Ce chat et moi… nouvelle de Richard Desgagné…

22 juin 2017

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


L’histoire des filles, une nouvelle de Richard Desgagné…  

19 mai 2017

L’histoire des filles

Tu peux pas dire que t’es heureuse quand t’arrêtes pas de pleurer comme unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie Madeleine, sans cesse en essuyant tes larmes. Ça suffit, tu te prends en main, tu vas le voir directement, en pleine lumière. Peut-être qu’il te contera des bêtises mais tu sauras à quoi t’en tenir. Célimène, ma pauvre fille ! Tu me fiches la paix si je sais pas me conduire dans la vie. Quelle idée de m’engueuler comme du poisson pourri et de m’envoyer promener. La question n’est pas là. Ma réponse, tu veux dire ! Colette aimerait bien prendre un verre et se l’enfiler d’un coup dans le gorgoton et remettre, une fois de plus, Célimène à sa place. Pas de sa faute si elle est amoureuse d’un fou qui se pavane en faisant son numéro de coq. Il fait pas grand mal à personne au fond, il est beau, ça c’est vrai, riche à n’en plus finir et puis il a déjà couché avec nous toutes : Colette, Célimène, Claudine, Chantale, Céline.

Il était dans son bar, prenait sa coca, buvait ses rhums fins, conduisait sa voiture sport longue et basse. C’est pas une raison pour piquer les nerfs chaque fois qu’il oublie d’appeler ou qu’il se déniche une poupée dans un restaurant à la mode. Rien ne changera. Moi, j’ai tenu bon pendant deux ans à me pomponner, à l’accompagner sans trop parler, à le sucer quand il en avait besoin avant de s’élancer sur le chemin des combats de nuit. Je lui ai jamais fait la cuisine, j’ai jamais lavé ses vêtements, pas folle, c’était clair dès le début, et il avait pas rouspété.

Célimène a été son esclave. Elle a tout accepté, son jeu à elle pour le garder. Ç’a pas marché pour autant. Il a trouvé Claudine, il est resté avec Claudine. Alors elle pleure sans arrêt. Je peux plus l’entendre, elle me donne des nostalgies, je mets la musique plus fort, je chante, je ferme la porte de ma chambre, je mets des ouates dans mes oreilles et je dors quelques heures. Pourquoi je l’imagine en train de se suicider ? J’ai pas à m’occuper de ses états d’âme. C’est permis de rêver.

Célimène, ce soir, on ira au Baalbek, on dansera, on achètera de la coca, plein le nez, ce sera la joie. Elle me regarde comme si j’avais dit une insignifiance, arrête de me regarder, t’es pas morte, y a d’autres hommes, plein d’autres hommes qui n’attendent que ça : te faire jouir ! Elle apprécie quand je parle ainsi, une façon de la sortir d’elle-même. Moi, je me rappelle ce passé et j’ai pas un pli sur la peau. Chacun son tour, après tout. Moi, j’attends pas après les désirs des autres, je prends ma part, je cueille le fruit, je choisis, je cherche, dans l’ordre que vous voulez. Quand je suis au Baalbek, j’ai les yeux ouverts, je souris, j’aime sourire, je suis belle, je danse toute seule si c’est nécessaire, je m’arrange. Je suis pas si pressée d’avoir un ami qui m’attend à la table parce qu’il aime pas danser de peur de casser sa chevelure ou du ridicule. C’est pas si important d’avoir l’air. Après tout, on est pas grand-chose. Des corps, rien que des corps et des caprices, des envies.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieChère Célimène, tu t’habilles en jeans avec une chemise de toile, en robe de soie, quelle importance ? Elle se maquille, elle se regarde dans le miroir en faisant des moues, les lèvres brunes et brillantes, mouillées, elle joue avec ses cheveux roux, elle sourit enfin, elle oublie de pleurer, elle sera heureuse ce soir. C’est petit, des fois, le bonheur et ça tourne jamais rond, y a toujours des secrets qui ressortent quand on s’y attend pas. Moi, j’essaie de pas voir, d’oublier les choses pas jolies, on vit pas quand on les garde en dedans, on se souvient, on vit pas, je veux vivre vieille, entière et secrète.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


