La magie des mots, par Francesca Tremblay…

17 mai 2017

 Lune Bleue

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes branches des arbres ballottées par le vent se débarrassaient de leur plumage aux couleurs de l’automne. Il neigeait des feuilles mortes sur tous les sentiers, souches et rochers de cette ancienne forêt. Une courtepointe embrasée réchaufferait leurs racines avant que la blanche cape de l’hiver ne les ait recouvertes en entier.

J’avais suivi le même sentier qui cheminait dans la sombre forêt sauvage, cette nuit où j’avais croisé ta route la première fois. Lorsque j’avais aperçu la bête, mon cœur, ce petit oiseau, avait sursauté dans sa cage. Te revoir était mon souhait. Une demande toute spéciale faite aux étoiles qui, ce soir-là, scintillaient dans le noir rideau de la nuit. C’était un soir de lune bleue, et le bruit mouillé des feuilles étouffait mes pas incertains. Je guettais donc chaque ombre, chaque arbre pour voir si tu en resurgirais, le cœur un peu affolé au moindre croassement rauque des corneilles absentes. Et tu me surpris encore. Belle louve noire aux crocs d’ivoires. Pattes de velours dont la silhouette se dessinait au détour du chemin.

Tu avais flairé mes fragrances au-delà des parfums de la ville. J’étais la proie. Fascinée par ce regard bleu acier, sans pitié. Un long hurlement déchira les ténèbres qui nous entouraient et je fus inquiète. Inquiète de tomber dans ta gueule affamée. Tes yeux comme des lunes voilées de brume, j’étais là, à t’aimer, puis à espérer que nous serions un jour réunies. J’étais envoûtée par ce que j’avais vu, cette nuit-là, près de la rivière.

Qu’attendais-tu de moi ? Qu’à mon tour je me fasse louve ? Que je sois comme ceux avec qui dans les bois tu courais ? J’étais celle qui t’enlèverait ta liberté. Savais-tu que j’étais celle qui te ferait mourir par sa magie ? Ton museau dans mon cou, un souffle chaud sur ma peau. Mes doigts palpaient ta fourrure luisante comme le jais. Ils glissaient et la pétrissaient.

Tu fis quelques pas en arrière et tu dissimulas l’animal en toi. Les griffes devinrent des ongles et la créature recouverte d’une noire fourrure devint alors le corps gracieux d’une femme svelte et grande. Se dissémina, dès lors, la partie de toi qui se nourrissait de chair et de sang. Ta peau basanée et tes yeux dangereux me firent tressaillir. Tu revins vers moi, si émue. Ta démarche souple et désinvolte faisait bondir tes seins nus. Ne pas soutenir ton regard était sacrilège. Un sourire en coin s’esquissa sur tes exquises lèvres. Tes longs cheveux aile de corbeau tombaient en cascade dans ton dos, caressant la chute de tes reins. Tu fonçais tête baissée vers ta mort. Une mort tremblante et terrifiée.

J’étais celle qui te ferait perdre ta magie, en avais-tu seulement conscience ? Le souvenir de l’eau caressant ton corps me fit oublier les mots.

Un doigt se déposa sur mes lèvres. « Embrasse-moi ». Je voulais que tu m’étreignes avec vigueur afin chat qui louche maykan alain gagnon francophonied’oublier qui j’étais.

Nous avions fait de la nuit un éternel rêve que l’on vit. Un amour que je chérissais avec avidité. Tant que tu étais à mes côtés, la vie avait un sens. Car dès la seconde où nos regards s’étaient croisés, je sentis qu’enfin, je pourrais aimer… de nouveau.

Ta bouche sur la mienne, mon cœur avait prié pour te garder. Qu’était-ce la fin du monde, quand notre amour commençait enfin ? Au contact de ton corps brûlant contre le mien, le temps s’était figé, ébahi de notre cran. Et l’aura bleue de cette lune fit poésie de cet instant.

Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

24 avril 2017

Blessures de l’enfance

Je te déteste.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Je veux faire sortir cette boule dans la gorge, mais je ne réussis pas.  Les hommes ne versent pas de larmes.  Elle grossit à mesure que je retiens mes sanglots.  Je me noierai si je continue et pourtant, je persiste à me la fermer.  Je m’en veux de ne pas réussir.  Je t’en veux de me retenir.

