Ce chat et moi… nouvelle de Richard Desgagné…

22 juin 2017

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecsuffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


L’histoire des filles, une nouvelle de Richard Desgagné…  

19 mai 2017

L’histoire des filles

Tu peux pas dire que t’es heureuse quand t’arrêtes pas de pleurer comme unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie Madeleine, sans cesse en essuyant tes larmes. Ça suffit, tu te prends en main, tu vas le voir directement, en pleine lumière. Peut-être qu’il te contera des bêtises mais tu sauras à quoi t’en tenir. Célimène, ma pauvre fille ! Tu me fiches la paix si je sais pas me conduire dans la vie. Quelle idée de m’engueuler comme du poisson pourri et de m’envoyer promener. La question n’est pas là. Ma réponse, tu veux dire ! Colette aimerait bien prendre un verre et se l’enfiler d’un coup dans le gorgoton et remettre, une fois de plus, Célimène à sa place. Pas de sa faute si elle est amoureuse d’un fou qui se pavane en faisant son numéro de coq. Il fait pas grand mal à personne au fond, il est beau, ça c’est vrai, riche à n’en plus finir et puis il a déjà couché avec nous toutes : Colette, Célimène, Claudine, Chantale, Céline.

Il était dans son bar, prenait sa coca, buvait ses rhums fins, conduisait sa voiture sport longue et basse. C’est pas une raison pour piquer les nerfs chaque fois qu’il oublie d’appeler ou qu’il se déniche une poupée dans un restaurant à la mode. Rien ne changera. Moi, j’ai tenu bon pendant deux ans à me pomponner, à l’accompagner sans trop parler, à le sucer quand il en avait besoin avant de s’élancer sur le chemin des combats de nuit. Je lui ai jamais fait la cuisine, j’ai jamais lavé ses vêtements, pas folle, c’était clair dès le début, et il avait pas rouspété.

Célimène a été son esclave. Elle a tout accepté, son jeu à elle pour le garder. Ç’a pas marché pour autant. Il a trouvé Claudine, il est resté avec Claudine. Alors elle pleure sans arrêt. Je peux plus l’entendre, elle me donne des nostalgies, je mets la musique plus fort, je chante, je ferme la porte de ma chambre, je mets des ouates dans mes oreilles et je dors quelques heures. Pourquoi je l’imagine en train de se suicider ? J’ai pas à m’occuper de ses états d’âme. C’est permis de rêver.

Célimène, ce soir, on ira au Baalbek, on dansera, on achètera de la coca, plein le nez, ce sera la joie. Elle me regarde comme si j’avais dit une insignifiance, arrête de me regarder, t’es pas morte, y a d’autres hommes, plein d’autres hommes qui n’attendent que ça : te faire jouir ! Elle apprécie quand je parle ainsi, une façon de la sortir d’elle-même. Moi, je me rappelle ce passé et j’ai pas un pli sur la peau. Chacun son tour, après tout. Moi, j’attends pas après les désirs des autres, je prends ma part, je cueille le fruit, je choisis, je cherche, dans l’ordre que vous voulez. Quand je suis au Baalbek, j’ai les yeux ouverts, je souris, j’aime sourire, je suis belle, je danse toute seule si c’est nécessaire, je m’arrange. Je suis pas si pressée d’avoir un ami qui m’attend à la table parce qu’il aime pas danser de peur de casser sa chevelure ou du ridicule. C’est pas si important d’avoir l’air. Après tout, on est pas grand-chose. Des corps, rien que des corps et des caprices, des envies.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieChère Célimène, tu t’habilles en jeans avec une chemise de toile, en robe de soie, quelle importance ? Elle se maquille, elle se regarde dans le miroir en faisant des moues, les lèvres brunes et brillantes, mouillées, elle joue avec ses cheveux roux, elle sourit enfin, elle oublie de pleurer, elle sera heureuse ce soir. C’est petit, des fois, le bonheur et ça tourne jamais rond, y a toujours des secrets qui ressortent quand on s’y attend pas. Moi, j’essaie de pas voir, d’oublier les choses pas jolies, on vit pas quand on les garde en dedans, on se souvient, on vit pas, je veux vivre vieille, entière et secrète.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


La voix de l’ange, une nouvelle de Richard Desgagné…

3 mai 2017

La voix de l’ange

La mère à son fils

            Cher petit oiseau de mon cœur, disparu au milieu de toutes ces hirondelles ! Je revois ces pétales de roses que tuchat qui louche maykan alain gagnon francophonie lançais sur la foule et que j’ai reçus, moi, comme des dons des anges ! Qui t’a donné toutes ces fleurs ? Est-ce que le Bon Dieu t’avait parlé de ses projets avant de t’amener au paradis ? Si oui, pourquoi ne m’en as-tu jamais glissé un mot et quelques autres ? J’aurais empêché cela, je t’aurais retenu tout près de moi. Mais je dois te dire que c’était bien joli, ton ascension, et que j’ai été fière d’être ta mère. Ces choses-là n’arrivent pas tous les jours !

            Depuis ce temps, je regarde le ciel dans l’attente que tu redescendes pour me consoler de n’être presque plus rien. Sans ta sœur Caprine qui me soutient, je serais déjà morte et elle viendrait prier sur ma tombe. À ton retour – tu reviendras, n’est-ce pas ? – je te préparerai tout ce que tu aimes, des glaces, des chocolats, des laits de poule et j’irai te border dans ton lit et te conterai de nouvelles histoires. Comme tu dois avoir grandi !

            Dernièrement, j’ai consulté un mage qui m’a suggéré, mon minet, de te demander d’intercéder auprès de tes amis pour qu’ils me donnent une compensation substantielle. À moins que tu reviennes toi-même, auquel cas, ça me suffirait que tu sois là. Je ne veux rien, j’ai assez de sous ; je souhaiterais tout simplement devenir éternelle et ne plus avoir de soucis à me faire pour ma santé. Je serais si contente de jouir pour une fois de toutes les facultés de la vie ! Si j’étais éternelle, je serais sûre de te revoir si tu me donnais la possibilité de te reconnaître. Je ne connais pas les anges comme toi.

            Je vieillis, j’ai cinquante ans demain, et déjà on commence à mourir autour de moi, ce qui est très fâcheux pour ma santé. Comment sont les anges ? Ne te laisse pas abuser par eux qui sont capables de bien des tours. Lucifer a été longtemps l’ami de Dieu, puis un jour il s’est retourné contre lui.

            À quoi t’occupes-tu là-haut ? J’espère que tu t’amuses plus que moi sur le plancher des vaches, comme dit la nouvelle bonne. Tu as rencontré sans doute Maria Goretti, Gérard Raymond et la petite Bernadette Soubirou. J’espère qu’ils ne sont pas trop sérieux ou constamment en prière ! Tu t’ennuierais, mon mignon, toi qui aimes tant jouer ! Tu sais, j’ai beaucoup de succès avec ce livre que j’ai écrit et qui raconte ton aventure. Son titre est « La voix de l’ange », pour aider à me souvenir que tu chantais si bien ! Je passe souvent à la radio, à la télé, je donne des conférences, je suis invitée dans tous les Salons du livre et, le mois prochain, je serai à la Foire du livre de Francfort en Allemagne. Caprine m’accompagnera pendant tout mon séjour. Quoiqu’elle n’aime pas les voyages en avion, j’ai exigé qu’elle vienne avec moi, sans quoi je la déshériterai. Elle est tout ce qu’il me reste.

            J’ai l’intention de fonder une secte pour préserver ta mémoire sur cette terre et porter le plus loin possible ce que je ressens dans mon âme. J’ai de grandes choses à dire, des messages et des enseignements à donner. Je te ferai ériger une jolie statue de marbre d’Italie par un grand sculpteur que je connais et qui deviendra probablement mon assistant. À propos, je me marierai avec lui bientôt dans une basilique dorée habitée par les anges qui sont devenus tes compagnons. Tout s’arrange, tu le vois. Tu comprends bien, j’en suis sûre, que ta maman ne peut pas s’arrêter de vivre parce que tu es là-haut. C’est si facile de retourner dans le passé, de regretter ce qu’on aurait dû faire ! J’ai toujours été bonne mère. Tu te souviendras que j’ai dû vous élever seule après que ton père ait fui au Texas avec sa poule du casino. Il n’a pas réagi quand je lui ai annoncé ton départ, tu vois comme il est, le salaud. Pardon, mon petit, je sais que ce n’est pas un langage que vous utilisez au ciel. Je n’en ai pas d’autres quand je suis fâchée.

Le fils à sa mère

            Maman, je te réponds comme je peux. Ce n’est pas facile d’écrire ici avec toutes ces occupations avec les anges, les saints et le Bon Dieu. Parfois, je m’endors en pleine réunion et je rêve à toi ; jamais bien longtemps, car mon ange gardien me réveille en me donnant des coups de coude dans les côtes. Le fameux jour où je suis monté au ciel et que j’ai lancé les pétales de roses, j’ai été le premier surpris. J’étais si bien sûr la terre, maman, je m’amusais, j’avais des amis et je t’aimais. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait et je ne le comprends pas encore.

            Le paradis n’est pas ce que l’on croit. C’est un lieu de travail éreintant. Si tu imagines qu’on est assis sur des nuages ou que ça sent bon, tu te trompes. On m’a appelé pour répondre aux prières des enfants et je suis en train d’apprendre comment il faut faire. Je me lève tôt, je bois un grand verre de lait et je m’en vais à la salle où je travaille avec les autres jusqu’à la nuit quand le concierge, qui n’aime pas le gaspillage, éteint les lumières. On n’entend que ça ici, maman ! Pas de gaspillage ! Pas de gaspillage ! Même le Bon Dieu n’arrête pas de dire qu’on n’a pas de temps à perdre. L’archange Gabriel (il est si grand qu’on dirait que ce sont ses pieds qui me parlent) m’a annoncé que si je travaillais avec acharnement, je pourrais aller te retrouver, alors je n’arrête pas. Vingt heures par jour, maman. Mais, comme je suis en bonne santé, ce n’est pas trop difficile.

            Des fois, je pars en promenade jusqu’au bout du ciel avec Gérard Raymond et Bernadette Soubirou, qui sont très drôles.  Maria Goretti est sérieuse comme le pape et a toujours peur de faire des péchés. Peccati ! Peccati ! Personne ne lui parle tellement elle est dans la lune. J’ai bien ri quand j’ai lu que tu me ferais élever une statue. J’espère que le sculpteur me dessinera un sourire sur les lèvres. C’est vrai que tu vas te marier avec lui ? Attends que je revienne, je voudrais tellement tenir la traîne de ta robe ! On pourrait inviter mes nouveaux amis. Oui ou non, maman ? J’ai permis à Gabriel de lire ta lettre. Il te déconseille de fonder une secte. Il dit qu’il y en a suffisamment et qu’il y a mieux à faire pour une femme de ton âge. Il donne toujours de bons conseils, tu devrais l’écouter.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieQuand je serai là, on partira plutôt en voyage avec Caprine. On verra plein de paysages, de gens plus intéressants que les vieux saints qui ont toujours le chapelet à la main. Maman, j’ai hâte de manger des glaces, des chocolats et de boire des laits de poule. Je ne sais pas quand je reviendrai. Attends-moi, je serai là pour ton mariage. Demande à Caprine de ne pas jouer dans ma chambre ; chaque fois, elle met du désordre partout et je ne me retrouve plus. Demande-lui aussi de faire attention à mes albums de Mafalda et qu’elle ne les prête pas à son amie Jeanne qui a toujours les mains sales !

