Rock progressif, par Jean-Marc-Ouellet : musique de drogués ?

24 juin 2017

La musique de drogués…

J’avais 15 ans. Quelques mois depuis le déménagement de ma famille à Québec. L’ado de la campagne s’était fait des amis, de bons amis. Il y avait un problème : ils parlaient de musique. Genesis, Van der graaf Generator, King Krimson, Emerson Lake and Palmer, Yes… Moi, je n’y connaissais rien de rien. Quelques années auparavant, le vieux tourne-disque que nous avions au rang Nord-du-Lac avait rendu l’âme. J’avais entendu parler de Ginette Reno, de Michel Louvain et de quelques autres. Faisaient-ils du jazz, du populaire ou du rock ? Je m’en doutais un peu, mais je ne me prononçais pas.

Je voulais conserver mes amis. Comment faire ? Dieu merci, j’avais un grand frère.

Sa conjointe et lui avaient deux enfants préscolaires. Et quel beau meuble de son ! En bois naturel, le genre de meuble de l’époque, des chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniehaut-parleurs cachés de chaque côté. Au centre, une armoire dissimulait un espace pour entreposer des vinyles, et au-dessus, un panneau qui donnait accès à cette merveille, un tourne-disque et ses commandes. Beau, énorme, inaccessible. J’en rêvais.

Un soir, le couple appela mes deux sœurs, des habituées du gardiennage. C’était pour le lendemain soir. Ni l’une ni l’autre n’était disponible. Je devins le plan C, un plan machiavélique.

Vingt heures plus tard, après l’école, je courus chez un disquaire me procurer quelques titres entendus de la bouche de mes amis. À mon retour à la maison, je les glissai dans un sac de sport. Puis j’attendis l’heure du méfait. À 19 h précise, mon frère vint me chercher. Chez lui, je reçus les instructions d’usages, puis, confiant, le couple quitta la maison. Pas tout à fait irresponsable, j’occupai les enfants jusqu’à 20 h 30, l’heure du dodo. Malgré les jérémiades, ma nièce et mon neveu collaborèrent presque. Une heure de remontrances et d’aller-retour salon-chambre les fatigua. Ils s’endormirent enfin. J’étais libre !

De mon sac, je sortis mes trésors. Je m’approchai de la merveille à musique et y déposai Nursery Crime de Genesis. Quelques essais et erreurs suffirent à y faire sortir du son. Je m’assis sur le divan, dans le noir, et j’écoutai.

Il y a des moments marquants dans une vie. Près de quarante ans plus tard, j’avoue que cette soirée fut grandiose. Assis, les yeux fermés, j’écoutais, et plus j’écoutais, plus je comprenais pourquoi mes amis aimaient cette musique, et pourquoi mes amis étaient mes amis. Nous vibrions au même rythme. Nous tripions sur les mêmes sons. Ce soir-là, je devins accro de rock progressif.

Peu de temps après, je plongeais dans mon premier travail : plongeur au restaurant de notre voisin. Mes premières payes financèrent un amplificateur, un tourne-disque et des haut-parleurs achetés séparément, que je montai moi-même dans des boîtes de bois qui devinrent des caisses de sons. Et j’achetai quelques disques. Plus tard, je travaillai dans un supermarché. Quoique modestes, mes revenus me permirent d’acquérir mes trois ou quatre vinyles par semaine. Genesis, Pink Floyd, Emerson Lake and Palmer, Supertramp, Harmonium, Styx, Yes, Jethro Tull, Gentle Giant, et tant d’autres. Mes parents ne partageaient pas mes goûts musicaux. De la musique de drogués, qu’ils disaient. Il est vrai que pour triper, plusieurs usaient de marijuana ou de H.  Pas moi. Dans les spectacles, je refusais la pipe qu’on me passait. La musique me suffisait. Je fermais les yeux, j’écoutais et je me laissais emporter. J’en frissonnais parfois. De bonheur. Je respirais sans doute ma part de la dope des autres. Elle emplissait l’enceinte. Mais chez moi, la même extase m’envahissait, sans émanation dopante extérieure. Cette musique m’enivrait. Elle m’enivre encore.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieDepuis ce temps, j’ai exploré bien des genres. Jazz, pop, métal, rock, nouvel âge… J’écoute de tout en fait. J’affectionne particulièrement le classique, mais toujours, encore aujourd’hui, je reviens au rock progressif.

Issu du rock, mais influencé par le jazz, le classique, la musique contemporaine ou ethnique, le rock progressif, le prog pour les disciples, est une musique élaborée, tant sur le plan de la technique instrumentale, de la composition et des textes. C’est une musique libre, complexe, caractérisée par ses longues parties instrumentales, ses solos de virtuoses ― ne fait pas du prog qui veut ―, ses finales enlevées comme dans les symphonies, l’indépendance de la section rythmique de la batterie et/ou de la basse, la profondeur et la richesse de ses textes, l’utilisation d’instruments peu conventionnels dans le rock (flûte, violon, violoncelle, saxophone, mellotron, cuivres…), et le graphisme artistique des pochettes et des livrets.

Née dans les années 60, la musique a évolué. Les techniques se sont perfectionnées, les instruments se sont développés, sont devenus plus précis, les sons plus riches. La majorité des vieux groupes ne sont plus. Certains ont survécu : Rush, Camel, Steve Hackett, Marillion, Pendragon, etc. Le genre disparut presque dans les années 80, mais deux courants, le néo-prog et le métal prog, maintinrent le genre en vie jusqu’à son renouveau.  Aujourd’hui, les Riverside, Porcupine Tree, Arena, Lunatic Soul, Karmakanic, Neil Morse, Opeth, Paalas et de nombreux autres font triper les fidèles. Le genre revient en force, et nous, les vieux accros, le faisons découvrir à nos ados. « Elle est bonne ta musique, Papa », qu’ils disent… parfois.

Ainsi, vous en avez marre des fadeurs radiophoniques, vous aimez la musique classique, les pièces aux rythmes changeants, mouvant comme la vie. Le rock, ses guitares, sa batterie, sa basse vous font vibrer. Les pièces qui se prolongent vous inspirent. Et une petite bête rebelle se terre quelque part en vous. Alors, comme pour ce drogué de musique qui écrit ces mots, le rock progressif est pour vous.

Pour vous permettre de juger par vous-même, je vous propose trois coups de cœur de la dernière année, des œuvres classées parmi les cinquante meilleurs albums de rock progressif de 2011 selon le site internet spécialisé Prog Archiv. http://www.progarchives.com/. Trois disques accessibles, différents, de bons exemples du genre.

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All rights removed, AIRBAG, Karisma records

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Ghosts, FREQUENCY DRIFT, Prog rock records

 

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When age has done its duty, COSMOGRAF, As is

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Hélas, vous ne les trouverez probablement pas chez votre disquaire. Pas assez commercial. Le prog se fait pour l’art, et l’émotion. Pas pour l’argent.  Votre vendeur de disques pourra sans doute les commander, mais je vous propose de le faire vous-même par internet, au site suivant : http://www.cduniverse.com/. Choix, fiabilité, efficacité. Bien sûr, vous pouvez voir et entendre certaines pièces sur YouTube.

Bonne écoute. Et ne craignez rien. La musique drogue lorsque le diapason vous branche sur la matière, la vie, et vous-même.

© Jean-Marc Ouellet 2012

 Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Dieu, ce tabou, par Jean-Marc Ouellet…

6 juin 2017

Dieu, ce tabou

 Il y a quelques millions d’années, l’Humanité naissait. Parmi les plantes, parmi les insectes et les mammifères, arrivés bien avant elle. L’Homme,  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecune pièce de plus d’un magnifique casse-tête, d’un Univers merveilleux, vaste, obscur, complexe. Regardez le ciel, la nuit, observez ces petits points lumineux qui scintillent, là-haut, à des millions de kilomètres de nous ; goûtez au vent qui chatouille votre joue ; humez les parfums des arbres, des fleurs ; écoutez le gazouillis des oiseaux, les appels des écureuils, des grenouilles. La Nature est si belle, si forte, si ordonnée. Prenez le temps. Vous verrez. Vous vous sentirez minuscule. Et vous douterez. De la nature de tout ça, de ce que vous êtes, de votre place dans ce monde. Votre insignifiance vous frappera.

Il est fabuleux ce monde, il est improbable. Pourtant, il est cohérent et accessible. Albert Einstein disait : « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. » Il est réglé au quart de tour, comme une horloge. Et qui dit horloge, dit horloger.

Dieu existe-t-il ?

Je regarde les étoiles, je hume le parfum des fleurs, j’écoute les grenouilles, et mon cœur espère. Je regarde la télé, je lis les nouvelles, je constate la cruauté, l’indifférence, j’entends la haine, je souffre l’iniquité et l’incurie, et ma raison vacille, doute.

Dans mon roman, L’Homme des jours oubliés, Jémacaël affirme : « Alors que l’homme fait partie de Dieu, Dieu n’est plus dans sa vie. » Nous ne nous arrêtons plus sur notre présence, sur ce que nous sommes. Nous ne regardons plus les étoiles, nous ne ressentons plus la douceur du vent. Nous courons, nous nous défilons dans la modernité, une réalité fourbe, une réalité technique, une promesse de confort, de vitesse et de bonheur facile, et éphémère. Un mirage. La consommation devient la nouvelle religion. Nous nourrissons nos gadgets d’applications, nous frelatons notre âme. Essoufflés, nous embarquons dans le train technologique du tout compris, de l’image toute faite, offerte par on ne sait trop qui, pour contrôler on ne sait trop qui, sans destination réelle, aux sorties de secours closes.

Mon collègue du Chat Qui Louche, Frédéric Gagnon, écrivait dans sa brillante et profonde chronique du 2 août dernier : « … il y a chez elle ― la matière ― une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit. » Embrouillés, les passions émoussées, nous nions notre nature, nous rejetons l’Essence, la Force qui englobe toute chose, qui nous domine. Le Bien, le Vrai et le Beau ne nous disent plus rien. Le sacré nous fait peur, nous irrite. Ne plus voir le Plein dans le vide en nous n’est plus suffisant ; s’indifférer à l’idée de Dieu ne suffit plus. Non. Nous haïssons Dieu, et ce qu’il représente. Nous l’évacuons dans l’oubliette du déni. Le mot transcendance s’éteint, comme s’éteignent les mots famille, entraide, écoute et sacrifice, remplacés par solitude, moi, moi et moi, Prozac, meurtre et suicide. Nous  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québeccroyons nous libérer de la tutelle du catholicisme dictatorial, nous confondons hommerie religieuse et transcendance, et nous combattons l’un en répudiant l’autre. Haïssant le vide en nous, nous nous affranchissons de l’influence spirituelle, nous châtions l’idée religieuse, nous ridiculisons le croyant, le chercheur de Vérité, ce pelleteux de nuages, le moins convaincu n’osant plus avouer sa tare, sa croyance en Jésus, en Dieu, en Allah, Bouddha… La spiritualité devient un tabou. Défenseurs de la nouvelle vérité terrestre, pourfendeurs de notre propre passé, nous nous moquons des symboles qui, il n’y a pas si longtemps, branchait l’âme à l’Esprit qui l’habite. L’inquisition moderne sévit. Les infidèles, ces adeptes de la simplicité volontaire ou de la vie intérieure sont cloués aux piloris. Les symboles propres aux spiritualités traditionnelles sont bafoués par une masse plus intéressée par une téléréalité abrutissante, abêtissante parfois, complice du pouvoir clandestin de l’argent. Sans égard pour ceux qui croient, qui sentent le divin et veulent s’y associer, nous saccageons les lieux du culte, les églises, les mosquées, les synagogues, nous faisons tout un plat pour une croix qui ne signifie rien pour nous, deux pièces de bois croisées accrochées à un mur, sur lesquelles une reproduction plâtrée d’un homme attend, presque nu. Sur la base d’une liberté de croire ou de ne pas croire, une liberté maintenant suspecte, nous abolissons les signes de la foi de ces tarés, nous renions le passé, nous reniant nous-mêmes. Nous prêchons la tolérance, l’ouverture d’esprit, par l’intolérance au sacré. Belle logique !

L’homme est Conscience. Dieu, Allah, Bouddha, Shiva, le nom importe-t-il ? La Vérité seule importe. Elle est l’Univers et l’Univers est en chacun  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecde nous. L’autre a le droit de s’y épanouir. Nier cette liberté, c’est nier sa propre Essence.

La croix de ton peuple t’énerve ? Ne la regarde pas. Ton voisin la vénère ? Et après. T’empêche-t-il d’admirer ta pop star préférée ? La croix à son cou vaut-elle moins que le piercing à ton sourcil ou le tatouage sur ta peau ? Respecte les traditions de tes ancêtres, celle de ton passé, que tu ne comprends pas. D’autres comprennent, et s’y identifient. La croix du peuple qui t’accueille ne te convient pas ?   Tourne le regard, ou va là où tu ne la verras pas. La femme que tu rencontres se voile ? Passe ton chemin et tu l’oublieras. Chacun a droit à sa Vérité dans une approche morale de l’autre.

Et accorde à ton esprit de courtiser ton cœur. Qui sait, s’y fondra-t-il sur le chemin de l’Harmonie ?

 

 Notice biographique :

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


L’au-delà du réel, par Jean-Marc-Ouellet…

13 février 2017

Chronique de Québec

     La réalité est perfide. Nous rencontrons des inconnus aux traits familiers, nous ressentons le déjà-vu, nous sommes heureux pendant qu’un proche subit les affres du destin, ou, à un autre moment, nous pressentons un malheur qui se produira. Nous affrontons le quotidien comme on chat qui louche maykan alain gagnon francophoniepeut, avec les sens que nous avons, des sens trompeurs. Ce sont eux qui nous guident vers la vérité, mais justement, ces instruments, aussi incroyables qu’ils puissent être, nous informent mal sur ce qui existe réellement. Le cinéaste David Lynch disait : « Ce qui effraie le plus, ce n’est pas la réalité, mais ce qu’on imagine qu’elle cache. » Nous voyageons sur un nuage d’incertitudes. Paradoxalement, notre vie y gagne peut-être en quiétude.