Je te déteste.

Toutes ces fois où tes silences ont fait saigner mes attentes.  Où tes mains ont volé vers mes joues si tendres.  Ces mains qui se resserraient sur mon poignet comme un étau.  Toutes ces fois, je m’en souviens parce que tu les écrivais sur les murs à coup de point final.  Tu écrasais mon ombre trop petite pour me défendre.

Les genoux meurtris par des prières silencieuses pour un Bon Dieu quelque part au-delà du plafond de ma chambre.  Au-delà des tuiles mille fois comptées.  Les camisoles blanches tachées de sueur.  Mes draps, souillés de peur.  Je me cachais sous le lit pour être protégé parmi les monstres.  Tu criais après le chien que j’étais et je cédais.  Ma saleté rebutait mes amis et leurs regards lourds de mépris me faisaient mal.  Ma différence, je la payais cher.  Les bancs d’école ont connu mes tremblements, mes soubresauts lorsque l’enseignant m’appelait et mes retards ont servi plus que de raison à faire de moi le cancre de la classe.  J’y ai cru longtemps.  Mais ce n’était rien.  Tout était moins mauvais que ce qui m’attendait, le reste du temps.  Je débarquais de l’autobus où j’avais peiné à me frayer un chemin à travers les jambettes et les surnoms.  Et j’empruntais le sentier de gravelle qui menait jusqu’à chez moi.  Je jetais un coup d’œil à cette vieille automobile rouillée dans le champ et je l’enviais.  Elle pouvait survivre dehors et pas moi.

Je me souviens encore des larmes versées en vain, des « Je t’aime » criés dans le noir de ma chambre.  Je voulais que tu meures.  Je voulais que tu m’aimes.  « Tu ne seras jamais un homme ! » que tu crachais entre tes dents avant de me frapper derrière la tête.  Un bruit sec sur mes cheveux en bataille.  J’enfouissais cette tête lourde dans mes épaules et je retenais mes gémissements.  Et jamais je ne le suis devenu, cet homme.  Je mouille encore mon lit quand je fais ces rêves qui me ramènent à la maison.  Je suis pris entre ces murs barbouillés par la pauvreté.  La fenêtre de ma chambre ne s’ouvre pas et je t’entends en sourdine railler au rez-de-chaussée.  Maman ne parle pas.  Elle n’a jamais pu dire quoi que ce soit.  Je sais que c’est le tonnerre qui gronde au loin, mais que la tempête approche.  Et là, j’entends tes hurlements poussés par l’alcool qui te grise.  Qui te dévore le foie.  Mon nom est un blasphème pour moi.  Je veux mourir !  Je ne peux même pas fuir.  Je n’ai nulle part où aller.  Ni refuge pour me réconforter.  Je vois ton ombre sous la porte et je me recroqueville dans un coin, les bras autour de mes genoux.  Je tremble comme une feuille.  Je suis foutu.  Tu vas me foutre une sale raclée.  La porte s’ouvre toute seule parce qu’elle n’a jamais eu de poignée et ta silhouette noire se découpe dans la lumière du couloir.

Arrête !  Ne fais pas ça.  Je t’aime, papa !

Et je me réveille couvert de sueur.  De l’air !

Je ne serai jamais assez fort pour me battre contre ce souvenir de toi.  Je crie dans l’oreiller pour étouffer ma peine.  Je suffoque presque.  Ce sanglot m’étrangle.  Même éveillé, je cherche l’air pour respirer.  Tu m’as brisé, papa.  Tu m’as brisé.  Mais être un homme, ce n’est pas être quelqu’un comme toi.  Être un homme c’est serrer dans ses bras l’enfant que j’étais et le rassurer que les éclairs pendant la tempête ne lui feront pas de mal.  C’est aussi de trouver à la vie une raison de dire merci et d’aider cet enfant à en faire autant.  J’aurais tellement aimé que tu sois cet homme, papa.  Mais même le temps ne peut pas tout effacer.  Les blessures s’ouvrent et chaque fois, se déversent sur les fragments de mes souvenirs comme des coulées de lave en fusion, effaçant les espoirs d’une vie qui aurait pu être autrement

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Essentia, un texte de Francesca Tremblay…

17 février 2017

Essentia

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 Le printemps resurgissait enfin et faisait fondre les grandes figures froides des montagnes gelées.  À leurs pieds, il y avait la forêt du premier jour dans laquelle errait le Grand Cerf blanc.