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )

 


Le canard et la jument, un conte de Richard Desgagné…

26 avril 2017

Le canard et la jument

            une petite fois je vous jure juste une petite fois il y eut un canard qui s’était lié d’amitié avec une jument dans un pré qu’il fut visiter pour chat qui louche maykan alain gagnon francophonieinstaller sa famille future dont il se sentait responsable bien que sa cane n’eût point encore pondu ses œufs donc un canard prudent

            la jument animal curieux et fort au fait des convenances accueillit le palmipède avec joie et lui fit faire le tour du propriétaire ce qui n’était pas son cas à elle car elle vivait chez un monsieur fort riche pour lequel elle servait de bête de promenade dans les champs les sentiers et jusque sur la montagne que tu vois au loin qu’elle dit au canard demanda s’il était possible d’amener dans les semaines prochaines sa petite famille étant donné que dans l’étang principal il y avait trop de grenouilles à bosse qui sont batraciennes méchantes obtuses

            mais volontiers répondit la jument avec empressement parce qu’elle voyait là un moyen pour briser la solitude qui la menaçait de toutes parts sur cet immense territoire où elle ne connaissait personne juste ce canasson malade et aveugle qui lui racontait des histoires de mauvais goût dont elle ne savait que faire puisqu’elle ne pouvait les répéter vu qu’elle était toujours seule et un tantinet puritaine

            le canard remercia la demoiselle qui lui sourit de toutes ses dents de cheval au galop tandis qu’il essayait de la suivre sans avoir les moyens quand la nature vous a fabriqué basupattes et pas fait pour courir mais pour voler dans les airs derrière la jument qu’il devança rapidement le regardait dans ses airs à lui et se disait que vraiment il y en avait que pour les autres dans ce monde puis s’arrêta près de l’étang pour boire une bonne pinte tant elle avait soif de galoper juste pour s’amuser

            le canard ressortit de l’eau avec une racine de nénuphar qu’il appréciait par-dessus tout suivi de sa cane qui venait saluer la jument présenta ses souhaits de longue vie à la dame aussitôt disparue pour aller chicaner les grenouilles placoteuses dans les joncs le canard s’excusa la jument dit pas de quoi je comprends les situations même les plus bizarres à ce point demanda le canard surpris mais non je m’amuse ah bon qu’il remarqua en s’envolant suivi si je puis dire de la jument à la course dans les champs jusqu’à la lisière de la forêt où elle ne s’aventurait jamais de peur de rencontrer on ne sait qui armé de mauvaises intentions pour vous faire peur vous couper les oreilles ou tirer les crins on a déjà vu ça je vous jure

            moi c’est la même chose on arrache mes plumes pour en bourrer des oreillers qu’est-ce que cela elle demanda c’est pour mettre leur tête quand ils dorment dans les lits avec des plumes de canard ils fabriquent des tapis avec les poils de ma crinière des tapis oui pour marcher dessus quand ils entrent de dehors c’est fou mais je vous jure qu’ils se répondaient en jasant de choses et d’autres jusqu’à ce qu’il se mit à faire noir et que la cane lançait des cris inquiets

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonie là-bas près l’étang je rentre je reviendrai demain pour trouver un endroit propice attendez je vais avec vous ils reprirent leur course dans les champs l’un dans l’espace avec ses ailes l’autre sur le sol avec ses sabots arrivés à l’étang la jument mangea un peu d’herbe le canard se fit reprocher ses écarts par son épouse en fusil puis tout rentra dans l’ordre assez rapidement

            la jument retourna chez elle avec entrain de revoir le jeune garçon qu’elle aimait bien parce qu’il était toujours poli respectueux des convenances et souriant enfin qu’il dit en la voyant entrer dans son box tu y a mis du temps j’ai rencontré un canard on s’est bien amusés comme s’il comprenait notre langage elle remarqua en mangeant son avoine où il avait déposé une grosse carotte et une pomme vraiment très gentil une bonne tape sur une cuisse avec amour puis il sortit juste au moment qu’elle s’endormit entra dans la pièce au-dessus de l’écurie pour écouter la télé lire un peu manger peut-être une pointe de gâteau que sa mère lui avait envoyé du village près du domaine

            la fenêtre était ouverte sur des bruits des éclairages d’étoiles des odeurs fortes et réjouissantes pour un garçon travailleur et sage qui n’aimait que cette paix dans les champs il aperçut un canard qui venait tranquillement faire son tour en plein soir comme un grand malgré les chats le chien en liberté va-t’en qu’il lui fit signe de ses mains que le canard ignora puisqu’il rendait une visite amicale à la jument dans son box il ne lui arriverait pas malheur il en avait vu d’autres des menaces sur le bord de l’étang quand les aigles passaient ou qu’un serpent cherchait qui avaler sans discernement

            aussitôt il descendit ouvrir la porte à l’oiseau qui passa devant lui avec dignité un petit salut discret c’est comme ça un canard il se dit à lui-même en découvrant le box de son amie qui le vit avec plaisir d’avoir une visite pour passer le temps quand après tout la soirée était encore jeune

            elle expliqua au canard qui l’invitait à passer la journée près de l’étang pour jaser sous le soleil ou la pluie car la cane n’appréciait pas beaucoup de voir son mari filer droit dans les airs sans se soucier de la famille future qu’il fallait prémunir déjà contre les maléfices du monde la jument n’y vit pas d’inconvénient demain rien au programme le maître se rendait à la ville pour ses affaires dont elle ignorait tout et sous le regard du garçon qui se tenait près d’eux écoutant la conversation tout ébahi d’y comprendre quelque chose

            ainsi donc les animaux parlent se dit-il en sifflotant puis en mâchouillant un brin d’herbe qui avait un bon goût de fraîcheur il voyait le grand œil de la lune par une lucarne ouverte il percevait les cris des insectes de la nuit il trouvait que la vie était une bien belle chose toute vernie claire comme le jour

            c’est entendu j’y serai à la première heure tout de suite après mon repas et nous nous amuserons bien ma chère amie qui lui dit bonsoir pendant qu’il se préparait à s’envoler pour retourner à l’étang dormir près de la cane qui avait toujours des petits frissons quand elle couvait ce dont il fallait se méfier un degré de chaleur de moins pouvait tuer les petits dans leurs œufs pas de famille pas de descendance

            elle se faisait un tel plaisir d’avoir des petits moi aussi d’ailleurs à demain c’est ça il s’envola le garçon referma la porte monta chez lui et chat qui louche maykan alain gagnon francophonies’endormit fit de beaux rêves dont je ne parlerai pas tant ils furent emplis de la présence d’une certaine jeune fille cette jolie histoire n’eut pas de fin je crois que la jument et le canard vécurent fort heureux très près l’une de l’autre le garçon rêva longtemps de la jeune fille qu’il épousa avec l’accord de son père à elle qui était aussi le propriétaire du domaine

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous ce texte original qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Qui ?, une nouvelle de Richard Desgagné…

13 mars 2017

Qui ?alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

          Ce héros fut un type sans envergure.  Je ne vous ai confié que peu d’épisodes de sa vie parce que ça n’en valait pas la peine : un tel héros, si pauvre, si neutre, peut-il attirer les regards, soutenir l’intérêt chez les lecteurs que vous êtes ?  Poser la question, c’est apporter une réponse.

         Il est, bien entendu, regrettable qu’un écrivain, sans doute poussé par une recherche futile, choisisse, dans le trésor des personnages qui reposent dans les caves de l’imaginaire, un simple d’esprit, faible excroissance de l’arbre de l’humanité auquel s’attachent pourtant des êtres nobles ou de monstrueux champignons vénéneux.  Son nom, que vous aurez oublié, repose dans les quelques pages de cette nouvelle intitulée    « Qui ? », laquelle offre peu d’intérêt ; les faits et gestes du héros ne passeront pas à l’histoire littéraire.

         À quoi bon savoir que ce personnage terne est issu d’une famille moyenne, qu’il a vécu une vie sans saveur, accroché aux basques d’une épouse tout aussi insignifiante que lui ?  Rien ne vous retiendra de cette triste biographie et rien ne mérite d’être retenu.  Vous auriez pu juger par vous-mêmes, je n’en doute pas.

         Rien, sinon une certaine fatuité d’auteur, ne m’obligeait à vous cacher des pans entiers de ce qu’il a été.  J’ai craint, je l’avoue, que de fins psychologues eussent pris plaisir à analyser les arcanes d’une personnalité banale et eussent publié les fruits de leurs recherches dans une revue internationale de littérature comparée ; que des critiques se fussent empressés de construire un bâtiment dans lequel ils auraient niché l’ensemble d’une vie pour ensuite y mettre le feu, dégoûtés par l’insignifiance du personnage.  Mais, demanderez-vous, pourquoi se donner la peine de créer un héros, même quelconque, si c’est pour cacher ce qu’il fut vraiment, ce qu’il recelait de précieux puisqu’il était tout de même humain ?  Cette question, pour cruciale qu’elle soit à vos yeux, n’en est pas moins superfétatoire.  Vous n’avez pas le droit de la poser puisque vous êtes lecteurs soumis à des caprices d’auteur.

         Le triste sire n’a point connu autre chose que cette vie soumise aux caprices de toutes les malchances, n’a voulu que passer sous silence, secret, timoré, le dos courbé sous le poids des obligations.  Il n’a jamais demandé la parole, n’a jamais recherché les feux de la rampe ou même d’un simple paragraphe ; il a choisi, en quelque sorte, les conditions de son existence.  Direz-vous, après cet aveu, qu’il y a chez lui une force de caractère qui ne relève pas du tout de la mollesse ?

        alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec Vous direz que choisir, c’est s’imposer, c’est obliger, c’est aussi veiller au déroulement de ses jours ; que ce n’est pas se laisser porter par des courants trop forts.  Vous direz que ce héros a de la puissance, qu’il sait ce qui est bon pour lui, qu’il cherche son mieux-être.  Vous direz qu’il offre de l’intérêt et que l’écrivain, sous un prétexte idiot, ne peut se le réserver, le garder au secret dans une prison.  Oubliez-vous qu’il existe une liberté qui transcende vos droits de lecteurs ?  Il existe cette condition supérieure à tout autre, celle du bon vouloir du créateur.  Vous en doutez ?  Comment réagiriez-vous si tout de suite je déchirais les quelques pages de cette nouvelle et les jetais au feu ?  Elle n’a jamais été publiée ; plus alors aucune preuve n’existe.  Je nierai même le souvenir de ce héros falot, créé pour faire s’apitoyer les cœurs tendres.  Ce fut un cas sans importance.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


Qui ?, une nouvelle de Richard Desgagné…

8 novembre 2016

Qui ? alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

          Ce héros fut un type sans envergure.  Je ne vous ai confié que peu d’épisodes de sa vie parce que ça n’en valait pas la peine : un tel héros, si pauvre, si neutre, peut-il attirer les regards, soutenir l’intérêt chez les lecteurs que vous êtes ?  Poser la question, c’est apporter une réponse.

