La Voyante, un texte de Chantale Potvin…

17 juin 2017

La voyante

Voyante. Personne du sexe féminin capable de voir ce qui est invisible pour son alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecclient, à savoir qu’il est un imbécile.
Ambroise Bierce, journaliste américain (1842-1913)

La boule de cristal était astiquée comme un soleil. Tel un éventail chinois, les cartes étaient étendues sur une nappe en velours vert, faisant ressortir les « cœur, pique, carreau, trèfle ». Quatre dés rouge feu remplissaient un petit bol de verre où le célèbre squelette du gouffre de la mort, tranchant deux têtes avec une faux, était peint. Un peu partout sur les murs de la vieille maison, des cadres plus ou moins lugubres alourdissaient l’ambiance de la minuscule pièce qui empestait l’encens bon marché. Un vieux tableau où une licorne diabolique fixait tout le monde du regard était digne d’apparaître dans les pires scénarios de films d’horreur.

Sur une table, près de celle de la voyante, plusieurs objets hétéroclites étaient déposés : un panier de fruits où une pomme pourrie et une pointe de pizza séchée attiraient les mouches, de vieilles cartes de joueurs de hockey et de basket-ball trépassés depuis des siècles, des feuilles odorantes que je pris d’ailleurs entre mes doigts pour les émietter.
— C’est du tilleul. Ces plantes servent à calmer les esprits !, m’expliqua-t-elle, en me signifiant de m’asseoir. Bienvenue ! a ajouté la vieillarde rouleuse de R qui me faisait un signe avec sa main interminable et garnie d’ongles barbouillés ridiculement longs.

Avant d’entrer dans l’antre de la voyante, j’avais pris la résolution ferme de ne pas lui parler, de ne pas répondre à ses questions indirectes qui lui serviraient à me sonder. Avec ces parcelles d’indices sur ma vie et sur mes rêves, elle aurait surfé sur mes confidences afin de plonger à fond pour y aller avec la suite normale des choses. Si je lui avais avoué que j’étais triste parce qu’untel m’avait quittée, comme un tigre affamé, elle se serait emparée de cette confidence dans ses cartes en jurant que le valet de trèfle est un brun qui est parti.
— Pourquoi êtes-vous ici ? Que voulez-vous savoir de l’auguste Sarah ? Quelles sont les parties de votre avenir que je dois vous dévoiler ?

Sans répondre, je fixais l’horloge rococo qui tictaquait en fendant le silence.

Tout en observant bêtement une toile qui représentait des plantes et des animaux coupés qui gisaient sur le sol ou qui émergeaient de la terre, je gardai fortement les yeux ouverts pour provoquer une larme qui finit par naître dans mon œil asséché. Comme dans un mélodrame, la gouttelette salée se mit à rouler subtilement sur ma joue. Je possédais un talent si fou pour jouer la tristesse que je regrettais parfois de ne pas m’être faite comédienne comme ma sœur.

— Je vois que vous êtes née un 13…

— Un 13 ?, questionnai-je, feignant l’intérêt.

— Attendez !, s’offusqua-t-elle de mon inquisition crépusculaire et inopportune.

— Un 13 mai. Oui ! Vous êtes née un 13 mai ! Vous savez comme moi que ce chiffre est au centre de nombreuses superstitions fantasmagoriques, me catapulta-t-elle de sa voix aux inflexions sinistres qui annonçait qu’un ciel allait nous tomber sur la tête.

— Vous n’avez pas eu la chance de naître un 12. Vous savez, le chiffre 12 symbolise l’arcane du Pendu et ça signifie un nouveau départ…

Au son des âneries qui se succédaient à feu roulant, je perdis légèrement ma concentration et me sentis soudainement comme si j’avais été à la pêche, sur un lac, presque hypnotisée par la douceur du vrombissement du moteur de chaloupe ronronnant comme un chat.