    La réalité est fourbe, et partielle. Elle nous joue des tours. On croit voir, on croit entendre, et on juge. Puis un jour, dérouté, on apprend que la vérité se situe ailleurs. Et comme la réalité nous est propre, la mienne diffère de la vôtre. Selon l’auteur suisse, André Baechler, « la réalité n’est autre que le reflet de notre regard ». Ou comme le dit Philip Dick, auteur américain spécialisé dans la science-fiction : « la réalité n’est qu’un point de vue ». Des gens ressentent des choses que d’autres ne soupçonnent même pas. Des animaux sont sensibles à des éléments de la réalité qui nous sont étrangers. De quoi nous rendre jaloux. Et humble. Nous affrontons une réalité insolite. Comme un rêve éveillé. Tahar Ben Jelloun, dans L’Auberge des pauvres, disait ceci : « On est tous à la recherche d’une frontière, une ligne claire entre le rêve et la réalité. »

    Je suis médecin-anesthésiologiste. Depuis des années, je manipule les consciences. J’injecte une substance qui agit sur l’état d’éveil. Ce chat qui louche maykan alain gagnon francophoniedernier s’atténue à ma guise, s’émousse, pour s’éteindre si je le veux, avant de resurgir de je ne sais où. Pourtant, alors que le patient dort, oubliant le mal qui le tourmente, ou qu’on lui fait, engloutissant une parcelle d’existence dans un quelconque état neurovégétatif contrôlé et encore mal compris, la réalité est là, subsiste, pour les autres, pour les proches qui attendent, pour moi qui prends la relève. Pendant ce temps, la terre tourne, les humains s’affairent, comme les fourmis.

    Plusieurs se sont questionnés sur la nature de la réalité. Platon disait qu’elle est « à la fois multiple et une, et dans sa division elle est toujours rassemblée ». Pour le philosophe français Gaston Bachelard, « le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant… le temps est une réalité resserrée sur l’instant et suspendue entre deux néants ». Dans L’effet Glapion, Jacques Audiberti écrivait : « La vie est faite d’illusions. Parmi ces illusions, certaines réussissent. Ce sont elles qui constituent la réalité. »

    Évidemment, la science s’est penchée sur la nature de la réalité. La compréhension de l’univers et de la mécanique quantique est même peut-être son Graal, sa plus grande quête. Albert Einstein écrivit ceci : « Je désire connaître comment Dieu créa ce monde. Je ne suis pas intéressé par tel ou tel phénomène, par le spectre de tel ou tel élément. Je désire connaître Ses intentions, le reste n’est que détails. »

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie    Longtemps, on se demanda ce qui formait la matière. On détermina que l’atome était son ultime élément. Ensuite, on découvrit que celui-ci était constitué de particules encore plus élémentaires : l’électron, le noyau formé de protons, de neutrons. On observa plus tard que ces micro-éléments agissent comme des particules, mais qu’à certains moments, elles manifestent des caractéristiques ondulatoires. Pour expliquer leurs attributs bizarres, on supposa les quarks, les supercordes. Des théories complexes, difficiles à vérifier, et ce, pour cette simple raison : le seul fait d’observer ces particules en modifie les caractéristiques. Ce que l’on voit ne serait en fait que le résultat du hasard et de l’effet de l’observation. Pendant longtemps, les physiciens considérèrent cette théorie comme une vérité établie. Mais certains doutaient. Einstein ne put s’y résoudre : « J’aime penser que la Lune est là même si je ne la regarde pas. »**

    La réalité est un jeu d’illusions et de désillusions, un jeu de perceptions et de déceptions. La conscience perçoit la réalité. L’inconscience la nie. La réalité, c’est l’évolution de la conscience à travers le continuum temporel. Nous vivons chaque jour, nous subissons les aléas du temps et de notre condition humaine, et nous sentons bien qu’au-delà du réel, quelque chose se produit, nous échappe. Nous pouvons le contester, ou espérer. J’aime m’offrir des options. J’ouvre une porte pour la transcendance, et en même temps, je profite des surprises de la vie. Comme le dit Woody Allen dans son livre Destins tordus : « Je hais la réalité, mais c’est quand même le seul endroit où se faire servir un bon steak. »

Citations tirées du site EVENE, sauf ** tirée de Quantum, Einstein, Borh and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar,

Pour les amoureux de physique et de réalité, voici deux excellentes sources d’informations, des livres sérieux, merveilleusement vulgarisés. Malheureusement, en anglais seulement.

   The fabric of the cosmos, Brian Greene,2004, Alfred a. Knopf Editions, 2008

Quantum, Einstein, Bohr and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar, W.W. Norton & company, 2009

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Chronique de Québec… de Jean-Marc Ouellet

18 janvier 2017

Bruissement d’apocalypse…

Je suis un optimiste, un de ceux qui voient la moitié pleine du verre ou qui préparent le soleil pendant la tempête. Je dis parfois : ça ne peut pas être pire, alors je me contente de ce que j’ai. Parfois, je me trompe, et ça se gâte. Mais bon. En général, ça me sert bien. Alors…

Mais là, je vieillis. Et les choses ne vont pas comme je le voudrais. Je ne parle pas ici de mon nombril. Lui, il se porte plutôt bien. C’est plutôt le monde qui a un problème. Du moins, il ne va pas comme je l’aurais souhaité. Est-ce vraiment l’âge ? Suis-je plus sensible ou plus observateur ? Depuis quelque temps, surviennent des évènements qui me laissent perplexe ? Vous voulez des exemples ? En voici :

On construit des plates-formes de forage en mer alors que les marées noires se multiplient. Pour cacher son incurie, on offre des milliards pour qu’on oublie. Les oiseaux tombent du ciel, des baleines s’échouent et les abeilles disparaissent. Des espèces entières s’éteignent. Les poumons du monde, les arbres, sont arrachés pour bâtir des villes, des usines, des terrains de golf. Les pôles fondent. La neige tombe aux tropiques. On veut tous les services, mais, surtout, ne pas payer. La spiritualité devient taboue. Des peuples se révoltent, des dictateurs s’accrochent dans le sang. Des pays entiers meurent de faim alors que des milliards de dollars circulent dans les casinos, les maisons secondaires, les cocktails, les yachts, les jets privés, le jet-set… Et la nature s’en mêle. Les ouragans, les inondations et les tremblements de terre dévastent, se succèdent, quand ils ne s’acharnent pas simultanément. Ils ébranlent les fragiles infrastructures humaines qui défaillent : fuites de gaz, radiations, etc.

Tant d’anomalies en quelques mois.

Mais je suis optimiste, et surtout, aucunement superstitieux. Selon Wikipedia, plus de 41 fins du monde ont été annoncées pour le seul dernier siècle. Même Roch  Moïse Thériault avait la sienne. Le 19 février 1979. L’histoire ne dit pas si son erreur l’a fait « mourir » de honte jusqu’à sa mort récente.

La prochaine sur la liste : le 21 décembre 2012. C’est à nos portes ! Fin du calendrier maya. Certains la considèrent comme  le Jugement dernier.  Ne manquent que les causes. Des  guerres, des catastrophes naturelles ? En fait, selon la Légende des soleils, il ne s’agirait ici que de la fin d’un cycle, d’une période, dont la suite nous est inconnue, laissant la place à toutes sortes de spéculations, de courants spirituo-fatalistes. Et contrairement à ce que certains ont fait circuler, il n’y aura pas d’alignement des planètes, pas de centralisation terrestre dans la Voie lactée, pas d’inversion  des pôles. Nous tournerons toujours pendant  225 à 250 millions d’années à quelque 30,000 années-lumière du centre de notre galaxie, le pôle Nord restera au nord, le Sud au sud, et l’alignement de la Terre et du Soleil avec le centre de la Voie lactée se produira tous les ans, en décembre, sans évidence de changements. Désolé, chers agitateurs.

Je ne suis pas le plus pieux des hommes, mais j’ai lu la Bible. Par endroits, elle fait peur. J’avoue.

« […] On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume.

Il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des

pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands

signes dans le ciel. »

(Luc 21/10 et 11)

« […] Sur la terre, les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots; des hommes défailliront de frayeur dans l’attente de ce qui menace le monde habité; car les puissances des cieux seront ébranlées. » (Luc 21/25-26.)

« […] alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint noir comme une étoffe de crin, et la lune devint tout entière comme du sang […] et les monts et les îles s’arrachèrent de leur place; et les rois de la terre, et les hauts personnages, et les grands personnages, et les gens enrichis, et les gens influents, et tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent

se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes […] »

(Apocal, 6/12-15)

Évidemment, comme pour tous les textes, il y a matière à interpréter. Mes propres mots, ici même, seront paraphrasés de diverses manières.

Il y a les textes de Michel de Nostredame, dit Nostradamus. Cet apothicaire, ou médecin, selon la source, célèbre pour ses prophéties en quatrain, avait des visions plutôt pessimistes du monde.

Vous verrez tard et tost faire grand change,

Horreurs extrêmes et vindications.

Que si la Lune conduicte par son ange,

Le ciel s’approche des inclinations.

(I, 56)

Traduit par Jean-Charles de Fontbrune dans son livre

Nostradamus, historien et prophète,

Vous assisterez tôt ou tard à des grands changements, de

terribles horreurs et des vengeances jusqu’à ce que la République soit morte, des changements seront alors proches par le ciel. (sic)

En bref seront de retour sacrifices,

Contrevenans seront mis à martyre,

Plus ne seront moines, abbés, novices,

Le miel sera beaucoup plus cher que cire.

(I, 44)

Traduction fontbrunienne :

Le sacrifice des croyants recommencera ; ceux qui s’opposeront

au pouvoir seront martyrisés. Il n’y aura plus ni moines, ni abbés, ni novices, on connaîtra la cherté de la vie. (sic)

Mais je suis optimiste, non superstitieux, et pas tout à fait pieux. Ce qui ne m’empêche pas d’observer, d’interpréter, et de m’inquiéter.

Blaise Pascal a dit : « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » Malgré notre orgueil, malgré notre pouvoir de créer, nous demeurons bien faibles face au pouvoir de la Nature. Comme l’a dit Björk : « Quand vous réalisez que la nature peut vous tuer, vous devenez humble. »

Je crois en l’Homme. Il comprendra. La Nature l’aidera à dénicher son essence véritable. Il redécouvrira cette chose précieuse qu’il repousse, mais qui s’acharne, puisqu’elle le relie à l’Univers : sa transcendance.

La fin du monde n’est pas pour demain, ni pour 2012, ni pour les décennies suivantes. Mais les Mayas avaient peut-être raison. Un nouveau cycle débutera, un renouveau. Et chacun doit y croire, et agir en conséquence. La majorité silencieuse devra sortir de sa torpeur.

Voilà donc ma prophétie à moi.

Et si je me trompe et que, malgré les efforts des gens de bien, la fin du monde arrive demain ?

Bof ! Quelle importance ! Après, il n’y aura plus personne pour me reprocher ma bourde.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril, aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


La cabane, une nouvelle de Jean-Marc Ouellet

14 janvier 2017

La cabane…

Une horreur blafarde pénètre mon âme vide. J’ai peur. Comme jamais.

Le ciel crache une eau épaisse, une trombe écrase la vie, et mon cœur s’agite. Entre là et néant, je cherche. Rien, tout, un chemin, un réconfort, de qui, de quoi, un sentiment oublié, parti jadis, jadis. Mais là où on ne devrait pas être, nulle consolation.

L’eau s’écrase sur la vitre. Je suis sec. Baume dérisoire. Je suis sec. Ha ha! Pour combien de temps? Minutes? Heures? Éternités. Tôt ou tard, je sortirai. Sortir. Fuir.

La carcasse métallique est enlisée. Le moteur s’est éteint, étouffé par l’eau qui monte, monte. Le fossé se noie, comme la route, comme mon courage.

Je sors dans les ténèbres. L’eau s’engouffre dans l’habitacle. Et moi je plonge, je me mouille, je cherche, j’espère, mais il n’y a rien, rien que le noir, et le clapotement des gouttes sur les feuilles, sur le torrent. La nuit gronde d’un râlement sinistre. Un trait de lumière fend le noir. Une lueur exsangue allume les alentours. Un instant, des fantômes m’entourent, des spectres humides et menaçants, lâches spectateurs. Leurs branches m’appellent, m’avertissent, me chassent. Je ne comprends pas. La vision est éphémère. Les ténèbres reviennent, couvrent la nuit. Et pourtant, j’avance. De longs bras m’agrippent, m’écorchent. Je fuis, mais d’autres arrivent, me tourmentent. Importun, je me hasarde plus loin, vers nulle part. Je trébuche. Les chicots m’enfargent,  m’accrochent. Je chute, je me relève, je tombe encore. Et je pleure. Mes larmes chaudes s’acoquinent avec les gouttes célestes. Froides. Cruelles. Il n’y plus de larmes. Que de l’acide ricanant sur mon épave.

Je tremble, je frissonne. De froid, d’effroi.

Au fond du noir, une lueur. Une étincelle dans l’obscurité. Elle scintille, fragile, tenace. Un espoir, comme l’étoile des rois. Je me faufile dans la moiteur végétale. À mon tour, je me laisse guider. J’avance. Je ne sens plus les égratignures, je survole les chicots, je me ris des vêtements imbibés. J’avance. Simplement. Espoir trouble.

Dans le bois, une cabane, une cabane noire dans les ténèbres, asile du fou, oasis du misérable. La lueur vient de là. Ou mirage.

J’approche, je touche. Il n’y a pas de rêve. La cabane est là, avec son bois pourri et sa puanteur moite.

À la hâte, je trouve la porte. Elle est entrouverte. J’hésite. Le vertige me fige. Je frappe. Enfin.

Pas de réponse.

Je hurle : — Il y a quelqu’un ?

Mon propre cri résonne dans ma tête. Le vent et l’orage me répondent. Une faible lumière émane de l’intérieur. J’ai froid. La nuit me pourchasse. Je n’en peux plus. J’entre.