La voix de l’ange, une nouvelle de Richard Desgagné…

3 mai 2017

La voix de l’ange

La mère à son fils

            Cher petit oiseau de mon cœur, disparu au milieu de toutes ces hirondelles ! Je revois ces pétales de roses que tuchat qui louche maykan alain gagnon francophonie lançais sur la foule et que j’ai reçus, moi, comme des dons des anges ! Qui t’a donné toutes ces fleurs ? Est-ce que le Bon Dieu t’avait parlé de ses projets avant de t’amener au paradis ? Si oui, pourquoi ne m’en as-tu jamais glissé un mot et quelques autres ? J’aurais empêché cela, je t’aurais retenu tout près de moi. Mais je dois te dire que c’était bien joli, ton ascension, et que j’ai été fière d’être ta mère. Ces choses-là n’arrivent pas tous les jours !

            Depuis ce temps, je regarde le ciel dans l’attente que tu redescendes pour me consoler de n’être presque plus rien. Sans ta sœur Caprine qui me soutient, je serais déjà morte et elle viendrait prier sur ma tombe. À ton retour – tu reviendras, n’est-ce pas ? – je te préparerai tout ce que tu aimes, des glaces, des chocolats, des laits de poule et j’irai te border dans ton lit et te conterai de nouvelles histoires. Comme tu dois avoir grandi !

            Dernièrement, j’ai consulté un mage qui m’a suggéré, mon minet, de te demander d’intercéder auprès de tes amis pour qu’ils me donnent une compensation substantielle. À moins que tu reviennes toi-même, auquel cas, ça me suffirait que tu sois là. Je ne veux rien, j’ai assez de sous ; je souhaiterais tout simplement devenir éternelle et ne plus avoir de soucis à me faire pour ma santé. Je serais si contente de jouir pour une fois de toutes les facultés de la vie ! Si j’étais éternelle, je serais sûre de te revoir si tu me donnais la possibilité de te reconnaître. Je ne connais pas les anges comme toi.

            Je vieillis, j’ai cinquante ans demain, et déjà on commence à mourir autour de moi, ce qui est très fâcheux pour ma santé. Comment sont les anges ? Ne te laisse pas abuser par eux qui sont capables de bien des tours. Lucifer a été longtemps l’ami de Dieu, puis un jour il s’est retourné contre lui.

            À quoi t’occupes-tu là-haut ? J’espère que tu t’amuses plus que moi sur le plancher des vaches, comme dit la nouvelle bonne. Tu as rencontré sans doute Maria Goretti, Gérard Raymond et la petite Bernadette Soubirou. J’espère qu’ils ne sont pas trop sérieux ou constamment en prière ! Tu t’ennuierais, mon mignon, toi qui aimes tant jouer ! Tu sais, j’ai beaucoup de succès avec ce livre que j’ai écrit et qui raconte ton aventure. Son titre est « La voix de l’ange », pour aider à me souvenir que tu chantais si bien ! Je passe souvent à la radio, à la télé, je donne des conférences, je suis invitée dans tous les Salons du livre et, le mois prochain, je serai à la Foire du livre de Francfort en Allemagne. Caprine m’accompagnera pendant tout mon séjour. Quoiqu’elle n’aime pas les voyages en avion, j’ai exigé qu’elle vienne avec moi, sans quoi je la déshériterai. Elle est tout ce qu’il me reste.

            J’ai l’intention de fonder une secte pour préserver ta mémoire sur cette terre et porter le plus loin possible ce que je ressens dans mon âme. J’ai de grandes choses à dire, des messages et des enseignements à donner. Je te ferai ériger une jolie statue de marbre d’Italie par un grand sculpteur que je connais et qui deviendra probablement mon assistant. À propos, je me marierai avec lui bientôt dans une basilique dorée habitée par les anges qui sont devenus tes compagnons. Tout s’arrange, tu le vois. Tu comprends bien, j’en suis sûre, que ta maman ne peut pas s’arrêter de vivre parce que tu es là-haut. C’est si facile de retourner dans le passé, de regretter ce qu’on aurait dû faire ! J’ai toujours été bonne mère. Tu te souviendras que j’ai dû vous élever seule après que ton père ait fui au Texas avec sa poule du casino. Il n’a pas réagi quand je lui ai annoncé ton départ, tu vois comme il est, le salaud. Pardon, mon petit, je sais que ce n’est pas un langage que vous utilisez au ciel. Je n’en ai pas d’autres quand je suis fâchée.