Ce vieil esprit des bois, dont l’immense panache givré se fondait avec les branches nues des arbres, progressait dans l’immensité endormie.  Et aussitôt passé, l’humus creusé par ses sabots nacrés se transformait en un sentier fécond.  Comme il avait coutume de le faire depuis des millénaires, il traversa l’amont de la rivière gonflée par la gaieté des saisons hâtives et ses sabots s’enfoncèrent dans la terre spongieuse d’où suintaient les eaux des hauts monts glacés.  Puis, il s’arrêta.  Il lécha son museau pour rafraîchir les effluves de la saison qui naissait.  Il brama sous les branches d’un chêne et son souffle chaud se sublima en une buée diaphane, qui s’éleva vers les rayons d’un soleil encore farouche.  Le moment était venu.  Mû par un irrépressible instinct, il pencha sa tête et du bout de ses longs bois majestueux, il toucha la surface d’un tumulus.  À ce contact, une onde flamboyante déferla dans tous les lieux de la forêt, soufflant tout sur son passage.  Les oiseaux et le vent dans les branches se turent.

L’esprit de la forêt releva la tête et recula quelque peu.  Le monticule de terre trembla et se souleva lentement.  Péniblement, une main s’agrippa aux ronces, tandis qu’une autre s’accrocha aux herbes naissantes pour s’extirper de l’endroit.  Sous la terre humide apparut un visage et des animaux curieux s’attroupèrent près d’eux.  Les épaules dégagées, la créature put enfin trouver une prise ferme pour s’extraire de la cavité boueuse.  Le roi de la forêt s’inclina devant celle, qui avec peine, se tenait debout.  Fragile, elle respira hâtivement l’air frais et poussa un hurlement si fort que la terre en trembla.  La peur, le froid et la douleur d’être sortie d’un sein en lequel tout était si douillet la poussa à crier de nouveau.  Et les larmes coulèrent de ses yeux verts aux reflets bleus.  Celles-ci glissaient sur ses joues tâchées de terre et de rousseur, y creusant de blancs sillages.  Abasourdie, elle regarda le ciel et la lumière du soleil l’éblouit.  Elle tourna son regard vers le Cerf qui la contemplait.  Renards et lièvres, loups et corbeaux avaient entendu la rumeur.  Le vent du nord murmura son nom : « Essentia ! »

Le roi Cerf s’approcha et lécha ce visage ruisselant de larmes.  Un duvet de plumes marron sur son dos voltigeait à la moindre brise.  Se trouvaient sur sa tête deux cornes brunes torsadées et sa chevelure rousse humide encadrait un visage aux lèvres fines et vermeilles.  Les animaux n’avaient pas coutume d’apercevoir un être aussi étrange.  La nature s’éveilla promptement.  Tandis que les bourgeons éclosaient, les arbres explosèrent de vert.  Les têtes des fougères se déroulèrent frénétiquement et étendirent leurs longues mains dont les paumes se tournèrent vers le ciel bleu.  Les arbres au duveteux manteau de mousse entendaient les oiseaux qui chantaient de plus belle et l’eau de la rivière cavalait fervemment, contournant les noirs rochers aux dessins de spirales ancestrales.

Celui qui avait touché la terre de ses bois ensorcelés continua sa route et fit une halte à la rivière.  Elle le suivit et plaqua son corps contre le sien si chaud.  Il s’abreuva et elle hésita quelque peu avant de faire de même, buvant par la suite fiévreusement l’eau sacrée.  Il l’invita à le suivre de nouveau.  Elle s’agrippa à son cou et grimpa sur son dos.  Le cervidé au pelage blême l’amena au pied de la montagne de l’aigle et s’arrêta devant l’entrée d’une caverne.  Un autre comme elle les attendait.  Celui-là était né avant que l’hiver n’endorme même les cœurs des rochers, pendant le long automne aux flancs saignants.

