ramasseul

Nous croyons tout voir.  Menu travers d’homo sapiens moderne.  Thomas du réel, nous touchons la matière, entendons ses ondes, goûtons ses effluves, voyons ses merveilles.  Éblouis pour certains, indifférents pour d’autres, nous n’imaginons pas que tu puisses exister.  Pourtant, tu dilues le palpable dans ta substance, inaccessible, nous plonges dans une illusion d’univers.  La matière ?  Dérisoire !  Elle nous forme, nos sens la détectent.  Or, elle n’est presque rien, que 5 % de l’Univers.  Oui !  Un ridicule 5 % !  Tu es le reste ?  Ou plutôt, presque tout.  Toi, Matière sombre, invisible, sans odeur, impalpable.

Réservée, tu ne te laisses pas observer directement, mais nous te déduisons.  Toi, la timide, livrée par l’expansion de l’univers, cette expansion qui s’accélère.  Te souviens-tu de 1933, l’année où Fritz Zwicky, ce physicien, observait la vitesse de rotation des galaxies spirales ?  Un détail le chicotait.  La matière visible est limitée, la vitesse de rotation de ces galaxies est ahurissante.  Dans de telles conditions, sous l’effet de la force centrifuge, elles devraient s’effilocher, se saupoudrer dans le vide, comme une poignée de graines lancée de ma main se répand alors que je tourne sur moi-même.  Or, les galaxies retiennent leur contenu.  Le professeur a réfléchi.  Eurêka !  De l’antre de son esprit, une solution a surgi : nous ne voyons pas toute la matière qui existe.  Voilà !  Tu étais trahie !

Il y a donc autre chose, et c’est toi, Matière sombre.  Et sans toi, l’univers ne serait pas tel qu’on le connaît.  Insensible à la force électromagnétique, au pouvoir de la lumière, tu te soumets néanmoins à la gravité, tu t’agglutines, plus vite même que la matière visible.  Tu catalyses donc la formation des étoiles, des galaxies.

Tu croyais camoufler ta vastitude ?  Eh bien, là encore, tu t’es fait avoir !  Par les étoiles de ces mêmes galaxies spirales.  Eh oui !  Encore elles, qui tournent de manière uniforme, stable, pas autour d’un point central comme certains le pensaient, mais bien autour de plusieurs centres, comme si de la matière occupait l’ensemble de la galaxie, les zones sombres comprises.  Il a fallu de savants calculs, mais l’astronome Vera Rubin a estimé ta dimension dans l’Univers.  Puis, en 1992, le satellite Cosmic Background Explorer, suivi du satellite européen Planck (regarde l’image ci-contre), en 2012, a permis d’établir la carte du rayonnement fossile, ou fond diffus cosmologique, une représentation de l’univers à ses balbutiements, 380 000 ans après le Big Bang.  Tu étais bien jeune à l’époque.  En ces temps anciens, les atomes se formaient, s’agglutinaient, laissaient des espaces vides.  L’univers devenait transparent, la lumière était libre de se propager.  Cette image t’a démasqué.  Tu combles le vide du cosmos !  Quelques calculs additionnels, et hop, on t’a quantifié avec plus de précision !

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Photo : Agence France-Presse

Nous savons donc que tu existes, nous connaissons ton immensité, à quoi tu sers même, mais qu’es-tu au juste ?  Eh bien, ici, tu gagnes !  Nous sommes dans le noir.  Pour l’instant.  Tu ne perds rien pour attendre.  La matière visible se composant de grains de matière (quarks, leptons, bosons, etc.), nous pressentons que des particules fondamentales te composent, toi aussi.  Mais lesquelles ?  Ah, ah !  Vilaine cachotière !  Plusieurs cherchent, imaginent hypothèses et expériences, mais tu es discrète, invisible, coquine.  Mais nous avons un allié au potentiel insoupçonné : le Grand Collisionneur d’hadrons (LHC) du CERN !  Tu trembles déjà, je le sens.  Après sa consolidation, il sera de nouveau en fonction en 2015.  Et là, tu vas voir !  De plus hautes énergies seront possibles et donc, plus de particules, des particules plus lourdes, de nouvelles particules peut-être, parmi celles-ci, les particules qui te constituent, toi, sombre matière, réelle composante de l’univers, mystère de ce qui nous entoure, de ce que nous sommes.

Alors… à bientôt, Matière noire !

Source : http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/392222/a-la-recherche-de-la-matiere-sombre

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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