         Il est, bien entendu, regrettable qu’un écrivain, sans doute poussé par une recherche futile, choisisse, dans le trésor des personnages qui reposent dans les caves de l’imaginaire, un simple d’esprit, faible excroissance de l’arbre de l’humanité auquel s’attachent pourtant des êtres nobles ou de monstrueux champignons vénéneux.  Son nom, que vous aurez oublié, repose dans les quelques pages de cette nouvelle intitulée    « Qui ? », laquelle offre peu d’intérêt ; les faits et gestes du héros ne passeront pas à l’histoire littéraire.

         À quoi bon savoir que ce personnage terne est issu d’une famille moyenne, qu’il a vécu une vie sans saveur, accroché aux basques d’une épouse tout aussi insignifiante que lui ?  Rien ne vous retiendra de cette triste biographie et rien ne mérite d’être retenu.  Vous auriez pu juger par vous-mêmes, je n’en doute pas.

         Rien, sinon une certaine fatuité d’auteur, ne m’obligeait à vous cacher des pans entiers de ce qu’il a été.  J’ai craint, je l’avoue, que de fins psychologues eussent pris plaisir à analyser les arcanes d’une personnalité banale et eussent publié les fruits de leurs recherches dans une revue internationale de littérature comparée ; que des critiques se fussent empressés de construire un bâtiment dans lequel ils auraient niché l’ensemble d’une vie pour ensuite y mettre le feu, dégoûtés par l’insignifiance du personnage.  Mais, demanderez-vous, pourquoi se donner la peine de créer un héros, même quelconque, si c’est pour cacher ce qu’il fut vraiment, ce qu’il recelait de précieux puisqu’il était tout de même humain ?  Cette question, pour cruciale qu’elle soit à vos yeux, n’en est pas moins superfétatoire.  Vous n’avez pas le droit de la poser puisque vous êtes lecteurs soumis à des caprices d’auteur.

         Le triste sire n’a point connu autre chose que cette vie soumise aux caprices de toutes les malchances, n’a voulu que passer sous silence, secret, timoré, le dos courbé sous le poids des obligations.  Il n’a jamais demandé la parole, n’a jamais recherché les feux de la rampe ou même d’un simple paragraphe ; il a choisi, en quelque sorte, les conditions de son existence.  Direz-vous, après cet aveu, qu’il y a chez lui une force de caractère qui ne relève pas du tout de la mollesse ?

         Vous direz que choisir, c’est s’imposer, c’est obliger, c’est aussi veiller au déroulement de ses jours ; que ce n’est pas se laisser porter par des courants trop forts.  Vous direz que ce héros a de la puissance, qu’il sait ce qui est bon pour lui, qu’il cherche son mieux-être.  Vous direz qu’il offre de l’intérêt et que l’écrivain, sous un prétexte idiot, ne peut se le réserver, le garder au secret dans une prison.  Oubliez-vous qu’il existe une liberté qui transcende vos droits de lecteurs ?  Il existe cette condition supérieure à tout autre, celle du bon vouloir du créateur.  Vous en doutez ?  Comment réagiriez-vous si tout de suite je déchirais les quelques pages de cette nouvelle et les jetais au feu ?  Elle n’a jamais été publiée ; plus alors aucune preuve n’existe.  Je nierai même le souvenir de ce héros falot, créé pour faire s’apitoyer les cœurs tendres.  Ce fut un cas sans importance.

Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


Le peintre dans sa toile, une nouvelle de Richard Desgagné…

31 octobre 2016

 

 Le peintre dans sa toile

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            Regardez cette toile, regardez-la bien.

            Une fois, le peintre a mis un pied sur cette pierre, il s’est accroché par les mains à cette branche, il s’est retrouvé à côté des moutons.  C’est une histoire à dormir debout.  D’ailleurs, on dirait qu’il dort debout, le pauvre.  Ses yeux sont fermés.  Parfois, dans l’après-midi, il les ouvre et me fixe comme s’il allait demander de l’aide, mais il hésite.  Peut-être attend-il qu’on lui parle ?  Que je lui parle ?  J’ai l’impression qu’il s’est habitué à ma présence.  Je le crois parce qu’au début je suis sûr qu’il aurait voulu disparaître ou reculer dans le bosquet à l’arrière.  Il n’a jamais pu.  Quelque chose ou quelqu’un le retient.  J’imagine que c’est moi.

            Une fois, il a tourné la tête et m’a montré un objet, un panonceau, juste ici, sur l’arbre.  C’est écrit dessus « Ne m’abandonnez pas. » Je viens tous les jours depuis le début de l’exposition, alors vous pensez bien que je ne disparaîtrai pas d’un seul coup !  Il a des absences, le cher artiste !  Il faut comprendre.  Il est seul avec ses moutons, il ne bouge pas, rien ne bouge, le monde s’est arrêté au moment où il a sauté de l’autre bord.  J’aime sa compagnie.

            Je ne vous apprendrai pas que la vie est compliquée, trop rapide, que tout change sans raison.  Quand je m’installe devant la toile, j’oublie tout.  Je ne veux pas en faire une histoire, mais ça me console.  Je me dis qu’il est heureux de me voir.  Tenez, pendant que je vous parlais, il a bougé un doigt de sa main qui tient le bâton.  Vous n’avez rien vu ?  Il va s’avancer.  Ne bougez pas.  Il pourrait avoir peur.  Il vient vers nous.  Les moutons le suivent.  Vous ne voyez rien ?  Qu’est-ce que je vais faire de tous ces moutons dans le musée ?  Il y aura plein de crottes.  Il faudrait fermer la clôture.  Comment faire ?  Je pourrais entrer dans la toile pour lui expliquer.  Non, j’ai trop peur.  Monsieur, n’avancez plus !  Je n’aurai jamais la permission du patron pour laisser entrer des moutons.  Comprenez-moi.  Je ne suis qu’un gardien sans pouvoir.  Que dites-vous ?  Que vous ne voulez pas passer votre vie à garder des moutons dans un décor à l’huile !  Je comprends.  À votre place, je penserais la même chose.  Je sais bien que les moutons sont gentils, la question n’est pas là.  Vous voulez que je vous remplace ?  Je ne peux pas.  Et puis, c’est vous qui l’avez inventée, cette toile.  Vous en êtes responsable.  Moi aussi, nous aussi, d’accord, puisque c’est pour nous que vous l’avez peinte.  Si nous n’existions pas, vous ne seriez pas peintre ?  Vous avez raison.

            Je ne saurais pas quoi faire de ce côté-là.  Soit dit entre nous, monsieur, je déteste la campagne, je déteste la trop grande surface du ciel bleu, je déteste les moutons, même si ce sont des animaux sans méchanceté.  J’ai une famille, j’ai un travail.  Je vais vous dire autre chose, il ne faut pas vous vexer, je n’aime pas les couleurs de votre tableau.  Trop inquiétant.  Je suis un pacifique.  Je veux éviter les complications.  Un décor comme celui-là, ça me rend tout chose.

            Les visiteurs sont tous partis !  Vous les avez fait fuir, ils ont pris peur.  Vous êtes obligé de revenir de ce côté-ci ?  D’accord, revenez, mais sans les moutons.  Ils vont mourir de faim ?  Ils ont de l’herbe, quelqu’un viendra s’occuper d’eux quand ils auront besoin.  Il faut faire confiance à la nature.  Qu’est-ce que je crois ?  Vous vous ennuyez !  Je vous jure qu’il n’est pas possible pour vous de sortir du cadre.  Il n’y a pas d’espace à côté ou derrière la toile.  C’est fermé comme une bergerie pendant la nuit.  Vous insistez : vous voulez traverser le musée avec vos moutons, je veux bien.  Attention, dehors il y a la ville avec ses voitures, ses bruits, les policiers qui vous feront payer une amende.  La campagne est loin.  À des kilomètres.  Vous connaissez le chemin ?  Moi aussi je connais, c’est loin tout de même, et dangereux.

            Écoutez, je veux vous aider dans la mesure de mes moyens.  Je pourrais approcher une autre toile dans le style de la vôtre, vous vous promèneriez de l’une à l’autre sans problèmes.  Plusieurs toiles si vous voulez.  Ça, je peux le faire.  Dont une avec de grands champs et un abri.  Un chien ?  J’essaierai.  Vous voulez une bergère ?  Où je peux trouver une bergère ?  Vous me demandez beaucoup.  Bon, j’imagine que c’est faisable.  Si ça peut m’éviter de nettoyer le musée, de chambouler les habitudes !  Bien sûr, que des toiles figuratives.  Je ne suis pas idiot !  Je vous vois mal garder vos moutons dans un Picasso cubiste ou un Borduas mystérieux.  Vous voulez aussi des toiles avec du soleil, d’autres avec de la pluie, d’autres encore avec de l’été, du printemps, un peu d’automne et pas d’hiver avec de la neige.  Je vous comprends.  Si je peux me permettre, vous pourriez tondre vos moutons pour vous fabriquer de la laine qui vous garderait au chaud pendant la nuit.

            Vous voulez que je vous apporte un Canaletto parce que vous rêvez de Venise depuis votre enfance !  Je ne suis pas le Messie !  Et puis, où mettrez-vous les moutons ?  Ils ont peur de l’eau.  Vous voulez aussi un Fragonard avec une escarpolette !  Oui, la Fête à Saint-Cloud, je connais.  Le tableau est à la Banque de France à Paris.  Je veux bien vous aider mais n’exagérez pas.  Je n’ai pas les moyens d’aller chercher cette toile-là tout de même !  Contentez-vous des peintures qui sont dans mon musée.  Fragonard, je ne peux pas.  Watteau non plus, ni Delacroix.  Vous voulez que je recrée le monde ou quoi ?  Je suis pas Dieu, tout de même, ni un artiste.  Je suis guide.  Je vous apporte ce que j’ai sous la main.  N’en demandez pas plus.

            Le musée sera fermé quelques jours, profitez-en pour aller d’une toile à l’autre, alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecet si vous avez la chance de sortir par une ouverture, allez-y, ça m’arrangerait.  Je vous dénicherai une toile avec une grotte où il y a plein de galeries.  Vous passeriez alors dans un autre monde qui pourrait vous convenir.  Imaginez d’immenses prairies avec un château sur une colline, où il y aurait une fête et une jolie dame qui vous attendrait.  Ça existe sûrement quelque part.  Ici, impossible, je vous l’ai déjà dit.  À l’avenir, ne peignez pas n’importe quoi, à cause des conséquences.  Et si vous disparaissez, n’oubliez pas les moutons !