Lorsque ses yeux plongèrent dans les siens, Essentia sentit croître en elle une irrésistible envie de savoir.  Le désir de connaître, d’apprendre, de partager et les petites plumes sur son dos poussèrent vivement et devinrent des ailes immenses qui se déployèrent.  Celui qui l’observait lui tendit une main.  Elle répondit à l’appel et au contact de sa main dans la sienne, l’étroit sentier dans le flanc de la montagne s’ouvrit devant eux.  Le roi Cerf savait qu’au bout de cette voie, il y avait un sommet duquel ils s’envoleraient tous deux.  D’autres saisons viendraient, et avec elles naîtraient d’autres comme elle.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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Les arracheurs de rêves, par Francesca Tremblay…

13 octobre 2016

Les arracheurs de rêvesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

 Ils avaient des dents aiguisées et des mains aux longs doigts effilés qui se terminaient par d’abominables ongles noirs et acérés. Ils plongeaient dans les esprits pour nous prendre ce qui nous constituait. Après qu’ils soient passés, nul ne survivait, disait-on, car ils repartaient avec ce qui restait des consciences libres et heureuses. Ils sortaient de sous le lit, comme une ombre malfaisante, prête à étouffer le bien qui veillait en chaque enfant que nous étions, en chaque homme et femme que nous voulions devenir.

Ils voulaient nous faire croire que nous étions faibles et pauvres. Mais si nous l’étions, nous ne l’étions pas du cœur. Pas de l’âme. Nous vivions pour nous abandonner à l’amour, même si c’était parfois l’amour qui nous abandonnait. Ils étaient arrivés à nous faire douter que notre courage ne fût qu’un magicien perdu dans un royaume trop chaste et pourtant, cette force que nous avions de nous relever après maints coups durs de la vie nous appartenait. Elle était ancrée solidement dans les mots que nous chuchotions au fin fond des geôles. On voulait nous enlever notre foi. Mais Dieu était en chacun de nous, faisant battre cette chair qui retenait nos os de s’effondrer.

Et quand à coup de massacres ils ont voulu nous faire croire que nous n’existions pas, nous ne nous sommes pas résignés. Main dans la main, nous avons tous marché vers ceux, qui nous miraient de leur mépris. Ceux qui nous épiaient jalousement. Nulle arme ne saurait détruire cette intégrité que nous avions. Les gens disparaissent, mais la vérité était contagieuse et se répandait jusqu’à celui qui voulait savoir. Chez celui qui voulait réellement comprendre. Et nous savions que l’amour naissait des cœurs purs. Que nous avions en chacun de nous un nid fécond pour créer des jours nouveaux et une rage pour défendre la lumière qui nous éclairait. Les cavernes n’étaient plus sombres avec les discours des gens qui avaient vu et racontaient le soleil.

Vivre n’était pas seulement respirer, c’était aussi être fait d’espoir. Souhaiter changer les choses pour rapprocher chaque être de l’évanescente quête personnelle.

Quand l’arracheur de rêves vola mon cœur encore chaud d’avoir vécu, je compris qu’autre chose se débattait pour vivre. Alors qu’il se délectait de ce coriace repas qui lui glissait entre les mains, une lumière remplit mes yeux qui se refermaient. L’arracheur de rêves ne vit pas que, du haut des airs, nous le regardions faire. Et je compris qu’ils ne pourraient jamais, tous autant qu’ils étaient, nous faire croire que nous ne pouvions changer le monde. Car la vraie liberté n’était ni la vie ni la mort. C’était nous. Nous qui avions réalisé de petits et grands exploits, et les autres qui continuaient, peuplant les rues de leurs convictions. Le passage des arracheurs de rêves dans nos vies nous avait fait prendre conscience de la chance de pouvoir nous exprimer, simplement.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLa vérité est une source si pure que le corps ne saurait la toucher, que l’esprit ne saurait la connaître. C’est ce qui nous lie au divin, et nous nous battions pour la garder intacte. Comment ? En nous tenant debout quand les dents ont transpercé notre chair. En ne passant pas sous silence l’injustice faite et en réclamant haut et fort qu’ensemble NOUS SOYONS.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Mon corps me lâche, un texte de Francesca Tremblay…

30 septembre 2016

(C’est avec plaisir que nous présentons ce texte puissant dans sa simplicité de Francesca Tremblay.  AG)