Personne. Une seule pièce. Une table de bois, une chaise. Un feu éclaire l’âtre d’un foyer. La lumière danse une valse brouillonne. Les ombres se bousculent. Sur un mur, une bibliothèque attend. Un comptoir retient son évier près d’une autre paroi. Un lit est défait. Des draps propres y sont ouverts, comme une invitation, un sortilège.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répond.

L’air est lourd, et pourtant, il réconforte. L’orage s’apaise. La crainte s’assoupit, mais le doute prend la place.

Appuyée contre le mur, il y a une guitare. Comme la mienne. Sur la table de nuit, il y a un livre. Un roman. Le même que je lis, là-bas, à la maison, là où je devrais être. Je le prends, je le feuillette. Un signet tombe sur le sol. Un signet blanc, une photo l’agrémente. Des enfants. Mes enfants! Ma fille, mes garçons. Une note à la fin du livre. Mon écriture. Des mots de ma main, des mots qui ne furent jamais écrits.

Près d’une fenêtre, il y a une commode. Un cadre s’y repose. Je m’approche. Je prends l’artéfact, l’examine. Il y a une femme, un homme. Béatrice, ma femme, et… moi. Plus jeunes. Nous, il y a quelques années. C’est le même cliché. Le nôtre. Celui qui attend sur ma table de chevet, près de notre lit, chez nous, là où je ne suis pas.

Comment? Comment!

Rien ici n’existe. Ce n’est qu’un rêve, un cauchemar. Rien ici ne peut exister. Je me pince le bras. J’ai mal. Pourtant, rien ne disparaît. Tout reste. Odieux. Absurde. Je fuis, je me précipite vers la sortie, vers les ténèbres. J’affronte la tempête, celle du dehors, celle de mon âme. Je cours, je cours.

Enfin, je croise la route. Une voiture arrive. Je suis sauvé!

***

J’ouvre la porte. Un homme en uniforme se tient là, austère. Des sons sortent de sa bouche. Des mots nauséabonds, aux sens faméliques, ou maléfiques. Autour de moi, ces bruits flottent, graves, insensés. Des larmes jaillissent, roulent sur mes joues dérisoires.

L’homme n’est plus là. Je referme la porte. Je suis mort. Anéanti. Il n’y a plus de vie. Il n’y a que chimère et folie. Rien. Je ne suis rien. Qu’une image délavée d’un peut-être évanoui, qu’un probable qui ne sera jamais, qui ne sera plus qu’allusion et souvenir.

Oui. C’est ça. Oublier. Je dois oublier. Pour me rappeler. Seul. Seul.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Chronique de Québec… par Jean-Marc Ouellet

9 janvier 2017

La cache de Bonheur

Je veux être heureux. C’est l’obsession de mon temps. Je n’y échappe pas.

Tu es si près, Bonheur. Et pourtant. Tu es une bête huileuse qu’on attrape, enfin, et qui glisse entre les doigts. Tu es une pleine lune par une nuit d’hiver, brillante, aguichante, perfidement près. Je te veux pour moi, pour les miens. Je tends le bras, je te touche presque. Tu es là, juste au bout de mes doigts, et, inaccessible, tu fuis.

Te souviens-tu, Bonheur, de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. C’était le 4 juillet 1776.  « Nous tenons pour évidentes en elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Tu vois, Bonheur. Ma quête est légitime. Et il y a plus. Le 24 juin 1793, la Constitution française mentionnait : « Le but de la société est le bonheur commun. » Oui, Bonheur. Le bonheur de tous, pour et par le bonheur de chacun.

Te tapis-tu vraiment dans le modèle ancien, Bonheur ? Trois choix de vie. Une pyramide. En bas, la prospérité – santé, fécondité, richesse, liberté, etc. —. Ensuite, le pouvoir. Celui sur les autres, l’autre sur soi-même. Enfin la contemplation, dans l’exercice de la connaissance et de l’art, vers la sagesse et la sérénité.

Aujourd’hui, même la science s’intéresse à toi, Bonheur.

Te caches-tu dans les gènes ? Tu connais la sérotonine, neurotransmetteur du cerveau. Quand sa concentration s’élève dans mes neurones, la félicité m’envahit. Un gène, le 5-HTT, est lié au transport de cette molécule. Plus il y a de transporteurs, mieux on encaisse les échecs scolaires ou professionnels, les deuils ou les peines d’amour. Le gène a deux formes. Chaque être humain est muni de l’une d’elle. La plus longue génère plus de transporteurs de sérotonine. Tu t’es acoquiné avec elle, Bonheur. Le savais-tu ? Au diable les autres! Et moi, laquelle m’habite ? Je doute encore.

Bonheur, les Anciens et l’étude des gènes ont négligé un élément essentiel. L’altruisme. Oui, Bonheur. L’altruisme. S’oublier. Pour le bonheur des autres, de la société, des générations futures.

Savais-tu, Bonheur, que des études de cohortes nous éclairent sur la manière de te dompter, comme un mode d’emploi pour t’apprivoiser : exercer sa matière grise, ne pas ruminer le passé, éviter les gens qui se complaisent dans l’alcool et les drogues, tisser des liens avec des gens signifiants, ne pas se fier aux attributs à la naissance – classe sociale, intellect, physique, etc. —, ne pas se fier à la facilité de la vie. Tout réside dans les mécanismes de défense, Bonheur : altruisme, humour, canaliser son agressivité dans l’activité physique, anticiper la menace, oublier un problème pour y faire face au moment opportun. Faire l’huître, comme le suggère George E. Vaillant dans son livre Aging well. « Pour réagir à un grain de sable irritant, elle crée une perle ».

Et aimer, et aimer encore.

Tu vois, Bonheur. Tu n’es plus intouchable. Mais je suis réaliste. Alain (Émile-Auguste Chartier) disait : « Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-mêmes. »

Bonheur, tu m’appâtes, tu m’allumes. Et tu me demandes « où crois-tu que je me terre, Jean-Marc ? » Alors, aujourd’hui, en cet instant, je te réponds ceci : Toi, Bonheur… tu n’es pas dans ce que je veux, ni dans les biens que je possède. Tu es dans ce que je suis, oui, Bonheur, dans l’être que je suis, et dans l’amour que je donne.

Puis-je t’embrasser maintenant ?

Inspiré de trois articles de la revue Québec-Science, volume 49, numéro 4, de décembre 2010/janvier 2011.

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira bientôt aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Toi, sombre matière ! par Jean-Marc Ouellet…

16 octobre 2016

 Billet de Québec

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Illustration : David Ramasseul

Nous croyons tout voir.  Menu travers d’homo sapiens moderne.  Thomas du réel, nous touchons la matière, entendons ses ondes, goûtons ses effluves, voyons ses merveilles.  Éblouis pour certains, indifférents pour d’autres, nous n’imaginons pas que tu puisses exister.  Pourtant, tu dilues le palpable dans ta substance, inaccessible, nous plonges dans une illusion d’univers.  La matière ?  Dérisoire !  Elle nous forme, nos sens la détectent.  Or, elle n’est presque rien, que 5 % de l’Univers.  Oui !  Un ridicule 5 % !  Tu es le reste ?  Ou plutôt, presque tout.  Toi, Matière sombre, invisible, sans odeur, impalpable.

Réservée, tu ne te laisses pas observer directement, mais nous te déduisons.  Toi, la timide, livrée par l’expansion de l’univers, cette expansion qui s’accélère.  Te souviens-tu de 1933, l’année où Fritz Zwicky, ce physicien, observait la vitesse de rotation des galaxies spirales ?  Un détail le chicotait.  La matière visible est limitée, la vitesse de rotation de ces galaxies est ahurissante.  Dans de telles conditions, sous l’effet de la force centrifuge, elles devraient s’effilocher, se saupoudrer dans le vide, comme une poignée de graines lancée de ma main se répand alors que je tourne sur moi-même.  Or, les galaxies retiennent leur contenu.  Le professeur a réfléchi.  Eurêka !  De l’antre de son esprit, une solution a surgi : nous ne voyons pas toute la matière qui existe.  Voilà !  Tu étais trahie !

Il y a donc autre chose, et c’est toi, Matière sombre.  Et sans toi, l’univers ne serait pas tel qu’on le connaît.  Insensible à la force électromagnétique, au pouvoir de la lumière, tu te soumets néanmoins à la gravité, tu t’agglutines, plus vite même que la matière visible.  Tu catalyses donc la formation des étoiles, des galaxies.

Tu croyais camoufler ta vastitude ?  Eh bien, là encore, tu t’es fait avoir !  Par les étoiles de ces mêmes galaxies spirales.  Eh oui !  Encore elles, qui tournent de manière uniforme, stable, pas autour d’un point central comme certains le pensaient, mais bien autour de plusieurs centres, comme si de la matière occupait l’ensemble de la galaxie, les zones sombres comprises.  Il a fallu de savants calculs, mais l’astronome Vera Rubin a estimé ta dimension dans l’Univers.  Puis, en 1992, le satellite Cosmic Background Explorer, suivi du satellite européen Planck (regarde l’image ci-contre), en 2012, a permis d’établir la carte du rayonnement fossile, ou fond diffus cosmologique, une représentation de l’univers à ses balbutiements, 380 000 ans après le Big Bang.  Tu étais bien jeune à l’époque.  En ces temps anciens, les atomes se formaient, s’agglutinaient, laissaient des espaces vides.  L’univers devenait transparent, la lumière était libre de se propager.  Cette image t’a démasqué.  Tu combles le vide du cosmos !  Quelques calculs additionnels, et hop, on t’a quantifié avec plus de précision !

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Photo : Agence France-Presse

Nous savons donc que tu existes, nous connaissons ton immensité, à quoi tu sers même, mais qu’es-tu au juste ?  Eh bien, ici, tu gagnes !  Nous sommes dans le noir.  Pour l’instant.  Tu ne perds rien pour attendre.  La matière visible se composant de grains de matière (quarks, leptons, bosons, etc.), nous pressentons que des particules fondamentales te composent, toi aussi.  Mais lesquelles ?  Ah, ah !  Vilaine cachotière !  Plusieurs cherchent, imaginent hypothèses et expériences, mais tu es discrète, invisible, coquine.  Mais nous avons un allié au potentiel insoupçonné : le Grand Collisionneur d’hadrons (LHC) du CERN !  Tu trembles déjà, je le sens.  Après sa consolidation, il sera de nouveau en fonction en 2015.  Et là, tu vas voir !  De plus hautes énergies seront possibles et donc, plus de particules, des particules plus lourdes, de nouvelles particules peut-être, parmi celles-ci, les particules qui te constituent, toi, sombre matière, réelle composante de l’univers, mystère de ce qui nous entoure, de ce que nous sommes.

Alors… à bientôt, Matière noire !

Source : http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/392222/a-la-recherche-de-la-matiere-sombre

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Superstitieux, moi ! par Jean-Marc Ouellet…

27 septembre 2016

Billet de Québec

 Croyez-vous aux présages, aux signes prémonitoires ? Vendredi prochain, le treize, vous encabanerez-vous ? Évitez-vous de passer sous une échelle, ou portez-vous votre petit lapin en peluche le jour d’une entrevue, d’un examen ? Moi ? Pas du tout.

Les superstitions sont des désuétudes du passé, tracées par les mythes et les légendes. Dans l’Antiquité, le nombre 13 représentait une rupture dans l’univers. Déjà, àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec cette époque, il présageait le néfaste. Dans les mythologies païennes et religieuses, l’intérieur du triangle formait un espace maudit. Pensez au triangle des Bermudes. L’échelle ouverte forme un triangle, de quoi vous projetez dans une autre dimension si vous en violez l’espace ?

Le sel est précieux, sacré chez certains peuples. Il conserve les aliments, il est présent dans l’eau de la mer et le liquide amniotique, nid de l’homme. Le sel ferait fuir les mauvais esprits. Il devrait être déposé le premier sur la table, et retiré le dernier. Renverser la salière signerait le malheur. Judas, le 13e apôtre, aurait, il paraît, commis cette gaucherie lors de La Cène. Vous savez où la maladresse nous a conduits.

Dans Jack Tier, l’écrivain américain de la fin du 18e siècle, James Fenimore Cooper, écrivait : « L’ignorance et la superstition ont toujours un rapport étroit et même mathématique entre elles. » Or, la superstition n’est pas l’apanage de l’ignorant. « Tous ceux qui se moquent des augures n’ont pas toujours plus d’esprit que ceux qui y croient. », répliquait Luc de Clapiers, marquis de Vaunenargues, soldat, écrivain et essayiste français, lui aussi du 18e siècle.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt entre vous et moi, êtres raisonnables, pourquoi le trèfle à quatre feuilles et l’étoile filante seraient des porte-bonheur alors que croiser un chat noir ou ouvrir un parapluie sous un toit apporterait le malheur ? Honnêtement !?

Pourtant, chacun a sa modeste superstition personnelle, bénigne, parfois un fétiche qu’on bécote aux bons moments, qu’on serre aux difficiles, un don d’un être cher, ou obtenu dans des circonstances particulières. Tantôt, il s’agit de hasards qui se répètent, qu’on attribue à un signe. « La superstition est l’art de se mettre en règle avec les coïncidences. », disait Jean Cocteau. Moi, j’aime le nombre onze. Souvent, dans ma carrière, après m’être reposé après une nuit de garde, je me suis réveillé en fin d’avant-midi et, consultant mon réveille-matin, 11 h 11 était affichée. Ça vaut bien un café pour se réveiller. Sans doute que je n’ai pas porté attention aux autres fois, lorsqu’il était 9 h 53, 10 h 45, 12 h 37… Évidemment, le fait que ma mère soit née un 11 décembre et que moi-même, je sois né un 11 septembre, contribue à ma propension à y voir un signe du destin. Mais je ne suis pas superstitieux.

L’homme désire, et imagine. Les signes et les présages réconfortent les désirs. Et comme nous sommes anxieux par nature, ou par omission, ils nous rassurent, nous chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecportent chance. Avouons aussi que la vérité est compliquée et demande de l’effort. Pas les superstitions. Pourquoi s’arrêter à une théorie compliquée quand l’horoscope offre les réponses ?