— Êtes-vous bien née un 13 mai ? m’implora-t-elle comme si elle avait été une psychologue.

Je n’étais pas facile pour elle. Je ne répondis rien et fis semblant d’être apeurée comme si elle venait de me révéler le quatrième secret de Fatima. Ma moue horrifiée la rassura. Elle avait deviné ma date de naissance !

— Je ne vous dis rien, madame, parce que je suis sidérée, complètement sonnée, lui marmottai-je pour l’encourager à poursuivre sa déblatération.

Plus les minutes avançaient, plus elle me dévoilait qui j’étais. C’est comme si un petit génie invisible lui avait transmis les informations sur ma vie, enfin ce qu’elle croyait qui était ma vie.

Elle me fixait dans les yeux comme Iris, le magicien égyptien dans Les douze travaux d’Astérix. Les lumières clignotantes en moins dans les yeux, la « voyante » me rappelait en tout point le célèbre Gaulois qui soutenait, avec une curiosité choquante, le regard du magicien qui voulait le transformer en sanglier. Tout en me remémorant les paroles du dessin animé, je réprimai un rire en toussotant et en tournant la tête vers le cadre de la lugubre licorne.

Plus tard, avec une aiguille qui pendait au bout d’un fil, elle me prédisait que j’aurais quatre enfants, mais que l’un d’eux, une fille, mourrait à la naissance dans de grandes souffrances. Elle n’y allait pas avec le dos de la cuillère en plus. Elle avait même ajouté que je ne passais pas ma première vie avec une tache de naissance sur mon visage, que j’avais combattu avec des guerriers au Moyen Âge et qu’une épouvantable blessure m’avait défigurée alors que j’étais un homme.

Les folies déroulaient. On me l’avait dit, elle était forte et maligne, la vieille… Pour faire tourner la roue de l’imagination dans les têtes, surtout ! Elle touchait à tout : le passé, le présent, l’avenir, les chiffres, les planètes, mon signe du zodiaque, mes amours. Vraiment, son corpus de balourdises ésotériques était plein à fendre la baraque.

Oui, elle touchait à tout : mon adresse, mes amis, mon amoureux, mes parents, mes études. Tout ! Avec mon Facebook, mon nom, le numéro d’immatriculation de la voiture qui était garée devant chez elle, mon identité, elle devinait tout. Grâce à un minuscule écouteur caché sous son turban et ayant trafiqué les données des bureaux d’immatriculation, elle recueillait les informations transmises par une employée branchée qui lui dévoilait tout de moi, enfin de mon amie qui avait bien voulu se prêter à mon jeu en me refilant son nom et sa voiture pour visiter la voyante ! Bien sûr, mon amie était née le 13 mai.

Quel article j’allais écrire !

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

-Ta gueule, maman

-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


L'assassin sans nom, un texte de Chantale Potvin…

28 novembre 2016

L’assassin sans nom

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(Extrait du roman Le génocide culturel camouflé des Indiens. Ce roman raconte l’histoire d’un homme qui a fréquenté les pensionnats indiens, soit des institutions fédérales qui avaient pour mission de « tuer l’indien » dans l’enfant.)