On a tous ressenti un jour le besoin de s’isoler, de se retrouver seul pour diverses raisons.  Prendre le temps de se alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecrecueillir pour retrouver la fibre réelle de l’être qui se cache en nous.  Vous est-il déjà arrivé d’apprendre une nouvelle qui vous a secoué à un point tel que votre forteresse en fut tout ébranlée ?  Il y en qui jamais ne vivront ce moment et d’autres qui en vivent presque chaque jour.  Maladie, deuil, rupture, dépression…  Écrire un petit journal de bord, un journal intime permet de prendre du recul face aux événements et aussi face à notre perception de la vie.  Il y a des jours où le moindre obstacle semble insurmontable et pourtant, pourtant…

 J’ai écrit ce texte il y a peu de temps, en hommage à tous ceux qui un jour, ont été frappés par l’annonce d’une nouvelle qui déconcerte, qui fait mal à l’âme et au cœur.  Aux amis que j’ai perdus et à ceux et celles qui continuent de se battre, je le dédie.

 Mon corps me lâche

Mon corps est une corde de violon

Qui se tend et se rompt

Plus aucune musique, plus un son

Il a cessé de chanter la chanson

Du cœur qui battait folichon

 

Mon corps est une touche de piano

Qui s’enfonce et remonte

Le son n’est plus qu’écho

Quand à la dernière seconde

Mon corps s’écroule et tombe

 

 Il y a une semaine, j’ai reçu une nouvelle qui ne m’a fait ni chaud ni froid sur le coup.  J’ai encaissé comme j’ai toujours appris à le faire.  Encaisse, ma grande, et on verra ensuite…  Mais quand je suis sortie du bureau du médecin, mes jambes, mes bras… tout mon corps s’est mis à trembler.  Trembler comme les feuilles séchées au grand vent d’automne.  J’ai tremblé comme si le froid me prenait toute la chaleur de mon cœur et y mettait un bloc de glace à la place.  J’ai tremblé et je t’ai regardé dans les yeux.  Tu m’as demandé si j’étais sûre de bien aller.  On répond toujours oui.  J’ai répondu oui, mais non, ça n’allait pas.

Nous sommes rentrés à la maison.  Tu m’as fait couler un bain chaud.  J’ai fermé la porte.  J’avais besoin d’intimité.  On m’avait fouillé tout le corps au grand complet pour trouver la raison de mes maux.  On avait mes os sur des photos monochromes, souvenirs de voyages d’hôpital, et je me sentais nue, au grand jour de cette lumière diaphane qui éclairait enfin ma lanterne.  Un jour, je savais que je finirais par avoir un « bobo » qui serait inguérissable, incurable.  Jamais malade.  Jamais, depuis mes jeunes années de lycéenne, je n’ai eu une journée d’absence, et aujourd’hui, tout bascule.  Je me sens nue.  C’est bien vrai, je ne suis qu’une petite poussière, un grain de sable dans l’engrenage.  J’enlève mes vêtements et je tremble encore.  Mes lunettes tombent et tu t’inquiètes derrière la porte.  « Ça va… », que je te répète.  Ma voix vacille.  Elle est moins assurée qu’elle veut le faire croire.  Il ne faut plus que je parle sinon, je vais me mettre à pleurer, je le sais.  Je te déteste de t’inquiéter.  Incertain, tu soupires, et tes pas s’éloignent.

Un pied dans l’eau chaude.  Si seulement elle pouvait tout laver.  Elle me brûle, mais j’ai besoin de cette douleur pour me sentir encore en vie.  Me punir de cette faiblesse que je ne peux contrôler.  Reconnaître cette sensation pour me dire que tout ne change pas vraiment.  L’eau me submerge et je ferme les yeux.  Derrière mes paupières closes, je vois des taches.  Mon « psy » me demanderait avec cette voie posée : « Que voyez-vous dans ces images ?  Est-ce une impression de bienfaisance ?  Ou éprouvez-vous de la peur face à ces taches ? »