Le fils à sa mère

            Maman, je te réponds comme je peux. Ce n’est pas facile d’écrire ici avec toutes ces occupations avec les anges, les saints et le Bon Dieu. Parfois, je m’endors en pleine réunion et je rêve à toi ; jamais bien longtemps, car mon ange gardien me réveille en me donnant des coups de coude dans les côtes. Le fameux jour où je suis monté au ciel et que j’ai lancé les pétales de roses, j’ai été le premier surpris. J’étais si bien sûr la terre, maman, je m’amusais, j’avais des amis et je t’aimais. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait et je ne le comprends pas encore.

            Le paradis n’est pas ce que l’on croit. C’est un lieu de travail éreintant. Si tu imagines qu’on est assis sur des nuages ou que ça sent bon, tu te trompes. On m’a appelé pour répondre aux prières des enfants et je suis en train d’apprendre comment il faut faire. Je me lève tôt, je bois un grand verre de lait et je m’en vais à la salle où je travaille avec les autres jusqu’à la nuit quand le concierge, qui n’aime pas le gaspillage, éteint les lumières. On n’entend que ça ici, maman ! Pas de gaspillage ! Pas de gaspillage ! Même le Bon Dieu n’arrête pas de dire qu’on n’a pas de temps à perdre. L’archange Gabriel (il est si grand qu’on dirait que ce sont ses pieds qui me parlent) m’a annoncé que si je travaillais avec acharnement, je pourrais aller te retrouver, alors je n’arrête pas. Vingt heures par jour, maman. Mais, comme je suis en bonne santé, ce n’est pas trop difficile.

            Des fois, je pars en promenade jusqu’au bout du ciel avec Gérard Raymond et Bernadette Soubirou, qui sont très drôles.  Maria Goretti est sérieuse comme le pape et a toujours peur de faire des péchés. Peccati ! Peccati ! Personne ne lui parle tellement elle est dans la lune. J’ai bien ri quand j’ai lu que tu me ferais élever une statue. J’espère que le sculpteur me dessinera un sourire sur les lèvres. C’est vrai que tu vas te marier avec lui ? Attends que je revienne, je voudrais tellement tenir la traîne de ta robe ! On pourrait inviter mes nouveaux amis. Oui ou non, maman ? J’ai permis à Gabriel de lire ta lettre. Il te déconseille de fonder une secte. Il dit qu’il y en a suffisamment et qu’il y a mieux à faire pour une femme de ton âge. Il donne toujours de bons conseils, tu devrais l’écouter.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieQuand je serai là, on partira plutôt en voyage avec Caprine. On verra plein de paysages, de gens plus intéressants que les vieux saints qui ont toujours le chapelet à la main. Maman, j’ai hâte de manger des glaces, des chocolats et de boire des laits de poule. Je ne sais pas quand je reviendrai. Attends-moi, je serai là pour ton mariage. Demande à Caprine de ne pas jouer dans ma chambre ; chaque fois, elle met du désordre partout et je ne me retrouve plus. Demande-lui aussi de faire attention à mes albums de Mafalda et qu’elle ne les prête pas à son amie Jeanne qui a toujours les mains sales !

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )

 


Le canard et la jument, un conte de Richard Desgagné…

26 avril 2017

Le canard et la jument

            une petite fois je vous jure juste une petite fois il y eut un canard qui s’était lié d’amitié avec une jument dans un pré qu’il fut visiter pour chat qui louche maykan alain gagnon francophonieinstaller sa famille future dont il se sentait responsable bien que sa cane n’eût point encore pondu ses œufs donc un canard prudent

            la jument animal curieux et fort au fait des convenances accueillit le palmipède avec joie et lui fit faire le tour du propriétaire ce qui n’était pas son cas à elle car elle vivait chez un monsieur fort riche pour lequel elle servait de bête de promenade dans les champs les sentiers et jusque sur la montagne que tu vois au loin qu’elle dit au canard demanda s’il était possible d’amener dans les semaines prochaines sa petite famille étant donné que dans l’étang principal il y avait trop de grenouilles à bosse qui sont batraciennes méchantes obtuses