— Aujourd’hui, monsieur, les autorités canadiennes vous accordent la chance de profiter d’une libération conditionnelle. Je suis là pour dresser votre évaluation psychologique et le rapport précédant votre nouvelle sentence.
— Je le sais.
— Cela ne vous réjouit-il pas de pouvoir sortir ?
— Si. J’en suis heureux. Cela indique que je fais preuve d’un comportement exemplaire, j’imagine.
— Que direz-vous au juge pour le convaincre, après que j’aurai déposé un rapport favorable sur vous ?
— Je ne lui dirai rien de précis. Peut-être lui lirai-je des bouts du Petit Prince ! Je lui dirai que j’ai raconté mon histoire et que je l’ai écrite en écoutant le Requiem de Mozart, sa dernière œuvre, celle qu’il a composée avant sa mort, celle dont les voix et le chœur de la basse aux consonances chrétiennes m’ont inspiré l’âme pour que je puisse revivre les tourments de mon passé. Je murmurerai un des passages du Requiem à votre juge et ses sons humains qui soufflent des airs chrétiens teintés de mystère et de mort. Je lui chanterai de beaux airs, à votre juge, si vous voulez.
— Vous aimez la musique classique ?
— Durant mes années de prison, elle fut ma meilleure amie.
— Vous souhaitez demeurer ici, si je comprends bien ?
— Oui.
— Vous avez pourtant démontré tout ce qu’il faut pour bénéficier d’une libération conditionnelle. Vous pouvez être libre ! Comprenez-vous ?
— Oui, je comprends très bien, mais je ne veux pas sortir d’ici. J’y suis bien, c’est ma maison, c’est mon bonheur.
— Vous n’avez pas envie de liberté ? Vous n’aspirez pas à refaire votre vie ?
— Refaire ma vie ? Liberté ? Vous parlez de choses que je ne connais pas, monsieur. Je n’ai jamais connu la liberté, si ce n’est après avoir assassiné ce prêtre.
— Vous regrettez de l’avoir tué ?
— Absolument pas ! Jamais je n’éprouverai une once de regret pour avoir tué cet homme ; et, si j’en éprouvais un jour, je me tuerais moi-même, car je saurais que je suis gravement atteint.
— Vous n’avez pas envie de connaître une femme ? D’avoir une maison ? Des buts ? Un travail ?
— J’ai cinquante-trois ans et je veux finir ma vie ici. C’est ici que je suis heureux.
— J’ai lu votre histoire à quelques reprises. Elle m’a réellement beaucoup touché. Est-ce que vous me permettez de vous poser quelques questions ?
— Allez-y.
— Pourquoi ne vous plaignez-vous jamais ?
— Je me contente de raconter. Les plaintes atténuent la vérité.
— Avez-vous vraiment vécu toutes ces atrocités ou quelques-unes sont le fruit de votre imagination ou ont été vécues par d’autres ?
— Il est difficile d’inventer de pareilles agressions et encore plus difficile de se donner un rôle principal aussi humiliant. J’en ai par contre beaucoup caché.
— Comme ?
— Je préfère ne pas tout raconter, par souci de garder une partie de mon jardin secret, peut-être. Sans pouvoir vous expliquer pourquoi, je crois qu’il est préférable de taire certaines blessures et de les garder pour soi. Je ne pense pas qu’il serait utile, à moi ou à qui que ce soit, que je dresse la liste de tout, de vraiment tout ce que j’ai vu et vécu dans ces pensionnats. Je crois que vous en avez assez pour comprendre.
— Vous ne regrettez vraiment rien du geste que vous avez posé ?
— Non, j’ai été clair là-dessus. Si je le pouvais, je le referais et je m’arrangerais pour me sauver de cette église où je l’ai étranglé pour en tuer d’autres. À bien y penser, ce n’est pas assez d’un seul ! C’est là que se trouve mon seul regret, je crois. Pas assez ! Pas assez pour tout ce qu’ils m’ont fait subir. Pas assez pour Eruoma, pour Lily, pour mon autre sœur. Pas assez pour mes parents qui n’ont pas eu le droit de me voir grandir au rythme de leur amour et en conformité de leurs valeurs. Pas assez pour ces cent cinquante mille enfants autochtones. Pas assez, monsieur. Non, pas assez !
— Vous m’avouez carrément que vous tueriez à nouveau et de façon massive ? Je dois le noter dans mon rapport.
— Notez, monsieur, notez ! Allez ! Comme moi, utilisez votre plume vitriolique, vraie et sans détour. Notez, monsieur !

Je me levai.

— Attendez, monsieur, attendez, ne partez pas tout de suite. S’il vous plaît, me permettez-vous de vous poser une toute dernière question, juste par curiosité ?