Et les superstitions ne portent pas à conséquence, à moins qu’elles nous empêchent de donner le meilleur de nous-mêmes. Dans Jets d’encre, Paul Carvel écrit : « La superstition porte malheur. » Les superstitions maladives altèrent l’objectivité, portent à la paranoïa envers les faits passés et à venir, produisent de l’angoisse, ou de la panique, des symptômes de la psychose. Alors, si vous connaissez quelqu’un qui pleure, hurle, houspille, étend du sel partout et se cache sous le matelas pour un miroir brisé, contactez-moi. Je connais des psys.

Et pour mon cas, ne craignez rien. Je ne suis pas superstitieux. Mais je croise les doigts.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


La boîte à mirages, un texte de Jean-Marc Ouellet…

18 juillet 2016

Chronique de Québec

La télévision est merveilleuse. On y a vu Neil Amstrong déposer le pied sur la lune. On y a suivi les résultats des référendums, on s’est catastrophé devant la chute chat qui louche maykan alain gagnon francophoniedes deux tours, les guerres, les catastrophes. Grâce à elle, des jeunes aiment et pratiquent des sports. La télé nous informe, elle nous sensibilise, elle ouvre sur le monde, sur la culture, elle divertit. L’invention de l’histoire, peut-être. Hélas…

La télévision modifie la conscience. Dans une expérience datant de 1969, Herbert Krugman a constaté qu’une minute à fixer le scintillement de l’écran de télévision abaisse la fréquence cérébrale d’un état bêta (> 12 Hz) − activité consciente, pensée logique − à un état alpha (fréquence entre 8 et 12 Hz), inconscient.
Lorsque le sujet éteint son écran et lit un magazine, les ondes cérébrales retournent progressivement à la fréquence bêta. La télé endort.

On ne regarde pas la télévision pour son contenu. On le fait pour le contraste, parce que les images captivent. Quand nous regardons le petit écran, l’hémisphère gauche du cerveau, responsable de l’analyse, la critique et la logique, n’agit presque plus. Pendant ce temps, l’hémisphère droit, créatif, imaginatif et siège de la réaction émotionnelle, s’éveille. Il stimule la libération d’endorphines, sédatifs naturels, qui créent une sensation de bien-être que le sujet cherche à renouveler. La télé rend dépendant.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn diminuant l’activité du cerveau supérieur, la  télévision réduit la réactivité de l’esprit. Alors que la lecture nous entraîne à penser, à créer des images mentales, la télévision entraîne notre cerveau à l’inertie. Il se sclérose. Liliane Lurçat, psychologue et philosophe française, disait : « Transformé en spectateur, le rêveur ne crée pas ses images, il se laisse envahir par celles qu’on lui impose. Et elle constatait : « Enfants et adultes subissent une véritable fascination par l’image et par la parole. Lorsque le téléspectateur est devant le poste, il ne peut plus s’en détacher. » La télé hypnotise.

On arrive d’une longue journée de travail, éreinté, on s’assoit devant l’écran, et des heures plus tard, si l’on ne s’est pas endormi, on se retrouve tétanisé sous son emprise. L’hyperstimulation cérébrale draine le peu d’énergie qui restait. On pensait se coucher tôt ? Erreur. C’était sans compter l’ensorcellement de l’image. Tard le soir, enfin, avec un effort de volonté souvent, on

s’arrache de notre fauteuil enfoncé, on se couche au coup de minuit. Le matin, le cadran s’en fout. Il s’actionne, un autre jour se lève. Le soir, plus fatigué que jamais,  on s’affale encore sur le divan, et l’on regarde encore, et encore. La télé avachit.

Une étude publiée en 2002 par le prestigieux magazine Science, a démontré que trop de petit écran rime avec agressivité. Pour connaître les effets de la télévision, les chercheurs ont suivi 707 familles américaines sur plus de 17 ans. Ils ont classé les téléspectateurs en trois groupes : moins d’une heure de télé par jour, de une à trois heures, et plus de trois heures. En interrogeant la famille et les autorités locales, ils ont ensuite évalué le nombre d’actes violents commis par les personnes suivies : agressions, bagarres, etc. Eh bien, plus les gens regardent la télé, plus ils deviennent agressifs. C’est particulièrement vrai chez les jeunes, les garçons plus que les filles.

Selon une étude de Lamson (Van Evra 1998), en 1995, entre 8 et 12 actes de violence se perpétraient par heure à l’écran. Aujourd’hui, il y en aurait plus de 30, même aux heures d’écoute des enfants. Durant une émission particulièrement violente, un film de Rambo, par exemple, l’amygdale s’active. Pas celle de la gorge. Non. Celle du cerveau, cette structure qui s’anime normalement en situation de danger. Quand une automobile fonce sur vous, l’amygdale reconnaît le danger et induit instantanément des modifications physiologiques. Elle agira sur votre respiration, elle contractera les vaisseaux sanguins de votre peau — vous deviendrez blancs comme un drap — et elle déviera le sang vers les organes vitaux de l’organisme, dans ce cas-ci, dans vos muscles, pour fuir. Par ailleurs, les victimes d’actes violents, les militaires ou les secouristes emmagasinent leurs douloureux souvenirs dans la circonvolution cingulaire postérieure, une autre zone du cerveau, qui ramènent facilement à la conscience les expériences particulièrement traumatisantes du passé. Elle produira les flashbacks. Des chercheurs nous apprennent que l’écoute de scènes de violence sur le petit ou le grand écran affectera ces aires du cerveau. L’effet a surtout été étudié chez les enfants, mais n’épargnerait pas les adultes. En situation de conflit, les actes de violence vus à la télé seront ramenés à l’avant plan. Bousculée par quelqu’un, l’amygdale s’éveille et alerte la circonvolution cingulaire postérieure, qui, instantanément, rappelle l’action de frapper. Et bang !

L’être humain s’habitue. À la longue, au fil des heures à côtoyer la violence télévisuelle, celle-ci se banalise, devient plus tolérable. Certaines personnes s’identifieront à un monde dangereux, semblable à celui des fictions visuelles, et n’arriveront plus à différencier clairement le monde de la télévision de la réalité elle-même. Les drames surviennent.

Il n’y a pas que la violence. La télévision accroit les risques pour la santé. Obésité, tabagisme, alcoolisme, sexualité mal contrôlée. Selon les goûts, bière, boissons gazeuses, croustilles, chocolat accompagnent le téléspectateur. Mangez-vous des croustilles en lisant, ou en courant sur le tapis roulant ? L’obésité s’accroît avec le temps devant le petit écran. Ou bien la télé stimule le centre de l’appétit, ou elle est ennuyeuse, et et on doit occuper le vide en grignotant.

La télévision crée des stéréotypes. Elle influence la pensée et le comportement. Les vedettes féminines sont belles, jeunes, et minces. Les jeunes filles s’identifieront à elles et voudront devenir femmes avant le temps. Les troubles alimentaires rôderont. Plus tard, au temps des désillusions, sentiments d’échec et d’infériorité frapperont. Les jeunes hommes chercheront l’image du célibataire désinvolte. Ils voudront échapper à la censure familiale. Décrochage et criminalité sont possibles. À la télé, les minorités sont sous-représentées ou se retrouvent dans des contextes indésirables ou violents. Germe de racisme. La publicité changera l’image de la relation homme femme.

Autrefois, le peuple engendrait l’image de la société. Aujourd’hui, les images la façonnent.

La télévision vole la vie. Plutôt que de marcher, courir, jouer dehors ; plutôt que de jouir d’une belle conversation entre amis ; plutôt que de lire et développer  sonchat qui louche maykan alain gagnon francophonie imaginaire ; plutôt que de profiter d’une partie de cartes entre proches ; ensemble, on fixe les électrons, on ne se parle pas, et on se dit en soi-même : « Merde ! Je perds mon temps ! Drogué visuel, on s’accroche pourtant. Faites l’expérience. Un soir que vous recevrez des amis — si à part la télé, vous en avez — alors qu’une discussion intéressante est engagée, ouvrez votre téléviseur. Vous verrez. Trente minutes plus tard, ce sera le silence, et tous regarderont l’écran.

Et dire que la télévision pourrait être un formidable outil d’éducation ! Hélas, les experts s’entendent : la qualité du contenu télévisuel s’appauvrit. Dans un but lucratif, dans un marché férocement compétitif, les diffuseurs doivent attirer l’attention, ils doivent choquer. Les émissions de valeur nécessitent beaucoup de gens compétents. Il est beaucoup plus facile et surtout, moins onéreux, de trouver des gens pour des émissions médiocres. La violence, le sexe et le sensationnel sont aisés à produire, et séduisent le public. Et si ce dernier se lasse, on augmente la dose. L’horreur qui faisait peur dans les années 70 était de la petite bière comparée à celle d’aujourd’hui. Le propriétaire de station de télévision est bien au fait de l’effet hypnotique sur les téléspectateurs. Et il en abuse.

La télé envoûte, ramollit et rend accro. Pas facile d’échapper à son pouvoir, et ses mirages. La chute est inévitable. À moins de contourner le précipice.

Quelques références :

Science, mars 2002 ; Vol. 295 : p. 2468-2471.

http://www.ledevoir.com/societe/medias/6566/la-violence-a-la-television-peut-avoir-des-effets-tangibles-sur-le-cerveau

http://www.european-mediaculture.org/fileadmin/bibliothek/francais/ledingham_effets/ledingham_effets.html

http://www.european-mediaculture.org/fileadmin/bibliothek/francais/josephson_etude/josephson_etude.pdf

Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Je pense, et je suis, par Jean-Marc Ouellet…

13 mai 2016

 

Billet de Québec

L’être humain pense. Descartes disait : « Je pense, donc je suis. » Indubitable. L’inverse n’est pas certain. La roche existe, elle ne pense pas. Dans le coma, l’homme alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec existe, mais ne pense pas, du moins, pas notre réalité. Comment savoir ? La pensée se dérobe à l’investigation des sens. Elle n’apparaît qu’aux yeux d’un témoin intérieur, soi-même. La pensée ne se voit pas, ne s’entend pas, ne se palpe pas. Tu regardes, et toi seul sais si tu vois. Tu penses, et toi seul sais que quelque chose se déroule dans ton esprit. Nous ne pourrions savoir que la pensée existe si nous ne pouvions la vivre à travers la conscience. Elle n’apparaît qu’à soi-même. Penser, c’est agir en soi. Et sans la pensée, voir, entendre, imaginer ne servirait à rien.

Je suis devant une statue. Je perçois la chose devant moi. Je peux faire semblant de ne rien voir. Un effort me sera nécessaire. Je devrai penser pour ne pas regarder. J’abandonne, je regarde. Je décide de ne voir que le marbre, rien d’autre. Aussitôt, je vois les replis de la surface, la physionomie qui l’anime, l’attitude que l’artiste lui a fait prendre. Le personnage n’est pas réel, il ne vit pas devant moi. Mais la statue lui ressemble. Pendant que mon inconscient élimine, déforme, filtre, une image me vient en tête, je fais des liens, avec mon langage, mes souvenirs (une personne, un lieu, un événement), mes croyances, mes valeurs, mes stratégies. J’appréhende pour moi seul l’objet devant moi. La statue ne pénètre pas en moi. Elle devient une image. Dès lors, je ne suis plus le même. Je suis enrichi d’une réalité nouvelle, une représentation intérieure qui agira sur mes émotions, sur mon comportement, et finalement, sur mes expériences de vie.

Il en est de même de toute pensée, qu’elle se rapporte à une personne, à un objet, à un projet, à une création. Au départ, une image naît des informations reçues des sens, ou des profondeurs de soi. Cette image sollicite les liens, se peaufine, s’approprie le réel. Elle sera rejetée, ou deviendra un roman, une peinture, un projet, une symphonie… « Avec nos pensées, nous créons le monde », disait Bouddha.

On peut s’imposer une pensée, plusieurs mêmes, mais une à la fois, à la queue leu leu. Trop de pensées embrouillent. Elles se bousculent, s’inhibent, comme des gestes inutiles retardent l’action, comme trop de légumes dénaturent la soupe. Dans les arts martiaux, on dit de ne pas penser, de laisser venir l’action, sans distractions, l’esprit libre étant le maître de l’action. Les meilleures idées sont d’ailleurs celles qui surgissent en voleur, sans qu’on s’y attende, souvent dans les moments non propices. Si l’on ne les saisit pas au passage, si l’on ne s’y attarde pas, elles s’évanouissent, se camouflent dans un tiroir du subconscient, et attendent d’émerger à nouveau, sans crier gare.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDe la sensation, ou de l’inconscient, la pensée germe, crée la connaissance, qui sera réutilisée par les sens. Ce processus dépendra de la fonctionnalité chimique cérébrale, des mouvements moléculaires dans les centres nerveux. Profitant des technologies modernes, des chercheurs exploitent le pouvoir de la pensée. Un patient quadriplégique, incapable d’utiliser ses membres, mais qui pense comme vous et moi, dirigera son fauteuil roulant par la pensée. Comment ça marche ? Au début, on calibre le système. On demande au patient de se concentrer sur une seule pensée, bouger sa main droite paralysée par exemple. On enregistre le profil encéphalographique de cette pensée, puis on fait de même pour la main gauche. On programme ensuite la chaise de sorte qu’elle réponde adéquatement au tracé spécifique à ces pensées. Ainsi, lorsque le patient entraîné focalisera son esprit sur sa main droite, la chaise ira à droite. De même pour la gauche. S’agissait d’y penser! Et ça ne fait que commencer. Bientôt, nous conduirons notre auto, jouerons du piano, écrirons en pensant. Sceptiques ? Vous verrez…

Un dilemme pointe. Les ondes cérébrales produisent-elles la pensée ou cette dernière vient-elle d’abord, les ondes s’enregistrant ensuite ? L’œuf ou la poule ?

Parlant de poule, les animaux pensent aussi. Le chien pense. Le chat et la poule pensent. Ils sentent une menace, ils réagissent. Ils voient la nourriture approcher, une image se forme, ils font des liens avec la faim, se diront peut-être : « Enfin ! », accourront au moment opportun, immédiatement si le porteur est leur maître, ou après le départ d’un étranger. Le chien te regarde tristement quand tu es contrarié, il hésite, quelque chose se déroule dans son esprit canin. Pas juste l’instinct.