            mais volontiers répondit la jument avec empressement parce qu’elle voyait là un moyen pour briser la solitude qui la menaçait de toutes parts sur cet immense territoire où elle ne connaissait personne juste ce canasson malade et aveugle qui lui racontait des histoires de mauvais goût dont elle ne savait que faire puisqu’elle ne pouvait les répéter vu qu’elle était toujours seule et un tantinet puritaine

            le canard remercia la demoiselle qui lui sourit de toutes ses dents de cheval au galop tandis qu’il essayait de la suivre sans avoir les moyens quand la nature vous a fabriqué basupattes et pas fait pour courir mais pour voler dans les airs derrière la jument qu’il devança rapidement le regardait dans ses airs à lui et se disait que vraiment il y en avait que pour les autres dans ce monde puis s’arrêta près de l’étang pour boire une bonne pinte tant elle avait soif de galoper juste pour s’amuser

            le canard ressortit de l’eau avec une racine de nénuphar qu’il appréciait par-dessus tout suivi de sa cane qui venait saluer la jument présenta ses souhaits de longue vie à la dame aussitôt disparue pour aller chicaner les grenouilles placoteuses dans les joncs le canard s’excusa la jument dit pas de quoi je comprends les situations même les plus bizarres à ce point demanda le canard surpris mais non je m’amuse ah bon qu’il remarqua en s’envolant suivi si je puis dire de la jument à la course dans les champs jusqu’à la lisière de la forêt où elle ne s’aventurait jamais de peur de rencontrer on ne sait qui armé de mauvaises intentions pour vous faire peur vous couper les oreilles ou tirer les crins on a déjà vu ça je vous jure

            moi c’est la même chose on arrache mes plumes pour en bourrer des oreillers qu’est-ce que cela elle demanda c’est pour mettre leur tête quand ils dorment dans les lits avec des plumes de canard ils fabriquent des tapis avec les poils de ma crinière des tapis oui pour marcher dessus quand ils entrent de dehors c’est fou mais je vous jure qu’ils se répondaient en jasant de choses et d’autres jusqu’à ce qu’il se mit à faire noir et que la cane lançait des cris inquiets

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonie là-bas près l’étang je rentre je reviendrai demain pour trouver un endroit propice attendez je vais avec vous ils reprirent leur course dans les champs l’un dans l’espace avec ses ailes l’autre sur le sol avec ses sabots arrivés à l’étang la jument mangea un peu d’herbe le canard se fit reprocher ses écarts par son épouse en fusil puis tout rentra dans l’ordre assez rapidement

            la jument retourna chez elle avec entrain de revoir le jeune garçon qu’elle aimait bien parce qu’il était toujours poli respectueux des convenances et souriant enfin qu’il dit en la voyant entrer dans son box tu y a mis du temps j’ai rencontré un canard on s’est bien amusés comme s’il comprenait notre langage elle remarqua en mangeant son avoine où il avait déposé une grosse carotte et une pomme vraiment très gentil une bonne tape sur une cuisse avec amour puis il sortit juste au moment qu’elle s’endormit entra dans la pièce au-dessus de l’écurie pour écouter la télé lire un peu manger peut-être une pointe de gâteau que sa mère lui avait envoyé du village près du domaine

            la fenêtre était ouverte sur des bruits des éclairages d’étoiles des odeurs fortes et réjouissantes pour un garçon travailleur et sage qui n’aimait que cette paix dans les champs il aperçut un canard qui venait tranquillement faire son tour en plein soir comme un grand malgré les chats le chien en liberté va-t’en qu’il lui fit signe de ses mains que le canard ignora puisqu’il rendait une visite amicale à la jument dans son box il ne lui arriverait pas malheur il en avait vu d’autres des menaces sur le bord de l’étang quand les aigles passaient ou qu’un serpent cherchait qui avaler sans discernement

            aussitôt il descendit ouvrir la porte à l’oiseau qui passa devant lui avec dignité un petit salut discret c’est comme ça un canard il se dit à lui-même en découvrant le box de son amie qui le vit avec plaisir d’avoir une visite pour passer le temps quand après tout la soirée était encore jeune