Je regardai fixement l’homme en face de moi, lui signifiant par un léger signe de tête qu’il pouvait poser sa question.

— Pourquoi ne mentionnez-vous jamais, au grand jamais, votre nom ni même votre prénom, au fil de toutes les pages de ce long et généreux témoignage ?

Je l’observai longuement, plus d’une minute, il me semble. Je préparais ma réponse, je cherchais la formule lapidaire capable de caractériser exactement ma vie. Enfin, je lui répondis :

— Parce qu’on m’a volé mon identité. Je ne l’ai jamais retrouvée et ne la retrouverai sans doute jamais.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe n’ai plus prononcé un mot. J’ai marché lentement dans le couloir de la prison. Je me suis arrêté deux secondes pour larguer dans la poubelle toute la pile des documents canadiens qui auraient pu me donner la chance d’une libération conditionnelle. J’ai d’abord déchiré le haut d’une feuille que j’avais roulé en une petite boule. D’une pichenette, je l’ai projetée dans la direction de l’homme. Debout devant la poubelle, je me suis penché un peu et j’ai craché, comme si je me débarrassais d’un poison qui me brûlait la gorge. Après, je me suis redressé avec vigueur et j’ai continué ma route.

Avant de tourner l’angle du corridor menant à mon trou, j’ai vu l’homme ramasser la boule de papier au milieu du couloir et la dérouler. C’est alors qu’il a dû reconnaître la célèbre feuille d’érable rouge, emblème du Canada.

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

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-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


Versant Céleste, une nouvelle de Chantale Potvin…

13 octobre 2016

Versant Céleste

La vie est trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
George Sand, romancière française
(1804-1876)

J’étais prête à me lancer : vêtements neufs, souliers de dame et coiffure haute… dans le but de plaire à mon patron.

J’y avais mis toute la gomme, sans retenue. J’allais le séduire et toutes les répliques d’envoûtement étaient prêtes dans ma tête : les rictus sur mes lèvres, le regard d’une diva, la démarche sensuelle, le maquillage, le pli de la jupe, le décolleté. J’avais vraiment pensé à tout.

D’ici tout au plus une semaine, il allait être mon amant et la bague suivrait. Je n’allais quand même pas passer ma vie comme simple employée dans un bureau. Il me fallait un homme aisé à moi ! En plus, avec le corps que j’avais, je pouvais viser haut sans gêne.

C’est lui qui m’aborda le premier. « Vous sentez bon », m’avait-il confié, un peu timide, alors que nous nous étions croisés dans un couloir. Déjà ! Je l’avais séduit par le nez. Tiens ! C’est un sens que j’avais négligé : l’odorat. Je n’avais songé qu’à la vue. Mignonne, mon petit parfum médiocre à 20 $ allait atterrir dans la poubelle. Je m’en servirai pour verser dans l’aspirateur ou je l’offrirai à une collègue plutôt moche. Il fallait miser sur la classe et la fragrance la plus chère allait trôner dans ma pièce à pomponner.

Le lendemain, il ne prit pas garde à moi malgré le paquet que j’y avais mis. Rien, si ce n’est une légère salutation de convenance. Il avait l’air à plat ! La fatigue, sans doute !

Les jours qui suivirent empirèrent ma cause. En plus de ne pas me saluer, il était grognon et me surchargeait de travail. Il me répondait nonchalamment et semblait distant, aussi loin que Pluton. Sûrement vivait-il de graves problèmes personnels…

Ce soir-là, je suis allée chez le coiffeur. Je me suis offert le plus joli et le plus sexy des tailleurs. J’ai claqué un mois de salaire. J’ai même opté pour un autre parfum de 120 $, Versant Céleste, un produit européen de haut de gamme.