En 1966, Cleve Backster, l’inventeur d’un système de détecteurs de mensonges, imposera sa notoriété en réalisant des expériences chez des plantes. Il installa des  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecélectrodes sur une d’elles et enregistra ses réactions à un stimulus (l’arroser, l’orienter dans une autre direction, etc.). En pensée, il menaça la plante de la bruler avec une allumette. La lecture du polygraphe se transforma, la plante s’affola. Elle avait perçu la cruelle pensée du chercheur. Quand par la pensée, il menaça de génocide un groupe de plantes branchées, toutes s’affolèrent en même temps. Par ailleurs, il découvrit aussi que les plantes manifestaient de l’aversion pour les personnes qui ne les aimaient pas, et de l’affection pour celles qui les traitaient avec soin. Ses travaux furent critiqués quant à ses méthodes. Mais… s’il avait raison ?

Des observations par résonance magnétique indiquent que le cerveau décide 300 millièmes de seconde à 10 secondes avant que cette décision n’atteigne la conscience. Comme l’écrit Sam Harris, spécialiste américain en neurosciences et auteur de Free Will, « nos décisions ne sont pas de notre fabrication. » De l’eau du corps, le rein sécrète l’urine. Le cerveau ne pourrait-il pas sécréter un fluide conceptuel filtré d’un flux d’idées universelles dans lequel les êtres vivants baignent, une énergie supérieure qui abreuve la vie ? Pour le religieux et le mystique, la pensée relie la matière à la création, au Créateur, qui génère la pensée. À la limite infinitésimale de la matière, les particules sont composées d’ondes d’énergie. Et comme la matière, la pensée est une énergie qui vibre à sa source, sous une forme autre, insaisissable. « La pensée se forme dans l’âme comme les nuages se forment dans l’air », écrivait l’essayiste français Joseph Joubert.

Pour conclure, je laisse la parole à M. J. Tyndall, physicien anglais du 19e siècle :

« Si notre intelligence et nos sens étaient assez perfectionnés, assez vigoureux, assez illuminés, pour nous permettre de voir et de sentir les molécules mêmes du cerveau; si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques, si elles existent, de ces molécules; si nous connaissions parfaitement les états moléculaires correspondant à tel ou tel état de pensée ou de sentiments, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème : Quel est le lien entre cet état physique et les faits de conscience ? L’abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. » (1)

 (1)     Les forces physiques et la pensée, M.J. Tyndall, Revue des cours scientifiques 1868-69, Trad. De l’anglais par Éd. Barbier

Quelques sources :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0776-5541_1894_num_1_4_1389

http://www.ulaval.ca/phares/vol4-ete04/texte06.html

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Les mots qui scintillent, un texte de Jean-Marc-Ouellet…

30 avril 2016

Chronique de Québec

J’aime lire. De tout, partout. Des articles médicaux, profession oblige. De la fiction, de la poésie, de la philosophie, de la science, des revues spécialisées, etc. En fait, je lis tout ce qui me passe sous la main, ou plutôt, sous les yeux. Tous les médias y passent. Livres, journaux, brochures, internet, boîtes de céréales. Évidemment, j’ai des préférences. Avec l’âge, les lettres lilliputiennes sur les boîtes de conserve m’attirent un peu moins. J’aime lire un livre, une revue. Je préfère les mots sur une feuille, sur le papier. Comme si l’encre agissait sur moi, comme si la pensée dealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec l’auteur était imprégnée dans la fibre et que l’encre en propulsait le sens lorsque mes yeux la frôlent. Lire sur un écran me crée un inconfort. Je ne suis pas le seul à le ressentir. Plusieurs me l’ont avoué.

Récemment, dans un élan écologiste, je me suis procuré une tablette électronique pour consulter mes articles médicaux. J’ai aussi téléchargé quelques livres. Alors… ? Bof ! Je m’ennuie des revues papier, mais pour sauver quelques arbres, je suis prêt à subir ce flou, cette ambigüité qui m’oblige souvent à relire une phrase, un paragraphe. Comme si le message ne passait pas du premier coup. Pour le livre numérique, c’est encore pire. Je n’éprouve pas cette relation que je ressens en lisant un livre papier, ce lien entre la pensée de l’auteur et mon esprit, cette complicité entre l’auteur et moi.

Le phénomène me rappelle le vide ressenti jadis à l’arrivée du disque compact. La musique était la même, mais une ambiance, un feutré, n’était plus là. Encore aujourd’hui, 30 ans plus tard, d’irréductibles audiophiles ne jurent que par le bon vieux disque vinyle. Et je les comprends.

Plus récemment, cette sensation de vide s’est reproduite avec l’arrivée du MP3. On comprime la musique pour diminuer la lourdeur des fichiers. Et qui dit compression, dit perte de substance. Faites l’expérience. Écoutez une pièce sur disque compact, puis réécoutez-la avec votre lecteur MP3 branché au même amplificateur. Catastrophe ! C’est comme manger un steak qui n’a jamais mariné, sans sauce et sans épices. D’une fadeur désespérante.

Il y a quelques jours, j’ai déniché une explication à cette vacuité de la lecture sur écran électronique. Je venais d’encourager mon ado à lire davantage de livres. Dans sa réplique, il m’avait avoué préférer Internet. Un peu dépité, je pris au hasard un exemplaire de Québec-Science dans une pile de revues qui espèrent encore mon attention. Et miracle ! Je tombai sur des réponses.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDans un court article intitulé Une tête bien Net, la journaliste nous parle de la différence qui existe entre la lecture sur écran et celle sur papier. Elle cite un ergonome du Web, Jakob Nielsen, spécialiste de l’interaction personne-machine. Il a découvert que lorsque les gens naviguent sur Internet, ils ne lisent pas vraiment, « ils scannent les textes. » À l’aide d’un oculomètre, une minicaméra qui suit le mouvement des pupilles, Jakob Nielsen a observé que les internautes « balaient d’abord la page en deux mouvements horizontaux et un mouvement vertical formant un grand F ». S’ils ne trouvent pas rapidement, ils passent à une autre page. Des chercheurs allemands ont par ailleurs démontré que « les internautes ne lisaient que 20 % des mots affichés sur une page ».

Ces nouvelles habitudes de lecture modifient l’utilisation que l’on fait de notre cerveau. Peu importe le support, les zones cérébrales du décodage des symboles de l’écriture sont utilisées. Or, lorsque nos yeux parcourent un écran, d’autres secteurs s’activent, ceux de la prise de décision, des raisonnements complexes, pour la navigation. Le cerveau travaille plus fort, bouillonne. La conséquence? Soumise à toutes ces contraintes, « dans un environnement multimédia, la performance de lecture baisse de 25 %. »

Avec l’exposition, notre cerveau s’adapte. Des changements durables s’établissent dans notre matière grise. « À force de lire de façon fragmentée alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecet de sauter d’une page à l‘autre, les internautes reconfigurent leurs connexions neuronales. Ils deviennent très habiles dans le repérage d’informations, mais ont de plus en plus de difficulté à se concentrer sur de longs textes. »

Qu’en est-il avec les nouvelles tablettes ? Il semble qu’elles offrent un pas en avant. Une étude sur des volontaires, à qui l’on demandait de lire des textes d’Ernest Hemingway sur un iPad, un Kindle, un écran d’ordinateur et dans un livre, a démontré que la vitesse de lecture est plus lente de 25 % sur l’écran d’ordinateur, mais de seulement 10 % sur les tablettes.

Tout devient clair. Si je n’aime pas lire de longs textes sur un écran, ce n’est pas par snobisme, ni par caprice ou résistance au changement. C’est seulement que mon cerveau n’y est pas habitué. Et mon ado expert d’Internet n’aime pas lire les livres parce que son organe noble a développé une autre manière de dénicher l’information.

Deux questions me viennent. Pourquoi notre cerveau change-t-il ainsi son fonctionnement lorsque les mots scintillent ? Et le jour où mes connexions neuronales se seront restructurées et adaptées aux nouvelles technologies, l’expérience de la lecture sera-t-elle aussi satisfaisante et enivrante que celle vécue sur format papier, expérience dont j’ai bien peur, mon ado ne pourra apprécier ?

Hélas ! D’après mon expérience du disque compact et du MP3, je doute encore.

Références :  Catherine Dubé, Québec Science, décembre 2010-janvier 2011, 10-11    Jacob Nielsen, Newsletters, useit.com.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Quoi ! Pardonner ? par Jean-Marc Ouellet…

17 avril 2016

Billet de Québec

Récemment, dans une quelconque prison, une mère enlaçait le tueur de son fils. Elle lui pardonnait. Il pleurait.

Ô scandale !! On hurla, on injuria la femme. Comment pouvait-elle agir ainsi ? Où était sa dignité ?

Le pardon… qu’en est-il ?

Jadis, au temps des confessionnaux, nous entendions ce mot. Dans la chaire, quelqu’un en parlait – on l’écoutait parfois. Aujourd’hui, alors que nous ignorons où sealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec cache l’église la plus près, ce mot paraît étrange, obsolète. En ces temps troubles, le pardon nous apparaît hors du temps, presque une tare. « Il faut pardonner à ses ennemis, mais pas avant de les avoir vus pendus. » écrivait Heinrich Heine dans Pensées. Depuis toujours, on se méfie du pardon.

Or, sans pardon, c’est la vengeance. Tu m’as fait mal, c’est à ton tour. C’est la loi du Talion, de l’œil pour œil. La vengeance engendre la violence, et de plus en plus de violence. Entre deux personnes, entre les familles, entre les peuples. Sans pardon, sans même connaître l’incident initial, pendant des siècles, des peuples s’entretuent.

Il est vrai que nous ne nous vengeons pas toujours, mais nous évitons l’autre, nous le rejetons par une attitude négative, une vengeance subtile, passive : le ressentiment, une mascarade de justice, pour notre amour-propre. Or, la blessure ne guérit pas, elle s’infecte, et se répand à tous les aspects de la vie.

Pardonner, ce n’est pas oublier. Honoré de Balzac écrivait : « On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible. » On n’oublie pas. Le mal est fait, ce qui est perdu est perdu, on s’en souviendra, mais après le pardon, la cicatrice ne fait plus mal.

Le pardon n’est pas l’excuse. Excuser, c’est expliquer le mal, trouver une raison pour les actes de l’offenseur, comme s’il n’était pas responsable. Tu accroches un autre qui arrive de l’arrière, tu t’excuses. On excuse l’involontaire, pas la faute volontaire. Aucune circonstance atténuante. Il faut le pardon, aucune justice là-dedans.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec« S’abstenir de punir n’est pardon que quand il existe le pouvoir de punir. » disait Gandhi. On pourrait se venger, on décide de pardonner. L’auteure américaine, Lurlene McDaniel, écrivait : « Le pardon est un choix que tu fais, un cadeau que tu donnes à quelqu’un même s’il ne le mérite pas. Cela ne coûte rien, mais tu te sens riche une fois que tu l’as donné. » Le pardon détourne les pulsions de vengeance, il apaise la colère initiale, libère de la haine en soi, de cette haine qui gruge l’existence, et mène à la paix intérieure.

« Notre vengeance sera le pardon. » écrivait l’auteur et politicien nicaraguayen, Tomás Borge. S’obstiner à haïr donne raison au bourreau, lui accorde du pouvoir sur nos émotions, sur notre vie. La vengeance nous rabaisse à son niveau, alors que le pardon fait éclater son pouvoir, transcende la haine envers l’autre, lui démontre que notre existence plane au-dessus de lui. « L’homme qui pardonne à son ennemi en lui faisant du bien ressemble à l’encens qui embaume le feu qui le consume. » dit un proverbe indien.

Le pardon est un acte d’amour. Il ne dissout rien des conséquences de la faute, mais enferme le fiel dans un tiroir verrouillé et ouvre la porte à une relation humaine nouvelle, à la vie. Le pardon, c’est l’amour pour l’être dans l’offenseur, c’est reconnaître les limites de l’homme dans l’autre, la faute et ses causes y étant liées, et absoudre l’être.

Le pardon engage l’entièreté de ce que nous sommes. Il demande un effort du cœur, de l’intelligence, des émotions. Sans une bonne dose d’humilité, sans refroidir son égo et se résoudre à se croire humain, égal à l’autre. Impossible de pardonner. Et ça prend de la patience. Le pardon prend du temps, ne se fait pas sur un coup de tête. Le pus doit sortir à son rythme.

Enfin, l’aspect le plus important, peut-être, il nécessite la confrontation de l’offenseur et de la victime. Un être devant l’autre. Pas d’accord, rien à comprendre. Seulement pardonner.

Aujourd’hui impossible ?

Citations dans Evene.

Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

© Jean-Marc Ouellet 2012


Notes de lecture : Les griffes de l'invisible, un roman de Jean-Marc-Ouellet…

3 avril 2016

Les griffes de l’invisible : un roman pour une nuit blanche…

12966231_1025607060841764_1601861232_nLes lecteurs du Chat Qui Louche connaissent bien et estiment Jean-Marc Ouellet qui y publie des chroniques remarquables depuis plusieurs années. Sa profonde culture scientifique lui permet des incursions dans le réel et le fictif que peu d’écrivains peuvent se permettre avec profit. Chez Jean-Marc, la rigueur de l’homme de science s’allie tout naturellement à une sensibilité et à une intuition d’humaniste pour traiter d’un sujet bien d’aujourd’hui : la pollution de notre environnement par une surabondance d’ondes électromagnétiques.

Ses qualités rares d’observateur impartial, toutefois soucieux du bien-être des ses proches, de ses frères et sœurs humains, ont fait de sa dernière publication un roman policier original et prenant.