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )

 

 


L’inventaire, une nouvelle de Richard Desgagné…

4 octobre 2016

L’inventaire

            ils avaient atterri chez moi je veux dire au centre du jardin derrière la maison dans une soucoupe lumineuse et argentée ils ont envoyé aussitôt un émissaire alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecde forme oblongue pas très belle à voir avec des antennes et des pattes de canard qui parlait un excellent français si j’avais refusé ils m’auraient embarqué de force puisque j’étais un spécimen intéressant de la faune humaine qu’a dit la monstrueuse chose

            j’aurais pu utiliser ma carabine barricader portes et fenêtres résister jusqu’à l’arrivée de secours ne me jugez pas trop rapidement j’aurais aimé vous y voir en pleine campagne avec ce vaisseau d’un autre monde et cet être qui tentait de me convaincre

            je l’ai suivi à bord il y avait des bruits de machines bizarres des éclairages très forts plein de personnages ridicules tous différents des longs des larges des oblongs des aplatis des visqueux des verts avec une queue de crocodile certains portaient des masques de madones d’autres de monstres cauchemardesques qui m’entouraient me jaugeaient ceux qui avaient des mains me les tendaient d’autres me touchaient avec leurs élytres ou venaient me humer avec leur nez en forme de trompette vraiment dégueulasse un jaune avec des écailles m’a invité poliment à le suivre dans une pièce très confortable où j’aperçus une femme aux cheveux blonds yeux verts robe de soie mauve assise sur un fauteuil qui m’a souhaité la bienvenue m’a offert un verre prié de m’asseoir à ses côtés j’ai attendu qu’elle fasse les premiers pas si j’ose dire

            pendant que je regardais les alentours un rouge avec des yeux comme des raisins a apporté une bouteille de vin blanc qu’il a déposée sur une table il a empli les verres la femme et moi avons trinqué à la rencontre de deux mondes au développement harmonieux de nouvelles relations ce dont je me fichais je vous en passe un papier malgré tout on aurait dit que je fêtais avec une amie des retrouvailles

            vous êtes comme eux je demandai malgré vos airs de charmeuse

            c’est-à-dire

            vous avez l’air normal les autres sont plutôt monstrueux et vous êtes du même monde

            peu importe la forme monsieur pourvu qu’elle soit utile les aplatis passent sous les portes les oblongs convainquent facilement les gros se roulent comme des tapis les petits sont plutôt discrets

            et vous que je demandai

            je cherche à convaincre pour préparer votre esprit à ce qui vient

            qu’est-ce qui vient

            des prélèvements des fouilles à l’intérieur de votre corps des expériences tout à fait passionnantes qui sont nécessaires à notre compréhension du phénomène que vous êtes

            j’aimerais vous faire remarquer madame qu’ici sur cette planète le phénomène ce serait vous pas moi

            en principe je vous l’accorde mais vous êtes chez nous selon le principe de l’extraterritorialité ce vaisseau est une partie de notre planète vous êtes notre invité

            votre rat de laboratoire si je comprends bien

            c’est ça qu’elle répondit en riant comme une bonne vous ne sentirez rien puisque vous avez avalé une dragée d’énervante à action rapide chez nous personne ne souffre personne n’a peur

            c’est le paradis quoi vous auriez dû y rester

            nous sommes de petits curieux et le monde est bien grand nous en faisons l’inventaire pour nos collections vous allez maintenant me suivre jusqu’au laboratoire

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Par Anne-Li Porlier

je me suis levé sans résister dans un état proche du sommeil quand vous lisez et que le livre vous tombe des mains j’étais conscient parfaitement agile mais sans aucune appréhension ils m’ont étendu puis ils ont commencé à m’ausculter me soupeser me toucher sur toutes les parties du corps ont entré des tuyaux dans ma bouche mon rectum mes oreilles mon nez il m’a semblé entendre de la musique des voix le vent dans les branches des arbres de la pluie des ronronnements doux la femme était à mes côtés me souriait me décrivait les opérations dans un langage clair sans que je ne puisse jamais poser de questions inquiètes

            ils ont sans doute aperçu mes cicatrices mon absence de phallus le trait rouge qui marquait ma poitrine ils n’ont rien dit sur le moment j’aurais été dans l’impossibilité de confier mon secret plutôt la mort qu’avouer cela j’étais moi aussi un extraterrestre en mission sur la terre j’y habitais depuis quelques années j’envoyais des messages régulièrement sur Centaura pour préparer la grande invasion qui clorait enfin la mainmise de l’homme puis ils m’ont ramené dans le petit salon où la femme est venue me rejoindre elle a dit

            nous allons causer il y a des choses curieuses

            comme quoi

            nous ne sommes pas idiots vous devez sans doute comme nous vous reproduire nous n’avons rien trouvé qui pourrait être utile vous avez une explication

            je n’ai pas de famille je vis seul le besoin crée l’outil en quelque sorte comme chez vous j’imagine

            vous n’avez pas de sang non plus ce qui ne correspond pas aux résultats des premières expériences que nous avons menées

            il y a eu erreur que je dis bêtement car je sentais que la soupe commençait à devenir chaude

            c’est très curieux vous n’avez pas de muscle pour pomper le sang qui circule dans votre corps et j’aimerais avoir une réponse sensée

            vous êtes chez moi vous me posez des questions avec outrecuidance de quel droit que je m’offusquai en me levant

            du droit du plus fort alors cette réponse

            je ne comprends pas vos appareils sans doute sont détraqués

            impossible

            c’est à ce moment-là que je jouai la partie c’était eux ou nous je me suis approché d’elle la fis disparaître sur-le-champ au moyen du désintégrateur que je gardealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec toujours derrière mon œil gauche j’entends encore le cri qu’elle poussa en se dissolvant dans le néant je n’eus pas le loisir de regretter sa présence puisque ma mission n’était pas terminée tant d’autres monstres habitaient le vaisseau et j’avais si peu de temps avant qu’ils ne s’envolassent vers leur planète pour avertir leurs dirigeants de l’imminence de notre invasion je sortis de la pièce avançai prudemment atteignis le centre de commande avant même qu’ils ne puissent réagir et j’entrai en action dix minutes plus tard

            il ne restait plus rien de ces extraterrestres malvenus qui auraient pu détraquer notre machinerie patiemment mise au point je conserve comme un souvenir le vaisseau qui trône au centre de mon jardin il a l’air d’une énorme cabane pour accueillir les oiseaux qui comble d’aise les amoureux de la nature

Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous ce texte original qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


La haine du patron, un texte de Richard Desgagné…

2 octobre 2015

La haine du patron

Croyez bien que si je me suis mis à haïr celui qui fut mon patron ce n’est pas pour chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecobéir à un caprice. Il s’agit d’une obligation morale à laquelle je ne peux me soustraire, même si le bon sens, qui est souvent une faiblesse, me conseillerait plutôt d’oublier mon orgueil blessé, par peur du ridicule.
Ce Rat riche en argent et en bêtises diverses fait partie des notables de la ville : il est de toutes les associations pour bien se mettre en valeur, il joue au golf qui n’est plus un sport, mais un passe-temps pour affairistes soucieux de conquérir de nouveaux marchés. Il se présentera bientôt à un poste électif pour le bien de sa communauté. Il peut tout faire, tout inventer pourvu qu’on le voit, qu’on le perçoive comme un altruiste. Alors je le hais et je ne m’en lasse pas.
Je serais heureux s’il perdait sa petite famille toute propre et exemplaire ; je me flatterais de le salir pour qu’il se retrouve dans la boue en train de regretter le bon temps où il fréquentait tout ce qui compte. J’ai déjà rêvé de faire sauter sa propriété avec une bombe pernicieuse qui n’aurait rien épargné. Il n’est pas dit que je ne parviendrai pas à clore le bec à ma bonne âme et que je n’agirai pas un jour, sans plus me soucier de paraître devant un tribunal.
Pour que je le haïsse ainsi, il aura fallu qu’il me brisât, qu’il me fît subir les pires sévices. Vous n’y êtes pas. Je le hais parce qu’il est ; parce que ses sous lui donnent tous les droits, celui de mal payer ses employés, de les regarder de haut, de sous-estimer leurs mérites, d’imposer sa loi puisqu’il est le patron, le possesseur des capitaux, le maître in partibus de la planète entière.
Je le vois au volant de sa voiture allemande, bien gras, tenant en main son téléphone portable, réglant ses affaires, empli de sa suffisance de capitaliste. Son sourire est une afféterie, ses manières sont des traquenards, ses intentions macèrent dans un poison virulent, sa vie elle-même est une offrande à l’hypocrisie et à son unique suffisance. Tout chez lui n’a de but que de le satisfaire ; l’argent le soutient dans ses projets ; les êtres sont des échelons auxquels il s’agrippe pour monter. J’ai le devoir de le haïr pour prévenir tous ceux qui pourraient tomber dans ses pattes ou qui seraient disposés à se laisser croquer pour avoir part du gâteau social.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecCet homme n’a aucune valeur puisqu’il ne participe pas à l’ouvrage de la civilisation. Il construit son empire comme la taupe creuse ses avancées dans la terre, sans états d’âme, obéissant à l’appel instinctif. C’est un leurre de croire qu’il devrait souffrir pour comprendre. Il doit souffrir, oui, mais pour souffrir uniquement. Sa pensée est une tirelire où il accumule des deniers ; son cœur parfois imagine une douleur, mais la sienne seule, parce qu’il n’aurait pas satisfait un caprice.
J’aime le voir marcher par les rues de la ville. Il salue ceux qui ont un nom, et que ceux-là ; il est bien vêtu, de Cachemire, de cuir, de soie ; il ne boit que de grands vins à lui conseillés par des pingouins d’établissements impeccables ; il mange les steaks les plus tendres même s’il a des dents de carnassiers ; il connaît les meilleurs spécialistes dans tous les domaines pour soigner sa noble personne si essentielle à la bonne marche de l’humanité entière. Il se gâte puisqu’il a su voler proprement grâce aux soins d’avocats habiles. Il n’est que ce qu’il a accumulé ; il n’est que ce qu’il dérobe àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec tous. Tous l’admirent en secret. Ne s’est-il pas tiré, croient-ils, du bourbier commun ?
Je le verrais volontiers attaché à un poteau, nu dans le froid ou la chaleur torride, criant sa peine, demandant pardon, mourant à petit feu sans que personne ne s’en soucie. Ses chairs grasses attireraient les vautours qui en déchireraient des parts immondes ; parfois une hyène viendrait croquer un morceau charnu pour se rassasier et, repue, attendrait les appels de la faim pour revenir à l’assaut.
Folle imagination ? Qui n’a point été tenu par un tel rêve n’a pas subi les désirs d’un patron maître avant Dieu de toute la création. Ou qui l’a été et ne veut le reconnaître mérite de souffrir encore pour être enfin convaincu.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


Une nouvelle de Richard Desgagné…

5 septembre 2015

Iso dans la maison

La maison avait toujours été là, sur la colline, juste au-dessus de la cime des bouleaux, une maisonchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec blanche, inhabitée depuis belle lurette, au point que même les vieux ne se souvenaient plus à qui elle appartenait ou par qui elle fut habitée.  Certains jours, on s’y rendait en famille pour contempler cette architecture inhabituelle.  Elle était haute et grande, entourée d’une galerie à tous les étages ; on comptait jusqu’à douze fenêtres par palier en façade.  Grand-père disait que c’était une maison de fous, bien trop immense pour une famille normale, qui y perdrait un membre trop soucieux d’inventorier ses trésors ; on sait que des placards s’ouvrent parfois sur des mondes étranges.  Chez nous, on vit protégés de tout maléfice, même au risque d’y perdre une part de son âme.  Je peux l’admirer : quelque chose me rend léger comme l’air.  Iso, à mes côtés, soudain serre ma main trop fort, tant elle est émue à la vue de cette maison silencieuse sur la colline.