Il allait flancher, c’est certain. Tous les hommes se tournaient quand j’arrivais au bureau. « Une vraie star, celle-là ! », devaient-ils se dire intérieurement. Derrière moi se déroulait une traînée d’étoiles. Je me sentais véritablement belle. Tout sur moi avait été cogité. Je portais même une petite culotte « Lejaby » en dentelle. Avec un corset au bas des fesses, elle donnait un petit air belle-de-nuit à mon fessier que je plaçais rebondi pour les besoins de la cause. Cette démarche ne manquait jamais de me causer une douleur carabinée dans le bas du dos quand je conjuguais le corset avec des talons hauts.

Je ne me décourageais pas. Chaque jour, j’en mettais un peu plus. Mes ongles, mes pieds, il fallait rentrer mon ventre, ajuster mon soutien-gorge, déployer mes jambes quand je m’asseyais devant mon écran d’ordinateur. Je pensais vraiment à tout et mon acharnement allait payer. Je sentais qu’il me regardait de plus en plus, de jour en jour.

Après quelques semaines, mon patron lança une enveloppe bleue sur mon bureau. Il me sourit et cligna de l’œil. Tout excitée, certaine qu’il s’agissait d’une invitation à souper, je la décachetai urgemment. Le mot me conviait à ses fiançailles avec ma collègue, celle à qui j’avais offert le flacon de Mignonne.