J’ai un haut-le-cœur et je prends une profonde inspiration.  Je descends mon corps jusqu’à ce que l’eau recouvre ma tête.  Je t’entends sortir des chaudrons pour le souper.  Tes gestes résonnent dans l’eau du bain comme un écho lointain du quotidien qui ne sera plus jamais le même.  Les taches réapparaissent derrière mes paupières et je crierais à mon « psy » que ce n’est pas de la peur que je ressens, mais de la colère.  Je lui dirais que ces taches ne sont pas juste  derrière mes paupières, mais dans tout mon corps, aussi.  Elles se sont vicieusement infiltrées dans mes organes vitaux pendant qu’innocemment, je m’entraînais, pendant que je me nourrissais sainement et pendant mes cours de méditation que je suis ponctuellement depuis des années.  Ces taches grandissaient et se sustentaient de mes tissus pendant que je ne sortais pas le soir alors que je travaillais, pendant que je ne fumais pas parce que je n’ai jamais fumé de ma vie !  Chiennes de taches qui me pourrissent la vie et le dedans, comme si j’avais été la pire des dépravées.  Comme si je m’étais traînée dans la boue toute ma vie, sans tenir compte des conseils des autres.  Les conseils, c’est toujours moi qui les ai donnés…

Je n’ai plus d’air dans les poumons et je sors ma tête pour prendre à grande bouffée cet air chaud et humide qui circule dans la salle de bain.  Mes larmes s’ajouteront à l’eau du bain, et je le sais parce qu’elles me brûlent bien plus que je ne l’aurais pensé.  Et le médecin qui de la pointe de son stylo prenait la peine de me désigner les métastases sur le rayon X…

Je lui ai souri et je lui ai dit : « On m’a toujours dit que j’avais du chien…  Vous ne trouvez pas que ça fait un peu dalmatien tous ces points ? »

 Jouer la comédie, ça n’a jamais été mon fort.  J’avais la chienne…

Toi, tu avais l’air tellement triste.  Comme si la nouvelle t’avait touché bien plus que moi.  Mais je cachais ma douleur.  J’avais mal.  Mais tu espérais quoi ?  Que je pleure ?  Que je dise que je m’en doutais, qu’il fallait bien que ça arrive un jour ?  Je n’ai pas osé te regarder.  Tu m’aurais fait flancher.

Tu cognes à la porte, mais je ne veux plus jamais sortir du bain.  Je me sens tellement lourde.  Comme un poids mort.  Le souper est prêt, mais je ne le suis pas, moi.  Tu pourras peut-être m’aider, tu me supplieras, je m’en doute.  Mais c’est une guerre que je dois d’affronter seule.  Le combat est à l’intérieur de moi et l’ennemi est une partie de moi qui a déclenché une mutinerie.  Toi, mon beau pays allié, je te demande de ne pas trop t’inquiéter.  Il faudra me battre seule, mais ton soutien me réconfortera comme le vent chaud, un soir d’été.  J’aurai besoin de ta tendresse et de ton affection pour me donner le courage de continuer, même si l’ennemi a gagné plus de terrain qu’il n’aurait dû.  Je t’aime.  Je vais me battre, parce que c’est ce que j’ai fait toute ma vie et que je ne vois pas d’autre manière de continuer.  Je vais me battre, même si mon corps me lâche.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

 En 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création – alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecpoésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

 Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchantéAu printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.


La mémoire qui flanche, un texte de Francesca Tremblay…

13 septembre 2016

La mémoire qui flanche

La vie est un cimetière de souvenirs / Où j’apporte à ma tombe / Le dernier pétale de rose

 De toute ma longue vie, il n’y a pas beaucoup de soleils que je n’ai pas vus ni de lunes qui n’ont pas veillé sur mes chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecnuits.  Mais je sais pourtant que quelque chose m’échappe.  Il y a quelque chose, dans mon esprit, qui fuit et qui me renie.

Je sais que l’oubli sera mon pire ennemi.  Maints dommages sont constatés chaque jour que Dieu fait…  Il est dans un coin de mon esprit et apparaît quand je m’y attends le moins.  Rongeur sournois qui gruge mes souvenirs et les digère dans son grand estomac, gobant toute ma vie entière.  Son appétit rattrapera bientôt mes vieilles jambes chancelantes et je me noierai dans ma salive, qui coule et qui s’épaissit à tant vouloir y échapper.

Démence qui fait que certains matins où rien ne va plus, j’ai envie de cracher au visage de cette inconnue qui me déshabille dans le grand froid de ma chambre remplie de souvenirs qui ne m’appartiennent plus.  Le réconfort n’est plus ce caprice que j’ai tant chéri.  Je crie qu’on vienne me chercher, mais ma panique ne fait qu’attirer les regards des autres perdus comme moi, qui espèrent retrouver leur chemin.  Je suis le pèlerin égaré qui croyait avoir trouvé la vérité.