            Une immense porte juste à l’avant, au milieu et ouverte.

            – Nous n’entrerons pas, il y a du danger, une gueule béante ne montre que des dents et ce noir au sein duquel on aimerait bien couler.  Tu me crois, Iso, si je te dis que j’ai vu Pancrace disparaître dans cette bouche appétissante ?

Elle préfère ne pas répondre et s’avancer encore, ne se souciant pas de savoir si je la suis.

– Il est entré pour ne jamais ressortir.

            – C’est parce qu’il était trop curieux et qu’il n’a pas su s’arrêter à temps ; moi, je suis intelligente, de bon sens, et je n’ai pas peur.

            Comme s’il suffisait de ne pas avoir peur pour continuer à vivre en toute sécurité !

            – Moi, je n’avance plus parce que je suis aussi intelligent.

            – Pouah ! qu’elle fait avec le joli dédain de celle qui peut tout.

            – Une fois là-dedans, que feras-tu ?

            – Qu’est-ce que tu ferais, toi, dans une maison que tu ne connais pas ?

            – Dans une maison normale, tu veux dire ?

            – Tu te promènerais en palpant les murs, avec une lampe de poche, voilà ce que tu ferais.  Et tu reviendrais te planter sur la galerie pour contempler le coucher de soleil.  Sans plus d’histoire.

            – Écoute-moi, Iso, ce n’est pas une maison comme les autres ; c’est une avaleuse, un puits sans fond, une dévoreuse d’espérance !

            – Ridicule !  Tu permets que je rie ?

            Et elle rit à s’en décrocher la mâchoire.  Elle s’avance et s’assied sur une marche ; je fais comme elle, dans l’espoir de la convaincre.

            – Une maison, mon petit Julo, est un havre de paix ; si tu ne crois pas cela, inutile de continuer à vivre.  Tu me suis ?  C’est comme une mère et une mère ne dévore pas ses enfants.  Voilà.

            – Des mots, Iso, des mots.  J’ai vu Pancrace disparaître, tu ne peux rien contre cela.  Il t’arrivera la même chose.  Moi, je n’entrerai pas.

            – Attends ici, je ne t’en voudrai pas, tu sais.

            – Qu’est-ce que je ferai si je t’entends crier au secours ?

            – Comme tu l’entendras.

            Je ne pouvais plus rien tenter.  Elle est entrée.  J’ai attendu de longues heures en me morfondant.  Elle n’est pas revenue.  Je n’ai pas été capable d’entrer à mon tour pour la chercher.  À l’abri dans un arbre, j’ai espéré encore, comme un pauvre idiot.

            Tard dans la nuit, dans une fenêtre, j’ai aperçu une lumière qui m’a permis de voir des murs recouverts de tableaux anciens ; une ombre s’est avancée, a regardé dehors, puis s’est éloignée.  Je suis toujours là et j’écris.  J’ai une photo de la maison entre les mains, j’essaie de comprendre ce qu’elle a de si mystérieux.  Quand le soleil se lèvera, je partirai.

            – Julo, Julo, où es-tu ?

            – Iso, tu es vivante ?

            – Bien sûr que je suis vivante !  Descends de ton arbre.

Je la vois, devant moi, et elle sourit.

– Tu croyais que je ne reviendrais pas, hein ?  J’ai visité la maison, il ne s’est rien passé.  On peut entrer si tu veux.

            – Non.

            – Il n’y a rien là-dedans, même pas le cadavre de ton ami.

            – Ce n’est pas vrai, j’ai vu des tableaux sur les murs et une ombre qui s’est glissée jusqu’à la une fenêtre du salon.

            – Tu divagues, Julo, il n’y a rien, je te dis.  C’est une maison comme les autres.

            – J’ai aperçu une ombre par cette fenêtre.

            – Impossible, mon petit Julo.  Il n’y a personne là-dedans.  C’est juste un peu humide et ça sent la crotte de souris.

            Elle rit encore une fois.  Moi, je quitte les lieux.

            – Où elle est cette maison, hein ?  Regarde derrière toi.

            Je me retourne vers la maison blanche avec ses galeries et ses fenêtres.  Il n’y a plus rien.  Iso me regarde en souriant de toutes ses dents blanches.  Puis elle commence à disparaître, elle aussi, petit à petit.  Je vois encore sa belle tête de fille espiègle et, soudain, ses yeux s’envolent comme des oiseaux.  Je reste seul.  Je ne bougerai plus.  J’attendrai.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Jules César devant sa nuit, un texte de Richard Desgagné…

9 juin 2015

Jules César devant sa nuit

s’il avait pu prendre le miroir dans ses mains ne l’aurait-il pas fait tout simplement chat qui louche maykan alain gagnon francophonie pour fixer ses yeux et s’y perdre jusqu’au jour suivant ce fut impossible tout simplement parce que ses pensées étaient déjà tout entières tournées vers lui-même vous en doutez mettez-vous à sa place et cela viendra tout seul de vous imaginer le centre du monde toujours est-il qu’il resta étendu sur son lit pour rêver comme il le pouvait sans trop laisser de trace
depuis longtemps combien de temps Jules César faisait la guerre aux tribus barbares dont les campements ou cités longeaient les marches de l’empire il se rendait parfois avec des soldats d’élite sur les rivages de ces fleuves frontières apercevait ces êtres vêtus encore de peaux de bêtes comme esclaves dans les arènes entendait leurs ricanements de fauves puis notait ses impressions construisant ainsi paresseusement son œuvre d’imagination plus vraie sans doute que ses élucubrations de maître du monde puis il retournait en ses quartiers prenait des bains rencontrait des filles blondes et brunes ou longues et courtes toutes le satisfaisaient et se confiait à un philosophe de passage
les bruits de la chambre les bruits du palais les bruits de la ville folle au-delà des jardins du palais comme ces bruits au bord des fleuves dans les matins humides et étrangers tout se confondait quand il quittait pour grimper dans la tour du repos jusqu’à son faîte quelle improbable pulsion le ferait monter encore plus haut jusqu’aux autres marches des divinités scabreuses qui régnaient dans le ciel romain il en revenait vite déçu par leurs ruts incessants leurs danses folles au-delà des nuages qui les cachaient aux yeux des hommes il préférait sur un cheval errer seul dans les plaines se mouiller sous les pluies et frémir dans le vent même fétide qui courait le long du Tibre
un étourdissement le prenait quand il se voyait d’abord questeur puis édile curule grand pontife général conquérant préfet des mœurs finalement empereur sans qu’il ne pût jamais résister à cette poussée qui l’avait mené à régner qui se jouait de lui sans qu’il ne répondît jamais à cette question quel homme était-il plein de puissance de suavité d’étoile il en revenait toujours à ce constat bien qu’il eût tenté de s’y opposer
Jules César était un homme sans autre qualité
Hispalis Thapsus Ursa Catane Syracuse Corcyre Corinthe colonies fondées par lui et combats menés à Munda Ategua Avaricum Alésia le plus grand contre l’Arverne Vercingétorix Corfinium jusqu’à Brundisium de toutes ces cités et de ces carnages il voyait les murs les campements les rues embourbées les habitants sous la curée les morts innombrables les vents qui levaient les pestilences les maladies tenues aux corps les viols qu’il ne voulait pas voir pour donner aux soldats des illusions nécessaires pour continuer les chiens qui mangeaient les dépouilles les neiges et les froids dans les montagnes les armes gelées ses hommes qui mouraient se recouvrant de glace quelles folies n’avait-il pas menées pour agrandir l’empire de Rome sublimer son éclat et paraître lui-même plus grand que nature
Jules César sous l’éclat d’une lampe écrivait il parlait de lui comme d’un autre se soustrayant toutefois à la critique s’illustrant pour laisser à la postérité souvenir de ses œuvres par là il est vrai n’atteignait-il pas enfin à la sommité à la juste célébrité des artistes il écrivait ce « De bello gallico » vrai livre des guerres et des chefs illustration de l’habileté de ses ennemis puisqu’il y avoue avoir combattu guerroyé avec éclat gloire et victoire par-dessus tout contre ce Vercingétorix si impétueux et habile qu’il ne put le contraindre absolument qu’après sept mois de siège et entrer dans Rome assommé enfin assujetti
Jules César écoutait le chant des oiseaux dans la douce nuit qu’un chat froissait un chat qu’il avait ramené de cette Égypte sur laquelle il avait installé Cléopâtre grande reine maîtresse impeccable abandonnée quand tout le pays s’était soumis comme esclave aux volontés romaines il monta sur le lit vint ronronner contre sa tête commandant des caresses une chaleur qu’il se devait de donner le chat se coucha près d’une main qui s’amusait sur son pelage et s’endormit lui veillait sur les menaces imaginait des traquenards dans lesquels on voulait le prendre pour régner à sa place que pouvait-il contre ceux-là qui le guettaient dans l’ombre et contre cette ombre malfaisante aurait-il une seule chance de lutter pour se défendre et continuer de respirer une autre année toujours empereur et puissant de ce monde il s’endormit au moment ou le chat se levait et plongeait dans le noir sous un rideau soulevé par le vent de la nuit

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière,Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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Mort, etc., une nouvelle de Richard Desgagné…  

1 mars 2015

Mort, etc.

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonieUne bonne pichenotte sur du verre : l’homme est mort, à ce point mort que son assassin a eu la tremblote pendant quelques minutes et a tourné en rond à la façon d’un chat qui cherche le point idéal d’un coussin avant de s’étendre.

           À qui nous intéresserons-nous maintenant ?

         À ce mort qui n’a plus rien à offrir, sinon son cadavre figé.

        Au tueur et voleur qui prendra la poudre d’escampette sans demander son reste ?  Il va sans dire que celui-là, à cause du crime, pousse l’écrivain à chercher l’origine de son impulsion, le mobile de son acte et la suite de l’événement.  L’assassin est un beau sujet ; il l’a toujours été depuis Caïn.

            Il faut parler de la situation ci-haut présentée.

            Le disparu méritait-il sa mort ?  Si vous demandiez au tueur pourquoi il a occis un homme, il trouverait sûrement de bonnes raisons.  « Un maudit avare.  J’ai rendu service à la société. » « J’avais besoin d’argent, je suis pauvre, moi, et j’ai des dettes. » « Il n’avait qu’à pas être là ! »

            Que répondrait la victime à la question s’il était possible qu’elle puisse y répondre ?  Qu’elle ne connaît pas les raisons de sa disparition dans le Royaume des morts ?  Qu’elle avait reçu des menaces ?  Qu’elle se trouvait chez elle au mauvais moment face à un tueur avide de son bien ?