            elle expliqua au canard qui l’invitait à passer la journée près de l’étang pour jaser sous le soleil ou la pluie car la cane n’appréciait pas beaucoup de voir son mari filer droit dans les airs sans se soucier de la famille future qu’il fallait prémunir déjà contre les maléfices du monde la jument n’y vit pas d’inconvénient demain rien au programme le maître se rendait à la ville pour ses affaires dont elle ignorait tout et sous le regard du garçon qui se tenait près d’eux écoutant la conversation tout ébahi d’y comprendre quelque chose

            ainsi donc les animaux parlent se dit-il en sifflotant puis en mâchouillant un brin d’herbe qui avait un bon goût de fraîcheur il voyait le grand œil de la lune par une lucarne ouverte il percevait les cris des insectes de la nuit il trouvait que la vie était une bien belle chose toute vernie claire comme le jour

            c’est entendu j’y serai à la première heure tout de suite après mon repas et nous nous amuserons bien ma chère amie qui lui dit bonsoir pendant qu’il se préparait à s’envoler pour retourner à l’étang dormir près de la cane qui avait toujours des petits frissons quand elle couvait ce dont il fallait se méfier un degré de chaleur de moins pouvait tuer les petits dans leurs œufs pas de famille pas de descendance

            elle se faisait un tel plaisir d’avoir des petits moi aussi d’ailleurs à demain c’est ça il s’envola le garçon referma la porte monta chez lui et chat qui louche maykan alain gagnon francophonies’endormit fit de beaux rêves dont je ne parlerai pas tant ils furent emplis de la présence d’une certaine jeune fille cette jolie histoire n’eut pas de fin je crois que la jument et le canard vécurent fort heureux très près l’une de l’autre le garçon rêva longtemps de la jeune fille qu’il épousa avec l’accord de son père à elle qui était aussi le propriétaire du domaine

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous ce texte original qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Qui ?, une nouvelle de Richard Desgagné…

13 mars 2017

Qui ?alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

          Ce héros fut un type sans envergure.  Je ne vous ai confié que peu d’épisodes de sa vie parce que ça n’en valait pas la peine : un tel héros, si pauvre, si neutre, peut-il attirer les regards, soutenir l’intérêt chez les lecteurs que vous êtes ?  Poser la question, c’est apporter une réponse.

         Il est, bien entendu, regrettable qu’un écrivain, sans doute poussé par une recherche futile, choisisse, dans le trésor des personnages qui reposent dans les caves de l’imaginaire, un simple d’esprit, faible excroissance de l’arbre de l’humanité auquel s’attachent pourtant des êtres nobles ou de monstrueux champignons vénéneux.  Son nom, que vous aurez oublié, repose dans les quelques pages de cette nouvelle intitulée    « Qui ? », laquelle offre peu d’intérêt ; les faits et gestes du héros ne passeront pas à l’histoire littéraire.

         À quoi bon savoir que ce personnage terne est issu d’une famille moyenne, qu’il a vécu une vie sans saveur, accroché aux basques d’une épouse tout aussi insignifiante que lui ?  Rien ne vous retiendra de cette triste biographie et rien ne mérite d’être retenu.  Vous auriez pu juger par vous-mêmes, je n’en doute pas.

         Rien, sinon une certaine fatuité d’auteur, ne m’obligeait à vous cacher des pans entiers de ce qu’il a été.  J’ai craint, je l’avoue, que de fins psychologues eussent pris plaisir à analyser les arcanes d’une personnalité banale et eussent publié les fruits de leurs recherches dans une revue internationale de littérature comparée ; que des critiques se fussent empressés de construire un bâtiment dans lequel ils auraient niché l’ensemble d’une vie pour ensuite y mettre le feu, dégoûtés par l’insignifiance du personnage.  Mais, demanderez-vous, pourquoi se donner la peine de créer un héros, même quelconque, si c’est pour cacher ce qu’il fut vraiment, ce qu’il recelait de précieux puisqu’il était tout de même humain ?  Cette question, pour cruciale qu’elle soit à vos yeux, n’en est pas moins superfétatoire.  Vous n’avez pas le droit de la poser puisque vous êtes lecteurs soumis à des caprices d’auteur.