Je n’ai pas laissé assez de repères avant d’oublier.  Je ne retrouve pas non plus la mince ficelle rouge.  Cette nuit, je me lèverai pour aller dans ce long corridor.  Pieds nus sur le carrelage, j’avais laissé se dérouler cette boule de laine pour que je puisse retrouver mon chemin vers la maison.  Mais on me ramène toujours ici.

L’oubli.  Si j’avais su qu’un jour, toute ma vie d’érudite s’émietterait comme ce vulgaire morceau de pain trop grillé qu’on me graisse et qui craque, qui se brise dans la main, j’aurais probablement…  Ah !  Si j’avais su… mais qu’est-ce que j’aurais pu faire ?  Être triste chaque jour jusqu’à ce que j’oublie d’être triste ?  Pauvre vieille femme que je suis.  Si j’avais su, je n’aurais rien changé.  En fait, j’aurais peut-être été très affolée.  C’est une chose qu’on ne nous dit pas quand on vient au monde.  « Tu souffriras » qu’ils devraient annoncer au détour d’un chemin de vie.  Mais après tout, c’est peut-être pour ça qu’on pleure, lorsque nous naissons.  Ils nous le disent peut-être, en fin de compte, mais on oublie…

L’oubli.  Venin translucide et vilain qui me laisse entrevoir la lumière, mais qui ne me laisse pas m’en approcher.

J’ai oublié les visages, ils sont flous et ne me disent plus rien.  Soudain, je crois reconnaître ce sourire, l’odeur d’un parfum, les cheveux ou la silhouette de quelqu’un, mais c’est passager.  Une lueur dans les yeux qui réchauffe mon regard et qui fait sourire la personne devant moi.  Mais ça aussi c’est passager.

Il y a des matins, j’aimerais tout oublier.  Ils se disent mes fils, mes petites-filles et je leur souris.  Juste pour ne plus avoir à penser que je ne me souviens plus.  Je ne sais même pas que je redécouvre quelque chose comme si c’était la première fois !  Une folle succession de recommencements.  Où est-elle, la fin ?  Je fais souffrir des gens qui m’aiment.  Où est-elle, leur fin à eux ?  Il m’arrive même, certains soirs, d’entendre des cris.  C’est ce qui me réveille et je me rends compte que c’est de ma bouche que sortent ces sons d’épouvante !  On vient me consoler.  Mais quand la personne repart, je me retrouve seule avec l’oubli, avec un monstre sous le lit.

Mais je n’oublie pas tout.  Les touches blanches et noires du piano.  Il m’arrive de les reconnaître, certains jours.  Parfois, je perds des journées entières à chercher si je suis toujours là, mais le vieux piano me rappelle qui j’ai été.  Il n’y a que la musique qui m’accompagne.  Je ne suis que l’ombre de ma vie, mais la musique sait me la raconter et me chante de vieux souvenirs qui persistent, qui luttent.

Je ferme les pans de ma robe de chambre et avance dans le long corridor.  Je croise des aides-soignantes, des hommes et des femmes qui sont mon reflet et j’arrive enfin dans la grande salle.  Je m’assois sur le banc noir, devant lui et je fais le vide autour de moi.  Soudain, les notes glissent telles les gouttes de pluie sur les carreaux de ma vie écorchée.  Je me surprends à sourire au soleil qui revient et réchauffe la peau plissée de mes mains qui dansent, qui se rapprochent, qui enfoncent les touches et sautent par-dessus d’autres.  Ces vieilles mains dont je ne contrôle plus les tremblements s’amusent enfin.  Je ferme les yeux et je les vois !

Des invités costumés.  Un bal !  Toute la nuit à faire danser les gens.  Je suis musicienne de l’âme et je fais vibrer leur être sur ma musique alors que la guerre vient de se terminer.  Je souris, j’ai chaud et mon chapeau à plume tombe sur mon front.  La fumée des cigares me pique les yeux, mais bon sang que je suis bien.  Un soldat me fait de l’œil.  Celui-là, je l’aimerai toute ma vie.

On secoue mon épaule.