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

-Ta gueule, maman

-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


Une visite au Bon Dieu, un texte de Chantale Potvin…

30 septembre 2016

Une visite au Bon Dieualain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Un dimanche, avec la permission de ses parents, j’invitai William à l’Ermitage Saint-Antoine de Lac-Bouchette. À l’entrée de l’église, une prière était inscrite sur un carton géant, et les chrétiens devaient s’agenouiller devant et prononcer la prière pour que le saint agisse.
Évidemment, William s’exécuta dès qu’il aperçut le carton.
Ô grand saint Antoine, apôtre plein de bonté, qui avez reçu de Dieu le privilège de faire retrouver les objets perdus…
— J’ai perdu ma santé ! C’est ça que j’ai perdu ! C’est pas des clés ou un dollar, mais je l’ai perdue pareil, s’écria-t-il.
— Ça va, William. Tu écriras cela sur ton papier tout à l’heure, lui soufflai-je tout bas en entrant dans l’église.
— Je peux écrire sur le papier qu’il retrouve ma santé même si ça ne se touche pas ? chuchota-t-il tout bas.
Il relut la prière à voix haute en insérant le mot « SANTÉ » sur la ligne où il fallait écrire un mot. Même s’il s’efforçait de chuchoter, il lut sa prière avec une si haute intensité que la moitié des gens qui se recueillaient dans l’église se retournèrent, attendris par la sincère prière de l’enfant.
— Alors, qu’est-ce que j’écris à Padoue ?
— Tu écris SANTÉ. Ça ira !
— Est-ce qu’il corrige les fautes, le Padoue ?
— Non. Il se fout des fautes.
— Des fois, je fais des fautes. Santé, est-ce que ça prend un e à la fin ?
— Non, c’est S-A-N-T-É. Pas de E à la fin, lui murmurai-je.
Il se grattait le front avec le crayon. Comme il était mignon !
— Est-ce que je peux ajouter un autre mot ?
— Tu écris tout ce que tu veux, William.
Je le vis écrire le mot « argent ». J’avais tellement envie de rire. Après quelques secondes où je fis semblant de me recueillir, je repris sur moi.
— Il y a des fautes ?
— Non, William, le Bon Dieu ne regarde pas les fautes.
— C’est pas Dieu, c’est Padoue qui va le lire !
— Non, William, tout est parfait. C’est ta demande à toi et tu l’écris comme tu veux, lui marmonnai-je pendant que je rédigeais ma propre demande pour la glisser dans l’urne munie d’une fente comme une tirelire.
— Toi, tu écris quoi au saint Antoine ?
— D’habitude, je n’ai pas le droit de dévoiler mon secret, mais pour toi, c’est différent. Je lui demande de te guérir.
— Je peux lire ton papier avant que tu le mettes dans la boîte ? me supplia-t-il.
— Dépêche-toi pour que les gens ne nous trouvent pas tricheurs.
— MERCI, BON DIEU… DE GUÉRIR LA LUCIMIE DE MON GRAND AMI WILLIAM, lut-il avec une voix assez forte pour émouvoir la dame agenouillée dans un banc près de nous.
La personne âgée souleva timidement les yeux et me sourit avec une moue tendre et riche de compassion. Sans que nous nous soyons entendues, je présumai qu’elle poursuivit sa prière quotidienne en la dédiant à mon jeune ami. Je la vis secouer son chapelet avec des mains tremblantes et grouillantes de compassion.
Toujours agenouillés tous deux devant les cierges, je discutais tout bas avec William pendant que le prêtre, qui allait célébrer la cérémonie du jour et qui avait entendu les mots de William, se dirigeait solennellement vers nous.
— Saint Antoine va te donner davantage de force et de courage pour affronter les épreuves que tu dois surmonter à cause de ta maladie, lui expliqua le prêtre avec une main sur sa tête.
Comme il était passé saluer William avant de monter pour commencer à chanter sa messe, il prononça une prière avec sa main sur sa tête.
Après la visite dans l’église, nous sortîmes. Dehors, des statues étaient installées pour représenter les 14 stations du Chemin de la Croix de Jésus. Nous marchâmes tout le parcours et nous assîmes sur un banc, près de la statue qui représentait le Christ qui venait de mourir sur la croix.
— Il a dû souffrir beaucoup avec des clous dans ses mains et dans ses pieds. Des fois, sur des images, il saigne beaucoup, soupira William.
— C’est une bien triste histoire, admis-je.
— Il a dit quoi, Jésus, avant de mourir ?
— Selon ce que je me rappelle de l’histoire sainte, je crois qu’il a dit : « Tout est achevé. Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Et il a incliné sa tête.
— Après, il y a eu un gros orage électrique. Il y avait des gros boums dans le ciel et les méchants soldats ont compris que Jésus était le Bon Dieu, ajouta William tout en balançant ses jambes et en savourant la crème glacée que je venais de lui offrir.
— Je ne pense pas qu’il était électrique, l’orage.
— Ah non ? Pourquoi ?
— L’électricité n’existait pas dans le temps de Jésus.
Devant ma boutade, à laquelle il se retint de répliquer pour ne pas rire, il me fit une grimace en pétaradant avec sa langue et descendit jusqu’au sentier en courant pour aller toucher à l’imposant rocher qui avait été déplacé par Victor Delamarre.
— C’est un homme qui a déplacé cette grosse roche ? s’étonna-t-il.
— Oui, c’est Victor Delamarre.
— Victor de la Mort ? Comme la mort ?
— Non ! Ça s’écrit DE LA MARRE… Ça s’écrit comme une mare de canards avec deux R, lui prononçai-je lentement.
L’enfant voulut tout savoir des exploits de cet homme fort qui avait vécu près de chez lui.
— On raconte qu’avec deux doigts il pliait des pièces de monnaie et des clous. On dit aussi qu’il avait soulevé des voitures, lui racontai-je.
— Wow ! s’exclama-t-il en admirant une photographie de l’homme.
Lors de cette visite, je lui racontai les grands personnages qui avaient été reconnus pour leur force surnaturelle ou leur rare talent. Comme une encyclopédie feuilletée au hasard, je lui parlai de la force herculéenne de Louis Cyr, de la vitesse incroyable d’Alexis le Trotteur, de la magie d’Houdini et de l’art unique de la belle Marina Abramovic.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec— C’est qui, Marina quelque chose ?
— C’est une artiste serbe bien étrange qui s’amuse avec les barrières des capacités de l’humain.
— Elle a fait quoi ?
— Plein de numéros étranges.
— Le plus gros que tu sais, c’est quoi ?
— Avec son amoureux, elle à un bout et lui à l’autre bout, ils ont marché 2000 kilomètres sur la Grande Muraille de Chine.
Ils voulaient se rejoindre et ils se sont embrassés en plein centre après plusieurs mois de marche.
— Pourquoi ils ont fait ça ?
— Je ne sais pas.
— Après ?
— Après quoi ?
— Après le baiser, il s’est passé quoi ?
— Ils se sont quittés et ne se sont plus jamais revus.
— C’est fou, ton histoire. Ça me met tout à l’envers quand je ne comprends pas les choses. Ne me raconte plus des histoires comme celle-là, plus jamais ! m’ordonna William le plus sérieusement du monde. Visiblement angoissé devant l’absurdité de la conclusion de l’histoire de ce couple, William avait sans doute analysé la morale à sa façon. Le soir même, j’écrivis la pensée de William quant à cette éternelle et inutile marche sur la Grande Muraille de Chine, quant à ces efforts qui n’avaient mené à rien d’autre qu’à rien ! Les deux amoureux avaient travaillé très fort et leurs efforts surhumains n’avaient mené à rien, sinon qu’à une rupture douloureuse et inattendue.