         Le triste sire n’a point connu autre chose que cette vie soumise aux caprices de toutes les malchances, n’a voulu que passer sous silence, secret, timoré, le dos courbé sous le poids des obligations.  Il n’a jamais demandé la parole, n’a jamais recherché les feux de la rampe ou même d’un simple paragraphe ; il a choisi, en quelque sorte, les conditions de son existence.  Direz-vous, après cet aveu, qu’il y a chez lui une force de caractère qui ne relève pas du tout de la mollesse ?

        alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Vous direz que choisir, c’est s’imposer, c’est obliger, c’est aussi veiller au déroulement de ses jours ; que ce n’est pas se laisser porter par des courants trop forts.  Vous direz que ce héros a de la puissance, qu’il sait ce qui est bon pour lui, qu’il cherche son mieux-être.  Vous direz qu’il offre de l’intérêt et que l’écrivain, sous un prétexte idiot, ne peut se le réserver, le garder au secret dans une prison.  Oubliez-vous qu’il existe une liberté qui transcende vos droits de lecteurs ?  Il existe cette condition supérieure à tout autre, celle du bon vouloir du créateur.  Vous en doutez ?  Comment réagiriez-vous si tout de suite je déchirais les quelques pages de cette nouvelle et les jetais au feu ?  Elle n’a jamais été publiée ; plus alors aucune preuve n’existe.  Je nierai même le souvenir de ce héros falot, créé pour faire s’apitoyer les cœurs tendres.  Ce fut un cas sans importance.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


Qui ?, une nouvelle de Richard Desgagné…

8 novembre 2016

Qui ? alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

          Ce héros fut un type sans envergure.  Je ne vous ai confié que peu d’épisodes de sa vie parce que ça n’en valait pas la peine : un tel héros, si pauvre, si neutre, peut-il attirer les regards, soutenir l’intérêt chez les lecteurs que vous êtes ?  Poser la question, c’est apporter une réponse.

         Il est, bien entendu, regrettable qu’un écrivain, sans doute poussé par une recherche futile, choisisse, dans le trésor des personnages qui reposent dans les caves de l’imaginaire, un simple d’esprit, faible excroissance de l’arbre de l’humanité auquel s’attachent pourtant des êtres nobles ou de monstrueux champignons vénéneux.  Son nom, que vous aurez oublié, repose dans les quelques pages de cette nouvelle intitulée    « Qui ? », laquelle offre peu d’intérêt ; les faits et gestes du héros ne passeront pas à l’histoire littéraire.

         À quoi bon savoir que ce personnage terne est issu d’une famille moyenne, qu’il a vécu une vie sans saveur, accroché aux basques d’une épouse tout aussi insignifiante que lui ?  Rien ne vous retiendra de cette triste biographie et rien ne mérite d’être retenu.  Vous auriez pu juger par vous-mêmes, je n’en doute pas.

         Rien, sinon une certaine fatuité d’auteur, ne m’obligeait à vous cacher des pans entiers de ce qu’il a été.  J’ai craint, je l’avoue, que de fins psychologues eussent pris plaisir à analyser les arcanes d’une personnalité banale et eussent publié les fruits de leurs recherches dans une revue internationale de littérature comparée ; que des critiques se fussent empressés de construire un bâtiment dans lequel ils auraient niché l’ensemble d’une vie pour ensuite y mettre le feu, dégoûtés par l’insignifiance du personnage.  Mais, demanderez-vous, pourquoi se donner la peine de créer un héros, même quelconque, si c’est pour cacher ce qu’il fut vraiment, ce qu’il recelait de précieux puisqu’il était tout de même humain ?  Cette question, pour cruciale qu’elle soit à vos yeux, n’en est pas moins superfétatoire.  Vous n’avez pas le droit de la poser puisque vous êtes lecteurs soumis à des caprices d’auteur.

         Le triste sire n’a point connu autre chose que cette vie soumise aux caprices de toutes les malchances, n’a voulu que passer sous silence, secret, timoré, le dos courbé sous le poids des obligations.  Il n’a jamais demandé la parole, n’a jamais recherché les feux de la rampe ou même d’un simple paragraphe ; il a choisi, en quelque sorte, les conditions de son existence.  Direz-vous, après cet aveu, qu’il y a chez lui une force de caractère qui ne relève pas du tout de la mollesse ?