J’ouvre les yeux et ils disparaissent tous.  Je ne reconnais plus le salon dans lequel j’aimais jouer.  Qui sont ces gens qui regardent le vide, qui se laisse absorber par sa présence.  On m’invite à descendre du banc pour prendre un médicament.

La musique s’est tue. / Une larme tombe.  S’écrase sur main. / Je ne me souviens plus. / La vie est un cimetière de souvenirs / Où j’apporte à ma tombe /  Le dernier pétale de rose.

 NOTICE BIOGRAPHIQUE

 En 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la créationchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec – poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

 Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.


Parce qu’elle n’est plus là, par Francesca Tremblay…

16 juillet 2016

Parce qu’elle n’est plus là

La porte s’était ouverte sur la cour arrière.  Je restais là, figée par le temps qui ankylosait mon squelette,e78cd8c1b9044eeef1fc06cca10a41e1 muscles et tissus.  Je n’avançais pas d’un cheveu et pourtant, pourtant je me rapprochais de ce corps blanc comme un drap, de ces lèvres bleues comme le froid et de ces cheveux mouillés comme les lourdes branches du saule après l’orage.

Ma sœur s’était noyée.  Noyée dans sa peur de vivre dans son trop-plein de fuir l’ici pour n’aller nulle part et courir ailleurs pour voir si elle y était.  C’est papa qui l’avait sortie de la piscine, de ce rond bleu chaleureux.  Elle ne faisait plus un rond dans l’eau.  Corps immobile, cœur trop fragile.

Papa me criait d’aller chercher de l’aide, mais c’était trop tard.  L’aide, il aurait fallu la demander bien avant son anorexie, sa toxicomanie et son refus catégorique de goûter le bonheur parce que c’était trop calorique et pas assez dopant pour elle.

Ma sœur avait le cœur qui ne battait plus et papa l’avait sortie de là comme on sort un petit animal sans vie dans un sceau rempli d’eau de pluie.  Petite chose fragile, poupée cassée aux longues jambes noueuses, aux côtes accordéon qui plus jamais ne s’étireront.  Visage calme à jamais gravé dans ma tête.

Maman pleurait et s’effondrait dans mes bras.  Je n’ai même pas osé recoller les petits morceaux de son âme de mère brisée.  Papa me hurlait dessus, un cri d’alarme, angoisse pleine de regrets.  L’appel déchirant d’une montagne qui s’effondrait.  Un père qui pleure et qui crie, ça m’a fait comme un coup de masse et plus aucun son ne sortit de ma bouche.

Le matin même, trop de mots étaient sortis et avaient dépassé ma pensée ou l’avait trop bien exprimée.  Je lui avais hurlé, avant qu’elle rejoigne ses amies, qu’elle était une paumée et qu’elle faisait vivre un cauchemar à toute la famille… un cauchemar dont on aurait pu se passer.

Mais le cauchemar n’était pas ce qu’elle nous avait fait vivre, maintenant je le sais plus que tout.  Le réel cauchemar commençait aujourd’hui, parce qu’elle avait arrêté de vivre.  L’eau avait éteint pour de bon les feux ardents qui la grugeaient de l’intérieur.  Ma sœur s’était tuée parce que je n’avais pas su l’aider.  Comment aurais-je pu y arriver ?  Comment, alors que c’était elle la grande sœur et pas moi ?

Comme elle était fougueuse et rebelle.  Comme elle était belle.  Moi ?  Beaucoup trop raisonnable à ses yeux.  Elle me répétait que j’étais morte en dedans et je lui criais que c’était faux !  Aujourd’hui, c’était elle la plus morte de nous deux et pourtant, je me sentais atrocement vide.  Vide comme une immense coquille qui écrouait le silence d’une mort latente.

Ma sœur était morte ce matin.  Le soleil se couchait maintenant sur sa mort et j’étais encore là, debout dans la cour arrière, à attendre qu’elle revienne.

Il sera tard quand elle rentrera, mais j’attendrai.

acc108ba456afbc3c189935429906255J’attendrai pour être là pour la consoler parce que c’est ce que je n’ai jamais su faire.

Je serai là pour lui caresser les cheveux et la rassurer.

Pour lui dire combien elle est belle.

Pour lui dire combien je l’aime.

Cette fois, j’attendrai parce qu’elle n’est plus là.

Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

En 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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