            Paul A est mort de s’être trouvé là où il n’avait que faire, même s’il était chez lui et en droit d’y être, vous en conviendrez.  Son assassin ne s’attendait pas à le trouver dans cet appartement qui contenait tout ce qui intéresse un voleur.

            Maintenant, le tueur doit faire vite, abandonner appareils coûteux, bijoux cachés, billets oubliés dans un livre ; plus il s’éternise, plus il risque sa vie ou la possibilité de disparaître sans laisser de trace.  Une femme peut apparaître qui viendrait rejoindre le locataire pour passer une bonne nuit ; un voisin peut sonner pour emprunter du sucre ou rendre une simple visite.  Il doit partir avec discrétion, si cela est encore possible après ce coup de feu qui a claqué dans l’air.  Il se presse, cherche une sortie sûre qui ne le mettrait en contact avec aucune personne, ni même aucune bête.

            Là, au fond du salon, cette grande baie au travers de laquelle il voit la ville qui s’allume pour la nuit. Il s’approche et regarde dehors : le balcon, tout en bas, la rue.  C’est trop haut, il pourrait se blesser en sautant.  Que faire ?  Sortir tout simplement par la porte de l’appartement qui donne sur le palier, appeler l’ascenseur, s’y engouffrer et quitter l’édifice en sifflant tout doucement.

            Il y est, il marche, il regarde les maisons de ce quartier paisible.  Il dépasse un homme qui promène un affreux petit chien au bout d’une laisse, il siffle tout doucement et bifurque vers la première rue perpendiculaire.

            Il ne se soucie plus d’avoir été repéré ou entendu ou poursuivi.  Il s’apaise et rentre à pied chez lui.

            C’est une douce nuit de printemps quand tout s’annonce encore, quand tout l’été commence à bouger dans les corps.  Il se demande s’il pourra encore connaître le bonheur après ce qu’il a fait.  Pourra-t-il ?  Il voudrait répondre mais il oublie.  Il passe à autre chose, à regarder le ciel étoilé, à fixer parfois un bruit.

 (Ce texte de Richard Desgagné a remporté le troisième prix ex æquo au concours 2014 du Chat Qui Louche. Félicitations !)

  Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


Concours du Chat…

14 février 2015

Le concours du Chat est terminé…

Il est temps de dévoiler les noms de nos gagnants.

Mais tout d’abord, je voudrais féliciter les vingt-deux participants et participantes. Vingt-deux textes, et de bonne tenue, ce qui a rendu parfois difficile le travail du jury.

Je tiens aussi à remercier Jean-Pierre Vidal et Clémence Tombereau qui se sont acquittés de leurs tâches avec diligence et minutie. J’ose espérer qu’ils accepteront une autre fois d’officier pour l’édition 2015 du même concours.

J’explique brièvement comment nous avons procédé. Chacun des trois membres du jury a choisi solitairement sept textes parmi les 22. Puis il les a hiérarchisés de 1 à 7 (7 étant le préféré, etc.). Par la suite, chacun a envoyé sa liste au secrétaire (AG) qui a additionné les points, et nous sommes ainsi arrivés à ces résultats :

Premier prix : ÉtrangetéFrédéric Gagnon :

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Frédéric Gagnon

Deuxième prix : Phobie or not phobie Nando Michaud

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Nando Michaud

La qualité des textes a incité le jury à ajouter un troisième prix qui a été gagné ex æquo.

Troisièmes prix (ex æquo) : Mort, etc. Richard Desgagné 

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Richard Desgagné

Et Le gilet Catherine Baumer

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Catherine Baumer

Les gagnants recevront leur prix par voie postale dans les prochains jours et les textes seront publiés dans le Chat Qui Louche au cours des prochaines semaines.


Les beaux airs, une nouvelle de Richard Desgagné…

2 février 2015

Les beaux airs

            Edma Tousignan savait où placer les intentions pour transporter leschat qui louche maykan alain gagnon francophonie spectateurs en une contrée habitée par les anges et les muses. Les dames et messieurs, assis autour du piano, écoutaient les airs italiens ou français qu’elle déversait avec la générosité d’une mamma. Seul, à l’abri d’une encoignure, un jeune homme ne semblait point touché par cette voix. Il regardait la chanteuse, tout en souriant béatement, comme s’il était habité par un intérêt qui l’isolait des passions d’ici-bas et de cette musique.

            Intimidée par cette présence, Edma Tousignan rata, avec art tout de même, un air de la Tosca, puis salua sans conviction. Elle se retira dans un petit salon et y manda celui qui la fit trembler de la tête aux pieds par le peu de cas qu’il montrait pour ses talents. Il vint aussitôt, comme s’il se fût attendu à une invitation ; il la félicita avec une grâce habile qui la désarçonna quelque peu, malgré l’affront qu’il lui avait fait subir devant un parterre composé des plus grandes gueules de la ville.

            – Ces gens-là ne connaissent rien à la musique, Madame. Ils ne peuvent donc savoir que vous avez raté un la.

            – Moi, je le sais !

            – Vous vous êtes reprise avec brio.

            – Qui êtes-vous ?

            – Un pauvre musicien, Madame, qui écrit des chansons qui ne seront jamais chantées par des artistes comme vous.

            – À quoi jouez-vous ?

            – La vérité, éprouvée par mes jeunes années.

            Elle le regardait sans aucune gêne ; il lui rendait de même ses œillades. Elle éprouva dès lors pour lui un amour fou : il avait de grands yeux, une taille fine et un elle ne savait quoi d’insolent.

            – J’ai la réputation, Monsieur, de savoir reconnaître les jeunes talents, même ceux qui se cachent dans les ruelles les plus sordides.

            – Je ne suis point issu de là et je me flatte d’appartenir à une famille fort honorable.

            – Montrez-moi ce que vous faites, Monsieur, je saurai juger comme il convient.

            Il sortit d’un sac qu’il portait à l’épaule des feuillets noircis. Edma Tousignan se mit à lire ces pages qui la troublèrent profondément. Elle retourna dans le grand salon et annonça à son public qu’elle venait tout juste de découvrir « un monde immense habité par des fureurs ». Le compositeur l’avait suivie et s’était installé au piano, sans qu’elle l’y eût invité.

            L’audition eut un succès retentissant, malgré quelques erreurs dues à une première interprétation et à la nouveauté de la musique. L’ébahissement du parterre fut total, les applaudissements fusèrent, la maîtresse de maison, qui avait des prétentions critiques, cria au génie. On s’arracha l’auteur et l’interprète.

            Dès le lendemain, on les convia à des soirées, ils devinrent les coqueluches des salons de la ville. Leur vie s’emplit d’activités, de surprises et de tous les supplices engendrés par le travail et une passion désormais partagée.

            Un jour, le jeune génie disparut sans laisser de trace. Edma, qui chantait le rôle de Carmen à l’Opéra, apprenant la nouvelle, perdit ses moyens et se retira, après un bris de contrat, dans une villa isolée du mont Chevry, en retrait de la ville. Elle le fit rechercher, paya à prix forts des enquêteurs. Peine perdue, le prodige ne daigna point se montrer. Elle fut seule de longs mois, sans recevoir, sans chanter, reposant sur une terrasse où des fleurs oubliées se fanaient au soleil. Parfois, elle s’installait au piano pour improviser des langueurs.

 

***

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Dame, Robert Reid

Moi, qui étais son plus proche voisin, j’entendais ses lamentos jusqu’à des heures avancées. Où je la voyais se promener dans les jardins, vêtue d’une tunique blanche, les cheveux épars, appelant l’amant volatilisé.

            Apitoyé par sa douleur, je sonnai au portail dans le but d’avoir avec elle un entretien. Une vieille femme vint m’avertir que sa maîtresse ne recevait pas ; quand je lui eus avoué que j’étais le voisin et qu’il était nécessaire, pour des raisons pratiques, de rencontrer la locataire des lieux, elle me laissa entrer en bougonnant pour me conduire vers une Edma installée à son piano.

            Je me présentai, elle ne mit aucune forme à me saluer et me pria de prendre place sur un fauteuil, tout à côté de son instrument. Je voyais, pour la première fois, face à moi, cette fort belle femme encore jeune, sur le visage de laquelle les amours déçues avaient déjà laissé des traces. Elle reprit l’interprétation d’une pièce de Chopin et l’acheva sans qu’elle n’eût prononcé un seul mot. Je fus subjugué par son jeu : était-il possible que la douleur donnât autant de justesse, une telle force et ce surcroît de douleur ? J’allumai ma pipe et attendis. La vieille avait apporté des verres et une bouteille de porto qu’elle abandonna sur une table sans en offrir. Elle se retira, m’invitant à me servir si j’en avais envie. Sur le piano, je remarquai une photographie du jeune homme appuyé au dossier d’une chaise sur laquelle Edma était assise.

            – Vous voyez, Monsieur, la plus belle image de mon bonheur disparu.

            Elle s’est alors tournée vers moi, les mains sur les genoux, l’air contrit, abandonné à ses nostalgies vivaces. Je lui proposai un verre de porto qu’elle ne refusa pas. Je me servis. Nous bûmes en silence après avoir trinqué sans ferveur.

            – Je connais Marco depuis longtemps, lui dis-je. Nous nous estimions assez pour nous fréquenter souvent. Nos rencontres se sont espacées peu à peu, sous prétexte qu’il avait une œuvre à achever dans les plus brefs délais. Il me faisait rire. Je le voyais comme un enfant qui a envie de pisser et qui ne peut se retenir. Quand il me fit entendre ses premières chansons, je changeai d’avis. La musique était magnifique, les mots simples, précis et pleins d’élans. J’ai cru qu’il avait trouvé sa voie. Mais il était insatisfait. Pourquoi composer, me demandait-il, s’il n’y a pas un cœur pour recevoir le plus précieux de soi ? Je lui dis qu’il n’avait pas à se soucier, que les foules aimeraient sa musique. Il cherchait et vous a trouvée, Madame.

            Elle m’écoutait les yeux baissés, le visage pâle, le souffle court et vidait son verre avec avidité aussitôt qu’elle s’était servie, sans plus se soucier de moi, comme absorbée par ce que je racontais. Ce que je disais ne lui était sans doute pas d’un grand réconfort ; j’osais croire cependant qu’entendre parler de celui qu’elle aimait encore pourrait lui donner quelque illusion salvatrice.

            – Pourquoi, s’il cherchait un cœur, est-il parti ?

            – Je ne sais pas, Madame. Pourquoi est-il apparu ? Des esprits malicieux agissent sans doute pour notre déconvenue.

            – Me direz-vous qu’il reviendra ? Me ferez-vous cette joie ?

            – Pourtant cette musique qu’il a composée vous chantait assez d’absence, vous parlait du vent qui emporte tout, de ces fleurs qu’il brise sans ménagement.