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

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Claude B., un texte de Chantale Potvin…

3 septembre 2016

Claude B.

Il y a toujours du bon dans la folie humaine.
Auguste Villiers de l’Isle-Adam

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Il y a de cela quelque 13 ans, alors que je commençais à exercer ma profession, j’avais été engagée comme psychiatre dans un petit hôpital de campagne et j’eus donc la charge du patient Claude B., un homme de 55 ans qui avait l’air d’en avoir 70. Si vous avez connu l’acteur Louis de Funès, vous avez là le sosie de Claude B.

Ce patient connaissait une somme incroyable de dates par cœur. De l’histoire de toute l’humanité ! Il savait sur le bout de ses doigts… Les monarchies, les décès, les politiciens, la reine, Claude B. parlait souvent de la reine qu’il croyait éternelle… Il racontait, en affichant le plus grand désarroi, le massacre de Nicolas II et de toute sa famille, survenu dans la nuit du 17 juillet 1918. Il connaissait tout de Beethoven, d’Einstein, de Newton ou de la sanguinaire Ershebeth Báthory.

En plus d’être un véritable disque dur ambulant, Claude B. était un talent musical hors pair. Il suffisait de l’entendre fredonner les plus grands airs de Maria Callas qu’il ne manquait pas de qualifier de femme de souffrance qui a plié toute sa vie durant et devant les yeux avachis et la fortune démente de son amant dépourvu de cœur : Aristote Onassis.

Claude B. savait où étaient enterrés les Bernhardt, Romy Schneider ou Churchill. Il citait, sans faute aucune, les vers de Baudelaire, Aragon, Villon et connaissait les revers des pièces de Corneille et Racine. Dans ses grands moments de délire, Claude B. m’appelait Hermione et murmurait pendant des nuits entières Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes, terré au fond de sa cellule, recroquevillé et emprisonné dans une camisole de force. Il m’a même appris le premier poème de l’humanité, le Li Sao où Qu Yuan, le premier grand poète de la Chine antique exprime sa douleur, vers l’an 299 avant Jésus-Christ, précisait-il, heureux du détail temporel.

Pour ajouter à son originalité, Claude B. parlait comme s’il débarquait directement de Paris. Pourtant, c’était un produit très québécois, étant né à Chicoutimi. Son « Français » était parfait, à s’y méprendre ! Il adorait Paris avec le Moulin Rouge, le Louvre et la Bastille. Il jasait de l’Olympia comme si on lui avait confié la tâche de faire la promotion des lieux partout dans le monde.