Son style sans heurts vous entraînera de page en page, et passeront des heures que vous ne verrez pas passer, captivés que vous serez par l’imprévu qui surgit et par des personnages attachants qui vous feront connaître un monde occulté qui, pour être caché, n’en est pas moins très vrai et préoccupant. (Alain Gagnon)

Page 4 de la couverture :

Une menace rôde, invisible, perfide. Elle n’épargne personne, elle tue. Elle est partout dans notre quotidien. Il s’agit des ondes électromagnétiques.

Alex Fournier est médecin. D’abord sceptique, de pénibles circonstances l’amènent à prendre conscience du danger. Il veut comprendre, se battre. Mais l’adversaire est puissant : étalant ses tentacules dans toutes les sphères de la société, repaire d’ambitieux sans scrupules, la mégacompagnie WBC est prête à tout pour préserver ses profits, pour consolider son monopole.

Un extrait critique :

Le roman policier Les griffes de l’invisible de Jean-Marc Ouellet vient tout juste de paraître en libraire, aux éditions Triptyque. Un court roman au suspens efficace et à l’intrigue policière soutenue. Un divertissement des plus palpitants.

Résumé

Une menace rôde, invisible, perfide. Elle n’épargne personne, elle tue. Elle est partout dans notre quotidien. Il s’agit des ondes électromagnétiques.

Alex Fournier est médecin. D’abord sceptique, de pénibles circonstances l’amènent à prendre conscience du danger. Il veut comprendre, se battre. Mais l’adversaire est puissant : étalant ses tentacules dans toutes les sphères de la société, repaire d’ambitieux sans scrupules, la mégacompagnie WBC est prête à tout pour préserver ses profits, pour consolider son monopole.

Je dois dire d’emblée que je ne suis pas une fervente adepte du roman policier. Cependant, cette histoire concoctée par Jean-Marc Ouellet m’a tenu en haleine du début à la fin. Est-ce parce que le ton et le rythme étaient soutenus? Est-ce l’intrigue très plausible et les revirements de situations imprévisibles qui m’ont gardé en alerte? Ou si c’est le fait que l’auteur est lui-même un médecin anesthésiologiste comme son héros et qu’il s’y connait beaucoup en science que j’ai embarquée dans son histoire? Je ne saurais le dire, mais je sais que j’ai passé un très bon moment de lecture.

Même qu’à la fin du roman, cela m’a donné des envies d’aller lire sur le sujet des champs électromagnétiques et je me suis posé des questions sur la technologie de nos jours. Un beau sujet de discussion assurément.

— Shirley Noël, Info-Culture.Biz

Notice biographique

chat qui louche maykan francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le retour du Chat…

2 avril 2016

Demain, le Chat revient avec Notes de lecture : Les griffes de l’invisible, dernière parution du romancier et chroniqueur Jean-Marc Ouellet !

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

 

Merci à nos lecteurs et lectrices d’avoir été patients… (AG)


Flocons de bonheur, un texte de Jean-Marc Ouellet…

7 février 2016

Flocons de bonheur

Mes pas crissent. Les raquettes s’agrippent. Le vent se repose. La neige neige, le poète l’a dit*. Elle ne tombe pas,alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec ne pleut pas. Elle neige. Avec ses mystères. Avec ses flocons aux formes fractales. Une goutte d’eau, un flocon. Les gouttes sont semblables. Pas les flocons. Chacun est unique. L’eau a son favori.

La neige neige donc, volage, hésitante. Elle danse. Un pas de côté, un pas en avant. Imprévisible. Des papillons blancs. La neige déjoue le temps, défie l’espace. Aucun itinéraire. La neige est libre.
Une fois au sol, la neige est lumière. La grisaille s’éclaire, les pupilles se contractent. Le sentier, un minuit de nouvelle lune, échappe aux ténèbres. Là où les pieds s’effraient la nuit d’été, la neige guide les pas, le chemin congédie la noirceur, s’ouvre au marcheur parmi les ombres.

Les flocons dans le vent ramènent aux joies naïves de l’enfance, à ce temps sauvagement emporté, à ces jours d’école perdus, à ces anges immaculés, à ces glisses sur le flanc d’un talus, au souffle court le nez au vent, au roi de la montagne.

Car la neige, nous l’avons dans la peau. Du moins, nous, les natifs du Nord. Pas l’hiver. Parce que, l’hiver, même le Sud en a un. Il fait juste plus chaud là-bas, trop chaud pour la neige. L’hiver y ressemble donc à l’été, au printemps, à l’automne. Parfois, tout au plus, il se prend pour un novembre sans fin. Ici, au Nord, la neige nous est gravée dans la chair. Par leur ténacité, par leur rage de vivre, à coups d’engelures et de souffrances, nos ancêtres l’ont apprivoisée, non sans quelques cicatrices dans les gènes, léguées d’une génération à l’autre, jusqu’à nous. Aujourd’hui, nous la maîtrisons. Ski, raquettes, patins, traîneau à chien, motoneige. Nous nous amusons avec la neige, quand elle ne se rit pas de nous, lorsqu’elle tempête. Infidèles, nous rêvons alors de Sud. La neige est notre souffre-douleur. Quand on ne sait plus où la déposer, nous grognons. Il n’y en a pas pour Noël, nous râlons. Ici, un Noël gris ou vert n’est pas Noël. Il doit être blanc. C’est la loi de nos traditions. Les Fêtes à peine consommées, nous espérons les chauds rayons de soleil.

Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLa neige ne garde aucun secret. Chaque passage est trahi. Son indiscrétion sauve des vies. Chaque pas est un caillou laissé derrière. L’égaré n’a qu’à se retourner, suivre ses propres traces, revenir sur ses pas, réfléchir au chemin parcouru et mieux repartir. Comme dans la vie. La nouvelle neige est vierge, sans traces, donc sans taches. Nulle empreinte laissée, pas même celle d’un oiseau. Nous sommes cette neige quand le bonheur nous a fréquentés.

La neige est si pure, un instant de grâce qui rend heureux. Mais attention. Elle nous leurre. Au printemps, elle fond. Comme il arrive parfois au bonheur. Ce n’est pas ici une fourberie. C’est une mise à l’épreuve. Pour tester notre confiance en la vie. La neige fond, certes. Mais elle ressuscite. Sous forme de fleurs.

Soir d’hiver, Émile Nelligan.
© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

chat qui louche maykan francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’Étoile du Nord… Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

19 décembre 2015

L’Étoile du Nord

Le froid me pique les joues. Je pleure des glaçons. Le temps s’épaissit, et dans ma peine, je fixe le ciel, si beau, si grand.

Au loin, vers le chalet, une voix, des cris. Tante Huguette m’appelle. Je l’entends, voix lointaine, futile. Excuse-moi, ma Tante. Je n’ai pas le goût de rire, de manger. Pas ce soir.

Sur la neige, je suis. Et je pleure. Un soupir résonne dans ma tête. Je gémis ce qu’il me reste. Rien, il ne me reste rien. Tout m’a été enlevé. Je grince en moi, et nul alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecque moi n’entend. Le froid n’y peut rien.

Regarde, Papa, regarde, Maman. Je lève les bras, je les redescends. J’écarte les jambes et je les ramène. Comme vous me l’avez appris.

Comme vous me manquez ! Tellement. Tellement. Pourquoi êtes-vous partis, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Je n’avais rien fait, et vous m’avez laissée seule, seule au monde. Vous me diriez que j’ai tante Huguette. Vous auriez raison. Elle est gentille, elle fait son possible. Mais ce n’est pas pareil. Plus rien n’est pareil.

Maman, Papa, en partant, vous avez sacrifié ma vie sur l’autel de l’enfance. Je n’ai plus rien. Que ma pensée, et tante Huguette qui m’appelle.

Je ne réponds pas. Non. Je ne dois pas répondre. Je ne veux pas répondre.

La voix s’éloigne. Enfin. Je respire. Dans le noir, je ne vois pas le nuage que produit mon haleine. Comme le jour, est-il là la nuit ? Si tu étais là, Papa, si tu étais là, Maman, vous me le diriez. Vous m’avez toujours tout dit. Non, pas tout. Vous m’avez caché que vous partiriez. Pourquoi ? Pourquoi ?

Je fixe les cieux. Des étoiles me regardent. Maman, Papa, est-ce vous ? Ou vous, Grand-papa et Grand-maman ? Est-ce vous, Lutins de Noël ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecNoël… Noël… Demain, c’est Noël. Pour la première fois de ma vie, Papa et Maman, vous ne serez pas là. Pas de câlins, pas de surprises. Bon, des cadeaux m’attendent. Tante Huguette est généreuse. Mais je m’en fous des cadeaux. Ce que je veux, c’est toi, Maman, c’est toi, Papa. Je vous veux près de moi, je veux vous serrer fort, vous embrasser. Je veux vous dire comment je vous aime, comment je regrette, comment vous me manquez.

Un fin nuage s’écarte. Ah, enfin ! Bonsoir, Étoile du Nord. Tu es si brillante, si belle. Depuis toujours, tu scintilles. Sans relâche. Depuis que Maman et Papa m’ont présentée à toi. Depuis cette première fois.

Comme j’aimerais redevenir une petite fille, être avec mes parents. Encore, encore…

Et toi, Père Noël ! Toi qui habites ce gros point de lumière, là-haut dans le ciel, écoute-moi ! C’est moi, ta petite Sarah. Je t’implore. J’ai onze ans, tu le sais. C’est l’âge des grands. Pourtant, je crois en toi, je sais que tu existes. Le pôle Nord, c’est cette étoile, c’est ta demeure. De là, tu nous observes, nous, les enfants du monde. Tu me vois, Père Noël. Et tu m’entends. Rends-moi mes parents. Papa, Maman. Là-haut, tu les as sûrement rencontrés. Dis-leur qu’ils me manquent, demande-leur de revenir. Et si, pour eux, ce n’est pas possible, viens me chercher, mène-moi à eux. Viens. Faisons-leur une surprise.

Comme elle est grosse l’Étoile ! Elle n’a jamais été si brillante. On dirait qu’elle grossit, qu’elle s’approche. Oui, elle approche !

J’ai peur. Maman, Papa, j’ai peur ! Veillez sur moi. Je n’entends plus tante Huguette. Où es-tu, ma Tante ? Viens me chercher ! Moi, je ne peux plus bouger. J’ai alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecpeur, j’ai trop peur. Sur le lac de glace et de neige, je n’entends plus rien. Il n’y a que cette boule de lumière dans la nuit. Qui avance. Elle est tout près, fabuleuse, plus vaste que le soleil.

Dans l’éclat éblouissant, une carriole émerge, une infinité de lumières scintillent. Des rennes la tirent. Et dessus, un vieillard à longue barbe blanche se tient fier, il me regarde. Tout près de moi, il tend la main, et libère ces mots :

― Cette nuit, un Ange blanc reposera sur les flocons transis, des larmes de bonheur figées sur les joues.

 Notice biographique :

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

10 décembre 2015

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À l’heure de minuit…

(C’est avec un immense plaisir que nous accueillons cet ancien collaborateur que tous regrettent. A.G.)

Le vieil homme est couché sur la table d’opération, calme, malgré la douleur. En traversant la porte, je fronce les sourcils. Quelques minutes plus tôt, alors que nous l’attendions, nous n’avions pu retenir quelques quolibets à propos de son nom. Han Pedro Friedrich Fitzgerald Hector Noël. Outre son interminable prénom, c’est son nom de famille qui nous amusait : Noël. Nous sommes le soir du 24 décembre. Toute l’équipe est de garde. Nous aurions préféré être avec nos proches, nous préparer au réveillon, festoyer, mais la vie est ainsi faite qu’on peut être malade une veille de Noël et que des soignants doivent être au poste.
Je suis donc là, interdit dans cette salle froide, loin de la chaleur familiale, de ma chérie, de mes enfants, devant ce vieil homme à la barbe immaculée qui lui retombe sur la poitrine, ce vieillard aux cheveux blancs, tellement longs et drus que le chapeau de salle d’opération échoue à les recouvrir. Je me tourne vers les infirmières, endigue un fou rire et leur lance un clin d’œil. Nous étions vraiment en présence du Père Noël ! Gardant ma contenance, je m’approche de l’homme, étendu et prêt pour sa chirurgie, une laparotomie pour une diverticulite perforée. Une idée rigolote me vient, une pensée que je m’abstiens de partager : pauvres petits enfants du monde qui n’auront pas de cadeaux ce soir. Je souris sous mon masque.
— Bonsoir, Docteur Ouellet, me dit-il lorsque j’arrive à ses côtés.
Présumant qu’il avait appris mon nom de la bouche d’un membre du personnel, je le salue à mon tour, me présente, lui pose les questions d’usage et lui explique la suite des choses. Je m’installe ensuite pour l’intraveineuse quand j’aperçois des larmes lui rouler sur les joues. Touché, je lui demande si quelque chose ne va pas. Ses yeux humides se tournent vers moi.
̶— Ça va, docteur. C’est juste que… c’est juste que… vous le savez sans doute, ce soir, normalement, ce serait un soir extraordinaire pour moi… C’est Noël… Qui distribuera les présents aux enfants sages du monde ?
Wow ! Il en a fumé du bon, ce monsieur ! Ce quidam se prend vraiment pour le Père Noël ! Mais bon. Je suis un professionnel. Alors… on ne contredit pas un patient malade, de surcroît, en délire.
̶— Ouais, c’est vrai. Ce n’est pas vraiment le bon moment pour être malade que je lui réponds comme j’aurais répondu à n’importe quel patient en cette veille de Noël.
J’installe donc l’intraveineuse, puis récupère les seringues de médicaments qui soulageront le spleen de mon monsieur Noël. J’amorce l’induction de l’anesthésie, mon patient tourmenté reste calme. Nos regards se croisent. Des yeux bons, affreusement tristes.
̶— Tout ira bien. Respirez bien, lui dis-je avec ma voix la plus rassurante possible.
̶— Moi, je sais que ça ira. J’ai confiance en vous. Je pleure pour mes pauvres petits qui n’auront pas leurs étrennes. C’est injuste pour eux.
Son délire est profond. La fièvre sans doute. Je suis prêt à jouer le jeu.
̶— Ah, vous savez… si je le pouvais, je vous remplacerais bien, affirmé-je, sans trop y réfléchir.
Il braque son regard dans le mien. Un sourire pointe à travers les poils de sa barbe. Tout en injectant le dernier médicament, je souris aussi. Pour lui démontrer toute ma compassion ̶ pour sa maladie, un peu pour son délire ̶ je lui touche le visage. Sa fièvre se répand à ma main, à mes bras, à mon sang. Puis s’éteint alors que monsieur Père Noël sombre dans l’abysse du sommeil pharmacologique.
Tout s’est bien déroulé. La chirurgie se termine deux heures plus tard, sans encombre. Chacun sera chez soi pour festoyer. Moi aussi, quoique moi, je ne ferai pas la fête. Je suis de garde. Par ailleurs, chez nous, c’est le 25 décembre que ça se passe. Mon Père Noël usurpateur sort sans encombre du néant et je quitte l’hôpital, le cœur bercé par le devoir accompli.
En arrivant à la maison, faisant le moins de bruit possible, je me glisse dans le lit où mon amoureuse dort comme une enfant. Le petit bec donné, je m’endors aussitôt.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecQuand je me réveille, mon cadran affiche minuit moins une. Mon amoureuse dort paisiblement. Au-delà de la fenêtre, une neige volage descend du ciel. J’ai soif. Je me lève, sors de la chambre, descends l’escalier et rejoins la cuisine où je me verse un grand verre d’eau que je bois tout en regardant par la fenêtre. Soudain, de mon grand érable, une masse sombre chute à travers les branches et s’affale sur le sol immaculé. Que se passe-t-il ? Ai-je rêvé ? C’est trop gros pour un écureuil, un chat ou un chien. De toute manière, les chiens ne grimpent pas aux arbres. Un raton laveur ? Non, la masse est trop grosse. Alors… ? Rien de mieux que d’aller voir. Toujours en pyjama, j’ouvre la porte arrière et m’approche de la chose. Elle se relève. Je me préparais à la poursuivre, mais la créature me fait face.
— Joyeux Noël, docteur Ouellet, me lance-t-elle d’une voix aigüe et nasillarde. Je dois travailler avec toi cette nuit. Après toutes ces années avec ce vieux grincheux, ça fera du bien.
Je ne le vois pas très bien. La blancheur de la neige ne suffit pas à révéler les détails. Il est petit, a l’air déformé avec de longs bras, et des jambes chétives. Il porte un t-shirt étriqué et des bermudas, mais ne semble pas avoir froid. Son visage est mi-humain, mi-animal. Plus ours que renard.
̶ Qui êtes-vous ? Et… que voulez-vous dire par travailler avec vous ? lui demandé-je.
Avec frénésie ̶ il bouge sans cesse, a tout d’un être hyperactif ̶ il fouille dans une poche de son bermuda, en sort une foule d’objets hétéroclites qui s’éparpillent dans la neige, sort enfin un bout de papier chiffonné, le déplie et me le passe. Je lis.