            – Je ne suis pas une fleur. Je suis une femme, une artiste ! Je deviendrai une pauvre folle sans espoir.

            – Vous supposez donc que l’art de Marco n’est que notes sans suite, que mots vains ? Il aurait fallu que vous l’écoutiez.

            Elle ne sembla point s’offusquer des cruautés que je lui disais ; j’eus le sentiment qu’elle avalait une potion amère, mais bénéfique. J’eusse aimé, moi, que me parlassent ainsi certains soirs.

            – Je ne comprends rien de tout cela, Monsieur, ni pourquoi vous êtes venu ici, dans la maison d’une malheureuse.

            – Je vous ai vue vous promener dans les jardins, j’ai entendu votre musique, je suis votre voisin. Je connaissais Marco. Ce sont, à mes yeux, des raisons suffisantes, malgré mon indiscrétion.

            – Je vous pardonne. Vous m’avez fait du bien, un tout petit bien.

            Juste au moment où un rayon de soleil éclairait son visage, elle eut un sourire. chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCette femme, même dans son malheur, conservait tous les atouts de sa beauté. Son corps resplendissait et je me demandai quel aveuglement avait poussé Marco à s’en éloigner sans laisser d’adresse. Il est vrai que l’ingrat m’avait abandonné avec autant de désinvolture ! Je le lui avouai, ce qui ne la surprit pas. Au contraire, je sentis que notre malheur nous rapprochait. Si j’avais forcé notre jeune ami à découvrir ses talents, Edma, elle, les avait fait connaître au monde. Aussi cruel que cela nous apparût sur le moment, nous convînmes qu’il n’avait plus besoin de nous. Il avait voulu être seul, partir sans doute sur une de ces îles qui parsèment les mers du Sud. Son rêve ne s’accommodait plus de traîner des passions. Nous vîmes la nuit descendre, méditant chacun en soi-même. Quand je quittai Edma, j’eus la certitude qu’elle aussi se remettrait de cette blessure. Depuis ce temps, nous nous fréquentons tous les jours, heureux d’être ensemble. Je l’accompagne dans ses tournées de concerts à travers le monde et jamais plus nous n’avons parlé de Marco.

 

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


Nu en coulisses, une nouvelle de Richard Desgagné…

27 novembre 2014

Nu en coulisses

        Il court, nu, sur la scène et disparaît dans les coulisses. Ils ont vu à peine une chair blanche, deschat qui louche maykan alain gagnon francophonie membres en mouvement, une tête de profil. Que s’est-il passé pour qu’un homme s’expose ainsi dans un théâtre, devant des spectateurs en attente ? S’agit-il d’une erreur ? Drôle d’erreur, avouons-le. Cet acte serait-il plutôt le résultat d’une décision consciente faite pour scandaliser un auditoire venu assister à une représentation ordinaire ? Dans quel but ? Se montrer sans aucune licence pour se prouver à soi-même qu’on est brave ? Un peu léger, sans véritable utilité puisque, forfait commis, l’homme doit recommencer pour assouvir son appétit singulier. Si la faute est due à un désordre de la personnalité, nous devons supposer que le malade a faussé compagnie à son gardien et qu’il a décidé, insouciant de l’ampleur et des conséquences de son acte, de se faire acteur au déroulement d’un spectacle auquel il n’avait jamais apporté jusque là de participation. Ce qui serait troublant, car peut-on croire qu’un fou soit assez conscient pour se montrer nu devant des spectateurs pour simplement de les surprendre ?

            Il est possible qu’un metteur en scène, croyant par là se démarquer d’un courant traditionnel, ait obligé un comédien à se dénuder pour briser l’assurance des spectateurs. Mais alors, comment se fait-il que, nulle part, on n’ait fait mention de cette scène incongrue ; que jamais on n’ait cité le nom de l’interprète, comme cela se fait ordinairement pour obéir à des impératifs pratiques ? Ces questions n’auront pas de réponses ; ces observations resteront celles d’un témoin extérieur à la situation. Il est triste d’en rester là, à la lisière d’une vérité et de ne devoir que supputer. Peut-être serait-il encore temps de rencontrer celui qui nous préoccupe et de lui demander des comptes ? Rendons-nous sur les lieux.

            Le spectacle est terminé. Les coulisses sont plongées dans le noir, noyées dans la poussière qui n’est pas retombée ; une forte odeur de vêtements trempés imprègne les lieux. Le silence n’est pas rassurant ; les absences n’ont pas encore pris toute la place. Est-il possible de croire que l’homme soit toujours là, comme s’il se fût attendu à notre venue ? Bien sûr que non. Pourquoi le ferait-il ? Pourquoi aurait-il perdu son temps à attendre qu’on vienne l’interviewer, comme s’il avait été un véritable interprète ? Il ne faut pas prendre ses désirs pour des impératifs auxquels tous doivent se soumettre.

            Notre homme ne se fait pas d’illusions. Il sait que, de nos jours, rien ne scandalise, plus rien ne choque, pas même les morts annoncées lors d’une guerre. La nudité est devenue une chose à peine trouble qui n’offusque guère plus que les dévots. Serions-nous donc de ces gens que la vue d’un pénis ou de seins scandalise ? La question n’est pas là. Il s’agit tout naturellement de connaître les raisons d’un coup qui, à une autre époque que la nôtre, n’aurait pas manqué d’attirer les foudres des autorités en place. Où est-il ? Se tient-il caché de peur qu’on lui impose un châtiment ? Croit-il qu’un directeur oserait l’expulser manu militari hors des murs de ce lieu fait justement pour jouer, pour feindre ? S’il est chamboulé, se terrerait-il derrière des décors, en proie à des spasmes, terrorisé ? Nous n’osons le penser. Où est-il ? Que fait-il ? Est-il dangereux et nous assènera-t-il sur la tête un coup mortel ?

            Des cintres là-haut tombera peut-être un objet lourd ; une trappe s’ouvrira dans le plancher pour nous basculer dans le noir profond. Les décors se remettront en place pour installer une inquiétude ; des costumes seront revêtus par des monstres cruels ; un éclairage troublant recouvrira l’ensemble… Quelle pièce se jouera ? Il est ridicule de s’imaginer qu’un spectacle aura lieu dans ce théâtre vide, mais empli de présences où résonnent nos pas. Le bâtiment, sans nul spectateur, est une coquille d’où l’oiseau s’envola et, avec lui, le ressort obligé pour la représentation. Ce constat nous console, nous rassure plutôt, car l’inquiétude nourrit une certaine crainte qui nous tenait, dès le départ.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRevenons au début de cette aventure, quoique ce mot n’obéisse pas du tout à l’état réel de la situation. L’aventure nous aurait entraînés en des contrées lointaines pour nous enchanter. Nous ne serions donc pas dans ce théâtre vide. L’homme court, nu, sur la scène et disparaît dans les coulisses. Les spectateurs ont vu à peine une chair blanche, des membres en mouvement, une tête de profil. Que s’est-il passé ? Il se peut que leurs sens aient été obscurcis par une petite mort ; qu’un leurre, dû à une trop longue fréquentation des images, ait trompé leur sens critique ou leur appréhension du réel. Mais alors pourquoi nul parmi eux ne fut affranchi du joug de cet événement virtuel ? Nous aurions pu trouver, au sein de cet agglomérat d’amateurs, un homme ou une femme que cette hallucination n’eût pas habité, ne serait-ce que pour garder un peu de sens commun ! Tous furent touchés, tous jureront qu’ils ont vu cet homme nu traverser la scène pour entrer dans les coulisses. Pourtant, les comédiens ont joué un chef-d’œuvre du théâtre classique dans lequel des personnages statiques échangent des phrases en alexandrins pour expliquer leurs malheurs ou trouver une conclusion à leurs histoires d’amour. Jamais il n’y est fait appel à l’Esprit, à Dieu ou à quelque force du Destin ; jamais le spectateur n’est amené aux frontières de la raison, dans les champs féconds des cauchemars qui font naître de grandes illusions. Nous ne pouvons expliquer ce mystère qui relève sans doute d’une forme d’hallucination collective. Se pourrait-il qu’il ne se soit rien passé et que cet événement sorte tout entier de la tête d’un écrivain ?

FIN

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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Post mortem, une nouvelle de Richard Desgagné…

12 octobre 2014

 Post mortem…

La première sensation fut très agréable :

Il n’avait qu’à se laisser bercer par la musique ineffable des anges.

 Il sentait son corps qui lui collait à ce quelque chose qui s’appelait, jadis, l’âme et auquel il ne s’était jamaischat qui louche maykan alain gagnon attaché, faute d’assurance. Il avait traversé le couloir de lumière avec sa masse lourde et encombrante dont il fut débarrassé soudainement, comme si on lui enlevait les chairs sur les os, sans prévenir et sans anesthésie. La douleur fut intolérable. Il cria à se fendre de toutes parts, mais nul écho ne fit franchir à ses plaintes la porte du silence. Après cette seconde mort, il entendit une sérénade de vent, autour de lui et en dedans, qui se métamorphosait en palette de couleurs quand le souvenir de ce qu’il fut revenait se coller à lui : le passé était un arc-en-ciel éphémère. S’il oubliait, il redevenait cette boîte à musique ouverte sur tous ses côtés. Il avait l’impression qu’il pouvait s’étendre sur l’entière couverture du lieu qu’il habitait dorénavant quoiqu’il ne fût pas sûr de se situer quelque part, tant l’espace était élastique et le temps ignoré. Pourquoi avait-il cette conviction de devoir vivre désormais dans cette lumière réverbérante ? Il n’avait plus connaissance de l’obscurité, il en avait seulement la nostalgie et il savait de quoi elle se composait : de l’ignorance, de la peur, du soupçon. Il percevait clairement l’instant qui contenait, en même temps que sa brièveté, tous les autres instants, sans fin. Rien n’entravait une respiration qui n’était plus soumise à son pouvoir restreint : il pouvait se dilater, se retenir et repousser au plus loin cet air qui n’est plus rien. Il attendait. Qui pouvait venir et l’amener ailleurs, plus loin, plus haut, quelque part, endroit définitif et assuré ? Il était seul et il sentait des présences faites d’une seule : son indivise dualité ne courait plus le monde. Elle s’était assoupie quoiqu’elle voulait revivre sans le corps devenu impossible. Des odeurs montaient d’aussi loin que les confins du monde qu’il aima et dont il avait abandonné les rives trop rapidement ; il entendait les bruits de là-bas, même les moteurs des voitures qui roulaient, les pas sur les trottoirs mouillés, la décharge d’un torrent ; il voyait, dans le flou de la distance, des corps et leurs muscles, des fruits dans les arbres et les étals, un insecte à l’envers d’une feuille et la grignotant. Il s’y tenait encore, aux aguets, sans pouvoir se mêler à l’agitation générale. Furent-ils des jours et des mois, des ans, ces moments d’adoration obligée ? Il contemplait une structure accomplie qui le privait à tout jamais de la jouissance. C’était donc cela : petit à petit, il se détachait de lui-même, de ses lieux, de ses gens en escaladant une échelle immatérielle. Il se rappelait encore son nom, son âge, son visage qu’il avait souvent vu dans un miroir, ses goûts et ses peurs. Bientôt, on le priverait de ce corps dont il percevait, tapie sous des flots impavides, la présence trop diffuse pour qu’il pût le rappeler afin de s’y réinsérer à loisir.