         Vous direz que choisir, c’est s’imposer, c’est obliger, c’est aussi veiller au déroulement de ses jours ; que ce n’est pas se laisser porter par des courants trop forts.  Vous direz que ce héros a de la puissance, qu’il sait ce qui est bon pour lui, qu’il cherche son mieux-être.  Vous direz qu’il offre de l’intérêt et que l’écrivain, sous un prétexte idiot, ne peut se le réserver, le garder au secret dans une prison.  Oubliez-vous qu’il existe une liberté qui transcende vos droits de lecteurs ?  Il existe cette condition supérieure à tout autre, celle du bon vouloir du créateur.  Vous en doutez ?  Comment réagiriez-vous si tout de suite je déchirais les quelques pages de cette nouvelle et les jetais au feu ?  Elle n’a jamais été publiée ; plus alors aucune preuve n’existe.  Je nierai même le souvenir de ce héros falot, créé pour faire s’apitoyer les cœurs tendres.  Ce fut un cas sans importance.

Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


Le peintre dans sa toile, une nouvelle de Richard Desgagné…

31 octobre 2016

 

 Le peintre dans sa toile

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            Regardez cette toile, regardez-la bien.

            Une fois, le peintre a mis un pied sur cette pierre, il s’est accroché par les mains à cette branche, il s’est retrouvé à côté des moutons.  C’est une histoire à dormir debout.  D’ailleurs, on dirait qu’il dort debout, le pauvre.  Ses yeux sont fermés.  Parfois, dans l’après-midi, il les ouvre et me fixe comme s’il allait demander de l’aide, mais il hésite.  Peut-être attend-il qu’on lui parle ?  Que je lui parle ?  J’ai l’impression qu’il s’est habitué à ma présence.  Je le crois parce qu’au début je suis sûr qu’il aurait voulu disparaître ou reculer dans le bosquet à l’arrière.  Il n’a jamais pu.  Quelque chose ou quelqu’un le retient.  J’imagine que c’est moi.

            Une fois, il a tourné la tête et m’a montré un objet, un panonceau, juste ici, sur l’arbre.  C’est écrit dessus « Ne m’abandonnez pas. » Je viens tous les jours depuis le début de l’exposition, alors vous pensez bien que je ne disparaîtrai pas d’un seul coup !  Il a des absences, le cher artiste !  Il faut comprendre.  Il est seul avec ses moutons, il ne bouge pas, rien ne bouge, le monde s’est arrêté au moment où il a sauté de l’autre bord.  J’aime sa compagnie.

            Je ne vous apprendrai pas que la vie est compliquée, trop rapide, que tout change sans raison.  Quand je m’installe devant la toile, j’oublie tout.  Je ne veux pas en faire une histoire, mais ça me console.  Je me dis qu’il est heureux de me voir.  Tenez, pendant que je vous parlais, il a bougé un doigt de sa main qui tient le bâton.  Vous n’avez rien vu ?  Il va s’avancer.  Ne bougez pas.  Il pourrait avoir peur.  Il vient vers nous.  Les moutons le suivent.  Vous ne voyez rien ?  Qu’est-ce que je vais faire de tous ces moutons dans le musée ?  Il y aura plein de crottes.  Il faudrait fermer la clôture.  Comment faire ?  Je pourrais entrer dans la toile pour lui expliquer.  Non, j’ai trop peur.  Monsieur, n’avancez plus !  Je n’aurai jamais la permission du patron pour laisser entrer des moutons.  Comprenez-moi.  Je ne suis qu’un gardien sans pouvoir.  Que dites-vous ?  Que vous ne voulez pas passer votre vie à garder des moutons dans un décor à l’huile !  Je comprends.  À votre place, je penserais la même chose.  Je sais bien que les moutons sont gentils, la question n’est pas là.  Vous voulez que je vous remplace ?  Je ne peux pas.  Et puis, c’est vous qui l’avez inventée, cette toile.  Vous en êtes responsable.  Moi aussi, nous aussi, d’accord, puisque c’est pour nous que vous l’avez peinte.  Si nous n’existions pas, vous ne seriez pas peintre ?  Vous avez raison.