Malgré une somme de culture énorme et un génie incontestable, Claude B. était invivable, incalculable, imprévisible, voire dangereux ! Sa grande culture n’avait d’égal que sa folie. Il pouvait être fou à lier et à lier avec du fil de fer. Je vous épargne les termes médicaux de psychopathie profonde, de traces de schizophrénie indéfinissables, de pyromanie, d’obsession, de compulsion, etc. Claude B. avait plus de dix tentatives de meurtre et une cinquantaine d’incendies majeurs à son curriculum sans compter le nombre d’assassinats qu’il a pu commettre sans se faire prendre. J’en ai froid dans le dos juste à en parler.

Il vomissait et me crachait au visage comme un lama. Il se masturbait n’importe où et mangeait, en se délectant, toutes les substances qui provenaient de son corps : merde, gales, peaux mortes… Je vous épargne toutes les anecdotes immondes et absolument dégoûtantes que je pourrais vous raconter et que vous ne sauriez retrouver dans aucune littérature.

De plus, quand ses yeux s’injectaient de sang et qu’il promettait qu’il tuerait, il fallait immédiatement le confiner dans une cellule avec comme seule lumière le pâle reflet d’un petit carreau rectangulaire enchâssé dans la porte métallique de plusieurs centimètres d’épaisseur. L’horreur. La crise pouvait durer deux, trois, dix, vingt-quatre heures. Jusqu’à l’épuisement !

Pourtant, et j’ignore les véritables raisons, cet être me fascinait. Je pouvais passer des heures à discuter avec lui et à gribouiller des notes dans son dossier, comme si j’avais eu besoin de le faire. Il me surprenait. Avec son petit crâne dégarni et ses airs « vieille France », il ne pouvait en être autrement ; il était devenu mon « idole ! »

Le 4 juin, Claude B. s’est évadé. Toute la ville était en alerte. On préparait la population au pire. Ce n’est que le 13 juin qu’on a retrouvé son cadavre au fond d’une cuvette avec un fond d’eau qui bouillonnait encore, dans les soubassements des cuisines abandonnées de l’hôpital. Il s’était suicidé en se faisant bouillir à feu lent. Seules ses fesses, désormais décharnées à l’os, pouvaient atteindre le fond de la marmite. La scène était épouvantable.

À son poignet, il y avait une lettre de deux pages. Sur l’une d’elles, il avait écrit : Chère Hermione, vous savez c’est quoi ma maladie ? C’est de n’avoir jamais réalisé mes plus grands rêves… Et sur l’autre, il y avait une liste d’une soixantaine de choses À RÉALISER DANS MA VIE. Il a fait mention, entre autres, de gravir l’Everest, le mont Kilimandjaro et de parcourir la Cordillère des Andes. Il envisageait de naviguer sur le Nil et d’explorer les Caraïbes et les forêts impénétrables de l’Amazonie. Il aurait souhaité faire l’amour avec les plus grandes beautés éthérées de la terre et de manger une glace au pied de la Tour Eiffel. Il aurait voulu déposer une fleur du cercueil de sa mère au pied de la Pyramide de Kheops et être photographié au cimetière du Père-Lachaise, près du cercueil d’Édith Piaf. Près de chacun de ses rêves, il avait dessiné un carreau vide où il avait prévu de cocher toutes ses réalisations et seulement deux cases de sa liste étaient cochées.
1) Choisir moi-même l’heure de ma mort.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
2) Mourir avec l’idée que, malgré ma grande maladie, j’aurai tout de même vécu.

Avec sa mort, dès le début de ma carrière, j’ai compris à quel point j’avais la chance de pouvoir conjuguer intelligence, vie sociale et culture… Je comprends la vie autrement grâce à Claude B. et c’est grâce à lui si j’ai visité l’Égypte cette année-là.

(C’est avec plaisir que nous accueillons une nouvelle collaboratrice au Chat Qui Louche, l’écrivaine Chantale Potvin. AG)

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5e secondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

-Ta gueule, maman

-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


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