 La seconde sensation lui fit craindre que le maître des voyages ne posât des conditions implacables à ceux qu’il conviait.

 Tout venait et se raccrochait : il lançait dans l’espace des appels qui cherchaient la chair et les os, la substance et la matière elles-mêmes. Ce n’étaient plus des odeurs et des visions ; cela se composait de muscles et de sueurs, de traits de visages et de rides ; cela touchait ce qu’il avait été dans ce monde disparu : un homme dans la trentaine, talentueux et travailleur, prêt à combattre pour mieux vivre et être heureux. Le sort avait tranché : il mourut sans avoir été appelé, disparu dans la soudaineté d’un moment de distraction par la faute d’une femme qui, au lieu de conduire en regardant la route, avait tourné la tête vers l’enfant assis derrière, dans cette voiture qui percuta la sienne au milieu de cette campagne si belle, en un juillet doux et lumineux. Brusquement, il perdit pied, quitta sa matière forme et traversa un lieu étroit comme un couloir au bout duquel brillait une lumière trop forte. Il ne vit pas son corps brisé, ses os cassés, son cerveau réduit en bouillie informe et cet œil, le gauche, qui sortait de son orbite. Son évasion était une fuite puis elle fut le symbole de ses regrets. Il voulut s’attacher à ce magma informe de chairs pourrissantes qui l’avait contenu, au risque même de souffrir, d’être nourri par des sondes ou un fou, abandonné de tous. Il chat qui louche maykan alain gagnonse vit dans un hôpital, inconscient, le sourire aux lèvres d’être vivant, échappé de la mort et de la torpeur perpétuelle. Il soupçonna qu’il ne pouvait être ailleurs, qu’il ne devrait jamais mourir, éternellement lié à cette planète cruelle. Il souhaita ignorer toutes les notions sur l’au-delà et la divinité qu’on lui avait inculquées et qu’il avait si bien absorbées. Il trouva cruel que le corps, qui ramassait tout son être en une masse cohérente, puisse devenir ce réceptacle de pourriture : la création perdait son temps en ne le rendant pas imputrescible. Il refusait ce nid d’ouate où on l’avait relégué ; après tout, on l’y gardait contre son gré. Vue de là-haut, la terre, sa planète, était si belle, si emplie de toutes les délices, si gorgée de suc, qu’il trouvait regrettable de ne plus faire partie du banquet. La torpeur dans laquelle il nageait suintait d’ennui, il ne pouvait s’y faire et ne voulait pas s’y noyer. Pour la première fois, la vie lui apparut merveilleuse et unique propriété indivise de l’homme qu’il pouvait malaxer à sa guise. Mais il n’y était plus.

 FIN

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykanRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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Sobidor, une nouvelle de Richard Desgagné…

11 septembre 2014

Sobidor

 Qui est ce Sobidor ?george-clooney-en-veritable-tueur-a-gage

Notre homme, Monsieur.

Ce nom, d’où vient-il ?

Du Chili.

Je veux son histoire en bref.

C’est un dur, Monsieur, un tueur sans état d’âme.

Son histoire, Arthur, sans préambule.

Voilà. Nous l’avons accueilli juste après la déconfiture d’Allende ; il était communiste, il s’est converti, maintenant il a compris qu’il n’y a pas de vie en dehors du capitalisme.

Du libéralisme, Arthur, aujourd’hui, on parle de libéralisme. Ça ne fait de lui un tueur. Pas encore.

Il l’est devenu pour gagner de l’argent sans trop de peine. C’est ce qu’il raconte volontiers.

Mais il y a une peine en dessous de ça, Arthur. Tu vas me dire de quoi il s’agit.

J’y arrivais, Monsieur. Sa femme et sa fille ont péri lors du massacre de l’hôtel Paradis en 1990. Il est devenu fou, il a perdu les pédales, il s’est juré de se venger.

C’est un exalté et tu sais ce que je pense des exaltés.

Mais c’est notre homme, Monsieur. Nous prenons entente avec lui et il fera le travail proprement.

Que ferons-nous quand il aura livré la marchandise ? Nous nous en débarrasserons pour qu’il n’y ait pas trace de notre action. Tu es d’accord ?

Non, Monsieur, impossible. Il soignera ses arrières. Il connaît la machinerie. S’il se doute que nous voulons le liquider, il disparaîtra et nous n’aurons plus de repos.

Il ne doit pas nous dicter notre conduite, c’est clair, Arthur ?

Oui, Monsieur. Il veut surtout préserver sa vie. Il est jeune, en santé et n’a pas encore assouvi sa haine.

Où est-il en ce moment ?

Il attend mon appel.

Il nous coûtera cher ?

Très cher, Monsieur. Une bonne part du budget spécial. Mais comme il n’y a pas d’action urgente au programme de ce semestre, on s’en remettra rapidement. Vous avez l’accord du ministre, Monsieur ?

Le sien propre et celui du premier ministre. Que ferons-nous de lui quand il aura accompli son méfait ? Vous le savez, Arthur ?

Je propose de l’envoyer en Afrique du Sud.

Il se plairait là-bas, dans ce pays violent ?

Pour un temps, Monsieur. Il possède un ranch près de Pretoria et je crois savoir qu’une femme l’y attend.

On peut l’acheter, cette femme ?

Il m’a signifié de ne pas tenter ce coup-là. Il a dit que c’est une tactique d’imbécile.

Il voit tout venir. Je n’ai pas confiance, Arthur. Cette bête-là me semble bien rétive. Tu sais pourquoi je suis assis dans ce fauteuil, Arthur ? C’est parce que je ne me laisse pas conduire par tous les trous de cul d’agents spéciaux ! Toi, tu les écoutes, tu penses à eux avant de penser aux intérêts de ton pays. Tu resteras toujours un subalterne.

Je sais, Monsieur, mais j’aime mon travail. Je crois aussi qu’il ne faut pas se priver définitivement des services des hommes les plus précieux. Les tueurs de ce calibre ne courent pas les rues.

Comment être assuré de son silence ?

J’ai pleine confiance en lui, Monsieur.

S’il arrive la moindre peccadille, tu paieras, Arthur, ça te coûtera ton poste.

Je le sais. Je suis prêt à courir ce risque.

C’est bon. Tu l’appelles, tu lui verses la moitié de la somme, tu commandes l’assassinat pour jeudi le treize de ce mois, tu fais tout ce qu’il faut pour me l’embarquer sur un avion, direction l’Afrique Mandela avec le restant de son salaire. Le vendredi matin au plus tôt, tu convoques les journalistes pour une conférence de presse. Le premier ministre tient à exprimer ses regrets de n’avoir pas su préserver la vie de son illustre invité. J’y serai moi aussi pour faire connaître toutes les mesures prises pour retrouver les assassins. Tu m’accompagneras pour expliquer les points plus techniques.

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykanRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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Un autre encombrant, une nouvelle de Richard Desgagné…

16 juin 2014

 Un autre encombrant

            Pour plaire à des gens qui s’en fichaient bien, Maximin avait créé un personnage qui n’était plus rien de lui-même, du moins de celui qu’il voyait dans son miroir tous les jours depuis qu’il se rasait. Ça ne l’amusait guère d’apparaître autre, celui-là sans assises, fantomatique et pâle évocation d’un homme digne de ce nom. Quelle dignité a donc un homme ? Il se le demandait, ce qui est une façon de reconnaître que l’on a, malgré ses bassesses d’arriviste, une valeur non marchande et essentielle.

            Maximin voulait réussir, avoir son lieu dans ces bureaux prestigieux et il n’avait pas trouvé mieux que de se fondre en un autre qu’il avait créé à l’aveuglette, se fiant à un instinct qu’il supposait animal, donc sûr, comme si les bêtes, quoi qu’elles fissent, réussissaient toutes leurs entreprises. Parfois, il en riait ; parfois, moins miséricordieux, il aimait s’apitoyer sur son sort.

            Cet autre encombrant, qu’il traînait désormais, l’alourdissait, lui nuisait sans cesse, obligé qu’il était de céder aux caprices de deux visages, de deux facettes, dont l’une, parce qu’innée, l’emportait souvent, mais qu’il n’appréciait pas à tous les coups. S’il voulait être gentil avec un importun d’importance, son autre, le premier, refusait de se morfondre en salamalecs ; s’il persistait à refuser l’accès à certains de ses dossiers à une petite secrétaire, son autre, le second, l’emprunté, voulait absolument plaire et nuisait, par cela, à une affaire qu’il menait pour son profit. De sorte qu’il n’avançait pas, même s’il ne reculait pas, position intenable si l’on sait que l’avancée ou le recul sert la personnalité en lui montrant des leçons.

            Maximin vécut donc en solitaire. Il n’osait plus se montrer de peur de devoir obéir à deux maîtres qui se contredisaient. Il jouait sa solitude, feignant qu’elle le comblait en ne l’astreignant à rien, visant son confort dans l’absence de volonté, puisqu’il refusait à ses facettes tout pouvoir sur lui-même qui s’ignorait. Sa personnalité n’avait plus de centre, tenait à quelque éclat fugace qui ne le convainquait jamais d’être un, l’unique, sans double troublant. Son malheur naquit et n’eut point à combattre. Il se perdit dans les entrelacs de deux dessins irréconciliables et ne retrouva pas le fil mère de ce qu’il fut à la naissance et dans les premières années de sa vie. Il avait l’impression de n’exister que pour se sortir d’un piège qui l’attrapait toujours par la queue quand il s’y attendait le moins. Désireux de casser tous les miroirs, il crut, à tort ou à raison, qu’il y aurait trop de malheur en lui incrusté pour un siècle. Il ne bougea plus de peur de réveiller des fantasmes ; il vécut une ère de glaciation dont il ne se sortit qu’en jouant le méchant, le franc, le diseur de vérité à lui-même d’abord, puis aux autres, qu’il se remit à fréquenter. Le combat reprit : trop de franchise glace le sang et nuit à l’entregent. Il se retrouva donc seul encore une fois, avec ce qu’il était platement. Il osa s’aimer, il osa se mentir et mentir aux autres en se repentant, s’excusant de ne pouvoir affronter la vérité qui est une difficile maîtresse et sans pardon.

            Son humanité revenue, et si petite, le réjouissait plus que de feindre. Il essaya, avec cela, d’être heureux simplement et y parvint. Du moins le crut-il. Ce qui lui permit de s’ouvrir, de tenter des approches, de sortir en ville sans crainte de n’avoir pas la volonté d’agir au bon moment. Il rencontra l’âme sœur, pas une âme double, qui avait ses opinions, ses humeurs, et il se surprit à en contempler littéralement les caprices. Il ne trouvait rien de plus beau que les échanges avec l’autre, même vifs, même cruels, qui l’éloignaient définitivement d’une pernicieuse rencontre avec lui-même.

 Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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