            Je ne saurais pas quoi faire de ce côté-là.  Soit dit entre nous, monsieur, je déteste la campagne, je déteste la trop grande surface du ciel bleu, je déteste les moutons, même si ce sont des animaux sans méchanceté.  J’ai une famille, j’ai un travail.  Je vais vous dire autre chose, il ne faut pas vous vexer, je n’aime pas les couleurs de votre tableau.  Trop inquiétant.  Je suis un pacifique.  Je veux éviter les complications.  Un décor comme celui-là, ça me rend tout chose.

            Les visiteurs sont tous partis !  Vous les avez fait fuir, ils ont pris peur.  Vous êtes obligé de revenir de ce côté-ci ?  D’accord, revenez, mais sans les moutons.  Ils vont mourir de faim ?  Ils ont de l’herbe, quelqu’un viendra s’occuper d’eux quand ils auront besoin.  Il faut faire confiance à la nature.  Qu’est-ce que je crois ?  Vous vous ennuyez !  Je vous jure qu’il n’est pas possible pour vous de sortir du cadre.  Il n’y a pas d’espace à côté ou derrière la toile.  C’est fermé comme une bergerie pendant la nuit.  Vous insistez : vous voulez traverser le musée avec vos moutons, je veux bien.  Attention, dehors il y a la ville avec ses voitures, ses bruits, les policiers qui vous feront payer une amende.  La campagne est loin.  À des kilomètres.  Vous connaissez le chemin ?  Moi aussi je connais, c’est loin tout de même, et dangereux.

            Écoutez, je veux vous aider dans la mesure de mes moyens.  Je pourrais approcher une autre toile dans le style de la vôtre, vous vous promèneriez de l’une à l’autre sans problèmes.  Plusieurs toiles si vous voulez.  Ça, je peux le faire.  Dont une avec de grands champs et un abri.  Un chien ?  J’essaierai.  Vous voulez une bergère ?  Où je peux trouver une bergère ?  Vous me demandez beaucoup.  Bon, j’imagine que c’est faisable.  Si ça peut m’éviter de nettoyer le musée, de chambouler les habitudes !  Bien sûr, que des toiles figuratives.  Je ne suis pas idiot !  Je vous vois mal garder vos moutons dans un Picasso cubiste ou un Borduas mystérieux.  Vous voulez aussi des toiles avec du soleil, d’autres avec de la pluie, d’autres encore avec de l’été, du printemps, un peu d’automne et pas d’hiver avec de la neige.  Je vous comprends.  Si je peux me permettre, vous pourriez tondre vos moutons pour vous fabriquer de la laine qui vous garderait au chaud pendant la nuit.

            Vous voulez que je vous apporte un Canaletto parce que vous rêvez de Venise depuis votre enfance !  Je ne suis pas le Messie !  Et puis, où mettrez-vous les moutons ?  Ils ont peur de l’eau.  Vous voulez aussi un Fragonard avec une escarpolette !  Oui, la Fête à Saint-Cloud, je connais.  Le tableau est à la Banque de France à Paris.  Je veux bien vous aider mais n’exagérez pas.  Je n’ai pas les moyens d’aller chercher cette toile-là tout de même !  Contentez-vous des peintures qui sont dans mon musée.  Fragonard, je ne peux pas.  Watteau non plus, ni Delacroix.  Vous voulez que je recrée le monde ou quoi ?  Je suis pas Dieu, tout de même, ni un artiste.  Je suis guide.  Je vous apporte ce que j’ai sous la main.  N’en demandez pas plus.

            Le musée sera fermé quelques jours, profitez-en pour aller d’une toile à l’autre, alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecet si vous avez la chance de sortir par une ouverture, allez-y, ça m’arrangerait.  Je vous dénicherai une toile avec une grotte où il y a plein de galeries.  Vous passeriez alors dans un autre monde qui pourrait vous convenir.  Imaginez d’immenses prairies avec un château sur une colline, où il y aurait une fête et une jolie dame qui vous attendrait.  Ça existe sûrement quelque part.  Ici, impossible, je vous l’ai déjà dit.  À l’avenir, ne peignez pas n’importe quoi, à cause des conséquences.  Et si vous disparaissez, n’oubliez pas les moutons !

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )

 

 


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