En raison de circonstances incontrôlables, je délègue ma tâche de minuit au docteur Jean-Marc Ouellet.
Han Pedro Friedrich Fitzgerald Hector Noël

̶— C’est bien toi, Jean-Marc Ouellet ? me demande la créature.
̶— Euhhh… Ouais, lui répondis-je en sortant de ma transe dubitative.
— Alors, quoi… ? Moi, c’est Koobi, valeureux et inestimable lutin de monsieur le Père Noël. Ce soir, tu voyages avec moi.
Je n’ai pas le temps de répliquer quoi que ce soit. Me voilà dans une carriole illuminée de milliers de lumières multicolores. Derrière, ondoyant dans les airs, une infinité de wagons portent des millions de paquets décorés. Devant, des centaines de rennes trépignent de la patte, la tête tournée en ma direction, le regard lumineux de la bête heureuse de vivre une nouvelle expérience.
̶— Allez, vous autres, bande de fainéants ! hurla la créature à mes côtés. Il faut partir !chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec
Dans un synchronisme parfait, les têtes rennoises se détournent vers l’avant et s’élancent vers les nuages.
Je me tourne vers le lutin.
̶— Vous n’étiez pas vert tout à l’heure ? lui demandé-je.
̶— Je voyage mieux en rouge, me répond-il sans plus de détails.
Me voilà donc parti vers je ne sais où, en compagnie d’un humanoïde colérique et hyperactif et des centaines de quadrupèdes traînant un train infini de carrioles à cadeaux. Je n’ai pas le temps de poser des questions, l’attelage s’immobilise au-dessus d’une cheminée.
— Tenez, voilà tes premiers présents, me dit Koodi le lutin, maintenant violacé, me tendant deux boîtes enveloppées de papier de circonstance.
̶— Et je suis censé faire quoi maintenant ?
̶— Pfffoouuu… soupire mon irascible compagnon. Bon. OK. Tu sautes dans la cheminée. C’est évident, il me semble !
Quoi répondre à ça ? Suis-je à une bizarrerie près ? Je vais donc sur le bord de la carriole, je prends un grand souffle, me ferme les yeux et saute. Il ne se passe rien. La sonnerie d’une horloge résonne. J’ouvre les yeux, je suis devant un arbre de Noël jouxtant un foyer. Je dépose les deux cadeaux sous l’arbre. Ils sont identifiés. L’un pour Marie-Anne, l’autre pour Charles. Je regarde autour. Sur un tabouret attendent un verre de lait et un biscuit. Je n’y touche pas. Je regarde l’heure indiquée par l’horloge grand-père. Minuit. Je me demande comment je reviens dans la carriole.
̶— Koodi ? murmuré-je.
Instantanément, je me retrouve auprès du lutin hyperactif. Il est orange maintenant.
̶— Bon, tu as enfin compris ? me lance-t-il avec impatience.
̶— Oui, je pense…
̶— As-tu bu le lait et mangé le biscuit ?
̶— Euhhh… non ?
— Ah, c’est pas vrai ! s’écrie le lutin, maintenant jaune. Qui m’a donné un remplaçant aussi insensible ? Comment crois-tu qu’ils vont se sentir, ces pauvres petits, quand ils percevront autant de mépris à leur égard, eux qui voulaient te faire plaisir et te remercier pour les cadeaux ? Hein, comment ?
— …
̶— La prochaine fois, tu prends tout, O.K. ?
̶— O.K., répondis-je, repentant.
Sans plus rien me dire, il invective encore les bêtes qui piaffent devant nous. Chez le voisin, encore une fois, au-dessus de la cheminée, Koodi bourru me tend un cadeau. J’en déduis qu’il n’y aura qu’un seul enfant à réjouir. J’apprends vite. La preuve, je saute tout de suite vers la cheminée. À sa hauteur, instantanément, je me retrouve dans le salon. Là, je repère le sapin décoré, y dépose le cadeau pour William. Avant d’appeler Koodi, j’engloutis le verre de lait – pas de biscuit à cet endroit ̶ puis lorgne l’horloge. Minuit. Encore minuit.
Et la tournée se poursuit, sans relâche, les rennes toujours joyeux, Koodi toujours grognon, et moi, y prenant goût, imaginant la joie des enfants, au matin, lorsqu’ils découvriront leurs étrennes. Je bois le lait, je mange le biscuit et je regarde l’horloge. Minuit. Toujours minuit. Comme si le temps de tous s’était figé dans le temps. Mon temps. À mon retour à la carriole de ma dixième visite, je demande à mon lutin préféré la source du phénomène, du gel du temps.
— Tu n’as jamais entendu parler de la magie de Noël, vous ? me réplique-t-il, en me tendant les cadeaux suivants.
— Euh… bien sûr…
— Alors, on continue !
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt l’on continue, dans une course folle autour du monde. Et partout, il est minuit.
Je devrais être épuisé de tant de mouvement dans ma vie sédentaire, je devrais être repu de tant de lait et de biscuits, je devrais en avoir marre de mon lutin multicolore, or, je déborde d’énergie, j’attends avec impatience le moment de déposer le prochain cadeau, j’ai hâte au prochain verre de lait, au prochain biscuit, et mon compagnon m’est de plus en plus sympathique.
Enfin, nous atteignons la dernière cheminée, celle de ma maison, celle de ma famille. Pour la première fois de la nuit, Koodi sourit. Il me remet les trois derniers cadeaux. Je regarde les étiquettes. Catherine, Marc-Antoine, Jean-Christophe. Mes enfants. Soudain, je suis ému. Des larmes me viennent. Pour la première fois, je placerai moi-même des présents sous notre sapin. D’habitude, mon amoureuse s’en charge. Je regarde Koodi, le lutin grincheux.
̶— Ce fut fabuleux.
Je dépose les paquets sur le siège, et l’étreins avec force. Il se laisse faire un instant puis me repousse doucement.
̶—Je te place premier sur ma liste de remplaçants, docteur, me dit-il, les yeux rougis au sommet de son corps bleu azur.
̶— Tu seras toujours mon lutin préféré que je lui réponds avec le sourire.
̶— Normal, je suis le seul que tu connaisses, mon vieux, me réplique-t-il avec malice.
Je me retourne, m’apprête à m’élancer.
̶— Ah oui, j’oubliais ! Tu es le seul remplaçant qu’on a eu.
Les rennes hennissent en chœur. Je souris et saute.
Le silence règne au salon. L’arbre de Noël trône toujours devant la grande fenêtre. Ses lumières sont éteintes. À l’extérieur, il neige. Je regarde la photo de famille sur le mur. Je suis chez moi, avec ceux que j’aime. À leur tour maintenant. Je vais à la cuisine, y récupère un stylo. Sur l’étiquette de chacun des paquets ornés, sous le nom de mes enfants, je signe en deux mots : Père Noël. Avec délicatesse, je dépose ensuite les cadeaux sous l’arbre, juste à côté de ceux que ma conjointe a déjà placés. L’un après l’autre, je les caresse.
Je regagne mon lit. Mon regard croise les chiffres numériques de mon cadran. Minuit. Toujours minuit.
Au lever du soleil, je m’éveille. Mon amoureuse dort toujours. Je repense à mon rêve. Quelle aventure !
̶— Papa, Maman !
̶— Papa, Maman, le… !
̶— ‘Man, ‘Pa, le p… !
Mes enfants entrent en trombe dans la chambre, sautent sur le lit, les bras chargés d’un cadeau.
̶— Maman, Papa, le Père Noël est venu !
̶— Y nous a laissé un cadeau !
̶— ‘Pa, Man ! ‘Gardez. Des ‘adeaux du Pèr’ Noel ! lance le petit dernier.
Les enfants sont surexcités. Ils rebondissent sur le lit. Mon amoureuse émerge dans la cohue, gronde de sommeil.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec J’essaie de calmer ma progéniture.
— Tout doux, tout doux, les mousses. Comme ça, vous êtes heureux de vos cadeaux ? Joyeux Noël…
̶— Mais papa ! Tu comprends pas. On a eu un vrai cadeau du vrai Père Noël ! Regarde !
Enseveli par les cris et les petits corps, j’attrape un des cadeaux, celui de ma fille, un paquet que je n’avais pas vu les jours précédents. Intrigué, je lis l’étiquette.

De joyeuses Fêtes à tous !

© Jean-Marc Ouellet 2015

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le rêve, par Jean-Marc Ouellet…

6 décembre 2015

La vie rêvée

Le matin, quand onirisme et éveil se confondent, déçu, je me réveille. Un nouveau rêve s’amorce, le jour est là, je ne pourrai plus me sentir fort, m’élancer, voler au-dessus de mes ennemis, conjurer leurs mesquineries. J’affronterai les écueils du jour, traverserai les orages.

J’aime me remémorer mes rêves. Doux, morbides, bribes ténébreuses, fragments d’existence. J’aime évoquer mes prouesses nocturnes, signaux des périodes chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecheureuses.

Le rêve arrive sans crier gare. Yvan Audouard disait : « On ne donne pas rendez-vous à ses rêves. Ils viennent vous rendre visite quand ils en ont envie et pas quand vous en avez besoin. »

Tout au long de la nuit, dans le sommeil, plusieurs phases se succèdent et se répètent. Les rêves naissent durant le « sommeil paradoxal », une période d’activité insolite du corps et du cerveau, aussi appelée REM (Rapid Eye Movement : mouvements oculaires rapides). Alors que nous sommes profondément endormis, le corps s’active, le pouls s’accélère, la pression artérielle s’élève et la respiration change. Les organes génitaux s’éveillent, même si le rêve n’a rien de sexuel.

L’individu normal rêve en moyenne 100 minutes par nuit. Les rêves s’allongent du soir vers le matin. Quand on rêve, le temps s’écoule normalement, à moins de se faire réveiller, par une sonnerie par exemple. L’action se déroule alors en toute hâte.

Tout le monde rêve, mais 10 à 15 % des gens ne s’en souviennent pas. Plus le réveil survient près du sommeil paradoxal, près du rêve, plus on s’en souvient. Mais on l’oublie en s’habillant, en déjeunant. Dans la matinée, il s’est évaporé. Parfois, des éléments déclencheurs (une phrase, une image, dans l’autobus, dans l’auto, au travail, en préparant un repas, en lavant la vaisselle…) produiront des flashs, des brides oniriques réintégrant la conscience. Certains rêves laissent un état d’âme qui nous hante toute la matinée, alors que le rêve a depuis longtemps disparu de notre mémoire.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLes rêves ont souvent une relation avec des moments forts de la journée, des éléments marquants, clés d’amorce onirique. Les rêves s’étendent du normal, de l’ordinaire, jusqu’au bizarre et au surréel. L’anxiété y est l’émotion la plus commune. Il y a aussi l’abandon, la colère, la joie, la peur, l’excitation, la mélancolie, l’aventure, le sexe… Les émotions négatives sont plus fréquentes que les positives. Le plus souvent en dehors du contrôle du rêveur, ils sont parfois créatifs, inspirants. « Le rêve est la preuve qu’imaginer, rêver ce qui n’a pas été, est l’un des plus profonds besoins de l’homme. », écrivait Milan Kundera.

Pour rêver, le dormeur doit se sentir en sécurité, n’avoir ni soif, ni faim, ne pas avoir trop chaud, ou trop froid. Durant son sommeil, un bruit, le festin de la veille, une baisse ou une hausse de la température de l’environnement et du corps priveront le rêveur de la quiétude de la nuit et transformeront les images de paix en cauchemar, le sommeil effleurant l’état de veille.

Durant la nuit, plusieurs stimuli bombardent les sens, stimuli interprétés par le cerveau et incorporés dans le rêve. On rêve qu’on entend le téléphone alors qu’il sonne vraiment ; on rêve d’une chute d’eau pendant que la pluie tombe au-delà de la fenêtre ouverte…

Certains cauchemars se répètent, cicatrices d’un traumatisme de l’enfance enfoui dans le subconscient. Des incidents banals de jeunesse, des sévices moraux et corporels, des menaces d’une grande personne hanteront l’être mature. De même, des expériences traumatisantes de l’adulte (violence, guerre, viol, incendie, attentat…) seront refoulées et envahiront la nuit sous forme de mauvais rêves.

Pourquoi rêvons-nous ?

Tous les animaux éprouvent le REM. Des études l’ont observé : singes, chiens, chats, rats, éléphants et musaraignes rêvent. Certains oiseaux et reptiles aussi. Dans une perspective darwinienne, le rêve joue sans doute un rôle biologique qui accorde un avantage dans la sélection naturelle. Lequel ?

Selon les auteurs, les rêves lient le conscient à l’inconscient, l’âme au corps, nos désirs réels aux refoulés. En 1886, W. Robert, un médecin de Hambourg, fut le chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecpremier à comparer le rêve à une poubelle pour les déchets de l’esprit. Il purgerait les impressions incomplètes et les idées mal développées durant le jour. Pour Sigmund Freud, les rêves sont les reflets de la volonté inconsciente de se réaliser, et des désirs liés aux souvenirs de l’enfance et aux expériences passées. Le médecin, psychiatre et psychologue, Carl Gustav Jung, ira plus loin. Pour lui, les rêves sont des messages au rêveur, des révélations qui aident le dormeur à résoudre ses problèmes émotionnels ou religieux, et à adoucir ses peurs. Il écrivait : « En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu’il nous voit bien différents de ce que nous croyons être. » « Les rêves, c’est l’autre toi qui te répond. », écrivait aussi l’écrivain irlandais, Niall Williams. De même, le psychiatre allemand, Fritz Perls, croyait que « les rêves projettent des parties du soi, des aspects ignorés, rejetés ou supprimés ».

Le rêve prend donc beaucoup de place dans notre vie. Souvent absurde, il sévit, trouble, et s’évanouit. « Les rêves vivent leur vie de rêves et leur réalité naît de la nôtre comme l’ombre de la lumière. », écrivait Alain Foix. Brumes volages et insaisissables, miroirs de l’inconscient, clés de l’autre en nous, trésors au sens obscur, les rêves sont les égouts d’une réalité, où peurs, doutes, duperies et désirs inassouvis se jettent et s’écoulent vers un autre monde, le néant peut-être, pour qu’au matin, un jour nouveau se lève.

Quelques sources :

http://science.howstuffworks.com/environmental/life/human-biology/dream2.htm

http://www2.ucsc.edu/dreams/TSSOD/sample.html

http://www.britannica,com.libproxy.usc.edu/EBchecked/topic/171188/dream

Wegner, D.M et al Psychological science 2004, 15 (4) : 232-236.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecJean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

1 décembre 2015

L’air d’un préjugé

 C’était un matin de semaine, un matin de congé, de lendemain de garde. Une sonnerie m’annonce que quelqu’un est à la porte. Je l’attendais. C’est l’électricien, venu régler mon petit problème de son domaine. Je lui ouvre et l’invite à entrer. Sans sa ceinture bourrée de l’attirail de circonstance, je n’aurais pu deviner que ce trentenaire était spécialiste en courant dans les fils électriques. Il aurait bien pu être aussi un menuisier, un laitier ou un avocat en vacances. Je reconduis l’homme vers l’atelier, là où les électrons de la maison se rejoignent. En entrant dans la pièce, il me pose cette question qui me transforme en statue de chair.

—  Vous êtes vraiment médecin ?

Figé, je le toise. Que me veut-il, ce monsieur ? Une consultation rapide ?

— Oui… pourquoi ? que je lui réponds et demande, un peu inquiet.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

L’homme est mal à l’aise.

— Euh… bien, c’est votre conjointe qui me l’a dit l’autre jour. Moi, j’trouve que vous n’en avez pas l’air.

C’est certain que je ne porte pas de sarrau à la maison. Et c’est certain qu’avec mes cheveux en broussailles, mes yeux pochés, mon T-shirt percé et mon jeans défraîchi, je n’ai rien d’un intellectuel. Mais travailler dehors, dans la terre, vêtu de mon complet ou de mon uniforme vert de salle d’opération, ne me dit rien qui vaille.

─ Et d’après vous, ça a l’air de quoi un médecin ? que je lui rétorque, de mon air bourru de lendemain de garde. Et un électricien, ça ressemble à quoi ?

Je pense qu’il n’aime pas mes questions. Il se retourne et se concentre sur la boîte électrique. Sa facture est salée.

Cette anecdote m’a fait réfléchir. D’abord, sur ma manière d’aborder les gens après 21 heures de travail consécutives. Mais ça, en général, on me le pardonne.

Par contre, ma cogitation s’est surtout concentrée sur un autre élément. Comment les gens en viennent-ils à développer des idées préconçues sur telle ou telle chose ? Jadis, je me rasais les cheveux. Je semblais « sévère ». Maintenant, je laisse pousser les mêmes cheveux, sur la même tête, et j’ai l’« air rebelle ». Pourquoi un docteur ne pourrait-il pas porter un jeans défraîchi dans l’antre de son logis ? Pourquoi aurais-je déjà chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecconsommé des poisons vu que dans ma vie, j’ai assisté à des dizaines de spectacles de hard rock ou de heavy métal, de la musique de drogués comme certains disent ? Pourquoi un paralytique cérébral accablé de mouvements involontaires ne pourrait-il pas être un génie ? Pourquoi un Noir, un juif, serait-il si différent de l’être humain que je suis ? Pourquoi ?

D’où vient le préjugé ? Inné, ou acquis ? Dans sa définition, Le Petit Robert affirme que « cette croyance, cette opinion préconçue, est souvent imposée par le milieu, l’époque, l’éducation. »  Donc, acquis. Mais sûrement, une base individuelle existe, un terreau fertile propice au parti pris : l’ignorance. William Hazlitt disait dans Sketches et essais : « Le préjugé est enfant de l’ignorance. » Carlo Goldoni, auteur dramatique italien du 18e siècle, écrivait quant à lui que « qui n’a pas quitté son pays est plein de préjugés ».

Quand nous ignorons, nous avons la fâcheuse manie de puiser dans notre vécu les données qui guideront notre interprétation d’une chose, d’une situation. Et souvent, nous nous trompons. Et si notre vécu est dérisoire, nous utilisons celui des autres, accroissant d’autant le risque d’erreur. Notre opinion s’éloignera davantage de la vérité, la déformera, la niera. Victor Hugo disait : « Les plus petits esprits ont les plus gros préjugés. »

Hélas, les préjugés rongent l’esprit, s’incrustent, et s’étendent dans tous les aspects de la vie. Dans De la recherche de la vérité, Nicolas de Malebranche, philosophe et théologien français, écrivait que « les préjugés occupent une partie de l’esprit et en infectent tout le reste. » Résultat : l’apriorisme, la conjecture et la présomption deviendront un mode de vie.

Le préjugé est tenace. Terriblement tenace. Selon Albert Einstein, il serait « plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé. » Quand tu penses l’avoir évincé, il se terre, il s’imprègne dans l’inconscient, prêt à rebondir lorsque les circonstances deviennent favorables. Comme disait Frédéric II : « Chassez les préjugés par la porte, ils rentreront par la fenêtre. »

Plus virulent qu’un virus grippal, il est tout aussi contagieux. Il s’étend d’un individu à l’autre, d’une communauté à l’autre, d’un peuple à l’autre, d’une civilisation à l’autre. Ambrose Bierce, écrivain et journaliste américain né en 1842, définissait le préjugé comme une « opinion qui se promène sans moyen visible de transport », alors que Jean-Jacques Rousseau écrivait : « la raison, le jugement, viennent lentement, les préjugés accourent en foule. »

Or, les préjugés blessent, les préjugés tuent. Les préjugés inassouvis mènent à l’intolérance, au harcèlement, au racisme, et… aux atrocités.

Dans le mot préjugé, on découvre le verbe juger. Juger, avant de savoir. Ne jamais juger serait donc le vaccin du préjugé. Beau contrat !

Le chercheur de vérité fuit le préconçu, il écoute son cœur, pas le ouï-dire. Il regarde l’autre et oublie ce qu’il voit. Il se concentre sur l’au-delà de la personne, des apparences. Le dehors ne lui dit rien. L’évidence l’effraie. Il s’intéresse à connaître, à comprendre. Il se penche sur l’intérieur, l’invisible, là où cela importe, l’âme. Et qui sait quel trésor il découvrira ?

(Citations tirées du site EVENE.)

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecFleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

29 novembre 2015

Requiem pour le dauphin mort

 Je marche sur une plage à l’orée de l’éden, où jadis, temps oublié, la vie explosa. Mon esprit vogue, méandres tourmentés, regrets pour ceci, fierté pour cela. Mes paschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec me conduisent vers l’avant, vers toi, résidu d’incurie.

Je m’arrête net, mes pensées s’étouffent, je ne comprends pas. Tu gis là, être inerte, sans vie, tordu par le destin. Où sont tes sauts à la surface aqueuse, où sont tes cris, tes appels de détresse, appels à être ? Tu n’es plus qu’une carcasse de chair putride, envahie par les vers et les insectes ailés. Tu gis là, tache dans l’immensité, absurde dans le temps, rejeté par ta mer, par ton océan bouillant de vies hier encore, moribond et sale aujourd’hui, dépotoir de plastique, de mazout et de mépris.

Ô masse endormie dans l’éternité, tu retrouves la poussière sur les grains de sable de l’ineptie. Ton âme ridicule vogue dans le paradis cétacéen, et sous mon regard horrifié, tu te putréfies où tu ne devrais pas être. Hier, tu vivais. Tu survivais plutôt, pour un semblant de vie, pour une chance de vivre, pour découvrir l’illusion d’un demain. En quête de nourriture, tu contournais les déchets, tu avalais plancton et débris, une fine couche d’huile enveloppait ta chair, détruisait tes défenses. Tu ignorais le danger, ton esprit de cétacé se demandait pourquoi la mer change, pourquoi le plancton se fait si rare, pourquoi son goût est si mauvais. Mais il fallait vivre, et tu poursuivais ta route vers la mort.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecSavais-tu, cher dauphin sacrifié, que je suis responsable de ta mort ? Oui, moi ! Et j’en ai honte. Savais-tu que sur les 100 millions de tonnes de plastique produites chaque année, 10 % finissent dans les océans, rejeté par mes frères ? 70 % de cette masse coule dans les abysses, alors que le reste flotte, se laisse porter au gré des courants. Si tu vivais encore, tu me lancerais : — C’est la faute des grosses boîtes qui flottent sur l‘eau, qui font du bruit, qui nous blessent en passant ! Je te répondrais : — Tu as raison, mais seulement 20 % des déchets rejetés dans les ondes tombent des bateaux. La majorité vient des plages balayées par les eaux, de la terre, ce lieu étrange pour toi.  Et 90 % de ces déchets flottant sur ton océan est constitué de plastique, presque indestructible.

Aujourd’hui, devant ta carcasse, je te l’avoue. À certains endroits des mers, cette bouillie de détritus possède une concentration six fois supérieure à la masse de zooplancton. Alors, tu es bourré de plastique, cher ami. Et tu es mort.

Avant-hier, 17 bébés dauphins, des cousins à toi, peut-être, se sont échoués sur les plages du golfe du Mexique. La marée noire de la plateforme Deepwater Horizon, qu’il paraît. Hier, 5000 pélicans et 1000 de tes frères furent retrouvés morts au Pérou, pas si loin de ce continent de plastique dans le Pacifique, là où les courants regroupent les déchets flottants. Console-toi, pauvre créature tuée par ma faute. Tu n’es pas seul.

J’en entends dire qu’il faut bien trépasser un jour. C’est certain. Et notre tour viendra, mes frères et moi. Nous serons tous victimes de mon insouciance, de mon indifférence, de ma lâcheté.

J’ai mal, ô créature si belle, vouée à la poussière. J’ai honte de mes frères, j’ai honte de moi. J’ai le goût de tourner les yeux, de faire comme les autres, vaquer à mon existence narcissique et capitaliste, poursuivre mon chemin sur le sable de plus en plus chaud, d’oublier ce petit incident, de te transformer en mauvais rêve, comme si tu n’avais pas été, comme si tu n’avais pas souffert, comme si tu n’étais pas mort.

Or, mon regard s’accroche à ton cadavre. Ta pourriture me parle, tu m’appelles, tu me cries d’agir, de faire quelque chose, une petite part, sauver ce qui reste. Juste une petite part…

Mon cœur aveugle s’éveille. Je souffre, et j’entends l’inavouable de ton âme vagabonde. Oui, noble dauphin. Aujourd’hui, trop tard, mon esprit transi se rallume, et sait comment. Une humble contribution…

Ô majestueuse créature, erre tranquille dans l’univers obscur. Ton sacrifice n’a pas été vain.

Quelques sources :

http://www.lapresse.ca/environnement/201102/22/01-4372965-des-bebes-dauphins-echouent-dans-le-golfe-du-mexique.php

http://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/201205/09/01-4523640-5000-pelicans-et-1000-dauphins-retrouves-morts-au-perou.php

http://www.lapresse.ca/environnement/pollution/201205/09/01-4523694-la-concentration-en-dechets-plastiques-du-pacifique-a-explose-depuis-40-ans.php

http://fr.wikipedia.org/wiki/Plaque_de_d%C3%A9chets_du_Pacifique_nord

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


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